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Marc Villemain
22 octobre 2025

Vincent Delerm à La Cigale

 

Delerm et d’ombres

 

Naturellement, comme ce n’est pas la première fois que nous voyons le beau Vincent sur scène, nous voilà privés de l’effet de surprise. Et en même temps, depuis 2002, on ne peut pas vraiment considérer Vincent Delerm comme faisant partie de ces artistes qui se plaisent à surprendre leur public. C’est même, vous me voyez venir, l’exact contraire : Delerm est un ressasseur. De jeunesse, pour être précis. Il est même assez déconcertant de songer que ses huit albums studio n’en finissent plus de ressasser des souvenirs intimes qui, s’ils ne sont pas toujours et strictement les mêmes, semblent jamais n’être que des variations, comme disait l’autre, sur le même t’aime. Là est son choix d’artiste, qui non seulement est incontestable mais qui a toutes les bonnes raisons d’être, et constitue assurément l’une des explications de la fidélité de son public : sa fidélité, précisément, non à la vedette qu’il est devenu, mais à l’homme et plus encore à l’enfant qu’il demeure.

 

Pas d’effet de surprise, donc. Même plutôt l’impression de se retrouver assis à peu près sur le même fauteuil que quelques années plus tôt, dans la même salle ou peu ou prou, devant le même humain bonhomme, faussement timide, faussement hésitant, concomitamment mélancolique et facétieux, adepte du second degré mais sensible au premier, chantant doux et badinant ironique, égocentrique par nature et généreux par tempérament, anti-héros grisonnant attentif au séducteur qui ne dort jamais tout à fait en lui, sachant d’où il vient et ce qu’il doit aux uns et aux autres : Delerm est un troufion de « l’armée des ombres fragiles ». On ne l’écoute ni ne va l’écouter pour le découvrir, on sait tout de lui : il nous a déjà tout dit. Même quand il n’en a pas (encore) fait de chanson. Mais on s’en fiche : on l’écoute et on va l'écouter pour éprouver le plaisir de le voir prendre du plaisir. Et c’est ainsi que l’on se sent vieillir : en se satisfaisant pleinement d’un moment chaleureux, hors du temps, étranger au cours du monde – le monde, de toute façon, s’est arrêté de tourner il y a longtemps. Aller voir Delerm, c’est mettre le chaos cosmique entre parenthèses, s'extraire de la frénésie et, pour deux heures de temps, se donner l’illusion qu’hier est encore un peu aujourd’hui.

 

Et tant pis si on le trouve, c’est mon cas, un peu moins inspiré, si on a le sentiment, c’est mon cas, que certaines chansons pourraient être fabriquées sur les chutes d’un précédent album, si on s’agace un peu, c’est mon cas, de le voir enrober son art de la miniature de toujours plus d’images, de clips, de vidéos, de samplers et de son pré-enregistrés, si on aurait envie, c’est mon cas, de le revoir accompagné de quelques amis musiciens, ne serait-ce que pour ne pas avoir le sentiment de n’applaudir que le seul Vincent, parce qu’il ne peut pas être une idole et que nous-mêmes ne le voulons pas. On se dit aussi, par moments, qu’il pousse un peu. Que même le minimalisme a ses limites. Qu’avoir du talent, du désir, des facilités, et surtout le savoir, voilà qui devrait l’inciter à ne pas baisser la garde, à se défier des recettes éprouvées, à entretenir le souci, non du renouvellement de soi-même, c’est impossible, mais au moins des expressions de soi dans le champ artistique. Et à ne pas présumer de ses forces : il n’est pas si simple de faire fredonner le public sur des chansons qui n’ont plus tout à fait la même fantaisie, la même inventivité, la même nouveauté que les anciennes.

 

Ce ne sont pas là des critiques mais des attentes – or on n'a d’attentes qu’envers celui dont on sait qu’il a tous les talents pour y répondre. Car pour le reste, on a beau dire, il faut reconnaître que tant de délicatesse, de mélancolie sereine, de bienveillance, d’humilité non feinte et d’humour, par les temps qui courent, ça fait du bien.

 

21 octobre 2025

La fRance dans les rues (du 16ème)

 

Il y a quelque chose de déroutant et, je dois bien le dire, d’assez navrant, dans l’image de cette poignée de Français éplorés agitant leurs mouchoirs immaculés pour Nicolas Sarkozy, ex-président de la République, au moment de son départ pour la prison de la Santé. N’ayez crainte, braves gens, ce ne sera pas sa dernière demeure, tant s’en faut : il ouvrira lui-même ses petits cadeaux au pied du sapin de son luxueux enclos de la villa Montmorency. Que l’on m’entende bien : je ne me réjouis jamais – jamais – d’un emprisonnement. Tout emprisonnement est le signe d’un échec. Et je ne me réjouis pas davantage, pour la France mais plus encore pour la bonne santé de nos sociétés démocratiques, qu’un chef d’État, dût-il appartenir au passé, ait commis un certain nombre d’actes ou se soit mis dans un certain nombre de situations qui, en raison, a conduit la Justice à le condamner. Je ne peux y voir qu’un indice parmi tant d’autres du relatif délitement de ce qui fait notre commun civilisationnel. Que l’on me pardonne cette emphase, manière comme une autre de me mettre au diapason de l’émoi que suscite un événement qui ne devrait pas en être un.

 

Je rappelle toutefois, et sans mauvais esprit polémique, que Nicolas Sarkozy ne serait aujourd’hui très probablement pas en prison si la droite, dont il a considérablement contribué à durcir le discours répressif (pas seulement depuis son passage à l’Élysée mais dès qu’il fut en poste à l’hôtel de Beauvau) avait su, pu ou voulu résister à l’air du temps et n’avait pas sombré dans son tropisme ultra-sécuritaire. Au point de créer les textes de lois qui, précisément, permettent aujourd’hui à la Justice d’incarcérer Nicolas Sarkozy.

 

Pour rappel, 84 311 personnes sont à ce jour écrouées dans les prisons françaises. Parmi elles, 22 364 sont en détention provisoire, en attente de leur jugement et, de ce fait, toutes présumées innocentes.

 

17 octobre 2025

Théâtre : La Jalousie – Sacha Guitry & Michel Fau

 

 

 

Nous nous réjouissions tant de voir Michel Fau, qui par le passé nous fit tant rire et dont nous ne rations quasiment rien, reprendre du Sacha Guitry — que nous idolâtrons en toute raison. Las ! Michel Fau a décidé, comme il semble s’y complaire ces toutes dernières années, non seulement de faire du Michel Fau, mais de tirer Guitry uniquement vers ce qui, dans ses pièces, le fait (malicieusement) voisiner avec le théâtre de boulevard. Théâtre contre lequel je n’ai absolument rien : outre que je suis « très bon public », comme Fau lui-même je suis de ceux qui ont été nourris Au théâtre ce soir (pour les plus jeunes : l’émission de Pierre Sabbagh sur TF1 jusqu’au milieu des années 1980). Mais Michel Fau n’en a retenu que cela. Il se contente d’appuyer sur ce qui déclenche les rires les plus conventionnels, eux-mêmes excités par les gags, les grimaces, les situations triviales ou attendues. Alors ça rit, oui, à la Michodière, pour ça on peut dire que ça rit, ça rit même trop fort, ça rit emprunté, ça rit fabriqué – ça rit bêtement. Quel dommage de faire de cette pièce (que, il est vrai et à sa décharge, je suis très loin de considérer comme sa meilleure) une lecture aussi littérale. Michel Fau avait tout pour jouer Guitry : la malice, la duplicité, l'intelligence, la spiritualité, la sournoiserie, le sens de la provocation, l’ambiguïté. Il n'y a rien de tout cela ici, ou si peu, et de manière tellement fugace. Et cela ne tient en rien au talent de Michel Fau, qui est immense, mais à ses seuls choix. Ce qui constitue une raison supplémentaire de sortir déçu de cette première.

 

7 octobre 2025

Théâtre : Hamlet/Fantômes - Kirill Serebrennikov

 

Hamlet et les fantômes du siècle

 

Spectaculairement, c’est sans doute un des moments les plus aboutis et les plus mémorables auxquels j’aurai eu la chance (grâces en soient rendues à mon neveu) de pouvoir assister. C’était, ce lundi 6 octobre, soir de Générale pour « Hamlet/Fantômes », sorte de sublimation de Shakespeare écrite et mise en scène par Kirill Serebrennikov. Trop conscient de mes lacunes pour me risquer à la moindre critique argumentée, je me contenterai de dire ma ferveur devant ce hardi objet dramatique qui semble avoir assimilé non seulement toute l’histoire de la création scénique, mais celle aussi de l’aventure humaine – « évidemment » allais-je dire, puisqu’il s’agit de Shakespeare. Tout ici est inventif, tout est mouvement, tout est intemporellement moderne, tout est musique, tout est cris et chuchotements, tout s’impose, tout peut faire clin d’œil (de Sarah Bernhardt à Antonin Artaud, de Beckett à Radiohead) et tout sert une intention, bref : tout est justifié. Il y a décidément tout dans Shakespeare, on y revient toujours : voilà la première réflexion qui m’est venue en sortant du théâtre du Châtelet après ces trois heures fantastiquement, intensément et par moments joyeusement tragiques. « Nous sommes l'engendrement de la folie. Nous sommes les ombres d'Hamlet. Ses fantômes. Voilà pourquoi cette pièce parle de nous », écrit Kirill Serebrennikov. Le chaos éternel auquel notre monde n’en finit plus de survivre a trouvé ici, auprès de ces comédiens habités et dans ce décor sublime de bout en bout, matière à personnifier nos temps de sombre mélancolie, saturés par les idéologies de la vengeance et du pouvoir, et livrés sans possibilité de retour aux ambitions les plus funestement tordues.

 

Mise en scène, texte, scénographie et costumes : Kirill Serebrennikov

Musique (commande du Théâtre du Châtelet) : Blaise Ubaldini.
Avec un extrait de la S
onate pour piano n° 2 en si mineur, opus 64 de Dmitri Chostakovitch.

Avec : Filipp Avdeev, Odin Lund Biron, Judith Chemla, August Diehl, Nikita Kukushkin, Kristián Mensa, Shalva Nikvashvili, Daniil Orlov, Frol Podlesnyi, Bertrand de Roffignac.

Avec : les solistes de l'Ensemble intercontemporain

 

Théâtre du Châtelet - Du 7 au 19 octobre 2025

 

1 octobre 2025

Anniversaire 💍

 

Certes, je suis fait d’un bois tendre, un peu roseau consentant à plier, et je n'ai rien d'un homme de fer, ni de ceux-là qui savent rester de marbre : je serais plutôt vitrail, et légèrement dépoli, ou verre à pied d’argile – mais levé plutôt que brisé.

 

L'avenir derrière son rideau grenat me demeure opaque : aurore ou crépuscule ? Las ! aucune boule de cristal ne m'est d'aucun secours. Mais, sans abondance de pierreries ni profusion de passementerie, je peux au moins marquer le bel aujourd’hui d’une pierre blanche : c’est noces de porcelaine.