mercredi 14 février 2018

Franck Mannoni a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

Matricule_des_Anges

 

Marc Villemain cultive l'art de la digression dans l'art souvent punchy de la nouvelle. Ses personnages s'épanouissent dans une temporalité lente. Ils se perdent avec délice dans la contemplation et vivent avec une acuité exacerbée les découvertes sensuelles de l'adolescence. Ils s'interrogent aussi sur ces sensations nouvelles et cet appel vers l'autre qui leur semble à la fois attirant et inquiétant : « Dans leur gorge une boule, dans leur ventre un noeud, dans leur coeur une graine. Aussi parce qu'ils ne l'ont jamais fait. » Entre collège et lycée, pendant une partie de foot, ils semblent perdus dans ce remue-monde. À leur manière, ils incarnent une forme de romantisme réussi : un idéal poursuivi jusqu'à l'absolu, l'âme envahie par l'irruption du Beau. L'auteur montre très bien comment la magie d'un instant abolit la banalité du quotidien. Il magnifie le moment de la reconnaissance, un éblouissement unique, qui peut naître d'un rien. Un parfum, une silhouette, une couleur, tout peut créer l'émotion. C'est tout juste si l'un des personnages a le temps de « deviner ses cheveux blonds qui tombent en torsades sauvages sur l'ambré de ses épaules ». Le coeur est pris, tous comme l'esprit et l'ensemble des sens, sans être coupés du monde. La nature qui entoure les protagonistes sert de miroir à leurs états d'âme. Dans ces entrelacements, Marc Villemain écrit ses plus belles pages synesthésiques. Au cours de son exploration des sentiments, l'écrivain ne s'arrête pas à la période de l'adolescence. Il rejoint avec finesse les premiers émois de l'enfance et projette sa vision jusqu'à la vieillesse. Tandis que l'émerveillement simple des passions infantiles glorifie une amitié spontanée et sans calculs, le temps passé donne sa valeur au grand âge. Mais ces nouvelles restent des nouvelles, avec leurs fins parfois abruptes et cruelles comme le demande ce genre exigeant. Le doute, l'incompréhension, la mort, ne sont jamais loin et rôdent à l'affût, comme un pendant incontournable au merveilleux. t

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