Marie Dosé - La violence faite aux autres
/image%2F1371200%2F20260224%2Fob_aedf42_couv-violence-mdose-sonneur.jpeg)
Veiller pour les autres
L’été dernier, vacances judiciaires aidant, Marie et moi entendions profiter de quelques jours dans le Finistère, où nous avions pris une chambre dans un petit hôtel à deux encablures de la Manche. J’aspirais, je l’avoue, à une certaine oisiveté – mère de tous les vices, c’est bien possible, mais je m’accommode volontiers de ce qu’en disait Kafka dans son Journal, qui y voyait aussi « le couronnement de toutes les vertus ». Je sentais toutefois que Marie tramait quelque chose : au beau milieu de la nuit, je la retrouvais adossée à son oreiller, tapant fébrilement sur son clavier d’ordinateur, le visage bleui par l’écran. La règle entre nous, tacite, étant de n’importuner l’autre qu’en cas d’extrême nécessité, je laissais faire – et me rendormais – non sans m’être amoureusement agacé du temps que prenaient son travail et ses « dossiers ». Vint le moment où je jugeai que trop, c’était trop : elle n’avait qu’une dizaine de jours de congés, ses clients attendraient – bon gré, mal gré, peu m’importait.
Mais voilà, elle ne travaillait pas.
Elle écrivait un livre.
Ce livre, je le pressentais : elle le porte en elle depuis son entrée au barreau. Voilà bientôt vingt-cinq ans que je la vois rentrer à point d’heure, épuisée mais battante, tantôt abattue, tantôt révoltée. Les longs face-à-face dans le secret des parloirs, les effondrements des familles au terme d’audiences batailleuses, les gardes à vue humiliantes, les détentions prolongées par un arbitraire routinier ; les paroles qui avilissent, les réquisitoires ventrus de conformisme moral, la morgue de ceux qui ont pour eux le bonheur d’être sûrs de leur vertu, le jargon satisfait des experts, les décisions de justice comme autant de couperets, les palinodies ministérielles et les chasses gardées de la raison d’État : voilà qui suffirait à miner durablement les plus endurcis. Endurcie, assurément, Marie l’est. Invulnérable, non : ses longs silences, au retour de journées jalonnées de drames et denses comme des semaines, en sont le témoin. Aussi ai-je eu tôt fait de comprendre qu’avocat n’est pas seulement un métier qu’on exerce : c’est aussi, trop souvent, un serment que l’on sent vaciller.
Pourtant, on chercherait en vain dans La violence faite aux autres une quelconque intention polémique ou pamphlétaire. Là est d’ailleurs ce qui achève de rendre le texte si poignant : on ne peut le lire sans se déprendre du sentiment d’impuissance et de déréliction qui, imperceptiblement, l’irrigue et le justifie. Car dans l'incessant combat de Marie, combat que chaque phrase éprouve, affleure la tentation de laisser le monde suivre son vieux chemin et dériver à sa triste guise. Traversée par cette rage assombrie, elle décoche finalement moins de flèches qu’elle ne pleure l’érosion de l’idéal de justice.
Nous avons laissé le Finistère derrière nous.
Elle me donne son texte à lire. Sa tonalité ne me surprend pas : elle a écrit d’un souffle, à fleur de peau, aussi je m’attendais à y retrouver tel ou tel écho d’histoires qu’elle m’avait confiées, quelques-uns de ces visages que j’avais pu entrevoir et qui, le plus souvent loin de moi, peuplent sa vie. L’écriture est sèche, rapide, impétueuse, elle court à l’essentiel sans effets ou plutôt sans souci d’en produire, la syntaxe est nerveuse et le phrasé parfois tourmenté – à l’image de ce que Marie connaît du monde. À l’heure où l’écriture se confond souvent avec l’exposition de soi, il est rare – et salutaire – de lire un récit dont l’autre est le sujet et la mesure.
Reste une autre dimension du livre, à laquelle il m’est impossible d’échapper : ces intermezzos intimes – Marie a une âme de musicienne – qui cadencent le texte et ne peuvent que m’émouvoir. Alors ce n’est plus l’éditeur qui juge, mais l’époux qui reçoit. Pour autant, l’éditeur n’est jamais très loin... Aussi, à mi-chemin de cette première lecture d’un texte qui n’est encore qu’un premier jet, il me saute aux yeux que La violence faite aux autres doit rejoindre le catalogue des Éditions du Sonneur. J’en suis donc l’éditeur – ce qui, chez d’aucuns, vaudra déjà réquisitoire. En vérité, la circonstance m’a davantage obligé à l’exigence qu’elle ne m’a incité à l’indulgence. Et au bout du compte, mon travail n’aura tenu qu’à quelques suggestions très modestes : j’aurai trop craint d’altérer une voix qui impose naturellement sa fébrilité, et de détourner un souffle douloureux mais non dénué d’espoir.
Marie Dosé - La violence faite aux autres
Plus d'infos sur le site des Éditions du Sonneur