Théâtre : Les Justes, Albert Camus
/image%2F1371200%2F20250923%2Fob_3d9ee5_image.jpeg)
Réflexions sur la pièce carcérale
Stepan - C’est tuer pour rien, parfois, que de ne pas tuer assez.
Dora - Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des Justes. Il y a une chaleur qui n’est pas pour nous. Ah ! pitié pour les Justes !
Skouratov - On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police.
Je dois avouer que, d’Albert Camus, ce n’est pas le théâtre que ma mémoire a conservé et conservera. Sans évoquer la chose politique (quoiqu’en m’autorisant tout de même à affirmer que sa lucidité, son souci de la justesse, son attachement viscéral à la justice – une justice humaniste, précision utile – et, appelons-la ainsi, sa tempérance radicale, font rudement défaut à ce premier quart du vingt-et-unième siècle), il me semble que son œuvre, du fait de sa délicatesse et de son exigence, trouve son expression la plus sensible et marquante dans les textes, romans ou essais, qui lui laissent le loisir et le temps de la complexité – jusqu’à ce très beau et posthume et inachevé Premier homme, où sa passion pour le théâtre n’est d’ailleurs pas en reste. Bref, que je n’éprouve pas pour le théâtre de Camus davantage d’allant me laisse moi-même sur un sentiment un peu chagrin, n’ayant pas oublié que lui-même considérait cet art comme « le genre littéraire le plus haut ». Mais voilà, et cela vaut spécialement pour « Les Justes », un certain théâtre d’idée ne tarde jamais à me rebuter. L’on me dira que cette pièce n’est pas que cela, que précisément elle s’acharne à décrypter les limites de l’idée et les limites aussi que tout homme doit y mettre, que l’abstraction idéelle peut mener au pire et que seul l’amour concret (d’une idée ? de Dieu ? de l’autre ?) a le pouvoir d’y glisser un grain de sable, il n’en demeure pas moins que « Les Justes » se montre parfois un tantinet didactique.
D’ailleurs, aveu pour aveu, ce n’est ni pour Camus ni pour « Les Justes » que, ce soir-là, j’emmenai ma femme au théâtre de Poche-Montparnasse (elle qui conservait de sa lecture adolescente un souvenir particulièrement vif), mais pour… Maxime d’Aboville. Dont je n’oublierai jamais l’interprétation absolument prodigieuse qu’il fit du personnage de Robespierre dans « Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes » (mise en scène par Thierry Harcourt au théâtre Hébertot et à propos de laquelle je n’ai pu écrire qu’un trop bref billet). Mais un Maxime d’Aboville qui, ici et pour la première fois, se prête au jeu – et au risque – de la mise en scène. Et c’est un déchirement pour moi que de n'avoir pas été entièrement convaincu, ni emporté…
Sans doute est-ce lié au champ lexical à la fois marqué et daté de la pièce (dans le magazine « Théâtral », d’Aboville reconnait que certaines répliques, même « magnifiques » frisent « l’explicatif »), mais aussi à la lecture finalement assez littérale qui en est faite. La soixante-dizaine d’années qui séparent sa création à Hébertot en 1949 (avec notamment Michel Bouquet et Maria Casarès) et la résurgence du terrorisme en France, sans même parler des affres dans lesquelles notre époque est plongée, offraient peut-être la possibilité d’un certain pas de côté, d’une certaine prise de distance. J’allais dire de « jeu ». Car c’est par le jeu, et par le jeu seul, qu’un texte d’une telle austérité revendiquée peut espérer trouver une incarnation spectaculaire. Or si les comédiens sont loin de démériter, leur prosodie sonne parfois de manière un peu attendue, comme pétrifiée peut-être par la gravité légèrement emphatique du texte : on aimerait que leur expression, leurs mouvements se débrident, gagnent en ampleur, en liberté ; on aimerait, en somme, que la cérébralité du texte s’écorche à quelque chose de plus brut. Sans doute ce souci de reproduire l’archétype attendu d’une parole politique rugueuse est-il délibéré, après tout il s’agit bien aussi d’incarner la sévérité d’une certaine folie idéologique et psychologique, mais il n’en demeure pas moins que la question de la représentation d’une telle pièce demeure posée – car elle se posa et fut posée dès sa création. Bien sûr il y a les nobles soupirs de Dora et de La grande duchesse (Marie Wauquier), bien sûr il y a l’enjouement fébrile de Kaliayev (Oscar Voisin), la sécheresse brutale de Stepan et l’onctueuse rouerie de Skouratov (Arthur Cachia), sans parler du métier d’Étienne Ménard incarnant Annenkov et Foka, et il est patent que quelque chose dans ce texte a saisi et troublé chacun de ces comédiens. Mais cela a beau être un huis clos, cela a beau être écrit pour que nous en éprouvions une sorte d’étouffement, cela a beau vouloir, aussi, nous édifier, mon impression – toute personnelle – est que l’ensemble pâtit d’être un peu trop pensé. Reste que le projet est, au bas mot, pertinent et bienvenu, et que nous emportons avec nous le désir patent des comédiens d’être imprégné de la gravité de ce qui se joue là. Disons seulement que le rideau de fer qui fait office de décor aurait peut-être pu trembler davantage.
Les Justes - Mise en scène : Maxime d'Aboville - Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec : Arthur Cachia, Étienne Menard, Oscar Voisin et Marie Wauquier