Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre / Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes - Editions de l'Encyclopédie des Nuisances

 

Requiem du Terrien

Baudouin de Bodinat

Admettons que le regret exagère la saveur des tomates d'alors, encore fallait-il qu'elles en aient quelque peu ; qui se souviendra, plus tard, s'il reste des habitants, de celles d'aujourd'hui ?

Baudouin de Bodinat

Lorsque nous lisons un livre de réflexions, de pensées, de contemplations - un livre d'esprit -, bien souvent l'on peut, avec plus ou moins de netteté ou de facilité, entre les lignes, en déceler la petite musique, la mécanique profonde ; pressentir la trajectoire qui conduisit son auteur à donner à ses pensées cette forme-ci, cette organisation-là, et non telles autres. Ici, dans cet ouvrage assez époustouflant, ce qui, d'emblée, m'a frappé, c'est le sentiment d'évidence. C'est là une impression très forte, massive, torrentielle. L'auteur nous parle, nous rend témoins de ce qu'il pense, de ce qui le fait penser ainsi, de ce qui se produit en lui pour que cela pense ainsi. N'était une parfaite et exemplaire précision, l'on pourrait croire à une longue (et sublime) improvisation, se vivre nous-mêmes comme les spectateurs d'une pensée qui, quoique éminemment savante et littéraire, jouirait de ce luxe qui consiste à savoir laisser libre cours. C'est d'autant plus remarquable, pour ne pas dire exceptionnel, que ce livre, La Vie sur Terre, chant du crépuscule ou requiem d'un Terrien dévasté par l'épopée moderne, est arc-bouté à l'amour de la langue, chose devenue plutôt inhabituelle en ces contrées réflexives. 

Je ne dirai probablement pas grand-chose de très important sur ce livre qui, lui, l'est incontestablement. Livre à coté duquel je suis donc passé pendant près de quinze ans, puisque le premier tome parut en 1996, la présente édition y ajoutant un second tome, paru en 1999, ainsi que deux notes additionnelles, qui datent probablement de 2008. A ma décharge, il est vrai que cet ouvrage sans guère d'équivalent demeure encore très confidentiel ; et il a tout, en effet, de ces textes que l'on se refile sous le manteau, auquel on accède par hasard, ouï-dire ou aléa. Je saurai moins dire encore, et sans doute cela participe-t-il de ma fascination, si Baudouin de Bodinat a tort ou raison. Il est d'ailleurs singulier d'aller au bout d'un tel ouvrage sans savoir soi-même que penser, sans éprouver soi-même un début de petite certitude, tout juste quelque écho rendu à ses convictions. Mon avis fluctue comme fluctue ma capacité, devrais-je dire plutôt mon appétence, à prendre partie en politique ou à professer sur tel ou tel fait une opinion qui fût suffisamment nette pour que je puisse, non seulement m'en prévaloir, mais m'y tenir. Je ne sais pas, autrement dit, si Baudouin de Bodinat a raison de ne plus pouvoir regarder le genre humain que comme ce "bétail mâchonnant les granulés qu'on lui prépare", s'il ne cède pas à la voluptueuse mais sourde beauté de l'élégie en pleurant les mondes qu'il nous a fallu nier et tuer pour parfaire cette "société totale (qui) ne laisse aucune issue" ; pas plus que je ne sais si l'on peut, à sa suite, regarder la Terre et se dire "qu'il est devenu impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d'un paranoïaque" ; ou que je ne peux moi-même être parfaitement certain de ce qui se passe - ce qui se passe : "ce crépuscule où le monde historique s'achève confusément sans aucun témoin pour en faire le commentaire au micro." Que Baudouin de Bodinat pense bien, et bellement, avec puissance et profondeur, cela, nul ne pourra décemment le contester ; qu'il pense juste, je n'en sais rien. Aussi conservé-je d'abord de ce livre l'impression d'une pensée incroyablement active, mobile, pensée à laquelle la lassitude de l'auteur, qui est d'abord lassitude de ce monde-ci, apporte un heureux contraste de mélancolie rageuse et poétique. 

Je me demande, justement, si, ce que j'aime, ce n'est pas aussi que ce livre vienne flatter quelques-unes de ces vertus réactionnaires dont il est sans doute presque naturel, humain, qu'elle viennent à se déposer en quiconque - dans des proportions et à des degrès divers, sans doute, mais suivant un principe que chacun, je crois, pourrait à moindres frais reconnaître. Réactionnaire ne signifiant pas ici ce qu'un esprit par trop politisé (et non politique) entendrait par là - l'étiquette de l'infâmie, la fixette obscurantiste, le sceau de la bêtise bornée : réactionnaire, donc, renvoyant plutôt de l'esprit humain sa part de lumière voilée, désolée, enténébrée - d'ailleurs, comment le nier : "le monde s'assombrit." Le réactionnaire craint ou abhorre le changement ; pas celui qui démissionne du présent : "Je ne parle pas de ce que les choses ont changé, mais de ce qu'elles ont disparu ; de ce que la raison marchande a détruit entièrement notre monde pour s'installer à sa place. Je ne regrette pas le passé. Non seulement que ce soit vain, mais que c'était aimable à lui d'être un passé ; de laisser ainsi le temps ouvert devant nous et d'offrir à notre curiosité, nos réflexions et nos rêveries, de nobles ruines rencontrées au hasard d'une promenade, tant de belles maisons, de beaux meubles, de Mémoires, d'Historiettes, de méditations, de Vies des hommes illlustres, etc. Je ne regrette pas le passé, c'est ce présent que je trouve regrettable, qui n'aura été que le misérable antécédent des jours synthétiques où nous serons bientôt pour n'en plus sortir." Je vois bien ce qu'à La Vie sur Terre, pourraient objecter le prométhéen, le chef d'entreprise, l'idéologue, le progressiste ou le croyant ; quelque chose que l'on pourrait résumer ainsi : à quoi bon dérouler ces horreurs ? à quoi bon consacrer tant de pages, éventuellement d'intelligence et de lyrisme, à nous dire que l'ancien monde est mort et que le nouveau se meurt ? à quoi bon précher la désespérance ? souffler sur une flamme éteinte ? à quoi bon nous humilier, nous autres qui nous débattons, comme nous le pouvons, avec ce que nous sommes, et sourire au prétexte que "nous reniflons les combustions d'un monde parti en fumées et nous croyons penser." C'est que, cette fois, il n'y a pas de solution. Pour Baudouin de Bodinat, ce que nous vivons n'est pas de l'ordre de la conjoncture - de la réforme gouvernementale ou de la promesse de nouveaux changements. Il n'y aura pas, il n'y aura plus, de temps nouveaux : il y aura ce qui doit advenir, c'est-à-dire ce qui est déjà là, à l'aboutissement de quoi nous travaillons. Quelque chose de superbement spenglerien taraude La Vie sur Terre, mais ce n'est pas tant l'Occident dont il serait ici question que de la métaphysique et de la société des hommes dans leur ensemble, achevant de donner à ce livre un tour plus ou moins cosmologique, exhaussant peu à peu ce qui pourrait ressembler à une doctrine fondamentale de notre nature. 

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Le moins que l'on puisse dire, donc,  est que La Vie sur Terre n'est pas un nouveau Que faire ? Sans doute parce qu'il y aurait, désormais, trop à faire. Et je trouve, en vérité, assez bienvenu, que l'on vienne simplement nous dépeindre, nous montrer, nous aider à nous voir nous-mêmes, nous autres qui aimons tant nous extasier devant le miroir de notre génie, à mettre de la perspective, du champ, de l'horizon derrière le plat profil que nous présentons, sans chercher à nous faire croire à l'espérance, regrettant simplement que nous ne sachions pas contourner "ces rues de l'Age de masse en mouvement" et admettre que "la domination produit les hommes dont elle a besoin, c'est-à-dire qui aient besoin d'elle." Nous traversons les siècles en nous échinant à les maîtriser, à leur donner les contours que nous espérons, à tirer de la nature le plus grand profit en croisant les doigts pour le lendemain, et c'est peut-être bien pourquoi on rêverait de le faire lire, ce livre, à nos dirigeants et aspirants politiques : dans l'ordinaire frénésie du temps électoral, "dans le volume sonore général de ces jours si collectifs", on rêverait qu'ils soient sensibles à ce qu'une pensée humaine peut fomenter de plus profondément, viscéralement, passionnément désespérant - puisque s'y profile un avenir d'autant plus impossible que ce sont les hommes mêmes qui l'ont ainsi voulu. Même s'il est vrai que, pour désespérer du lendemain, encore eût-il fallu que nous sussions conserver la faculté de nous y projeter : "sans doute l'avenir est-il une dimension du temps qui nous est complètement sortie de l'esprit : il ne s'étend pas plus loin que les actualités télévisées du lendemain soir et nous attendons qu'on nous en montre les images."

On pense, en lisant La Vie sur Terre, à bien des choses. On se sent, d'abord, montré du doigt. Car même le plus méritant d'entre nous, le plus sensible à la marche des millénaires, le plus résolu à s'extraire de la "raison marchande", ne peut pas, à un moment donné, ne pas se reconnaître dans ce portrait infiniment sombre et défaitiste d'un monde qui a jeté son dévolu sur les promesses du confort matériel et moral au prix, donc, peut-être, de son âme : "Le progrès industriel a confisqué aux hommes le monde sensible et la société du genre humain. Et qu'avons-nous reçu en échange ? Des lanternes magiques animées à distance, de petites autos à conduire soi-même en tournant le volant, des croquettes de poisson faciles à manger, des vêtements doux et confortables avec des élastiques." Mais qu'y pouvons-nous, nous autres individus ? Peut-on décemment reprocher à quiconque de ne pouvoir, seul, porter, assumer, l'histoire des hommes ? Peut-on, sauf à nous ériger en quasi divinités, négliger ce qui nous constitue aussi comme humains : la faiblesse, la fatigue, l'indétermination ? Oui, nous sommes soumis à "l'autoritarisme du changement qui s'étonne de nous voir encore attachés à la nouveauté qu'il recommandait hier" ; oui, "on ne s'accomode de ce que ce présent factice et empoisonné nous offre qu'à la condition d'oublier les agréments auxquels nous goûtions le plus naturellement par le passé" ; et il est vrai aussi que "si nous nous souvenions de ce que nous sommes, notre vaste passé plein d'aventures et l'imprévu que c'est d'être dans l'univers, ces belles fins de journées aux lumières glorieuses nous pousseraient à des actes de désespoir ; soit à nous réunir en d'intraitables conspirations. Mais rien, nous baissons le regard et chacun rentre chez soi." Pourtant, l'intention de Baudouin de Bodinat n'est certainement pas de stigmatiser ce qui en nous est condamné à demeurer veule, inepte ou complaisant : là aussi repose notre part d'humanité. C'est en quoi le propos de Bodinat est touchant : c'est qu'au fond sa rage n'atteint personne en particulier, elle n'est que la rage, triste, dépitée, d'un témoin qui n'a pas plus que nous la musculature de Sisyphe ou l'omnipotence de Zeus. Il persiste, pourtant, à nous observer ; à traquer dans notre existence et dans notre quotidien ce qui, à l'ultime seconde, pourrait encore le porter à modifier son jugement. Le terrible est que cela n'aboutit jamais, que tout au contraire vient le conforter, que rien, semble-t-il, et sûrement pas en nous, ne soit plus apte à nous sauver. Il faut donc se résigner à vivre dans "un monde où il faut construire des toilettes publiques sur les pentes de l'Everest à cause de l'affluence des promeneurs, qui peuvent là comme ailleurs utiliser leur portatif grâce aux réseaux de satellites déployés en orbite basse : "il fait très beau, la vue est superbe !" ; observer avec lui "que les six milliards qu'on est à piétiner ce globe en sont réduits à fouiller partout pour trouver à se sustenter sur-le-champ, comme des affamés à la recherche de racines ou de n'importe quoi et bientôt toute la suite des siècles futurs est mangée et dans l'affolement les Etats en viennent à se disputer à l'arme lourde les derniers gisements de temps fossile, les quelques décennies avariées qui restent" ; à déplorer le temps où "dans la pénombre fraîche du vestibule et les reflets d'eau calme de sa bibliothèque vitrée d'autres mains ouvriraient à leur tour ce volume annoté au crayon dans l'autre siècle ; tel était, dans la vie profonde de l'oubli, l'aimable commerce des morts avec les vivants ; et notre existence touchait par là à une manière d'éternité."

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Keun Chul

Livre de déploration, donc. Ce qui, convenons-en, est assez vain. Car "maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Eskimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2", qu'y pouvons-nous ? Mais c'est, précisément, ce caractère vain qui donne à cette prose splendide, à cette pensée souillée au contact du monde, sa beauté presque créatrice. Car vain ne signifie pas que les choses, les mots, soient sans effet. Le fonctionnalisme du temps nous a habitués à ne rien faire, à ne rien écrire, qui n'ait sa projection dans le réel, qui ne conduise à une certaine modification, même infime, du réel. Quitte à lui faire courir le risque de l'incessant mouvement, de la perpétuelle agitation, et alors nous ne sommes plus bien sûrs de ce que nous avons sous les yeux. Sans doute avons-nous nous-mêmes, par désir de faire et d'avoir, interdit qu'on ne puisse plus désormais fixer le réel, témoigner de lui, et "ce nervosisme augmente et contamine l'ambiance sociale d'une complète indifférence quant à la circonstance où se trouve l'humanité." A vouloir à tout prix vivre dans un monde un, régenter les choses de manière à ce qu'elles lui offrent tout ce dont il a le caprice, l'homme a sans doute éteint "tout ce qui faisait aimer cette vie pour ce qu'elle était périssable", et s'est condamné à "la claustrophobie de la société intégrale" dont même l'évasion touristique est devenue un leurre : "et roulerait-on des heures et des jours par des routes ensuite de plus en plus étroites et cahoteuses, ce serait toujours pour arriver en fin de compte chez des téléspectateurs assis à regarder Amour, gloire et beauté en traduction automatique dans leur idiome."

De tout cela, conscient ou pas, l'homme de la rue est malade, ou fatigué. Baudouin de Bodinat s'étonne, s'alarme, de constater sur les figures et dans les comportements humains autour de lui autant d'"altérations de la conduite" de "bizarreries", de "courtes aberrations", d' "appauvrissement du vocabulaire", d' "anomalies syntaxiques et sémantiques", "un je ne sais quoi d'indigence dans le tour que prend la conversation enfermée dans un cercle de notions de plus en plus restreintes", de "rabâchages à chaque fois très convaincus", d' "irritabilités subites, sans raison apparente, peut-être endogène", de "discrètes manies", de "bafouillements" de "susceptibilités vraiment inouïes", de "soupçons compliqués", d "euphories manifestement irréalistes suivies d'abattement" ou d' "indignations morales fatigantes." Ce sont là les maladies du temps, sans doute, mais plus encore les maladies du temps industriel et marchand, "de cette époque qui trouve normal de disposer d'un réacteur nucléaire pour se raser le matin et faire le café ; qui n'imagine pas d'inconvénient à ce qu'on ravage l'univers de fond en comble afin de lui procurer du salami sous blister, de l'antitranspirant et des chemises infroissables ; qui ne s'étonne pas qu'on lui ajoute des rires enregistrés dans sa radiovision, qu'on défriche au bulldozer les derniers restes équatoriaux pour lui fabriquer des meubles de jardin qu'on peut laisser sous la pluie, qu'on lui offre des bases de données en ligne pour faire les mots croisés et des satellites de téléphonie portative pour demander ce qu'il y a au dîner." Au fil des siècles, nous nous sommes peut-être décalés de nous-mêmes, au point d'y installer le siège des nouvelles pathologies - et nous apprendrons, "si l'on ne se sent pas bien, à gérer cette tension sous le nom de stress positif avec une thérapeute behavioriste recommandée par la directrice des ressources humaines."

J'ai aussi pensé, bien sûr, à Melancholia, le film de Lars von Trier. Qui, quelque réserve que sa première partie ait pu m'inspirer, n'est pas loin d'être l'illustration cinématographique, picturale, dramaturgique, de ce qui se joue, se trame dans La Vie sur Terre. La fin du monde, bien sûr. Mais pas seulement. C'est, d'abord, en amont, tout ce qui a pu conduire Baudouin de Bodinat et/ou Lars von Trier, à vouloir penser cette fin du monde ; à essayer d'entrer dans ses raisons, ses raisons autres que matérielles, physiques ou géologiques. Affleurent, dans ce livre comme dans ce film, une espèce de nostalgie sans souvenir pour "un ciel de vieille civilisation dirait-on, lent, mobile, délicat et varié" ; un certain ahurissement devant l'apparent paradoxe de ces "trois milliards d'hommes dessous les barèmes de la "pauvreté absolue" durant que les autres avalent des vitamines pour suivre le rythme des innovations" ; d'étonnement devant ces humains qui, de manière manifeste, revendiquée peut-être, éprouvent "d'abord le soulagement, l'euphorie que c'est d'avoir renoncé complètement à tout et répudié ce moi craintif trituré d'angoisses, de vouer sa vie à la dépossession, d'avoir enfin abjuré toute idée d'en être contrarié."

Le lecteur ne trouvera donc dans La Vie sur Terre, ni recette, ni remède - à ses maux propres comme à ceux du monde. Si toutefois il accepte d'entendre cette sorte de cri, hautement littéraire, hautement civilisé, et de le considérer, certes comme un manifeste contre la raison marchande et l'ornière où elle a mis la civilisation humaine, mais bien davantage encore comme le témoignage d'un état de l'homme et de son âme dans l'histoire, il saura à coup sûr quoi en faire - même, donc, si cela est vain : "Et j'ai pensé à ce sujet qu'en voyant dans les magazines les portraits de ceux-là qu'on estime considérables en toutes activités et qu'on donne en référence à l'émulation (...), qui sont en vainqueurs dans la compétition sociale ; qu'à une époque où ces gens-là sont quelque chose, on se dit, avec un véritable soulagement, que c'est une légitime satisfaction d'amour-propre, un motif d'orgueil, une sorte de grandeur, de n'être absolument rien."

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