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Marc Villemain
29 septembre 2025

Antonio Muñoz Molina - Je ne te verrai pas mourir

 

 

L’amour, ce deuil qu’on ne fait pas

 

« Tu ne m’aimais pas comme tu le pensais,
ou tu n’étais pas amoureux de la femme
que j’étais, non. ​​​Tu étais amoureux
de ton amour pour moi.
 »

 

Faites l’essai : lisez les pages politiques de votre quotidien national préféré ou, si vous avez des tendances masochistes, allez vous enquérir dix minutes des pensées profondes qui champignonnent sur les réseaux sociaux. Ensuite, une fois que vous aurez pris votre dose de bastringue obscurantiste, millénariste, nationaliste, trumpiste et populiste, bouchez-vous les esgourdes et ouvrez Je ne te verrai pas mourir : laissez-vous glisser dans l’onde lente de la délicatesse et recouvrez le bonheur d’éprouver des impressions et des sensations dont vous auriez tôt ou tard fini par penser qu’elles n’avaient plus cours.

 

Ce 16 mai 1967, Gabriel Aristu referme la porte de l’appartement d’Adriana Zuber. Par éducation, par docilité à ce père « qui lui faisait porter sans s’en apercevoir tout le poids de l’infortune et de l’angoisse de la vie, qui lui avait transmis, inoculé son ambition d’être cultivé, civilisé, dépourvu de brutalité et incapable de mal se comporter », par pusillanimité et complexion personnelle aussi, il s’apprête à gagner les États-Unis (qu’on aimait encore appeler « l’Amérique ») pour y mener brillante carrière. Quarante-sept ans de silence – et de rêves nocturnes – plus tard, vieillis, malades, ils se retrouvent. Elle aurait dû être son grand amour, mais elle a su au moment précis où il avait refermé cette porte qu’elle ne le serait pas. Quant à lui, espagnol en Amérique et américain en Espagne, il n’aura pas de trop de ses décennies américaines pour comprendre combien il s’était fourvoyé. La longue première phrase (soixante-dix pages), splendide écheveau de souvenirs qui saillent comme un flux ininterrompu de conscience, dit tout des nœuds de la mémoire et du réel, tout d’une existence que nul, hélas ! ne peut jamais réformer, de ce qui subrepticement façonne une identité, une manière de s’enfoncer dans la vie ou de se laisser mener par elle, de cet embrouillamini de regrets, de remords et de mélancolie qui, implacable, nous confronte à notre jeunesse.

 

Les lecteurs d’Antonio Muñoz Molina ne seront pas surpris de ce qu’il a si magnifiquement écrit ici. Tant il est vrai qu’il est, parmi les grands écrivains vivants, l’un des plus délicats, attentifs et minutieux. Et l’un des plus magistraux lorsqu’il s’agit de percer à jour les intimités, d’en dévoiler posément mais aussi tragiquement et sensuellement les arcanes. Tout en s’autorisant mille et une digressions, non pour le plaisir (toujours tendant lorsqu’on est écrivain) de digresser, mais parce qu’il ne saurait être d’individu hors d’une temporalité, d’un milieu, d’un contexte. Si bien que le roman évoque de manière à la fois très fine et très impressionniste le substrat du tempérament américain – et de manière plus diffuse le modus vivendi occidental.

 

Mais Je ne te verrai pas mourir est surtout le très grand roman d’un amour devenu impossible, non par la force des choses mais du fait d’un homme que la vie a fait ou rendu timoré, rétif à l’aventure, empêché à lui-même, « toujours un peu distrait quand il se tournait vers le réel », et qui, au bout du compte, ne pourra qu’en souffrir. Pas une romance, donc, tant s’en faut : plutôt le grand roman d’un amour mort-né, d’un deuil qu'on ne fait pas.

 

Antonio Muñoz Molina, Je ne te verrai pas mourir - Éditions du Seuil

Traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon

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