mardi 3 novembre 2015

Sophie Pujas - Maraudes


Sophie Pujas - Maraudes

Un jour elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu'un partirait à sa recherche. Personne.
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J'avais été impressionné par le premier livre de Sophie Pujas, Z. M., paru dans la très jolie collection que dirigeait J.B. Pontalis, à la fois portrait et récit très sensible de sa relation à la peinture de Zoran Music. C'est donc avec beaucoup de plaisir que j'ai retrouvé dans Maraudes, en plus des coins et recoins de Paris, ceux d'un univers fragile, grâcieux, un brin nostalgique quoique sans la moindre désuétude, servi par une écriture souvent remarquable, précise, douce et impressionniste.

Etre ou ne pas être parisien, voilà qui, pour le lecteur, ne change pas grand-chose. Car s'il s'agit bien d'arpenter la capitale et d'y marauder quelques sensations, l'oeil de l'écrivain est ici notre seul viatique. Or la beauté de ce livre tient (pour partie) à ce que, en réinventant sa ville, en en recréant la matière, Sophie Pujas parvient à tisser quelque chose d'assez universel tout en y incorporant, et avec le plus grand naturel, sa pure singularité. L'oeil de l'écrivain transforme tout en mots, le dernier chic parisien comme la misère devenue ordinaire, et ces "il", "elle" ou "on", tous anonymes mais tellement incarnés, finissent par laisser penser qu'elle a croisé sur sa route l'humanité toute entière. Humanité qui d'ailleurs est rarement bien gaie, tant “le chagrin est une addiction puissante”, et même si la vie ménage toujours quelques espaces ou instants au bonheur et à l'amour - tels ces deux jeunes gens venus saluer, rue de Verneuil, la mémoire de Serge Gainsbourg “avant de tomber de sommeil au matin, tomber très doucement dans les bras l'un de l'autre, blottis dans leur joie, avant de se réveiller dans cette ville qu'ils ont rêvée à distance et qui a le talent de ne pas les décevoir.

Ce qui est étrange, et très beau, est que nous ne sommes jamais dans la déploration ; il n'y a pas place ici pour le moindre soupir, et si l'ensemble est joliment mélancolique, c'est moins parce que les choses sont ce qu'elles sont que parce que, convenons-en, “le temps n'est pas à la mesure de nos coeurs.” Pujas ne juge ni du beau, ni du laid : elle considère les choses en elles-mêmes et en prend acte, ces choses qui, s'imposant, recouvrent alors leur incontestable nature primitive. La ville est tendre et brutale, imprévisible et fonctionnelle ; or, si l'on est curieux de ses dissimulations, elle peut s'exhausser soudain d'une dimension nouvelle, plus onirique, mais aussi, et c'est là une étrangeté dont seule la littérature peut se faire l'écho, sans doute plus vraie. C'est sur cette possibilité qu'offre la littérature, bien sûr de réinventer le monde mais peut-être plus encore d'apprendre à le faire sien, que Sophie Pujas déploie une phrase dont il faut applaudir l'économie autant que la petite musique, illustrant de la plus belle manière cette pensée, simple, première, probablement fondatrice de ce récit, suivant laquelle “s'égarer est un art de vivre.” t

Retrouver Maraudes sur le site de Gallimard / L'Arpenteur

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mercredi 28 octobre 2015

Etienne Guéreau : La Sonate de l'Anarchiste


Etienne Guéreau - La sonate de l'anarchisteSans doute est-ce le rêve de tout mélomane qui se piquerait de littérature que de pouvoir déployer une prose capable de recueillir l'émotion flottante, malaisée à circonscrire, que lui fait éprouver la musique. De bien beaux écrivains s'y sont essayés, non sans réussite : citons Christian Gailly, Pascal Quignard, Patrick Suskind ou Alessandro Baricco - ce dernier étant d'ailleurs un musicologue averti. Mais Etienne Guéreau a cet avantage d'être lui-même musicien professionnel - et professeur à la Bill Evans Piano Academy, dont on sait combien son fondateur, Bernard Maury, dédicataire du roman, a marqué ses élèves. Pour autant, c'est moins au travers de son écriture, qu'il a nette, fluide, et pour tout dire assez sobre, qu'Etienne Guéreau tente de lever le voile sur l'insondable émotion musicale, qu'en extrapolant ce que peut (ou pourrait) être son pouvoir.

La réputation de Fédor, jeune pianiste, va croissant dans le tout-Paris de la fin du 19ème siècle, au moment où certains groupes de la mouvance anarchiste tourmentent une République qui n'en demandait pas tant, elle-même témoignant une belle ardeur à compiler les scandales - en toile de fond, ici, celui dit de Panama. Tout entier tourné vers son art, notre virtuose se tient aussi éloigné que possible de cette agitation ; mais c'était compter sans ce drôle de pouvoir dont, bien malgré lui, il semble avoir été investi : celui d'envoûter l'auditoire - et de l'envoûter au sens propre. Car s'il sue eau et sang pour soutirer une quelconque larme à ses auditeurs lorsqu'il interpréte les grandes oeuvres du répertoire, nul ne peut résister à cette drôle de sorcellerie qui émane de ses propres compositions : s'il se vérifie parfois que la musique adoucit les moeurs, force est de constater que, chez Fédor, elle aurait plutôt tendance à décupler les instincts. La chose ne tardera pas à remonter aux oreilles des fins limiers de la police judiciaire, lesquels entreverront sitôt dans l'effroyable talent de notre compositeur un biais astucieux pour lutter contre l'activisme révolutionnaire - comment, je vous laisse le découvrir... De prime abord, la chose pourra sembler un tantinet grotesque ; c'est qu'il ne s'agit pas tant de faire montre de réalisme que de dire, par le cocasse et le saugrenu, mais aussi en vertu d'un joli sens de l'observation et d'un évident plaisir à la peintures de moeurs, combien la musique peut bouleverser une âme et susciter d'incontrôlables émotions.

Tonique, malicieuse, élégante, La Sonate de l'Anarchiste a fait remonter en moi quelques-unes des sensations très plaisantes que j'éprouvai en lisant Le Club des Cinq, Alexandre Dumas ou Agatha Christie, ou encore en visionnant les désuètes mais (presque) indémodables Brigades du Tigre. Une bonne histoire, autrement dit, et qui n'a sans doute pas d'autre prétention que de l'être, mais servie par une composition délestée de toute pédanterie, achevant de conférer à ce deuxième roman d'Etienne Guéreau une fraîcheur très bienvenue.

Visiter le site d'Etienne Guéreau
Etienne Guérau sur le site des éditions Denoël

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lundi 28 septembre 2015

Quelques mots sur Pierre Tisserand

Pierre Tisserand - La Vierge à l'ivrogne
P
araît ces jours-ci un livre (irrévérencieux, picaresque, volontiers paillard : bref, éminemment recommandable) de Pierre Tisserand, La Vierge à l'Ivrogne. Aussi voudrais-je profiter de cette occasion pour dire deux mots de ce drôle de bonhomme avec lequel je corresponds depuis deux ou trois ans.

Je ne le connaissais pas même de nom lorsque, après qu'il eu vent je ne sais trop comment de mon existence, il m'adressa un manuscrit ; ce texte, Du sang sur la corne (titre aussi d'une de ses chansons) témoignait d'une truculence et d'une inventivité qui forcèrent mon admiration, mais mâtinées d'une colère qui me semblait par trop envahissante. Pour autant, je me renseignai fissa, ce qui transpirait de sa prose m'ayant joliment émoustillé.

Grâces en soient rendues à Internet, j'ai pu éplucher tout ce qu'on pouvait trouver sur lui, et ma première surprise fut d'apprendre qu'il était né en 1936 : l'ayant lu, je subodorais qu'il n'était pas le perdreau de l'année, mais jamais je n'aurais imaginé que cette écriture au rythme si vif, si verte, si potache, pût émaner d'un jeune homme qui flirtait avec les quatre-vingt printemps. Il me donna d'autres textes à lire de lui, qui tous me firent rire - souvent dès la première page, et parfois aux éclats. Jusqu'à cette Vierge à l'Ivrogne, donc, oeuvre assez irrésistible d'un esprit spontanément intempestif, fougueux et rabelaisien.

De ce que j'en perçois et du peu que j'en connais, Pierre Tisserand a traversé son époque avec ce type d'énergie assez caractéristique (quoique que j'aurais bien du mal à étayer mon impression) de cette génération qui vécut à plein pot les années 50 à 80. Romancier, poète, dramaturge, peintre, chansonnier, parolier : c'est bien ainsi qu'on les aime, ces années-là. On ne compte plus ses 45 tours (où il arbore parfois, époque aidant, des moustaches à la Vassiliu), dont certains lui firent rencontrer quelque succès (Dis madame s'il vous plait, Moi qui ne rêve) ; il ira jusqu'à se payer le luxe de se découvrir un jour couronné, lui, si peu sensible aux honneurs (prix de l'Académie Charles-Cros 1975) ; enfin sa reconnaissance sera clairement établie du jour où Serge Reggiani popularisera L'homme fossile. (Parcourez donc sa discographie complète, qui n'est pas sans être impressionnante.)

De son dernier album, paru en 2003, je conserve surtout cette chanson, La Belle Âge II, petite perle de nostalgie où l'évocation des amours adolescentes se termine par celle du copain avec qui on les vivait - tu es parti te cacher dans un nuage, puisque le ciel est gris : ce registre un peu inattendu de sa part, lui dont les livres sont si gouailleurs et libertins, lui sied à merveille, et je crois qu'on ne peut le lire sans avoir aussi ardemment conscience de cette sensibilité, tout aussi écorchée que pudique ; sa voix, chaude, ronde, n'est pas sans rappeler celle de Jean Ferrat, mais (et cela vaut pour l'un comme pour l'autre) je les préfère tous deux sur ce registre très intime, et pour ainsi dire un peu mélancolique. C'est une chanson que j'aurais bien vu dans un des Contes des Quatre Saisons, de Rohmer.

Reste que, depuis quelques années, c'est à la littérature que Pierre Tisserand voue l'essentiel de son temps : et l'on se prend à regretter qu'il n'y ait pas songé plus tôt, tant ses livres bousculent nos temps moroses, puritains et déclinistes - d'ailleurs, et de ce pas, je retourne à ce dernier manuscrit qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser.

Commander La Vierge à l'Ivrogne directement chez l'éditeur.

jeudi 6 août 2015

France Bleu : Thomas Stangl


Thomas Stangl - Ce qui vient-side
Virginie Troussier a eu la gentillesse de m'interroger, sur France Bleu La Rochelle, à propos de la première traduction en France de l'écrivain autrichien Thomas Stangl et de la parution de Ce qui vient ("Was kommt") aux Editions du Sonneur.

Cliquer ici pour écouter l'entretien (un peu moins de trois minutes.)

Cliquer ici pour accèder à l'onglet Thomas Stangl sur le site des Editions du Sonneur.

Cliquer ici
pour accéder à la page officielle du roman sur Facebook.

jeudi 11 juin 2015

Enfin traduit en français : Thomas Stangl - Ce qui vient

Stangl Ce qui vient

En Autriche, d'où il est originaire, en Allemagne, en Suisse alémanique, Thomas Stangl, quand il ne rafle pas tous les prix, attise toutes les curiosités. On y dit de lui, entre autres et belles choses, qu'il est le digne successeur de Thomas Bernhard, Robert Musil et autres géants de la littérature de langue allemande. En France, jusqu'à présent, son nom n'est guère parvenu qu'aux oreilles de quelques spécialistes : à cette aune, la parution, aujourd'hui même, aux Editions du Sonneur, de Ce qui vient (paru en 2009 sous le titre Was kommt chez Droschl) constitue donc un événement.

Stangl NB3

On dira de Thomas Stangl qu'il est un auteur difficile, pourquoi pas ésotérique. C'est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu'il y a dans son regard et sa littérature beaucoup de densité, de profondeur, et ce petit quelque chose qui le fait vibrionner autour d'une sorte de noeud métaphysique. Mais faux, donc, aussi, car il est peu de grands textes qui sachent user d'un lexique aussi simple et élémentaire : il y a peu de mots chez Stangl, et seule la manière qu'il a d'en user, un peu comme s'il récitait des mantras, confère à ses longues phrases accidentées quelque chose qui vient rompre le cours tranquille de notre lecture pour y déployer une sensation étonnamment lyrique. Stangl n'est pas là pour nous reposer mais pour nous convaincre que le monde est aussi fruit du langage : de ce dernier il suffit de bouleverser l'ordre attendu pour que, fût-ce légèrement, notre regard se déplace. Ni les codes, ni les règles du grammaticalement correct n'ont plus cours ici : Stangl n'invente pas une nouvelle langue, il invente sa langue. Ce qui, certainement, explique pourquoi il est si diffficile de le comparer à aucun autre écrivain.

On retrouve pourtant chez lui, quoique sous des formes assez amplement renouvelées, bien des traits qui, souvent, estampillent la littérature autrichienne : ainsi de la quête de l'individu tiraillé entre ses aspirations propres et le cadre (régalien et psychologique) d'une société soucieuse d'ordre et d'autorité. Ce qui vient illustre bien cette tension : deux jeunes gens, Emilia et Andreas, aux mêmes âges mais à deux époques différentes : l'une qui voit venir le fascisme, l'autre qui éprouve la difficulté à en triompher. Les indices d'un nazisme qui monte et ceux d'un fascisme qui perdure sont quotidiens : Stangl montre ainsi la nouveauté qui s'empare de la psyché individuelle et collective et la difficulté d'y réagir en toute raison - constater sans comprendre la force irrésistible de l'histoire qui galopent sous nos fenêtres.

Il est difficile, finalement, de dire ce qu'est Ce qui vient : un livre sur les conditions historiques d'une histoire autant que sur l'insondable, presque indicible, intériorité de l'individu ; une plongée dans l'incessant soliloque individuel, ses perceptions, ses réflexes, ses bizarreries aussi ; la photographie d'un lieu, d'une époque et de ses conditions ; un livre sur l'étrangeté radicale que peut éprouver l'être humain dès lors qu'il se regarde et s'analyse. Si l'on m'autorisait un conseil au lecteur, je lui dirais volontiers : laissez-vous envahir. Ne lisez pas ce livre par petites grappes, laissez le flot vous embarquer : le sens n'est pas toujours niché dans la phrase, mais dans l'entreligne qui l'exhausse. Ce qui vient est un livre de sensations, un livre à impressions durables, traversé de réminiscences, de rappels, d'échos et de jeux de miroirs. Enfin je lui dirais qu'il compte déjà parmi les chef-d'oeuvres de la littérature contemporaine de langue allemande.

Les Editions du Sonneur remercient Édith Noublanche,
non seulement d'être venue à bout d'un travail de traduction proprement titanesque,
mais aussi de leur avoir fait connaître ce texte dont je suis heureux, et fier,
avec l'aide minutieuse de Julien Delorme, d'avoir pu diriger le travail éditorial
.

Thomas Stangl - Ce qui vient

Thomas Stangl, Ce qui vient
Traduction : Edith Noublanche

En librairie le 11 juin 2015
Informations et commande sur le site des Editions du Sonneur

 

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mardi 14 avril 2015

Russell Banks - Un membre permanent de la famille

Russell Banks - Un membre permanent de la famille
À
une époque (qui commence à légèrement s'éloigner...) et avant même que je songe à écrire, du moins à écrire avec un peu d'application, je lisais principalement de la littérature étrangère : il est certain âge où l'on peut ne pas avoir plus envie que cela de son propre pays, et lui préférer le vaste monde... Je n'essaimais pas les cinq continents (l'Asie, par exemple, me demeure amplement inconnue), mais je dévorais la littérature d'Amérique du Nord, qui m'a toujours laissé sur une sensation très forte de réalité (tout en cheminant en très légère marge du réel, c'est-à-dire, disons, dans son prolongement, ou son extension), comme je dévorais celle d'Amérique latine, plus imagée, plus “magique”, voire onirique (souvenir très aigu de ma lecture de ce chef-d'oeuvre de João Guimarães Rosa qu'est Diadorim, par exemple), et celle du maghreb (Rachid Mimouni, Sonallah Ibrahim) ou du Proche-Orient (je songe à ma lecture émerveillée des Fils de la médina, de Naguib Mahfouz).

Russell Banks, le fait est que c'est par le cinéma que je l'ai connu : j'avais été marqué par l'adaptation qu'Atom Egoyan avait faite de son roman Les beaux lendemains. Notamment par le personnage de Mitchell Stephens, l'avocat, si bellement interprété par Ian Holm, dont la figure m'évoquait celle d'un professeur qui compta beaucoup pour moi, et qui avait ce quelque chose que l'on retrouve bien souvent dans les personnages masculins de Banks : légèrement en retrait de lui-même, finalement assez peu sûr de lui, assez peu volubile, d'une sensibilité plutôt rentrée, maladroit à se faire comprendre ou à trouver les mots pour s'exprimer face à autrui, et souvent inapte à trancher ou à prendre la moindre part à tout ce qui pourrait ressembler à du conflit, ou simplement de l'adversité - sans doute retrouvais-je dans la caractérisation de ce type de personnage nombre de sensations ou de sentiments familiers. Ce personnage, ou, disons, cette forme relâchée et nuancée d'archétype, est aussi le miroir tendu par Banks à une certaine Amérique : celle, pour aller vite, de la middle-class, en tout cas d'une Amérique populaire, travailleuse et/ou marginale. C'est là, bien sûr, chose très conscience chez Banks, dont on connaît les engagements civiques. Sa façon de faire l'éloigne cependant de la grosse artillerie de la littérature engagée : s'il y a engagement dans sa littérature, ce n'est pas tant en appuyant sur la pédale de la bonne moralité qu'en focalisant son attention et sa verve romanesques sur ce que, faute de mieux, on nommera le pays profond. À cette aune, la filiation Russell Banks / Raymond Carver (toujours difficile à ne pas convoquer lorsqu'on parle de nouvelles américaines) me semble nette : foin d'idéalisme ou de profession de foi, leur littérature s'attache au seul individu, mais à l'individu en tant qu'il est aussi le produit de son temps et de sa société - à l'instar de Philip Roth, pour citer le plus prestigieux. En cela, ils sont de parfaits écrivains américains : attentifs aux manifestations individuelles du social autant qu'aux formes idiosyncrasiques de ces manifestations. Comme Carver, Banks se contente de peu : décor brut et typé, personnages fortement déterminés, trame légère mais tension vive, et conclusion sur une chute sans résolution. Moyennant quoi, sensation de réalité et liberté d'imagination ou de visualisation du lecteur sont convoquées à parts égales. Ainsi résumée, la chose semble simple à concevoir : on ne se lasse pourtant pas d'applaudir au talent de Banks (et de Carver, cela va sans dire), et à cette manière de faire de chaque parole un acte, et de chaque acte une histoire.

Chacun des personnages d'Un membre permanent de la famille témoigne de cette conception romanesque : le mari qui rôde autour de son ex, la femme noire enfermée dans le parking du concessionnaire où elle est venue acheter une voiture d'occasion et qui se retrouve menacée par un pittbull qui la contraint à passer la nuit sur le toit d'un véhicule, le bon gros blanc chrétien de passage en ville et en quête d'exotisme sexuel, l'ancien marine qui, quoique père de deux policiers et d'un gardien de prison, arrondit les fins de mois à sa sauce, ce chien ("personnage" qui n'est pas sans raison ledit "membre permanent de la famille") qui est le vrai noeud du problème de ce couple divorcé, cet homme à qui on a transplanté un nouveau coeur et qui accepte, bon gré mal gré, de rencontrer la veuve du donateur, cette femme qui, brutalement endeuillée, semble manquer d'un peu de chagrin : ces hommes, ces femmes, c'est nous, c'est-à-dire d'absolues singularités mises tranquillement au bord du précipice. Je crois que l'on peut dire des personnages de Russell Banks qu'ils sont toujours des être en fragilité, en délicatesse avec eux-mêmes et leur environnement social ou familial. Des êtres à qui il ne reste souvent pas grand-chose, pour ainsi dire désossés, et auxquels une écriture sans le moindre gras donne une consistance, une incarnation, toujours très touchantes. Toutefois, on ne se départ jamais vraiment, en lisant Banks, d'un certain sourire ; un sourire en marge, un sourire ténu, qui n'est jamais propre aux histoires elles-mêmes mais à un certain sentiment de décalage : s'il est rare que les choses se finissent bien, la méthode d'observation de Banks revêt toujours quelques indices ou non-dits plus ou moins sociologiques qui, sans modifier quoi que ce soit à un climat somme toute assez tragique, prêtent en effet à un certain amusement.
Loin d'une image surmédiatisée (donc largement erronée) de l'Amérique, Banks est de ceux qui, selon moi, incarne le plus (ou le mieux) la littérature nord-américaine, à savoir une littérature de la modestie des mondes. L'Amérique n'est clinquante que sur nos écrans (ou pour une minorité, ce qui revient au même), et Banks, en s'attachant à l'individu moyen ou à celui qui chute, sait en même temps voir dans les excès de l'Amérique (c'est-à-dire dans ce qu'elle a de pire et de meilleur) tout ce qui fait le sel de son identité : Russell Banks est vraiment un écrivain américain.

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Un membre permanent de la famille, Russell Banks
Traduction : Pierre Furlan

mardi 7 avril 2015

Lectures croisées : Bernard Quiriny & Roque Larraquy

Bernard Quiriny - Histoires assassines

Roque Larraquy - La madrivore

Bernard Quiriny, Histoires assassines, aux éditions Rivages
Roque Larraquy, La madrivore, chez Christophe Lucquin éditeur


S'ils se distinguent assez nettement par leur écriture et leur manière de composer, Roque Larraquy (auteur argentin dont La Madrivore est le premier roman) et Bernard Quiriny (qu'on ne présente plus) ont un incontestable point commun : celui de déployer un humour obstinément noir, en lisière d'un fantastique qui lorgne parfois vers le surréalisme.

* * *

Bernard QuirinyAvec l'excellent Histoires assassines, Bernard Quiriny retrouve et attise encore la verve qui conféra à ses Contes carnivores le succès que l'on sait (je m'en étais un peu entretenu avec lui, en 2008, pour le défunt Magazine des Livres : voir ici). Aussi éprouvé-je toujours autant de plaisir à le regarder creuser et creuser encore son sillon, d'inspiration peu ou prou borgésienne. Car, Quiriny, c'est du sûr et du solide : rien de clinquant, jamais, tout est toujours écrit avec un goût très sûr, c'est toujours cette même veine classique, soucieuse de justesse et de netteté ; avec lui, pas d'entourloupe. On est à peine entré qu'on sait illico où on a mis les pieds - et d'ailleurs on y va pour ça : pour qu'il nous raconte des histoires. C'est cela, le talent de Bernard Quiriny (et cela, sa modestie) : écrire reste pour lui un plaisir, un jeu, une source d'excitation. Quelque chose dont je ne suis pas loin de penser qu'il en use comme en prolongement de l'imagination et des sourires de l'enfance.

Les deux nouvelles qui ouvrent le recueil m'ont pourtant laissé un peu sur ma faim. Si j'ai aimé l'idée de Bleuir d'amour (où la copulation cause à la peau un bleuissement qui va mettre la planète sens dessus dessous), et que Sévère mais juste avait tout pour me plaire (récit, par un critique littéraire, des raisons qui l'ont conduit à assassiner un écrivain par jour pendant un mois), j'ai trouvé la première un peu trop allusive, et la seconde un peu trop mécanique.
Mais Quiriny était déjà là, dans l'ombre, qui s'échauffait.
Car la suite n'est que feu d'artifice. L'histoire de cet homme qui, embarqué sur un bateau, voit jour après jour son corps fondre, se liquéfier, le quitter. Ces objets usuels (lit, cheminée, stylo...) qui prennent (enfin) la parole. Cette femme dont il devient juste de dire qu'elle a bel et bien les yeux derrière la tête, puisqu'elle perçoit distinctement tout ce qui se trouve derrière elle et se heurte au monde dès qu'elle veut aller de l'avant. Ces conférenciers qui, verbe haut et jargon assuré, constatent avec dépit qu'ils sont spécialistes d'un auteur connu d'eux seuls. Cet homme, encore, qui réalise qu'il lui suffit de fantasmer sur une femme pour qu'elle tombe enceinte. Tout est malin, malicieux, intelligent, on se régale en se demandant à la fin de chaque nouvelle quelle autre histoire ce diable de Quiriny va bien pouvoir nous pondre encore.
Mais le meilleur, du moins ce que j'ai préféré, ce sont les quatre tableaux regroupés dans La tournée amazonienne, quatre nouvelles à connotation exotico-anthropologiques : du Quiriny pur et grand jus, mêlant comme il sait le faire la drôlerie à l'esprit de sérieux, le vraisemblable au farfelu, laissant courir une imagination qui n'est pas seulement celle d'un romancier, mais, dirai-je, une sorte d'imagination universelle, fantasmatique, première. On rit de ce qu'il nous montre et, en même temps, on en éprouve le frisson. Il y a là un art du cliché que je lui envie beaucoup - cette manière qu'il a de vider ledit cliché de son caractère immédiat ou idiot et de le transmuer en un grotesque fondateur, nourricier. Quiriny a quelque chose d'un chercheur en sciences sociales : il y a toujours de l'idéal-type dans ses personnages, et il n'est rien de plus divertissant que son application à dépeindre, mi-sérieux, mi-goguenard, les occupations sociales et autres marottes humaines, dont il dresse un tableau toujours très haut en couleur. Bref, à ceux qui, comme moi, désespèrent que la nouvelle continue d'être le parent pauvre de la fiction en France (et qui, comme moi, ne le comprennent pas) : lisez Bernard Quiriny.

Histoires assassines est nommé au Prix Goncourt de la Nouvelle (sélection en cours)    

On pourra lire également ma recension de son roman Les Assoiffées,
ainsi que l'entretien qu'il m'avait accordé à l'occasion de sa parution.

* * *

Roque LarraquyAvec Roque Larraquy, on change de décor, et on investit deux scènes bien distinctes.

La première nous fait pénétrer dans la clinique Temperley, dans la banlieue de Buenos Aires, en 1907 : c'est là que va être tentée une expérience aussi scandaleuse que mythique, voire métaphysique : tenter de faire parler les morts. Pas dans l'éternité (Dieu nous garde), mais dans les neufs secondes qui suivent le trépas : c'est en effet dans ce laps de temps que notre bon directeur de clinique, tout pétri de scientisme (et d'ambition) qu'il est, juge possible, voire raisonnable, pour peu que le passage de la vie à la mort se fasse par décapitation, de recueillir les dernières paroles d'un candidat volontaire (et, qui sait, d'éclairer l'humaine destinée). Volontaire, oui, et c'est une des difficultés de l'exercice : convaincre des patients dont la rémission semble au bas mot compromise de tenter l'expérience - fût-ce en les laissant un peu dans le flou. En soi, l'idée n'a rien de saugrenu (qui ne s'est jamais dit : “ah, si les morts pouvaient parler !”), mais ce qui est intéressant, outre qu'elle est ici traitée avec pas mal de jubilation, c'est qu'elle permet à l'auteur de dresser par petites touches le portrait de notre commune humanité. Car sous couvert de sciences et de démystification, se joue en miniature rien moins qu'un fonctionnement social, que Larraquy prend bien plaisir à suggérer : arrivisme, convoitise, vénalité, abus de pouvoir, etc. Il y a finalement quelque chose d'assez théâtral, dans ce huis-clos pince-sans-rire et cette façon de caractériser chacun des personnages. L'écriture, efficace et malicieuse, ne s'embarrasse d'aucune complication excessive : elle est visuelle, clinique, descriptive, et s'acharne à suivre la trajectoire de personnages à la fois très communs et un peu étranges ; des voisins de palier ou de bureau, en somme (mais de ces voisins dont on se surprendra à déclarer au journaliste du coin, une fois leurs méfaits découverts : "ils étaient gentils, plutôt discrets, ils n'auraient pas fait de mal à une mouche".)

La seconde scène nous propulse en 2009. Nous sommes toujours à Buenos Aires mais, cette fois-ci, dans la bonne société. Bonne société qui, comme chacun sait, s'offusque aisément que l'on puisse dîner avec les coudes sur la table mais n'aime rien tant que se pâmer devant une modernité dont elle fait son vernis (et dont elle n'a, au fond, aucune définition valable). L'un de ses membres, dont tout indique que le statut est d'être artiste, et bien conscient qu'on n'accroche plus le chaland et le critique qu'à force de provocations, va se faire connaître en donnant un tour qu'il voudrait sans doute poétique, voire visionnaire, à des performances somptueusement macabres. Au prétexte (plus ou moins crédible) d'une critique sociale et/ou esthétique, tout finit par faire show, corps amputés, chairs avariées et malformations diverses : l'horreur, c'est bien connu, ça fait vendre. Aux poubelles de l'histoire, les bonnes vieilles expos d'antan : vive l'exhibition !

Il y a entre ces deux scènes aux cadres si différents un lien d'évidente gémellité, où se font écho, bien sûr la question du corps, mais aussi celle de l'individu dans le spectacle de la société. Et si la première partie, plus aérée, moins tape-à-l'oeil, sans doute un peu plus onirique, a ma préférence, l'on ne peut qu'applaudir à la belle liberté de La madrivore qui, joliment traduit par Mélanie Gros-Balthazard, constitue un ensemble étrangement, presque intempestivement moderne.

lundi 23 mars 2015

Eric Bonnargent & Gilles Marchand : Le roman de Bolaño

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Aussi annoncé qu'attendu, Le roman de Bolaño, dont il m'a été fait privilège d'être l'éditeur pour le compte des Editions du Sonneur, est enfin, depuis quelques jours, disponible en librairie. Sous la forme d'un roman épistolaire que titille parfois la tentation du polar épique, psychiatrique, exotique ou métaphysique (sic), Eric Bonnargent et Gilles Marchand y rendent un hommage aussi original que stimulant à l'un des écrivains les plus considérés du 20ème siècle : Roberto Bolaño.

De ce roman qui ne ressemble à aucun autre, critiques et lecteurs, assurément, diront ce qu'il y a à en dire. Je ne peux, moi, qu'évoquer ce que fut ma découverte du manuscrit, et essayer de dire pourquoi, avant même d'en avoir achevé la lecture, s'imposa l'envie de le publier. Je n'avais (et n'ai toujours) de Roberto Bolaño qu'une connaissance assez limitée, n'ayant alors lu de lui que le dernier texte publié de son vivant, d'une beauté et d'une grâce qui m'ont beaucoup marqué, Un petit roman lumpen - dont j'ai écrit ici ce qu'il m'inspira. Autrement dit, pas de panique : ne pas connaître Bolaño n'est en rien un problème pour plonger la tête la première dans le roman d'Eric Bonnargent et de Gilles Marchand ; mieux que cela, si je puis dire : connaître ou ne rien connaître du grand écrivain chilien constitue à poids égal un handicap et une chance. Les connaisseurs souriront à certains moments qui laisseront les autres de marbre, quand ceux qui n'en connaissent rien jouiront d'un privilège que les autres n'ont déjà plus : pouvoir, ensuite, partir à la découverte de cette oeuvre “culte”.

Mais revenons à ma découverte du manuscrit.
Passé les premières pages, je confesse avoir éprouvé une sorte d'embarras. Sans doute étais-je un peu frustré d'être posé aussi vivement sur la banquette arrière d'un taxi sans avoir pu goûter autant que je l'aurais voulu au plaisir (peut-être un peu vicieux) d'un dévoilement progressif ; en somme, je me disais : ils sont bien gentils, mais je ne vois pas comment ils vont pouvoir tenir comme ça sur trois cent pages. Par ailleurs, malgré l'incontestable richesse du corpus épistolaire, j'ai toujours éprouvé, fût-ce par-devers moi, une certaine réticence envers les romans qui usaient entièrement, exclusivement, de ce genre. Pour faire vite, disons que je n'ai jamais su faire taire complètement cette petite voix en moi qui me souffle que le mode épistolaire intégral, dans le cadre romanesque, se nourrit aussi à un certain désir d'évitement : je suis toujours tenté, peu ou prou, d'y voir un dérivatif, une diversion, un moyen de se libérer des contraintes du roman “classique”. Or, dans Le roman de Bolaño, ces questions se trouvent assez tôt évacuées. Car, outre qu'il a été composé par voie réellement épistolaire, outre (et c'est intelligent) que l'un des auteurs maîtrise intimement l'oeuvre de Bolaño quand l'autre n'en connait que les stricts rudiments, Eric Bonnargent et Gilles Marchand y déploient une habileté qui, du coup, exhausse ce que le genre peut avoir de nécessaire. Il leur permet en effet de borner immédiatement le cadre du labyrinthe, d'amorcer l'ombre qui planera sur le roman, et de distiller à lettres comptées le venin d'un suspense très singulier ; d'emblée, toute la substance bolañesque est là : les jeux de miroir, les impasses et les faux-semblants de l'identité, l'imbroglio du vrai et du faux, la question du Mal bien sûr, enfin la mise en abyme de l'idée même de fiction. Si bien que l'on se retrouve avec un texte qui, tout en prenant soin d'approfondir minutieusement sa matrice, et sans que jamais ne s'estompe la figure tutélaire de Bolaño, demeure aussi palpitant qu'un polar américain old school. Bonnargent et Marchand réussissent là où pourtant il est si simple d'échouer : en parvenant à agglomérer l'humour et la gravité, le jeu et l'érudition, les nécessités mêlées de l'arrière-plan et de chaque personnage, la quête littéraire et les règles de l'enquête policière, ils parviennent, en s'amusant sérieusement, à déployer une trame très vive, brillante et roborative. Si bien qu'on n'a plus qu'une envie, en refermant le texte : lire Bolaño. t

÷ Infos et commande

÷ On lira avec profit l'entretien donné par Eric Bonnargent et Gilles Marchand
à Vincent Ladoucette pour le magazine culturel
Addicts.

          ÷ À lire, la remarquable critique de Lionel-Edouard Martin, ainsi que l'article très juste
de Hughes Robert (librairie Charybde, Paris).


QUATRIEME DE COUVERTURE —
Que se passe-t-il lorsqu’un chauffeur de taxi amnésique tombe sur l’adresse d’un personnage du roman qu’il vient de lire ? Que se passe-t-il lorsqu’après lui avoir écrit à tout hasard, ledit personnage, un ancien policier, lui répond qu’il est bel et bien vivant, qu’il n’a rien d’un être de papier et qu’il n’a même jamais entendu parler de l’auteur, un certain... Roberto Bolaño ? Ce lecteur (Pierre-Jean Kaufmann) et cet homme dont on a « volé » la vie (Abel Romero) entament alors une correspondance afin de cerner les liens qui unissent Romero et Bolaño. Mais au fil de leurs échanges, les voilà conduits à examiner aussi le passé de Kauffmann, dont l’amnésie semble cacher un lourd secret.


Articulé autour de l’œuvre du grand écrivain chilien, Le Roman de Bolaño croise l’enquête littéraire et le thriller latino. Naviguant entre Paris, Barcelone et Ciudad Juárez, le lecteur se trouve plongé au cœur d’une histoire où le vrai n’est jamais sûr et le faux toujours possible, et où rôdent en permanence la folie, le feu, la vie et la littérature.

Éric Bonnargent et Gilles Marchand ont joué à la lettre le jeu du roman épistolaire, correspondant à plus de neuf cents kilomètres de distance sans jamais rien savoir de ce que l’autre avait à l’esprit. Pendant plus d’un an, ils se sont écrit, créant ainsi au gré de leurs échanges la trame narrative de ce qui allait devenir Le Roman de Bolaño. Là réside en partie l’originalité profonde de ce texte : Pierre-Jean Kaufmann et Abel Romero prennent corps, se répondent, s’écoutent et s’invectivent : on en oublierait presque qu’ils n’ont jamais existé – si tant est qu’ils aient jamais existé…

Le roman de Bolano - Eric Bonnargent et Gilles Marchand

Eric Bonnargent & Gilles Marchand
Le roman
de Bolaño

Editions du Sonneur, 19 mars 2015
ISBN : 978-2-916136-79-0

Que vous ayez ou pas un compte sur Facebook, vous pouvez aussi, en cliquant ici, consulter la page consacrée au roman.

 

mardi 3 mars 2015

Marie Van Moere - Petite louve

Marie Van Moere - Petite louve
I
l se trouve que j'ai eu à connaître une des versions de travail de Petite louve, roman brutal, roboratif, d'une énergie un peu folle - et en vérité assez rare en France : manière de dire qu'il ne m'aurait pas déplu de pouvoir en être l'éditeur. C'est un texte qui, dès son ouverture, m'a sauté à la gueule sans que je puisse tout à fait en comprendre les raisons. Car, mieux qu'une Fred Vargas trash, Marie Van Moere signe, avec ce premier roman noir aux allures de road-movie, un texte dont on se dit qu'un Tarantino, s'il avait été corse, n'aurait pas craché sur la science des dialogues, la mise en scène de la cruauté et l'amoralité consciente.

L'idée de vendetta pourrait assez bien résumer ce dont il est question : Agathe, médecin à Marseille, ne vit plus que pour se venger du viol de sa fille adolescente par un jeune gitan, Toni Vorstein. Rien ne résiste à cette soif de vengeance - donc à cette douleur : ni son métier, ni son couple. Agathe et "la petite" prennent la route, s'improvisent tueurs impitoyables, (re)découvrant sur le tas les réflexes de l'animal traquant et se sachant traqué. Elles poursuivent leur chemin sans se retourner - leur chemin, c'est-à-dire le fil rouge de leur destin. Entre les cadavres qui jonchent les routes ou les hôtels, les paysages défilent, ceux d'un Sud qui a parfois quelque chose de mystérieusement extraterritorial. Mais on ne se venge pas impunément des Vorstein, qui eux-mêmes vont chercher à venger leur fils et frère (c'est bien naturel) et, ce faisant, à laver l'honneur du clan. Autant dire que le happy end n'est pas au menu.

Van Moere ne se paye pas de mots. Elle n'a pas au langage de rapport “intellectuel”, mais une relation viscérale, primale. Elle conte, raconte, éprouvant un plaisir manifeste à tenir le lecteur par ce qu'il a de plus intime (que l'on m'autorise cette périphrase : elle ne déteste pas les images viriles.) Son phrasé, délibérément sec et râpeux, très cinématographique, n'exclut toutefois pas une certaine minutie dans les moments plus lents où, traversant des paysages qu'elle connaît bien, l'auteure sait maintenir le suspense tout en s'amusant à le tenir en bride. C'est d'autant plus réussi que cela n'empêche pas une certaine émotion de sourdre - d'autant plus troublante qu'elle est contenue.

Car, brutale, l'histoire n’en est pas moins touchante. Certes, tout y passe : torture, assassinat, viol, inceste, prostitution, drogue, nécrophilie, mais c’est toujours précis, subtil, et étrangement féminin : je ne suis pas certain qu'un homme eût pu écrire une telle chose sans sombrer dans une certaine complaisance. Ici, non : les pires scènes demeurent adossées à une intention que l’on devine d’un autre ordre. Dans la brutalité, dans la manière de l'amener (et d'en sortir), dans l’apparente et fausse gratuité des scènes gore, quelque chose nous ramène inlassablement à une dimension fondamentalement très humaine. En gros, c’est un peu de notre métaphysique commune qui est désossée. C’est aussi ce que j’ai aimé dans ce texte : qu’entre les lignes s'y lisent des dimensions à la fois plus universelles et personnelles - relatives à l’adolescence, au passage de la quarantaine, à l’anorexie, au rapport mère/fille, au couple ou à l’angoisse de l’intégrité corporelle. Bref, lisant Petite louve, j'ai retrouvé des sensations un peu oubliées, celles que me procuraient par exemple (cela fait un certain temps que je ne l'ai pas lu) les thrillers de Jeffery Deaver : de quoi être bluffé.

Marie Van Moere sur le site de l'éditeur, La Manufacture de Livres

Manufacture de livres





 

dimanche 1 mars 2015

Frédéric Aribit : Trois langues dans ma bouche

9782714459350


Ta langue autour de la mienne, chignole de chair fraîche et
débauche ébauchée,
toi aussi tu entres et sors
de ma vie par la bouche.
"

Quel lecteur n'arrêterait son regard sur ce titre on ne peut plus littéraire - puisqu'il mêle dans un même imaginaire le mot et la chose, le langage et l'organe ? Premier roman de Frédéric Aribit (mais pas premier livre ; cf. André Breton, Georges Bataille : le vif du sujet, paru à L'écarlate en 2012), Trois langues dans ma bouche possède autant de caractéristiques du premier roman que de traits propres au roman initiatique. Remarque aussi anodine que simplement introductive, et bien loin de pouvoir en rendre compte, tant est prometteuse cette nouvelle voix de la littérature française.

Pour faire court, disons qu'on pourrait se risquer à la formule éculée : on ne naît pas basque, on le devient. Probablement est-ce un peu ce qui arrive au narrateur (dont les liens avec l'auteur, né à Bayonne, ne laissent pas place au doute.) Mais comment le devient-on, c'est toute la question. Les codes du temps, la famille, les amis, l'école, l'église, la musique, l'amour : toutes formes d'influences éprouvées par un narrateur qui se révèle particulièrement sensible aux événements, grands ou petits. Il faut dire que nous sommes dans les années quatre-vingt, époque où l'on disait (croyait) que les idéologies étaient mourantes et que le monde entrait dans un ère nouvelle, toute chose ayant une fin - même l'Histoire, donc.

De ces années quatre-vingt, Frédéric Aribit est un enfant nostalgique et lucide. Ce qui, fût-ce entre les lignes, ne va pas sans quelque amertume. Il est d'ailleurs plaisant de songer que son roman n'est pas, quoique dans un registre bien différent, sans évoquer Le retour de Bouvard et Pécuchet, pastiche d'un autre Frédéric, Berthet celui-là, que les mêmes éditions Belfond ont eu récemment la bonne idée de rééditer : dans les deux cas, on ne peut s'empêcher de sourire un peu jaune au rappel de ces années, sans toutefois parvenir à contenir une certaine  tendresse. Et puisque moi-même je viens de là, c'est peu dire que le roman d'Aribit m'a parfois fait sourire : de toute évidence, nous aurions pu nous croiser...

Premier roman et roman d'iniatition, donc : on le mesure à une certaine fraîcheur de ton et de forme, à une certaine gourmandise à tout dire, parfois d'ailleurs avec une légère surabondance de références, et à cette impression que, peu ou prou, laissent au lecteur nombre de premiers romans : à savoir ce désir, plus ou moins délibéré, de clore un chapitre de sa propre histoire, de refermer la page sur quelque chose, sa jeunesse le plus souvent. Le premier roman (je ne suis pas trop mal placé en parler) peut, chez certains écrivains, prendre la figure du tombeau - tombeau à cette part de soi toujours vivace mais dont on éprouve, progressivement, par-devers soi et non sans mélancolie, l'inexorable finitude. À cette aune, le roman de Frédéric Aribit est très touchant, et montre bien par où peut passer, chez un écrivain, sa naissance à la littérature.

Mais revenons à ce qui constitue l'objet principal de Trois langues dans ma bouche : la langue basque - et, à sa manière, la basquité.
C'est une langue que le narrateur, dans sa toute petite enfance, partout autour de lui, entendait. Avant, d'une certaine manière, de l'oublier. Parce qu'elle était en désuétude, parce que les vieux mourraient, parce que l'école, toute à sa mission républicaine, étouffait (délibérément ou de facto) les langues régionales ou minoritaires (pour reprendre l'intitulé de la Charte européenne ratifiée en 1999 par Lionel Jospin), et parce que, très prosaïquement, on entendait dans les boums davantage de Kim Wilde, de Nena ou de A-ha que de bandas du pays basque ou de Nico Etxcart (personnellement, je ne connaissais guère que les metalleux de Killers, mais c'est un autre sujet...). Toujours est-il que le narrateur va passer sa jeunesse pris dans “l'étau idéologique du basque maternel et du français des livres”, sa langue maternelle étant au fil du temps “tombée dans le fond de [sa] gorge” et la langue française ayant fini par prendre toute la place, “culture devenue nature”. De là, il faudra attendre la littérature (et la découverte, au passage, de l'infinie liberté que charrie le jazz) pour qu'enfin il respire à son aise dans un nouvel “espace immense”.

Écartelé entre deux langues et deux idéologies qui, toutes deux, ont l'identité clouée au coeur, le narrateur navigue à vue entre les deux clichés du francisant et du basquisant : tout somme l'être basque à choisir son camp, et l'enfant des années quatre-vingt se sent bien impuissant à trancher dans la grosse bidoche identitaire. Il faut dire que, pour le petit Basque, la politique est partout : “c'était là, en vous, à votre insu”. Comment se défaire alors de ces “éternelles et bienheureuses consciences tranquilles qui vous tricotaient tout à trac des réponses toujours prêtes, [...], tranchant tous les dilemmes aussi simplement qu'une pomme d'un coup d'Opinel affûté, sans jamais parvenir à cacher que derrière la distribution des rôles de l'effarante comédie humaine qu'on s'évertuait à jouer aux enfants, elles n'en pensaient pas moins.
Ce faisant, le narrateur, pour mettre un peu de distance, pratique l'humour, et d'abord l'humour sur soi, à la limite de l'auto-dépréciation, constatant seulement qu'il ne maîtrise pas le chemin, qu'il n'en décide pas, qu'il s'en remet au hasard des événements pour, presque malgré lui, se choisir un camp. Cette part d'incertitude, donc de relative insatisfaction, est un des aspects les plus problématiques et les plus saisissants de ce texte. Même au plus haut de la lutte, même quand toutes les conditions sont réunies pour donner à un adolescent l'envie de rejoindre une bonne fois pour toutes le camp de la révolte (donc de la basquité), subsiste chez lui une sensation d'étrangeté à soi-même, tropisme observateur et dubitatif où l'auteur ira puiser sa littérature. D'ailleurs, les moments du livre qui me semblent les plus faibles sont précisément ceux où Aribit, quittant le roman, s'attache au contexte historique et politique dans des allures de dissertation et avec une sorte de distance indignée qui nous coupe du roman et de sa poésie : malgré la vivacité de son trait, ne nous reste que l'observateur engagé, et le littérateur alors nous manque. L'écriture de Frédéric Aribit n'est jamais aussi percutante que lorsqu'il entre dans ses sensations, dans ses doutes, dans tout ce qui a modelé son regard. Ce moment, par exemple (il faut bien sélectionner), très beau, où, enfant encore, et même enfant de choeur, il se demande déjà ce que c'est que de vivre. Et de mourir, donc, lui qui assistait le prêtre lors des messes de funérailles : “Je mesurais l'immensité de mon ignorance à la douleur qui les brisait tous.” La question de la langue n'est jamais bien loin, et la souffrance du regard perturbé l'exhausse de manière décisive : “Souvent, il me suffisait de penser à une chose pour me convaincre qu'elle ne se réaliserait pas. De même, je voulais croire que si les mots sont les traces de ce qui n'est plus, dire, inversement, c'était empêcher que cela advienne. La mort peut-être ne fait pas exception.” Évoquons aussi la mort du grand-père et ces moments où, en famille, on tuait le lapin et le cochon. Ou encore ce passage, plein de verve, très original, sur sa détestation de la langue de boeuf. Car la langue, c'est aussi de la chair (on y arrive), c'est aussi cet organe sensoriel, érogène, vecteur d'un accès au monde et à soi-même. Une chair qui donne lieu à des passages homériques et, pour tout dire, érotiques, où l'humour, et c'est heureux, n'est jamais absent. En pleine découverte des plaisirs sensuels, et alors que, sur le canapé, deux copines finissent, avec leur langue justement, par entreprendre goulûment notre narrateur, Aribit trouve ainsi, dans un passage lardé d'allusions à The Cure (l'une des deux filles porte un tee-shirt du groupe), l'occasion d'un petit moment de bravoure, autorisant son personnage à savourer son plaisir “jusqu'à ce que je déborde comme un mot en trop d'entre les petits poissons vivaces de leurs langues mêlées, lapsus lapé Lullaby sucé sorti sans qu'on s'en aperçoive, solution liquide passée aux sels d'argent de leurs papilles dorées et giclant soudain si loin du révélateur de mon bas-ventre en plein dans le Cu de The Cure.

C'est dans cet espace mêlé d'indécision, de gravité et de dérision que Frédéric Aribit réussit au mieux à nous montrer combien la langue induit, charrie, un rapport au monde. Et ce que son roman a de singulier, outre cette relative légèreté, relative car lestée de sensations belles et douloureuses, c'est qu'il nous montre comment l'on devient contemporain de soi et de sa propre langue - celle qui s'invente jour après jour, défaite de sa gangue d'influences, tout entière tendue vers son dessein émancipateur et littéraire.

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Frédéric Aribit le site des Editions Belfond

Posté par Villemain à 10:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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