mardi 28 août 2007

Vivarium : Lonsdale et Luchini en liberté

 

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L'insatiable curiosité de ma femme (je vais finir par en parler comme Colombo...) n'ayant guère de limites dans le champ artistique expérimental, me voici entraîné au Reflet Médicis, rue de Champollion, où ressort Vivarium, réalisé par Jacques Richard à partir de chutes de pellicules de , long-métrage tourné en 1975. L'idée est simple, et parfaitement dans l'air de l'après soixante-huit que dominent Godard et Debord : que peut un acteur sans texte ni scénario ? que devient-il ? et que devient, dès lors, le cinéma ? 

Le film, qu'il faut plutôt considérer comme le témoignage filmé d'une réflexion d'époque, s'ouvre sur le tout jeune Luchini, déjà lyrique et cabotin, qui déclame une harangue révolutionnaire bien dans l'esprit du temps. On sourit, bien entendu, à la fois parce que ces mots-là n'ont plus guère été incarnés depuis longtemps, et parce qu'ils sortent de la bouche d'un acteur qui adore se prendre au sérieux mais qui ne peut qu'esquisser des rictus amusés et jouissifs. S'ensuit une longue scène, où Fabrice Luchini, Michael Lonsdale et Catherine Ribeiro, un peu paumée dans ce jeu inaccoutumé pour elle, sont plantés là, devant la caméra, debouts, silencieux, filmés, donc, pour ce qu'ils sont, acteurs en attente d'instructions, individus à qui l'on ne demande rien d'autre que d'être. Dans le fond de la scène, quelques  personnages  aux regards sombres et habits noirs, pour certains portant fusil, remplissent la fonction généralement attribuée au décor. La scène est longue, et drôle. Catherine Ribeiro, au milieu des deux autres, tente peu ou prou de meubler le silence et l'espace, amusée mais sceptique. Fabrice Luchini, dont on sent combien la vitalité a besoin de s'exprimer, peut aussi bien sourire au vide qu'entrer dans une concentration un peu éberluée. Michael Lonsdale, souverain dans sa robe de chambre rouge, a déjà son air de vieux chat bouddhiste : l'attente lui semble naturelle, et il n'éprouve guère le besoin que quelque chose se passe.

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Peu à peu, les acteurs deviennent des individus parmi d'autres. Puisqu'il ne se passe rien, il faut, au choix, continuer de ne rien faire (ce qui conviendrait parfaitement à Lonsdale), ou tenter de prendre l'initiative (ce à quoi Luchini ne peut évidemment résister.) Très vite, les deux acteurs tombent d'accord pour considérer combien leurs propos sont inintéressants, vains et généraux, mais Lonsdale s'en fout et se trouve bien ici ; c'est d'ailleurs lui qui fournira le titre à ce film, estimant, avec ce phrasé nonchalant très caractéristique, qu'on est très bien ici, et appréciant qu'on y soit au chaud, un peu comme des serpents dans un vivarium. Mais l'inintéressant devient intéressant ; ou plutôt : l'est en soi. Parce que dans le plus inintéressant se nichent tous les réflexes de l'homme, son armature, son aptitude à vivre dans le rien, dans le silence, sans projets ni décisions. L'acteur en est sans doute dérouté, mais l'homme réapprend très bien à vivre sans consignes. L'attente accède au statut de temps à part entière, qu'il n'est pas plus illogique ou illégitime d'habiter que n'importe quel autre temps, d'apparence plus, ou mieux, remplie.

Evidemment, d'aucuns trouveront cela vide, conceptuel ou puéril - nous étions d'ailleurs une douzaine dans la salle au début, et nous finirons à moins de dix. Pourtant, l'on ne peut qu'envier l'incroyable liberté que charriait cette époque, qui autorisait les questionnements les plus radicaux, et finalement les plus essentiels, sans que jamais un quelconque principe de réalité, ou tout bonnement la crainte du ridicule, n'interfèrent. Ils "faisaient 68" la veille, ils se donnaient pour ambition la table rase, et cette table rase, qui rencontra l'échec sur le plan institutionnel mais qui ouvrit toutes sortes de brèches dans la culture et dans les mentalités, s'ouvrait sur un no man's land qu'il fallait apprendre à habiter. C'est une démarche ontologique, autant que sociale ou politique. On mesure mieux, après cela, combien manque au cinéma contemporain, déjà traditionnel, un tel désir d'investigation, une telle soif de liberté, et surtout de libération. D'un moment absolument improbable, de simples visages humains filmés sans autre but que leur restitution, nous ressortons avec une impression de grande fraîcheur, et cela nonobstant les postures obligées de l'époque - mais elles valaient bien les nôtres.

À propos de postures, le film est suivi d'un court document de Jean-Pierre Léaud, qui rend ici un hommage tout personnel à Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque. Le personnage est habité, cabotin, lui aussi, à sa manière, agaçant, rebelle qui n'a de cesse de replacer sa mèche derrière l'oreille, surjouant son personnage au risque de ternir son authentique poésie. Mais c'est l'occasion d'une ballade nonchalante et instructive dans les travées du cimetière du Montparnasse, où Léaud va puiser l'inspiration, et sans doute le palliatif à ce qui n'est plus.

Après quoi, et parce qu'il faut bien que tout cela ait un sens caché, ma femme et moi allons dîner chez Vagenende. Et nous nous retrouvons assis à côté d'Anna Karina et de Philippe Katerine, qui tous deux, à leur manière et en dépit de la génération qui les sépare, prolongent l'esprit de cette liberté, dont on regrette, ô combien, qu'elle n'ait plus cours.

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jeudi 26 avril 2007

THEATRE : Michaël Lonsdale et Patrick Scheyder - Le rêve

Micha_l_LonsdaleAprès tout, nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes (enfin, surtout à moi...) : plutôt que de laisser notre oreille sagement collée à France Inter afin d'y entendre les premiers résultats et tirer in vivo les enseignements du premier tour des présidentielles, nous avons choisi de faire preuve d'une coupable distance et de ne pas accorder une miette aux fauves. Il y aurait donc une justice en ce bas monde politique : elle fut payée au prix fort. Nous avons bien ri, toutefois, et ce fut irrépressible (n'est-ce pas, M. ?), ce soir du 22 avril...

Que voulez-vous : j'adore Michaël Lonsdale. Ses airs d'affreux mystique, ses oeillades de loup-garou, sa dégaine célinienne, absente au monde, lointainement féroce, ce géant démantibulé qui, n'était son masque de bon grand-père un peu las de la vie, ferait trembler n'importe quel enfant. J'avoue pourtant que, ce soir, le mouvement instinctif et premier de l'admiration a trouvé à qui parler. D'accord, j'aurais dû me méfier du titre : "Le rêve - Un spectacle musique, théâtre et création végétale". J'ai préféré y voir de l'ironie - et c'en fut bien dépourvu. Et puis on nous promettait des lectures de Musset, de Sand, de Breton, d'Artaud, Apollinaire - et de Duras ! alors j'ai pensé à vous... Et des poèmes de Tardieu, souvenir de mon oral du bac, il y a... si longtemps. Je ne connaissais pas le pianiste, Patrick Scheyder, mais on annonçait Schubert, Liszt, Chopin - pauvre Chopin, liquéfié en sirop sous la pédale. J'avais pensé que... eh bien j'avais mal pensé ; c'était nul, voilà tout. Ce n'est pas très gentil de le dire ainsi (je vous ai dit : j'adore Lonsdale), mais c'est la vérité, c'est pas facile.

Patrick_ScheyderOn l'a vu arriver de loin, de la terrasse du café où nous attendions notre heure (et elle viendra), un peu hagard, traînant son pas monacal sur le bitume des hommes. Eh bien c'est ainsi qu'il s'est présenté, trente minutes plus tard, dans son habit de ville, le pantalon taché, les godasses un peu minables. En fait, il n'était pas sur scène - et nous non plus. Il n'a fait que faire ce qu'il fait sans doute chez lui, lire à voix haute quelques textes qu'il aime - et dont il s'est dit, ici, qu'ils avaient peut-être, à bien y regarder, peu ou prou, un lointain rapport avec le rêve. Lecture improbable d'ailleurs, hésitante, incertaine, oublieuse, butant sur les mots, interrompant les phrases ; lecture inutile. Et l'air inspiré du pianiste, derrière, cheveux longs sur calvitie, l'oeil surjouant sa poésie éthérée, posture lourde, théâtrale, fausse inspiration. Ah, quel dommage ! Avec ce physique, cette voix de flûte des cavernes, ce mysticisme hagard et prophétique qu'il balade avec son ombre, Lonsdale avait tout ce qu'il faut pour redonner à ces textes leur profondeur historique, leur éclat littéraire. Il ne parvint, hélas, qu'à nous faire rire sous cape. Vous, réprimant à grand peine votre pépiement atterré, moi prenant l'air affecté de celui que ne veut en rien troubler l'artiste, et lui, donc, assis sur sa chaise, inaccessible, spasmodique, nous soutirant par moments un peu de notre instinctive compassion. Bon, moi je le trouve touchant malgré tout : j'ai entendu le chant d'un cygne. Mais j'avoue que cela ne fait un spectacle.

Au moins il faisait bon, sur la petite scène du théâtre noir, les gerbes d'arômes et de roses jonchant le sol - et pour certaines défraîchissant ou s'écroulant lentement. Lonsdale se lève, contourne le piano, se glisse derrière lui, on n'aperçoit plus que le haut de son buste, et sa grosse tête perdue dans les feuillages (la mise en scène "végétale"). Lentement, très lentement, mais il est sans doute authentique, tant nous n'existons pas pour lui ce soir, tant il n'est que ce qu'il est, il lève le bras droit, tend la main vers la feuillaison, entreprend de caresser une pauvre et vieille feuille jaunie, à la humer, peut-être cherchant lui-même à rejoindre la nature. Tout est stoïque chez lui, sans expression, abattu ou mort. Et puis, tout à coup, une petite saillie, une humeur, un petit hochet suraigu, une tirade de faussaire, une réminiscence fluette. C'est drôle, excessif, puis ça retombe. La litanie reprend. Retour à l'extinction, du visage, des traits, de la voix, abattement, et à nouveau, voûté sous la voûture des feuillages. Le spectacle prend fin, Lonsdale retrouve le sourire, et on retrouve, nous, le bon vieux grand-père un peu las de la vie, une malice enfantine toutefois, et il nous sourit vraiment, et devant lui on passe à la queue leu-leu, et il nous offre, à chacun, à tous, en plus du petit mot aimable, une rose, un arôme, un sourire. Tout le monde s'en va. Je pense qu'il ne se change pas, il repart, lui aussi, comme il est venu j'imagine, il est sorti de chez lui, c'est déjà beaucoup. Et il emmène avec lui l'indicible, l'indiscernable, cette tête étrange faite d'étrangetés visionnaires ou mystiques - il y a, je persiste à le penser, du Artaud dans ce cerveau. Et nous, nous partons retrouver la terre des hommes. Qui a gagné, au fait ?

Posté par Villemain à 21:19 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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