vendredi 21 octobre 2011

Jean-Marie Dallet - Encre de guerre

Jean-Marie Dallet - Encre de guerreAprès avoir découvert l'admirable Au-delà du tropique, je voudrais à nouveau attirer l'attention sur Jean-Marie Dallet, écrivain dont je ne suis pas loin de penser qu'il est, décidément, assez exceptionnel.

Encre de guerre, qui date d'il y a un peu plus de trois ans, est du même tonneau, je veux dire de la même excellence. D'un abord plus direct, d'une composition plus immédiate, ce roman à l'allure peut-être moins déroutante n'en continue pas moins de témoigner d'un art de la narration en tous points exemplaire, d'une sensibilité d'écorché vif qui donne au livre des pages remarquablement belles (on pensera par exemple - mais pas seulement - au séjour en maison de retraite de la mère, puis à sa disparition), pour ne rien dire d'une langue toujours aussi vive, ingénieuse, dont le caractère proprement saisissant tient aussi au fait qu'on ne saurait dire s'il relève davantage d'une forme d'oralité, forme charnue, gouleyante, abrupte, que d'un ciselage permanent.

L'histoire, dont on distingue assez vite la part intime, voire autobiographique, relate l'existence d'un homme plutôt bourru, pas franchement liant, esseulé, pendu au fil d'une désocialisation toujours imminente, n'ayant de contacts avec ses congénères que circonstanciels ou tarifés, et puisant son énergie dans un univers dont il aime probablement la caractère rugueux, presque égrillard, mais fraternel, et non sans flamboyance. Car si Dallet nous promène de Toulon à Tahiti via l'Algérie et nous fait déambuler à travers le beau et noble Paris, c'est en y accompagnant le petit monde des inadaptés, des éclopés et des perdants, des manoeuvres et des prostituées, dont la détresse sociale, l'impasse personnelle à laquelle ils sont confrontés, n'altère jamais une certaine grandeur d'âme - il n'est d'ailleurs pas impossible que, pour Dallet, cette survie dans l'échec, survie résignée, taiseuse, constitue aussi une condition de ladite grandeur d'âme. Il s'agit donc d'un personnage assez rude, qui des femmes est surtout attiré par leur croupe, et qui noie dans l'alcool solitaire une existence que la naissance plaça d'emblée sous le signe de la mort et de l'aventure solitaire. Ainsi remonte-t-on le fil du siècle, le grand-père mort à la guerre, le père mort à la guerre, et l'Algérie, et cette mère, donc, que la raison finit par abandonner, achevant de le rendre orphelin du monde.

Reste l'écriture, matière de chairs vives et d'épidermes à sensations, où l'on pourra reconnaître un peu du timbre d'un Céline, et, chez nos contemporains, la densité poétique et l'attention au réel d'un Lionel-Edouard Martin. Cette écriture toujours aussi cabossée, quoique, par nécessité, moins luxuriante, moins baroque que dans Au-delà du tropique, sublime un récit parfois brutal, viscéral, et en exhausse la troublante sensibilité.

Travaillant comme éditeur aux éditions du Sonneur, mes recensions d'ouvrages émanant de cette maison ne seront publiées que sur ce seul blog personnel.

 


vendredi 5 août 2011

Jean-Marie Dallet - Au plus loin du tropique

 

Jean-Marie Dallet - Au plus loin du tropiqueEn refermant Au plus loin du tropique, je me suis demandé comment j'avais pu passer aussi longtemps à côté de Jean-Marie Dallet, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'en est pourtant pas à son coup d'essai, puisque son premier livre, Les Antipodes (préfacé par Marguerite Duras) parut en 1968. Un peu honteux, donc, de n'avoir été plus alerte, il est grand temps de me racheter une conduite et de faire preuve d'un peu d'éloquence dans mon enthousiasme.

Ce petit chef-d'oeuvre de style et d'esprit met en scène cinq personnages, tous bannis du monde ou condamnés par lui à tel ou tel titre criminel. Assignés à résidence au paradis, signification en maori du mot Parataito, du nom de cet atoll où ils expient, ceux-là tâchent d'y édifier un monde pas trop invivable, guettant sans trop y croire la goélette pénitentiaire qui leur fera grâce des quelques restes de l'opulence continentale. Il y a là Ma Pouta, qui du temps de sa splendeur tenait à Papeete un bordel digne de ce nom où, dans les bras d'une de ses filles, le gouverneur hélas trépassa ; il y a Trinité, pauvre matelot métis, unijambiste et enfant de choeur à ses heures ; Pétino, chantre lyrique de Pétain depuis que celui-ci le décora pour avoir reçu en 1915 "un éclat dans la fesse droite" ; Corentin le curé, "condamné à souffrir pour toujours sur cet enfer posé sur les flots" parce qu'il fit en son temps couler le sang de la servante qu'il avait engrossée ;  enfin Ah You, le marchand chinois, celui sur qui les mioches jetaient des pierres, "voilà le Chinois qui pue, voilà Ah You le marchand de caca", parce qu'il conduisait la "carriole tirée par la mule pour gagner à l'aube la caserne où je recueillais merde fraîche, eaux usées à livrer aux cultivateurs, aux éleveurs de cochons." Ce sont des relégués, de pauvres bougres pleins de cicatrices et d'épais souvenirs, vaccinés de l'espérance et autres ressasseurs sans destin ; leur paradis est la poubelle du monde, faubourg tout indiqué pour y parquer la part faible et sans rémission de l'humanité. Maintenant, pourtant, ils y ont leurs habitudes, leurs rituels, ils y vivent en famille : ils y ont recréé le sentiment d'une communauté. Jusqu'à ce que le cyclone vienne faire échouer un marin sur leur rive - "Alors là de mémoire de frégate on n'a jamais vu ça, et les six oiseaux plongent en piqué vers l'île bouleversée par le cyclone d'où montent des vapeurs brûlantes, elles poussent des cris rauques, glissent en rase-mottes au-dessus de ce curieux équipage : qu'est-ce que c'est ? Comment peut-on se démener ainsi par cette chaleur mortelle ? Ah les vilains bonshommes, il vaut mieux reprendre de l'altitude (...)".

A chacun d'eux Jean-Marie Dallet donne non seulement une voix, mais un timbre, une corpulence, un sang, une singularité ; il nous oblige à les entendre, à entrer dans leur parler tortueux, drolatique et blasé, formidablement vivant pourtant, plein d'estomac, de chair lubrique et de généreuse colère. La clé de tout cela, c'est bien sûr la langue de Dallet, imprévisible, charnue, cabriolant entre syntaxe audacieuse et lexique baroque, une langue légère finalement, libre, aussi aérienne que sa texture est terrienne et férocement arc-boutée à d'antiques oralités. Chant lyrique, élégie des bas-fonds du monde autant qu'ode au tréfonds humain, critique sociale autant que tableau de moeurs, Au plus loin du tropique est ce qu'il convient d'appeler un petit bijou. Il était temps d'en parler.


Posté par marc_villemain à 19:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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