dimanche 19 novembre 2017

Vincent Monadé a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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Lire l'article sur le site de Libération 

Marc Villemain, atours de jeunesse
Par VINCENT MONADÉ est Président du Centre National du Livre
LIBÉRATION, 18/11/17

Pour se souvenir des années 80, des spencer et de la crinière de Rod Stewart, deux options : soit le revival clinquant de Stranger Things ; soit la petite musique, autrement entêtante et forte, de Marc Villemain. Dans son dernier recueil de nouvelles, l’auteur explore le vert paradis des amours enfantines et celui, déjà pourrissant, de l’adolescence, quand le corps souffre et que se cherchent, sans se trouver, deux désirs. Mille fois, par d’autres, le sillon a été creusé. Villemain y laisse la marque franche d’un soc neuf, d’un acier juste, d’un talent net.

Comment parvient-il à tant de beauté ? Qu’est-ce qui, dans cet écheveau de fils d’araignées trop fins, de presque rien et de silences, dans ce rythme ternaire qui coule des mots rares, nous empoigne le cœur et nous laisse nostalgiques de ce que nous fûmes avant que sur nous ne s’abattent ambitions, compromis et renoncements ? Chant lyrique et sec, Il y avait des rivières infranchissables fait penser au mariage entre le premier Giono, celui du Grand Troupeau, et le dernier Carver, dont chaque nouvelle repose sur une phrase qui, au cœur d’un faux néant, claque comme une balle.

Ici, pas d’évocation de 86 et des enfants privés de révolution s’en inventant une, rien du Paris dur d’Un monde sans pitié. Sous nos yeux s’éveille la Province, qu’on n’appelait pas « les territoires », les petites villes et les maisons de notaires, les murs gris des lycées, les tentes de camping et les boules à facettes. Au cœur de ces années 80, ni meilleures ni pires que d’autres, peut-être un peu plus grises, Villemain fait son éducation sentimentale. On voudrait, pour convaincre le lecteur, tout lire à voix haute tant la phrase est belle au verbe généreux. On citera ceci, « trop de peurs en lui, trop de douceurs écorchées pour se choisir des adversaires - trop de couchers de soleil et de lunes orangées, trop d’écureuils farouches et de brebis égarées » et ceci encore, « ils savent ce qui les attend, la vie en ce monde. Lui arrachent seulement un tout petit peu de temps, un tout petit peu d’espace, un tout petit peu d’espoir ».
Puis on ira, souriant, pleurer un peu. Et on ne sera pas grave, mais beau. Enfin, peut-être. t 


jeudi 12 juin 2014

A l'honneur de la revue CHIENDENTS


CHIENDENTS, une très jolie revue (reliée "à la chinoise"), me fait l'honneur de son 49è numéro, titré L'éloignement du monde.

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En plus d'un long entretien avec Stéphane Beau, que je remercie très vivement d'avoir eu l'idée et l'envie de ce numéro, Vincent Monadé (président du Centre National du Livre), Jean-Claude Lalumière et Bertrand Redonnet (qui en touche deux mots ici), tous deux écrivains, m'ont fait l'amitié de se livrer à cet exercice toujours difficile, et parfois douloureux, du panégyrique... C'est peu dire que leur témoignage me va droit au coeur.

Publié sous le pavillon des éditions du Petit Véhicule, celles ou ceux qui éprouveraient de la curiosité peuvent le commander directement en ligne (4€), ou en téléchargeant ce bulletin_de_commande.

 

 

Site des éditions du Petit Véhicule

samedi 1 juin 2013

Une critique de Vincent Monadé

 

Demain les Vieux

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Régulièrement, un imbécile quelconque se fend d’un long papier pour nous expliquer la mort de la littérature française.

D’abord, rappelons que ses pairs écrivaient les mêmes papiers quand Breton, Gracq, Duras, Sagan, Soupault… écrivaient et publiaient. Ensuite, notons qu’ils continuent de violenter les diptères alors que Michon, Bergougnoux, Le Clézio, Ernaux… sont à l’ouvrage.

Surtout, pointons ce que ce type de papier dénote : la bêtise satisfaite et grasse, homaisque, qui considère juger de la littérature à l’aune de ce qu’elle lit parce qu’elle le reçoit en SP gratuits, Beigbeder, Houellebecq, Angot, Reza… ; l’absence de curiosité.

En France, aujourd’hui, une page de la littérature s’écrit. Non pas la littérature des Rubempré qui tiennent d’autant plus haut le pavé qu’ils finiront par laisser dessus une trace aussi durable que celle de la pluie, mais celle de Tolédo et de Claro, de Lionel-Edouard Martin, de Pierre Autin-Grenier, de Gailly, de Marie Ndiaye, de Rouaud et donc, puisque c’est de lui qu’il s’agit, de Marc Villemain.

Ils marchent le regard fier, le dernier roman du susdit, publié au Sonneur, prouve deux choses. D’abord qu’il n’aurait jamais pu gagner sa vie en vendant ses titres ; ensuite, qu’il est bien devenu un des écrivains les plus intéressants de sa génération.

Pitchons donc, puisqu’il faut pitcher : en une époque non située, les vieux, battus, pourchassés, mis au ban, menacés d’être interdits de vote, écrasés par une société dédiée au jeunisme, se révoltent.

En soi, l’argument, qui inverse la tentation française de la révolte étudiante sur-glorifiée par ceux-là mêmes qui, en 1968, ratèrent la leur, aurait pu donner lieu à toutes les dérives, de la Soupe aux Choux littéraire avec vieillards cacochymes et péteurs au pensum pseudo-philosophique voire à la tentation du grand-roman-américain-et-universel-qui-englobe-le-monde-le-pense-et-le-résume-en-se-colletant-avec-la-réalité-la-vraie-celle-de-la-rue, comme on écrit dans les Inrocks.

Villemain a choisi l’uppercut. Le texte court, 88 pages ramassées autour d’une merveille d’écriture, riche comme d’habitude mais maîtrisée du début à la fin. Déjà, nous savions, depuis son recueil de nouvelles paru au Seuil, que Villemain excellait dans la forme courte. Il confirme.

Le roman reprend les thèmes anciens de l’auteur, l’arrogance et la bêtise de la jeunesse, l’acculturation du monde contemporain, la filiation. Il s’inscrit donc dans ce qui est en train de s’affirmer comme une œuvre réactionnaire, sans que ce qualificatif prenne, ici, de sens péjoratif (Gracq : tout œuvre est, à proprement parler, réactionnaire). Marc Villemain est un auteur antimoderniste qui refuse, sous prétexte que les temps s’y prêtent, d’adorer des veaux d’or pixélisés.

On pourrait, ici, gloser sur ce refus du monde comme il est chez un homme qui vit plutôt à côté de ce monde, légèrement décalé, que contre. On pourrait lui objecter qu’il continue (ce livre renoue avec l’esthétique révolutionnaire de Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, son second roman) de présenter la révolte comme une offre politique.

L’essentiel est ailleurs, dans Donatien (là encore, prénom d’écrivain révolutionnaire) qui pleure assis sur son banc, à la dernière page du roman comme à la première.

L’essentiel, c’est sans doute cette quête de la paternité d’un écrivain qui, n’ayant pu tuer le père, assassine symboliquement le fils, d’un auteur qui, toujours, prend le parti des vaincus de l’Histoire, d’un styliste, enfin, qui parvient à transformer les affèteries du début de son œuvre en une écriture magistrale, à la fois lourde et tendue, comme si Cohen corrigeait Hammett.

Car l’enjeu de ce grand livre de 88 pages, c’est peut-être cela, un texte sur-écrit mais tenu de bout en bout, une écriture de l’adjectif qui fait claquer son verbe. Il y a, chez Villemain, plus qu’une lointaine ascendance avec Jules Barbey d’Aurevilly, comme un flambeau pour éclairer les marches qu’il monte, un fanal qui le précède et affirme, de plus en plus clairement, sa famille littéraire.

A pas posés, qui sont les siens, Marc Villemain bâtit une œuvre. Artisan, il a appris son métier et s’affirme, petit à petit, Compagnon, tailleur de pierre, écrivain, important.

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     Vincent Monadé (Facebook)

 

 

 

vendredi 16 avril 2010

Vincent Monadé sur Et que morts s'ensuivent

villemainJ'avais omis de faire part de ce texte que Vincent Monadé, ancien libraire, excellent connaisseur du monde du livre et à ce titre désormais directeur du MOTif, m'adressa en mars 2009, lorsque parut Et que morts s'ensuivent. Qu'il ait été publié sur Facebook et non dans tel support spécialisé n'y change pourtant rien, et j'ai plaisir, aujourd'hui, à l'avoir retrouvé et relu.
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A chaque critique que je fais d'un livre de Marc Villemain, je précise d'abord qu'il est mon ami. Et au fond, j'en ai assez. J'en ai assez de justifier l'admiration et le bonheur que me procure la lecture d'une œuvre qui, titre après titre, s'affirme.

Deux mots sur le passé : la première œuvre de Villemain, Monsieur Lévy, référence gardée envers BHL, portait déjà des fulgurances, la séance des fromages notamment, ou la découverte fiévreuse, en chambre, de la littérature, et des thématiques obsédantes, le père, quoi qu'il en ait, la filiation, le salut. Second livre et premier roman, Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire bluffait les lecteurs par la maturité soudaine, le talent explosif des passages balkaniques, la profondeur douloureuse d'une fin de vie déchue, stupide, inutile. Et toujours, rôdeuses avec lesquelles nous sommes en désaccord Villemain et moi, les thématiques de la filiation, du rachat, du salut. Œuvre mineure donc œuvre, espèce rarissime en voie de disparition. Et je dirai au monde signait l'entrée de l'écrivain.Le voilà, triomphant.

Et que morts s'ensuivent (Villemain a un léger problème de titre, je pense, et c'est bien là son seul défaut) est plus qu'une évolution. C'est la révolution d'un style qui prend toute sa mesure, son ampleur, gomme ses préciosités (à part peut-être nos petits éphélides...), s'impose par sa virtuosité tranquille, l'usage d'un vocabulaire dont la richesse n'est jamais cuistrerie mais pertinence. Un style, bon dieu, dans un temps où des légions d'écrivains croient écrire blanc en n'écrivant pas, où d'autres légions, pour avoir lu Cohen, et mal encore, massacrent de pauvres adjectifs sans défense qui, loin de se déployer, s'écrasent.

Chaque nouvelle a sa cohérence. Nous aurons tous nos préférées. J'aime, pour ce qui me concerne, au-delà de toutes, l'immense Pierre Trachard que je compare, en y ayant réfléchi de longs jours et en pesant chaque mot de l'énormité qui suit, au Bartleby de Melville. Même non-événement, même refus, même mécanique du néant. Je reconnais l'immense brio, bluffant, saturé d'évidence, d'Anna Bouvier, dont je préfère, et de très loin, le titre anglais (This was my flesh). On tient là une de ces nouvelles à la Carver des Vitamines ou au Salinger du Jour Rêvé, tranquille petit chef-d'œuvre dormant lové, mortel comme un serpent, essentiel et évident pareil. Et enfin, j'avoue sans fard l'émotion qui m'étreint lorsque je lis M. D., à mes yeux, et je m'en rends compte à mes yeux seuls, texte majeur du recueil. C'est là que je pense le plus à Carver. Enfin ne ratez pas, surtout pas, Exposition des corps, table morbide des matières décomposées.

Puisqu'il faut toujours, dans une bonne critique, livrer une phrase, je vous livre ma favorite : "Elle sait pertinemment que tout se destinera toujours au vent, aux landes au vent et à la nuit." C'est tiré de M.D.

Au cœur de l'ironie mortifère d'un recueil où chaque nouvelle frôle avec l'idée de la mort, à tout le moins de la mutilation, ritualisée ou sauvage, demeure cette angoisse terrible de la décomposition des corps. Elle n'étonnera guère ceux qui connaissent Villemain, et ce qui reste en lui de poumon, petit sac auquel il n'aura jamais, au fond, fait vraiment confiance. Et puis, est-ce mon obsession, est-ce la sienne ?, la filiation, toujours, encore. L'amour et l'hommage à la mère, bluffant chez un être qui toujours se pose en Sans famille. L'absence du père. Ou les pères absents, ou coupables, toujours.

Je le dis tranquille, j'ai lu un grand livre. Et ce m'est une grande fierté d'avoir un tel auteur parmi mes amis.

Vincent Monadé

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