mercredi 12 août 2020

Laurine Roux - Le Sanctuaire

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La David Vann française ?

Depuis mars 2018 et la parution aux Éditions du Sonneur d'Une immense sensation de calme (prix Révélation de la Société des Gens De Lettres et désormais disponible en Folio), le nom de Laurine Roux ne cesse d'incarner celui d'une voix nouvelle, témoin d'un univers original, volontiers insolite, et aussi naturellement intimiste et feutré qu'il peut être sec et lyrique. Son deuxième roman, Le Sanctuaire, fait bien mieux que confirmer la beauté toute en tension, faussement contemplative de son écriture. On y retrouve d’ailleurs ce qui conférait déjà sa puissance à Une immense sensation…, à savoir une nature tellement impériale et sensible qu’elle en semble dotée d’une chair, et presque d’une psychologie. Mais de cette nature qui nous fait éprouver autant d’impressions organiques que de fulgurations mythologiques, les beautés ne se déploient jamais que sous le joug diffus mais croissant d’une menace. Peut-être faut-il y voir l’empreinte de l’homme, concurremment profonde et négligeable. D’où il est loisible de voir à travers Le Sanctuaire quelque chose qui, très subtilement, ressemble fort à une vision du monde. Sa lecture m'a d’ailleurs instantanément ramené à l'impression que j'avais eue en la découvrant il y a deux ans d'entrer dans le cercle privilégié des Vann, Volodine (à propos duquel le roman ménage quelques allusions codées) et autre McCarthy, sous la protection duquel Le Sanctuaire est placé – et dédicacé, ce n’est pas anodin, « au petit peuple de Walden junior », autrement dit à Henry David Thoreau.

Si l'on peut donc incontestablement faire des rapprochements avec son premier roman (un monde de l'après, en l'espèce une pandémie dont on tient les oiseaux pour responsables), Le Sanctuaire s'en distingue par une noirceur plus sèche voire brutale, mais aussi en ce qu'il sonde de manière plus assumée la dimension carcérale — derrière laquelle affleure, comme en passant, un féminisme tranquille, profond, presque olympien. Au-delà de cette manière délicate qu'a Laurine Roux de caractériser entre les lignes ses personnages, leurs contours psychologiques et leurs questionnements, c'est probablement son étude conjointe du sentiment d'enfermement et de l'irréfrénable progression de la violence (ici l'ascendant d'un homme sur sa femme et ses deux filles, auquel s'ajoute, tout du long, une certaine inquiétude libidineuse) qui fait à nouveau entrer le lecteur en résonance avec l'œuvre de David Vann. Et si son écriture est moins serrée, moins matérielle que la sienne, si son trait relève plus de la plume que du scalpel, j'aime que leur univers larvé de pessimisme cherche pareillement son antidote dans un certain goût pour l'étrange et la rêverie.

Laurine Roux - Le Sanctuaire

Autant dire que je suis infiniment heureux et fier de pouvoir continuer, comme éditeur, à accompagner Laurine Roux. Dont ce deuxième roman achève donc d'installer le nom et la voix.

Laurine Roux, Le Sanctuaire - Éditions du Sonneur
Sélection en cours pour le Prix littéraire « Le Monde » 


jeudi 15 mars 2018

Laurine Roux - Une immense sensation de calme

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Après Des carpes et des muets, d'Édith Masson (Prix Erckmann-Chatrian 2017), j'ai donc la chance d'être l'éditeur d'un autre très beau premier roman. J'allais d'ailleurs commencer en disant que ces deux textes évoluaient dans des registres très dissemblables, pourtant l'on pourrait au moins leur trouver une certaine communauté d'esprit – un goût partagé pour l'étrange, un même désir de propager le trouble et de faire de la nature un quasi personnage, une même attention à la rugosité première du monde. Les ressemblances pourtant s'arrêtent là : pour le reste, nous sommes aux antipodes  et pas seulement géographiques, même si les deux sont nettement orientés à l'Est...

Nous savons peu de choses de Laurine Roux, qui est toutefois est loin d'être une inconnue pour les amateurs de nouvelles ; elle reçut d'ailleurs, en 2012, le Prix International George Sand. Professeur de lettres modernes, lectrice de Giono, de Cendrars (dont elle fit l'objet de ses études universitaires) ou de Sylvie Germain, cette voyageuse connaît bien les terres du Grand Est glacial dont il est ici question, et revendique aussi l'influence déterminante – et perceptible peut-être  du McCarthy de La Route... Voilà pour l'esquisse d'un univers très marqué, sauvage, organique, non exempt de lyrisme ni de poésie.

* * *

Sous nos yeux, un monde réchappé d'une ancienne guerre. Les hommes sont morts, ne restent que quelques femmes et des enfants. Les terres alentour sont ingrates, les montagnes menaçantes : on dit  les très vieilles femmes disent  que tout là-haut se seraient établis des "Invisibles", créatures dont on ne sait rien ou seulement ce qu'en souffle la rumeur, ce qui est pire. Une jeune fille pourtant y rencontrera l'amour. Et y jettera toute sa vie.

Une immense sensation de calme est un texte peu ordinaire. On pourrait invoquer le conte noir, mais ce ne serait pas tout à fait exact : il y entre trop de lumière, trop de cette clarté fuyante mais tenace qui conduit le livre aux limites du merveilleux. L'on sent chez Laurine Roux une certaine inclination pour la fin du monde (McCarthy rôde...), mais jamais aucune tentation de l'uchronie, et moins encore de la science fiction. Ce qui l'occupe dans ce roman, c'est, d'une certaine manière, de transposer le continuum humain dans l'univers du conte ; et si l'on s'approche du merveilleux, alors c'est un merveilleux plausible, du moins jamais complètement improbable.
D'ailleurs, étrangement, ce roman fait du bien. Évidemment pas dans l'acception du feel-good contemporain, et c'est peu de le dire, mais en ce sens qu'il pose un regard à la fois très cru et très sensible sur notre destinée, comme si dans la boue, la souffrance et la lutte reposait ce qui forgeait et exhaussait notre humanité même. L'âpreté des visions, des couleurs, matières, limons, odeurs, sang, pourriture, humeurs, le dispute à des élans poétiques parfois admirables, pleins de profondeurs et d'échos, et l'on se trouve bien vite captivé par cette énergie souterraine qui doit autant à des élans viscéraux qu'à des intuitions quasi mythologiques. Et si c'est moins un monde d'après la tragédie qui est ici dépeint que le tragique même du monde, on se laisse étonnamment entraîner par l'étrange beauté qui subsiste et s'acharne. Avant de refermer le livre et de retourner vaquer dans nos vies en éprouvant quelque chose qui, en effet, n'est pas loin de nous procurer une immense sensation de calme.

Laurine Roux, Une immense sensation de calme - Éditions du Sonneur
PRIX SGDL RÉVÉLATION 2018 de la SGDL
Lire les premières pages et/ou commander le livre.
 

On peut lire ici le très joli texte que Laurine Roux a donné au site « Le Off des Auteurs » : elle y dit en quelques paragraphes l'origine d'Une immense sensation de calme.

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Page Facebook de Laurine Roux

lundi 31 mars 2014

Christian Guay-Poliquin - Le fil des kilomètres

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N'
allez pas vous figurer quelque copinage ou autre renvoi d'ascenseur : le nom de Christian Guay-Poliquin ne me disait rien jusqu'au jour où j'appris que celui-ci avait évoqué largement un de mes livres (Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire) dans un travail intitulé "Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine" (université du Québec à Montréal), dont j'ai déjà fait état ici. Naturellement, suite à cette publication, je suis entré en contact avec lui, et c'est ainsi que j'ai pu lire Le fil des kilomètres, qui, autant le dire sans plus tarder, m'a littéralement bluffé : paru au mois de novembre dernier aux Editions La Peuplade (Québec), ce premier roman, d'une étonnante maturité, est tout à fait remarquable.

Je mesure mieux, désormais, ce qui avait conduit Christian Guay-Poliquin à entreprendre ce travail universitaire, tant il déploye dans ce roman les thèmes qui le sous-tendaient (le retour, la survie, la solitude) et dont je vois bien qu'ils sont chez lui taraudés par une forme latente, et poétique, de pessimisme. Le prétexte du roman est tout simple - et c'est pourquoi il est bon : une inexplicable panne d'électricité plonge une ville dans le noir, acculant les hommes à réinventer leur vie et à se passer de ce qui jusqu'alors semblait aller de soi (difficile, bien sûr, ne pas songer au Cormac Mc Carthy magistral de La Route, mais Guay-Poliquin suit ici sa propre voie.) L'usine est à l'arrêt ; un homme, ouvrier mécanicien, rentre chez lui ; il vit seul, chichement, ne possède rien, si ce n'est une vieille bagnole, un chat dont il n'a que faire et un frigidaire avec quelques bières. Il n'est pas vieux, mais usé déjà par le travail et la vie dure. Dehors, tout s'est arrêté : nous ne pouvons plus imaginer notre monde sans électricité. Son père habite à des milliers de kilomètres de là, ils n'ont plus guère de relations, presque plus de contact ; mais son père, cette nuit-là, lui téléphone, un appel un peu délirant, peut-être pathologique, on ne sait pas bien. L'homme est envahi par quelque chose qu'il ne mesure pas tout à fait, quelque chose qui, en lui, pèse et soupèse l'existence : il prend sa voiture, il s'en va retrouver son père. L'histoire se déroule presque intégralement sur la route, au fil des kilomètres on comprend que c'est le pays tout entier qui est plongé dans le noir. Une femme, puis un autre homme, feront irruption, mais sans que cela suffise à apaiser l'obsession de cet homme à retrouver son père, ni à modifier en quoi que ce soit sa sensation dévorante, toute-puissante, de solitude.

C'est un roman envoûtant, composé avec beaucoup de maîtrise, et il n'est pas facile de le lâcher - même si sa chute, celle-ci ou une autre, ne saurait vraiment surprendre. Pourtant Christian Guay-Poliquin n'use qu'avec la plus grande parcimonie des petites ficelles du suspens. Il prend son temps (la route est longue), montre la grisaille, le début de chaos dans lequel autour de lui tout finit par sombrer, s'attache à tout ce qui se trouble en l'homme qui bascule, l'homme acculé à arpenter ses propres labyrinthes. Il y a dans ce texte quelque chose qui rappelle le nature writing américain, avec ce lyrisme aux aguêts sous la sécheresse, cet arrière-plan mythique. Les images sont belles, marquantes, acérées, souvent originales. La tonalité est presque aussi obsédante que la quête du personnage, quelque chose d'ailleurs n'est pas loin de faire songer à une transe. On frôle le road movie. Mais on ne fait que le frôler, car c'est bien mieux que cela : c'est de la littérature.

Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres
Sur le site des éditions La Peuplade 
Le livre est paru en France, chez Phebus (mars 2015).

mercredi 21 mars 2012

Maurice Pons - Les Saisons

Maurice Pons - Les saisons


Ne vous méprenez pas sur mes desseins qui sont périlleux. Ce que je dois écrire n'est pas beau en soi. Je puis bien vous l'avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines - comme par exemple la mort de ma soeur Enina - et c'est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d'une burette à huile. Après quoi le monde sera meilleur, et vous-mêmes vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science.
 — Maurice Pons

Je suis verni : je viens donc, coup sur coup, de lire deux authentiques chef-d'oeuvres de la littérature : après être tombé, avec vingt-cinq ans de retard, sur le livre de Baudouin de Baudinat, voilà que je découvre celui de Maurice Pons, Les Saisons - avec un "léger" décalage de bientôt cinquante années...

Siméon, "jeune encore, mais si laid, et d'une laideur si pathétique, qu'on ne lui donnait plus d'âge", débarque, après ce qui semble être un long et douloureux périple, dans une sorte de bourg si miséreux, si oublié de tout, qu'il nous semble à peine possible que des humains l'habitent. Il y en a, pourtant, et d'à peu près aussi délabrés ou mutilés que Siméon lui-même : des gueux, inhospitaliers, brutaux, alcooliques, qui n'en forment pas moins une communauté, avec ses histoires, ses coutumes, son vocabulaire et son bistrot de rien, bouge infâme où, comme dans tout le village d'ailleurs, on ne trouve guère pour mets que de la lentille, et, pour alcool, que de la lentille... Siméon vient d'un lointain si aride qu'il s'y est brûlé comme à des flammes : ici, pour seul climat, on ne connaît que des saisons de quarante mois, deux terribles saisons que se partagent les pluies, avec leur cortège de boues, de miasmes et de maladies, et la neige, qui pétrifie les corps, condamne à la réclusion, parfois à la mort - et on vient les déposer, ces morts, que l'on tire par les pieds, que l'on porte à même le dos ou dans des brouettes, au pied de la Croix de Sépia, sur les hauteurs du village, là où d'ordinaire les habitants aiment à venir déféquer. Ce n'est pas même un purgatoire, puisqu'au purgatoire les âmes peuvent au moins espérer se purifier : plutôt une sorte d'arrière-cuisine de l'enfer - à moins que cela soit précisément cela, l'enfer.

Siméon est l'étranger. Celui qui doit montrer patte blanche ; celui qui, de toute façon, quels que soient les efforts, quelle que soit la durée du séjour, ne sera jamais qu'un souffre-douleur. Il y a bien quelques moments de rémission - mais appelons plutôt cela des espérances déçues. Tout le monde n'est pas mauvais, non, il y a bien quelque chose à soutirer, à sauver, de ces âmes frustes. La veuve Ham, après tout, le nourrit, de temps à autres - comme, négligemment, on remplirait la gamelle d'un chien. Et puis il y a le Croll, borgne, "géant hirsute et dépenaillé", bonhomme à "forte haleine", rebouteux du village ; parfois, il éprouvera un peu d'affection pour Siméon. Il y a aussi Louana, une gamine rieuse et lubrique. Puis Clara, que par accident Siméon aura entraperçue, nue, de dehors, un soir à travers les fenêtres : de cette seule vision naîtra l'amour, car lui n'a pour seul souvenir de la nudité féminine que celui du corps de sa petite soeur, morte avec tant d'autres "cadavres décharnés que les prêtres tiraient par les pieds hors du camp et faisaient jeter dans les fosses." Bref, Siméon a tout pour être un des leurs : du moins a-t-il en partage avec eux d'être misérable et de n'avoir, de la vie, jamais connu que la part d'horreurs. Une chose pourtant le distingue : "... les épreuves et les souffrances abominables qu'il avait subies, il ne les avait assumées que comme une expérience enrichissante, comme une matière première à partir de laquelle il élaborerait un jour une oeuvre. C'est en quoi il s'était, dès l'enfance, singularisé d'entre toutes les victimes : c'est ce regard sur lui-même, et cet espoir, qui lui avaient permis de survivre. En toute conscience, il se reconnaissait le droit de se considérer comme un écrivain, et d'autant qu'il n'avait jamais envisagé d'exercer un autre métier.

Je ne saurais dire, pour trop mal connaître Maurice Pons, quelle furent ses intentions. S'il se lit avec une certaine aisance, ce roman, qu'il ne faut pas craindre de qualifier de sublime, n'en demeure pas moins assez complexe à interpréter. Peut-être d'ailleurs ne faut-il pas chercher midi à quatorze heures, s'imprégner seulement d'une langue évidemment très belle, d'un récit très singulier, et ne pas prêter à son auteur d'autre dessein que celui de raconter une certaine histoire, universelle et enracinée, troublante, avec des personnages qui sont à la fois hors du commun et terriblement humains, l'ensemble prenant les traits d'une sorte de conte noir, d'allégorie de la condition humaine.

Bien sûr, il y a cette question de l'écrivain, de son statut, de sa place dans le monde, la perspective, candide, d'une littérature envisagée comme une possible voie de rédemption, ou, plutôt, comme une voie que l'on jugerait praticable pour, à défaut de transformer le monde, en renvoyer une idée moins attendue - mais pas moins vraie : non que la littérature aurait pour mission de modifier le réel, loin s'en faut, mais qu'elle inciterait au contraire à le regarder d'un autre oeil, d'un oeil apte à en extirper la part peu ou moins visible, enténébrée, refoulée, la part, aussi, secrètement fantastique ou apocalyptique.

Bien sûr, mais c'est assez flagrant pour ne pas y insister, il y a la question de l'autre : l'autre, c'est-à-dire celui qui n'est pas né ici, sur ces terres, qui n'en est pas le fruit naturel, et qui, de ce fait, sera toujours inadapté, inadaptable, livré tout entier à ce qui, même physiquement, prend parfois ici les traits d'un véritable cannibalisme de la société majoritaire.

Il y aurait encore, peut-être, quelque chose qui pourrait avoir partie liée à un souci de rendre de l'humain une image aussi dénudée que possible : qu'est-ce que je suis lorsque je suis nu ? Lorsque je n'ai rien, ou quasi ? Que tout est contre moi, mes congénères autant que les éléments, et que je n'ai pas même de quoi me nourrir, me loger ou me vêtir décemment ? Qu'est-ce qui, alors, reste de moi, de ce qui me constitue comme individu, c'est-à-dire, aussi, comme être taraudé par l'espérance ? C'est à l'aune de l'animal, qu'ils dominent, que les hommes et les femmes qu'on l'on rencontre dans Les Saisons éprouvent parfois leur humanité : les bestioles ne servent à rien, elles ne sont rien - au mieux en trouve-t-on à en faire usage de manière pour le moins inattendue.

Enfin, et je serais assez tenté d'y voir un caractère décisif, ce livre porte un projet esthétique singulier, à lui seul très évocateur. L'horreur en effet cotoie un monde poétique à sa manière : la matérialité fangeuse semble parfois pouvoir épouser une sorte de projet onirique ; nous oscillons entre le réalisme le plus cru et un grotesque de foire du trône, rendus spectateurs de quelque chose qui pourrait être comme le renversement de la féérie ; il y a, autrement dit, quelque chose d'un rire énorme, un rire dont on ne sait trop s'il sort de la gorge du diable ou de celle d'une humanité au bord de son désespoir, donc de sa chute. Nous sommes à la fois devant des humains en loques et devant une humanité qui, fût-elle balbutiante ou malmenée, n'en est pas moins tenace. C'est pourquoi j'ai songé, parfois, et même si l'intention est autre, à l'esprit de La Route de McCarthy - cet autre chef-d'oeuvre que l'on ne peut refermer sans emmener avec soi, et durablement, la sensation de l'impasse où l'homme se trouve, en raison même de ce qu'il est, de ce qu'il ne peut éteindre en lui, et qui n'est pas loin de relever d'un instinct de survie - manière mécaniciste, s'il en est, de désigner la persistance de l'espérance. La dernière partie des Saisons en témoigne d'ailleurs d'une manière définitivement exemplaire, en plus d'être magnifique : le village s'ébroue, part, il a l'idée d'un ailleurs dont il ne sait rien mais qu'il investit des espoirs les plus nécessaires. Songeant à ceux qui ont la chance de ne pas encore avoir lu ce très grand livre, je ne dirai rien, toutefois, de la chute, presque toute entière contenue dans ce mot : "Jamais on ne vit dans l'Histoire l'exemple d'un si confiant exode."

Les Saisons, Maurice Pons - Première édition : Julliard, 1965.
L'édition présentée est celle de Christian Bourgois, 1975.

Posté par Villemain à 09:52 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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