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Marc Villemain
23 juillet 2018

Grégory Mion a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

L'amour à la racine

 

Une expression de Jacques Rancière a été abondamment reprise et commentée : « le partage du sensible » (pour réfléchir à la proportion de monde qui nous appartient en propre et à celle qui nous appartient collectivement). Le nouveau recueil de nouvelles de Marc Villemain se situe en amont de ce partage car ce dernier ne concerne que des grandes personnes qui ont fait leurs gammes dans le métier de vivre. En effet, après les belles impudences de Et que morts s’ensuivent voilà presque une décennie, Marc Villemain, cette fois, s’aventure sur le continent bégayant des premiers désirs amoureux et nous propose ainsi un partage de la sensibilité très dépouillé, très espiègle, en somme un apprentissage spontané de l’autre, une sorte d’introduction à la vie qui s’étend puisque l’amour novice induit une addition au-delà de soi-même, un aperçu, si l’on veut, de ce que c’est qu’être le sujet d’une participation qui dépasse le périmètre de nos habitudes ou de nos prés carrés. On suppose alors que les commotions amoureuses de l’enfance préparent une participation plus évidente qui se précisera après le mûrissement de la jeunesse : quand on aura passé le cap d’un baiser langoureux et qu’on aura gravi un corps en premier de cordée qui n’a pas tout son matériel d’escalade, on sera prêt, mettons, à participer socialement à la vie parce que la sensibilité qui se partage secrètement, ab initio, est la meilleure école pour comprendre que le monde se partage aussi publiquement, ad finem. En un sens radical, Alain Badiou dit que la vie de couple est une « scène du Deux » qui va toujours au-delà de son binôme dans la multiplicité des situations politiques. Pourquoi pas. Avec Marc Villemain, point d’engagement de soi en dehors de l’immédiate présence de l’autre que j’aime, point non plus de réalités pesantes qui déferlent d’une radio ou d’une télévision pour nous initier à la vulgarité de l’information de masse. Ce ne sont pas des amours nationales ou internationales que Marc Villemain raconte – ce sont des amours inactuelles, des entractes au milieu de la cohue des affairés, des sensations archaïques qui nous libèrent des engourdissements contemporains. Toutes ces amours sont aussi des rappels nécessaires : avant la jobardise d’un certain hédonisme, il y avait, et il y a toujours pour ceux qui vivent amoureusement en pré-Histoire (donc dans la sensibilité décontractée plutôt que dans le sensible parfois trop rationalisé), une vérité de sensation que la maturité a souvent épuisée sous l’autorité de quelques normes. Au reste, les amours premières ne connaissent pas l’usure de la vie domestique. Et comment ! L’on a tant à faire du corps et du cerveau de l’autre qu’il est purement inconcevable de vouloir s’exténuer dans la terrible myopathie d’un ménage. Suivons le cœur des enfants que nous fûmes, et, si l’on est littéraire, souvenons-nous du Louis Lambert de Balzac – la figure du créateur tombé en ruine, surmené par les concessions du mariage.

 

On pourrait affirmer que Marc Villemain nous gratifie d’une espèce de pastorale avec ces nouvelles qui, en autant de miroirs d’une vérité qu’on a eu tendance à perdre de vue, réfléchissent à l’amour inconditionnel de ceux qui n’ont strictement que de l’amour à partager. L’enfant ou les jeunes gens ne sont ni propriétaires, ni carriéristes, ni affublés de titres honorifiques – ce sont des électrons libres qui vérifient allègrement la théorie ancienne des atomes crochus telle qu’elle a été pensée par Démocrite. Pourquoi s’aime-t-on ? Parce qu’un certain mouvement de la matière nous a rapprochés. Il n’existe pas de « pourquoi » dans cette démarche : on a une forme qui correspond mystérieusement à la forme d’une autre personne et c’est déjà beaucoup dire. L’œil humain ne peut de toute façon pénétrer la réalité insaisissable de l’atome. Il spécule à bon compte et il donne le change en se montant le bourrichon quand l’amour se met à durer. Mais sitôt qu’un « pourquoi » est donné, c’en est terminé de l’amour – il cesse de se vivre dans la mesure où nous l’avons assujetti à une problématisation. Ce n’est en outre pas un hasard si Angelus Silesius voyait dans l’épanouissement de la rose un « sans pourquoi » (« elle fleurit parce qu’elle fleurit », comme l’amour surgit parce qu’il surgit). 

 

Par conséquent Marc Villemain ne s’alourdit pas de remarques psychologiques superflues ou de démonstrations tue-l’amour. Il suit le rythme intrinsèque des initiations imprévisibles et des initiatives complémentaires. Il le fait assez régulièrement avec la présence d’un juke-box vintage : on repère dans ses textes, explicitement ou en sourdine, le refrain de plusieurs chansons populaires qui escortent les âmes de nos argonautes de l’amour. Ainsi l’aigle chantant Barbara déploie ses ailes pour accompagner le déploiement d’un flirt décisif : une fois que le garçon aura connu la valse-hésitation du cerveau excité et de la verge cotonneuse, « il [marchera] le regard fier », devenu homme même dans la débandade, virilisé d’avoir été à demi-consistant, et, surtout, grandi d’avoir été le complice d’une chair féminine qui n’en demandait peut-être pas tant. Il s’agit là du texte d’ouverture, le plus sexuel frontalement, auquel répondra le tout dernier, le plus chaste, placé sous l’égide de Jacques Brel et de sa Chanson des vieux amants. On ne le formulera par ailleurs que très subrepticement, mais le texte de clôture instruit une cohérence romanesque dans ce recueil de nouvelles. Il évoque également un terminus à la fois douloureux et magnifique, le pressentiment d’un acte qui fait écho au choix d’André Gorz et de sa femme.

 

Parmi les circonstances exaltantes de ces amours sincères, nous avons retenu le motif de l’exclusivité fragile car le temps de l’enfance ou de l’adolescence est un infini qui se finitise rapidement dans les frayeurs des responsabilités adultes. La haute saison n’est jamais sans arrière-saison, et aux amours vivaces succèdent les amours lasses. De temps en temps aussi, fatalement, l’amour se retire dans la tragédie, tel que c’est le cas pour ce jeune tandem qui se révèle dans le non-verbal faute de parler la même langue (une petite Hollandaise et un petit Français), enfants attendrissants qui vivent l’insouciance des palpations éthérées, l’insouciance encore d’un âge où la mort n’est pas toujours un concept ou une chose connue, jusqu’à ce qu’elle s’invite, hideuse et pourtant magistrale dans sa manière de mettre les scellés à cette union, dans la foudre d’une hydrocution. Bien sûr, cette mort aquatique amplifie la signification des « rivières infranchissables » du titre du recueil (en résonance d’une chanson de Michel Jonasz) : si la déclaration amoureuse est éminemment difficile quand on en découvre le chemin scabreux, si elle est un impitoyable Rubicon à franchir, elle est également infranchissable étant donné qu’elle suggère quelquefois la noyade littérale (l’amour qui emporte les amants dans des rapides plus vifs que ce que n’importe quel cœur humain est capable de supporter). On ne le sait que trop : l’amour est souvent une tachycardie, une jouissance qui trouve à se prolonger, et le cas échéant le cœur éclate, succombe d’affection, dans une épectase qui n’a pas tout le temps le monopole d’une pompe funèbre.

 

Enfin, pour traverser ces rivières plus ou moins tumultueuses, bien souvent, il n’y a pas de langage approprié, pas de mots qui valent plus que d’autres mots. Marc Villemain nous le décrit joliment lorsqu’il mentionne les « chuintements des organismes », ces gargouillements qui trahissent les présences gênées et fondent la réalité des émotifs universels. Aux vaines logomachies romantiques où les pistolets menacent de brûler des cervelles, nous préférons considérer les symphonies du corps, les ventres couineurs qui retiennent des pets ou des quantités fécales, les bouches qui cherchent de la salive ou qui déglutissent tapageusement, les pieds qui se dandinent dans des chaussures subitement devenues trop petites, etc. Parler, quoi qu’il en soit, ce serait rompre la grammaire sentimentale et nécessairement a-prédicative du moment amoureux en train de se constituer – ce serait briser la ligne de crête du kairos gestuel où l’un des deux visages, là, va bientôt se pencher crucialement pour attraper une bouche. Parler, au fond, ce serait perdre le temps qui n’a ni commencement ni fin, ce temps long des amours naissantes où une main qui en prend une autre pourrait tout à fait envisager un éternel retour main dans la main, sans autre forme de procès que ce soit. Une main, une bouche, un regard, l’infini y tient volontiers, et c’est à ce temps long que Marc Villemain a consacré ses histoires courtes, car tout ce qui est contracté en espace, dans la relativité, confirme une dilatation temporelle. Il fallait fondamentalement des nouvelles pour exprimer l'infinité temporelle des amours débutantes.

 

Grégory Mion
À lire sur le site Critiques Libres

 

8 février 2026

Lionel-Édouard Martin - Ferpent, soleil par terre

 

 

Une langue pour durer

 

Ceux que le cours du monde affolerait au point de vouloir lui tourner le dos ne pourraient être mieux confortés qu’en lisant Lionel-Édouard Martin, éternel inactuel. Ce bon vivant taiseux du Haut-Poitou, ce narquois taciturne peu enclin à forcer une nature qu’il a aussi paysanne et civile que courtoise et solitaire, s’est-il seulement jamais senti de son temps ? On peut en douter, tant ce presque septuagénaire, auteur d’une œuvre grosse d’une cinquantaine d’ouvrages – auxquels il faut ajouter des traductions – réserve la grande part de ses affections aux temps qui l’ont précédé : disons ceux qui courent des Années folles au mitan des années 1960, ou, pour incarner mieux son paysage sensitif et mental, de Fréhel à Giono en passant par Colette. Allergie à un moderne souvent tapageur ou nostalgie d’un âge d’or – fatalement mythifié – de la concorde humaine, je ne saurais ni ne pourrais le dire, et, après tout, peu importe : cela seul le regarde, et l’homme, de ce que j’en connais, n’est pas de complexion à s’étendre de bonne grâce sur un divan. Rares sont ses textes à ne point renvoyer l’écho de cette tendresse pour ce qui n’est plus ; dans Ferpent, soleil qui tombe, la chose est gaillardement soulignée : « C’est comme ça qu’on s’appartient : par le souvenir. […] » Quel souvenir ? Celui, d’abord, d’une lignée : « On est fiers de ceux qui nous précèdent, fiers de ceux qui nous suivent, qui nous emboîtent la vie. »

 

L’on comprendra mieux pourquoi « LEM » n’a jamais vu dans le roman l’opportunité de déployer une vertu d’imagination pour laquelle il n’a jamais éprouvé une grande passion,  l’abordant au contraire comme le véhicule des choses vues – et vécues. Aussi son accointance avec l’art du roman semble-t-elle toujours plus ténue, du moins avec le roman tel qu’on l’entend grossièrement : une intrigue, des personnages. Cette indifférence pour une fabulation venant colorer l’univers romanesque vient donc de loin. Et même si ses romans (et quels romans ! que l’on songe seulement à Anaïs ou les gravières, Icare au labyrinthe, La Vieille au buisson de roses, Jours d’été dans le sud-ouest, Cor) ont toujours consenti à un canevas plus ou moins marqué, LEM est vraiment un auteur du déploiement de la mémoire fictionnelle. Par tempérament ou prédilection, cette mémoire le ramène toujours aux archaïsmes de la vie. D’où ce mouvement, qui est autant de nature que d’inclination, de considération que de fidélité, vers les vies minuscules, les gestes premiers, les petits métiers : « On est sans doute de petites gens, mais on aime les choses bien faites, belles, inscrites dans une lignée de gestes qui imprègnent, façonnent. On vit comme ça : dans une continuité : rituels immuables, matières riches, guère nombreuses mais que l’on respecte. » Sans que l’on puisse affirmer que sa mémoire soit expressément consolatrice, il va, dans le cas présent, jusqu’à puiser dans les bas-fonds symboliques de l’activité sociale, l’entame du livre rapportant le monologue d’Albert, vidangeur de son état, que les enfants, ces bougres, appellent « roule-caca ». C’est qu’on vit encore, dans ces campagnes, à l’heure d’avant la révolution des égouts : « Moi, j’allais enterrer la bouse collective – que la merde individuelle, c’est une affaire de riches, là c’est le kolkhoze et va donc, tout fait à plusieurs le seul, le ventre unique, même bedaine, même bidon. » LEM n’est pas un commentateur : l’ingratitude du réel n’est pas tant, chez lui, motif d’interrogation comme condition sociale que matière à conversion en forme verbale. Il s’agit toujours de privilégier la continuité sur la rupture, la lignée sur la fracture.

 

 

Lisant Martin, et même si leurs styles respectifs les distinguent à bien des égards, il m’est souvent arrivé, fugacement, subjectivement, de songer à Maupassant : son attention à la grossière banalité des jours, voire à la médiocrité ordinaire, son attachement au monde paysan, ces atmosphères tirant sur le réalisme sec, lucide, où viennent se glisser, imperceptibles, quelque effluve de spleen ou de sombreur tenue (« et dans le mur le placard, l’ombre perpétuelle, ce dedans de la matière »), cette manière aussi, parfois, d’ironie (quoique exempte chez Martin de toute causticité d’ordre social et de la – délicieuse ! – cruauté maupassantienne), enfin la justesse du petit fait révélateur, bref le Maupassant refusant le psychologisme, soucieux de « constater ce qui est sous ce qui paraît », qui pouvait affirmer : « Celui qui m’étonnera en me parlant d’un caillou, d’un tronc d’arbre, d’un rat, d’une vieille chaise, sera […] sur la voie de l’art. » Il y a toutefois chez LEM un trait que l’on ne retrouve guère chez son condisciple normand, pas plus d’ailleurs que chez la plupart des écrivains, du moins porté à ce point : une façon singulière, presque systématique de jouer avec la langue, l’étymologie, les accidents phonétiques, la complexité syllabique, façon qui confère à ses récits un tour étrangement aussi oral que sophistiqué. La rusticité des mondes décrits suffiraient d’ailleurs à justifier ce modus operandi : dans cette Vienne que traverse la paisible Gartempe, si ce n’est le patois du moins son esprit demeurent vivaces, et sans doute peut-on voir là un ingrédient, un carburant à la liberté et à la vivacité scripturales de Lionel-Édouard Martin.

 

Il faut louer les Éditions du Vampire Actif de poursuivre la publication des œuvres de cet écrivain nécessairement marginal mais qui, pour ses lecteurs, prouve qu’il est encore possible de trouver dans le caractère primitif, irrésolu, non-encore établi de la langue, de quoi faire, peut-être pas du neuf mais au moins du nouveau, et de donner à entendre dans la tradition une sorte de modernité en devenir.

 

Lionel-Édouard Martin - Ferpent, soleil par terre
SITE du Vampire Actif

1 mars 2026

Marie Dosé - La violence faite aux autres

 

 

 

 

Veiller pour les autres

 

L’été dernier, vacances judiciaires aidant, Marie et moi entendions profiter de quelques jours dans le Finistère, où nous avions pris une chambre dans un petit hôtel à deux encablures de la Manche. J’aspirais, je l’avoue, à une certaine oisiveté – mère de tous les vices, c’est bien possible, mais je m’accommode volontiers de ce qu’en disait Kafka dans son Journal, qui y voyait aussi « le couronnement de toutes les vertus ». Je sentais toutefois que Marie tramait quelque chose : au beau milieu de la nuit, je la retrouvais adossée à son oreiller, tapant fébrilement sur son clavier d’ordinateur, le visage bleui par l’écran. La règle entre nous, tacite, étant de n’importuner l’autre qu’en cas d’extrême nécessité, je laissais faire – et me rendormais – non sans m’être amoureusement agacé du temps que prenaient son travail et ses « dossiers ». Vint le moment où je jugeai que trop, c’était trop : elle n’avait qu’une dizaine de jours de congés, ses clients attendraient – bon gré, mal gré, peu m’importait.

Mais voilà, elle ne travaillait pas.

Elle écrivait un livre.

 

Ce livre, je le pressentais : elle le porte en elle depuis son entrée au barreau. Voilà bientôt vingt-cinq ans que je la vois rentrer à point d’heure, épuisée mais battante, tantôt abattue, tantôt révoltée. Les longs face-à-face dans le secret des parloirs, les effondrements des familles au terme d’audiences batailleuses, les gardes à vue humiliantes, les détentions prolongées par un arbitraire routinier ; les paroles qui avilissent, les réquisitoires ventrus de conformisme moral, la morgue de ceux qui ont pour eux le bonheur d’être sûrs de leur vertu, le jargon satisfait des experts, les décisions de justice comme autant de couperets, les palinodies ministérielles et les chasses gardées de la raison d’État : voilà qui suffirait à miner durablement les plus endurcis. Endurcie, assurément, Marie l’est. Invulnérable, non : ses longs silences, au retour de journées jalonnées de drames et denses comme des semaines, en sont le témoin. Aussi ai-je eu tôt fait de comprendre qu’avocat n’est pas seulement un métier qu’on exerce : c’est aussi, trop souvent, un serment que l’on sent vaciller.

 

Pourtant, on chercherait en vain dans La violence faite aux autres une quelconque intention polémique ou pamphlétaire. Là est d’ailleurs ce qui achève de rendre le texte si poignant : on ne peut le lire sans se déprendre du sentiment d’impuissance et de déréliction qui, imperceptiblement, l’irrigue et le justifie. Car dans l'incessant combat de Marie, combat que chaque phrase éprouve, affleure la tentation de laisser le monde suivre son vieux chemin et dériver à sa triste guise. Traversée par cette rage assombrie, elle décoche finalement moins de flèches qu’elle ne pleure l’érosion de l’idéal de justice.

 

Nous avons laissé le Finistère derrière nous.

Elle me donne son texte à lire. Sa tonalité ne me surprend pas : elle a écrit d’un souffle, à fleur de peau, aussi je m’attendais à y retrouver tel ou tel écho d’histoires qu’elle m’avait confiées, quelques-uns de ces visages que j’avais pu entrevoir et qui, le plus souvent loin de moi, peuplent sa vie. L’écriture est sèche, rapide, impétueuse, elle court à l’essentiel sans effets ou plutôt sans souci d’en produire, la syntaxe est nerveuse et le phrasé parfois tourmenté – à l’image de ce que Marie connaît du monde. À l’heure où l’écriture se confond souvent avec l’exposition de soi, il est rare – et salutaire – de lire un récit dont l’autre est le sujet et la mesure.

 

Reste une autre dimension du livre, à laquelle il m’est impossible d’échapper : ces intermezzos intimes – Marie a une âme de musicienne – qui cadencent le texte et ne peuvent que m’émouvoir. Alors ce n’est plus l’éditeur qui juge, mais l’époux qui reçoit. Pour autant, l’éditeur n’est jamais très loin... Aussi, à mi-chemin de cette première lecture d’un texte qui n’est encore qu’un premier jet, il me saute aux yeux que La violence faite aux autres doit rejoindre le catalogue des Éditions du Sonneur. J’en suis donc l’éditeur – ce qui, chez d’aucuns, vaudra déjà réquisitoire. En vérité, la circonstance m’a davantage obligé à l’exigence qu’elle ne m’a incité à l’indulgence. Et au bout du compte, mon travail n’aura tenu qu’à quelques suggestions très modestes : j’aurai trop craint d’altérer une voix qui impose naturellement sa fébrilité, et de détourner un souffle douloureux mais non dénué d’espoir.

 

Marie Dosé - La violence faite aux autres

Plus d'infos sur le site des Éditions du Sonneur

 

5 juin 2023

Il faut croire au printemps - Coup de ♥️ du Masque et la Plume

 

 

 

À Radio France, il semble qu'on apprécie Il faut croire au printemps : après Alex Dutilh dans Open Jazz sur France Musique, c'est Patricia Martin, du Masque et la Plume sur France Inter, qui me fait l'honneur de son coup de coeur — et rougir de plaisir par la même occasion. « C’est feutré et incandescent tout à la fois », conclut-elle en résumant parfaitement ce qui était mon intention en écrivant cette histoire. Merci !

 

Cliquer ici pour écouter l'émission du 4 juin.

18 novembre 2018

Xavier Person - Derrière le cirque d'hiver

 

 

 

Le monde en Person

 

C'était il y a des années de cela. Au détour de couloirs professionnels que lui et moi arpentions avec un peu de ciconspection, je me souviens avoir engagé Xavier Person à passer au récit, et pourquoi pas au roman, après qu'il me confia la perplexité dans laquelle le jetait un pan de son histoire familiale. De lui je connaissais un peu l'écriture poétique, qu'il étayera encore et que j'évoquerai ici, mais lui-même me disait combien certains expériences ou certains sentiments pourraient justifier qu'il changeât de registre. Et voilà donc que paraît ce premier très beau récit (non, ce n'est pas un roman), où en effet on le voit puiser à ses racines pour exhumer un grand-oncle paternel chef de milice dans le Poitou - un certain « Person de Champoly » - et un oncle maternel condamné après la guerre pour « intelligence avec l'ennemi ». Ces motifs biographiques n'apparaissent dans le livre que sur le tard, mais ils sont impérieux chez l'auteur de plus en plus acculé à une enquête où la précision documentaire le dispute au questionnement intime - où l'on comprend pourquoi et comment la figure de Modiano se fait alors repère littéraire.

 

Mais c'est tout ce que l'humanité peut charrier comme sensations et lui adresser comme messages qui bouscule voire bouleverse Xavier Person. Aussi retrouve-t-on dans ce volume tout ce qui le distinguait déjà dans sa veine poétique : une complexion marquée par une propension farouche à la discrétion, un attrait ou plutôt une attraction pour le minuscule révélateur et pour ce qui, dans la brutalité ordinaire de l'extérieur, nous demeure obstinément incommunicable. Au point de vous rendre parfois impuissant à agir, voire à vivre. Éthique et esthétique obligent, bien des portraits qu'il dresse de ses contemporains anonymes renvoyent l'auteur à lui-même - au hasard, optons pour celui-ci : « Sa discrétion m'intriguait, son hébétude un peu rêveuse. Secrètement je sentais qu'elles me concernaient. »

 

Xavier Person voit tout. Relève tout, plutôt : tout ce que nous voyons, tout ce que nos sens enregistrent et impriment et que nous décidons généralement d'abandonner, de déblayer de notre conscience. Il a toujours eu une prédilection pour les lieux anonymes et populeux, où les regards se croisent plus qu'ils ne s'accrochent, les gares, le métro, les wagons, tous lieux publics où nous nous retrouvons toujours anonymes et possiblement observés. On peut aimer ou pas cette sensation. Lui s'y meut avec un quelque chose d'animal, à tout le moins de plus fort que lui, qui le pousse à tout consigner. Tout ce qu'il voit le frappe, c'est ainsi, d'où une écriture tendue vers la nécessité d'essayer d'y trouver un sens et, peut-être, d'y retrouver un filament commun de l'existence individuelle et collective. D'où aussi cette succession de tableaux souvent brefs, où on le verra frappé, happé par un regard, un geste, un rictus, une attitude, un mot parmi d'autres, une situation à la fois singulière et commune. Xavier Person ne peut s'empêcher de tisser des correspondances secrètes, hasardeuses, solaires entre les choses, les êtres, les existences, de jeter un pont entre le microscopique et l'infini. Il reconstitue ce faisant une sorte de sens de la vie, fût-il lointain ou fuyant, exhaussant de ce capharnaüm une sorte de fil qui se tend entre nos solitudes et l'infini de l'aventure humaine. Autant de dispositions qui le conduisent à tourner autour des motifs obsédants du temps, du vieillissement, de la dégradation et de la mort. 


De la lumière aussi, tant elle constitue à la fois un indice possible du rayonnement et une manifestation de la fragilité  - aucune pénombre n'étant jamais loin. Les références, dont je ne suis pas certain qu'elle sont toujours conscientes, sont légions ; je n'en cite que quelques-unes : 

 

     - « ... avec dans l'expression de sa tristesse une clarté qu'elle donne à voir avant tout » ; 
    - « ... quand elle me parle avec un éclat trop vif dans le regard, avec dans son visage une éclairante tourmente » ; 
    - « Par la fenêtre de ma chambre je regardais le ciel dans les lumières de l'hôpital, d'un bleu lumineux et doux malgré la nuit, dont la luminosité s'accordait à la douceur qui s'écoulait dans mes veines. » ; 
     - « J'ai longtemps rêvé d'écrire un livre où il ne se serait rien passé que de nuit. »
Et se prolongent jusque dans ses rêves:  
     - « ... quand ce que nous voyons nous blesse de la lumière des jours que nous ne verrons pas. »

 

Quelque chose vient toujours empêcher la joie, c'est-à-dire la vie pleine et entière. Comme si l'image que Xavier Person avait de lui-même devait être toujours un peu esquintée, ou altérée. Reste qu'en sondant de manière à la fois chirurgicale et impressionniste les mouvements intérieurs de l'individu, il interroge et illustre aussi ce que nous nous refusons généralement à penser, nos émotions se glissant toujours en nous par derrière et n'en finissant pas de nous trahir. Et si plane dans ce recueil l'ombre de Modiano, l'on pourrait avoir envie aussi d'évoquer la figure de Georges Pérec, lui qui disait un jour à propos du travail de l'écrivain : « On reconstitue quelque chose. On essaye de rassembler, on est comme un archéologue qui essaie de restituer une histoire fabuleuse. »

 

Xavier Person, Derrière le cirque d'hiver - Éditions Verticales

 

17 janvier 2020

Thanassis Valtinos - Accoutumance à la nicotine

 

 

Entre les mots

 

Bien connu comme scénariste pour ses collaborations avec Théo Angelopoulos, Thanassis Valtinos l’est un peu moins en France comme écrivain, quoiqu’il y soit de plus en plus traduit. Ainsi les éditions Finitude, qui n’en finissent pas de jouer leur rôle de défricheur, regroupent-elles ici douze récits, dont le plus ancien, qui donne son titre à ce recueil, date de 1960. L’ampleur chronologique est d’ailleurs intéressante en soi, permettant de constater qu’un écrivain n’en finit jamais de débrouiller le même écheveau : la variété de formes dans laquelle le temps l’enveloppe n’en affecte au fond pas grand-chose.

 

Aussi bien, tous les récits de Valtinos ont à voir avec une réalité grecque que taraude bien souvent l’esprit de la guerre, lequel pèse d’abord sur les humbles, les travailleurs, ceux qui n’affichent ni prétention ni ambition, et du genre plutôt taiseux, des vaincus pour la plupart. Gilles Ortlieb a raison, dans son avant-propos, d’écrire que la « couleur locale » de ce recueil s’estompe assez vite, au profit d’une unité narrative et d’une tonalité assez imperturbables. Aussi, une fois que l’on s’est accoutumé à la matière très épurée de ces textes, à cette manière un peu blanche de rapporter tant d’événements intimes, en épousera-t-on d’autant mieux la grâce un peu mélancolique, tantôt résignée, tantôt nettement plus sardonique, et toujours plus moderne que ce que pourra laisser une première impression. Cette narration un peu glaciale, presque atone, peut au départ laisser craindre que l’auteur s’applique à un style, qu’il se tient à une méthode, qu’il vise à un objectif esthétique déterminé : or non, pas spécialement ; et cette façon bien à lui, sèche, distante, faussement nonchalante, d’une neutralité qui tourne au jeu, nous renvoie finalement à un sentiment très carné d’humanité. Ce qui nous laisse à penser au passage que Thanassis Valtinos est sans doute très présent dans ces portraits d’hommes et de femmes, courageux sans forfanterie, orgueilleux par noblesse d’âme, fiers sans doute de leur patrie, toujours un peu circonspects quant à ce qui anime les intentions du voisin – mais toujours là pour s’assurer qu’il se porte bien, voire pour le secourir.

 

J’aurais aimé parfois que certains récits aillent plus loin, qu’ils malaxent un peu plus de chair, qu’ils acceptent, en quelque sorte, d’épaissir ce qu’ils dévoilaient. Il n’empêche que nous quittons chacun d’entre eux en emportant avec nous une projection paysagère particulière, quelque chose qui s’ajoute comme en surimpression aux seuls événements que les mots dessinent. Et que nous les quittons sans que s’estompe la petite voix singulière, et authentique, d’un très grand écrivain.

 

Thanassis Valtinos, Accoutumance à la nicotine
Éditions Finitude —Traduit du grec par Gilles Ortlieb
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 13, décembre/janvier 2009

31 mai 2017

Fabrice Lardreau - Un certain Petrovitch

 

 

Spiderman, ou le malaise du quadra

 

Oubliés, les grands froids climatiques et métapolitiques de Nord absolu, son précédent roman paru chez Belfond  : c’est au pesant engourdissement des mœurs contemporaines que Fabrice Lardreau s’attaque avec Un certain Pétrovitch, roman qui, sous des allures autrement légères, n’en cultive pas moins un égal scepticisme quant à l’état de ce pauvre monde où nous errons, vaille que vaille.

 

Intégrité oblige, il importe de signaler que j’avais connaissance de longue date de cette intention, Fabrice Lardreau ayant été l’un de mes complices sur le blog des « 7 Mains » (clos depuis longtemps, mais intégralement en ligne), où il expérimenta ce projet littéraire au prétexte assez original. Car si le propos fait depuis longtemps le suc de la littérature mondiale (en gros : les affres d’un individu moyen dans une société moyenne), son traitement ne manque, lui, pas de sel.


Patrick Platon Pétrovitch (c’est son nom) est un rond-de-cuir des plus ordinaires : effacé, docile, méthodique et routinier. Employé comme comptable au sein d’une Fédération sportive, il ne montre dans son emploi pas plus de talents qu’il ne brille dans sa vie par sa personnalité. Reste que la banalité de ce que nous sommes en plein jour ne peut pas ne pas nous tarauder au beau milieu de la nuit – pour peu, bien sûr, que nous ne soyons pas absolument dépourvus de cervelle ni de conscience : c’est un bienfait du fantasme que de nous aider à lutter contre ce qui ne peut pas, à un certain moment de notre propre existence, ne pas nous apparaître comme de la médiocrité. La quarantaine semble un âge idéal pour fomenter ce genre de sentiment dubitatif, mais nous y reviendrons. Depuis que Pétrovitch, au cours d’une adolescence entièrement vouée au rock (presque) dur et après avoir échoué à rejoindre John Bonham (Led Zeppelin) au panthéon des batteurs de légende, a lu Le Manteau, la nouvelle de Gogol, il faut dire que son existence s’est comme soudainement éclairée. Et, à l’instar du personnage de l’écrivain russe, il va lui-même passer sa vie à chercher son propre Manteau, comprenez son graal, son talent ultime, le sens de la vie, bref les obscures mais transcendantes raisons à même de justifier son passage sur terre. Qu’on se le dise : Athènes avait Thésée, le monde contemporain aura Pétrovitch, alias Spiderman. À chacun sa Révélation. Ce qui n’ira pas sans mal, vous imaginez bien, l’utilitarisme et le consumérisme du temps se mariant assez mal avec un aussi romantique projet.

 

Je vous laisse découvrir les innombrables gags, facéties et autres clins d’œil appuyés dont regorge cette histoire menée tambour battant – notre homme faisant davantage penser à Gaston Lagaffe qu’à l’athlétique et surpuissant Spiderman. Mais Lardreau rit-il aussi franchement que cela ? Et de quoi rit-il, d’abord ? De nous, de lui. De la misère spirituelle du temps, de nos servitudes volontaires, de la lourdeur des héritages sociaux et de la frénétique vacuité des emplois humains – Montaigne parlait de « vacations farcesques. » Le lisant, j’ai souvent pensé au Front russe, de Jean-Claude Lalumière (autre cheville ouvrière des « 7 mains »…), paru il y a un peu plus d’un an : là aussi, il était question d’un quadragénaire un peu perdu dans son temps, porté à la dépréciation de soi, nostalgique d’une certaine grandeur comme le personnage de Lardreau peut se montrer désireux de sublimer sa condition sociale. Le loser de Lalumière nous faisait rire par l’application qu’il mettait à s’intégrer et par sa manière concomitante de démissionner du conflit social : chez Lardreau, l’anti-héros qui se rêve en super-héros nous fait rire par son inadaptation, sa maladresse, son esprit de sérieux, l’hénaurmité de ses ambitions en regard de ses moyens réels. Serions-nous donc face à une sorte de syndrome générationnel ? Je ne suis pas loin de le penser. Je ne suis pas loin de penser, en effet, que quelque chose a pu se développer dans les traces ou les parages d’un Houellebecq, quelque chose qui aurait trouvé dans l’arme de l’autodérision, du sarcasme doux-amer et du détachement sceptique, une façon de répondre aux quolibets du monde et de mettre en forme son relatif désarroi. La masculinité, l’autorité, le renouveau du féminisme, la paternité, le couple, le sexe, la réussite sociale et ses conformismes, l’empire des diktats sociaux et culturels : autant de sujets auxquels se confrontent aujourd’hui les hommes de la quarantaine, enfants de 68 et de son retour de bâton, du matérialisme triomphant et de la défection idéaliste, héritiers malgré eux d’un modèle patriarcal qui a du plomb dans l’aile (ce dont ils ne peuvent pas ne pas se féliciter, mais qui les accule à inventer d’autres espaces, une autre temporalité où poser leur individualité – j’allais dire à repenser la carte de leur nouveau territoire.)

 

Ces conditions socio-historiques ont entraîné une sorte de dépoétisation générale du monde, dépoétisation à laquelle l’individu conscient (et artiste) ne peut pas ne pas réagir. Fabrice Lardreau le fait, donc, à sa manière, sans prétention ni affèterie, au détriment peut-être d’un style dont l’imparable efficacité se paye parfois d’un défaut de patte ou de texture, et que j’aurais aimé, pour le coup, peut-être un peu moins contemporain, mais arc-bouté sur une composition très astucieuse, pleine d’esprit, d’acuité, de drôlerie, dont on retiendra d’abord l’indiscutable talent narratif. On lira donc ce Pétrovitch d’une traite ou quasi, en pouffant et en s’esclaffant, mais en sachant bien que ce rire-là n’a rien d’innocent – qu’il est, aussi, la politesse d’une certaine désespérance.

 

Fabrice Lardreau, Un certain Petrovitch - Editions Léo Scheer
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 34 

 

12 juillet 2023

🎬 Cinéma : Vers un avenir radieux, de Nanni Moretti

 

C’est peut-être pour cela que j’ai toujours aimé le cinéma de Nanni Moretti : il ne se contente jamais d’être intelligent (et dieu sait s’il peut l’être), ce serait trop simple. Il est d'abord bouleversant de fantaisie, de nostalgie et de liberté. On rit, on chante, on danse, mais toujours avec profondeur, et parfois même une certaine gravité.

 

Moretti sait que tout est désuet chez lui. À quoi il semble vouloir se résoudre de bonne grâce, en souriant de lui-même ou en faisant mine de. Et en retrouvant, aussi, paradoxalement, la verdeur de films plus anciens qui, disposés à toutes les foucades, indifférents à la question rhétorique du vrai et du vraisemblable, finissaient par prendre des allures d'utopie. Moretti ne se prive pas pour autant d'adresser quelques grimaces bien fardées à l'époque, ainsi qu'à un certain cinéma « what the fuck » auquel il prodigue, dans une scène assez extraordinaire et avec autant de panache que de mélancolie résignée, une leçon d'éthique et d'esthétique. On dit Moretti moral ? Sa morale est un antidote au nihilisme, qui est la morale du temps. Le moment où, assis au volant de sa voiture, fenêtre baissée, on le voit souffler leur texte à deux jeunes acteurs, n’est pas loin de pouvoir résumer l'être-Moretti. Quant à la scène finale, splendide, mémorable, il s'en faut de peu pour qu'elle prenne valeur de manifeste. Tant qu’il est encore temps, courez, foncez Vers un avenir radieux.

7 août 2017

Alice Munro - Fugitives

 

 

Femmes sous influence

 

Voici un livre pour les hommes – souvent imbus de leur certitude de connaître « les femmes ». Ceux-là, on le sait, ont une fâcheuse tendance à trouver les femmes compliquées, imprévisibles, excessives, exacerbées. Il s’agit certes d’une impression générique, pas toujours très étayée, mais dont on ne peut nier qu’elle semble constitutive de la relation entre les deux sexes. Ce pour quoi Fugitives est un livre pour eux, donc, ce n’est pas seulement parce qu’il est écrit par une femme qui relate le destin de huit femmes, mais parce qu’Alice Munro ne cède jamais à la tentation, que l’on imagine grande, de trancher dans aucune catégorie morale. Elle ne juge ni ne condamne, pas plus qu’elle ne prend la défense de la femme contre l’homme. Son propos est ailleurs, même  si l’on sent bien une inévitable implication. Munro constate, donc, et relate le destin de huit femmes tentées par la fuite, happées par un ailleurs, possible ou simplement imaginé, quelque chose en tout cas hors de leurs vies, hors d’elles-mêmes, et le plus souvent empêchées d’aller au bout de leur désir, ou intimement impuissantes à y parvenir. Elles hésitent, s’interrogent, se jugent, tergiversent, culpabilisent, puis d’un coup elles partent, de leur foyer, de leur vie, de leurs peurs ; et pourtant, finissent souvent par revenir vers un point d’ancrage dont elles se demandent si, finalement, il ne serait pas ce qui leur correspond le mieux. Comme si la liberté ne résidait pas dans un lointain fantasmé, mais sommeillait en soi.

 

Les femmes que l’on rencontrera ici ne sont pas des dames de fer. Ce sont des femmes non pas banales, mais dont la vie a pu devenir banale. Atteintes par un sentiment d’usure et de lassitude – de la vie, d’elles-mêmes : un mari, des enfants, du travail, parfois des amours de jeunesse, quelques ambitions réévaluées, une longue et sourde résignation. Toutes souffrent de quelque chose d’inabouti, de contrarié, et toutes, à un certain moment, se convainquent que leur vie est aussi ce qu’elle est par leur faute de n’avoir su saisir quelque occasion. Et puis, donc, cette incessante tentation de la fuite, cette petite voix qui lancine et trouve dans chaque instant une nouvelle occasion de laisser croire qu’une autre vie est possible. Ainsi apprend-on de Carla qu’« il lui suffisait de lever les yeux, il lui suffisait de regarder dans une certaine direction, pour savoir où elle pourrait aller » : Carla n’est pas malheureuse, non, en tout cas, jusqu’ici, elle a toujours plus ou moins réussi à transcender l’ennui, à se satisfaire de sa vie, voire à y trouver quelque motif suffisamment poétique. Mais cet effort use, et jour après jour grignote sur le temps qui, lui, fuit pour de bon.

 

On pourrait dire de Fugitives qu’il est un livre sur le deuil des espérances. Non que ces femmes seraient les victimes de quelque destin préconçu, non qu’elles seraient trop faibles, ou trop lâches (c’est même tout le contraire) pour enfin se lancer dans l’existence, mais que, à force d’être mues par le sens du sacrifice, par le sens de l’autre, elles ont peu à peu abandonné leur prétention à vivre leur vie. Juliet a perdu son mari dans un accident de bateau ; elle le soupçonnait de la tromper et, ces derniers temps, « l’atmosphère était chargée. » De manière certainement indicible, la disparition de cet homme, conjuguée à la longue et mystérieuse absence de sa fille, ouvrit un espace inattendu de liberté nouvelle. « Mais elle n’en continuait pas moins de s’en référer constamment à lui, comme s’il était encore la personne pour laquelle son existence à elle comptait plus que pour quiconque. Comme s’il était encore la personne aux yeux de laquelle elle espérait briller. [C’était une telle habitude chez elle, un tel automatisme, que le fait de sa mort ne semblait pas interférer. »

 

Lorsqu’elles entrouvrent finalement les portes pour contempler l’éclat d’un autre horizon, alors revient peser sur les épaules de ces femmes le poids du doute et de la faute. Certaines ne sautent jamais le pas, d’autres pourront regretter de l’avoir franchi. Il faut dire que « les choix bizarres étaient tout simplement plus faciles pour les hommes dont la plupart trouveraient des femmes heureuses de les épouser. Tel n’était pas le cas en sens inverse. » Il y a chez l’homme quelque chose d’assuré, d’impérieux, de lointainement autoritaire, que ces femmes ne peuvent regarder sans crainte ni envie. C’est ce qui est très réussi dans ce recueil : cette peinture de la femme comme énergie bridée, comme dimension inassouvie d’une affection tenaillée, comme instrument d’un piège qui n’est pas seulement social. Elles ne sont pas victimes, au sens traditionnel du mot, mais peuvent l’être dans une acception plus ontologique. Par petites touches, avec un sens consommé et très personnel du récit, Alice Munro nous fait donc entrer dans quelque chose que l’on pourrait apparenter à ce que naguère nous désignions par l’éternel féminin, mais un éternel ici et enfin épuré de son pourtour machinal de glamour et de sensiblerie. À défaut d'y trouver de quoi apaiser leurs fantasmes, les hommes pourront y appréhender un réel féminin auquel ils sont loin d'être étrangers.

 

Alice Munro, Fugitives - Éditions de l'Olivier
Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 14, février/mars 2009

16 janvier 2017

Jonathan Franzen - La zone d'inconfort

 

 

 

Ceux, les romantiques, qui s’accrochent mordicus à l’idée qu’un homme hors du commun se cache toujours derrière tout écrivain digne de ce statut, devront se munir d’une gousse d’ail avant de lire La zone d’inconfort. Dans Les Corrections, inestimable roman à propos duquel on invoqua parfois le nom de Balzac, Jonathan Franzen avait éclairé l’intimité américaine de manière assez définitive ; La zone d’inconfort nous en livre ici les fondations – ou plutôt le « négatif », comme l’éditeur le suggère avec justesse. D’aucuns pouvaient s’inquiéter qu’un auteur pas même âgé de cinquante ans livre les menus souvenirs d’une jeunesse dont lui-même confirme la banalité, mais cette inquiétude se révèlera sans fondement. Et ce n’est pas tant la sincérité du propos qui fait mouche ici que son naturel serein, son absence de complaisance, son désintérêt absolu pour toute considération qui flirtât de trop près avec les jeux de rôle dont les mémoires littéraires se pâment ad nauseam.

 

Inutile ici de babiller sur l’Amérique, à propos de laquelle tout a été dit déjà, et qui, tant qu’elle continuera de tirer les ficelles du destin planétaire, ne cessera jamais de charrier son lot de polémiques et de contresens – frotte-manche et détracteurs se retrouvant d’ailleurs et à parts égales dans la même confrérie aveugle pour y déverser de semblables fantasmes. Car « l’Amérique » est à la fois plus grande et plus petite que ce qu’on en dit, et ce n’est pas Jonathan Franzen, ce petit Américain comme tant d’autres, qui nous démentira. Né dans l’Illinois en 1959, il a « grandi au centre du pays, au milieu de l’âge d’or de la classe moyenne américaine. » De son pays, il a donc connu cette belle époque que sont toujours les époques de transition, et c’est cette Amérique impertinente, libre, et probablement déchue, qui nous revient ici sous la plume d’un écrivain dont on sent combien il a pu rêver s’y investir, et combien il a décidé, l’âge venant, de se laisser envahir par la langueur, le détachement, cette forme un peu lasse d’humour sur soi qui n’est pas étrangère au charme presque bucolique de ce récit.

 

« J’ai passé de longs moments morbides et délicieux dans la solitude, commandé par cette espèce d’instinct hormonal qui, j’imagine, incite les chats à manger de l’herbe », rapporte-t-il en songeant à son adolescence : nous pourrions être nombreux (fors le talent) à pouvoir faire état d’une telle disposition. Tout se passe là, entre un père arborant « un air résigné qui résumait sa vie », une mère mourante qui avait fait de sa maison « un roman », et Tom, le grand frère idéalisé qui mène sa barque aussi loin que possible des encombrements familiaux. Le jeune Franzen cultive une image assez clinique de lui-même, mais nous aurions tort de chercher dans cette image dépréciée l’indice d’une quelconque morbidité. « Le peu que je savais de la méchanceté du monde me venait d’une partie de camping, [], au cours de laquelle j’avais jeté dans un feu de camp une grenouille, que j’avais regardée se flétrir et se tortiller sur la face plate d’une bûche » : Franzen, aujourd’hui comme hier, semble toujours évoluer à côté du monde réel, et c’est cette part d’enfance, dont il pouvait craindre qu’elle le poursuivrait comme une marque d’échec, qui finalement le révèle à lui-même. Aussi ses vrais héros, ou peut-être vaudrait-il mieux dire ses alter ego, furent-ils Charlie Brown et son créateur Charles M. Schulz, qui lui inspirent ici quelques pages presque aussi remarquables que l’épisode de la vente de la maison de famille. De Snoopy, le fameux petit chien, il écrit qu’il était « un animal non-animal solitaire qui vivait parmi des créatures plus grandes et d’une autre espèce, ce qui était plus ou moins le sentiment que j’avais de ma propre situation à la maison ». L’identification à Charlie Brown, victime perpétuelle du « sentiment de culpabilité » et souffre-douleur dont les pairs raillent l’inadéquation au réel, révèlent un écrivain empli de tendresse pour ces âges et ces situations qui échappent aux formes connues, et communément appréciées, de la normalité sociologique.

 

Petit à petit, le jeune garçon sous influence qui cherche à se fondre dans les traces des autres, celles de son grand frère, celle des membres du groupe « Camaraderie » que patronne la première Église congréganiste, celles encore des fortes têtes de son lycée, conquerra sa liberté et ne suivra plus que sa voie propre. C’est l’histoire classique de la naissance de l’individu, ici rapportée dans un mouvement qui est tout à la fois laconique et profond. Sa propre voie, c’est bien sûr la naissance à l’écriture, qu’il nous raconte ici comme elle doit être racontée, c’est-à-dire sans que soit omis aucun de ses aspects les plus triviaux. Mais c’est aussi son « histoire avec les oiseaux », qui tourne à la passion, quand ce n’est pas à « l’addiction », et à laquelle il consacre le dernier chapitre de ce récit. L’auteur alors n’est plus que lui-même, l’adulte est né, et cette longue passion en porte paradoxalement témoignage. « Mon histoire d’amour avec les oiseaux commença à soulager le chagrin que je cherchais à fuir », écrit-il. Aussi le développement qu’il leur consacre est-il étonnant, non seulement parce qu’il en est devenu un authentique spécialiste, mais parce qu’ils lui inspirent des saillies qui ne sont pas seulement politiques mais familiales, amoureuses, anthropologiques. Et lorsqu’il écrit que « cette bande mêlée de modestes piafs et pluviers sur la plage me rappelait les humains que j’aimais le mieux : ceux qui ne s’adaptaient pas », nous sommes heureux de retrouver le Franzen décrit une centaine de pages plus tôt, ce petit Charlie Brown que, finalement, il n’a jamais cessé d’être.

 

Jonathan Franzen, La zone d'inconfort - Éditions de l'Olivier
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Francis Kerline
Paru dans Le Magazine des Livres - N° 7, novembre/décembre 2007

24 décembre 2022

Jean-Claude Lalumière - L'invention de l'histoire


 

Sourire dans l’ombre de Lalumière


Retour en librairie de l’ami Jean-Claude Lalumière qui, en changeant d’éditeur, d’Arthaud au Rocher, semble également avoir entrepris d’imperceptiblement déplacer le fusil qu’il a sur l’épaule. Certes, les lecteurs de cet observateur coutumier d’une modernité déjà ancienne n’y perdront pas leurs repères. De même, ceux qui chez lui aiment l’humour gracieusement nostalgique, à mi-chemin entre le bon mot d’un Alphonse Allais, le burlesque d’un Jacques Tati et la fausse candeur d’un Christian Gailly, voire la mélancolie facétieuse d’un Delerm (fils), ne seront pas dépaysés. L’histoire qu’il déterre dans ce nouveau (et neuvième, si je compte bien) roman, ou plutôt l’histoire qui lui sert de prétexte, celle de cet escroc de Victor Lustig qui se mit en tête, au beau milieu des bien nommées Années Folles, de vendre la Tour Eiffel à des ferrailleurs, accrédite sa manière chaque fois renouvelée de délaisser les voies de l’époque, civiquement asphaltées, pour leur préférer les pistes cyclables. Car l’Histoire, chez Lalumière, est toujours regardée par le petit bout de la lorgnette – et c’est là, en matière de littérature, plutôt un compliment. Point d’épopée, donc, pas plus que de lyrisme ou d’emphase : juste l’observation au microscope de comportements et de réflexes d’apparence parfaitement communs. C’est dans les interstices du bon gros réel, pour parler à la manière de Baudrillard, que Jean-Claude Lalumière aime à glisser son encre. Plutôt que d’édifier le citoyen triomphant, il glorifie l’individu bredouillant.

 

Si quelque chose dans le ton a un peu changé, c’est que la légèreté ordinaire du propos s’est lestée ici, mais avec retenue, d’une gravité nouvelle. Si les thèmes interstitiels qu’il développe sont bien connus de ses lecteurs, ils prennent chez ce quinqua badin un tour sensiblement plus mélancolique : la place du père – qui végète dans un Ehpad –, la transmission intrafamiliale – l’enfant paraît plus alerte que son géniteur –, la difficulté à communiquer sans détour avec les siens – ici, l’épouse du narrateur –, tout cela prend dans ce roman des contours sensiblement plus vifs, voire épidermiques. À quoi l’on peut ajouter, incidemment, chose peut-être un peu plus surprenante, quelques menus dégagements – tempérés – sur l’esprit gilet jaune.

 

Moins immédiatement drolatique que la plupart de ses précédents romans, L’invention de l’histoire n’en oublie toutefois jamais de nous faire sourire ; c’est à ce petit jeu d’ailleurs que Lalumière est, selon moi, le plus à son aise. Généralement, cela ne tient à pas grand-chose : une situation anodine rapidement brossée, une repartie qui tombe à plat, un pas de côté dans la narration. Et si l’écriture m’a quelques fois semblé un peu désinvolte, je n’oublie pas que je suis coupablement sensible à l’épique, au lyrique et à l’emphatique gentiment dénigrés un peu plus haut. Car pour ce qui est de mener une histoire – et même de l’inventer – je dois dire que Jean-Claude Lalumière se révèle, une nouvelle fois, largement apte au service littéraire.

 

Jean-Claude Lalumière, L'invention de l'histoire - Éditions du Rocher
Présentation sur le site de l'éditeur

5 septembre 2016

Thérèse Delpech - L'appel de l'ombre

 

 

Les bonnes raisons de l'irrationnel

 

Il est probable que L’appel de l’ombre, petit livre dense et très stimulant de Thérèse Delpech, fasse date. L’Ensauvagement (prix Femina de l’essai 2005), où la philosophe décortiquait notamment les rapports étroits entre nihilisme et menace terroriste, a couronné de manière assez magistrale une analyse au confluent de spécialités et de domaines très variés. Ce faisant, elle s’y interrogeait déjà sur « le vide spirituel qui mine nos sociétés, et sur les déséquilibres psychiques qui accompagnent ce phénomène. » 

 

L’appel de l’ombre en constitue une sorte de prolongement, mais il s’agit ici, contre toute attente peut-être, de montrer à quel point l’excès de raison, disons, donc, le rationalisme, porte en lui le danger « d’assécher la source des plus hautes activités humaines, parmi lesquelles se trouve l’art, et même de compromettre l’exercice de la raison. » D’aucuns crieront à la folie, quand les fanatismes religieux sont une des principales causes de violence dans le monde. Ceux-là auront le tort d’user de raccourcis, liant et résumant en un simple processus les sources obscures de la psyché et le déchaînement des passions collectives. Car telle est la doxa, qu’attisent bien sûr le chaos du monde et le joug de quelques tyrans, grands et moins grands, qui n’aiment rien davantage que de jouer avec le feu : l’irrationnel est néfaste à la paix des hommes. Or il ne s’agit pas tant ici de battre en brèche cette doxa que de la confronter à ses infirmités et de s’inquiéter du tropisme très humain à vouloir tout dominer. Aussi, si Thérèse Delpech prend d’emblée bien soin de dire qu’il ne saurait être question « d’humilier la raison, à un moment où une défense et illustration de celle-ci serait amplement justifiée », elle n’en insiste pas moins sur le péril d’une raison qui ignorerait sciemment les sources du psychisme et les ressources de l’irrationnel. Et renvoie pour cela aux histoires et aux mythes où la civilisation occidentale a fabriqué ses propres grands récits. Ce qui n’est pas rien, et la conduit à convoquer, les grands textes religieux bien sûr, mais tout autant l’Antiquité, la littérature (Shakespeare, Melville, les écrivains russes), enfin la psychanalyse, notamment Freud et Jung, qu’une certaine mode intellectuelle s’échine ouvertement à salir. On dira qu’il est dangereux de chercher à ressusciter ou à revigorer l’irrationnel : il faudra répondre que la raison court un danger parallèle à refuser elle-même de se saisir comme objet de pensée, étant entendu qu’elle ne peut irradier qu’à la condition de ne jamais abdiquer la méthode dont elle s’est elle-même dotée et de se défier de ce que Thérèse Delpech a par ailleurs identifié comme un « rétrécissement de conscience. » C’est à cette aune que son travail, qui établit « l’existence d’une folie constitutive de la raison raisonneuse » et s’inquiète des « monstres engendrés par l’arrogance de la raison », pourrait bien être salvateur pour la raison elle-même. 



Il faudra lire enfin L’appel de la raison comme une élégie combative autour de la disparition de « pans entiers de la culture classique. » Car derrière ce que Thérèse Delpech écrit, il y a quelque chose d’une poétique du monde, où saille une tendresse pour ce qui demeure humble et inexpliqué, rivée à cette conviction, plus humaniste au fond qu’il y paraît, que « la nature est aussi mystérieuse que l’esprit. » C’est pourquoi l’activité créatrice n’est peut-être jamais aussi fructueuse que lorsqu’elle accepte de déborder du champ de la raison et d’entrer dans les sources toujours obscures et vigoureuses de l’art. Les grandes expériences humaines ne peuvent s’expliquer par le seul exercice de la raison : voilà ce que Thérèse Delpech nous invite, non sans grâce, à ne pas oublier ; et si possible à transmettre.

 

Thérèse Delpech, L'appel de l'ombre, Puissance de l'irrationnel - Grasset
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

23 septembre 2022

Oyez, oyez, Como va !


 

Jean-Pierre Como, My Days in Copenhagen
Bonsaï Music 

 

Ah, qu’elles étaient belles, nos années 80-90 ! Tout, certes, n’était pas rose (rien en ce monde, cela dit, n’a jamais été rose), mais enfin l’on faisait tomber le Mur, on abolissait l’Apartheid, la Chine s’ouvrait – quoique sans s’éveiller –, l’Europe rosissait à plaisir, Éric Zemmour n’était encore qu’un ténébreux pigiste au sein de rédactions désireuses de coller au « pays réel », Vladimir Poutine qu’un obscur officier du KGB, Yannick Noah avait remporté Roland-Garros et les stars du monde entier se dressait contre la famine en Éthiopie. Enfin et surtout, nous avions... Sixun. Formation mythique, joueuse et virtuose de la scène française, son jazz fusion transpirait par tous ses pores l’avènement d’un monde dont on rêvait alors de pouvoir ouvrir grand les portes – des années plus tard, dans Libé, Didier Pourquery parlera d’eux comme « la face positive de la mondialisation ». Je me souviens encore de moi, m’enfiévrant dans ma chambre en écoutant Joladore et Sakini (L’Eau de Là, 1990). Et puis, comme tout groupe mythique qui se respecte, Sixun finit par se séparer, semble-t-il aussi positivement que leur musique pouvait l’être, chacun de ses membres (comment ne pas citer au moins Louis Winsberg et Paco Séry), s’en allant vaquer sur ses propres chemins. Récemment reformé, leur prochain album, très attendu, est annoncé à l’automne.

 

Mais c’est sur Jean-Pierre Como, pianiste, compositeur et co-fondateur du groupe, que l’attention se focalise depuis plusieurs années. Sans jamais déserter les territoires méditerranéens qui lui semblent naturels, il n’a fait depuis que conforter une incessante envie d’ailleurs. À l’exotisme sucré de Sixun il a seulement substitué une version moins antillaise, moins directement dépaysante ou ensoleillée, plus soucieuse aussi de tendresse que d’énergie, de profondeur que d’exutoire, comme en témoignent ces très beaux albums que sont BoléroMy Little Italy, ou encore le brillant Express Paris-Roma (et ses réminiscences sixuniennes). Avec My Days in Copenhagen, Como pousse un peu plus loin encore cet ailleurs auquel on ne l’aurait pas spontanément présumé sensible : celui du Nord. De la Scandinavie pour être précis, où le voilà s’acoquinant avec un contrebassiste danois, Thomas Fonnesbæk, et un percussionniste suédois, Niclas Campagnol. Encore un peu et l’on se croirait chez ECM (méticulosité acoustique, beauté souveraine de l’espace, sensations de lumière) découvrant le nouveau Garbarek ou le nouveau Gustavsen (le jarrettien en moi se délecte) mais non : on est bien chez Bonsaï Music.

 

Jean-Pierre Como y aborde des rivages où l’on avait fini par désespérer de l’entendre : le standard. Plus vigoureux, moins immédiatement introspectif que ce que recouvre habituellement l’étiquette un peu rapide de « jazz scandinave », il trouve là une nouvelle occasion de renouveler son très beau lyrisme, ici légèrement feutré, son goût pour les climats, enfin d’y exprimer un très joli toucher, tout à la fois tendre et percussif. L’album s’ouvre en fanfare et dans la plus pure tradition avec You and the Night and the Music, sans grande surprise mais pétri d’une envie de jouer qui fait plaisir à entendre, immédiatement suivi par l’atmosphérique et presque pop You Don’t Know What Love Is. Suivront de belles harmonisations sur Stella by Starlight et une version volontiers guillerette du Triste de Tom Jobim. Como redevient ensuite très chaste, presque habité sur My One and Only Love, avant de proposer une version spécialement enlevée de Bye Bye Blackbird. Et de clôturer l’album de fort belle manière, seul au piano sur le plus sombre Starry Sea, l’une de ses deux très belles compositions.

 

Les amateurs historiques de Sixun seront sans doute un peu déconcertés par cette facette d’un Jean-Pierre Como plus soucieux de la tradition du jazz, mais ils s’y rallieront assurément, conquis par tant de densité et de plaisir au jeu. Ici ou là, on parle de My Days in Copenhagen comme l’album de la rentrée : le statut ne me paraît pas usurpé.

 

1 octobre 2022

À Daniel Soulez-Larivière

À Daniel, à Mathilde


Marie qui m’appelle en larmes, elle vient de raccrocher au téléphone avec Mathilde : Daniel est mort. Daniel Soulez-Larivière. Bêtement. Accidentellement.

 

Comment est-ce possible, nous venons de passer quelques jours chez lui, dans sa belle demeure du Maine-et-Loire. Avec Marie, ils approchaient de la conclusion du livre qu’ils écrivaient ensemble, je sais que ça comptait beaucoup pour lui, pour elle. Ils se retrouvaient chaque matin sous la véranda pour travailler, on les voyait réapparaître des heures plus tard pour déjeuner sous l’auvent où, l’air de rien, ils poursuivaient leur conversation. Il faisait beau, doux, Daniel était continument facétieux, visiblement heureux d’être là, entouré ; il prenait un malin plaisir à sortir les meilleures bouteilles de sa cave et me promettait monts et merveilles pour notre séjour suivant. Je le questionnais sur son parcours, son passage au cabinet d’Edgar Pisani qu’il admirait, et il me racontait tout ça avec gourmandise, sa mémoire était si nette, si vive. 

 

Sa vue baissait mais il était à l’affût de tout, ­lisait tout, toujours muni d'une petite ampoule ad hoc ; il avait toujours, spontanée, la bonne formule conclusive. Son livre sur le drame d'AZF vient tout juste de paraître, il y a consacré tant de temps ; il ne pourra même pas en connaître l’écho. Il n’y a pas grand-chose à dire de plus que le chagrin et la sidération dans lesquels cette nouvelle nous plonge.
 

Daniel Soulez-Larivière est mort
le vendredi 30 septembre 2022

18 décembre 2021

À Pierre Lepape

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⚫️ J'apprends la disparition de Pierre Lepape, qui m'attriste beaucoup ; son Pays de la littérature est pour moi un quasi livre de chevet.

Je conserve le souvenir de notre échange, il y a quelques années de cela, au Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges.

Nous perdons avec lui un de nos érudits les plus humbles et les plus affables.

3 novembre 2021

Jean-Claude Berutti - Je savais à peine le nom de ton pays

 

Aimer sans didascalies

 

C’est un beau texte, délicat, pur, élégiaque, que ce premier roman de Jean-Claude Berutti — bien connu des amateurs de théâtre, il dirigea le (toujours) mythique Théâtre du Peuple à Bussang, puis La Comédie de Saint-Etienne, avant de prendre la direction de l’Opéra de Trèves, en Allemagne.

 

Je savais à peine le nom de ton pays : l'intention se donne d’emblée, qui fait entendre son vague à l’âme, la douleur d’un lointain évanoui, la sensation de la perte — le deuil. Sur un marché, un dimanche d’hiver, la narratrice rencontre une jeune femme, Naja ; sans papiers ni travail fixe, elle descend d’un Grand Nord indéfini, contrée de fjords et de désolation. La vie bascule. Ce n’est pas seulement une parenthèse taillée dans le vif d'une existence un peu morne, c’est une révélation intime. Mais sans avenir : la vie est aussi chienne qu’elle est imprévisible. Recluse dans une bicoque au bout d’une île, n’ayant plus la force ni le goût de rien, la narratrice décide de vivre seule son désastre, tout entière tendue vers la remémoration et l’écriture de Naja — puisque aussi bien c’est toujours en écrivant que le réel se fait matière et que la mémoire s’éclaircit. Elle traverse les mers, découvre un pays que les « peaux blanches » ont condamné à l’isolement, à l’alcool et à la morbidité ; elle rencontre les siens, refait le chemin à l’envers. Le sentiment de la vie pourrait revenir, peut-être ; mais nul n’est jamais sûr de rien. 

 

D’une écriture limpide, sans apprêt, délibérément monocorde, presque psalmodique, Jean-Claude Berutti sonde à petit bruit ce qui fracture une existence, égrenant ce qui vient nous troubler, nous bousculer, nous contraindre à la ré-invention de nous-mêmes, tout autant que ce qui vient nous affliger, nous éteindre et nous perdre. Aussi y a-t-il quelque chose d’étonnamment universel dans ce singulier récit d’une vie qui se re-définit à travers l’autre.

 

Jean-Claude Berutti, Je savais à peine le nom de ton pays Éditions Le Réalgar
Illustré de gravures d’Émilie Weiss.

4 mai 2022

Littératures & Cie : entretien avec Joseph Vebret

 

 


Anthologiste insatiable et infatigable fondateur de magazines, Joseph Vebret récidive aux Éditions Bonneton et lance une bien belle revue, à l'ancienne serait-on tenté de dire : Littératures & Cie, diffusée en librairie deux fois l'an.

 

Délibérément subjective, la revue accueille maintes sensibilités, donnant à relire autant qu'à découvrir, sans oublier de partir à la rencontre des auteurs contemporains.

 

La chose s'était déjà produite, mais il faut croire que nous y avons pris goût : Jospeh Vebret me fait, dans ce premier numéro, l'honneur de quelques pages d'entretien.

 

 

En librairie, ou à commander directement chez l'éditeur en suivant ce lien

16 mars 2021

Alain Veinstein - La partition

 

 

Surpris par le dit

 

Il faudrait pouvoir entrer dans un livre comme dans une forêt vierge. Ne s’y aventurer qu’à la machette, les mots pour seule boussole, les taches de ciel pour oxygène. Oublier ce que l’on sait de son auteur, mais pas seulement : oublier ce que l’on sait de tout ; n’avoir enfin pour soi que la langue, faire feu de toute émotion, fi de toute connaissance. Cette suggestion très onirique ne vaut pas seulement pour la poésie, dont on entend parfois qu’il faut la lire sans chercher à la comprendre – mais autant demander à l’homme de se défaire de ce qui le fait homme –, mais pour toute parole transmuée dans l’écrit. Ainsi le verbe nous apparaîtra-t-il dans son absolue et munificente candeur, déchargé de ses usages, débarqué de ses usures. Il n’empêche que la chose affecte particulièrement les poètes. Poètes auxquels, inexorablement, Alain Veinstein appartient. Le savoir n’est d’ailleurs pas absolument indispensable pour le lire : il suffit de le lire pour le savoir. Nous lirons donc le livre d’un poète qui a décidé d’écrire un roman. Et il faut bien dire que le producteur de « Surpris par la nuit », l’émission de France-Culture, nous a surpris par son dit, ou plutôt par la souveraineté de son dit – au sens du « Dict » ou du « dit poétique » de Heidegger : « Tout grand poète n’est poète qu’à partir de la dictée d’un Dict unique ». Car s’il ne s’agit pas ici d’un roman poétique mais bien d’un roman à part entière, il n’en persiste pas moins à prendre sa source dans un Dict impérial et primitif. Ce pour quoi l’on peut dire d’Alain Veinstein, grand Prix de poésie de l’Académie française, qu’il a une œuvre. Ce quatrième roman, pour les raisons que je viens d’indiquer, constitue donc un hybride particulier, par moments maladroit s’il on s’en tient à la crédibilité et à l’organisation narratives, mais toujours infiniment touchant, et, mais vous vous y attendez, magnifiquement écrit.

 

Au fond, l’enjeu est assez simple. Imaginez un homme qui ne vit plus que pour en tuer un autre, autre dont on comprend sans tarder qu’il lui est intimement lié. Abattre cet homme, qu’il considère comme un « tueur », lui est absolument nécessaire pour vivre enfin, et en finir avec « les silences et la noirceur » que lui reproche celle qu’il aime. Ce crime seul lui permettra, peut-être, de renouer avec la vie, son fil d’amour et ses horizons nettoyés. Ainsi prépare-t-il son terrain avec soin, échafaude mille plans après avoir fait les mille repérages de circonstance, puis traque, farfouille, fouille, fouine, fourre son nez là où les bonnes mœurs condamnent d’ordinaire toute immixtion, investit l’antre de l’ennemi et observe chacune des secondes de sa vie passant, du haut de son mirador de fortune, un pauvre grenier délabré où il se terre pour glisser l’œil entre les jointures du parquet, espionner son logeur et attendre son heure. Car pour le crime l’heure vient toujours : le métier de criminel consiste simplement à l’attendre. 

 

Dans cette mansarde sans lumière dont je ne peux m’empêcher de penser qu’elle est un peu comme une allégorie du surmoi, dans ces combles où s’amoncellent les souvenirs et les débris d’un autre, notre homme affronte les jours et les lunes, et le froid, et la faim, mais plus que tout encore, le doute. Il faut dire que celui dont il convoite l’anéantissement, constatons-le à notre tour en passant l’œil dans les interstices du plancher, n’est pas à proprement parler effrayant : petit, maigrelet, rabougri, souffreteux, grabataire, mort à sa manière, bref ce qu’il convient d’appeler un petit vieux. Or le petit vieux n’est pas n’importe qui : il s’appelle Samuel Wallaski, c’est un des pianistes les plus doués de son temps, il a connu le monde et la gloire internationale, goûté les plus grandes acoustiques, les plus grands lieux, et ces récitals où le public, debout comme un seul homme, applaudit à tout rompre en priant que le rideau ne se baissât pas. Wallaski partage sa vie avec une drôle de femme, « la Mauvaise », dont la passion quasi-exclusive consiste à élever des fleurs pour en faire des couronnes mortuaires. Observons-les. Après tout, nous ne sommes pas moins voyeurs que le pauvre malheureux qui ronge sa haine dans son grenier, acculé à consigner la misère, la solitude, l’extrême détresse de ceux qui vivent là, à deux embardées de ses prunelles. On se dit que ce n’est pas possible, que quels que soient les griefs qu’il ait à lui adresser, tuer ce géronte qui ne ferait pas même un bon grand-père, ce musicien prodigieux qui rompit avec les honneurs et écrit dans son journal intime – que nous compulsons complaisamment avec le narrateur – qu’il ne joue pas du piano mais qu’il ne fait que « ramper dans la boue », tuer cet homme, donc, déjà mort de s’être déjà suicidé aux yeux du monde et de son instrument, déchoir cette fragilité incarnée, cette carne à bout de sang, constituerait un crime parfaitement innommable – et surtout parfaitement vain. Le narrateur le sent bien, d’ailleurs : à son contact, l’image qu’il se faisait du tueur s’altère peu à peu et finit, bon an mal an, par restituer un peu de son âme à cette chair de misère qui traîne par loques et silences. L’ère du soupçon s’éloigne, le tueur de la mansarde s’emplit de compassion, son empathie l’emporte, le voilà qui flirte avec le cœur. Piètre professionnel : il est bien trop sentimental. Lui qui voulait écrire cette histoire « avec la pointe la plus aiguë de sa vie » se surprend à souffrir des souffrances du maître de maison, l’ancien maître de piano que la vie mit au rebut. Imperceptiblement le récit nomme l’adversaire, sa femme, leurs prénoms s’installent dans le texte. Samuel, Betty : le lecteur les aimait déjà, il ne manquait plus que le narrateur s’y mette.

 

Celui qui a un peu vécu dans un grenier saura de quoi je parle. Il y fait froid, et puis la moisissure, la relégation, et les oiseaux qui se cognent à la lucarne, et on voudrait les attraper d’une main pour les dévorer tant il y a longtemps qu’on n’a pas mangé, et le jour qui n’entre plus, ou si peu, et si mal, et la poussière qui se dépose, partout, quoi qu’on fasse, comme les graines d’une existence envolée. Et ces souvenirs, ce fatras de petites immondices intimes qui s’entassent comme les restes d’anciens mets, exquis sans doute mais dont on ne veut plus. Et ce violon, peut-être le premier indice du retournement mental, du renversement des rôles, de l’abdication du tueur. Car il en joua, naguère, du violon, le narrateur tueur. Mal bien sûr, enfin pas aussi bien que l’autre tueur, en bas, le vrai, le pianiste des foules. Ce violon qu’il retrouve, ici, dans la poussière, mieux qu’un cordon ombilical, mieux qu’une transfusion sanguine, mieux qu’un passage de témoin, ce violon qu’il n’a pas même la liberté de faire sonner, juste faire mine, se contraindre à n’en caresser que le bois et les cordes, se contenter de n’en sentir que le frémissement au bout de son archet, par crainte d’éveiller l’ennemi qui rôde – l’ennemi rôde toujours, c’est sa définition, son attribut, tout rôdeur est un ennemi qui ne s’annonce pas. Elle est là, la « partition », à double foyer : celle dont on tourne les pages, celle qui disjoint deux êtres, comme deux territoires que l’on aurait scindés, frontières inviolables qui n’ont plus besoin de tracés. La musique est à la fois ce qui saute par-dessus les frontières et ce qui fait lien, ce qui rapproche et ce qui éloigne : révélation de l’humanité commune de l’instrumentiste comme de l’inatteignable altérité de son art, donc de son être. Rien en partage, la musique pour soi, en soi. Sauf dans les pages ultimes du texte, moment magnifique, poignant, quand deux âmes en viennent aux quatre mains pour livrer une dernière joute, qu’aucune des deux n’avaient prévue – mais, peut-être, secrètement espérée.

 

Il reste que le roman est au poète un continent douloureux. Écrit dans la plus belle et la plus élégante des langues, La partition ne donne aucun tournis. Oubliez l’énigme, il n’y en a pas, ou si peu. Et si maladroitement résolue. Elle n’est pas un sujet, ou disons qu’elle est un sujet sans intérêt. Elle n’est là que pour tenir en haleine la complexion sensible d’un homme bouffi d’angoisses, de peurs ancestrales, de sentiments d’abandon et d’irrésolutions fondatrices. Il y a quelque chose d’échenozien dans cette écriture qui se retire comme la marée au petit matin, mais sans le plaisir instantané, immédiat du thriller. Rien d’étonnant, alors, que le narrateur tourne autour de sa quête comme l’auteur autour de son texte. Le processus d’écriture en dit plus long que l’histoire. Ça hésite, ça obsède, ça va de l’avant, ça recule, ça peste, ça hésite, ça s’éteint et ça s’enflamme : écriture au diapason des belles contradictions du narrateur, qui s’esquinte, sur les cordes de son violon comme sur celles de son cœur, dans l’exploration de la bonne tonalité, du bon vibrato, de la bonne cadence. Il confesse d’ailleurs écrire « dans la maladresse d’un faux présent ». Est-ce confession du narrateur ? De l’auteur ? Aveu de la difficulté, en tout cas, de tenir les deux bouts du registre narratif qu’il s’est choisi : l’intrigue, et la poésie ; le souffle et le temps mort ; le récit et le dit. Nous nous échouerons sur un îlot d’amertumes, là où baignent les amours contrariées.

 

Alain Veinstein, La Partition - Éditions Grasset

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Article publié dans Esprit Critique,
revue de la Fondation Jean-Jaurès, janvier 2005.

 

6 avril 2021

Virginie Barreteau - Ceux des marais

 

 

Les mystères de la chambre noire

 

J'ai acquis ce roman sans rien en savoir, seulement son titre, qui me ramenait confusément à ma jeunesse aunisienne et poitevine, sans doute séduit aussi par sa couverture, mélancolique mais assez lumineuse pour deviner que son autrice ne verserait pas dans la complaisance. Les quelques premières pages lues, j'ai eu peine à croire, comme indiqué sur la notice de l'éditeur, qu'il se soit véritablement agi d'un premier roman : tout était si pur, si juste, précis, maîtrisé. Et puis je me suis laissé embarquer au fond d'une barque sillonnant de sombres palus, songeant à Flaubert, à Maupassant, à une certaine manière, scrupuleuse, minutieuse, attendrie, de faire dire au réel bien plus qu'il ne croit avoir à dire. 

 

L'intrigue est mince, comme le requiert le précepte flaubertien, « le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. » Elle tient ici à l'incessant labeur d'un docteur visitant ses patients éparpillés autour d'un pays de marais où chaque famille, chaque être a ses secrets, et où les misères sont incommensurables et nues mais toujours taciturnes. Détail qui a son importance : ledit docteur est féru de photographie, pratique qui pour ses congénères est au moins aussi mystérieuse que la médecine, pour ne pas dire une manière de sorcellerie.

 

La puissance d'évocation du roman de Virginie Barreteau, sa prose lente, déliée mais toujours nette et rythmée, cet éclat d'étrangeté merveilleuse dont elle imprègne cet univers clos et fini, confèrent à son naturalisme funèbre un je ne sais quoi de ferveur lyrique qui réussirait presque à nous projeter aux confins du fantastique. Peut-être est-ce lié à cette impression que j'ai eue parfois, dans certaines scènes, certains tableaux, de pouvoir contempler une nature morte ; certaines pages admirables constituent d'ailleurs authentiques études picturales. Virginie Barreteau n'a pas son pareil pour saisir le trouble des visages, révéler ce que taisent les corps, croquer ce qui détermine un geste, une parole, un lieu ; pas son pareil non plus pour dévoiler ce que cachent ces figures bourrues et ces parlers maraîchins où, à défaut peut-être d'autres nourritures, l'on mange volontiers les syllabes. Tout cela n'est guère moderne, dira-t-on peut-être. En effet, c'est mieux que cela : c'est digne de passer l'épreuve du temps.  

 

Virginie Barreteau, Ceux des marais - Éditions Inculte

 

1 juillet 2016

Souvenirs d'été sur Addict Culture

Marc Villemain, Addict Culture

 

Le site Addict Culture m'a très gentiment proposé de rapporter un petit souvenir estival. Drôle de question, comme je m'en explique dans ce texte très bref...


(Lire ci-dessous, ou cliquer directement  sur la bannière.)

 

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Disons-le sans ambages : ce que l’on me demande, là, raconter « un souvenir de vacances », au mieux relève d’une de ces ricaneuses provocations dont l’air du temps est friand, au pire d’une méconnaissance assez crasse de ce qu’est la vie d’un écrivain – d’où l’on pourrait d’ailleurs nourrir quelque sincère inquiétude quant à la santé mentale des critiques, pourtant éminents, qui composent l’équipe d'Addict-Culture.

 

Sans ambages, disais-je donc, quoique sans en prendre ombrage : si d’aucuns, arc-boutés sur leurs principes comme d’autres à leur ego, pourraient à juste titre s’offenser d’une telle requête, je préfère, moi, dans le doute, vous faire profiter de son bénéfice : aussi m’efforcé-je de me convaincre que, si vous péchez en effet, ce n’est que par légèreté.

 

Car, quoi ! Peut-on seulement songer qu’un écrivain puisse jamais prendre vacance ? Pense-t-on sérieusement qu’il en ait le loisir ? Qu’il serait assez frivole pour en concevoir le désir ou en fomenter l’idée ? Assez inconséquent pour se laisser détourner de sa charge au motif d’une récréation ? Non, braves gens, mes amis, votre sollicitude me touche, comme assurément elle touche maints de mes infortunés collègues, mais voyez-vous, nous autres, écrivains, travaillons du chapeau (de paille), sans pause ni rémission (fût-ce en tongs et à l’ombre d’un parasol, fût-ce, même, dans la société de quelques beautés exotiques ou hospitalières) à donner un peu de sens à notre séjour sur Terre – et au vôtre, soit dit en passant. Vous en conviendrez, un tel office n’admet pas que l’on fasse relâche.

 

Mais puisque la chance vous sourit – je suis dans un bon jour, je n’ai pas à forcer ma vertu pour vous témoigner ma mansuétude –, je consens à vous raconter ce que, non sans platitude regrettable, vous désignez par souvenir de vacances.

 

Naturellement, je pourrais convoquer quelque scène balnéaire et croquignolette : moi, sous les yeux ébahis de cette petite Anglaise qui en perdait ses tâches de rousseur, urinant d’allégresse sur la chair molle et rabelaisienne d’une méduse agonisante ; moi enfonçant virilement la tête dans l’eau de mon cousin de Bretagne et l’y maintenant jusqu’à suffocation (et vomissures) ; moi encore, dérobant avec grand adresse la tétine d’un chiard et trempant sa terminaison, tétable et suçotable, dans un étron canin ; moi toujours, dégainant mon pistolet en plastique et tirant à bout portant une fléchette dans l’oreille d’une mamie grassement affalée sur une serviette-éponge sponsorisée Ricard et qui, le poste de radio réglé au plus haut de son volume, s’esclaffait en écoutant les « Grosses Têtes ». J’en passe et de plus spirituelles encore, tant rien de tout cela ne vaut la peine d’être rapporté.

 

Non, décemment, honnêtement, le seul, grand, unique, définitif, merveilleux souvenir que je puisse avoir d’une période estivale, c’est ce moment, si complet qu’à lui seul l’existence tout entière pourrait s’en trouver justifiée, c’est ce moment, disais-je, à la toute fin de l’été, tandis que le bon peuple se remet avec plus ou moins d’élégance de ses longues semaines de débauche, de passivité béate et autres turpides innommables, où j’ai pu mettre le point final à un prochain roman.

4 avril 2016

5 questions d'Arnaud Stahl / Plumes d'auteurs

Arnaud Stahl m'a proposé de faire connaître mon travail via le site Plumes d'auteurs.

 

 

Comment avez-vous trouvé votre premier éditeur ? 

 

Je crains que mon cas ne soit pas très représentatif. Mon premier livre, qui n’est pas à proprement parler un roman, ou alors d’apprentissage, prenait la forme d’une déambulation dans ma propre vie, doublée d’une sorte d’enquête parallèle autour de la figure de Bernard-Henri Lévy. Que, pour les besoins du livre, je voyais beaucoup à cette période (je parle là du tout début des années 2000), comme je rencontrais nombre de personnalités de tous horizons, parmi lesquelles, donc, pas mal d’éditeurs. Aussi mon problème était-il bien différent de celui que rencontrent d’ordinaire celles et ceux qui cherchent à présenter un premier manuscrit : non seulement j’avais le choix, mais j’en avais l’embarras. Finalement, tout s’est résolu chez Plon.

 

Quel est, dans vos créations, le livre que vous préférez et pourquoi ? 

 

C’est là, pour moi, une question impossible : chacun de mes livres correspondant à un temps de ma vie (truisme absolu, mais que dire d’autre ?), j’ai bien du mal à en juger, ou à exprimer telle ou telle préférence. Une fois qu’un de mes textes est publié, est devenu livre, je n’y pense pour ainsi dire plus ; c’est une espèce de pensée, ou de mouvement réflexe, chez moi, que de me dire : « Voilà, je n’aurai plus à y revenir », et de passer à autre chose. Sans doute est-ce pour cela qu’il y a entre chacun de mes textes d’assez grandes variations – ce qui ne signifie pas qu’un certain fil rouge ne soit pas tendu entre eux, ni que je n’ai pas mes petites marottes… Mais j’aime, j’ai même besoin, chaque fois, de bâtir, non seulement un autre univers, mais presque une autre langue. Rétrospectivement, chacun de ces univers, chacune de ces langues, constituent donc une partie, fût-elle estompée, ou fuyante, de ce que je suis. Disons, donc, que tous ces livres conservent pour moi, à part égale ou presque, un peu du charme qui les a vu naître. 


C’est peut-être pourquoi, s’il me fallait impérativement vous répondre, j’aurai tout de même envie de dire que ma préférence va à ceux de mes textes qui ne sont pas encore publiés… Simplement parce qu’ils sont très présents en moi, très chauds, et qu’il me semble, un peu stupidement sans doute, qu’il leur manque encore une certaine réalité, une certaine incarnation pour exister véritablement.

 

Quel est votre plus beau souvenir en tant qu’écrivain ? 

 

Ne pensez pas que j’esquive votre question, mais je n’ai pas de « plus beau souvenir » : la vérité, c’est que je n’aime rien tant que ce moment de l’écriture où l’on sent que les choses sont là, en soi, qu’elles viennent, qu’elles semblent devoir trouver leur expression, leur destination dans l’écriture. Écrire n’a jamais pour moi été un geste facile, naturel, évident : je suis capricieux, j’ai besoin de très longues plages de temps, de silence et de solitude. Mais lorsque je peux en disposer, finit toujours par venir cette sensation d’ivresse (je ne saurai autrement qualifier ce moment) que, alors, me procure l’écriture. Si ce doit être un souvenir, c’est donc le souvenir de ce moment, à la fois presque quotidien et toujours infiniment singulier, où j’écris, et qui me ramène, le plus simplement du monde, à ma vie.

 

Que pensez-vous de l’édition numérique ? 

 

Pas grand-chose… Je confesse en être mauvais connaisseur. Je suis comme beaucoup : j’aime le livre, l’objet, comme pourvoyeur de sensations, parce qu’on peut le salir, le tacher, le corner, le gribouiller, j’aime que le livre vieillisse et jaunisse, et j’aime, en en rouvrant un au hasard, éprouver cette odeur caractéristique qui réussirait presque à me ramener à l’époque où je l’avais lu. Le numérique, à cette aune, est évidemment un peu froid… Reste que je l’utilise, mais presque exclusivement comme éditeur : j’accepte de plus en plus volontiers de recevoir des manuscrits au format numérique, aussi me suis-je doté d’une petite liseuse, plus pratique que des feuilles A4 (parfois même pas reliées…) pour lire au bistro, dans un rocking chair ou dans mon bain…

 

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes écrivains ?

 

C’est toujours délicat, cette invitation à donner des conseils, quand on est soi-même plutôt heureux, à l’occasion, de pouvoir en recevoir… Mais je comprends votre question, bien sûr, et sais qu’au fil des ans j’ai pu accumuler un petit peu d’expérience, comme auteur, éditeur et critique, mais aussi comme « édité ». Je veux dire par là que quand on a la chance de pouvoir travailler au plus près de son écriture avec des éditeurs de qualité, c’est-à-dire soucieux du texte, de la langue, mais aussi de la singularité absolue de tout auteur, on apprend beaucoup. Ce qui, finalement, fût-ce en creux, constitue peut-être une sorte de premier conseil : n’écoutez pas les nouvelles lunes du compte d’auteur et soyez patient : passez toujours par un éditeur.


Pour le reste, je n’aurai, au fond, aucun conseil d’ordre « technique » à donner à quiconque : écrire aussi régulièrement que possible, s’astreindre à une discipline, lire les autres (les lire attentivement), décortiquer un texte pour le seul plaisir de l’exercice, se relire à voix haute pour jauger les sonorités, les rythmes, etc., tout cela, c’est le bon sens même.

 

Non, s’il fallait vraiment dire quelque chose, je dirai qu’il est important de savoir pourquoi on écrit. Et, parce que hélas l’époque nous y invite, que l’écriture et le livre ne sont ni un spectacle, ni un divertissement, ni une autoroute vers les sunlights. Écrire un livre, c’est, ce doit être, une sorte de bataille que l’on mène avec, voire contre soi-même. Cela exige beaucoup – à quoi j’ajoute aussitôt que cette exigence participe du plaisir même que l’on peut y éprouver.
Enfin j’aurai envie de dire qu’il faut avoir et cultiver l’amour de la langue, cet amour qui, peut-être, fait parfois défaut à certains textes contemporains, taraudés, travaillés, obnubilés par leur virtualité scénaristique. Mais le plus important, je crois et j’y reviens, c’est, en son for intérieur, en conscience, de savoir pourquoi on tient absolument à écrire.

22 janvier 2016

Antoni Casas Ros - Mort au romantisme

 

 

 

Sous les mots, la vague

 

Il y a bien, oui, un mystère Casas Ros. Pas spécialement celui qui s’attise aux rumeurs liées à l’identité de l’auteur – dont nul ne connaît le visage –, mais celui de cet espace de liberté très singulier, peut-être extensible, que semble lui procurer l’écriture. Car que cette appropriation de la liberté apparaisse comme une sorte d’évidence pour n’importe quel écrivain un peu respectueux de son art est une chose, qu’elle soit investie avec autant de sensibilité, d’amplitude, d’intériorité, n’est pas aussi fréquent. Tout n’est sans doute pas parfait dans ces trente-neuf très brefs récits – qu’il serait peut-être plus judicieux de qualifier de fusées que de nouvelles : la féconde contrainte du court peut entraîner, à tel ou tel moment, quelque trait un peu forcé, et l’on ne peut complètement se débarrasser de l’idée selon laquelle il y avait dans l’exercice quelque chose qui relevait, en partie du moins, du défi ou de la performance. Cette impression s’évanouit cependant très vite, tant on ne peut demeurer impassible devant la mélancolie souveraine où nous entraînent les visions de Casas Ros, devant cette oscillation permanente entre les facéties de l’existence et l’abattement de vivre. Comme s’il y avait une concrétude de l’imaginaire, un soubassement douloureux à tout onirisme. Cette jeune fille, croisée dans un train, dont on comprend que l’étui noir lui sert à autre chose qu’à trimballer tel ou tel instrument de musique, toute comme cette belle nageuse unijambiste, l’étrange sensation que procure l’observation de nos corps (et de nos oreilles), ce corps qui nous échappe et qui fuit devant le miroir, l’invention d’une langue pour l’écriture d’un livre infini, ce lecteur qui voudrait pouvoir réécrire la chute des livres qu’il aime, ce fantasme de « rendre à la forêt son bois sous forme de livres qui prendraient la forme d’arbres », ce ballon de football qui vole au-dessus de la terre et se laisse rebondir au gré des coups qu’on lui donne, tout ramène à cette certitude : « on peut écrire dans le vide, pendant la chute vertigineuse. » Aussi, sous son titre aux allures de manifeste, Mort au romantisme nous gifle autant qu’il nous caresse. La gifle, c’est ce regard porté en marge absolue du monde, la rudesse et la concision poétiques de ces visions où corps et esprits humains se trouvent déformés, distendus, redessinés, redéfinis, cette manière de nous rappeler à nous-mêmes. La caresse, c’est la tristesse lointaine et sans doute inapaisable qui inspire ces visions, cette ironie défaite dont Casas Ros teinte la peine d’un monde impraticable. « On ne peut pas toujours sourire à celui qui souffre », écrit-il dans la fusée qui ouvre le recueil, et qui me semble assez bien résumer ce à quoi l’écrivain va puiser.

 

Tout est finalement très beau dans ce livre, écrit d’une plume vive et grave à la fois, et si l’on ne peut être également sensible à l’ensemble des textes, tous rayonnent d’une urgence dont on peut espérer qu’elle soit, d’un certain point de vue, salvatrice. Lire Casas Ros, c’est en quelque sorte revenir aux points cardinaux de l’humain, retrouver ces idées que les minutes de l’existant nous invitent à chasser d’un mouvement plus ou moins conscient sous le seul prétexte qu’elles seraient trop insaisissables, ou trop dérobées, ou trop occultes, ces petites choses qui ne sont pas tout à fait des idées encore, seulement des fulgurances qu’il nous faut tenir à distance respectable si l’on veut supporter de vivre. Sans chercher dans ces textes un caractère souterrain ou psychologique que l’auteur n’a sans doute pas voulu lui donner, on se dit que pourrait y reposer une aspiration à découvrir ou à recouvrer une terre vierge, un de ces mondes perdus de nos enfances : « Il foule une herbe fraîche et se met à penser qu’aucun être humain avant lui n’a emprunté cet itinéraire, que personne n’y a laissé la trace de son pas. Un sentier est en train de naître. » Nous ne pouvons nous défaire de ce qui nous constitue comme humains, réceptacles inaboutis pour les vents contraires. Il nous faut reconnaître l’incomplétude de notre rapport au monde, vivre avec cette souffrance de ne pas pouvoir nous y mouvoir autant que la vie nous y inviterait, sauf à avoir l’impression de renier quelque chose de marmoréen en nous ; courir, finalement, après « ce lieu insituable où toutes les vagues de la conscience jaillissent sans début et sans fin » ; et constater qu’on ne peut s’accrocher au réel de la vie sans faire la part belle à un imaginaire fors lequel elle-même partirait en fumée. Comme nos rêves.

 

Antoni Casas Ros, Mort au romantisme - Editions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n°18, juillet/août 2009

 

1 mars 2016

Antoni Casas Ros - Chroniques de la dernière révolution

 

 

La morale du chaos

 

 

Si l'honneur d’un écrivain est aussi de savoir sortir des rails où il posa son écriture, alors, sans conteste, de cet honneur, Antoni Casas Ros est digne. Il n’est d’ailleurs pas un de ses livres où il ne manifeste le souci constant de se mettre en danger et de forer à la source de son texte : la prise de risque est consubstantielle, non seulement à son travail, mais probablement à l’idée même qu’il se fait d’une œuvre littéraire. Je n’ai donc guère été surpris que Chroniques de la dernière révolution témoigne, et comme jamais, de cette ambition, revendiquant à tours de bras ce que l’on pourrait appeler une esthétique, donc une morale, du chaos. Outre son style et son étonnante construction, dont je veux bien considérer qu’ils revendiquent le sceau du dit chaos, je m’interroge, toutefois, quant au sens à donner à cette fresque qui louvoie entre dénonciation du réel, révélation cosmique et prosélytisme révolutionnaire.

 

Chacun en conviendra, le monde part à vau-l’eau : nombreux, d’ailleurs, pensent qu’il court à sa perte. C’est précisément cette perte que les hérauts de Chroniques de la dernière révolution veulent accélérer, afin, disent-ils, de le sauver : « Il y aura de grands désastres, mais c’est la seule chance que nous voyons pour que la planète ait un futur à travers la fin d’une folie généralisée. Le chaos est la seule issue. » Les révolutionnaires se font une règle de faire passer « les émotions après l’action », ils tiennent des discours chauds mais leurs pratiques sont aussi froides que le marbre : à cette aune, ils se distinguent assez peu de leurs prédécesseurs dans la révolte. Mais qui sont donc ces nouveaux et preux chevaliers ? Des jeunes, de simples lycéens, enfants d’un capitalisme désormais mondialisé, de l’iPod, de la deep ecology et d’une liberté sexuelle enfin recouvrée depuis que l’on promet de terrasser le sida. Sans nullement en faire mystère, Antoni Casas Ros fonde et enfante sa vision sur ce qui taraude et obscurcit notre monde (crises financières à répétition, violences endémiques, délire sécuritaire, cataclysmes naturels) pour tenter d’en imaginer la sortie. Les religions, les idéologies et le progrès technique ayant tour à tour ou concomitamment échoué à réaliser leurs prophéties, c’est donc à la jeunesse du monde, apatride et hyper-connectée comme il se doit, qu’il revient de mener à bien l’authentique révolution – la dernière, s’entend. Tout cela est résumé à traits grossiers, mais c’est bien ce qui constitue le décor, voire la substance, de ces Chroniques.

 

Casas Ros a une vision du monde dont on peut dire qu’elle est à la fois cosmique, massive et cinématographique. J’ai pensé, par bien des traits, à ce que Maurice Dantec avait pu faire de mieux, ce quelque chose un peu froid et rageur qui teintait ses luxuriantes Racines du Mal. Mais on pourrait tout autant penser au Michel Houellebecq de La possibilité d’une île, et pas seulement parce que la narration s’organise autour des journaux intimes des différents acteurs du drame, mais parce que s’y manifestent la quête incessante d’un ailleurs enfin délesté de ses oripeaux civilisationnels et l’espérance d’un temps essentialiste, fût-il arc-bouté sur une geste technophile. On pourrait même lorgner du côté des Assoiffées de Bernard Quiriny qui, s’il se polarisait sur un futur féministe, n’en tirait pas moins prétexte des grands ratés de l’Occident pour esquisser un nouveau monde – sans que l’on soit tout à fait certain qu’il fût plus habitable. Tout cela pour souligner l’ultra-contemporanéité de ce qui se joue dans ce nouveau roman d’Antoni Casas Ros : si l’on y retrouve quelques fulgurances de l’onirisme poétique et un peu fantastique qu’on lui connaît, s’y lovent aussi, comme dans les ouvrages précités, une semblable impression de malaise dans la civilisation, un même type d’insatisfaction métaphysique, où puisera donc une pensée qui tendrait aussi vers le politique. Si l’on peut toujours prédire, et après tout pourquoi pas, qu’une révolution est à venir, terrassant les grandes infrastructures du monde occidental, invitant l’homme à se retrouver (« faire enfin un avec un être humain, les âmes mélangées à la chair »), voire posant les bases d’un nouveau mysticisme et d’un monde où « tout tente de communiquer en échappant à une règle arbitraire » au prétexte qu’« il n’y a pas de frontière entre les humains et la matière », nous avons ici moins à faire à la longue et patiente maturation d’un projet de gouvernance qu’à l’expression d’un trouble spirituel, même habilement maquillé en programme révolutionnaire.

 

Autrement dit, Casas Ros me paraît plus fantasmatique que prophétique, moins visionnaire que symptomatique. Quand le McCarthy de La Route témoignait, et avec quelle beauté sépulcrale, d’une désolation devant l’humanité finissante, Chroniques de la dernière révolution fait son beurre d’une certaine divagation post-humaniste, adepte d’un primitivisme rédempteur et romantique en diable. D’où, peut-être, cette perpétuation revendiquée de l’adolescence, son énergie clandestine, son attirance pour la quincaillerie souterraine, son naturalisme sexuel, son spontanéisme organique frisant la tentation scatologique, sa complaisance, non pas tant dans la mort en-soi que dans le mortifère. Le propos de Casas Ros, très politique, s’adosse à une métaphysique qu’un Artaud (d’ailleurs cité, et qu’on imagine assez bien proclamer, lui aussi : « La terre est mouillée, pénètre-la ! ») n’aurait pas renié, et dont il résulte une sorte d’éloge de l’immaturité politique. « Assez des demi-solutions, assez des discours moralisateurs, assez des idéalistes qui veulent sauver le monde du chaos. La perversité humaine, la vanité, l’orgueil, l’argent, le pouvoir sont les vrais moteurs du monde. Une solution : la dernière révolution ! Le chaos ! Ensuite, peut-être, l’homme pourra tirer parti de l’extrême destruction et renaître. » : voilà bien une dialectique mille fois rebattue dans l’histoire des dynamiques révolutionnaires. Qu’elle soit juste ou fausse, puissante ou répulsive, dangereuse ou salvatrice, bref que l’auteur y adhère ou pas n’est pas ce qui m’importe : l’important est que le roman se fasse le vecteur résolu, exclusif, de cette vision, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne s’embarrasse, ni de nuances, ni de vétilles. C’est à ce titre un roman presque militant, quasi partisan – grandeur et injustice comprises : s’il y a une évidente bêtise conservatrice, on prendra bien soin de taire toute forme de sottise révolutionnaire.

 

Chroniques de la dernière révolution continue cependant à déployer quelques images belles et fortes dont Casas Ros a le secret, à l’instar de ce « sein [qui] flotte dans l’eau du caniveau, emporté comme une barque fragile. » Tout comme j’aime sa manière de circuler à travers les vestiges d’un monde où l’« on peut échanger un iPhone contre un morceau de porc cru, une volaille, quelques légumes. » Ou de montrer en quoi aucun monde, pas même le plus immatériel ou le plus éloigné de la sensation tellurique, ne saurait être inaccessible au sentiment poétique : « Cette pose éternelle, le temps aboli, une main sur le pubis, l’autre dans la chevelure bouclée. Les respirations s’accordent et l’espace m’aspire tout entier. Je vois la terre de loin, comme sur Google. » Aussi, peut-être ai-je le tort de m’appesantir sur son versant disons plus politique, versant dont je suis à peu près persuadé qu’il ne constitue pas la priorité profonde de son auteur. Mais, en s’y frottant malgré tout, et pour des raisons assurément très nobles mais qui, je le répète, ne me semblent pas appartenir en propre à son univers, tant littéraire que philosophique, Casas Ros a pris le risque de nous ramener un peu maladroitement à la crudité du réel (fût-il à venir), quand l’onirisme très singulier de ses précédentes œuvres contribuait peut-être davantage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, à préciser, approfondir et aiguiser la critique de ce même réel. Aussi, le tissu où il a tramé cette échappée libre dans ce qui travaille l’époque apparaît-il un peu rêche, trop peu resserré, sa fibre dualiste lui donnant parfois une texture un peu rugueuse. Là où Jésus sacrifiait sa vie pour racheter les péchés du monde, les nouveaux révolutionnaires sacrifient la leur pour racheter le monde qui est le péché même : si le vieux et beau thème de la corruption par la civilisation a de beaux jours devant lui, il fait ici l’objet d’un traitement dont on ne pourra évidemment pas nier la grande originalité, mais qui marquera peut-être moins les esprits par sa justesse littéraire que par son ambition panoptique.

 

Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution - Éditions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n°32, septembre/octobre 2011

 

2 juillet 2020

Edward Abbey - Désert solitaire

 

 

Une vie à prêcher 

 

On comprendra mieux ce qu’est le nature writing une fois qu’on aura lu Edward Abbey. Plus de vingt ans après sa disparition (et son inhumation dans le désert, en un lieu que seul connaît son ami et ci-devant préfacier Doug Peacock), plus de quarante années après la publication de Désert solitaire, et en un temps où les opinions occidentales n’ont jamais été autant sensibilisées à leur destin écologique, ce récit a ceci de remarquable qu’on pourra d’emblée comprendre, peut-être ressentir, un peu de l’ébranlement qu’éprouvèrent ses contemporains. Que cela tienne aux idéaux d’une époque ne fait pas de doute. Je suis né quand paraissait ce livre, en 1968 : ma génération, si tant est qu’on puisse ainsi la caractériser, est advenue après l’insatiable soif de révolte politique et métaphysique, après que le train du monde aura failli déraillé sous les coups de butoirs de l’insolence et du désir – ce pourquoi, soit dit en passant, la tonalité anti soixante-huitarde des discours du jour a quelque chose d’assez misérable : à trop vouloir convaincre de la bêtise intrinsèque d’un idéal, elle ne fait qu’exposer au grand jour l’indigence de ses vues civilisationnelles ; mais passons. Moyennant quoi, le lecteur peinera à reconnaître le monde qui nous est ici dépeint. L’impression ne tient pas seulement au mode de vie d’Edward Abbey, qui sa vie durant courut après « tout ce qui se trouve au-delà du bout des routes », mais aussi au fait que ce monde est, aujourd’hui, déjà, un monde mort. Ce qu’il pressentait, en 1967, avertissant que son livre était déjà « une élégie, un tombeau » ; et de préciser : « Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? ». On mesure mieux, et la distance qui nous sépare, et le triomphe de ce qu’il avait en horreur – « un système économique qui ne peut que croître ou mourir est nécessairement traître à tout ce qui est humain. »

 

Nous sommes à la fin des années 50. Edward Abbey se fait Ranger saisonnier à Arches National Monument, près de Moab, dans le sud-est de l’Utah. Le désir d’Abbey, son grand dessein, est d’aller se « confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l’existence, à l’élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. » Il cherche la civilisation, fuit la culture ; c’est une dichotomie à laquelle il tient. Ce qu’il sait, outre que « la nature sauvage constitue une partie essentielle de la civilisation » (mais l’on parle ici d’une nature vraiment sauvage, où l’homme met sa peau en jeu et court le risque de cette beauté, comme Abbey le fait lui-même, à maintes reprises), ce qu’il sait, donc,  c’est que cette nature est non seulement ignorée, mais rejetée, et désavouée. Je vous épargne les noms d’oiseaux qu’il adresse à ceux (nous tous) qui lui préfèrent le confort moderne – et puis ce sera plus percutant à lire sous sa plume, qu’au demeurant il a très belle. Pas sûr, au passage, que nos modernes Verts, biberonnés à la démocratie participative et à l’élargissement des pistes cyclables, se retrouvent très à leur aise dans ce discours dont la radicalité écologique n’est au fond que l’expression d’un absolu, qui plus est partiellement réactionnaire et profondément pessimiste. Car il serait erroné de faire de Désert solitaire un traité politique ou idéologique : Abbey tient bien davantage du témoin que du bretteur ; du poète que du maître à penser.

 

Le livre, pour l’essentiel, se veut d’ailleurs et seulement un hommage au désert – qui « gît là comme le squelette nu de l’Etre, économe, frugal, austère, radicalement inutile, invitant non à l’amour mais à la contemplation. » Abbey connaît tout, vraiment tout, de la faune et de la flore des canyons, et sa chair a souffert la brûlure des vents, du soleil, du froid et de la soif. Les pages qui y sont consacrées s’enchaînent les unes après les autres, par dizaines, éblouissantes de précision, d’émerveillement et d’empathie. Il y a quelque chose d’un credo, qui est aussi un credo littéraire : « il existe une forme de poésie, et même une forme de vérité, dans la plus pure nudité des faits. » Tout se joue dans l’évocation, méticuleuse, assidue, inlassable, de la beauté, non pas tant celle qui naît de « cette valeureuse infirmité de l’âme que l’on appelle romantisme », mais entendue comme cela seul qui révèle l’épaisseur et l’ancienneté du monde et de ses civilisations. À l’instar des musiques, qu’il cite, de Berg, Schoenberg, Krenek, Webern ou Carter, « le désert est lui aussi atonal, cruel, clair, inhumain, ni romantique ni classique, immobile et perméable aux émotions, tout à la fois – encore un paradoxe – angoissé et profondément calme. » La suite vaut d’être citée, tant c’est aussi dans ces parages-là que l’on rôde, de bout en bout : « Comme la mort ? Peut-être. Et peut-être est-ce pour cela que la vie ne semble nulle part si brave, si brillante, si gorgée d’augures et de miracles que dans le désert. » Si Désert solitaire était un manifeste, et l’on comprend bien qu’il puisse en posséder quelques attributs, et que d’ailleurs il fut et demeure brandi par les plus conséquents des écologistes, il n’en demeure pas moins un manifeste très hautement poétique, et, à ce titre, politiquement irrécupérable. Abbey n’est pas seulement cette sorte d’ermite qu’on a pu décrire, il pourrait être aussi, si l’expression ne charriait son paradoxe, l’annonciateur des temps révolus – celui pour qui le monde aurait, finalement, peut-être déjà suffisamment vécu, nonobstant ce souci très humain de continuer à avancer vers l’avenir. Les visions d’Abbey sont simples au fond, elles sont celles que lui dictent sa solitude, son imaginaire, son regard, ou simplement le monde qu’il a, là, posé sous ses yeux, et où il puise cette mélancolie joyeuse, cette désolation allègre et vivace qui le rend aussi radicalement imperméable aux caprices des modernes. « Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. » : il y a de l’atemporel dans cette vision-là – qui n’est pas, bien sûr, sans aporie ni paradoxe. Et si Abbey nous disait, simplement, que nous avons (eu) tort de ne pas nous contenter de ce monde-là ? Aussi bien, ce « terréiste » n’en finit pas de prêcher (fût-ce, donc, dans le désert) que c’est sur Terre qu’est ancré notre Paradis : « Si l’imagination de l’homme n’était si faible, si aisément épuisée, si sa capacité à s’émerveiller n’était si limitée, il abandonnerait à jamais ce genre de rêverie sur le surnaturel. Il apprendrait à voir dans l’eau, les feuilles et le silence plus qu’il n’en faut d’absolu et de merveilleux, plus qu’il n’en faut de tout ça pour le consoler de la perte de ses anciens rêves. »

 

Edward Abbey, Désert solitaire - Éditions Gallmeister
Préface de Doug Peacock - Traduit de l'américain par Jacques Mailhos
Paru dans Le Magazine des Livres, n°28, janvier/février 2011

 

3 mai 2020

Joseph Vebret - Car la nuit sera blanche ou noire

 

 

Vebret bretteur 

 

Ceux qui arpentent son blog ou lisent les éditoriaux qu’il donne au Magazine des Livres (et à d’autres) éprouveront d’emblée une assez grande familiarité avec Car la nuit sera blanche et noire, tant ce roman étoffe les sujets de prédilection et tourne autour des angoisses, que l’on dira usuelles, de Joseph Vebret. Angoisses qui ont certes à voir avec la littérature, mais qui lui sont bien davantage consubstantielles ; ou, dit autrement, qui ne sont existentielles que parce que l’écriture apparaît comme vecteur d’une rédemption que rien ne garantit jamais. L’emprunt du titre aux derniers mots de Gérard de Nerval n’a d’ailleurs rien de fortuit : c’est aussi pour conjurer, ou à tout le moins canaliser sa part folle que le poète écrivait ; et je ne crois pas forcer beaucoup le trait en percevant dans la relation du narrateur à l’écriture quelque écho indirect ou onirique au suicide du poète. Appréciation que conforte l’exergue, placé sous la figure tutélaire de Pavese.

 

Voici donc un récit plus étrange qu’il y paraît. D’emblée, le décor posé pourra sembler rebattu : un écrivain pris dans les rets d’une écriture dont il éprouve les limites à saisir et consigner un absolu de la pensée et des émotions, mais qui y puise tellement le suc de la vie qu’elle en contamine l’existence, à tout le moins sa perception. Seulement voilà, rien de tout cela ne saurait être univoque. Aussi, très vite, les questions affleurent : est-ce l’écriture qui métamorphose le réel ? ou le réel qui la phagocyte ? Est-ce l’écriture qui rend fou ? ou la désespérante impuissance de l’écrivain à témoigner d’une certaine intensité existentielle ? Est-ce le roman, enfin, qui crée le réel – les mots peuvent-ils tuer ? –, ou le réel est-il à ce point contrariant que seule l’écriture permettrait de s’en rendre maître et possesseur, c’est-à-dire de s’en libérer ? Le ton est donné dès les premières pages : « Écrire pour remplir le vide ; pour être fort. Pour ne pas avoir peur », assène le narrateur dans un de ses nombreux monologues – narrateur qui dévore par ailleurs les journaux intimes d’écrivains afin d’y trouver « le remède qui leur permit de faire leur vrai métier, qui n’est autre que combattre la mort. » La peur, donc. Mais de quoi ? Non pas tant de la mort, finalement, qui a tout pour apaiser, mais bien de la vie ; de la vie, c’est-à-dire de nous-mêmes. 

 

Selon notre humeur, notre aptitude ou pas à habiter le temps, et plus encore à nous habiter nous-mêmes, notre écriture se glissera dans cette peur, ou au contraire en restera captive. C’est une lutte de chaque instant, et c’est cette lutte-là que Joseph Vebret explore, sous les traits d’un narrateur dont on perçoit assez vite qu’il ne lui est sans doute pas complètement étranger. Aussi Car la nuit… peut-t-il passer pour une longue variation sur le thème de l’écrivain, ici dessiné sous ses traits les plus caricaturaux : asocial, égocentrique, dépressif, alcoolique, solitaire, érudit, amateur de femmes (plutôt jeunes). Ce qui devient intéressant, c’est que cette caricature fournit à Joseph Vebret autant d’occasions de la confirmer que de la révoquer : il y a caricature quand l’écrivain devient sensible à celle qu’on fait de lui. On est écrivain parce qu’on se sent tel (et qu’on le prouve en écrivant), mais on peut l’être aussi dans le regard des autres – ce que ceux-là peuvent aussi bien déplorer, railler, ou nous envier.

 

Ces autres, donc, le narrateur n’a de cesse de les affronter. Sa famille, pour l’essentiel, avec laquelle il n’a, peu ou prou, plus de relations. Une famille plutôt comme il faut, normale voire normative, vertueuse, assise sur un gros bloc de valeurs conservatrices, détentrice comme toute autre d’un certain secret. Ce secret, transmis tacitement de génération en génération, a structuré le grégarisme familial, avec pour conséquence d’excéder le narrateur, de l’en éloigner et, peut-être, de conforter ses motifs d’écriture. Ce qui donne lieu à quelques bons moments d’exposition familiale ; ainsi lorsque le narrateur, veillant son père mort, observe que « nous étions enfin face à face. Et seuls. Privilège qu’il m’avait obstinément refusé ces dix dernières années » ; ou encore à l’issue des obsèques, sa mère ayant eu « l’impression que [soncœur [allaits’arrêter », ce qui suggère in petto à son fils un « si seulement » lourd de sens. Il y a un peu de cynisme ici, ce qui est toujours réjouissant, mais comme on pourrait le dire d’une politesse du cœur, d’un trait d’esprit qui ne vise qu’à tenir en bride une forme, même obscure, de surcharge sentimentale. Toujours est-il que notre anti-héros va se mettre en chasse et remonter la filière jusqu’au grand-oncle, exécuté dans de troubles conditions et pour de douteux motifs lors de la première guerre mondiale. Le mensonge, ou plutôt l’étouffement de la vérité, régnait alors en maître, jusqu’au moment où le narrateur s’aperçoit que les membres de sa famille meurent les uns après les autres à mesure que son manuscrit progresse. La trouvaille, digne d’Agatha Christie, est de bon aloi, cette succession de morts plaçant l’écrivain dans une situation morale et psychique à tout le moins inconfortable, et achevant de faire de son rapport à l’écriture un absolu aussi désirable que destructeur. Son sentiment de culpabilité, trait déjà saillant de sa personnalité, s’en trouve décuplé et trouve alors à s’immiscer dans une indifférence pourtant presque totale à ces morts. D’un tel cercle vicieux l’on ne peut guère sortir qu’en le contournant et en creusant des lignes de rupture tout autour – l’alcool, la paranoïa, la schizophrénie, la construction psychique d’une autre réalité. 

 

C’est dans ces lignes de rupture, et à fleur de peau, qu’écrit Joseph Vebret, en n’omettant rien des mille et un mobiles de l’écriture. Ce sentiment d’urgence, s’il participe grandement de la vigueur du récit et de son caractère troublant, a parfois comme désagrément d’estomper certains aspects dont, pour ma part, j’aurais aimé qu’ils fussent davantage disséqués. Je pense notamment à l’addiction alcoolique du personnage principal, tant elle court de bout en bout du texte, et dont il aurait été intéressant de considérer comment et combien elle pouvait être constitutive d’une certaine écriture. C’est que Vebret est un écrivain direct, concis, qui ne déteste pas que la narration se fasse par moments brutale ou allusive – son accélération, très bienvenue, dans les dernières dizaines de pages, en témoigne. Cette brutalité n’est d’ailleurs pas étrangère à l’impression de naïveté ou d’ingénuité que laisse le texte, et qui en fait en partie le charme. C’est à l’adolescence qu’on interroge ses velléités d’écriture et de littérature, comme c’est à l’adolescence que l’on pose et se pose les questions les plus absolues : quelque chose chez Vebret continue de les ressasser, trouvant réponse dans la poursuite de l’action, c’est-à-dire de l’écriture : « Chaque livre était un suicide ; chaque commencement de manuscrit une renaissance. Et entre les deux, un véritable travail de deuil s’imposait à moi », fait-il dire à son narrateur. C’est évidemment cet entre-deux qui constitue, et le matériau, et le quotidien de l’écrivain – puisqu’il n’en est pas moins homme –, et qui taraude ici l’histoire de celui qui, « à force de puiser dans le quotidien pour écrire [sesromans, [a] fini par romancer [sonquotidien. »

 

Joseph Vebret, Car la nuit sera blanche ou noire, Jean Picollec Éditeur
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 16, mai 2009

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