Après avoir triomphé dans Adieu Monsieur Haffmann, la pièce de Jean-Philippe Daguerre pour laquelle il obtiendra le Molière du second rôle, puis dans son interprétation du Voyage au bout de la nuit de Céline, puis encore dans la Promesse de l’aube de Romain Gary (qui lui vaudra une autre nomination), Franck Desmedt, l’ardent et entreprenant patron du théâtre de la Huchette, peaufine ses « Seul en scène » avec un hommage aussi vibrant que vibrionnant à ce grand français, fils d’immigrés russes juifs, que fut Joseph Kessel. Le texte, signé Mathieu Rannou (qui en assure également la mise en scène épurée, simple et inventive), a fait ses débuts devant une salle comble, hier au Lucernaire, après avoir été lancé avec grand succès au « Off » d’Avignon.
Céline, Gary, Kessel : peu à peu, un fil rouge finit par préciser l’esthétique et les appétences de Franck Desmedt. Lui que l’on sait urbain, souriant et affable, semble en pincer pour une certaine race d’homme réfractaire, aventureuse, batailleuse, excessive en tout, passionnée toujours. Pour une certaine époque aussi, celle d’avant les communications instantanées, quand le voyage était encore une aventure et l’exact contraire du tourisme sponsorisé. On imagine qu’un Sylvain Tesson aurait aujourd’hui ses faveurs.
Il ne faut pas plus d’une heure et quart à Franck Desmedt pour brosser de Kessel un portrait complet et renvoyer de lui une impression assez épidermique de vérité, presque de réalité. La tonitruance du personnage (songeons seulement à sa tentation de l’ivresse), sa passion de l’aventure, son dédain des honneurs (malgré l’Académie française), sa sensibilité secrète (la relation avec sa mère, le suicide de son frère), son goût du risque qui confine à la fascination pour la mort, tout y est, jusqu’à ses rencontres avec De Gaulle, Pierre Lazareff, Humphrey Bogart ou même Francis Huster – assez plaisamment croqué… Desmedt captive par cette passion qu’il éprouve lui-même à évoquer ce grand passionné, par sa virtuosité, sa diction impeccable, caméléone, son aisance à passer en un mot, un geste, un simple regard parfois, de la gravité à l’humour, et, in fine, par son art de célébrer le théâtre.
Joseph Kessel, La liberté à tout prix
Avec Franck Desmedt / Texte et mise en scène de Mathieu Ranou
Au Lucernaire jusqu'au 7 janvier 2024
Il y a l’intrigue, et il y a tout le reste. En ce qui concerne l’intrigue, pas de véritable suspense : les premières pages racontent comment le protagoniste, musicien de jazz, jette le cadavre de sa compagne du haut d’une falaise d’Étretat, leur bébé blotti dans son couffin sur la banquette arrière de la voiture. Et l’on connaîtra peu à peu les circonstances du drame : l’amour pour cette femme qui venait l’écouter jouer tous les soirs, la dégradation progressive, celle de la femme et celle du couple, les disputes, jusqu’à la plus violente de part et d’autre et ses conséquences. Voilà le point de départ, la cause de « tout le reste » qui fait l’objet du roman.
Dix ans ont passé, accompagnés du sentiment de culpabilité et du mensonge constant, puisque tout le monde croit à la disparition, non à la mort. Quelqu’un ayant cru voir sa compagne en Bavière, il joue le jeu de la vérité fictive et va voir sur place, accompagné de son fils ; là-bas, il va rencontrer Mado, serveuse dans l’hôtel où ils sont descendus, Mado qui, avec sa simplicité et son sourire de belle jeune femme, fait la conquête du père et du fils. Mais ceux-ci doivent repartir, car on leur a signalé que leur compagne et mère serait allée en Irlande, dans le comté de Cork. Nouveau départ, donc, nouveaux paysages, nouvelles rencontres, dont celle de Marie, avocate séduisante, qui s’occupe dans la région d’une affaire médiatique de meurtre (transposition romanesque d’une affaire réelle qui, en 1996, a défrayé la chronique). Marie, compréhensive et déterminée, fait à son tour la conquête du père et du fils…
Ainsi l’intrigue meurtrière est-elle devenue périple européen, quête itinérante d’un fantôme plus qu’improbable. Et finalement, c’est encore tout le reste qui compte le plus : la musique, amie de tous les instants, sombres ou lumineux, plus indispensable encore que les mots : « Les mots, ça engage trop, et après tout la musique peut bien servir à cela – à s’en jouer, des mots : la musique comme trompe-l’œil, comme camouflage, comme un présent à ceux auxquels précisément les mots font peur, pour les autoriser à se déclarer, à déclarer leurs flammes, leurs peines, leurs remords ou leurs espoirs, sans qu’ils aient à rougir, ni à souffrir l’affreuse sensation de mise à nu. » Et aussi la relation complexe, riche de tendresse et de compréhension, entre le père et son fils de 10 ans : « Entre eux il s’étonnait toujours de correspondances naturelles, pour ainsi dire magiques. Étrangement, il aimait chez lui ce contre quoi il luttait en lui-même : une disposition à la réclusion, au mutisme et à la rêverie. Il aimait que son fils ne souffrît pas des fascinations ordinaires de ceux de son âge et ne fût pas dupe de l’écume des choses. À quoi d’ailleurs il n’était pour rien : l’enfant était né ainsi. Il n’emmagasinait pas seulement le monde alentour, il s’y ouvrait et le laissait jeter en lui ses racines. » Et enfin l’amour, qui se dit ou ne se dit pas, pétri de pudeur ou hérissé de sensualité.
Au-delà de quelques détails malicieux, qui nous font par exemple retrouver quelques noms rencontrés dans des romans antérieurs (Géraldine Bouvier, Mado, Marc Villemain lui-même), Il faut croire au printemps est un roman au style délicat et précis (qui au passage ne rechigne pas devant l’emploi du subjonctif imparfait, et c’est justice), un roman plein de sensibilité, de confiance dans le genre humain (une confiance qui ferait presque oublier le mensonge initial), un roman qui traque et saisit les émotions irrépressibles d’un homme à qui le destin a apporté, inséparables de la vie, le cauchemar et l’espoir, le malheur et le bonheur.
Une radiographie du désenchantement contemporain (et masculin)
Imaginez Michel Houellebecq retournant contre lui et un peu moins contre le monde entier ses névroses, amertumes et autres ressentiments : le personnage en paraîtrait sans doute moins réactionnaire et plus authentiquement déprimé, moins fataliste que sceptique, moins caricatural qu’avisé, moins agaçant que touchant. Peut-être deviendrait-il une sorte de Mittelmann, un homme moyen, disons un homme du milieu : milieu du gué, milieu de la vie. À défaut d’être devenu le grand écrivain qu’il rêvait d’être, notre Mittelmann à nous, tout jeune retraité, fut professeur, qui plus est de philosophie : c’est dire la valeur de sa fonction, en des temps où nous semblons parfois presque sommés de méconnaître la complexité humaine et sociale, dire aussi combien peut être grande pour un tel homme la tentation de se laisser abattre par l’implacable fuite du temps. Car les « désarrois » de l’amer professeur sont complets : ils ne sont pas seulement la conséquence d’une société dans laquelle il peinerait à se reconnaître, ils sourdent de son corps et de sa psyché, qu’il regarde tous deux et concurremment s’affaisser. Mittelmann, en somme, est son propre cobaye : il s’observe vivre, aimer, désaimer, dépérir.
Tout cela ne serait sans doute pas très engageant (après tout, la lecture d’un unique recueil de Cioran suffirait à nous faire désespérer de tout), si Mittelmann n’était capable d’une certaine et plaisante dérision, et s’il ne montrait quelque indécrottable velléité à vivre. Et si, au bout du compte, ce n’était pas un peu de la sensibilité de l’homme occidental moderne – usé, désorienté, complexé – dont témoignait aussi Les désarrois du professeur Mittelmann. Par moments, on croirait d’ailleurs Mittelmann tout droit sorti de La Méthode Kominsky, la très recommandable série de Chuck Lorre mettant en scène deux septuagénaires en prise avec la hantise du vieillissement.
Vieillissement, le mot est jeté. Tout le savoir philosophique de notre anti-héros n’en pourra mais, et c’est bien cela qui l’affole. Car en plus de peiner à se reconnaître en son miroir, c’est à chaque coin de rue et dans le moindre commerce avec ses congénères qu’éclatent les preuves (accablantes) de sa relégation. Tout y passe : les marottes pédagogiques (« la déchéance d’un système éducatif où des jeunes plus qu’à moitié illettrés […] estimaient que la réussite était un droit »), la fréquentation de ses collègues professeurs (« des hommes comme les autres, qui, sitôt leurs études terminées, cessaient de se cultiver »), ses propres empêchements à l’écriture, la peur de mourir, l’obsession sanitaire et l’hygiénisme, le spectacle déprimé du RER et de la « banlieue », les rêves étriqués de la petite-bourgeoisie (de province), ou encore son dépit devant la déroute des us et coutumes de l’urbanité traditionnelle (arpenter les trottoirs de Brunoy – qui est un peu à Mittelmann ce que Saumur est au groupe Trust, pour les connaisseurs –, constituerait presque une métaphore de notre ultramoderne solitude : « Le cogito des ectoplasmes, en somme : je bouscule donc je suis. »). Seule la relation qu’il entretient avec ses élèves, qui donne lieu à trois chapitres truculents et spécialement enlevés, échappe en partie à ce lamento d’ambiance. Non qu’il y puise de quoi rasséréner sa vision du monde ou de lui-même, mais cette matière vitaliste et spontanée l’accule sans doute à une certaine inventivité. Et puis il y l’amour, l’amour enfin, l’amour bien sûr. Ou les femmes, autre façon de le dire. Sur lesquelles Mittelmann cristallise tous ses empêchements, mais aussi toute sa candeur. Et qui sont peut-être le véritable fil rouge d’un roman qui, en fin de compte, se révèle plus profondément sentimental qu’il y paraît.
En dépit de sa tonalité globalement démoralisée et du fait que, sans l’avoir expressément désiré, le roman s’empare de certaines grandes questions qui agitent le marigot sociétal, Les Désarrois n’a rien d’un roman à thèse, et le lecteur aurait tort d’y chercher de quoi alimenter ce qui par trop agite nos débats contemporains et foutraques. C’est ce qui a achevé de me convaincre de publier ce texte qui a tout pour faire date, et que j’ai davantage lu comme la confession désolée d’un quidam du vingtième siècle que l’existence a désarçonné, et in fine conduit à vivre comme un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui (Bonnargent/Mittelmann est globalement plutôt sartrien), avec son lot de petites lâchetés, de désenchantements, de renoncements, mais aussi ses capacités renouvelées de passion et d’émerveillement. Tout cela résumé en une petite phrase toute bête, toute simple, toute banale, que chacun d’entre nous sans doute a déjà eu l’occasion de proférer : « On vit dans la peur. »
Huit ans après le remarqué Roman de Bolaño, écrit avec Gilles Marchand, Éric Bonnargent revient donc, seul, avec un texte qu’il est assurément possible de lire sous bien des angles et de bien des manières. Incontestablement, cette pluralité n’est pas pour rien dans la fascination qu’il exerce sur le lecteur. Car bien malin – ou imprudent – celui qui saura dire ce qu’est Les désarrois du professeur Mittelmann : récit intime, voire autofictionnel, manifestation d’une certaine fatigue à vivre, charge souterraine et dolente contre l’existence, satire d’une époque qui promeut plus souvent qu’à son tour les performances de la raison technocratique, la rentabilité de l’inculture et les revendications micro-identitaires, interrogation sur le désir, exploration du paradigme conjugal, questionnement de la condition d’écrivain ou méditation à peine voilée sur la mort. Finalement, le clin d’œil du titre à Robert Musil – auteur des Désarrois de l’élève Törless – est peut-être moins fortuit qu’il y paraît.
SOIRÉE DE LANCEMENT LE 6 SEPTEMBRE 2023 À LA LIBRAIRIE DELAMAIN (PARIS 1) Éric Bonnargent, Les désarrois du professeur Mittelmann Sur le site des Éditions du Sonneur
C’est peut-être pour cela que j’ai toujours aimé le cinéma de Nanni Moretti : il ne se contente jamais d’être intelligent (et dieu sait s’il peut l’être), ce serait trop simple. Il est d'abord bouleversant de fantaisie, de nostalgie et de liberté. On rit, on chante, on danse, mais toujours avec profondeur, et parfois même une certaine gravité.
Moretti sait que tout est désuet chez lui. À quoi il semble vouloir se résoudre de bonne grâce, en souriant de lui-même ou en faisant mine de. Et en retrouvant, aussi, paradoxalement, la verdeur de films plus anciens qui, disposés à toutes les foucades, indifférents à la question rhétorique du vrai et du vraisemblable, finissaient par prendre des allures d'utopie. Moretti ne se prive pas pour autant d'adresser quelques grimaces bien fardées à l'époque, ainsi qu'à un certain cinéma « what the fuck » auquel il prodigue, dans une scène assez extraordinaire et avec autant de panache que de mélancolie résignée, une leçon d'éthique et d'esthétique. On dit Moretti moral ? Sa morale est un antidote au nihilisme, qui est la morale du temps. Le moment où, assis au volant de sa voiture, fenêtre baissée, on le voit souffler leur texte à deux jeunes acteurs, n’est pas loin de pouvoir résumer l'être-Moretti. Quant à la scène finale, splendide, mémorable, il s'en faut de peu pour qu'elle prenne valeur de manifeste. Tant qu’il est encore temps, courez, foncez Vers un avenir radieux.
Je manque de temps, hélas, pour proposer une recension un peu fouillée de ces deux livres qui m’ont, l’un et l’autre, chacun dans sa manière, passionné.
L’un, celui de Jean Azarel, parce qu’il était temps, dix ans après son suicide, qu’un hommage digne de ce nom soit rendu à Jack-Alain Léger. Cet hommage, le voici donc, qui affleure à chaque ligne d’un ouvrage dont il était malaisé de présumer de la forme – et plus encore d’imaginer quels chemins il emprunterait pour célébrer un de nos écrivains parmi les plus brillants, mais qui aura passé sa vie à n’en faire qu’à sa tête et à se mettre le monde à dos. De fait, et c’est heureux, sans omettre le moindre aspect d’une existence pour le moins chahutée, Jean Azarel, grand lecteur et admirateur de JAL, nous donne à lire ce qui a tous les traits d’une anti-biographie ; lui-même d’ailleurs qualifie son livre de « jeu de piste », et pour cause : les pistes ne manquent pas. Léger, homme de toutes les errances, de tous les excès, expressions d’une souffrance que rien n'aura donc jamais adoucie, fait selon moi partie de nos grands contemporains.
L’autre, de Régis Debray, parce que depuis Loués soient nos seigneurs au moins, je n’ai plus besoin de me sentir toujours d’accord avec lui pour me délecter de ses textes - qui au demeurant constituent autant de leçons de style. Où de vivants piliers est un livre où, comme souvent chez lui désormais, couve un je ne sais quoi de poignant qui vient nuancer, colorer la causticité légendaire du trait. Certaines pages de ce jeune homme de quatre-vingt-deux ans sont remarquables de vigueur et de malice, d'autres admirables de tenue et de discrétion, témoignant d'une mélancolie dont il n'est pas dupe et que son antiphrase goguenarde tient fermement en bride. Debray est bel et bien l’un de nos derniers grands vivants dans l’ordre de la littérature — puisque aussi bien c’est vers elle que, in fine, il n’en finit plus de venir s’incliner.
Jean Azarel, Vous direz que je suis tombé / Vies et morts de Jack-Alain Léger - Séguier
Régis Debray, Où de vivants piliers - Gallimard, coll. La part des autres
La scène d’ouverture est digne d’un moment de cinéma. De nuit, vers Étretat, un homme roule, son fils bébé à l’arrière, et un corps dans le coffre, dont il doit se débarrasser. Ce sera chose faite.
Le récit rembobine ensuite le fil des événements (quand l’homme en question, musicien de jazz, rencontre la mère de l’enfant dans son club- la musique occupant une grande place dans le texte) avant de nous projeter une dizaine d’années plus tard au sein d’un road-trip père-fils d’une grande sensibilité, entre Bavière et Irlande. C’est que l’enfant aimerait comprendre ce qu’est devenue sa mère. Son père s’obstine à lui dire qu’elle a disparu un beau jour sans laisser de trace, mais l’enfant veut savoir, veut chercher, veut la retrouver. Ce vide béant qu’elle a laissé, il faut bien tenter de le remplir de projets, d’initiatives. Ce sera ce grand voyage international auquel nous assistons, les personnages se laissant porter par les pistes plus ou moins vagues qu’on leur indique.
La richesse de ce récit, ce sont notamment les allers et retours entre les personnages extérieurs, satellites tous prompts à apporter leur aide à ce touchant duo en quête de la femme de leur vie ; et l’intériorité agitée, anxieuse et lacrymale du père, qui sait qu’il ment et entretient son fils dans un mensonge qu’il a bâti de toutes pièces.
Le lecteur comprend bien vite que cette affaire cache un secret bien trouble, qui rappelle de tristes faits divers : un baby blues, une dispute qui dégénère, une chute malencontreuse, un accident mortel et voilà le père contraint de dissimuler le corps de sa compagne puis de faire accroire à une tout autre version des faits, pour éviter la condamnation qui aurait fait de son fils un orphelin total.
Tout le roman tourne autour de la question du crime et du châtiment.
Le personnage a beau chercher à faire diversion, à se mentir à lui-même, il est dévoré par la crainte d’être confondu, mais aussi par le remords et la culpabilité. Tiraillé entre l’envie de vider ce sac qui lui pèse depuis une décennie et la volonté de tourner définitivement cette page macabre, comme si elle n’avait jamais existé. Alors, il entre dans le jeu de ce fils pour lui faire plaisir, et part avec lui sur les routes pour donner l’illusion qu’il cherche et y croit encore.
Mélancolique à souhait, le roman tisse de belles symphonies humaines et amoureuses des rencontres et hasards qui vont se mettre sur la route du père et de son fils et faire de ce voyage une sorte d’initiation inoubliable. « Il faut croire au printemps » fait aussi la part belle à ces repas et boissons partagées, aux liens qui se tissent dans ces instants, avec générosité, hédonisme et une belle simplicité. Voilà qui m’a beaucoup évoqué, qu’il s’agisse de l’atmosphère générale, entre pluie et beau temps ou de ces chaleureuses séquences conviviales, le roman lu récemment de Pascal Garnier, « La théorie du panda ».
C’est d’abord l’employée de l’hôtel en Bavière, Mado (écho à un précédent roman de Marc Villemain, pour les connaisseurs) qui va émouvoir et émoustiller le père, avec qui il va se balader ça et là, une romance se dessinant … Le roman est dépaysant et donne envie de prendre le volant et le large, à l’aventure, disponible à l’événement. Le père est également déchiré sur les questions amoureuses, avec le sentiment de mentir à tout le monde et la conscience cruelle qu’il ne saurait mériter un amour sincère, étant donné qu’il se considère comme un meurtrier.
Puis, l’histoire nous emmène en Irlande, carte postale très alléchante, où père et fils vont faire la connaissance de Marie, une avocate française qui va faire chavirer le personnage et lui redonner goût à l’amour. Et surtout au droit de se l’accorder.
Je ne voudrais pas « spoiler » plus avant ce touchant roman qui, non content de nous offrir un scénario abouti, nous fait drôlement voyager, tout en posant d’insondables questions existentielles, déjà soulevées par Sophocle ou Dostoïevski sur la culpabilité et comment survivre avec la conscience d’avoir mal agi, d’avoir tué, d’avoir menti.
On pense aux dix commandements, aux péchés capitaux, des réflexions bibliques et éternelles transpirent de ces lignes.
Traitées avec une plume d’une belle poésie et avec un humanisme au (très) grand cœur, ces considérations font de « Il faut croire au printemps » un roman juste et émouvant qui s’avère être une véritable ode à la vie et à ses infinis champs de possibles, une fois la paix faite avec soi.
Un couffin où dort un nouveau-né, le narrateur et un cadavre, celui de sa femme, qu'il jette du haut d'une falaise d'Etretat. Dix ans plus tard, cet homme rompu, contrebassiste dans un groupe de jazz, est informé qu'elle aurait été aperçue en Bavière, puis en Irlande. Conscient de la vanité d'une telle quête, mais prisonnier de ses mensonges, il se lance sur les routes avec son fils. Il y trouvera ce qu'il n'espérait plus. Ce que cette histoire peut avoir d'invraisemblable est gommé par la prose sensible et sensuelle de Villemain (photo) qui insuffle à ses personnages une humanité telle qu'il devient impossible de ne pas les prendre en affection.
Véronique Cassarin-Grand L'Obs n° 3063, 22 juin 2023
Quand l’enfance s’en est allée, que l’on aimerait tant retrouver le Paradis perdu, que faute de preuves formelles on ne peut rendre compte de ses actes à la Justice, difficile de se sentir libre. La culpabilité ronge le narrateur de ce roman qui, suite à la mort, sans doute accidentelle, de sa femme tente de reconstruire sa vie et embarque le lecteur dans son déni.
Trois nuits à se confier leurs adolescences, leur joie inouïe, inespérée - cette tristesse étrange, aussi, qui se niche en nous au sortir de l’innocence. écrivait Marc Villemain dans « Il y avait des rivières infranchissables ». Cet impossible retour à l’innocence enfantine, Marc Villemain tente de le réaliser à travers le fils de son héros parti à la recherche de cette mère dont nous savons que le corps a été jeté dix ans plus tôt du haut des falaises d’Étretat.
Le lecteur est pris à témoin d’une affabulation qui repousse toujours plus loin le moment de dire la vérité et ce faisant rend impossible l’avènement d’une vie nouvelle que le narrateur ne cesse d’appeler de ses voeux. Il en venait même à se poser ce genre de question : et s’il en profitait pour refaire sa vie. Vivre autrement - revivre ? C’était sa part obstinée d’enfance…
Bien sûr on suit l’évolution des relations entre un père et son fils, mais contrairement à ce que l’on perçoit lors d’une première lecture où l’on s’inquiétera peut-être de ce fils sans mère – [Mado] comprend que l’enfant ne connaît pas sa mère, que tout ça les empêche de vivre - lors d’une relecture, on pourra imaginer l’enfant comme celui qui vient prendre la place du père et lui donner l’espoir d’un printemps sans culpabilité. Il est à la fois l’avenir du père et celui qui se charge du péché originel. Marc Villemain le dit très clairement : De ce jour où il réalisa qu’il devait sa vie à un enfant dont il était le père, il n’aura de cesse de se convaincre que, de cet enfant, il était aussi le fils. Tout l’enjeu de ce récit est là, il s’agit de dire pour ne plus se sentir coupable : ils ne savent pas, eux, ce que c’est que d’avoir tué sans avoir voulu tuer. Ils ne savent pas ce que c’est que de mentir au monde sans jamais pouvoir se mentir à soi-même.
La nostalgie de l’enfance terriblement présente dans les textes de Marc Villemain et notamment dans le roman « Mado » revient ici comme en écho avec cette serveuse dont il tombe amoureux mais qu’il quittera pour une dernière fois laisser croire à son fils qu’il reste un espoir de retrouver sa mère… en Irlande où elle serait sur les traces de la femme d’un célèbre producteur de cinéma mystérieusement assassinée !
Marc Villemain joue ainsi à composer une fiction avec du matériau récupéré soit de faits divers réels (ici l’assassinat de Sophie Toscan du Plantier) soit semble-t-il de sa propre histoire. Marie, l’avocate des causes perdues, (et donc du présumé assassin de la femme du célèbre producteur de cinéma) dit d’elle-même que la culpabilité est son métier et interprète le rôle d’une femme habituée à défendre les coupables. Tout naturellement elle sera celle…
Ainsi Marc Villemain invente un narrateur musicien de jazz, et rend hommage à Bill Evans. Avec son écriture elliptique, il vous emporte jusqu’au bout de ce road-movie où le thème de la culpabilité ne quitte jamais le lecteur.
Son titre à première vue gentillet ne fait pas rêver. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Il est urgent de se plonger dans « Il faut croire au printemps » le nouveau roman de Marc Villemain, dernier volet de sa « trilogie du tendre ».
On déboule dans l’habitacle d’une voiture filant vers Étretat, complices involontaires d’un musicien qui s’en va donner aux eaux le cadavre de sa femme sous l’œil distrait de leur nourrisson, somnolant sur la banquette arrière. Ce mystérieux prologue s’achève aux aurores, aplat ciel normand, un corps chute. On tourne une page, dix années passent dans le récit, mais il fait toujours nuit.
Un polar ? Assurément pas. L’auteur refuse l’enquête, balaye l’indice ; le père traîne le remords comme un boulet et son fils est assez grand pour poser des questions. Deux personnages sans noms, décrits les yeux fermés, en suivant les traits des visages de la main, deux silhouettes prises de vagues dilections : pour le jazz, côté paternel, pour ce père inexplicablement meurtri, côté rejeton.
La fausse traque menée par le père pour retrouver une mère qu’il sait morte n’est qu’un devoir symbolique envers son fils, un prétexte au voyage et à l’errance qui permet à Villemain de les trimballer dans le noir. Le duo bourlingue sans but précis et fait penser à ces spectres de casinos qui jouent mécaniquement, ayant même oublié l’idée de victoire.
Billard d’âmes égarées
Obscurité oblige, le style est minutieux. Tâtonner ainsi n’est pas désagréable et fait s’attarder pêle-mêle sur la courbe d’une route, l’étoffe d’un vêtement ou la tension du corps qu’il occulte : par ce lent jeu de décor et d’atmosphère, l’auteur réussit son pari et plante sa nuit comme un billard d’âmes égarées.
Si l’œil cherche, l’oreille vagabonde. L’importance donnée aux silences et les incessantes références musicales donnent une dimension sonore au roman. Tout cela se lit comme on écouterait un trio dans les abysses des derniers jazz-clubs de Paris, où les touristes ne rentrent pas : une jam session qui confine parfois au sublime.
Le rythme de Villemain a quelque chose de voluptueux - une continuité entre les pensées des êtres qu’il ébauche et les paroles qu’ils échangent dans des dialogues très justement conçus. Empreint de tendresse, d’une curiosité pour les destins qui ne verse jamais dans le voyeurisme, il donne un roman comme une transe musicale où le soliste enragé reviendrait à un motif secret inlassablement rejoué : la femme. Celle que le père tue, qu’il désire, qu’il pleure et dont il rêve souvent ; jamais la même.
Il y a porosité entre la narration et son objet et, fiévreusement, l’auteur entraîne le lecteur dans un ostinato ternaire : la Normandie / une voiture / une femme ; une autre voiture / la Bavière / une femme ; un avion / l’Irlande / une autre femme.
Si le texte de Villemain cède parfois à certaines facilités narratives et stylistiques, sa langue atypique autant que sa cohérence interne et sa tenue élégante en font un roman rare : à lire d’une traite, préférablement de nuit, et pourquoi pas sur fond sonore de Bill Evans.
Dans une récente émission de télévision dont j’ai visionné quelques passages particulièrement ineptes, quelques auteurs que je n’ai jamais lus (hormis Mathias Énard) se sont amusés à passer quelques grands « classiques » à la moulinette d’un humour qu’ils espéraient sans doute décapant. Ainsi du Rouge et le Noir, par exemple. Dont j’avais naguère recopié, parmi tant d’autres passages, ce trait qui m’avait touché : « Comme il faisait chaud, son bras était tout à fait nu sons son châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres, l’avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même, il lui sembla qu’elle n’avait pas été assez rapidement indignée. » Je ne suis pas complètement surpris que nos temps racoleurs dédaignent ou méprisent ce genre de délicatesse.
À Radio France, il semble qu'on apprécie Il faut croire au printemps : après Alex Dutilh dans Open Jazz sur France Musique, c'est Patricia Martin, du Masque et la Plume sur France Inter, qui me fait l'honneur de son coup de coeur — et rougir de plaisir par la même occasion. « C’est feutré et incandescent tout à la fois », conclut-elle en résumant parfaitement ce qui était mon intention en écrivant cette histoire. Merci !
Voilà un roman bien particulier qui s'ouvre sur une dispute entre deux amoureux avec l'homme qui tue la femme de manière accidentelle. Mais il a peur. Alors, il embarque leur bébé dans son couffin, puis va jeter le corps de la femme, durant la nuit, à des centaines kilomètres de distance, depuis les falaises d'Étretat. Enfin, il rentre dans la nuit, ni vu ni connu, avant de prévenir la police dans les jours qui viennent. On évoque une fugue et le corps n'est jamais retrouvé. Là-dessus, des années ont passé. Le père et son fils, malgré la "disparition" de la mère, ont continué à vivre. Le père initie même son fils à son métier. Il est musicien de jazz, membre d'un trio qui commence à être connu. C'est alors qu'un problème se pose : une amie du couple en voyage en Allemagne pense avoir vu la femme disparue dans une sorte de secte hippie écologique. Même si le père sait que c'est faux, il est quand même obligé de se rendre sur place avec son fils, afin de faire semblant d'enquêter. De fil en aiguille, de rencontres amoureuses allemandes (une serveuse) à irlandaises (une avocate), de mensonges en mensonges, poussé par son fils qui ne demande que la vérité, le père s'enfonce. Comment va-t-il alors s'en sortir ?
Le roman de Marc Villemain n'est pas à proprement parler un roman policier car le cadavre disparait dès le début et ne réapparaitra pas. Mais le personnage doit faire comme si sa compagne s'est enfuie en l'abandonnant. Comment construire sa vie sur ce mensonge ? Comment essayer d'élever son fils avec ce poids ? Et comment faire avec l'amour ? Constitué de trois séquences - la mort, le voyage en Allemagne, celui en Irlande -, Il faut croire au printemps se déroule dans une sorte de huis-clos, dans un milieu intimiste, comme si nous étions par exemple dans un film de François Truffaut, où les choses ne se disent pas forcément, où les sentiments sont en demi-teinte. S'achevant sur une fin extrêmement ouverte, le récit est prenant, littéraire, mais risque de décontenancer les puristes du polar. Ceux qui connaissent déjà les éditons Joëlle Losfeld retrouveront le charme de leur publication, une écriture fine et subtile, et découvriront un roman qui leur fera autant de bien au cœur et à l'esprit que ceux de Chantal Pelletier, Marc Villard ou Richard Morgiève.
L’écrivain, éditeur et critique littéraire Marc Villemain, qui signe son roman le plus ambitieux, joue avec les stéréotypes du polar, du thriller et du road-movie.
DERNIER TOME DÉROUTANT DE LA « TRILOGIE DU TENDRE »
Dans la catégorie « je vais là où l’on ne m’attend pas », l’incomparable styliste Marc Villemain, 54 ans, se pose là, venu à la littérature relativement sur le tard, alors qu’il menait déjà un début prometteur sous les ors de la république, en tant qu’assistant parlementaire, chargé de mission, membre de cabinets ministériels et surtout comme plume d’un certain François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste. Alchimiste-opérateur de mélanges improbables, fasciné par les noces éclectiques des esprits vifs et des corps offerts, du romantisme et de l’érotisme, de l’amour éternel et de la séduction lascive, le lettré, au sens large, pratique une sorte de littérature expérimentale.
Avec un sens de l’hybridation poussée à l’extrême, comme on pouvait en juger avec Ceci est ma chair (2021), pot-pourri de dystopie et de science-fiction où les habitants du duché de Michão sont tantôt les protagonistes d’un conte philosophique, tantôt les héros d’une apologie du cannibalisme hygiénique. Ou Et que morts s’ensuivent (2009), fosse commune en papier de onze morts burlesques, extravagantes ou ordinaires, dans un style qui s’approche régulièrement du pointillisme et de la rigueur d’un médecin légiste et avec cet humour épars que l’on attribue aux cimetières.
Marc Villemain est reçu cette fois lors du Philo Bistro de l’Alliance Française de Sydney, en duplex entre l’Australie et Paris, avec un roman encore plus ambitieux, et bien plus épais. Il faut croire au printemps joue avec les stéréotypes du polar, du thriller et du road-movie pour mieux les confronter à des corps et des esprits qui les démentent. Un jazzman dépressif originaire d’Étretat, à court d’idées, est amené par un concours de circonstances dont on ignore tout à se retrouver en haut d’une falaise avec son fils en bas âge et le corps de sa femme enroulé dans une couverture. Réminiscence d’une mort survenue peu de temps auparavant qu’il parachèvera en beauté en poussant la femme momifiée dans l’océan.
Le père et le fils s’enfuient la tête baissée dans la vie et le lecteur les retrouve dix ans plus tard dans une déroutante intrigue faite de faux-semblants et de cœurs à prendre, où perdure désormais un mensonge rouillé et indéchiffrable, jusqu’à ce qu’une certaine avocate pénaliste prénommée Marie débarque…
Stylisme jusqu’au-boutiste de l’artiste en quête d’absolu esthétique
Il faut croire au printemps passe l’étude des sentiments humains au filtre d’une stylisation sans compromis possible, à base de phrases d’une beauté inoubliable, de perles de langage, le tout rehaussé par une sélection de drôleries et une bonne dose d’érotisme, qui, comme on le sait, est toujours le gage d’un « bon Villemain ». Le roman se présente moins comme une déconstruction du polar que comme une façon de le réinventer à sa façon, grâce à des descriptions presque lyriques, de la nature et des sentiments humains, creusant la distance avec les stéréotypes qu’elles incarnent.
En montant en gamme d’hybridation, la littérature de Marc Villemain pourrait accuser, en même temps, ses limites : une bienveillance presque devenue anachronique, une préciosité de langage qui arrive après d’autres stylistes à la dérive, une propension à botter en touche quand vient le sujet fondateur, ciment de tout, à savoir le jazz (une semaine d’enregistrement en studio rapidement escamotée). Il n’en n’est rien. Il faut croire au printemps touche toujours juste, par de beaux moments entre père et fils, entre père et amante(s), entre père et père, de soi à soi, notamment quand ce père victime d’être coupable ose pleurer, pleurer « comme pleurent beaucoup d’hommes : d’abord sur eux-mêmes ». Après avoir refermé le livre, impossible de ne pas écouter en boucle l’ultime et sublime enregistrement du pianiste Bill Evans, intitulé You Must Believe In Spring. Six minutes de beauté pure d’une ritournelle à laquelle Marc Villemain ne pouvait rendre plus bel hommage.
Je confesse avoir éprouvé un petit frisson en écoutant Alex Dutilh lire, sur quelques notes du (forcément splendide) piano de Bill Evans, quelques extraits de mon roman, Il faut croire au printemps.
Bien connu des amateurs, Alex Dutilh est en France et depuis quarante ans l'un des principaux « passeurs » du jazz, aussi rien ne pouvait me faire davantage plaisir que de m'entendre cité dans Open Jazz, l'émission qu'il anime depuis quinze ans sur France Musique. Merci à lui.
✒︎Séquence à écouter (un peu avant la 43è minute de l'émission)en suivant ce lien.
Philippe Chauché, deLa Cause Littéraire, m'a gentiment convié à participer à un hommage à Philippe Sollers, décédé le 5 mai dernier. On pourra m'y lire aux côtés de Josyane Savigneau, François-Henri Désérable, Nicolas Idier, Jean-Michel Olivier, Amélie de Bourbon-Parme, Stéphane Barsacq et Vincent Roy.
Pour lire cet hommage directement sur La Cause Littéraire,suivre ce lien.
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Rien n’est plus ardu (et hasardeux) que l’appréciation d’une œuvre et de son auteur sans cette sorte d’intelligence que confèrent l’espace et le temps. Il faudrait pouvoir s’extraire de la gangue des opinions à laisser courir, des réactions conditionnées et autres phénomènes d’influence qui régentent les passions modernes. Pas simple. Spécialement pour nous autres, enfants pérégrins de ces XXe et XXIe siècles hyper-communicationnels qui ont vu les tragédies accélérer comme jamais notre course à la destinée. De tout cela, Philippe Sollers était intimement conscient. Si bien que ses appels martelés à la joie, à l’extase, voire à la béatitude, tout ce à quoi il arrive qu’on le résume un peu superficiellement, me sont toujours apparus aussicomme une stratégie de lutte, acharnée, peut-être désespérée, contre l’empire de la mélancolie et le spectacle tout à la fois burlesque et terrifiant qu’est l’aventure des Terriens, ce drame épique. Mais, bref, il nous faut bien juger avec ce que l’on est, ce que l’on a ; tout en nous ménageant une assez confortable marge d’erreur.
Si j’insiste un peu sur l’embarras qui est le nôtre à jauger d’une œuvre et de son auteur « en temps réel », c’est qu’il me revient une anecdote qui remonte à l’époque où j’étais étudiant à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse. J’y avais un professeur, aujourd’hui disparu, sympathisant d’une France provinciale non « moisie », catholique espiègle et tempéré dans le regard duquel se trémoussait toujours une coquinerie, tenant d’une droite digne (pour faire court : gaullienne, lettrée et plutôt indifférente à la « phynance ») avec lequel j’avais noué une certaine relation d’amitié. Nous n’aimions rien tant que nous narguer, non sans une bonne dose de mauvaise foi – je cultivais alors volontiers le cabotinage sollersien. Toujours est-il qu’à la fin d’un exposé que je présentai sur les têtes pensantes et autres grandes figures littéraires du temps (nous sommes au milieu des années 1990), lorsqu’il me demanda qui, selon moi, traverserait l’oubli, je m’entendis répondre : « Sollers ». Écart qu’il mit sur le compte de ma proximité géographique (je venais d’un coin de Charente balnéaire) avec ce Girondin à tête de moine libidineux. « On verra dans trente ans », ne trouvai-je alors qu’à répondre – sur un ton bravache, comme il se doit.
Trente ans, on y est. Et Philippe Sollers vient de mourir.
Mon pronostic estudiantin s’est-il vérifié ? Je ne saurais l’affirmer. L’époque s’entiche plus volontiers du noyau visible des comètes qu’elle ne porte attention à leur chevelure. Quant au ciel des arts et des idées sublimées, il est tant saturé d’astres éphémères – sans parler de leurs satellites, qui pour beaucoup explosent en plein vol – que l’on n’y perçoit qu’à grand-peine d’hypothétiques traînées de lumière. Aussi ai-je envie de redire : « On verra dans trente ans. » Car c’est maintenant, finalement, que tout commence.
C’est qu’on n’entre pas en sollersie comme en religion. Ce serait d’ailleurs bien le comble, en sus de trahir le facétieux grand prêtre : avec ou sans vaticaneries, ce fringant dix-huitièmiste s’est lui-même bien trop ingénié à louvoyer, que nous puissions sans trébucher lui dérouler un bel aplat rouge. Quoi de plus moderne, d’ailleurs, dans une époque qui promeut le standard, le rectiligne et le littéral, que de s’évertuer à crypter la langue, coder les positions et renverser les paradoxes. Moyennant quoi, je n’ai jamais considéré avec beaucoup de sérieux ses engagements idéologiques, qui ne furent sans doute jamais que méta-poétiques. Il n’est pas impossible que j’aie tort : après tout, suivant la loi des engouements générationnels et au regard de ce grand vacarme idéologique que furent les années 1970, pas impossible qu’il ait pris tout cela à cœur.
Reste que si sollersisme il y a, alors il ne peut être selon moi que l’autre mot de la recherche catégorique, radicale, intransigeante de la plus grande liberté vitale et créatrice possible, celle qui induit, revendique et même valorise celle de se contredire. Cette « plus grande liberté possible » est d’ailleurs l’exact objectif qu’il assignait au roman, « aventure physique et philosophique qui a pour but la poésie pratique » (Studio). Si je considère Sollers, l’homme, l’œuvre, j’ai le sentiment que cette définition, toute simple, brillamment métaphysique autant qu’elle est sèchement prosaïque, éclaire assez bien ce plaisir à vivre qui crevait l’écran.
Que cela fût pour le tancer ou pour l’encenser (Sollers n’attise guère les sentiments prudents), on a longtemps cherché (on cherchera encore longtemps) à rassembler les pièces du puzzle. C’est plus fort que nous : nous ne savons pas renoncer à la chimère de l’explication totalisante. Mais nous n’y parviendrons pas, jamais. Car cette recherche d’un sens ordonné n’en aurait pas, de sens. Ce serait antithétique avec une Liberté dont la majuscule seule l’intéressait. On pourra faire entrer le Sollers dans un tube à essais, certainement pas en tirer une loi chimique ordinaire ou constante : le précipité sera instable. Tant mieux : il est bon d’agacer une époque qui ne supporte pas le paradoxe et ne soupire qu’après la pureté – à commencer par la pureté morale, cette fabrique à réprimer.
Pour s’être lui-même prêté au jeu par goût de la farce, du faux-semblant ou de la subversion, et probablement aussi pour le plaisir de faire parler de lui, Sollers savait mieux que quiconque que la « société » n’affecte plus guère à l’écrivain qu’une fonction divertissante ou spectaculaire. Le divertissement de masse, à visée commerciale, corrompt l’intuition artistique, à visée sublimatrice. Cela vaut pour les œuvres littéraires comme pour Venise. Après tout, mais ce sera aux historiographes du futur de le dire, il est peut-être l’un des derniers représentants d’un monde où le seul statut d’écrivain suffisait à lui valoir un certain genre de considération.
Mais me voilà à disserter quand je n’avais à cœur que de dire, autant que possible avec un peu de légèreté, ce que ma découverte de Philippe Sollers suscita en moi.
J’étais alors un tout jeune homme, vivant dans un village très modeste, encore un peu sauvageon, et mes fantasmes étaient bien moins mobilisés par l’art du roman que par le génie politique. Or, comme c’est une règle dans l’existence, dont c’est d’ailleurs un des charmes, l’on n’accède souvent aux êtres et aux choses que par des voies inattendues, imprévisibles ou détournées. Moyennant quoi, c’est à cette période que je me lançai dans Femmes, et que je m’y lançais pour de mauvaises raisons, quoiqu’il n’en fût jamais de mauvaises : j’avais lu que le texte avait fasciné François Mitterrand, lequel s’était longtemps échiné à deviner quel authentique visage de femme se dissimulait derrière tel ou tel personnage féminin. Le souvenir qu’il me reste de cette lecture, touffu, enchevêtré, peut se résumer à une sorte de subjugation. Subjugation devant la virtuosité, l’érudition, le piquant, le rythme, dont je conserve une impression très vitaliste, enfin l’étrange musicalité d’un ensemble dont je savais ne pas saisir toutes les subtilités. Je crois que je me sentais admiratif d’une manière d’écrire dont je percevais qu’elle révélait une personnalité très à part, et à tout le moins éloignée de mon univers courant. Je découvrais que l’un des privilèges de l’écrivain était de pouvoir s’utiliser sans impudeur, qu’il était possible de se livrer sans se livrer. La mécanique qui travaille l’adolescence en sous-main est implacable : chaque découverte nous tatoue. Charge à nous, ensuite – cela peut prendre la vie – de nous en libérer. Ainsi fonctionnent les grandes transmissions, et s’engendrent les écritures à venir.
Aux yeux et aux oreilles de quelqu’un dans mon genre, que la tendance naturelle porte à se laisser glisser sur la pente un peu gnangnan d’une certaine nostalgie, d’un certain mélancolisme, Sollers a toujours fait résonner un tonitruant rappel à l’ordre. Lorsque je songe à lui, je m’aperçois qu’il est de ces esprits qui savent, d’un simple rictus railleur devant votre mine abattue, vos pâleurs ou vos rides soucieuses, balayer toute passion triste. Il est loisible à cette aune de le regarder comme une sorte d’anti-Houellebecq : quand celui-ci nous invite à contempler la laideur du monde, pourquoi pas à nous y vautrer, Sollers nous sauve de nos humeurs en en riant haut, sachant bien que c’est dans le rire – on voit cela chez Rabelais, chez Swift, bien sûr chez Voltaire et Diderot – que la liberté nous lance ses clins d’œil.
Je pense que jamais Sollers ne dupa Philippe. C’est pourquoi il avait le triomphe amusé, désinvolte et raffiné. À moi qui me suis toujours senti un peu pataud dans la vie sociale, son apparente aisance à vivre dans le beau monde tout en chérissant la solitude des bords de mer est toujours apparue comme une panacée. J’ignore la part de comédie de tout cela, j’ignore ce que, fatalement, il ne pouvait manquer d’éprouver comme sentiment d’incomplétude, comme tourment ou comme amertume, mais je me satisfais très bien de ce Sollers inaccessible, insaisissable et secret que j’ai aimé. Pour le reste, on verra, dans trente ans, ce qu’il en est.
Une voiture roule, pleins phares, en direction des falaises d’Étretat. Au volant, un musicien de jazz, à l’arrière un bébé endormi dans son couffin. Dans le coffre, le corps d’une femme, la mère du petit et compagne de l’homme qui va, d’ici quelques minutes, s’en débarrasser en la jetant à la mer. Plus tard, il ira déclarer sa disparition à la gendarmerie. Qui ne parviendra jamais à retrouver sa trace.
« Le couffin dodelinant au bout du bras, le père reste à contempler la mer qui reflue, cherche à y deviner le corps aimé qui bringuebale parmi les flots. Puis il fait demi-tour, réinstalle l’enfant sur la banquette arrière, l’arrime à la ceinture de sécurité. S’accroupit à hauteur du petit visage qu’il entoure de ses mains dans l’espoir de l’apaiser, de le réchauffer, de l’attendrir peut-être. »
En quelques pages, Marc Villemain nous embarque dans une histoire dont il reste encore beaucoup à découvrir. Comment cette femme est-elle morte ? Qui l’a tué, dans quelles circonstances ? Est-ce un acte prémédité ou un accident ? On va l’apprendre au fil de la lecture, en retrouvant l’homme et son fils dix ans plus tard, quand une amie du musicien lui annonce que l’on a aperçu son ancienne compagne dans une communauté en Allemagne. Il ne peut que faire semblant d’y croire et part, avec son gamin, en Bavière. Où il ne trouvera évidemment rien. Plus tard, c’est en Irlande, où quelqu’un a également vu la disparue, qu’il doit se rendre, pour continuer à valider la thèse de la disparition.
Comment peut-on vivre après avoir tué (accidentellement, après une dispute, on l’apprendra bientôt) sa compagne et s’être ainsi débarrassé de son corps ? L’homme, animal complexe et malin, s’invente parfois d’étonnants stratagèmes pour cohabiter avec sa culpabilité. Cela ne dure qu’un temps. À moins d’appartenir à la catégorie des tueurs froids et machiavéliques. Ce qui n’est pas le cas de cet homme, plutôt mélancolique, maladroit, cultivé, surpris d’avoir commis un tel acte, reportant son affection sur son fils, capable de tomber amoureux assez facilement. Il essaie de colmater ses failles comme il peut, l’alcool et les psychotropes aidant, et garde son secret. Dix ans qu’il se mure dans le silence, emmuré dans une prison sans barreaux apparents.
Ce personnage n’a évidemment rien d’un héros. Marc Villemain ne le juge pas. Il le regarde vivre, le suit à la trace, en Allemagne, en Irlande ou à Paris, dans les clubs de jazz, les bars, les pubs, traînant partout sa feinte nonchalance. Il est, la plupart du temps, accompagné de son fils. Assure plutôt bien son rôle de père. Reste l’absence de la mère. Le gamin ne l’a jamais connue et ne croit pas à une réapparition soudaine. Son père, quant à lui, n’espère plus grand chose. À part une rencontre providentielle, une personne bienveillante et attentive, et ce ne peut être qu’une femme, qui saurait l’écouter sans l’accabler. Ce jour-là, s’il advient, et il adviendra, il pourra se délivrer d’une part de lui-même, se délester de son terrifiant fardeau et entrevoir une porte de sortie.
Cet homme, que Marc Villemain nous montre en équilibre instable, cherchant malgré tout à tenir, et dont il sonde, avec finesse, la personnalité complexe, n’est pas le seul protagoniste du roman. Son fils l’est tout autant. Et de façon lumineuse. Grâce à sa présence rassurante, attachante et spontanée.
On peut commencer par dire que la littérature se moque des genres et qu'un écrivain n'est peut-être jamais aussi libre que lorsqu'il les mélange. Pourquoi se priver alors qu'on peut écrire à la fois un thriller, un roman d'amour et un road trip ; parler d'un corps dont on doit se débarrasser dans les premières lignes et presque s'en désintéresser au cours des deux cents pages suivantes ; commettre un crime parfait et ne pas s'en vanter ? La littérature se moque des genres, des faits. Ce qui l'intéresse ce sont les hommes, les femmes, parfois les enfants. Ce qu'ils ressentent et ce qui les lie. Ou pourrait.
Dès les premières pages donc, un homme se débarrasse d'un corps du haut d'une falaise normande pendant que son fils dort dans son couffin. Officiellement la femme a disparu soudainement, envolée sans un mot, jamais retrouvée, enquête bouclée. Alors, dix ans après, quand une des amies de l'homme lui signale qu'elle aurait été aperçue dans une petite ville de Bavière il faut donner le change et aller voir sur place. Voilà le père et le fils lancés sur les routes dans une quête à laquelle ni l'un ni l'autre ne croit pour des raisons différentes, mais heureux de ce temps passé ensemble, volé au quotidien, à écouter des standards de jazz dans l'habitacle. Le père est musicien, le gamin est futé, curieux de la vie et tous les deux perçoivent peut-être dans ce voyage une promesse de changement qui pourrait être bénéfique. Leur périple les conduira jusqu'en Irlande et leur permettra de rencontrer deux femmes très différentes qui stimuleront leur imagination, réveilleront des envies de tendresse et plus si affinités. Mais comment construire sur la tache des premières pages ?
Ce roman ne va jamais où on l'attend. Les petites graines de l'énigme policière du début sont balayées par le vent au profit de la belle relation entre le père et le fils sans pour autant renoncer à certains questionnements autour de la culpabilité. Le cheminement du lecteur est guidé avec subtilité par les petites touches qui accrochent le regard sur un détail, et s'attachent à mêler les sentiments contradictoires, éloignant ainsi toute certitude et toute velléité de jugement. Le temps, l'instant sont palpables, bien plus que les notions de passé et d'avenir encore moins de bien et de mal. Seuls comptent le voyage, les sensations et les mots pour le dire.
Critique publiée sur la page Facebook d'Éric Bonnargent, dont Les Éditions du Sonneurpublieront le 17 août le nouveau roman, Les désarrois du professeur Mittelmann. À suivre...
Débutée par Il y avait des rivières infranchissables en 2017, poursuivie par Mado en 2019, la « trilogie du tendre » s’achève en apothéose avec Il faut croire au printemps. Après s’être intéressé aux premiers émois de l’enfance et de l’adolescence, puis à l’éveil à la sensualité, Marc Villemain interroge la relation père/fils, mais aussi la possibilité de la rédemption. Car tout commence par un drame.
En pleine nuit, une voiture s’immobilise en haut des falaises d’albâtre d’Étretat. Tandis qu’à l’arrière du véhicule un nourrisson dort tranquillement dans son couffin, son père, le « visage baigné de larmes », ouvre le coffre, en sort le corps inerte de la mère de l’enfant, et le balance à la mer. Que s’est-il passé pour en arriver là ? Le lecteur le découvrira bien plus tard.
L’action reprend dix ans plus tard, toujours en voiture, sur une « autoroute qui n’en finissait pas, comme tracée au cutter ». Le père et le fils sont sur la route ; leur voyage va les mener en Allemagne, puis, à leur plus grande surprise, en Irlande. L’enfant est réveillé par « la chaleur végétale de la contrebasse, le cœur simple de la batterie, l’espérance alanguie du piano » de You must believe in spring de Bill Evans, la reprise mélancolique de La chanson de Maxence, écrite par Michel Legrand pour « Les demoiselles de Rochefort ». Et de la musique, il en faut, car père et fils sont des taiseux, enferrés dans les non-dits, moins unis par les mots, porteurs du mensonge dans lequel ils vivent depuis toujours, que par « la seule grammaire de leurs sensations ». S’ils sont sur la route, c’est parce qu’on leur a signalé la présence de la mère du petit, déclarée disparue, dans une petite ville de Bavière. Bien entendu, le père sait ce voyage fallacieux. Quant au fils… Quoi qu’il en soit, leur enquête va leur permettre d’apprendre à se connaître. Et on comprend vite que ce père, contrebassiste, hyper protecteur, aimant aussi fort que maladroitement son fils est peut-être moins mature que l’enfant. Ce dernier a l’art de toujours bien choisir ses mots, lorsque l’autre s’embrouille, et préfère s’exprimer par des gestes et des silences. Sans doute sa vie de musicien en est-elle responsable, car ce jazzeux est suffisamment lucide pour savoir « qu’il vit comme un cliché », « buvant trop, fumant trop », malgré l’apparition de « sa première bedaine », de « ses premiers cheveux gris ». Au cours de leur odyssée, ils vont rencontrer de nombreux personnages, des aimables et des farfelus, mais ils vont surtout se rencontrer eux-mêmes et, à défaut de retrouver une mère, retrouver l’espoir, la possibilité d’un avenir.
Road movie aux faux airs de roman policier, Il faut croire au printemps est un roman osé, d’une rare beauté. Osé, tout d’abord, parce qu’il faut bien du courage pour faire de l’auteur d’un féminicide le héros d’un livre ; d’une rare beauté, ensuite, parce qu’une nouvelle fois, Marc Villemain sonde l’âme humaine, illumine ses obscurités et ses replis à l’aide d’une langue toujours aussi élégante et sensuelle. Magnifique.
Il fut un temps où je lisais beaucoup Philippe Sollers, je le lisais assez systématiquement. Entre mes vingt et trente ans, disons. Lorsque j'écrivais mon premier livre (Monsieur Lévy, Plon, 2003), j'ai éprouvé l'envie de le rencontrer. La rencontre n'eut rien de spécialement insolite, extravagant ou romanesque, mais l'on ne pouvait se tenir en face de lui sans être un tout petit peu décontenancé. J'en avais tiré ce texte, qui figure au chapitre 29 de Monsieur Lévy.
Philippe Sollers, quatre-vingt six ans, vient de mourir.
Ecce homo Sollers
Je n’aurais jamais dû consulter Éloge de l’Infini. Idiot confirmé, j’ai même replongé dans Une curieuse solitude, avec le secret espoir, assez pathétique j’en conviens, d’y rencontrer perles, scories et autres épluchures, l’ordinaire des écrits de jeunesse : après tout, Philippe Sollers aussi a été un jeune écrivain. Idiot sans doute, fou pas encore : je ne suis pas allé jusqu’à rouvrir Femmes – une leçon, passe encore, mais une humiliation… Alors ? Non seulement je n’ose plus lui faire le portrait, mais je m’aperçois d’une chose terrible : je m’écoute écrire. Je ne suis pas un jeune écrivain pour rien. Le jeune écrivain s’écoute écrire. Pas tous bien sûr. Pas les bons.
J’ai voulu trop bien faire, comme un jeune écrivain. L’écrivain confirmé allège, épure, soulage. déleste, taille, filtre, réduit, sabre, estompe ; le jeune écrivain joue au grantécrivain. Il y a un mot pour cela, pour désigner celui qui veut toujours trop bien faire. Pas méticuleux non, ni perfectionniste, ni même professionnel, non : laborieux. Celui qui veut toujours trop bien faire est un laborieux. Je suis un laborieux. J’aurais pu me contenter de raconter ce petit moment passé en face de lui, dans le zinc au pied de la rue Sébastien-Bottin. Il aurait suffi de dire mon attachement à cette gueule d’ange. De dire cette manière toute en préciosité, désinvolture, exhibitionnisme, de tenir sa blonde. De laisser sécréter ce sourire où ça susurre et ça suinte. D’épier ce regard de gros chat malade et malin. De croquer la chair de ce visage poupon, joues fardées par la rigole, doigts mielleux caresses exquises. Ce petit bec suceur, qui est une bouche à l’origine. Il aurait suffi de dire mon embarras. Moi souris entre les papattes du gros chat : « Alors, monsieur Villemain, qui êtes-vous ? » Qui suis-je ?! J’avais pensé à tout, mais pas à une telle entrée en matière. « Le quoi existentiel, pour un écrivain qui n’a plus honte de l’être (qu’on n’arrive plus à culpabiliser de l’être), est seulement de continuer à écrire sans tutelle. » D’accord, mais quand la tutelle s’appelle Sollers ? Et que les livres « agissent en sous-main » ? Quand, précisément, on n’a pas le droit, en face d’un tel bonhomme, de se contenter de son identité laborieuse ?
C’est drôle tout ce qui se dit sur Sollers. Moi, j’ai toujours trouvé qu’il disait ce qu’il fallait : le fond religieux du monde, l’hystérie des masses, le consumérisme consolateur, la censure des puritains, l’autocensure de leurs auxiliaires, les hommes et les femmes, l’unité des sens, plaisir et poésie, Big Brother is watching you, Pavlov court après son chien (ou l’inverse), des petites choses comme ça. Être coiffé comme un moine et libidiner à longueur de plateaux : le hiatus est une allégorie. Pour l’étrangeté, c’est parfait : en voilà un, de « médiatique ».
Suggestion – Bon stratège. Proposition – Excellent dans la guerre, moins bon dans la paix. Excellent dans l’aviation, moins bon dans les forces terrestres.
Suggestion – Bon pour la télé. Proposition – S’il se rendait plus aimable à la télévision, il serait mauvais.
Suggestion – Rôle politique. Proposition – Dans la décomposition de l’emprise communiste en France.
Suggestion – Des amis, des ennemis. Proposition – Rarement vu quelqu’un aussi attaqué. Permettez que j’ajoute quelque chose ? Je vous en prie. On se sent moins seul.
Suggestion – Métaphysique. Proposition – Angoisse métaphysique très profonde. Lévinassien. Avoir la belle vie, ça ne suffit pas.
Suggestion – Morale. Proposition – Conscience nette du bien et du mal. Mais dire le bien, ça peut être une opération du mal.
Suggestion – Permettez que j’ajoute quelque chose ? Je vous en prie. Un mot sur ma génération.
Proposition – Un peu de compassion.