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Marc Villemain
14 septembre 2025

Théâtre : Franck Desmedt - Saint-Exupéry

 

De Saint-Ex à Desmedt,
ou les rêveurs hyperactifs

 

De Saint-Exupéry je n’ai, comme d’autres sans doute ce soir-là au Lucernaire, qu’une idée assez générale, pour ne pas dire sommaire. Je n’étais pas, enfant, spécialement passionné par Le Petit Prince, que j’avais aimé lire, sans doute, mais pas au point d’en être durablement ébranlé – contrairement à ma femme, encore capable de le déclamer intégralement par cœur et les yeux fermés. Quant à la relecture que j’en fis à l’âge adulte, le plaisir qu’elle me procura fut certain, mais, là encore, pas d’ébranlement durable. En revanche, je me souviens très bien de Vol de nuit (préface d’André Gide), dévoré avec transport autour de mes vingt ans. Il est vrai que je découvrais à cette époque des écrivains tels qu’André Malraux ou Ernest Hemingway : l’on peut aisément deviner le point de contact entre ces trois-là, et incidemment ce que je pouvais alors rechercher dans mes lectures : de l’aventure, de la grande histoire, du frisson, de l’héroïsme, une certaine envie de résister au cours implacable du monde, un certain dépassement de soi et, sans en être plus conscient que cela, quelque chose qui avait trait à une certaine masculinité. Toutes choses auxquelles Franck Desmedt n’est de toute évidence pas insensible. Sept ans après son « seul en scène » remarqué autour du Voyage au bout de la nuit, quatre ans après le beau spectacle qu’il consacra à Romain Gary, et alors qu’il reprend au théâtre de la Bruyère à partir du 9 octobre l’aventure « Kessel / La liberté à tout prix » (j’en ai parlé ici), le voilà qui convoque cet autre paladin au destin hors du commun : Antoine de Saint-Exupéry.

 

Desmedt a du métier, beaucoup de métier. C’est la première chose à laquelle j’ai songé après que le rideau rouge du Lucernaire se fut ouvert. Sa diction, ses intonations, ses accentuations, sa vivacité, son aisance à basculer d’une atmosphère à une autre, d’un registre à un autre sont notables. Surtout, il a le sens du récit. Aussi ne tombe-t-il jamais dans l’écueil documentaire, lui qui connaît pourtant si bien ses sujets. C’est donc avec intelligence qu’on le voit égrener, l’air de rien, les jalons biographiques de ses « héros », et avec grand naturel qu’il esquive l’austère tentation du biographe. Pour cause : ce n’est pas ce qui l’intéresse. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas tant les scènes mille fois rebattues qui ont fait ces légendes que leur complexion personnelle, leur irréductibilité, et la poésie, pour ne pas dire la mystique à laquelle ces écrivains voyageurs allaient nourrir leur existence – j’allais dire sustenter leurs âmes. C’est leur part sensible, leur part lyrique et spirituelle qu’il explore, non leur être social.

 

À cela s’ajoute une certaine exigence. Littéraire, d’abord. Desmedt ne va pas chercher dans leurs textes les seuls fragments passés à la postérité. Ce qui lui permet de nourrir une seconde exigence, que l’on va dire éthique. Car il va puiser dans leurs écrits ce qui lui permet d’affirmer sa propre vision du monde. Une vision qui, malgré ce qui les distingue, conduit autant Saint-Exupéry que Gary et Kessel à éprouver l’angoisse d’un certain appauvrissement de la civilisation. C’est une perspective que l’on retrouve dans chacun des « seuls en scène » de Franck Desmedt : une désolation devant le tarissement de l’humanisme classique et l’emprise sur nos vies ordinaires du matérialisme le plus étriqué. D’où ces beaux moments que réserve chacun de ses spectacles, par exemple lorsqu’il met l’accent sur le devoir de camaraderie chez Saint-Exupéry, la prégnance de la passion maternelle chez Gary, ou encore le goût, voire la fascination de la mort chez Kessel.

 

L’on sait, dans le petit milieu du théâtre, combien Franck Desmedt peut être hyperactif. De fait, il a toujours plusieurs projets au feu – quand il ne les mène pas tous de front. Mais ce boulimique insatiable, comme put l’être Saint-Exupéry qui ne tenait pas en place, n’en cohabite pas moins avec une part que, par commodité, l’on dira d’enfance, et qui n’est autre que la part du rêveur. Aussi je ne m’étonne guère qu’il ait été sensible à l’auteur du Petit prince, lui pour qui (attention, citations éculées !) « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants [mais] peu d’entre elles s’en souviennent », et qui bien sûr affirmait qu’« on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel [étant] invisible pour les yeux. » Ces leitmotivs du rêveur, conjugués à l’idéal humaniste qui irrigue Terre des hommes, sont constitutifs de l’intention artistique de Franck Desmedt. Qui, ce soir encore, aura régalé son public.

 

Saint-Exupéry, le commandeur des oiseaux
Avec : Franck Desmedt / De : Mathieu Rannou / Mise en scène : Benoît Lavigne
Le Lucernaire, Paris 6ème

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