Lionel-Édouard Martin - Ferpent, soleil par terre
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Une langue pour durer
Ceux que le cours du monde affolerait au point de vouloir lui tourner le dos ne pourraient être mieux confortés qu’en lisant Lionel-Édouard Martin, éternel inactuel. Ce bon vivant taiseux du Haut-Poitou, ce narquois taciturne peu enclin à forcer une nature qu’il a aussi paysanne et civile que courtoise et solitaire, s’est-il seulement jamais senti de son temps ? On peut en douter, tant ce presque septuagénaire, auteur d’une œuvre grosse d’une cinquantaine d’ouvrages – auxquels il faut ajouter des traductions – réserve la grande part de ses affections aux temps qui l’ont précédé : disons ceux qui courent des Années folles au mitan des années 1960, ou, pour incarner mieux son paysage sensitif et mental, de Fréhel à Giono en passant par Colette. Allergie à un moderne souvent tapageur ou nostalgie d’un âge d’or – fatalement mythifié – de la concorde humaine, je ne saurais ni ne pourrais le dire, et, après tout, peu importe : cela seul le regarde, et l’homme, de ce que j’en connais, n’est pas de complexion à s’étendre de bonne grâce sur un divan. Rares sont ses textes à ne point renvoyer l’écho de cette tendresse pour ce qui n’est plus ; dans Ferpent, soleil qui tombe, la chose est gaillardement soulignée : « C’est comme ça qu’on s’appartient : par le souvenir. […] » Quel souvenir ? Celui, d’abord, d’une lignée : « On est fiers de ceux qui nous précèdent, fiers de ceux qui nous suivent, qui nous emboîtent la vie. »
L’on comprendra mieux pourquoi « LEM » n’a jamais vu dans le roman l’opportunité de déployer une vertu d’imagination pour laquelle il n’a jamais éprouvé une grande passion, l’abordant au contraire comme le véhicule des choses vues – et vécues. Aussi son accointance avec l’art du roman semble-t-elle toujours plus ténue, du moins avec le roman tel qu’on l’entend grossièrement : une intrigue, des personnages. Cette indifférence pour une fabulation venant colorer l’univers romanesque vient donc de loin. Et même si ses romans (et quels romans ! que l’on songe seulement à Anaïs ou les gravières, Icare au labyrinthe, La Vieille au buisson de roses, Jours d’été dans le sud-ouest, Cor) ont toujours consenti à un canevas plus ou moins marqué, LEM est vraiment un auteur du déploiement de la mémoire fictionnelle. Par tempérament ou prédilection, cette mémoire le ramène toujours aux archaïsmes de la vie. D’où ce mouvement, qui est autant de nature que d’inclination, de considération que de fidélité, vers les vies minuscules, les gestes premiers, les petits métiers : « On est sans doute de petites gens, mais on aime les choses bien faites, belles, inscrites dans une lignée de gestes qui imprègnent, façonnent. On vit comme ça : dans une continuité : rituels immuables, matières riches, guère nombreuses mais que l’on respecte. » Sans que l’on puisse affirmer que sa mémoire soit expressément consolatrice, il va, dans le cas présent, jusqu’à puiser dans les bas-fonds symboliques de l’activité sociale, l’entame du livre rapportant le monologue d’Albert, vidangeur de son état, que les enfants, ces bougres, appellent « roule-caca ». C’est qu’on vit encore, dans ces campagnes, à l’heure d’avant la révolution des égouts : « Moi, j’allais enterrer la bouse collective – que la merde individuelle, c’est une affaire de riches, là c’est le kolkhoze et va donc, tout fait à plusieurs le seul, le ventre unique, même bedaine, même bidon. » LEM n’est pas un commentateur : l’ingratitude du réel n’est pas tant, chez lui, motif d’interrogation comme condition sociale que matière à conversion en forme verbale. Il s’agit toujours de privilégier la continuité sur la rupture, la lignée sur la fracture.
Lisant Martin, et même si leurs styles respectifs les distinguent à bien des égards, il m’est souvent arrivé, fugacement, subjectivement, de songer à Maupassant : son attention à la grossière banalité des jours, voire à la médiocrité ordinaire, son attachement au monde paysan, ces atmosphères tirant sur le réalisme sec, lucide, où viennent se glisser, imperceptibles, quelque effluve de spleen ou de sombreur tenue (« et dans le mur le placard, l’ombre perpétuelle, ce dedans de la matière »), cette manière aussi, parfois, d’ironie (quoique exempte chez Martin de toute causticité d’ordre social et de la – délicieuse ! – cruauté maupassantienne), enfin la justesse du petit fait révélateur, bref le Maupassant refusant le psychologisme, soucieux de « constater ce qui est sous ce qui paraît », qui pouvait affirmer : « Celui qui m’étonnera en me parlant d’un caillou, d’un tronc d’arbre, d’un rat, d’une vieille chaise, sera […] sur la voie de l’art. » Il y a toutefois chez LEM un trait que l’on ne retrouve guère chez son condisciple normand, pas plus d’ailleurs que chez la plupart des écrivains, du moins porté à ce point : une façon singulière, presque systématique de jouer avec la langue, l’étymologie, les accidents phonétiques, la complexité syllabique, façon qui confère à ses récits un tour étrangement aussi oral que sophistiqué. La rusticité des mondes décrits suffiraient d’ailleurs à justifier ce modus operandi : dans cette Vienne que traverse la paisible Gartempe, si ce n’est le patois du moins son esprit demeurent vivaces, et sans doute peut-on voir là un ingrédient, un carburant à la liberté et à la vivacité scripturales de Lionel-Édouard Martin.
Il faut louer les Éditions du Vampire Actif de poursuivre la publication des œuvres de cet écrivain nécessairement marginal mais qui, pour ses lecteurs, prouve qu’il est encore possible de trouver dans le caractère primitif, irrésolu, non-encore établi de la langue, de quoi faire, peut-être pas du neuf mais au moins du nouveau, et de donner à entendre dans la tradition une sorte de modernité en devenir.
Lionel-Édouard Martin - Ferpent, soleil par terre
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