mardi 7 janvier 2014

THEATRE : Antigone, de Jean Anouilh

Antigone - Anouilh - Paquien


Comédie française, salle Richelieu

Texte : Jean Anouilh
Mise en scène : Marc Paquien

Avec : Françoise Gillard (Antigone), Bruno Raffaeli (Créon), Véronique Vella (la Nourrice), Clotilde de Bayser (le Choeur), Nicolas Lormeau (le Garde), Benjamin Jungers (le Messager), Stéphane Varupenne (le Garde), Nâzim Boudjenah (Hémon - en alternance), Marion Malenfant (Ismène - en alternance), Pierre Hancisse (Hémon - en alternance), Claire de la Rüe du Can (Ismène - en alternance), Laurent Cogez (Troisième garde), Carine Goron (le Page), Lucas Hérault (Deuxième garde)


Tout le suc du Tragique est là, n'est-ce pas : il est atemporel. Mais s'il n'a pas d'époque, il est d'un lieu : la Terre. Car il faut être un humain pour la fomenter, cette vision d'un monde sans rémission, et pour l'inventer, cette âme condamnée à des forces supérieures. Le Tragique justifie tout : on ne s'y livre pas, c'est lui qui nous livre. Aux vivants, et d'abord à nous-mêmes. Ce pourquoi sans doute il est à la fois une espèce de cosmogonie et de terreau pour le plus farouche des individualismes.

Lorsque Anouilh reprend et s'approprie le texte de Sophocle, c'est avec, en bruit de fond, le pas des bottes nazies : Antigone incarnera, que cela soit ou pas compris de ses contemporains, une figure possible pour la Résistance. Or, à chaque époque ses résonances : je ne saurai dire ici ce dont Marc Paquien voulait témoigner en mettant en scène la pièce d'Anouilh, mais force est de constater que celle-ci n'a rien perdu de son actualité, tandis que l'Etat moderne, architecte des libertés publiques, prend parfois, dans le prolongement du XXe siècle et le sillage de l'hyper-puissante économie, les traits d'un fossoyeur des libertés individuelles.

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La profonde aspiration poétique qui se niche en tout individu est étranglée par les intérêts supérieurs spirituels ou temporels, le caractère implacablement singulier du destin est nié par les gros bras de l'autorité : voilà ce que hurlent toutes les Antigone du monde, voilà ce que clame l'individu sur-intégré des sociétés développées du XXIe siècle. La poésie s'est dégradée en slam, la musique en jingles, la littérature en best-seller, la polis en politique et le sentiment de transcendance en cléricalisme : ainsi pourrait-on schématiser le mal-être de ceux qui vivent consciemment dans l'époque. Le minimalisme de la mise en scène de Marc Paquien constitue peut-être un écho à ce monde devenu froid et fonctionnel, tout comme la scène (rude, saisissante) sur laquelle s'ouvre et se conclut identiquement la pièce : ces personnages figés, tétanisés dans leur image, sorte de musée Grévin des vivants - où l'on songe aussi à tel ou tel tableau d'Edward Hopper. Reste que cette épure m'aura laissé un peu... froid. Si elle dit bien le caractère immuable des choses, elle condamne aussi la pièce à une sorte de linéarité, comme si cela empêchait d'entrer en résonance avec ce qui, chez les personnages, dans leurs sensations comme dans leurs intentions, change, évolue, progresse. Il en va de même des costumes : s'il est entendu que les personnages de la tragédie sont toujours, peu ou prou, des prototypes, presque des stéréotypes, cela manque tout de même d'un peu de liberté (le roi Créon en costard cravate, bon, soit...). Disons que c'est peut-être un peu mécanique, et que la distribution des rôles et des fonctions aurait pu être traitée avec un peu moins de rigorisme : la tragédie des hommes ne fait pas plus le vêtement que celui-ci ne fait le moine. Aussi me suis-je demandé si Marc Paquien n'avait pas parfois un peu hésité entre deux registres, comme s'il n'avait pas tout à fait réussi à trancher entre le respect de la tradition et le dérèglement des usages. Il en va de même du jeu des comédiens - qui tous, inutile d'y insister, font preuve de talent. Certains gestes, certaines attitudes corroborent ce que je crois donc percevoir comme une hésitation de la mise en scène ; c'est à la fois empreint de classicisme et de fulgurance, de didactisme et de débordement, de fidélité à une tradition et de velléité de s'en émanciper. Cela ne tient certes qu'à des détails, mais ils infusent, et, comme par volutes, renvoient de la pièce une idée ou une image peut-être un peu incertaine, ou tremblante. Ce qui n'interdit pas les moments de grâce, bien sûr, au nombre desquels la confrontation entre Antigone (Florence Gillard) et Créon (Bruno Raffaeli), fermes et fragiles à leur manière, intraitables et délicats, inaccessibles l'un à l'autre mais complices dans ce qui les désunit.

Il ne s'agit évidemment pas d'entrer dans le détail du jeu des comédiens, tous très impliqués, même s'il est naturel que chacun ait ses préférences. Je résumerai mon sentiment en disant que s'il est délibéré que nous soyons d'emblée pris à partie, nous le sommes peut-être trop vite, trop tôt, trop durement. Moyennant quoi, je n'ai guère changé de disposition, tout du long de la pièce : les choses en moi étaient tout de suite déjà jouées, nouées, tranchées. J'admire l'énergie et la radicalité du jeu de Florence Gillard, mais je me dis qu'en partant de si haut, de si fort, il a manqué une progression, parfois peut-être d'un peu d'ambiguïté ; j'admire les accès d'autoritarisme de Bruno Raffaeli et la tension qu'il imprime à son regard dans ses moments d'esseulement, mais parfois il m'a semblé comme empêtré avec lui-même, comme si son costume l'engonçait ou bridait son corps ; j'admire cette manière très forte, caustique et débraillée, grave et sarcastique, qu'a Clotilde de Bayser d'incarner, seule, le Choeur, mais je n'ai pas pu non plus ne pas éprouver une sorte de décalage, quelque chose d'un peu à contre-temps. Ce sont là, très certainement, des choix de mise en scène, et je peux bien les comprendre ; mais disons que, si je reste avec cette belle et forte image de Thèbes endeuillée, de ce groupe pétrifié dans l'histoire et par l'accomplissement du destin, il m'a parfois manqué, donc, un certain saisissement.

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mercredi 25 novembre 2009

THEATRE : Octave Mirbeau - Les affaires sont les affaires

Paquien_350x252Il faisait très chaud, dans la salle bondée et mal aérée du Vieux-Colombier, pour la première de Les affaires sont les affaires, adaptée d'Octave Mirbeau par Marc Paquien. Plus de cent ans après la création de la pièce et sa première représentation, le 20 avril 1903, à la Comédie Française (qui suscita une phénoménale bataille rangée ardemment souhaitée par Mirbeau lui-même), il était intéressant de savoir ce qu'un metteur en scène en retiendrait aujourd'hui, et surtout ce qu'il ferait d'un sujet aux résonances si actuelles.

Vous voyez JR Ewing ? Bernard Tapie ? tel ou tel auxiliaire agioteur du sarkozysme neuilléen ? Eh bien, considérez Isidore Lechat : il est leur précurseur, leur moule, leur étalon - leur prophète. Un de ces hommes qui, comme lui, crient "Vive le peuple !", qui, même, peuvent malignement prendre la pose du socialisme, mais n'ont d'autre but dans l'existence que d'accumuler et faire fructifier leurs fortunes. Un cynique, donc,  un avide qu'enthousiasment les promesses de la modernité scientifique, industrielle, financière, capitaliste et démocratique. Un capitaine d'industrie exubérant, matérialiste en diable, excité comme un gamin devant la naissance de l'agronomie, aussi frénétique qu'Harpagon devant sa chère cassette. Quelque chose d'un maître du monde - ce qui lui permet de régner sur le sien avec toute l'autorité et la goujaterie que lui confère le pouvoir de l'argent. Qu'un tel portrait vitriolé suscite une levée de bouclier en 1903, on peut l'imaginer ; désormais, sa très concrète actualité, son réalisme, suscite tout au plus un haussement d'épaule railleur : après tout, on les connaît bien, ces gens-là, ils sont au Fouquet's, dans le gouvernement ou les affaires.

Mirbeau___Vieux_ColombierC'est donc un texte qui regorge de bien trop d'échos à nos marottes contemporaines pour être aussi simple qu'il y paraît à mettre en scène : sa modernité, assez affolante, est un piège absolu. Dont je ne suis pas certain que Marc Paquien, s'il l'a évidemment bien vu et compris, ait su le contourner avec un bonheur complet. Je dois dire que, pour des raisons personnelles, ma femme et moi avons dû nous éclipser, hélas, un peu avant la fin de la représentation - et je tiens naturellement compte de cet aléa pour exprimer mon impression générale, assez décevante en vérité.

L'ambition était pourtant bonne : alléger le décorum, filtrer la mise en scène, en ôter ses trop palpables référents d'époque, en un mot la détemporaliser pour l'universaliser, la déshabiller de son temps pour la rendre accessible au nôtre. Et charger la barque d'Isidore Lechat, joué ici par un Gérard Giroudon déchaîné, exemplaire, magnifique de verve et de cynisme, intarissable d'énergie et de gouaille, véritable aimant autour duquel tâchent d'exister quelques acteurs qui ne sont pas en reste (son épouse corsetée, matérialiste et bourgeoise, excellemment interprétée par Claude Mathieu, ou encore Michel Favory, qui joue à la fois le marquis de Porcelet, le jardinier et l'intendant.) Dès le lever de rideau pourtant, quelque chose ne prend pas. Les postures, les mouvements, les jeux du corps et les rictus, les artifices sonores ont quelque chose d'attendu, de convenu, de littéral. C'est là d'ailleurs mon reproche principal, cette littéralité dont Marc Paquien a pris le parti, cette lecture à la lettre d'un texte qui dit déjà tout, qui le crie, même, le plus souvent, et qui n'a de ce fait nul besoin d'être souligné ou secondé. On aurait même préféré le contraire : que, en lieu et place d'un plaisir un peu infantile à grossir les traits, il soit entrepris de les sonder. Alors, certes, le propos de Mirbeau ne souffre pas d'ambiguïté, et il ne s'agit ni de le travestir, ni de l'affadir. Mais l'accentuation de ce qui est déjà criant fait courir le risque de la caricature, ce à quoi le texte de Mirbeau n'invitait sans doute qu'en partie. Moyennant quoi, on se cantonne à mettre les rieurs de son côté ; c'est assurément plaisant, mais pas suffisant : il nous manque l'effroi.

Ma réserve tient donc essentiellement à la mise en scène - à l'instar de ce que peuvent en écrire Nathalie Simon, mais aussi Armelle Héliot, dans Le Figaro). Je répète que je comprends bien, et partage, l'intention de Marc Paquien ("inventer un monde imaginaire qui puisse se rapprocher de nous"). Mon problème est que je n'ai guère perçu l'imaginaire, mais seulement l'ultra-contemporanéité du propos. Et il me semble que cela tient à l'épure un peu maladroite de la mise en scène, dont le minimalisme renvoie aux codes de notre temps ; or le minimalisme n'induit en soi ni l'atemporalité, ni l'universalité. S'ajoute à cela le jeu un peu outrancier de Françoise Gillard (qui tient le rôle de Germaine, la fille-adolescente-rebelle d'Isidore Lechat) et excessivement zazou de Clément Hervieu-Léger (le fils), que l'on croirait tout droit sorti d'un café Costes (mais on me dira que c'était peut-être volontaire.) Dommage, donc. On peut toutefois faire le déplacement, pour Gérard Giroudon. Et pour ce plaisir  toujours jouissif de rire aux dépends des autres, quand ils croient gouverner le monde du seul fait de leur naissance et de leur heureuse fortune.

Les affaires sont les affaires, d'Octave Mirbeau - Mise en scène de Marc Paquien - Théâtre du Vieux-Colombier, Paris 6ème - Jusqu'au 3 janvier 2010.