mardi 16 mai 2023

Il faut croire au printemps, lu par Nicole Grundlinger

71DsD7Uv-8L


On peut commencer par dire que la littérature se moque des genres et qu'un écrivain n'est peut-être jamais aussi libre que lorsqu'il les mélange. Pourquoi se priver alors qu'on peut écrire à la fois un thriller, un roman d'amour et un road trip ; parler d'un corps dont on doit se débarrasser dans les premières lignes et presque s'en désintéresser au cours des deux cents pages suivantes ; commettre un crime parfait et ne pas s'en vanter ? La littérature se moque des genres, des faits. Ce qui l'intéresse ce sont les hommes, les femmes, parfois les enfants. Ce qu'ils ressentent et ce qui les lie. Ou pourrait.

Dès les premières pages donc, un homme se débarrasse d'un corps du haut d'une falaise normande pendant que son fils dort dans son couffin. Officiellement la femme a disparu soudainement, envolée sans un mot, jamais retrouvée, enquête bouclée. Alors, dix ans après, quand une des amies de l'homme lui signale qu'elle aurait été aperçue dans une petite ville de Bavière il faut donner le change et aller voir sur place. Voilà le père et le fils lancés sur les routes dans une quête à laquelle ni l'un ni l'autre ne croit pour des raisons différentes, mais heureux de ce temps passé ensemble, volé au quotidien, à écouter des standards de jazz dans l'habitacle. Le père est musicien, le gamin est futé, curieux de la vie et tous les deux perçoivent peut-être dans ce voyage une promesse de changement qui pourrait être bénéfique. Leur périple les conduira jusqu'en Irlande et leur permettra de rencontrer deux femmes très différentes qui stimuleront leur imagination, réveilleront des envies de tendresse et plus si affinités. Mais comment construire sur la tache des premières pages ?

Ce roman ne va jamais où on l'attend. Les petites graines de l'énigme policière du début sont balayées par le vent au profit de la belle relation entre le père et le fils sans pour autant renoncer à certains questionnements autour de la culpabilité. Le cheminement du lecteur est guidé avec subtilité par les petites touches qui accrochent le regard sur un détail, et s'attachent à mêler les sentiments contradictoires, éloignant ainsi toute certitude et toute velléité de jugement. Le temps, l'instant sont palpables, bien plus que les notions de passé et d'avenir encore moins de bien et de mal. Seuls comptent le voyage, les sensations et les mots pour le dire.

Article à lire sur le blog Mots pour Mots

Posté par Villemain à 16:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


vendredi 15 février 2019

Mado lu par Nicole Grundlinger

Capture d’écran 2019-02-14 à 13


Article de Nicole Grunlunger pour le blog Mots pour mots.
Lien direct vers l'article

« J'ai la nostalgie de notre animalité. Du temps où nous pouvions griffer, mordre, ronger, dépecer. Où nous pouvions, savions nous défendre. Quitte à en mourir. Où nous n'avions pas besoin d'expliquer, de justifier, de convaincre. Où les règles étaient claires et où celui qui trahissait acceptait la mort. »

C'est l'histoire d'une passion, d'un amour incandescent qui naît sur un terrain encore vierge et consume les dernières traces d'innocence de l'enfance. Une histoire de peaux, de soleil, de sel et d'embruns. De plaisir mêlé de souffrance. De sentiments bruts, violents, primaires, comme ils peuvent l'être à quinze ans. C'est l'histoire d'une passion qui, quinze ans plus tard continue à hanter Virginie. Ses souvenirs se font encore plus pressants lorsque se profile l'anniversaire de sa fille, Emilie. Neuf ans. C'est l'âge qu'avait Virginie lorsque Mado a commencé à prendre possession de ses pensées. Mado, lumineuse, radieuse, aventureuse, provocante. Tout le contraire de la timide et peureuse Virginie. Un jeu qui tourne mal, des échanges de regards, une amitié de plus en plus tactile et sensuelle. Les deux jeunes filles grandissent, leurs sens s'éveillent, l'amitié se transforme en passion amoureuse. Un apprentissage douloureux, forcément.

« On devrait tous mourir à quinze ans. Cela accroitrait considérablement nos chances d'être heureux à vie et diminuerait d'autant notre propension à tout foutre en l'air ».

Quel pari fou que celui de Marc Villemain ! Se glisser dans la peau d'une adolescente et la faire vivre avec autant de puissance, ce n'était pas gagné d'avance. Ce texte brûle. Il irradie d'une sensualité lumineuse. Le lecteur est transporté dans ce décor de bord de mer où vivent les protagonistes de cette histoire ; une nature omniprésente, dont on respire les parfums, dont on goûte les arômes, dont on ressent la puissance des courants marins. Tous les sens sont sollicités dans une succession d'éblouissements tantôt visuels, tantôt charnels. Mais sa force ultime c'est de parvenir à saisir cet état très particulier des moments d'éveil qui président à l'apprentissage et, se succédant, conduisent à l'âge adulte. Comme il est facile de se perdre, de se méprendre, de faire mal. Les sentiments sont alors comme des cordes tendues à l'extrême, qu'un geste trop violent peut briser d'un coup. C'est tout cela que parvient à nous faire ressentir l'auteur. Ces instants qui sont joie et souffrance mêlées. Et qui vous marquent à jamais.  

J'avais déjà goûté à l'écriture de Marc Villemain avec son précédent recueil de nouvelles Il y avait des rivières infranchissables et ce roman en est en quelque sorte le prolongement, dans le temps et l'espace, et bien sûr dans l'exploration du sentiment amoureux. Il y gagne en force, en percussion, en profondeur, en complexité. Roman d'amour, roman d'apprentissage mais aussi récit d'une libération et d'un possible pardon. Roman qui réveille en chacun de nous le ou la "Mado" enfoui dans les tréfonds de sa mémoire, de son cœur ou de ses sens. Puissant, vous dis-je.

Posté par Villemain à 09:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

vendredi 20 octobre 2017

Nicole Grundlinger a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

fullsizeoutput_580c


Article de Nicole Grundlinger
Lire l'article directement sur *Mots pour mots* 

Un bon recueil de nouvelles c'est un peu comme une boîte de pâtes de fruits dont on ne connaitrait pas les parfums à l'avance et dont chaque spécimen serait l'occasion d'un voyage gustatif inattendu. Au fil des treize textes de ce recueil dont il faut saluer la belle unité, les parfums et les sensations ont le bon goût de l'enfance et de l'adolescence, ravivant des instants enfouis dans nos mémoires par les années et les souvenirs plus proches qui les ont recouverts.

"C'est le problème des régions océanes : les corps y prennent goût à la douceur". La première nouvelle cueille donc le lecteur dans un lieu que l'on devine plus rural qu'urbain, proche de l'océan atlantique, un lieu où la nature tient encore une place importante dans la vie quotidienne. Ce sera le décor de la plupart de ces textes où il est question d'un garçon et d'une fille, de plusieurs parfois, d'attentes, d'espoirs déçus, de questions sans réponses. L'apprentissage de la vie, la découverte du sentiment amoureux, les petits détails qui se transforment en grains de sable et font dérailler en un instant de longues périodes de rêve et d'espérance.

Marc Villemain ausculte avec beaucoup de finesse ces moments particuliers où le réel percute l'imaginaire, quand l'adolescent réfugié dans les volutes de son monde idéal doit faire soudain face à l'existence de forces contraires. Si le sentiment amoureux est le fil conducteur de cet éveil au monde, il en contient également tous les éléments de beauté et de cruauté qui forgeront au final la personnalité d'un futur adulte.

"Et lui qui ne sait pas, qui ne sait plus qui regarder, à qui parler, à qui sourire, lui qui voudrait tout, tout doit être possible, qu'est-ce qui pourrait empêcher que tout soit possible ?"

Et qui n'est pas nostalgique de cette sorte d'innocence qui permettait de croire que tout pouvait être possible ? Même s'il ne savait pas comment faire. Avant ce premier essai manqué qui l'a vu se retrouver à poil dans un escalier, avant que celle qu'il convoite ne voie en lui le confident idéal, avant que les choix ne deviennent si compliqués (et pourquoi, mais pourquoi choisir ?), avant que les grands frères s'en mêlent, avant les trahisons, avant...

Oui, la balade a une douceur toute nostalgique aidée en cela par une écriture précise et fluide, les détails qui réveillent l'adolescent en nous - une barre de chocolat que l'on enfonce dans un morceau de baguette, un après-midi ensoleillé dans l'herbe et les fleurs des champs ... - et des scènes particulièrement palpables qui nous ramènent au temps où on avait le temps de grandir en dehors des réseaux sociaux.

Mais c'est la dernière nouvelle qui enfonce le clou et emporte définitivement le morceau. La boucle est bouclée, le tourbillon de la vie s'apaise, là, sur les quais du canal de la Giudecca à Venise. "Amoureux comme au premier jour - amoureux comme des enfants". Et ce texte donne à l'ensemble un supplément d'âme qui le place au-delà d'un simple recueil de nouvelles. Comme une invitation à ne pas oublier l'innocence dont nous sommes issus et qui nous permet de croire, encore. t