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Marc Villemain
25 avril 2010

Absence - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d Philippe Di Folco) - Éditions Larousse
Notice Absence - Marc Villemain.

 

 

L’absence est le problème des survivants, non du mort. Que celui-ci ait pris ou pas ses dispositions afin de léguer aux siens tout bien, spirituel ou matériel, qu’il aurait jugé nécessaire ou souhaitable de leur transmettre, c’est à ceux qui lui survivent, et à eux seuls, d’apaiser l’affliction consécutive à son absence. La disparition de l’autre est donc ingrate à double titre : non contente de nous attrister dans une solitude indésirée, elle nous accule à la surmonter. Ce pourquoi nous disons qu’il faut faire avec, ce qui signifie en réalité qu’il faut faire sans : sans l’autre, sans les représentations affectives, sociales et psychologiques que nous avions de notre existence avec lui, et qu’il nous faut maintenant vivre dans sa non-présence.

 

Cette définition de l’absence comme strict négatif de la présence conduit évidemment à considérer la présence de l’absence. Au-delà de la figure de rhétorique, quiconque a éprouvé ou éprouve la désolation d’une absence sait et mesure combien l’absent peut être présent : par la pensée bien sûr, par les rêves, d’autant plus perturbants qu’ils sont porteurs d’une vision autonome de l’être absent, mais aussi, et c’est souvent le plus troublant, jusqu’aux événements les plus anodins de l’existence. « C'est un volet qui bat / C'est une déchirure légère / Sur le drap où naguère / Tu as posé ton bras », chante Serge Reggiani, donnant ici de l’absent une incarnation qui ne va pas sans évoquer une manière de panthéisme.

 

L’absent est partout, donc, à tout le moins partout où il a laissé une trace qui nous implique. C’est pourquoi l’absence renvoie directement au deuil, sa perception en constituant l’une des étapes. Aussi n’est-il pas rare que l’endeuillé ait à connaître un sentiment de colère ou de rancœur envers le défunt, qu’il rendra responsable de l’état d’abandon dans lequel il se trouve ; à cette phase succèdera un sentiment de culpabilité, la dialectique de ces états constituant, pour la médecine, l’un des aspects du travail de deuil. Dans Pierre, qu’elle écrivit en hommage à son époux l’écrivain Jean Freustié (pseudonyme de Pierre Teurlay), Christiane Teurlay note : « Je survis à Pierre et j’en ai honte. Au commencement, pendant la première semaine, je ne me suis sentie coupable que d’avoir dormi au moment même de sa mort. Et je me suis aperçue qu’en vivant, je le trahis. » Et de conclure : « J’avais un but dans la vie, l’aimer, maintenant je ne sers plus à rien. » C’est toutefois lorsque les moments les plus cruels du deuil ont été surmontés que l’absence de l’autre se fait plus intolérable : une fois que nous avons recouvré quelques motifs à vivre, l’absent revient pour asphyxier chaque seconde du temps. C’est quand la question de la survie semble ne plus devoir se poser, c’est quand la force de l’inexorable habitude peut laisser penser à son entourage que l’endeuillé a fait le plus dur du chemin, que le souvenir de l’absent se fait plus vif et plus douloureux. Combler le gouffre de l’absence et la déréliction qui s’ensuit est pourtant une condition, non de la survie, mais du recouvrement d’une existence qui fût en mesure de maintenir et de perpétuer du sens. L’on peut surmonter sans oublier, comme on peut accepter sans trahir : c’est aussi pour surmonter la mort de La Boétie que Montaigne écrivit les Essais.

 

Dans les premiers temps, les personnes endeuillées font l’objet d’une grande sollicitude de la part des proches. Or, par la force des choses, cette sollicitude immédiate ne dure pas. L’endeuillé, que l’on invite volontiers à se battre, à s’occuper, à redoubler d’activité, bref à reprendre goût à la vie, déploie à cette fin une énergie qui renvoie de lui une image rassurante. Or c’est dans le silence et le rien du monde qui s’installent au fil des jours que l’absent revient marquer la vie de sa présence. Cette sensation peut être vécue comme une attente : celle de notre propre mort qui, spirituellement ou métaphoriquement, nous permettra de rejoindre l’autre, celle encore de l’installation de la présence de l’autre en soi, signe de l’acceptation de sa mort et injonction à continuer à vivre en mémoire de lui.

 

Il n’est en l’espèce aucune situation générique, et n’est de deuil que singulier. L’individu confronté à la disparition de l’autre, que celle-ci survienne après de longs mois de maladie ou à la suite d’un accident ou d’un drame, peut aussi se construire dans et par son absence ; chez ceux qui ont perdu leurs parents alors qu’il n’étaient encore que des enfants ou de jeunes adultes, il est connu par exemple que la construction de leur rapport au monde et à eux-mêmes se déploiera dans l’ombre tangible et fantasmée du disparu. Ici, le sentiment de l’absence, chaque instant revécu, n’induit pas nécessairement celui du manque, l’absence étant perçue comme l’outil même de la construction de soi, le vecteur qui nous aura permis d’être ce que nous sommes, renforçant du même coup, et la culpabilité du survivant, et sa gratitude envers le disparu. Dans La Nausée, Jean-Paul Sartre rapporte cet épisode : « Quand mon père est mort, on m’a fait monter dans sa chambre pour le voir une dernière fois. En montant l’escalier, j’étais très malheureux, mais j’étais aussi comme ivre d’une sorte de joie religieuse ; j’entrais enfin dans une situation privilégiée. Je me suis appuyé au mur, j’ai essayé de faire les gestes qu’il fallait. Mais il y avait ma mère et ma tante, agenouillées au bord du lit, qui gâchaient tout par leurs sanglots. » Ce que l’on perçoit ici, c’est à la fois le moment d’une rupture, radicale, et l’aspiration, consciente ou pas, à l’entrée dans une ère nouvelle. Si « philosopher, c’est apprendre à mourir », selon le mot fameux de Montaigne, l’on pourrait poursuivre en suggérant que c’est aussi apprendre à attendre la mort de l’autre. Autrement dit, apprendre à transformer une absence en présence libératrice.

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