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Marc Villemain
15 décembre 2016

Elisabeth de Fontenay - Sans offenser le genre humain

 

 

De l'exception humaine à l'animal
que donc je suis

 

Depuis 1998 et la parution de son livre Le Silence des bêtes (La philosophie à l’épreuve de l’animalité), Élisabeth de Fontenay occupe l’espace assez incommode d’une philosophie qui s’emploie aussi bien à réfuter un certain confusionnisme zoo-anthropologique qu’à battre en brèche le « confortable invariant philosophique » du propre de l’homme. L’époque n’ayant que faire du juste milieu et se laissant plutôt dominer par des discours qui aiment à se proclamer en rupture, Élisabeth de Fontenay se retrouve donc, non au milieu du gué, mais au centre d’une querelle où elle se désole de voir s’affronter défenseurs de la cause animale et tenants de l’humanisme théorique, sans que jamais les uns et les autres n’acceptent de considérer une autre position, la seule viable sans doute, qui permette de tirer toutes les leçons d’un matérialisme rigoureux mais soucieux de ne jamais offenser le genre humain.

 

Pour ce qui est du lien entre les bêtes et les hommes, la messe est dite depuis Darwin au moins, et mieux dite encore maintenant que nous connaissons les enseignements de la génétique, de la paléoanthropologie, de la primatologie et de la zoologie : « Nous ne pouvons plus désormais, sauf à accepter que la réflexion philosophique le cède à l’enflure rhétorique, opposer la nature et la culture, l’inné et l’acquis, l’homme et l’animal. » Il est difficile en effet de ne pas songer au « fait, tellement déstabilisant pour la métaphysique du propre de l’homme, que nous partageons 99 % de gènes avec les chimpanzés », et qui à lui seul pourrait justifier que l’on soit « pris d’un fou rire en se rappelant la succession des signes immémoriaux et irréfutables de la différence anthropologique, et en constatant la retraite à laquelle les avancées des sciences du vivant condamnent la sacro-sainte différence humaine.» Il reste que ces découvertes, qui recèlent de prodigieuses et prometteuses richesses quant à ce que nous avons encore à apprendre, et des hommes, et des bêtes, ne saurait réjouir en soi, comme pourraient y être tentés certains anti-humanistes naturalistes un peu trop zélés. C’est là que réside toute la sagesse, et toute la puissance de la réflexion d’Élisabeth de Fontenay, qui préfère s’en tenir à une « anthropologie négative », et qui a mille fois raison de se satisfaire que l’homme, cet « étant qui ne peut ni ne doit être défini », demeure une « énigme ontologique ». Si elle confirme et enracine dans ce nouveau livre son adhésion au « parti des animaux », elle n’en maintient donc pas moins, et « avec fermeté », une « décision [qui impose de disjoindre deux interrogations hétérogènes, celle de l’origine de l’homme et celle de la signification de l’humain. » De quoi congédier les délicats fantasmes du fondement et de l’identité, comme elle l’écrit de très belle manière : « Tentez donc, sans frémir, de vous prononcer sur la nature de l’homme ou sur la signification de l’humain : nous sommes défaits au plus intime de notre ascendance et de notre postérité. »

 

Il faut dire qu’en dix ans, le débat a pris de l’ampleur. Aussi Élisabeth de Fontenay est-elle conduite à en étayer le versant plus proprement juridique, voire politique. Et se voit-elle acculée à fondre sans plaisir sur certains penseurs de la cause animale, dont « l’utilitarisme zoophile » consiste par exemple « à faire des comparaisons entre certains hommes dépourvus des caractéristiques communément tenues pour humaines et certains animaux auxquels ne manque que le langage articulé. » Est visée ici Paola Cavalieri, qui se sentit autorisée à écrire que « les handicapés mentaux, les demeurés, les séniles » sont des « êtres humains non paradigmatiques », à la seule fin de justifier que les animaux disposent au moins des mêmes droits qu’eux. Et plus encore Peter Singer, théoricien antispéciste de la « libération animale », pour lequel tous les êtres sensibles sont de ce seul fait moralement égaux. Pour ne rien dire évidemment des « pitoyables facéties de l’art bio » et de l’un de ses maîtres, Eduardo Kac, représentant d’une école qui se croit visionnaire au point de vouloir oeuvrer à l’émergence d’« organismes artistiquement modifiés », ce qui permettrait, comme y aspire Jens Hauser, d’« augmenter la biodiversité de la planète en inventant de nouvelles formes de vie. » Ces fantasmes new age trouvent d’ailleurs déjà quelques incarnations de très haute valeur universelle, comme l’atteste ce « lapin capable d’émettre une lueur verte grâce à l’introduction dans son ADN d’un gène de méduse. » Encore cette œuvre demeure-t-elle finalement assez inoffensive si on la compare aux travaux d’Hermann Nitsch, consistant par exemple à organiser « des mises à mort sanglantes de bœufs et de moutons suivies d’immersions du public dans les entrailles chaudes. » Autant de mouvements qui, Élisabeth de Fontenay a raison d’y insister, font état, au nom de leur lutte contre l’anthropocentrisme, d’un « fantasme d’omnipotence monothéiste », et dont certains ne cachent d’ailleurs pas leur ambition de relire la Genèse afin d’apporter leur touche à la Création. La réflexion d’Élisabeth de Fontenay, qui aura l’inconvénient d’agacer autant d’humanistes que d’animalistes, lui permet de promouvoir une action dont on s’étonne qu’elle soit encore hétérodoxe. Après avoir sapé quelques abstractions de l’humanisme théorique aussi bien que certaines exorbitances de la libération animale, elle en arrive donc à pouvoir formaliser juridiquement et politiquement son soutien à la cause des bêtes. Conséquemment, après avoir constaté que « l’animal apparaît [comme le seul être au monde à ne pouvoir être traité ni comme un sujet ni comme un objet », elle plaide en faveur d’une codification spécifique : « il convient [d’accorder aux animauxdes droits, comme – et non pas puisque – on en accorde aux êtres humains incapables de consentement éclairé, mais des droits qui ne soient pas maladroitement mimétiques », et de leur octroyer « un statut moral qui ne constituerait pas un appendice caudal aux droits de l’homme. » Tout est dans la méthode, et dans l’esprit. Et ce n’est-ce pas une coquetterie de pensée ou de style que d’appeler à faire « des grands singes les premières des bêtes plutôt que les derniers des hommes. » À cela, l’humanisme classique est ou sera d’ailleurs bientôt prêt. Encore qu’il devra se convaincre des limites de cette « obsession encore très anthropocentrée des grands singes », les avancées continues de la recherche conduisant plutôt, selon Élisabeth de Fontenay, à devoir « prêter aux mammifères, et plus largement aux vertébrés, quelque chose comme une culture. » Ce que pouvait déjà laisser entendre un philosophe tel que Maurice Merleau-Ponty, lorsqu’il avançait, en 1957, que « l’on ne voit plus bien où commence le comportement et où finit l’esprit. »

 

La colère d’Élisabeth de Fontenay se nourrit donc d’une inquiétude de chaque instant devant ce qui se profile. Ce qui donne à ce livre tous les attributs d’une urgence particulière autant que d’un remarquable état des lieux philosophiques. Refaisant le trajet de l’histoire de la relation des animaux et des hommes (au fil notamment d’un chapitre original et très éclairant sur Toussenel et les dérivés du socialisme utopique), elle remet donc la question politique sur le tapis, attendant de la question animale qu’elle « redevienne une question sociale » et qu’elle soit enfin détachée de ses ornières scientistes ou métaphysiques. Ce qui induit une rénovation philosophique profonde : « C’est la transgenèse et le clonage reproductif, devenus inéluctables, qu’il nous faut affronter, l’abolition programmée bien que provisoirement interdite de ces catégories du même et de l’autre qu’on pouvait considérer jusqu’ici comme fondatrices de toute pensée et de toute pratique humaines. » Et il faut les affronter d’autant plus urgemment que les avancées scientifiques n’attendent jamais que la pensée humaine soit prête à les évaluer. Et Élisabeth de Fontenay de montrer, avec beaucoup de persuasion, que « notre modèle d’industrialisation du vivant est fondamentalement nihiliste » et, à partir notamment de la crise de la vache dite folle, que « le principe de précaution est à son tour devenu fou ».

 

Rien ne garantit qu’Élisabeth de Fontenay sera entendue. D’une part parce que le saut qualitatif qu’elle attend des hommes exige d’eux qu’ils mettent à la question certains de leurs présupposés culturels les plus solidement ancrés, ensuite parce que les intérêts économiques liés à l’animal exposent toute évolution à un fort degré de résistance, enfin parce qu’elle est bien trop seule à défendre la cause des bêtes avec autant d’humanisme. Mais c’est aussi ce qui rend précieux, et magistral, ce livre déjà indispensable à ceux qu’intéresse la dichotomie, déjà grandement ébranlée, entre humanité et animalité. Pour ne rien dire de cette bien belle manière de poursuivre et d’amplifier une conversation interrompue avec Derrida, et de donner une actualité nouvelle à cet animal que donc je suis.

 

Elisabeth de Fontenay, Sans offenser le genre humain - Albin Michel
Paru dans Le Magazine des Livres, n°14, février/mars 2009

18 décembre 2012

Joseph Roth - Job, roman d'un homme simple

 

 

 

Contrairement à mes habitudes, je suis entré dans ce livre sans rien en souligner ni prendre la moindre note : sans doute parce que, d'instinct, j'avais senti que je ne saurais rien en dire de bien marquant. Je m'en mords les doigts, maintenant que je l'ai refermé, car alors j'aurais peut-être mieux su faire part de mon enthousiasme et en conseiller la lecture de quelques arguments bien nets. Bref.

 

Paru en 1930, soit deux ans plus tôt, ce texte, probablement l'un des plus importants dans l'oeuvre de Joseph Roth, n'aura toutefois jamais eu le succès universel que connut La marche de Radetzky. L'universalité, voilà bien pourtant ce dont peut se targuer cet authentique chef-d'oeuvre qu'est Job, le roman d'un homme simple. Explicitement inspiré par le personnage biblique, Joseph Roth adopte à son tour les contours du conte, pour ne pas dire de la parabole, et rapporte le destin d'un homme quelconque, religieux et miséreux ; le livre s'ouvre ainsi : « Il y a bien des années vivait à Zuchnow un homme nommé Mendel Singer. Il était pieux, craignant Dieu et ordinaire, un Juif comme on en voit tous les jours. » (Pour mémoire, voici comment, dans la Bible, s'ouvre Le livre de Job : « Il y avait dans le pays d'Uts un homme qui s'appelait Job. Et cet homme était intègre et droit ; il craignait Dieu et se détournait du mal. ») À travers Mendel Singer, ce n'est pourtant pas seulement la destinée errante du Juif que Joseph Roth prend pour sujet. Bien sûr, nombre des traits qui donnent au roman son incroyable palpitation trouvent écho dans sa vie, et plus encore dans le paysage culturel, mental, de cette époque, qui vit l'exil de nombreux Juifs de Russie ou d'Europe centrale vers les promesses du monde américain. Ce que Roth montre de la vie dans les shtetls, de l'organisation sociale, familiale, des conditions d'existence, de la foi et des rêves d'alors, tout cela est pain béni, si j'ose ainsi parler, pour qui voudrait en éprouver l'atmosphère. Roth est assez inclassable, son oeuvre a traversé bien des périodes, mais il est tout de même enfant, à sa manière, de ce que l'on appelait la Nouvelle Objectivité, et il doit bien en rester quelque chose dans cette manière assez formidable qu'il a de conférer aux faits une telle puissance d'évocation. Cela tient, probablement, à ce mystère persistant que l'on nomme le style ; lequel constitue ici, on l'a compris, une leçon tout bonnement splendide : il y a, dans la simplicité et la profondeur du trait, dans le bannissement de toute affectation, dans la sensation d'évidence à laquelle renvoie chaque mot, chaque idée ou pensée, dans cette façon assez physiologique de faire de chaque scène un pendant du réel, il y a, donc, dans cette économie de l'écriture, de quoi se figurer à quelle intimité, à quelle source atemporelle et singulière Joseph Roth est allé puiser pour écrire ce chant d'humanité.

 

Je n'ai jamais considéré qu'il était nécessaire aux grands livres d'être pourvoyeurs d'une morale ou dotés de caractères aimables ; pour tout dire, je suis même assez indifférent à cette question. Ici, il faut toutefois convenir que des principaux personnages (Mendel Singer, bien sûr, mais aussi sa femme et ses enfants, dont le fameux Menouchim) émanent une force de sentiment, une dignité profonde, je n'ose dire une humanité, à laquelle il est difficile de rester insensible. Et qui, donc, fait aussi la grâce de ce grand livre. Que l'on n'aille pas toutefois se figurer qu'il s'agirait là d'un texte à connotation mystique ou exégétique. C'est un authentique roman, et la fable ménage à sa manière un suspense digne, lui, du roman américain - et je mesure bien ce que cette assertion peut avoir d'étrange. Joseph Roth a réussi quelque chose qui pourrait bien passer pour une sorte d'idéal, parvenant à mêler le conte millénariste avec la grande tradition du roman russe et européen, à camper, non seulement des personnages, mais une trame qui soit à la fois, et à ce point, universelle et enracinée ; pourtant l'on continue d'y entendre sa voix propre, celle que l'on connaît, le Joseph Roth ressassant la nostalgie de la patrie et la mélancolie du père. Il y a quelque chose d'infiniment touchant dans ce perpétuel fil rouge, dans cette manière qu'il a de le suivre et d'y revenir sans cesse ; de sorte que l'on peut bien lire aussi Job, le roman d'un homme simple comme une espèce d'allégorie de la condition humaine dans la modernité naissante.

 

Joseph Roth - Job, le roman d'un homme simple - Éditions Panoptikum

Traduit de l'allemand par Jean-Pierre Boyer et Silke Hass

 

25 janvier 2012

L'Exil des Mots - Une critique de Bertrand Redonnet

 

 

Lire ici la critique dans son contexte originel, sur le blog L'Exil des Mots.

 

Je ne suis pas - tant s’en faut - critique littéraire, au sens où je pourrais me permettre de faire une fine analyse et conseiller ou déconseiller tel ou tel livre à un public de lecteurs. Il faut du talent bien spécifique pour ça et surtout beaucoup d’honnêteté intellectuelle. Si je pense être pourvu de cette dernière qualité, ma foi, pas moins qu’une foule de gens parmi lesquels sont aussi ceux qui font profession de la critique, je crois en revanche être dénué de la première.

 

Je peux dire à des amis et à des proches ce qui me plaît dans tel livre ou tel livre et ce qui me déplaît dans tel autre, ou encore trier le bon grain de l’ivraie d'un même ouvrage. Tout ça au subjectif intégral, ce que tout le monde est en mesure de faire. Je vous propose ainsi de vous traiter ici en amis en vous livrant une part de ma lecture du dernier opus de Marc Villemain, Le Pourceau, le Diable et la Putain.

 

J’entretiens par ailleurs avec cet écrivain des relations fort amicales qui m’autorisent à parler publiquement de ce qu'il fait, d'autant qu'il eut la gentillesse, sur ma demande, de me faire parvenir son livre. Je l’ai lu avec gourmandise. D’un trait.

 

Je vous disais hier que je me posais pour moi-même une question qui se mord la queue, à savoir, dans quelle mesure l’écrivain n’est-il pas lui-même écrit ? C’est un défaut récurrent chez moi que de chercher toujours peu ou prou la part investie de l’auteur en personne derrière le verbe du narrateur. Trouver, donc, la clef du traitement littéraire, plutôt que de lire l’ensemble comme un véritable tout, ces deux parts devant fusionner dans l’œuvre réussie, au point d’y être difficilement identifiables. D’emblée, on ne cherchera donc pas Marc Villemain, sémillant quadragénaire, dans son personnage central, octogénaire grabataire et à l’agonie. On dévorera dès lors le monologue d’un misanthrope en bout de piste, maculant ses couches de ses incontinences - que l’infirmière Géraldine Bouvier lui change régulièrement avec un sourire écœurant de maternalisme - sous perfusions permanentes, physiquement assez lamentable mais intellectuellement d’une richesse très au-dessus de la moyenne. Un homme d’une finesse exquise même ; un homme qui toute sa vie aura été un misanthrope presque sublime et qui reprend à son compte la formule lapidaire de Chamfort en la prêtant malicieusement à Balzac : «Tout homme qui à quarante ans n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes. » J’ai retenu cette phrase-choc et ce passage, parmi bien d’autres, car j’écrivais il y a quelque temps, à propos du livre de Stéphane Beau, La semaine des quatre jeudis : «La misanthropie naît d un amour excessif des hommes, mais d’un amour déçu. » Je ne sais pas si Léandre l’octogénaire signerait cette affirmation, mais il me semble qu’il en épouse parfois l’esprit. Le vieillard cacochyme élève la misanthropie au rang d’un humanisme et c’est d’ailleurs le titre de l’ouvrage qu’il a produit quand il enseignait les lettres à l’université, Le misanthropisme est un humanisme. Facétieuse allusion au pape de l’existentialisme, compromis, lui aussi, tout comme Balzac, par une déclaration d'une dialectique fracassante en faveur de  la misanthropie. Ça devrait pas mal grincer des dents du côté des nostalgiques de Saint-Germain-des-prés…Ça devrait aussi tousser un peu, sur un autre sujet et à un autre endroit du livre, du côté de l'épicurisme primaire. Le récit que l’octogénaire en perdition fait de sa vie et le regard qu’il jette sur sa chambre d’hôpital, sur ses voisins de lit comme sur le personnel infirmier - au centre duquel règne l’incontournable Géraldine - feront découvrir au lecteur que sa position n’est pas une position purement intellectuelle, une position de muscadin en mal d’existentiel, mais une longue, une joyeuse et cohérente disposition de tout son être dans sa confrontation au monde. Un jeu. A quelqu’un qui lui conseilla jadis le suicide, Léandre encore relativement jeune avait rétorqué : Pourquoi diable me suiciderais-je, quand mon bon plaisir tient précisément au spectacle de réjouissante bêtise que vous me procurez ?

 

Le Pourceau, le Diable et la Putain, en dépit de l’allégresse intérieure du moribond, est un livre noir, servi par un style qui m’a surpris et que je rapprocherais volontiers de celui dont usait avec brio un certain Henri Calet. Style pur chauffé au feu de l’ironie, parfois du sarcasme.  Style distancié, un peu gouailleur aussi, mais style qui coule et vous emmène dans les méandres de Léandre avec beaucoup de tact. Un style en parfaite adéquation avec l’état d’esprit de l'agonisant.
Le seul bémol que je mettrais serait dans la recherche, en de rares endroits, d'un vocabulaire un brin précieux, qui accroche la lecture un peu comme quand on joue une note ou deux hors gamme, pour enrichir un phrasé et en extirpant un court instant l'auditeur de son écoute. Mais il est vrai aussi que c’est Léandre qui parle, qui pense plutôt, et que, tout misanthrope qu’il soit, il est aussi un homme éminemment cultivé.

 

En tout état de cause, je vous souhaite à tous la lecture de ce livre et, ce faisant, d’en retirer le plaisir que j’y pris. Quand je dis plaisir, je ne parle pas de plaisir de distraction volé entre la poire et le fromage… Je parle du plaisir à faire un pas de plus sur le terrain de la littérature.

 

Bertrand Redonnet, 25 janvier 2012

6 mars 2016

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre

 

 

Ancien élève de Roland Dyens et de Judicaël Perroy, auréolé de nombreux prix internationaux, enseignant au conservatoire Claude Debussy de Paris, Pierre Lelièvre est surtout connu, désormais, pour être l'un des membres du fameux Quatuor Eclisses, dont on sait l'audience qu'il rencontre de par le monde - leurs récentes tournées au Mexique, en Jordanie, aux Etats-Unis ou en Indonésie en témoignent.

 

Très soutenu, à l'instar du quatuor, par le label Ad Vitam Records, Pierre Lelièvre signe donc là son premier album en solo, joliment baptisé D'un continent, l'autre ; et autant dire que c'est une réussite.


Que l'excellence instrumentale et technique soit de mise ne constitue certes pas une surprise, toutefois c'est une tout autre qualité qui, je crois, fait la valeur de cet album. Car si la maturité du musicien semble aller de soi, elle ne serait pas grand-chose sans la sensibilité de l'amoureux de la musique. Or c'est cet amour de la musique, presque palpable, qui donne ici le la d'une interprétation qui ne sacrifie jamais à l'épate ou à la tentation de la performance (quand il serait, au fond, si compréhensible qu'un musicien jeune encore tombe dans les séductions de la démonstration.) Rien de tout cela ici, donc, et la maturité de Pierre Lelièvre en dit long sur sa sensibilité. À l'image de la prise de son, très pure, ample, jamais sèche, Lelièvre va chercher (et trouve) une sensation, une émotion, une matière dans chaque note. Si bien que son jeu, à la fois précis et chaleureux, constitue le plus beau des hommages aux trois compositeurs d'exception dont il se fait ici le traducteur et le passeur. Même dans les pièces ou les moments virtuoses, Pierre Lelièvre n'abdique rien de cette sensibilité - confer, par exemple, son interprétation du Capriccio diabolico, hommage de Mario Castelnuovo-Tedesco aux fameux Caprices de Paganini. Car ce n'est pas tant le musicien que l'on croit parfois entendre respirer que la musique elle-même : entraînante ou mélancolique, plus sombre ou parfois facétieuse, elle rencontre toujours la sensibilité toute en pudeur et retenue de Pierre Lelièvre. Si bien que de chacune des pièces exposées émane une sensation très boisée, chatoyante, carnée, qui résume ici, à mes yeux, toute la grâce et l'élégance de ce très beau disque.

 

Le choix des oeuvres ne saurait d'ailleurs être innocent : à mi-chemin entre musique savante et populaire, toutes, elles ménagent en elles-mêmes une sorte de tendresse, voire de fragilité. À la joliesse un peu nostalgique et chaloupante des Tre canciones populares mexicanas de Maria Manuel Ponce fait écho la douceur de la Suite populaire brésilienne d'Heitor Villa-Lobos, non exempte d'une certaine mélancolie romantique ; seule la Tarantella de Castelnuovo-Tedesco insuffle à l'ensemble une tonalité plus ambiguë, un type d'énergie à la fois roboratif et mystérieux, quoique sans jamais se départir d'un caractère légèrement farceur ou iconoclaste - ultime occasion de vérifier combien Pierre Lelièvre sait se jouer de la diversité des inspirations sans jamais cesser de cultiver ce qui lui est propre.

 

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre

 

Pierre Lelièvre et le Quatuor Eclisses : Gabriel Bianco, Arkaïtz Chambonnet, Pierre Lelièvre, Benjamin Valette

 

8 avril 2016

Claro - Cosmoz

 

 

Le verbe des commencements

 

Autant accepter d’emblée l’échec d’une herméneutique traditionnelle pour un tel livre : il faut savoir modestie garder. Si la chose était même possible, cela nécessiterait un appareil critique et esthétique absolument incompatible avec le format ordinaire d’un journal ou d’un magazine – fût-il aussi libre que celui du Magazine des Livres. En écho à cette œuvre, donc, cette philologie impossible, maladroite, une philologie de fuite, de parcelle et d’esquive. Disant cela, je me protège très certainement des foudres diafoiresques, mais ce que je veux dire, surtout, à celui qui lira cet article, au lecteur qui aurait la chance de n’avoir pas encore pénétré dans CosmoZ, c’est qu’il peut se préparer à une aventure peu commune, probablement sans grand équivalent en France.

 

Aventure qui est d’ailleurs tout autant littéraire que poétique et métaphysique, ce qui achève de la rendre infiniment touchante et personnelle. Car je peux bien le dire : j’appréhendais l’excès de forme, l’implacable structure, l’excès de jeu et le génie froid ; je redoutais que la matière fût travaillée par une trop grande appétence conceptuelle, qu’elle fît entendre trop fort la petite musique, parfois exagérément cérébrale, des avant-gardes – ce moment où la sympathie réfléchie pour le moderne bascule dans l’affectation moderniste. Je commettais une erreur, et j’ai plaisir à la reconnaître. Aussi ai-je été en tous points ébloui, et touché, par CosmoZ, jusqu’à l’état, exsangue, où le livre m’a laissé, ce moment de vide terminal qui vient après les mille éruptions métaphoriques, les accumulations sonores et les rudes saillies, les éboulements successifs de sens que provoquent cette longue errance à travers l’histoire et le saisissement devant une langue qui ne résiste à aucune torsion.

 

Il faut, pour cela, se laisser aller un peu. Vouloir être débordé, bousculé, joué par l’écrivain, quitte à ne pas toujours bien comprendre ce qu’il fait de nous, à ne pas distinguer autant qu’on le voudrait sa panoplie et ses outils – comme, au fond, les humains sont le jouet de l’ombre qui appelle. L’intellection seule ne suffit pas à comprendre CosmoZ, du moins à en apprécier l’infini des recoins, sa poésie nourricière, le lointain noyau de folie intime où le livre s’en va presser, brasser les sensations. Alors seulement j’ai pu suivre Dorothy et les siens sur ces voies de brique jaune qui mènent aux extrémités du monde et de l’existence – ce monde qui n’est pas en crise, mais qui est la crise, la tornade même. Claro avait donc le génie nécessaire pour (ré)animer les personnages du Magicien d’Oz, leur donner une incarnation qui fût à la fois incroyablement fidèle et renouvelée ; recommencée, à l’instar de ce monde dont on ne saura donc jamais, précisément, comment il commence, mais dont on peut bien deviner ce qui le terminera. Même s’il est dit que « la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. » L’impression que me donne CosmoZ, s’il me fallait la résumer (chose impossible), ce serait d’enfoncer la tête dans une existence qui n’en est pas tout à fait une (puisqu’on ne saurait ainsi qualifier ce qui se révèle aussi incertain dans ses fondements qu’inepte dans sa trajectoire). Mais c’est notre existence. Notre existence d’hommes dans un monde où « la colère de Dieu n’est qu’une allumette. » On a parlé d’anti-utopie, d’anti-féerie, et il y a de cela bien sûr, même si le préfixe est un tantinet militant. Cosmoz m’apparaît plutôt comme une déambulation, joueuse mais atterrée, dans les décombres du réel. Moyennant quoi, ça grince, ça racle, ça frotte aux entournures, et le rire, carnassier, vibre au son d’une langue gourmande et cannibale ; enfin la dérision s’ajoute et se conjugue au malaise – car après tout, ce monde est un monde de mort. Mais il faut bien rêver – peut-on, d’ailleurs, seulement s’en empêcher – : « oui, il y avait un monde, un autre monde (dans lequel les gestes ne laissaient pas de trace appuyée, au sein duquel les pensées n’engendraient pas nécessairement des actes. »

 

Il est difficile de ne pas accoler le nom de Claro à ceux de Pynchon, Gass, Vollmann et quelques autres, à la gloire desquels le moins que l’on puisse est que ses travaux de traduction ont ardemment contribué. Moyennant quoi, il est naturel que ces lourdes références contaminent jusqu’à l’accueil fait à ses propres romans. Sans doute s’agit-il de suggérer qu’on ne traduit pas impunément la grande aventure américaine, ce qui va sans dire. Pourtant, l’image qui s’est spontanément imposée à moi fut d’abord celle d’une éprouvette où s'amoncelaient, s’accouplaient, tragiques et gais, le Jonathan Safran Foer de Tout est illuminé, le Swift des Voyages, le Rushdie des Versets, le Guimarães Rosa de Diadorim, pour ne rien dire d’un certain penchant shakespearien pour l’apocalypse, une certaine tentation cosmique. Autant de références dont certaines surprendront peut-être jusqu’à Claro lui-même, mais peu importe. Car Claro est un créateur d’univers. C’est autant plus remarquable qu’il part d’un univers existant, engendré du très libre cerveau de Frank Baum, en 1900, à l’embouchure du siècle donc – et dans ce seul fait on ne peut s’empêcher de voir, peut-être de chercher, un sens. Claro se montre aussi attentif aux grandes masses temporelles et spatiales où l’on résume d’ordinaire l’Histoire qu’il est précis dans ce qu’il dit de sa matière même, du périple chaque fois recommencé de l’humain. Il manie avec autant de lyrisme et de précision le gros réel pansu des faiseurs de monde que la misère charnue des tranchées de la Grande Guerre (« après ça elle ne vit plus que des hommes mâchés, régurgités, fracturés, calcinés, des visages aux reliefs aberrants, n’entendit plus que des voix fendues par le milieu, à peine retenues aux cordes vocales par des fibres de cri »), excellant à faire parler la petite voix des désanimés et à exhausser leurs murmures. Ceux d’Oscar Crow, par exemple, qui n’a seulement plus la mémoire de lui-même. Ainsi, tenant son journal (bouleversant), dans sa cellule d’hôpital psychiatrique, il a cette phrase, si belle, et qui, si elle n’est pas la plus symptomatique du style de Claro, n’en est pas moins, pour moi, comme un concentré du secret esprit qui anime cette invraisemblable et remarquable fresque : « Je vais aller m’asseoir sur ce banc et je verrai bien qui l’emportera, du vent ou de moi. »

 

Claro, Cosmoz - Éditions Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

15 mars 2016

Pierre Charras - Quelques ombres

 

 

Ça cache quoi, une ombre ? 

 

Sous ses airs un peu désinvoltes, le nouveau recueil de Pierre Charras se déguste aussi vite que son charme sensible distille ses effluves. Au départ un peu expectatif, voire chagriné que l’écriture, à force de concision, ne se mette pas davantage en danger, j’ai fini par m’apercevoir que j’avais bu ces huit textes comme du petit lait, et que leur doux clapot avait réussi à m’éloigner des embruns du monde. On pourrait d’abord se croire dans tel ou tel de ces petits fragments intimistes à la mode, où le lecteur étouffe à force de recroquevillement lacrymal. Mais non, il n’en est rien : Charras sait écorcher en profondeur tout en rendant les choses aériennes. 

 

Toutes les nouvelles ne sont pas d’égale valeur mais, de l’une à l’autre, l’ensemble installe un climat qui fige le petit rictus amusé du départ en une grimace lestée de mélancolie désoeuvrée. Jusqu’à ce dernier texte, Le Vent mauvais (allusion au discours du maréchal Pétain, le 12 août 1941 : « Je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais »), dont on aura toutefois le droit de s’agacer du propos un tantinet édifiant. Mais le texte est sauvé par un sens de la dramaturgie, une naïveté de ton et un sentiment de délitement du monde qui sont autant de marques du travail littéraire de Pierre Charras.

 

On le préfèrera toutefois lorsqu’il assume cette forme de naïveté poétique qui, au fil des livres, identifie ou qualifie son œuvre. Ainsi dans la nouvelle intitulée À une passante, où un photographe découvre, en travaillant dans sa chambre noire, qu’une des jeunes filles du groupe dont il a réalisé un cliché était nue. Ou encore dans Pas d’école, peut-être la plus touchante de ces huit nouvelles : des parents, démolis par une vie qui n’offre aucun espoir, décident d’abandonner leur enfant dans les jouets d’un grande centre commercial. La simplicité et la sensibilité du récit lui donnent son évidence, son naturel, avant de se résoudre en une ellipse très bienvenue, et d’une manière qui ne fut pas sans me rappeler ce grand film de Michael Haneke qu’est Le septième continent. C’est ainsi que les quelques ombres qui traversent le recueil de Pierre Charras nous suivent plus longtemps que ce à quoi nous nous attendions.

 

Pierre Charras, Quelques ombres - Éditions Le Dilettante
Paru dans Le Magazine des Livres, n°7, novembre/décembre 2007

4 janvier 2016

Benjamin Berton - Foudres de guerre

 

 

Sarkozysme et schtroumpfs rebelles

 

 

Le durcissement de la société française (qui ne date pas, loin s’en faut, du triomphe de Nicolas Sarkozy, mais que celui-ci incarne avec la morgue et l’audience que l’on sait) ne peut pas ne pas trouver écho dans la littérature contemporaine. Il sera d’ailleurs passionnant, demain, (un jour…), de scruter le paysage littéraire des années sécuritaires. Ce quatrième roman de Benjamin Berton, un peu déjanté derrière sa très respectable façade gallimardienne, permettra alors peut-être, à défaut de dresser un état des lieux scientifique de la France, de se faire une idée de ce qui se tramait dans la tête de la majorité silencieuse et de ce que tentait de lui opposer un underground parfois plus officiel qu’il y paraît. Écho plus ou moins direct mais parfaitement assumé des paysages mentaux de Quentin Tarantino, Luc Besson ou Enki Bilal, Foudres de guerre relate l’aventure, a priori très improbable, d’une sorte de Club des Cinq de la post-modernité, ou plutôt de schtroumpfs gavés aux comics et aux mangas, au hip hop et au rap, aux snuff movies et à la télé-réalité, à la fascination mortifère et à la Nike philosophy, à l’hindouisme de Prisu et à l’hédonisme pour pas cher. Inopinément, et au cours d’aventures dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont invraisemblables, nos schtroumpfs désœuvrés vont se retrouver à défier l’État au point d’incarner, spectacle oblige, un espoir quasi mystique pour un grand nombre de jeunes. Ainsi éclot la « gohsnmania », référence à celui qui se baptisa pour les besoins de la cause du nom ésotérique de Gohsn Frost – en réalité un grand ado tout aussi désoeuvré que les autres. La figure de ce Gohsn Frost avait « pour seule qualité d’être insondable et vierge de toute signification, ce qu’exigeaient des consciences revenues de tout », et apparaissait comme une « synthèse réjouissante entre le marxisme, les insurrections de banlieue et le situationnisme ». C’est peu dire si, dans la France des années 2010, quand sévit comme ministre de Nicolas Sarkozy le terrible Général Duval, leurs chances de succès étaient maigres. L’intelligence de Benjamin Berton permet tout à la fois de stigmatiser la France qui domine (capitaliste, frileuse et policière) sans omettre de railler (gentiment) quelques-unes des postures les plus cool du gauchisme quand celui-ci a perdu son armature intellectuelle. Car si le message n’est pas discutable (en gros, l’air du temps est devenu irrespirable), l’auteur, dont on perçoit la tendresse particulière pour une génération qui perd pied dans le monde sans savoir ou vouloir véritablement le changer, dresse aussi un tableau assez hilarant du tropisme contestataire, anti-pub et hyper marqué, écolo et technoïde, anarchiste et cynique, rebelle et dilettante.

 

Là où un Maurice G. Dantec décide que notre destin d’humain ne mérite plus même une pointe d’humour, Benjamin Berton se lance dans le défi de l’anticipation politique et sociale avec l’âme du cancre du fond de la classe, plus brillant qu’il y paraît, mais surtout plus mélancolique. Car on ne peut douter, à l’issue de cette rocambole tragique, que l’ironie très détachée dont il fait preuve sert aussi de paravent à une pensée du crépuscule. « À notre époque, rien ne se produit jamais pour la première fois. Tout a déjà été vécu, pensez pas ? », assène le narrateur dès les premières pages. On se saurait mieux dire, et résumer ce qui constitue sans doute une part du surmoi de ces jeune gens, hyperactifs du verbe et mollassons de la praxis. Gohsn Frost ne fait qu’incarner l’inconscient de sa génération : « Qu’est-ce que vous voulez faire pour que ça change ? Rien. Alors ne faites rien et tout cela changera selon vos vœux ». Leur slogan, devenu le mantra du temps, donne une idée de cette forme nouvelle et très dérangeante de rébellion : « J’aimerais autant pas. »

 

Autant dire qu’on ne s’ennuie pas un instant, nonobstant quelques surcharges et surenchères. Mais il faudra au préalable accepter de jouer le jeu de la farce : autrement dit, il serait vain et (sottement) académique de déplorer les (nombreux) défauts de crédibilité. Partir du réel pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas (encore) n’est pas une mauvaise méthode pour explorer les bas-fonds de la conscience occidentale. Et si nous aurions parfois aimé davantage de littérature et un peu moins d’exploits caméra sur l’épaule, cette foutraque épopée a le mérite de dire l’extrême précarité du lien qui croit encore faire tenir nos sociétés. Non sans profondeur parfois : « Il en faut si peu pour quitter la normalité, un pas de côté, un regard qui traîne. Tant d’efforts sont nécessaires pour border la marge de précautions et d’habitudes et si peu pour tomber dedans » ; ni sans lucidité : « Au fond, nous n’étions rien de plus que tout ce pour quoi l’on nous prenait » – ce qui est au demeurant une excellente définition du grand barnum dans lequel nous vivons.

 

Benjamin Berton, Foudres de guerre - Editions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 5, juillet/août 2007

 

16 décembre 2015

Marc Bernard - À hauteur d'homme

 

 

Relire Marc Bernard

 

Il faut savoir gré à Stéphane Bonnefoi d’avoir excellemment réuni, édité et préfacé ces quelques portraits et réflexions d’un écrivain qui, fort éloigné du sérail, n’en eut pas moins Jean Paulhan pour mentor et Gaston Gallimard pour coach. Entré en littérature par effraction et à rebours des lois et pratiques du milieu, il lui aura suffi d’écrire pour inspirer respect et amitié à nombre d’écrivains de son temps. Étranger à toute idée de coterie, projetant sur l’existence une candeur et une ironie dont aucune mélancolie ne viendra à bout, loyal par culture, solidaire par destin, travailleur par nécessité, curieux par tempérament, Marc Bernard était entièrement tourné vers la réalisation de la liberté. 

 

D’origine laborieuse, il écume les petits boulots et subsiste comme il peut après la mort de son père (assassiné aux États-Unis) et de sa mère (écrasé sous son labeur de lavandière.) Esprit finalement assez inclassable, les carcans sociaux n’avaient guère de sens pour lui – et on lira avec plaisir cette savoureuse découverte du bourgeois, suite à un premier rendez-vous avec Jean Paulhan : « Quand je sortis de là, ma conception du bourgeois branlait un peu du manche. Point de cigare à bague et de bedons. Et l’on paraissait s’intéresser sérieusement aux divagations de tout un chacun. » Moyennant quoi, et à l’instar son ami Eugène Dabit, Marc Bernard ne se sentait « jamais tout à fait à l’aise sur le terrain de ce qu’on appelle la culture. » D’autant que rien, dans sa trajectoire ou son existence, ne le destinait à écrire. C’est ce qui rend plus frappantes, et plus belles encore, les quelques rencontres qui nous sont ici rapportées, de la plume la plus directe et la plus élégante qui soit. Marc Bernard n’est pas de ces écrivains qui finassent, il n’est pas de ceux qui donnent à leur plume l’ambition et l’objectif d’une œuvre : il écrit parce qu’il en eut un jour la révélation, et parce qu’écrire revient à emprunter un chemin de liberté. On a oublié qu’il obtînt le prix Goncourt pour Pareils à des enfants – mais il est vrai que nous étions en 1942, qui n’est certainement la meilleure période pour digérer les honneurs. Aussi ces textes courts, pleins de justesse, de générosité, d’observations savoureuses et de fausse légèreté, permettent-ils de redécouvrir celui qui, dans une lettre à Paulhan, expliquaient que ses « maîtres à penser sont le soleil et la mer. » De quoi rendre nostalgique 

 

P.S. Il importe de signaler aussi la publication, aux mêmes éditions FINITUDE, d’un petit livre de Christian Estèbe, Petit exercice d'admiration. L’auteur y raconte ce qu'il doit à Marc Bernard, notamment à son livre La Mort de la bien-aimée.


Marc Bernard, À hauteur d'homme - Editions Finitude
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 4, mai/juin 2007
14 décembre 2015

Stéphane Beau - Le Coffret (à l'aube de la dictature universelle)

 

 

Le passé portait Beau

 

Donc, le ton est donné dès l’exergue, ce mot de Bakounine qui ridiculise « les formes dites constitutionnelles ou représentatives » et infère qu’elles « légalisent le despotisme. » Exergue qui sonne comme un avertissement : Le Coffret est un texte d’affirmation, de combat – presque un texte militant. Seulement, voilà. Stéphane Beau n’est pas un militant, mais un écrivain ; et Le Coffret n’est pas un manifeste, mais une fable – philosophique, comme son nom pourrait l’indiquer. Le propre des fables philosophiques étant de tirer le lecteur par le col et d’interroger cordialement sa vertu, au lecteur de choisir son registre : spartiate morale ou spirituelle lecture. Choix que Stéphane Beau ne nous laisse pas toujours, au risque d’attendrir un peu la chair d’une excellente histoire.

 

Que serions-nous, que serait, même, la civilisation, si d’aventure les livres disparaissaient de la surface de la terre ? Entendez s’ils étaient brûlés (cela s’est vu), interdits (cela s’est vu aussi), voire simplement oubliés, soustraits à la mémoire humaine (ça, c’est l’avenir). Voilà pour l’intention. Quant au procédé, il pourra faire penser au Ray Bradbury de Fahrenheit 451 ; quoique la température soit ici nettement moins élevée. Et ce sont les hommes eux-mêmes, ces pauvres hommes, qui, au cours de la « Grande Relégation de 2063 », vont décider de renvoyer le livre à ses expéditeurs, autrement dit aux humains balbutiants, à ces temps où nous ne pouvions avoir d’autre occupation sur Terre que d’apprendre à survivre. Occupation qui pourrait s’avérer fort plaisante, pour peu que l’intendance suive : après tout, « si tout le monde était content, où était le problème ? » Or c’est ce contentement que Stéphane Beau interroge chez l’homme – qu’il n’est nul besoin de violenter, il est vrai, pour qu’il s’en… contente. Quant à savoir si c’est le propre de l’homme de jeter son dévolu sur ce que la vie peut receler de fonctionnellement plaisant ou si c’est du fait de la société corruptrice, c’est là un vieux débat, philosophique pour le coup, trop ardu et rhétorique pour qu’il soit ici tranché. Même si Stéphane Beau semble en avoir une idée assez précise, que suffit d’ailleurs à étayer la liste suivante : Nietzsche, Jünger, Thoreau, Palante (dont il a lui-même réédité nombre des oeuvres), Montaigne, Freud.

 

Alerté par les grattements d’une bestiole au grenier, c’est donc incidemment que Nathanaël va retrouver, disposés au fond d’un coffret de bois, les livres de ces six éminents penseurs. Surtout, entre ces six-là, s’est glissé le manuscrit d’un septième, dont le patronyme ne saurait lui être étranger puisque c’est le sien : Jean Crill, son grand-père, auteur de feuillets intitulés A l’aube de la dictature universelle, dans lesquels ils consigne ses réflexions et tient les carnets de sa vie, détruite par le pouvoir pour cause de pensée subversive. La vie de Nathanaël bascule. Dans cette société consciencieusement inculte que nous promet Stéphane Beau, extension implacable de nos temps contemporains, tout ce qui peut avoir un lien avec la pensée est devenu étranger aux hommes, réduits au rang d’organes reproducteurs, de chairs prophylactiques et de rouages industriels. Le bon Nathanaël est d’abord bien embêté, ne sachant que penser de sa découverte ; il s’obstine toutefois, filiation oblige, à faire de très improductives recherches : la « Grande Relégation » est passée par là. De fil en aiguille, le pouvoir étant par nature policier et la société spontanément délatrice, Nathanaël va se retrouver au coeur d’une surveillance tous azimuts. Et son existence ne sera jamais plus visitée par aucun espoir : c’est au malheur que la lucidité conduit toujours. Son grand-père l’avait d’ailleurs écrit dans ses carnets : « Le meilleur moyen de se soumettre un esclave, c’est de l’affranchir. »

 

L’on pourrait discuter tel ou tel point de doctrine. Considérer, dès l’exergue, qu’il y a danger à lier in abstracto et avec autant d’aplomb les formes modernes de la représentation politique et le despotisme. Contester que tout pouvoir induise la nécessité de son débordement ou de son excès. Argumenter qu’on ne peut déduire de l’injonction à faire société une attraction naturelle pour la servitude volontaire ou une quelconque acceptation des injustices et des désordres moraux. Cela dit, notre époque est ce qu’elle est. C’est une mangeuse d’hommes et, à force de les ronger, elle finit par dévorer leurs libertés. Et il est vrai aussi que c’est peut-être l’humain qui rend tout cela possible, une certaine part de son ontologie le lui faisant peut-être espérer. Si, donc, je trouve le récit de Stéphane Beau parfois un peu didactique, ou édifiant, si, en d’autres termes, l’on pourrait en dire que c’est un roman d’intellectuel, il n’en demeure pas moins que sa source et son élan en font aussi le charme. C’est un élan désolé, naïf, torsadé par l’abattement et le désoeuvrement que produit le spectacle d’une civilisation dont l’obsession est d’ériger de nouveaux ordres moraux et d’élimer, voire d’éliminer, ce qui pourrait contrarier le mouvement majoritaire. Cette fable vient de loin, donc. Et Stéphane Beau connaît trop bien son monde et ses auteurs de prédilection pour ne pas les utiliser à bon escient. Aussi, n’était une mise en contexte parfois un peu flottante, l’on pourrait trouver une certaine crédibilité à cette dystopie radicale.

 

D’autant, et c’est là qu’il nous rend impatient de ses livres à venir, qu’il est parvenu à glisser dans sa trame une intrigue qui court avec beaucoup d’assurance. Si le personnage de Nathanaël est touchant par ce qu’il vit, il l’est moins par le rôle qui lui échoit : cela tient sans doute à la contrainte du genre, qui ôte un peu de sa chair au personnage. Mais l’auteur a l’intelligence de lui adjoindre une sorte de frère ennemi, disons en tout cas un ennemi plus gris et plus ambigu que ce que la dénomination pourrait laisser entendre, cet inspecteur Mirmont qui le suit comme son ombre et dont le geste, à l’extrême limite de la conscience, contribuera peut-être à racheter quelques-uns des péchés du monde… Sans illusion, toutefois.

 

Stéphane Beau - Le Coffret - Editions du Petit Pavé
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°20, novembre/décembre 2009
14 avril 2015

Russell Banks - Un membre permanent de la famille

 

 

À une époque (qui commence à légèrement s'éloigner...) et avant même que je songe à écrire, du moins à écrire avec un peu d'application, je lisais principalement de la littérature étrangère : il est certain âge où l'on peut ne pas avoir plus envie que cela de son propre pays, et lui préférer le vaste monde... Je n'essaimais pas les cinq continents (l'Asie, par exemple, me demeure amplement inconnue), mais je dévorais la littérature d'Amérique du Nord, qui m'a toujours laissé sur une sensation très forte de réalité (tout en cheminant en très légère marge du réel, c'est-à-dire, disons, dans son prolongement, ou son extension), comme je dévorais celle d'Amérique latine, plus imagée, plus “magique”, voire onirique (souvenir très aigu de ma lecture de ce chef-d'oeuvre de João Guimarães Rosa qu'est Diadorim, par exemple), et celle du maghreb (Rachid Mimouni, Sonallah Ibrahim) ou du Proche-Orient (je songe à ma lecture émerveillée des Fils de la médina, de Naguib Mahfouz).

 

Russell Banks, le fait est que c'est par le cinéma que je l'ai connu : j'avais été marqué par l'adaptation qu'Atom Egoyan avait faite de son roman Les beaux lendemains. Notamment par le personnage de Mitchell Stephens, l'avocat, si bellement interprété par Ian Holm, dont la figure m'évoquait celle d'un professeur qui compta beaucoup pour moi, et qui avait ce quelque chose que l'on retrouve bien souvent dans les personnages masculins de Banks : légèrement en retrait de lui-même, finalement assez peu sûr de lui, assez peu volubile, d'une sensibilité plutôt rentrée, maladroit à se faire comprendre ou à trouver les mots pour s'exprimer face à autrui, et souvent inapte à trancher ou à prendre la moindre part à tout ce qui pourrait ressembler à du conflit, ou simplement de l'adversité - sans doute retrouvais-je dans la caractérisation de ce type de personnage nombre de sensations ou de sentiments familiers. Ce personnage, ou, disons, cette forme relâchée et nuancée d'archétype, est aussi le miroir tendu par Banks à une certaine Amérique : celle, pour aller vite, de la middle-class, en tout cas d'une Amérique populaire, travailleuse et/ou marginale. C'est là, bien sûr, chose très conscience chez Banks, dont on connaît les engagements civiques. Sa façon de faire l'éloigne cependant de la grosse artillerie de la littérature engagée : s'il y a engagement dans sa littérature, ce n'est pas tant en appuyant sur la pédale de la bonne moralité qu'en focalisant son attention et sa verve romanesques sur ce que, faute de mieux, on nommera le pays profond. À cette aune, la filiation Russell Banks / Raymond Carver (toujours difficile à ne pas convoquer lorsqu'on parle de nouvelles américaines) me semble nette : foin d'idéalisme ou de profession de foi, leur littérature s'attache au seul individu, mais à l'individu en tant qu'il est aussi le produit de son temps et de sa société - à l'instar de Philip Roth, pour citer le plus prestigieux. En cela, ils sont de parfaits écrivains américains : attentifs aux manifestations individuelles du social autant qu'aux formes idiosyncrasiques de ces manifestations. Comme Carver, Banks se contente de peu : décor brut et typé, personnages fortement déterminés, trame légère mais tension vive, et conclusion sur une chute sans résolution. Moyennant quoi, sensation de réalité et liberté d'imagination ou de visualisation du lecteur sont convoquées à parts égales. Ainsi résumée, la chose semble simple à concevoir : on ne se lasse pourtant pas d'applaudir au talent de Banks (et de Carver, cela va sans dire), et à cette manière de faire de chaque parole un acte, et de chaque acte une histoire.

 

Chacun des personnages d'Un membre permanent de la famille témoigne de cette conception romanesque : le mari qui rôde autour de son ex, la femme noire enfermée dans le parking du concessionnaire où elle est venue acheter une voiture d'occasion et qui se retrouve menacée par un pittbull qui la contraint à passer la nuit sur le toit d'un véhicule, le bon gros blanc chrétien de passage en ville et en quête d'exotisme sexuel, l'ancien marine qui, quoique père de deux policiers et d'un gardien de prison, arrondit les fins de mois à sa sauce, ce chien ("personnage" qui n'est pas sans raison ledit "membre permanent de la famille") qui est le vrai noeud du problème de ce couple divorcé, cet homme à qui on a transplanté un nouveau coeur et qui accepte, bon gré mal gré, de rencontrer la veuve du donateur, cette femme qui, brutalement endeuillée, semble manquer d'un peu de chagrin : ces hommes, ces femmes, c'est nous, c'est-à-dire d'absolues singularités mises tranquillement au bord du précipice. Je crois que l'on peut dire des personnages de Russell Banks qu'ils sont toujours des être en fragilité, en délicatesse avec eux-mêmes et leur environnement social ou familial. Des êtres à qui il ne reste souvent pas grand-chose, pour ainsi dire désossés, et auxquels une écriture sans le moindre gras donne une consistance, une incarnation, toujours très touchantes. Toutefois, on ne se départ jamais vraiment, en lisant Banks, d'un certain sourire ; un sourire en marge, un sourire ténu, qui n'est jamais propre aux histoires elles-mêmes mais à un certain sentiment de décalage : s'il est rare que les choses se finissent bien, la méthode d'observation de Banks revêt toujours quelques indices ou non-dits plus ou moins sociologiques qui, sans modifier quoi que ce soit à un climat somme toute assez tragique, prêtent en effet à un certain amusement.


Loin d'une image surmédiatisée (donc largement erronée) de l'Amérique, Banks est de ceux qui, selon moi, incarne le plus (ou le mieux) la littérature nord-américaine, à savoir une littérature de la modestie des mondes. L'Amérique n'est clinquante que sur nos écrans (ou pour une minorité, ce qui revient au même), et Banks, en s'attachant à l'individu moyen ou à celui qui chute, sait en même temps voir dans les excès de l'Amérique (c'est-à-dire dans ce qu'elle a de pire et de meilleur) tout ce qui fait le sel de son identité : Russell Banks est vraiment un écrivain américain.

 

Russell Banks, Un membre permanent de la famille - Actes Sud
Traduction : Pierre Furlan

3 novembre 2015

Sophie Pujas - Maraudes

 

 

Un jour elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu'un partirait à sa recherche. 
Personne.

 

 

J'avais été impressionné par le premier livre de Sophie Pujas, Z.M., paru dans la très jolie collection que dirigeait J.B. Pontalis, à la fois portrait et récit très sensible de sa relation à la peinture de Zoran Music. C'est donc avec beaucoup de plaisir que j'ai retrouvé dans Maraudes, en plus des coins et recoins de Paris, ceux d'un univers fragile, grâcieux, un brin nostalgique quoique sans la moindre désuétude, servi par une écriture souvent remarquable, précise, douce et impressionniste.

 

Être ou ne pas être parisien, voilà qui, pour le lecteur, ne change pas grand-chose. Car s'il s'agit bien d'arpenter la capitale et d'y marauder quelques sensations, l'oeil de l'écrivain est ici notre seul viatique. Or la beauté de ce livre tient (pour partie) à ce que, en réinventant sa ville, en en recréant la matière, Sophie Pujas parvient à tisser quelque chose d'assez universel tout en y incorporant, et avec le plus grand naturel, sa pure singularité. L'oeil de l'écrivain transforme tout en mots, le dernier chic parisien comme la misère devenue ordinaire, et ces « il », « elle » ou « on », tous anonymes mais tellement incarnés, finissent par laisser penser qu'elle a croisé sur sa route l'humanité toute entière. Humanité qui d'ailleurs est rarement bien gaie, tant « le chagrin est une addiction puissante », et même si la vie ménage toujours quelques espaces ou instants au bonheur et à l'amour - tels ces deux jeunes gens venus saluer, rue de Verneuil, la mémoire de Serge Gainsbourg « avant de tomber de sommeil au matin, tomber très doucement dans les bras l'un de l'autre, blottis dans leur joie, avant de se réveiller dans cette ville qu'ils ont rêvée à distance et qui a le talent de ne pas les décevoir. »

 

Ce qui est étrange, et très beau, est que nous ne sommes jamais dans la déploration ; il n'y a pas place ici pour le moindre soupir, et si l'ensemble est joliment mélancolique, c'est moins parce que les choses sont ce qu'elles sont que parce que, convenons-en, « le temps n'est pas à la mesure de nos coeurs ». Pujas ne juge ni du beau, ni du laid : elle considère les choses en elles-mêmes et en prend acte, ces choses qui, s'imposant, recouvrent alors leur incontestable nature primitive. La ville est tendre et brutale, imprévisible et fonctionnelle ; or, si l'on est curieux de ses dissimulations, elle peut s'exhausser soudain d'une dimension nouvelle, plus onirique, mais aussi, et c'est là une étrangeté dont seule la littérature peut se faire l'écho, sans doute plus vraie. C'est sur cette possibilité qu'offre la littérature, bien sûr de réinventer le monde mais peut-être plus encore d'apprendre à le faire sien, que Sophie Pujas déploie une phrase dont il faut applaudir l'économie autant que la petite musique, illustrant de la plus belle manière cette pensée, simple, première, probablement fondatrice de ce récit, suivant laquelle « s'égarer est un art de vivre. »

 

Sophie Pujas, Maraudes -  Gallimard / L'Arpenteur

 

25 juillet 2011

Comte Eric Stenbock - Études sur la mort

Eric Stenbock - Etudes sur la mort


 

Les éditions du Visage Vert ont donc ce talent de ressusciter les morts. Ce qui est bel et bien la position dans laquelle se trouve le Comte Eric Stenbock, trepassé en 1865 à l'âge de trente-cinq après avoir fait une mauvaise chute sur la tête, et qui de son vivant n'aura laissé d'autre souvenir que celui d'un jeune homme très fortuné et aussi copieusement excentrique. Il meurt d'ailleurs très opportunément, si l'on peut dire, et comme nous l'apprend Olivier Naudin dans sa préface, le jour où s'ouvre à Londres le procès d'Oscar Wilde - on dit qu'ils se rencontrèrent. La traduction, pour la première fois en France, de ses contes romantiques, originellement publiés à Londres en 1894, est sans doute un petit événement pour tous les curieux de cette école décadente à laquelle on peut rattacher Eric Stenbock, autour duquel quelques légendes commencent donc à prendre corps.

 

Son écriture, sans tonitruance aucune, va pourtant à rebours de la profusion luxuriante à laquelle nous ont plutôt habitués les littératures dites gothiques. Stenbock est un esthète dont le style un peu las charrie une sorte de grâce imberbe, une douceur sourde, anxieuse, sophistiquée. Témoignant d'une sensualité naïve, mais toujours étrange et mélancolique, l'onirisme où, par petites touches, il conduit ses récits, laisse le lecteur sur l'agréable impression d'avoir traversé un autre éther, un monde presque pictural où le désir et la mort sont toujours, chez ce catholique fervent, dignes d'une certaine théâtralité. Mais tout se passe dans le calme, sans ornements, le plus naturellement possible. "L'unique passion de ma vie fut la beauté", fait-il dire à ce personnage de somptueux Narcisse que les circonstances enlaidiront au point de ne plus pouvoir être l'ami que d'un jeune aveugle. La jeunesse est d'ailleurs un autre thème de ce recueil, une jeunesse le plus souvent masculine, d'une beauté toujours inconsciente, presque hellénique, avec ses "beaux adolescents soufflant dans des conques", avec Lionel, "cette fleur exotique", ou Gabriel, "d'une nature moins cruelle et plus douce que le commun." La jeunesse est angélique et rédemptrice, comme la nature où s'uniront une petite fille et un albatros, comme cette "grande chenille verte" qui promet d'être "la larve du bonheur", comme la peau humaine dont le luthier trouvera usage pour tisser les plus belles cordes d'une viole d'amour. Il y a là un tragique sans pathos, d'une beauté moins formelle que spirituelle, d'une étrangeté qui n'a pas tant pour ambition de marquer les esprits que d'exprimer une certaine quête de soi. A lire en écoutant les Nocturnes de Chopin, et si possible avant de s'endormir. 

 

Etudes sur la mort, Contes romantiques - Comte Eric Stenbock - Editions du Visage Vert. Traduction : Olivier Naudin ; illustrations : Florence Bongui et Marc Brunier-Mestas.

 

10 novembre 2015

À Cathy Michel

 

Cathy Michel était la présidente de l'association Book1, à Strasbourg. Elle est décédée ces jours-ci, au terme d'une maladie contre laquelle elle avait mobilisé toute son énergie, son optimisme même, et qui l'aura finalement emportée en quelques semaines.

 

Elle nous avait conviés à diverses rencontres, signatures, lectures ou ateliers, et nous tenons, où qu'elle soit, à lui exprimer notre gratitude, notre affection, et à lui rendre hommage — également sur le site de l'association.


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Tous, nous avons de merveilleux souvenirs avec Cathy Michel.

 

L’énergie qu’elle déployait à la tête de l’association Book1, son enthousiasme, sa générosité, son culot aussi, avaient suffi, en quelques mois, à donner un coup de fouet à la scène littéraire strasbourgeoise. Car les rencontres littéraires se suivent mais ne se ressemblent pas : Cathy savait leur conférer une simplicité, une chaleur, une convivialité inoubliables ; elle était, au meilleur sens du terme, une passeuse, tout entière au service des livres et des auteurs.

 

Aussi est-ce le cœur serré que nous tenons à dire combien nous touchaient son sens de l’hospitalité, cette énergie qui, alors, nous semblait inépuisable, et cette manière qu’elle avait de s’effacer, de se mettre au service, de veiller au moindre détail, de rassembler, de fédérer, sans souci des difficultés ni sans jamais compter son temps ; cette manière, aussi, de mettre la littérature à portée de sourire.

 

Sa disparition, alors qu’elle était si jeune et que, quelques jours auparavant, elle nous faisait part encore de son envie d’aventures et de projets, nous affecte profondément. Pourtant c’est de son entrain et de sa joie dont nous nous souviendrons, et dont nous voulons aujourd’hui témoigner, avec l’affection très vive que, tous, nous éprouvions pour elle.

 

Isabelle Flaten, Arnaud Friedmann, Éric Genetet, Serge Joncour,
Céline Lapertot, Éric Pessan, Romain Puértolas, Marc Villemain

28 septembre 2015

Quelques mots sur Pierre Tisserand

 

 

Paraît ces jours-ci un livre (irrévérencieux, picaresque, volontiers paillard : bref, éminemment recommandable) de Pierre Tisserand, La Vierge à l'Ivrogne. Aussi voudrais-je profiter de cette occasion pour dire deux mots de ce drôle de bonhomme avec lequel je corresponds depuis deux ou trois ans.

 

Je ne le connaissais pas même de nom lorsque, après qu'il eu vent je ne sais trop comment de mon existence, il m'adressa un manuscrit ; ce texte, Du sang sur la corne (titre aussi d'une de ses chansons) témoignait d'une truculence et d'une inventivité qui forcèrent mon admiration, mais mâtinées d'une colère qui me semblait par trop envahissante. Pour autant, je me renseignai fissa, ce qui transpirait de sa prose m'ayant joliment émoustillé.

 

Grâces en soient rendues à Internet, j'ai pu éplucher tout ce qu'on pouvait trouver sur lui, et ma première surprise fut d'apprendre qu'il était né en 1936 : l'ayant lu, je subodorais qu'il n'était pas le perdreau de l'année, mais jamais je n'aurais imaginé que cette écriture au rythme si vif, si verte, si potache, pût émaner d'un jeune homme qui flirtait avec les quatre-vingt printemps. Il me donna d'autres textes à lire de lui, qui tous me firent rire - souvent dès la première page, et parfois aux éclats. Jusqu'à cette Vierge à l'Ivrogne, donc, oeuvre assez irrésistible d'un esprit spontanément intempestif, fougueux et rabelaisien.

 

De ce que j'en perçois et du peu que j'en connais, Pierre Tisserand a traversé son époque avec ce type d'énergie assez caractéristique (quoique que j'aurais bien du mal à étayer mon impression) de cette génération qui vécut à plein pot les années 50 à 80. Romancier, poète, dramaturge, peintre, chansonnier, parolier : c'est bien ainsi qu'on les aime, ces années-là. On ne compte plus ses 45 tours (où il arbore parfois, époque aidant, des moustaches à la Vassiliu), dont certains lui firent rencontrer quelque succès (Dis madame s'il vous plait, Moi qui ne rêve) ; il ira jusqu'à se payer le luxe de se découvrir un jour couronné, lui, si peu sensible aux honneurs (prix de l'Académie Charles-Cros 1975) ; enfin sa reconnaissance sera clairement établie du jour où Serge Reggiani popularisera L'homme fossile.


De son dernier album, paru en 2003, je conserve surtout cette chanson, La Belle Âge II, petite perle de nostalgie où l'évocation des amours adolescentes se termine par celle du copain avec qui on les vivait - tu es parti te cacher dans un nuage, puisque le ciel est gris : ce registre un peu inattendu de sa part, lui dont les livres sont si gouailleurs et libertins, lui sied à merveille, et je crois qu'on ne peut le lire sans avoir aussi ardemment conscience de cette sensibilité, tout aussi écorchée que pudique ; sa voix, chaude, ronde, n'est pas sans rappeler celle de Jean Ferrat, mais (et cela vaut pour l'un comme pour l'autre) je les préfère tous deux sur ce registre très intime, et pour ainsi dire un peu mélancolique. C'est une chanson que j'aurais bien vu dans un des Contes des Quatre Saisons, de Rohmer.

 

Reste que, depuis quelques années, c'est à la littérature que Pierre Tisserand voue l'essentiel de son temps : et l'on se prend à regretter qu'il n'y ait pas songé plus tôt, tant ses livres bousculent nos temps moroses, puritains et déclinistes - d'ailleurs, et de ce pas, je retourne à ce dernier manuscrit qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser.

 

Pierre Tisserand - La Vierge à l'ivrogne - Éditions Pierre & Mike
  Commander La Vierge à l'Ivrogne directement chez l'éditeur.

 

1 mars 2015

Frédéric Aribit : Trois langues dans ma bouche

 

 

Ta langue autour de la mienne, chignole de chair fraîche et débauche ébauchée, toi aussi tu entres et sors
de ma vie par la bouche.

 

 

Quel lecteur n'arrêterait son regard sur ce titre on ne peut plus littéraire — puisqu'il mêle dans un même imaginaire le mot et la chose, le langage et l'organe ? Premier roman de Frédéric Aribit (mais pas premier livre ; cf. André Breton, Georges Bataille : le vif du sujet, paru à L'écarlate en 2012), Trois langues dans ma bouche possède autant de caractéristiques du premier roman que de traits propres au roman initiatique. Remarque aussi anodine que simplement introductive, et bien loin de pouvoir en rendre compte, tant est prometteuse cette nouvelle voix de la littérature française.

 

Pour faire court, disons qu'on pourrait se risquer à la formule éculée : on ne naît pas basque, on le devient. Probablement est-ce un peu ce qui arrive au narrateur (dont les liens avec l'auteur, né à Bayonne, ne laissent pas place au doute.) Mais comment le devient-on, c'est toute la question. Les codes du temps, la famille, les amis, l'école, l'église, la musique, l'amour : toutes formes d'influences éprouvées par un narrateur qui se révèle particulièrement sensible aux événements, grands ou petits. Il faut dire que nous sommes dans les années quatre-vingt, époque où l'on disait (croyait) que les idéologies étaient mourantes et que le monde entrait dans un ère nouvelle, toute chose ayant une fin - même l'Histoire, donc.

 

De ces années quatre-vingt, Frédéric Aribit est un enfant nostalgique et lucide. Ce qui, fût-ce entre les lignes, ne va pas sans quelque amertume. Il est d'ailleurs plaisant de songer que son roman n'est pas, quoique dans un registre bien différent, sans évoquer Le retour de Bouvard et Pécuchet, pastiche d'un autre Frédéric, Berthet celui-là, que les mêmes éditions Belfond ont eu récemment la bonne idée de rééditer : dans les deux cas, on ne peut s'empêcher de sourire un peu jaune au rappel de ces années, sans toutefois parvenir à contenir une certaine  tendresse. Et puisque moi-même je viens de là, c'est peu dire que le roman d'Aribit m'a parfois fait sourire : de toute évidence, nous aurions pu nous croiser...

 

Premier roman et roman d'initiation, donc : on le mesure à une certaine fraîcheur de ton et de forme, à une certaine gourmandise à tout dire, parfois d'ailleurs avec une légère surabondance de références, et à cette impression que, peu ou prou, laissent au lecteur nombre de premiers romans : à savoir ce désir, plus ou moins délibéré, de clore un chapitre de sa propre histoire, de refermer la page sur quelque chose, sa jeunesse le plus souvent. Le premier roman (je ne suis pas trop mal placé en parler) peut, chez certains écrivains, prendre la figure du tombeau - tombeau à cette part de soi toujours vivace mais dont on éprouve, progressivement, par-devers soi et non sans mélancolie, l'inexorable finitude. À cette aune, le roman de Frédéric Aribit est très touchant, et montre bien par où peut passer, chez un écrivain, sa naissance à la littérature.

 

Mais revenons à ce qui constitue l'objet principal de Trois langues dans ma bouche : la langue basque - et, à sa manière, la basquité.

C'est une langue que le narrateur, dans sa toute petite enfance, partout autour de lui, entendait. Avant, d'une certaine manière, de l'oublier. Parce qu'elle était en désuétude, parce que les vieux mourraient, parce que l'école, toute à sa mission républicaine, étouffait (délibérément ou de facto) les langues régionales ou minoritaires (pour reprendre l'intitulé de la Charte européenne ratifiée en 1999 par Lionel Jospin), et parce que, très prosaïquement, on entendait dans les boums davantage de Kim Wilde, de Nena ou de A-ha que de bandas du pays basque ou de Nico Etxcart (personnellement, je ne connaissais guère que les metalleux de Killers, mais c'est un autre sujet...). Toujours est-il que le narrateur va passer sa jeunesse pris dans “l'étau idéologique du basque maternel et du français des livres”, sa langue maternelle étant au fil du temps “tombée dans le fond de [sa] gorge” et la langue française ayant fini par prendre toute la place, “culture devenue nature”. De là, il faudra attendre la littérature (et la découverte, au passage, de l'infinie liberté que charrie le jazz) pour qu'enfin il respire à son aise dans un nouvel “espace immense”.

 

Écartelé entre deux langues et deux idéologies qui, toutes deux, ont l'identité clouée au coeur, le narrateur navigue à vue entre les deux clichés du francisant et du basquisant : tout somme l'être basque à choisir son camp, et l'enfant des années quatre-vingt se sent bien impuissant à trancher dans la grosse bidoche identitaire. Il faut dire que, pour le petit Basque, la politique est partout : “c'était là, en vous, à votre insu”. Comment se défaire alors de ces “éternelles et bienheureuses consciences tranquilles qui vous tricotaient tout à trac des réponses toujours prêtes, [...], tranchant tous les dilemmes aussi simplement qu'une pomme d'un coup d'Opinel affûté, sans jamais parvenir à cacher que derrière la distribution des rôles de l'effarante comédie humaine qu'on s'évertuait à jouer aux enfants, elles n'en pensaient pas moins.

 

Ce faisant, le narrateur, pour mettre un peu de distance, pratique l'humour, et d'abord l'humour sur soi, à la limite de l'auto-dépréciation, constatant seulement qu'il ne maîtrise pas le chemin, qu'il n'en décide pas, qu'il s'en remet au hasard des événements pour, presque malgré lui, se choisir un camp. Cette part d'incertitude, donc de relative insatisfaction, est un des aspects les plus problématiques et les plus saisissants de ce texte. Même au plus haut de la lutte, même quand toutes les conditions sont réunies pour donner à un adolescent l'envie de rejoindre une bonne fois pour toutes le camp de la révolte (donc de la basquité), subsiste chez lui une sensation d'étrangeté à soi-même, tropisme observateur et dubitatif où l'auteur ira puiser sa littérature. D'ailleurs, les moments du livre qui me semblent les plus faibles sont précisément ceux où Aribit, quittant le roman, s'attache au contexte historique et politique dans des allures de dissertation et avec une sorte de distance indignée qui nous coupe du roman et de sa poésie : malgré la vivacité de son trait, ne nous reste que l'observateur engagé, et le littérateur alors nous manque. L'écriture de Frédéric Aribit n'est jamais aussi percutante que lorsqu'il entre dans ses sensations, dans ses doutes, dans tout ce qui a modelé son regard. Ce moment, par exemple (il faut bien sélectionner), très beau, où, enfant encore, et même enfant de choeur, il se demande déjà ce que c'est que de vivre. Et de mourir, donc, lui qui assistait le prêtre lors des messes de funérailles : “Je mesurais l'immensité de mon ignorance à la douleur qui les brisait tous.” La question de la langue n'est jamais bien loin, et la souffrance du regard perturbé l'exhausse de manière décisive : “Souvent, il me suffisait de penser à une chose pour me convaincre qu'elle ne se réaliserait pas. De même, je voulais croire que si les mots sont les traces de ce qui n'est plus, dire, inversement, c'était empêcher que cela advienne. La mort peut-être ne fait pas exception.” Évoquons aussi la mort du grand-père et ces moments où, en famille, on tuait le lapin et le cochon. Ou encore ce passage, plein de verve, très original, sur sa détestation de la langue de boeuf. Car la langue, c'est aussi de la chair (on y arrive), c'est aussi cet organe sensoriel, érogène, vecteur d'un accès au monde et à soi-même. Une chair qui donne lieu à des passages homériques et, pour tout dire, érotiques, où l'humour, et c'est heureux, n'est jamais absent. En pleine découverte des plaisirs sensuels, et alors que, sur le canapé, deux copines finissent, avec leur langue justement, par entreprendre goulûment notre narrateur, Aribit trouve ainsi, dans un passage lardé d'allusions à The Cure (l'une des deux filles porte un tee-shirt du groupe), l'occasion d'un petit moment de bravoure, autorisant son personnage à savourer son plaisir “jusqu'à ce que je déborde comme un mot en trop d'entre les petits poissons vivaces de leurs langues mêlées, lapsus lapé Lullaby sucé sorti sans qu'on s'en aperçoive, solution liquide passée aux sels d'argent de leurs papilles dorées et giclant soudain si loin du révélateur de mon bas-ventre en plein dans le Cu de The Cure.

 

C'est dans cet espace mêlé d'indécision, de gravité et de dérision que Frédéric Aribit réussit au mieux à nous montrer combien la langue induit, charrie, un rapport au monde. Et ce que son roman a de singulier, outre cette relative légèreté, relative car lestée de sensations belles et douloureuses, c'est qu'il nous montre comment l'on devient contemporain de soi et de sa propre langue - celle qui s'invente jour après jour, défaite de sa gangue d'influences, tout entière tendue vers son dessein émancipateur et littéraire.


Frédéric Aribit, Trois langues dans ma bouche - Belfond

28 février 2015

Marie du Crest sur Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire

 

C'est avec beaucoup de plaisir que je découvre cet article de Marie Du Crest à propos de mon deuxième roman, Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, paru chez Maren Sell en 2006. On ne trouve plus ce livre qu'avec difficulté, la maison d'édition ayant, depuis, cessé son activité. Autrement dit, ce roman est en attente d'un nouvel éditeur — à bon entendeur...

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Un futur si proche

 

Début janvier 2015, sortit en librairie, dans un climat polémique, le roman Soumission de Michel Houellebecq. En 2006, paraissait le premier roman de Marc Villemain, Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire. Deux politiques fictions d’anticipation, imaginant chacune le devenir de la France de 2020, dans l’ombre tutélaire de J.K. Huysmans, auteur du « sombre dix-neuvième siècle » selon Damien Sachs-Korli, l’un des deux narrateurs du texte de Villemain et sujet de recherche universitaire pour le héros de Houellebecq. D’une certaine manière, le roman de Villemain est inaugural à double titre, premier geste romanesque de son auteur et première méditation sur les destinées électorales du pays. La première, celle de Houellebecq, se rassurant elle-même, et la seconde, nocturne, vécue dans l’exil, la fuite.

 

Dans Soumission, Mohamed ben Abbes, candidat de la Fédération musulmane remporte les élections présidentielles grâce au vote des gens de gauche, voulant faire obstacle à la candidate FN, tandis que dans le roman de Marc Villemain, c’est la candidate d’extrême-droite, la Karlier (sosie romanesque de Marine le Pen) qui prend le pouvoir et qui entraîne le départ à l’étranger du Guépard (le chef du gouvernement de gauche, au surnom très viscontien) et celui dans la clandestinité de son jeune collaborateur, Damien. À la linéarité du récit de Houellebecq, Villemain choisit une architecture plus poétique et dont les enjeux sont autant matière politique que littéraire. En ouverture, le roman tient de la parole eschatologique, du temps d’après, de la nuit achevée :

 

Quand le soleil sera levé, l’histoire, l’ambition,
le bien commun, la France, tout sera derrière moi.

 

En quelques pages, le jeune Damien, à la première personne, évoque son parcours en politique, le destin de la France et celui réservé au Guépard, son mentor. Il est d’ailleurs une figure de lecteur, ayant entre les mains les carnets d’exil de l’homme politique de gauche désavoué, qui constituent le corps central du roman à partir de la page 33 jusqu’à la page 221. Une lettre du Guépard, datée du 19 décembre 2020, envoyée de Sarajevo, sert d’introduction intimiste dont l’ultime phrase donne son titre crépusculaire au roman (p.30). Les carnets tiennent à la fois de la forme journal, rapportant les évènements de son parcours, et de celle de la maxime d’un moraliste (la Rochefoucauld ou Cioran) dans sa forme fragmentée. En effet le texte est découpé selon des successions d’astérisques et de paragraphes plus ou moins amples. Ainsi :

 

Il est étrange, le cheminement de l’apaisement. Cela fonctionne par éclairs,
éclaircies, chutes et rechutes, puis quelque chose s’installe, s’étire,
comme les sombres rideaux s’ouvrant sur un ciel d’été.
(p.44).

 

La lecture dure une nuit entière : elle est solitude amère, repli et vocation de la lumière. Ce que raconte le Guépard, ce sont deux exils, le premier dans un village malien, et le second à Sarajevo. Les deux « épisodes » se répondent selon certaines symétries. Au personnage féminin de la toute jeune Hadiya, amante du narrateur, correspond celui de Gordana, femme mariée désirée et inaccessible. Écho sonore de ces deux prénoms. À elles deux, il écrit une lettre d’adieu (p.124-5-6-7) pour la première, insérée dans la narration, et p. 222 et 223, isolée et datée du 18 décembre 2020. Le personnage d’Amiless relie les deux moments puisque cet homme trouble, mercenaire à la double identité, apparaît à la fin du séjour malien et occupe une place centrale dans la partie bosniaque. Il justifie la fuite du narrateur du Mali en Bosnie et ensuite de Sarajevo au Cambodge.

 

Le roman se referme sur un retour, celui de la voix de Damien, refermant les carnets. Monologue intérieur appelant au renoncement mais aussi à l’échappée amoureuse, celle des retrouvailles avec la bien-aimée Marie.

 

Marc Villemain, dans son roman, a choisi, non pas de construire une société française d’anticipation complète, mais d’établir, à travers la perspective d’un personnage de premier plan et de second plan, les horizons lointains, inquiétants de la dictature dont la fureur lui parvient, ici et là, par bribes. Le Guépard reçoit de temps en temps des nouvelles de Paris : emprisonnement d’opposants politiques, mise en place de la censure. La population est placée sous surveillance et la délation se répand. La Karlier instaure « un cordon sanitaire ethnique » dans les banlieues (p.187). Toute la fiction politique « travaille » le passé réel et charrie notre futur si proche et possible. Le choc du second tour à la présidentielle de 2002 est la matrice à la fois de l’engagement de Damien mais aussi la réalisation aboutie de l’invention du romancier : cette fois-ci, le FN gagne. Il en va de même pour Sarajevo. Paix de Dayton, dans l’Histoire, certes, mais l’hostilité serbe reprend et le temps des snipers recommence dans l’ordre du roman. La littérature semble en vérité être le miroir du réel dont il inverserait l’image. La littérature est partout citée (Stendhal, Barbey d’Aurevilly, Lautréamont, Orwell, Molina ou encore Rilke…). Les deux narrateurs écrivent, tout comme Gordana. La vocation littéraire et la vocation politique se font face :

 

Je ne rêvais que de littérature et décidais de me consacrer à la politique. (p.14).

 

Les mélancoliques que sont Damien et Pierre (identité de clandestinité du Guépard) ne peuvent se sauver que par les mots, que par leurs « autobiographies » respectives qui remontent jusqu’à l’enfance, celle de Damien, réfugié dans la maison familiale, à la fin du livre, et à celle du Guépard autour de la figure paternelle liée au Cambodge. Tout est lieu d’origine : le premier roman et la fin des récits.

 

Alors il faut lire, relire ce si beau premier roman et le rééditer de toute urgence car il a, en 2006, songé au pire, mais il nous a sauvés par la littérature.

 

* Pour un éclairage universitaire sur l’œuvre de Villemain, se reporter aux analyses comparées de Christian Guay-Poliquin : Au delà de la fin, Mémoire et survie du politique dans la fiction d’anticipation (voir ici)

 

Marie du Crest

 

13 décembre 2014

Virginie Troussier - Envole-toi Octobre

 

 

À bien des égards, l'on pourrait considérer Envole-toi Octobre, le nouveau texte de Virginie Troussier, comme la suite, ou plutôt l'extension, de Folle d'Absinthe, paru il y a deux ans : mêmes leitmotivs, mêmes obsessions du temps, de la mort, de l'amour fou, du souvenir et des absolus. Qu'est-ce qui, alors, fait qu'Envole-toi Octobre se révèle infiniment plus dur, âpre et touchant ?

 

Passée l'expérience (toujours très singulière, parfois éprouvante) de la première publication, Virginie Troussier a, de toute évidence, beaucoup travaillé. On le constate dès les quelques pages d'ouverture, relues deux fois à la suite tant elles ont, et puissamment, réussi à m'arracher à la terrasse de bar où je me trouvais à les lire, et à me propulser aux côtés de Suzanne, la narratrice, au sommet de ces montagnes dont on sait par ailleurs qu'elles sont une des plus fortes passions de l'auteure (monitrice de ski dans le civil en plus d'être critique littéraire). J'ai su, donc, dès ces premières pages, que ce que j'allais lire là ne s'était pas autorisé la moindre concession, et que Troussier était bien décidée à nous écorcher. Ce qui, mais cela va sans dire, l'a probablement conduite à s'écorcher elle-même ; cela aussi, on le sent, et vivement, au point qu'il est tout de même difficile, en refermant le livre, d'en parler comme d'un "roman" : le "je" de Virginie Troussier est un je qui l'engage presque entièrement. On lui fera volontiers grâce de quelques inventions, raccords et autres mises en scène, nécessaires à la composition d'ensemble, mais c'est peu dire que Virginie, l'auteur, éprouve du mal à se dissimuler derrière Suzanne, le personnage. C'est, bien sûr, ce qui donne à ce texte, très intime, son ombre incessante et palpitante de mélancolie. Aussi bien, il s'agit là d'une écriture étrangement sèche et humide : ce qu'il y a de sec, c'est cette sorte de volonté, très forte, très intransigeante, non seulement de passer la vie au tamis de la littérature, mais de la mettre tout entière à l'épreuve même de l'écriture. D'où cette prose très précise dans son intention, très attachée à la justesse de ce qu'elle veut écrire ou décrire, et tout à la fois traversée de flottements, de méandres : il faut à Virginie Troussier plusieurs adjectifs pour tenter d'approcher au plus près des choses, il lui faut revenir, repréciser, ressasser, pour être bien certaine d'avoir capté ce qui vibrait (c'est d'ailleurs la réserve que j'émettrai, à savoir que la seule chose qui ait peut-être manqué à ce texte, c'est d'un éditeur un peu consciencieux, qui sache convaincre l'auteur de sabrer, de retrancher : la sensation du coup de poing eut été plus vive encore.) Humide, aussi, disais-je, car le personnage de Suzanne déborde de toutes les humeurs possibles : il y a des larmes, des cris, des souffrances, des solitudes, des soliloques, des dépressions, de la pulsion, de l'hystérie, de l'automutilation, de la colère et du mal-être - il y a du coeur : trop de coeur, même, et c'est bien ce qui fait exploser Suzanne, aimant et dévorant la vie au point de ne plus savoir vivre.

 

Tout aussi "symptomatique" me semble être la beauté profonde (et, ici, pleine de tendresse) des pages consacrées au père, et plus encore au grand-père - à ce qui vieillit, en somme. Suzanne voit en ces hommes durs, exigeants, farouchement individualistes, l'exemple à suivre. C'est parce qu'on est dur et exigeant envers soi-même, c'est parce qu'on ne se plaint pas, jamais, de rien, parce qu'on a conscience qu'il faut "brûler pour briller", parce qu'il faut accepter que l'amour soit "une lutte dans la boue et l'or", que l'on vivra, que l'on saura vivre, que l'on méritera du mieux que l'on peut de la vie et de ses trésors. Alors Suzanne aimera tout de la vie, mais à la condition de pouvoir y mettre le feu - ce qui, peut-être, explique ce goût de cendres qu'elle ne parvient jamais à recracher tout à fait. Elle se demande d'où elle vient, de quelle génération, de quel héritage, elle se demande ce qui l'a fait telle qu'elle est - et le regard du grand-père n'est jamais bien loin. "C'est à cela que sert la quête d'origine : elle nous aide à reconnaître ce qui nous a faits tels que la mort nous trouvera", écrit Virginie Troussier, dont on s'étonne en passant, que, si jeune encore, elle s'acharne à vouloir exhausser autant de souvenirs et de sensations. Car le malheur de Suzanne est le malheur de ceux qui ont, non pas trop de passé, mais déjà trop de mémoire. Cette mémoire qui entretient et décuple un romantisme qui confine au mysticisme, un romantisme dont elle ne fait que subir la puissance intrusive, l'envahissement, pour ainsi dire, totalitaire. Mais elle est jeune encore, elle a trente ans - l'âge de l'auteure -, alors, bien sûr, à la fin, on veut bien consentir à un dernier effort, et essayer d'y croire encore. Et puis après, ma foi... "Après on s'éteindra doucement. Les gens, ils prennent tout leur temps pour s'éteindre. Les gens s'éteignent. Ce n'est pas inutile de commencer par brûler."

Virginie Troussier, Envole-toi Octobre - Éditions Myriapode

 

16 mars 2011

Ce n'est pas parce que j'ai manqué de temps qu'il ne faut pas les lire

 

Faute de temps, je n'ai pas eu le loisir de recenser avec autant de soin que souhaité quelques-unes de mes lectures récentes, dont se font d'ordinaire écho Le Magazine des Livres et L'Anagnoste. Je m'en voudrais toutefois de ne pas chercher à attirer l'oeil du lecteur sur les quelques ouvrages qui suivent.

Je commencerai par Confusion des peines, premier volet de la trilogie de Julien Blanc, que les Éditions Finitude entreprennent donc de publier. Pour le coup, il faut savoir gré à Guy Darol d'avoir recensé ce livre, non sans justesse et grande sensibilité, dans la nouvelle livraison du Magazine des Livres ; il m'apprend, au passage, que Jean Paulhan lui-même avait encouragé cet écrivain, mort, épuisé, en 1951, à l'âge prématuré de 43 ans. Julien Blanc aura été malmené par une existence à laquelle il demeurait fondamentalement rebelle. C'est peu dire que la chance n'a pas été de son côté. Très vite orphelin, et conservant pour sa mère un amour infini, abandonné dans des orphelinats catholiques où il rencontrera la violence morale des cachots rédempteurs, les incessants abus de pouvoir des autorités ecclésiales ou judiciaires et les affres étouffées de la sexualité, baladé entre quelques rencontres de circonstances et une marraine trop bigote pour ne pas voir dans cette destinée autre chose que la volonté de Dieu, Julien Blanc va développer un caractère imprenable, indisciplinable, rétif à toute idée de réinsertion. Le remarquable, et il ne s'agit pas seulement d'une notation littéraire, est qu'on ne trouvera dans son récit, d'une simplicité troublante tant elle peut en devenir par moment poétique, aucune trace d'aucune plainte, pas la moindre doléance, pas le moindre apitoiement. Il a ce caractère des gens qui font, qui avancent, et qui persistent à lutter, dans le silence de leur conscience et sans aucun souci de démonstration. Le récit n'est pas sans quelque naïveté, mais que sont-elles au regard de la leçon d'abnégation qu'il nous donne - renvoyant à leur statut de divertissante gnognotte nombre d'édifiants récits, autofictionnels ou pas, dont notre époque est friande.

 

Le second livre que j'aimerais, fût-ce brièvement, évoquer, est le nouveau roman (mais s'agit-il d'un roman ?) de Jacques Josse, Cloués au port - aux éditions Quidam. L'histoire, comme souvent chez les grands auteurs, importe au fond assez peu. Il suffira de savoir qu'elle fait entendre la voix d'un "Capitaine" au long cours, ténébreux et taiseux solitaire que tourmentent les morts qu'il enterre et visite, voix qui résonne sans doute aujourd'hui encore au comptoir de Chez Pedro, dans cette petite cité bretonne. Le zinc en question est à proximité immédiate du cimetière : « Père, mère et frère réunis sous une même dalle de granit bleu. C'est tout ce qui perdure de son clan. Et c'est devant ce rectangle minuscule, ce quasi jardin japonais bien à l'abri sous l'if tricentenaire que tous les soirs il palabre, s'énerve, gesticule, offrant sa silhouette d'oiseau agité à ceux du bar. » On prendra plaisir, entre les lignes, à distinguer quelque écho sans doute involontaire à la langue et aux univers de Lionel-Edouard Martin, dont on sait tout le bien que je pense. Jacques Josse donne ici un récit extrêmement attachant, adossé à une langue charnue dont sourd la complexion dense, mais fuyante, des humains ordinaires, et qui témoigne, bellement, de ce qui reste beau et fragile en eux, de ce qui y est à demeure, quoi qu'on en ait, cet intime breuvage de dignité et de petitesse, cet horizon de fardaud et d'espérance. C'est un regard, aussi, sans doute un peu désolé, et impuissant, porté sur ce qui disparaît sous les yeux de l'écrivain, lequel sans doute espère que tout cela ne restera pas sans trace ni mémoire : « Je leur dirai que le lien qui relie les hommes jadis vêtus de peaux de bêtes à ceux qui arborent désormais des costumes trois-pièces est tressé dans une seule et même corde. Apparemment, rien ne bouge. Le clapot des vagues n'a pas varié depuis la nuit des temps. Les aboiements des premiers chiens non plus. Je leur dirai que ceux qui sortent se soulager vite fait contre les pierres en profitent pour mêler leur mal-être au souffle rugueux du vent de mer et aux pluies salées, toniques venues de Glasgow, de Londres ou de Belfast. Sûr que, loquace et banal, j'ânonnerai des trucs usés. Après, j'accepterai, bien obligé, d'être comme eux : frappé de mutisme, attendant que le gravier crisse et que vous, les jeunes, futurs visiteurs, daigner ponctuellement vous déplacer en bord de fosse. »

 

Dans un genre bien différent, mais qui charrie aussi son lot d'émotions et de vérités intimes, je voudrais dire un mot ici de Serge Doubrosky, lequel, à 83 ans, publie donc Un homme de passage. Voilà un livre très singulier, duquel il est difficile de s'échapper, tant cette manière que l'auteur a de revenir sur et de remuer son existence, de chercher à en saisir le moindre instant, le moindre éclat, le moindre grain, ce lien presque épidermique qui le rattache et le noue aux charnières d'une vie qui prend fin, ce récit du désarroi devant le corps qui flanche et cette façon de crier son amertume à devoir quitter la vie, cette manière, donc, ne peut laisser indifférent. Etrangement, la difficulté immédiate à entrer dans les arcanes de ce récit imponctué laisse rapidement place à une logique presque naturelle : celle de l'affection. Le lecteur est acculé à se glisser dans ce texte désarmant, entraîné dans ces espaces laissés vierges où il pourra continuer d'entrevoir les hésitations, les langueurs, les désarrois de Doubrovsky. Je sais quel a été mon privilége, après qu'Isabelle Grell m'a invité à contribuer aux travaux du colloque « Genèses d'autofictions », sujet qui m'est pourtant un peu étranger, la lecture, par Doubrovsky lui-même, desultimes pages de son livre, et de sa vie, devenant dans sa voix une mélopée rauque, essouflée, et, il faut bien le dire, assez déchirante.

 

Mon oeil enfin avait été attiré par deux brefs ouvrages que publie L'Esprit du Temps.

Le premier est le texte d'une conférence que Paul Morand donna, en 1932, à l'occasion du centenaire du Romantisme, et intitulé L'art de mourir. C'est une belle idée que de republier ce texte évidemment assez atypique dans l'oeuve de Morand. D'autant qu'il y déploie, mine de rien, une pensée assez moderne, quoique parfois un peu anthologique. Cela étant, le propos est bien vif, et suggère finalement de retraverser l'histoire du suicide de manière assez plaisante, si tant est que ces deux choses ne soient pas incompatibles. Il faut se remettre dans les conditions de l'époque, qui commence à douter sérieusement de sa "certitude scientifique" et plus encore peut-être du "sens de l'au-delà." Un des intérêts de ce petit livre est de montrer combien nos interrogations sur ces questions sont permanentes, et combien nous ne varions guère dans nos conclusions. "Pris par la folie de vivre vite, est-ce que nous nous soucions" de la mort ?, s'interroge un Paul Morand désolé de constater que "l'art de mourir se perd comme l'art de vivre." Le texte, qui propose une sorte d'histoire de la mort par suicide, est sans doute un peu didactique, mais on n'oubliera pas qu'il s'agit d'une conférence. En tout cas, cela recèle de citations et de bons mots, et cette réflexion très vivace se révèle tout à fait stimulante.

La même Collection propose également une lecture finalement assez édifiante, en tout cas bien curieuse : des écrits de jeunesse de Napoléon Bonaparte ; des écrits "littéraires", s'entend. Il faut bien dire que l'intérêt de la chose tient principalement et presque exclusivement à l'identité de son auteur, : sur un plan plus strictement littéraire, notre jugement fera preuve d'un peu plus de circonspection. En revanche, ces textes sont extrêmement intéressants pour peu qu'on prenne soin d'y chercher témoignage d'une certaine sensibilité, d'une certaine tournure d'esprit, d'un certain imaginaire romantique. Aussi est-il assez étrange, et souvent amusant, de lire sous la plume du futur empereur ces histoires assez mythologiques, très vertueuses, d'où jaillissent certains de ses fantasmes revendiqués, à l'instar de Hakem, ce personnage de « haute stature, d'une éloquence mâle et emportée. » Bref, ces « nouvelles » ne sont certes pas d'un intérêt colossal, mais il est assez instructif de les connaître, et d'y avoir vérifié cette geste chevaleresque après laquelle le jeune Napoléon Bonaparte semblait courir. On lira aussi (surtout ?) la petite préface de Patrick Rambaud, fort bien documentée et tout à fait intéressante, et qui ne manque pas de s'interroger sur le statut réel de ces écrits, quand on sait que son auteur, « très fâché avec l'orthographe », les dictait à des courtisans dont on peut comprendre qu'ils craignaient peut-être son courroux.

 

8 mai 2011

Géraldine Bouvier : le retour (Jean-Pierre Longre)

Article de Jean-Pierre Longre

 

CouvPourceauElle était là dans Et que morts s’ensuivent, elle revient ici, au chevet du narrateur, un octogénaire grabataire qui, à la merci de sa « vipère aux yeux de jade », ne semble se faire d’illusions ni sur cette infirmière « dotée d’un tempérament qui ferait passer l’incendiaire intransigeance de Néron pour une contrariété de mioche privé de chocolatine », ni sur son propre passé de misanthrope sarcastique et invétéré, ni sur le genre humain, ni sur « l’existence profondément débile de son pourceau de fils. »

 

On l’aura compris, Marc Villemain laisse s’épanouir, dans son nouveau livre, l’humour (noir à souhait) et la satire (cynique à volonté). Les pages sur le monde universitaire, par exemple, que « Monsieur Léandre » a visiblement bien connu, sont un bel échantillon de réalisme critique – et la verve acérée du vieillard (enfin, de l’auteur) n’épargne pas non plus la famille, les enfants, l’école, les femmes, les malades, la société en général, disons l’univers dans son ensemble…

 

Il n’est pas innocent que le livre s’ouvre et se ferme sur l’image du cloporte, qui elle-même (pré)figure celle de la mort ; et Géraldine Bouvier, silhouette attirante et obsédante à la fois, n’en finit pas d’allonger son ombre diabolique d’un bout à l’autre du récit.

 

Lire l'article sur le blog de Jean Pierre Longre

 

31 mars 2014

Christian Guay-Poliquin - Le fil des kilomètres

 

 

 

N'allez pas vous figurer quelque copinage ou autre renvoi d'ascenseur : le nom de Christian Guay-Poliquin ne me disait rien jusqu'au jour où j'appris que celui-ci avait évoqué largement un de mes livres (Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire) dans un travail intitulé "Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine" (université du Québec à Montréal), dont j'ai déjà fait état ici. Naturellement, suite à cette publication, je suis entré en contact avec lui, et c'est ainsi que j'ai pu lire Le fil des kilomètres, qui, autant le dire sans plus tarder, m'a littéralement bluffé : paru au mois de novembre dernier aux Éditions La Peuplade (Québec), ce premier roman, d'une étonnante maturité, est tout à fait remarquable.

 

Je mesure mieux, désormais, ce qui avait conduit Christian Guay-Poliquin à entreprendre ce travail universitaire, tant il déploye dans ce roman les thèmes qui le sous-tendaient (le retour, la survie, la solitude) et dont je vois bien qu'ils sont chez lui taraudés par une forme latente, et poétique, de pessimisme. Le prétexte du roman est tout simple - et c'est pourquoi il est bon : une inexplicable panne d'électricité plonge une ville dans le noir, acculant les hommes à réinventer leur vie et à se passer de ce qui jusqu'alors semblait aller de soi (difficile, bien sûr, ne pas songer au Cormac Mc Carthy magistral de La Route, mais Guay-Poliquin suit ici sa propre voie.) L'usine est à l'arrêt ; un homme, ouvrier mécanicien, rentre chez lui ; il vit seul, chichement, ne possède rien, si ce n'est une vieille bagnole, un chat dont il n'a que faire et un frigidaire avec quelques bières. Il n'est pas vieux, mais usé déjà par le travail et la vie dure. Dehors, tout s'est arrêté : nous ne pouvons plus imaginer notre monde sans électricité. Son père habite à des milliers de kilomètres de là, ils n'ont plus guère de relations, presque plus de contact ; mais son père, cette nuit-là, lui téléphone, un appel un peu délirant, peut-être pathologique, on ne sait pas bien. L'homme est envahi par quelque chose qu'il ne mesure pas tout à fait, quelque chose qui, en lui, pèse et soupèse l'existence : il prend sa voiture, il s'en va retrouver son père. L'histoire se déroule presque intégralement sur la route, au fil des kilomètres on comprend que c'est le pays tout entier qui est plongé dans le noir. Une femme, puis un autre homme, feront irruption, mais sans que cela suffise à apaiser l'obsession de cet homme à retrouver son père, ni à modifier en quoi que ce soit sa sensation dévorante, toute-puissante, de solitude.

 

C'est un roman envoûtant, composé avec beaucoup de maîtrise, et il n'est pas facile de le lâcher - même si sa chute, celle-ci ou une autre, ne saurait vraiment surprendre. Pourtant Christian Guay-Poliquin n'use qu'avec la plus grande parcimonie des petites ficelles du suspens. Il prend son temps (la route est longue), montre la grisaille, le début de chaos dans lequel autour de lui tout finit par sombrer, s'attache à tout ce qui se trouble en l'homme qui bascule, l'homme acculé à arpenter ses propres labyrinthes. Il y a dans ce texte quelque chose qui rappelle le nature writing américain, avec ce lyrisme aux aguêts sous la sécheresse, cet arrière-plan mythique. Les images sont belles, marquantes, acérées, souvent originales. La tonalité est presque aussi obsédante que la quête du personnage, quelque chose d'ailleurs n'est pas loin de faire songer à une transe. On frôle le road movie. Mais on ne fait que le frôler, car c'est bien mieux que cela : c'est de la littérature.

 

Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres - Éditions La Peuplade
Le livre est paru en France, chez Phebus

7 avril 2014

Christophe - Intime au théâtre Antoine

 

Ma femme me faisait récemment remarquer que je paraissais enclin, au fil des ans, à des formes de minimalisme que j'aurais volontiers, jusqu'à présent, plutôt négligées, voire rejetées. J'ai naturellement pris avec force humour cette très affectueuse observation relative à ce qui m'arrive et qui, en effet, est assez inexorable (à savoir, que, oui, je vieillis – un peu...). Puis j'ai volontiers reconnu que, tombant jusqu'alors et plutôt facilement dans les pièges du symphonisme le plus tonitruant, j'avais, ces derniers temps, fini par en rabattre un peu. Il n'y pas si longtemps, je suis d'ailleurs allé applaudir Vincent Delerm, chose qui, il y a quelques années à peine, m'eût probablement conduit à me planquer dans une grotte pour ne plus en sortir (et puis finalement, bien sûr, ce fut très bien, et même mieux que cela.)

 

Avec Christophe, c'est encore autre chose : là, j'ai clairement franchi un palier. De l'accusation de bobo, voilà que j'encoure désormais celle de ringard (tendance rococo). Car Christophe, pour ceux de ma génération, ce n'était tout au plus qu'Aline (ce truc vieux comme le monde dont se servaient quelques grisonnants à tempes lustrées pour, les soirs de 14 juillet, taquiner la jeunesse — et les jeunettes.) Mais il faut être juste : le problème n'était pas Aline. Le problème, c'était la forme que prenait l'engouement suscité par Aline, on n’en pouvait plus, d'elle, elle était ici, elle était là, elle était partout, et toujours cette façon un peu allumeuse de nous ramener du côté des surprise-parties. Non, Aline n'y est pour rien, la pauvre, Aline est belle, toutes les chansons d’ailleurs le sont, ou toutes peuvent l'être : ce n'est, le plus souvent, qu'une question d'implication et d'interprétation. Et puis Christophe a changé : lui aussi, c'est heureux, a vieilli. On a fini par comprendre que le faiseur de tubes n'en était pas un, qu'il valait bien mieux que cela. Du reste, je ne connais pas d'autres exemples de blondinet à midinettes qui ait, de son vivant, fini par devenir un artiste culte, une de nos grandes figures parallèles.

 

C'est peu dire, donc, qu’on ne va plus écouter Christophe de la même manière. Naguère, on y allait avec l'envie de donner un peu de corps à ces airs qui nous taraudaient l'oreille (Aline, justement, mais aussi Les marionnettes, Les mots bleus, Le paradis perdu, Petite fille du soleil, La dolce vita, autant de chansons que Christophe a radicalement revisitées, épurées, leur trame harmonique ne tenant plus guère qu'à cette manière si particulière qu'il a de les chanter, de les ralentir, de les sussurer en dehors du temps - je pense parfois, en l'écoutant, en écoutant le Christophe d'aujourd'hui, aux figures molles d'un Salvador Dali.) Bref, dorénavant, on va le voir parce que l'histoire a montré un autre personnage, un être à part, fragile, décalé, d'une grande liberté d'attitude, évoluant dans des univers qui n'appartiennent guère qu'à lui, nébuleux, en partie inaccessibles - d'où, sans doute, et au-delà de leur relation personnelle, le lien avec Bashung. Tout, visuellement, est déjà inscrit : dans un décor qui pourrait faire penser à celui d'une discothèque des années 80 autant qu'à une scène de jazz d'avant-garde, Christophe, verres teintés, bas du jean's enfoncé dans les santiags, tignasse de chanteur de glam-rock suédois et veste de représentant de commerce, lève son verre de whisky et trinque à la santé du public - on l'imagine bien, tiens, poser sa voix sur tel ou tel vers de Houellebecq : ce faisant, je n'ai pas le moindre doute quant à la leçon d'esthétique qu'il donnerait à un Jean-Louis Aubert. Ses gestes, comme son débit, sont secs, brisés, hachés, intempestifs - son petit côté Françoise Sagan. Il ressemble autant à un pilier de comptoir de nos dancings d'antan qu'à un de ces vieux bluesmen qui écument les routes. Un côté roots, c'est ça ; mais tout en douceur et sentiments. Car c'est un sentimental, Christophe, ça oui, pas collectionneur pour rien. Il parle de lui, souvent, dans ses chansons, dans ce qu'il dit entre ses chansons, mais c'est toujours avec une espèce d'ironie fatiguée, mélange d'orgueil et de dépréciation de soi, d'àquoibonisme et d'humour potache. On sent chez lui quelque chose qui a toujours trait à la maladresse, et c'est cette fragilité, dont certainement il est le premier conscient, qui lui fait chanter si bien ces ritournelles que tant d'autres gâcheraient à trop vouloir en tirer le suint. Christophe n'est pas un instrumentiste (même s'il touche à tout : piano, synthés, guitare, harmonica...), c'est un artiste. Autrement dit et d'abord, une personnalité sensible au timbre et à la sonorité des choses, et d'abord à celles qu'il porte en lui, qui le tirent vers une espèce de bonheur gris ; c'est de là qu'il tire le caractère atmosphérique, presque psychédélique par moments, qui prédomine aujourd'hui dans sa musique.

 

 

Je ne crois pas que l'on puisse dire de Christophe qu'il est un nostalgique : pour l'être, il faut avoir enterré le passé. Or il paraît tout vivre au présent, ce qui fut hier ne lui semblant pas moins actuel - il parle d'ailleurs du blues des années trente comme de quelque chose qui lui est extrêmement contemporain. Et comme il n'a pas d'oeillères, comme il sait qu'être un homme de goût consiste à s'ouvrir à tous les goûts, les ambiances en lui s'empilent et se chevauchent ; il procède par collages et lignes directrices - lignes rouges même, lignes d'obsession, si bien que la transe n'est jamais bien loin : ce ne sont jamais que diverses manières d'aller puiser et dire les mêmes choses. Ambiance synthétiseur, réverbérations et lumières roses ; ambiance guitare électrique années 60 (sur laquelle il donne une interprétation de La non-demande en mariage - Brassens - qui cesse d'être déroutante dès lors qu'on perçoit combien elle lui est propre) ; ambiance piano enfin, bien sûr, où il me semble trouver son équilibre le plus touchant, son entière harmonie ; où il montre que c'est précisément sa fragilité qui lui donne toute sa puissance.

 

La terre a donc penché, ce soir au théâtre Antoine - dommage, soit dit en passant, que les lumières aient été sitôt rallumées, que les spectateurs eux-mêmes, la musique se dispersant comme par volutes, aient considéré que c'était fini puisque Christophe n'était plus là, abandonnant la scène aux synthétiseurs et la laissant dans une ambiance de fin du monde. Enfin, rien de grave, puisque le dernier des Bevilacqua l'a annoncé hier soir : en janvier 2015, chez Capitol, paraîtront quinze nouvelles chansons - ce sera une chouette manière de lever le coude et de trinquer à ses soixante-dix ans. 

 

12 juin 2014

À l'honneur de la revue CHIENDENTS

 

 

CHIENDENTS, une très jolie revue (reliée « à la chinoise »), me fait l'honneur de son 49è numéro, titré L'éloignement du monde.

 

En plus d'un long entretien avec Stéphane Beau, que je remercie très vivement d'avoir eu l'idée et l'envie de ce numéro, Vincent Monadé (président du Centre National du Livre), Jean-Claude Lalumière et Bertrand Redonnet, tous deux écrivains, m'ont fait l'amitié de se livrer à cet exercice toujours difficile, et parfois douloureux, du panégyrique... C'est peu dire que leur témoignage me va droit au coeur.

 

Publié sous le pavillon des éditions du Petit Véhicule, celles ou ceux qui éprouveraient de la curiosité peuvent le commander directement en ligne (7€), ou en téléchargeant ce bulletin_de_commande.

 

Les Éditions du Petit Véhicule

4 janvier 2008

Une bonne année ? Une année moins mauvaise

 

 

Plusieurs lecteurs me présentent aimablement leurs voeux pour l'année qui commence. Tous me font part de leur souhait qu'elle soit une année plus faste pour les arts et la culture, pour la justice, pour les pauvres et les immigrés, pour le devenir de la France, du monde, et de la France dans le monde, une année qui, je cite l'un d'entre eux, verrait se réaliser « un certain redressement de l'esprit ». Las ! chers lecteurs, de tout cela - des chimères au fond, des voeux pieux - il faut sans tarder faire le deuil. Car le mouvement d'abêtissement vulgaire et général auquel nous assistons depuis un certain nombre d'années (mais depuis quand exactement ? jusqu'où devons-nous, pouvons-nous, faire remonter notre agacement très réactionnaire ?) n'est pas encore arrivé à son terme, loin s'en faut. Ledit redressement, s'il doit se produire, constituera une révolution lente, une mutation sourde, une trajectoire davantage qu'un acte ou un événement.

 

Que les fruits de mai 68 n'aient pas toujours été les meilleurs, que cette révolte un peu protéiforme ait accouché d'excès ou de concepts discutables, nul ne le conteste plus, pas même les meilleurs des soixante-huitards. N'empêche, on se prend à rêver d'un mai 2008 - qui aurait comme avantage collatéral de nous épargner le marketing éditorial qui s'annonce en coulisses, au prétexte de la quarantaine atteinte. A l'époque, le mouvement serait né d'une libidineuse histoire de dortoirs, filles et garçons rêvant d'amours moins platoniques ; quarante ans plus tard, le mouvement pourrait (aurait pu) naître de fumeurs indociles, allergiques à une société qui, au nom de l'hystérie hygiéniste et du vivre-ensemble, multiplie les interdits et les bannissements ; ou de ces gueux modernes, dépossédés de leurs papiers et plus encore de tout le reste, qui tentent, vaille que vaille, de nous alerter sur les reniements au pays des droits de l'homme, et subsidiairement sur leurs conditions de vie en prison ou dans les centres de rétention ; ou d'une gauche qui se serait enfin décidée à ne plus s'aveugler sur les vertus supposées naturelles du peuple ; ou de parents et de professeurs las de voir leurs bambins sapés de marques et ne rêvant que de business - show ou pas ; ou, pourquoi pas, de médias que leur propre fascination pour l'enveloppe dégoulinante des jours  aurait fini par écœurer ; ou de vieillards blessés de voir la jeunesse investie de toutes les promesses, quand eux-mêmes se trouvent chargés de nos tares et de nos retards. Rien à attendre en revanche de nos bobos,  ces gentils qui ne pensent qu'à conserver le monde en l'état tout en se donnant l'impression de le rajeunir. Je songe ici à J.G. Ballard, Millenium People, à cette révolte de la bourgeoisie contre elle-même, que contribua à fomenter un problème de ramassage des ordures. C'est plus profond qu'il y paraît. Et allez savoir jusqu'à quel point cela est visionnaire.

 

Les choses ne sont pas destinées à rester immuables. Les « ruptures » se feront, se font déjà, derrière nous, dans cette part de l'histoire humaine qui demeurera toujours invisible aux caméras, aux éditorialistes comme à la doxa. Elles se décident déjà, dans les soubresauts de la nature bien sûr, mais aussi dans une certaine frénésie capitaliste qui, comme on put le dire de la technique, obéit d'avantage à un processus lancé à toute vitesse qu'au projet d'une collectivité d'individus. C'est à tout cela que les sociétés tentent vainement de s'adapter : nulle "renaissance", pour citer l'allusion pompeuse, et trompeuse, que fit récemment Nicolas Sarkozy à ce beau mot, n'est programmée : notre mort seule l'est, mais c'est une mort lente, brouillonne, qui suit son bonhomme de chemin, c'est notre mort comme réceptacle dynamique d'une culture en mouvement - c'est-à-dire pleinement consciente de ne pouvoir innover qu'en ayant eu préalablement quelque chose à conserver. Au lieu de quoi, nous devrons nous farcir, cette année encore, l'arrivisme post-moderne de la Belle et la Bête, du président et de sa première dame disneyworldisée, le triomphe du cinéma petit-bourgeois, des arts plastiques scatologiques, du spontanéisme pictural, de la variété bien-pensante, de la littérature égotiste, le triomphe enfin de cette démocratie devenue académie de stars.

 

Chacun ses repères. Chacun, selon son histoire, sa culture, sa famille, son tempérament, ses failles, trouvera dans telle ou telle actualité le levain de son attitude et de sa pensée. Tout critère est recevable, aucun n'est illégitime. Et il en est tant. Il faut choisir, donc, aussi arbitraire que cela fût. Aussi, lorsqu'un président de la République, qui occupe et sature un espace public d'une manière jusqu'alors inédite en France, au point de faire de l'indécence une valeur moderne et de l'hypocrisie une vertu contemporaine, peut se payer le luxe de louer la « réserve » et la « discrétion » d'un de nos plus grands écrivains, Julien Gracq, disparu la veille, sans soulever le moindre éclat, alors c'est que notre société n'a jamais été aussi mûre pour le charlatanisme.

 

Certains jours (mais ils sont de moins en moins rares), il apparaît que c'est dans le silence du retrait que se fomente la rébellion la plus intense, celle dont les coups déstabiliseront avec le plus d'ardeur le fonctionnement d'une société qui se vante de vouloir être participative mais qui, au fond d'elle-même, n'aspire qu'à la conformité plastique, qu'à un ordre qui finira, n'en doutons pas, par rendre l'air irrespirable - sans que les fumeurs y soient pour grand-chose.

 

À tous, donc, je souhaite une moins mauvaise année...

 

7 juin 2009

Whitesnake au Casino de Paris

David Coverdale

 

 

 

C'était jeudi soir, au Casino de Paris. Quand on est gamin ou quasi et qu'on découvre le hard, on sait d'instinct que ce groupe-là, Whitesnake, et que ce type-là, David Coverdale, appartiennent déjà à une certaine légende. On le sait sans même rien savoir ou si peu de l'histoire de cette musique, on le sait parce qu'on a entendu cette voix et qu'on a posé sur sa platine Fool for you loving, Lonely days lonely nights, Walking in the shadows of the blues ou Ain't no love in the heart of the city. On le sait parce qu'on sent que cette énergie a une histoire et que cette histoire dépasse amplement celle du rock, et qu'elle en dit plus long qu'elle ne le croit elle-même, peut-être, sur une certaine manière d'être d'un temps et d'y exister. Les bons vieux hardos qui ont garé ce soir leur moto ou leur vieille Renault sur le trottoir en attestent, avec leur bedaine, leurs rose tatoos sur l'épaule et leur gueule un peu cabossée, leur tee-shirt de Led Zeppelin et leurs rides d'anciens jeunes gens devenus pères. Les vieux rockers, ceux qui ont fait du rock la toile de fond plus ou moins secrète de leur vie, quelle qu'elle ait été, ont toujours quelque de chose de rieur et d'enfantin, pour peu qu'ils se retrouvent entre eux autour d'une bonne bière, et de leur musique.

 

Et puis il y a Coverdale. Cette voix qui contribua ô combien au succès des premiers albums de Deep Purple, au tout début des années 70, rauque, joueuse, nouée autour des vieilles chaleurs généreuses du blues et de la soul. Cette allure à mi-chemin entre Alice Cooper et les cabotinages sexy d'un Mick Jagger. Coverdale qui donne ici tout son corps à la scène, la traverse d'un bout à l'autre, emplit chaque seconde de ses clins d'oeils, de ses interpellations, de ses sourires entendus, Coverdale qu'on dirait heureux comme un gosse de pouvoir éprouver un tel plaisir, ce soir encore, le bonheur de se dire que c'est encore possible, à soixante ans ou presque.

 

On pourrait dire qu'il s'agit du show de vieux professionnels rôdés aux roueries du spectacle : rien ne serait plus faux. Il y a place ici pour l'improvisation, pour le jeu et l'aléa, pour la sueur et les mauvaises odeurs, pour tout ce qui fait que le rock conserve cette fraîcheur caractéristique, ce quelque chose d'éternellement adolescent dont le rock ne peut se défaire et qui fait qu'on y était, nous aussi, ce soir. Till the day I die...

 

4 février 2013

Anna de Sandre - Un régal d'herbes mouillées

 

 

Je suis si peu et si mauvais lecteur de poésie que j'en viens souvent à douter de ce que j'éprouve en en lisant - et pourtant j'en lis, et n'aime rien tant, un peu scolairement sans doute, qu'ouvrir au hasard des oeuvres de Baudelaire, Rimbaud ou Musset. A bien des égards, lorsque je lis de la poésie, je suis victime de ma pensée, de ma pensée raisonnante : "qu'est-ce que ça veut dire ?" Exactement le genre de question à ne pas se poser, je le sais bien, et c'est même une des premières choses que l'on transmet aux enfants confrontés à un poème ; en même temps, j'ai du mal à adhérer complètement au discours inverse, lequel invite donc à lâcher prise, à se laisser emporter par le flot des images et des sons, comme si lire de la poésie nous astreignait à abdiquer notre raison. Aussi évolué-je dans cet entre-deux dont je perçois toute la fragilité et le déséquilibre, et qui me conduit donc à lire d'abord en ressentant, puis à relire immédiatement en raisonnant.

 

Et je dois bien dire que ce joli recueil d'Anna de Sandre ne m'aura guère aidé à résoudre ce conflit... Car il y a dans sa manière d'écrire ce qui ressemble parfois, non tant à des poèmes, qu'à des sortes de vignettes, vignettes de petits mondes clos et condensés, quelque chose qui a trait à une sensation immédiate, imposante, presque souveraine, mais qui n'est pas non plus exempte de considérations plus fermes, plus affirmées, moins spontanément acquises, justement, à la sensation. C'est là tout le bénéfice d'une poésie qui ne cherche pas à se faire l'écho d'une introuvable intériorité, sensible qu'elle est au contraire à ce qui vient frapper du dehors - un objet quotidien ou dérisoire, un animal, un geste ou un mouvement du corps, tout ce qui fait l'ordinaire du regard. Anna de Sandre a une façon, sinon d'écrire, du moins de ressentir, qui, mieux que faire alterner douceur et colère, semble les joindre plutôt, les faire concomittantes ; comme si l'une ne pouvait aller sans l'autre, comme si douceur et rage ne pouvaient finalement que s'attiser, se nourrir mutuellement dans un lointain écho. Qu'il ne soit pas de ressentis ou de sentiments parfaitement purs, c'est là chose entendue ; le beau, auquel Anna de Sandre accède, est de savoir, non seulement le dire, mais le faire dire à l'ordre des mots.
 

J'ouvre une page au hasard :

      Les poings serrés sur
      une serpillère espagnole
      tu nettoieras
      la saleté des jours.

 

Ou ici :

 

      Puis fatigués et vides d'avoir arpenté
      ce lopin qui au premier abord
      ne nous servait à rien
      nous nous affalerons au pied d'arbres creux
      et passerons pour des sages assis
      alors que nous aurons claqué
      le montant du silence
      c'est dans cette posture
      que nous accueillerons les nouveaux venus
      caillasses imbéciles comme nos exploits
      et qu'avec leur aval et le bras tendu
      nous entrerons dans la légende.

 

C'est, dans ma perception du moins, un authentique talent que de savoir, l'air de rien, dans une forme délibérément très brève, donc factuellement assez légère, renvoyer à autant de gravité. Car le caractère très vif de son trait ne dissimule jamais rien de ce qui, en sous-main, semble constamment travaillé par le drame ou l'instinct du drame.

 

Ce qui est également assez fascinant dans la poésie d'Anna de Sandre, c'est la difficulté que l'on pourrait avoir, si l'on en ignorait tout, et à quelques vocables ou références près, à la situer dans un temps. De la même manière qu'elle ne peut témoigner de sentiments autres que mêlés, son lexique, ses images et son phrasé font coïncider un parler par moments presque paysan, tirant vers l'argotique à d'autres, mais travaillé par l'éclat tranchant d'une certaine modernité. L'intuition originelle nous renvoie souvent à la terre, mais, au fond, davantage à ses atmosphères qu'à ses parlers ; elle nous renvoie à un temps de labeur domestique, de travail manuel, de nature brute, mais il y a toujours, dans le ton, dans ce quelque chose de viril où elle maintient l'affectation en tenaille, une sérénité de regard et de trait qui arrachent sa poésie à toute tentation de la nostalgie ou du lamento. Où l'on retrouve cette sensation permanente de douceur et de rage.

 

         Après sa mort
         on sort
         des jupes fanées
         de la grand-mère
         quelques pièces d'or

         il a fallu découdre l'aumônière
         de percale tachée

         de la sueur de ses doigts
         et dans laquelle elles pesaient le poids
         d'un lapereau stupide étranglé
         devant la porte ouverte d'un clapier

 

De cet enchâssement finalement assez intempestif provient sans doute cette impression de (relative) atemporalité - même si, bien sûr, on pourra juger le procédé assez moderne, au sens où il déjoue la tentation de la pureté, où il se plaît à la mosaïque. Ce qui achève de donner à ce recueil une grâce très tenue, une espèce de dignité étrange où la vigueur, et parfois la rugosité du trait, font d'autant plus impression qu'on y perçoit quelque chose de profondément authentique, et d'étonnamment doux.

 

Anna de Sandre, Un régal d'herbes mouillées
Les Carnets du Dessert de Lune

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