vendredi 22 février 2008

Surlendemains d'indépendance...

1880394226_rioters_walk_past_a_burning_car_in_front_of_aA-t-on seulement idée de ce qui peut pousser plus de cent cinquante mille personnes à descendre dans la rue, du jour au lendemain - même si d'aucuns y ont manifestement été poussés - pour revendiquer "Kosovo", le "prénom" de la Serbie ? Nous est-il seulement imaginable qu'autant d'habitants de Belgrade, encouragés par des personnalités aussi réputées sur la scène internationale que Novak Djokovic ou Emir Kusturica (sans compter Alexandre Soljenitsyne), puissent à nouveau se tourner vers un ultra-nationalisme qui fut la cause de leur malheur dans la dernière décennie - entraînant avec lui le malheur décuplé des Bosniaques et des Croates ? Nous sommes loin ici du Stade de France : de toute évidence, la nation, là-bas, est recouverte d'un sens, d'une dimension et d'une mystique que nous ignorons, ou que nous avons appris à oublier. C'est d'autant plus troublant que nombre de manifestants semblent très jeunes : trop pour avoir connu la guerre de près, pas assez pour l'avoir oubliée - et pour avoir fait le deuil des grands frères ou des parents. Enfin ce qui est inquiétant, c'est que la "communauté" internationale est sans doute à ce jour aussi impuissante que l'auteur de ce blog... Faire miroiter l'adhésion à l'Europe est de toute évidence moins excitant que cela ne le fut, surtout quand la Russie est à ce point présente - ce qui nous renvoie à la dilution de l'Europe dans son élargissement, et qui, une nouvelle fois, donne raison à ceux qui ont toujours prôné son approfondissement. Reste que le pouvoir serbe, à commencer par son président Boris Tadic, devra bien choisir entre l'Europe et le Kosovo ; et composer pour cela avec un premier ministre, Vojislav Kostunica, autrement charismatique, qui rappela hier encore que "tant que nous sommes en vie, le Kosovo est la Serbie". De deux choses l'une, donc : soit, dans les tout prochains jours, au pire semaines, les autorités parviennent à limiter les dégâts et à borner la colère (à défaut de l'apaiser), soit s'ouvre une nouvelle période de très grande et très dangereuse déstabilisation, qui verra les Serbes, de Bosnie et du Kosovo, suivre le mouvement - et conforter ce qui fait déjà son œuvre dans d'autres régions du monde, du Kurdistan au nord de Chypre.

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jeudi 1 mars 2007

Le génocide n'a pas eu lieu

Mostar__ruinesC'est officiel : la Serbie de Slobodan Milosevic n'a pas commis de génocide, n'y a pas incité et ne s'en est pas davantage rendue complice. Sans doute un génocide a-t-il bien été perpétré à Srebrenica, mais ce fut l'oeuvre d'une main invisible ou d'une volonté insondable, en tout cas inaccessible à l'homme de la rue - celui par exemple à qui on a coupé les couilles et arraché les yeux sous ceux de ses enfants. Comme dans Usual Suspects : c'est le Diable, peut-être, allez savoir.

J'entends qu'il est commode d'être plus bosniaque que les Bosniaques. Et puisque le représentant officiel de la Bosnie à la Cour Internationale de Justice se déclare partiellement satisfait des remontrances que celle-ci a toutefois consenti à adresser à l'Etat serbe, on se demande bien, vu d'ici, ce qui pourrait nous autoriser à vouloir en remontrer. C'est que cet arrêt va dans ce qu'on n'ose plus guère, et pour cause, appeler le sens de l'Histoire. Quand ailleurs les peuples européens, à commencer par le peuple français, sont poliment invités à présenter leurs condoléances à ceux que, naguère, ils malmenèrent, la justice internationale la joue profil bas là où, en direct ou quasi, la notion d'humanité prenait à peu près au moins autant d'importance que deux cent mille squelettes dans une fosse commune. Comprenne qui pourra. Enfin non, au fond tout le monde comprend : l'intérêt bien compris (entendez la real politik) commande. Et nous en arrivons à cette contradiction qui ne semble plus guère étonner : ce n'est plus au nom de la justice qu'œuvre la justice internationale, mais au nom de la réconciliation, mot clé tout politique de toute cette affaire. Comme il est écrit dans la langue savoureuse des communiqués officiels : "les dirigeants serbes ne cachent pas leur satisfaction". Champagne.

Sarajevo__mur_cribl___2Je ne donne pas plus de trente ans à nos manuels d'histoire pour corriger le tir. Ma main à couper : nos enfants y apprendront que la justice aura choisi de s'amputer au nom de la paix et de l'esprit de concorde entre les communautés. La méthode est pourtant aussi mauvaise que l'intention. Il est fort à parier que cet arrêt ne fasse qu'inscrire davantage les rancoeurs dans le marbre, comme on le vit sur les visages de la centaine de Bosniaques regroupés, en attendant son arrêt, devant la Cour Pénal Internationale. La SDN avait au moins l'excuse de sa jeunesse, et plus encore du caractère inédit de sa mission. Je ne vois pas, cette fois, quelle excuse les Bosniaques pourront trouver à ceux qui ont transformé trois années en enfer en guerre civile. Qu'on en juge par ce qu'en dit Smail Cekic, membre de la commission d'enquête sur Srebrenica : "C’est une victoire pour les criminels, ça leur donne le moyen d’achever un jour le génocide qu’ils ont entamés contre les Bosniens. Il est évident que cette Cour attendait qu’un peuple soit complètement exterminé pour dénoncer ce crime comme étant un génocide. C’est honteux et horrible et prouve bien que tout ceci est une farce de la part de la communauté internationale." La réconciliation est en marche.

Photos personnelles :
1. Mostar - Ruines
2. Sarajevo - Mur criblé de balles

Posté par marc_villemain à 11:38 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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