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Marc Villemain
23 septembre 2026

Pangram

J'ai donc voulu tester ce fameux outil, « Pangram », ce commissaire littéraire (et politique ?) dont on nous vante l'expertise et la fiabilité. Craignant pour mon amour-propre (et ma réputation !), j'ai commencé par lui donner à lire les premières pages de trois des auteurs avec lesquels je travaille aux Éditions du Sonneur. Résultat : l'un est écrit à 91 % par l'IA, le deuxième à 95 %, le troisième à 53 %. J'aurais pu arrêter là le test, tant il était concluant : connaissant ces auteurs, sachant le travail qu'ils avaient fourni et celui que, moi-même, j'avais pu produire, voilà qui suffisait très amplement à invalider le triomphe du robot démoniaque.

Rassemblant tout ce qu'il me reste de courage, j'ai ensuite voulu affronter la bête moi-même — et à mains nues, s'il vous plait. Je lui ai donc donné à lire les premières pages de deux de mes livres, très anciens, l'un datant de 2006, l'autre de 2009 — donc à une époque où l’intelligence artificielle n’avait pas encore quitté les romans de science-fiction pour venir s’occuper des miens. Et là, que constaté-je, qu'apprends-je et qu'ouïe-je ? Qu'ils sont écrits respectivement à 54 % et 66 % par une IA... qui n’existait pas encore. Me voilà donc soupçonné d’avoir utilisé, il y a vingt ans, une technologie qui n’avait pas encore été inventée. Il est vrai que j'ai toujours eu beaucoup d'avance sur mon temps.

NB : Je dois toutefois faire ici mon autocritique, comme aux temps glorieux où des humains traquaient les « déviations » de leurs congénères : l'image d'illustration de ce texte trop humain a bel et bien été créée par IA.

16 septembre 2026

Céline Righi - La Chambre fougère

 

 

 

Une œuvre en chemin

 

Pour l’éditeur, c’est un privilège que d’accompagner un écrivain sur le long terme et dès ses premières publications : il a ainsi le plaisir de pouvoir observer ce qui, dans les entrelignes et la trame même de ses textes, se transforme, se déplace, s’amende ou se renouvelle, et, parfois, mue à mesure que l’auteur avance dans la vie. À cette aune, La Chambre fougère, troisième roman de Céline Righi, témoigne d’une maturité d’autant plus sensible qu’elle n’estompe en rien cette forme d’ingénuité ou de spontanéité poétique qui faisait déjà le charme de Berline (2022) et des Choses de la nuit (2024).

 

La Chambre fougère fait partie de ces textes dont on pressent très tôt qu’ils obéissent à une logique secrète. Un village, une maison, une famille, des souvenirs : nous sommes d’emblée plongés dans un monde assez familier. Très vite, pourtant, quelque chose se dérègle. Les lieux semblent garder la mémoire de leurs anciens habitants, les animaux surgissent comme autant de signes, la forêt n’est plus un simple décor mais un territoire à traverser – comme on traverse une épreuve –, et les morts, les absents et les blessures n’en finissent pas de trembler sous la surface des choses. Le réel n’en bascule pas pour autant dans le fantastique : il est là, tangible et reconnaissable, mais comme taraudé par une autre dimension. Or cette dimension n’est pas totalement nouvelle chez Céline Righi, admiratrice de Michaux et de Giono : sa pente naturelle l’a toujours conduite à coudoyer un onirisme qui, jusque alors, demeurait à l’état de veille prudente. Ici, son univers coutumier, tout à fois végétal et minéral, se zèbre de traits parfois menaçants, tirant le conte populaire vers une forme agreste de réalisme magique – voire d’horreur organique, lorsqu’une « chose » est tapie dans le grenier : « L’odeur était celle d’un ventre ouvert. Au sol, ça faisait des flaques écarlates. Plus loin, des nappes cireuses, comme la peau du lait juste avant de bouillir. En l’air, ça pendait. Un linge horrible, dégoulinant. Mais il y avait pire. Le champignon avait fait des fruits : des langues rouges et charnues. Qui ne se contentaient pas de lécher le bois : elles le digéraient. » On en vient parfois à humer un lointain parfum médiéval, dont témoigne notamment l’usage de motifs à forte valeur mythologique : le feu, la salamandre, le cerf, le buis. Pour ne rien dire de l’étrange lien gémellaire entre Erna et son frère, dit « Pain Beurre », ou encore du « Vulcain », l’ermite guérisseur qui vit au sommet du « Grauve » et dont « la vie a frappé [le] visage comme un sceau déforme la cire. »

 

Incontestablement, ce troisième roman de Céline Righi, sans nullement marquer une rupture dans son œuvre, atteste a minima du franchissement d’un certain palier. Non que La Chambre fougère soit spécialement plus abouti ou marquant que les précédents, mais parce que le roman témoigne du renouvellement de certains motifs familiers à l’autrice, intégrés désormais dans un cadre plus ample, plus extensif, plus libre aussi peut-être. Là réside la promesse d’une œuvre dont on dirait qu’elle prend conscience de ses potentialités littéraires, et qui rend bien fier l’éditeur que je suis.

 

Céline Righi - La Chambre fougère
Plus d'infos sur le site des Éditions du Sonneur