J'avoue n'avoir jamais été particulièrement fier de mon pays. Je l'ai toujours aimé, parce que l'homme est ainsi fait que quelque chose en lui le voue à aimer de manière plus ou moins inconditionnelle ce qui l'a fait advenir, le lieu et le temps où il a pris vie, mais, aussi loin que je puisse remonter dans ma génération, il s'avère que les motifs de fierté patriotique sont pour ainsi dire inexistants. Je sais qu'il est tentant de préférer ce que l'on connait moins, qu'on ne déteste jamais autant que ce que l'on connaît le mieux, que la pensée magique peut prendre la forme aguicheuse d'une tentation de l'ailleurs : à cette aune, je me défie donc de mes propres impressions. Mais de la France, je suis surtout fier de ce qui ne lui appartient pas en propre, en tout cas malgré elle (sa géographie), ou de ce qui témoigne d'un ancien génie qui a déserté (sa culture et son histoire.) Aussi le sentiment d'appartenance peut-il ne pas se doubler d'un sentiment d'adhésion : je sens que j'appartiens à un pays, je sais que je n'y adhère pas. Il ne s'agit pas d'un rejet de principe, et certainement pas d'un rejet en bloc, mais de l'enracinement progressif d'une inconsolable tristesse devant le spectacle, non pas forcément du "déclin", mais d'une vigoureuse progression vers la déchéance.

Cette impression s'est bien sûr accrue avec l'élection de Nicolas Sarkozy, qu'accompagnent de concert le cynisme pornographique d'une droite qui peut en effet se targuer d'être décomplexée, et la bêtise d'une gauche dont les "nouveaux militants" ne trouvent rien de mieux à proposer qu'une charité de proximité teintée de fascination pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à du moderne. Elle prend toutefois ses racines bien avant ce funeste événement - sans que je puisse d'ailleurs la fonder avec précision dans l'histoire. Ceux de mon âge ont hérité d'un pays, voire, en partie, d'un continent, qui s'était peu ou prou libéré des carcans les plus tangibles de l'ancienne morale. De cela, nos parents sont sans doute assez fiers et, même si le bouillonnement caractéristique des années 70 a aussi produit ce lot d'inepties et de désinvolture dont nos "bobos" sont les héritiers directs, leur relative fierté est en partie compréhensible. Elle l'est d'autant, et surtout, que nous-mêmes, leurs enfants, ne trouveront rien de mieux à transmettre au futur qu'un pays devenu carcéral, truffé d'instincts, sans mémoire ni dessein, dont la sentimentalité bigote côtoie sans contradiction apparente une aspiration profonde (et de moins en moins secrète) à l'ordre et à la délation, un pays où le conservatisme peut prendre les atours avantageux de la jeunesse, de la gaieté, de la fête et du lien social.

Face à cela, trois attitudes possibles.
La première : ne pas abdiquer. Continuer la lutte. Plaider les racines de l'ancien monde sans jamais oublier ce qu'il contenait d'inique et d'effrayant, entailler le réel, résister afin que l'activisme et le bougisme ne défassent complètement ce qui nous fit.
La seconde : s'assurer qu'on passera entre les gouttes, rejoindre la social-démocratie, de droite ou de gauche, entretenir le mouvement ou son illusion vers un meilleur possible, une dignité à portée de main, un sens que l'on pourrait recouvrer.
La troisième : tourner le dos, rentrer chez soi, attendre que tout finisse car toute chose finit par finir, préférer le poids de sa culpabilité à l'échec programmé de sa bonne volonté, nettoyer son terrier et espérer que tout cela ne soit pas trop indigne.

Plus jeune, je me serais érigé en juge de ces trois attitudes : il n'y a pas de pire procureur qu'une jeunesse pleine d'idéal. Aujourd'hui, et très probablement demain, il me paraît évident, naturel et souhaitable, que chacun puisse se déterminer aussi librement qu'il en sera capable. Et advienne que pourra.