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Marc Villemain

21 octobre 2024

Ostinato : Sarah Franck sur Archipels.fr

Après une très longue absence, un fils revient au domicile paternel. Mais loin des fêtes de retrouvailles du retour du fils prodigue, l’atmosphère est à la tension…

 

Nous sommes quelque part au bord de la mer, changeante comme les heures du jour et de la nuit qui passent dans ce refuge qu’a choisi un vieil homme, ancien contrebassiste de jazz, pour y achever son parcours de vie. Un homme, la cinquantaine, débarque sans y avoir vraiment été invité. Quatorze ans d’absence dont on devine qu’elle cache un motif désagréable, que la pièce dévoilera au fil des dialogues. Il est le fils, et pas le bienvenu. L’atmosphère est à l’aigre et leur querelle est musicale. Parce que le père était musicien et le fils critique, et que certain ostinato, répété à la contrebasse et trop appuyé, avait été souligné par un texte du fils au grand dam du père. Mais derrière la partie émergée de l’iceberg, une plus terrible histoire se cache, que la pièce révélera progressivement.

 

Trois personnages pour un huis clos

 

Le troisième personnage est une femme. Pas la mère du critique, mais la compagne du musicien. Une longue histoire qui transportera avec elle son tissu de non-dits et de mensonges qui vont, à l’occasion de ces retrouvailles, refaire surface. La mère, elle a disparu un beau jour, sans crier gare et le fils ne sait d’elle que ce que son père lui a rapporté : son caractère difficile, sa violence, et les recherches infructueuses entreprises pour la retrouver. Si le fils a pour la compagne de son père une profonde affection, elle ne remplit pas le silence qui pèse sur l’absence de la mère.

 

©NatachaLamblin

 

Une pièce qui repose sur le jeu des acteurs

 

C’est dans un jeu subtil entre les trois comédiens que la vérité se dévoilera peu à peu. Une relation traversée de petits gestes d’affection ébauchés en même temps que de poussées d’hostilité, de difficultés à dire simplement qu’on aime, d’impossibilités à combler le temps des absences, à apprécier le temps des retrouvailles autour d’un bon vin ou d’un alcool, comme par le passé. Renouer des liens distendus quand chacun reste en arrêt, sur la défensive, avec au milieu, un secret tu depuis quarante ans. La compagne du musicien, placée entre les deux hommes et extérieure à la relation père-fils, sera la seule à pouvoir leur servir de trait d’union. C’est par elle que la vérité éclatera.

 

Mené ostinato, le thème de l’amour filial et paternel court sous la surface tandis que résonne la voix douce, mélancolique et sucrée de Chet Baker célébrant sa « Valentine », « [his] favorite work of art ». L’expression d’une tendresse cachée sous une carapace hérissée d’épines…

 

Sarah Franck
À lire directement sur le site archipels.fr

 

17 octobre 2024

Ostinato : Marie-Céline Nivière dans l'Oeil d'Olivier

En musique, ostinato signifie une répétition obstinée d’une formule rythmique, mélodique ou harmonique. Il y a quelque chose d’entêtant, comme dans les mélodies de Michel Legrand et comme dans la vie de ce musicien de jazz, qui cache un terrible secret. Allant de la tendresse aux colères épiques, jouant sans fausse note toute une gamme de sentiments, Claude Aufaure donne à ce personnage énigmatique une belle profondeur.

 

Un fils (épatant Ludovic Baude) rend visite à son père. À l’accueil de ce dernier, on pressent bien que celles-ci sont rares. Après les babillages d’usage, le ton va changer entre les deux hommes. Le fils veut comprendre pourquoi sa mère a disparu dès sa naissance ? Que s’est-il passé ? Pourquoi ne donne-t-elle toujours pas de signe de vie après toutes ses années ? Sous l’arbitrage de Mado, la compagne du père qui a élevé le fiston (délicieuse Hélène Cohen), la vérité va apparaître.

 

Le tout petit plateau du théâtre de la Huchette est surprenant. Il permet, par un jeu d’optique, de faire croire que le décor d’Esther Eghnart est immense. Cette pièce cosy, dont les fenêtres s’ouvrent sur des falaises, la mer et son infini, sert merveilleusement d’écrin à ce huis clos, mis en scène avec une belle adresse par Dimitri Rataud. C’est captivant.

 

Marie-Céline Nivière
Site du magazine L'Oeil d'Olivier

 

16 octobre 2024

Cinéma : The Apprentice, d'Ali Abbasi

 

 

Voici un « biopic », disons plutôt quelque chose tirant ou s’amusant avec l’idée de biopic, qui sort du lot. Fin des années 1970, fils de bonne famille et d’un florissant promoteur immobilier, un certain Donald Trump est bien décidé à conquérir le monde. Il y parviendra notamment en se faisant aider (avant de le manipuler) par l’avocat conservateur et entremetteur politique Roy Cohn (incarné par l’exceptionnel Jeremy Strong, révélation de la série « Succession »), celui-là même qui obtiendra la reconnaissance de culpabilité d’Ethel Rosenberg puis deviendra le « conseiller juridique » du sénateur McCarthy. Ce contempteur de l’homosexualité décédera finalement du sida en 1986 – et non du cancer de foie contre lequel il jurait se battre.

 

D’Ali Abbasi, cinéaste danois d’origine iranienne, je ne connaissais que le troublant et très percutant « Les nuits de Masshad », sorti en 2022 (basé sur des faits réels, le film, évidemment condamné par l’Iran, raconte l’assassinat, au début des années 2000 à Téhéran, de seize prostituées). Il revient donc à l’affiche porteur d’un tout autre projet et d’un tout autre univers : celui de l’arrivisme et d’un certain cynisme américains, ingrédients quasi constitutifs du capitalisme le plus crapuleux. Le grain est légèrement râpeux, poisseux, caractéristique d’une certaine esthétique des seventies, et forme un bien plaisant contraste avec la bande-son disco-clinquante de l’époque.

 

Plus subtil qu’il y paraît, bien plus élaboré aussi qu’une simple charge contre Donald Trump, qui n’était pas, en soi, le projet d’Abbasi, la grande réussite du film tient d’abord au fait qu’il ne court pas après la ressemblance absolue et esquive le piège du mimétisme formel, erreur de trop de films de cette catégorie. Il s’agit plutôt de fêler la coquille, de Trump sans doute mais plus généralement du trumpisme diffus qui imbibe l’Amérique en tapinois depuis quelques décennies. Et de s’en tenir à un propos qui pourra paraître simple (disons une sorte de généalogie du populisme dans tout ce qu’il peut avoir de retors et de crasse), mais dont on se convainc d’autant plus aisément qu’il constitue le fil rouge de la carrière du futur président américain que, précisément, il n’argue pas d’une véridicité absolue. Il échappe ainsi, ce faisant, au piège dans lequel attire tout commentaire académique, politique ou journalistique. En somme, Abbasi continue de faire du cinéma.

 

Mais à cette réussite, l’on ne peut évidemment pas ne pas associer Sebastian Stan, surtout connu jusqu’ici pour ses contributions à l’univers Marvel, qui incarne habilement le jeune Trump emprunté et finalement assez sage qui précède sa rencontre avec Roy Cohn, et qui, peu à peu, prend conscience de son appétence pour le pouvoir absolu. Enfin, j’y insiste, Jeremy Strong. Quel plaisir de le retrouver ici dans ce rôle, endossé avec la même morgue et la même hyper-sensibilité savamment tenue en bride qu’on lui connaissait dans son rôle de fils maudit de la série « Succession ». Cet acteur-là, je me le dis souvent, a quelque chose qui n'est pas sans évoquer le génie d’Al Pacino. Besoin d’un argument supplémentaire ? Donald Trump, le vrai Donald Trump est en rogne : « Faux et vulgaire », clame-t-il. Parole d’expert.

15 octobre 2024

Ostinato : Le Canard enchaîné - Jean-Luc Porquet

 

14 septembre 2024

Ostinato au Théâtre de la Huchette

 

Du 26 septembre au 7 décembre 2024

https://www.theatre-huchette.com/ostinato/

 

Auteur : Marc Villemain

Mise en scène : Dimitri Rataud, assisté d'Emmanuelle Jauffret

Avec : Claude Aufaure, Ludovic Baude, Hélène Cohen

Scénographie : Esthel Eghnart

Régisseur : Yves Thuillier

Lumières : Didier Brun

Graphiste : Cristo Marignier

Attaché de presse : Jean-Philippe Rigaud

Communication : Thomas Baudeau

 

___________________

 

 

LE FILS : Soixante-dix-huit ans, de nos jours, ce n’est pas si vieux.

LE PÈRE : Tu as raison, fils : on est jeune jusqu’à ce qu’on meure.

LE FILS : Toi, tu cherches à me dire quelque chose.

LE PÈRE : Pas le moins du monde. N’aie crainte, je t’épargnerai la complainte du vieillard valétudinaire. D’ailleurs je ne me plains de rien. Au contraire. J’ai eu de la chance, beaucoup de chance.

Voilà plus de vingt ans que je garde par-devers moi, dans le labyrinthe (obscur) de ma psyché (obscure), les hypothétiques projections de chair et de sang des personnages que je m’acharne à créer : je suis romancier. Est-ce du fait que je vieillis (fléau largement répandu et dont souffre d’ailleurs le personnage du père dans « Ostinato ») ou que je m’impatiente (vieillir ne signifie pas s’assagir), toujours est-il que j’ai fini par éprouver le désir féroce de les voir, ces personnages, et de les voir au sens le plus matériel du terme. Car c’est merveilleux, sans doute, de vivre des années durant avec des amis de papier (et qu’importe qu’ils soient beaux ou laids, vertueux ou scandaleusement déviants), mais voilà : l’envie était devenue irrépressible du miracle (et des surprises) de l’incarnation.

 

J’ai donc eu l’idée de parcourir un nouveau bout de chemin avec certains des personnages de mon dernier roman [Il faut croire au printemps – Éditions Joëlle Losfeld], mais trente ans plus tard, et au théâtre. Avec le désir (sans doute pas toujours conscient) d’explorer l’impossible relation entre un père et son fils, ici lestée d’un tragique mensonge originel que le fils, devenu adulte, est bien décidé à arracher au père. Entre eux, arbitre des élégances et médiatrice de cet espace d’incommunicabilité, une femme – parce qu’il y en a toujours une –, aimée de l’un et de l’autre, et qui probablement les connait mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.

 

Je m’aperçois, bien des années plus tard, que cette question de la relation filiale, relation mêlée de culpabilité, d’anxiété, de sentiments tus, qui plus est exacerbée par la cruelle débandade du temps, affleure dans la plupart de mes livres, même lorsqu’ils semblent « traiter » de tout autre chose. Pétri de non-dits, de pudeurs, de réticences, de frustrations, c’est un type de relation où l’amour, fût-il inconditionnel, ne s’exprime souvent qu’au gré d’événements douloureux ou exceptionnels. Dès lors, le théâtre, qui exige d’aller « à l’os », me tendait les bras, tout indiqué qu’il était pour plonger dans le chaudron de ces passions inexprimées. Dans la vibration d’une voix ou le tremblé d’un geste, dans la langueur d’un silence ou la malice d’une œillade, il permet de laisser entendre ce que le texte seul, sans forcément prendre parti, ne faisait que suggérer. Aussi est-ce pour moi un bonheur exquis de découvrir ce dont sont capables un metteur en scène et des comédiens également admirables, lorsqu’en eux monte le désir d’y injecter un peu de leur propre existence.

 

6 septembre 2024

Cinéma : À son image, de Thierry de Peretti

 

 

Le sujet m’intéressait et la presse était plutôt dithyrambique, aussi je dois dire que je suis resté un tout petit peu sur ma faim devant cette adaptation, par Thierry de Peretti, du roman de Jérôme Ferrari. Le film dame évidemment le pion à maintes réalisations plus ordinaires, tant il a le mérite notamment d’esquiver les motifs les plus attendus de la geste romantico-contestataire et de déplacer la focale vers un personnage féminin (joué par Clara-Maria Laredo) complexe, taraudé à la fois par sa passion pour la photographie, son désir d’émancipation, son amour pour un combattant peu enclin à se détourner de la cause et son souci d’une juste raison dans l’histoire. Ce faisant, le film fait un pas de côté bienvenu en témoignant de manière singulière et parfois vibrante d’une période tragique de l’histoire politique corse.

 

Reste que l’ensemble m’est apparu un peu décousu, étrangement rythmé, parfois ambigu, et je m’explique mal (au-delà de la quête de sens de l’héroïne et de l’intérêt que Jérôme Ferrari a toujours porté à la photographie de guerre), le vague parallèle tendu avec le siège de Vukovar : est-ce à dire que l’État français, « colon » et « assassin », aurait quelque correspondance avec les agissements des paramilitaires serbes en Croatie ?). Par ailleurs, ce qui aurait pu me séduire, une sorte de ferveur adolescente, finit par moments par m’ennuyer ou m’agacer, et il est peu douteux selon moi que Peretti (qui joue également le rôle d’un curé pacificateur démuni et accablé) se soit fait plaisir en filmant, manière très Nouvelle Vague et au son de Salut à toi, des Bérus, quatre minutes d’une vague scène intime sans grande signification. Bon, pourquoi pas… Il en va de même de cette voix off dont on ne comprendra que sur le tard à qui elle appartient, et qui conforte l’impression vaguement édifiante que le film peut me laisser. Enfin il y a cette chute, cette tentative didactique, morale, d’ériger un pont vers la génération suivante ; l’intention est louable, les soldats ont mûri sans que les problématiques se soient nécessairement apaisées, mais la scène me paraît un peu rapide et maladroite.

 

Reste que je ne voudrais pas non plus bouder mon plaisir. « À son image » renferme de très belles scènes où frémissent un engagement, une émotion, une authenticité. Pas le grand film que j’espérais, certes, mais suffisamment sensible et inspiré pour renouveler un certain regard sur le « peuple corse ».

28 août 2024

Cinéma : Emilia Pérez, de Jacques Audiard

 

 

Comme il peut m’arriver d’avoir mauvais esprit et de faire montre, par réflexe autant que par principe, d’une prudence parfois excessive face à tout ce qui reçoit trop de suffrages unanimes, j’y allais avec un tout petit peu de défiance. Et si j’ai bien tenté de résister les cinq ou dix premières minutes, il ne m’en fallut davantage pour adhérer entièrement et, au bout du compte, applaudir admirativement au nouveau film, virtuose et survolté, joyeux et sophistiqué de Jacques Audiard. Un Audiard ici transfiguré en une sorte de fils français d’Almodovar dopé aux plaisirs protéiformes de la luxuriance et de l’invraisemblable.

 

L’idée, déjà, était formidable :  filmer l’une des questions qui turlupinent nos sociétés contemporaines, à savoir l’identité de genre – et l’envie de s’en extraire – en allant chercher le mâle alpha par excellence, narco-trafiquant de la pire espèce, gros poils, peau tannée et mâchoire de fer inclus. Ce qui donne lieu à des scènes non seulement troublantes, mais souvent émouvantes – et merveilleusement servies, on s’en doute, par Karla Sofia Gascón, qui partagera son prix d’interprétation féminine à Cannes avec ses comparses Zoe Saldaña, Selena Gomez et Adriana Paz.

Très vite, je me suis demandé ce que serait le film sans ses chansons. Assurément un excellent narco-thriller, suffisamment malin et nouveau pour emporter l’adhésion. Mais au sortir du cinéma, j’ai aussitôt compris pourquoi Audiard n’aimait pas que l’on parle d’Emilia Pérez comme d’une comédie musicale : parce que ce n’en est pas une. D’abord, les moments musicaux (que l’on doit à Camille et Clément Ducol), outre qu’ils obligent le spectateur à déplacer sa focale et à changer régulièrement de poste d’observation, servent authentiquement l’histoire, en tant qu’ils la font progresser mais aussi qu’ils permettent d’en dire l’arrière-plan et les coulisses. Surtout, ces sortes d’interludes l’empêchent de suivre le cours (trop) attendu de ses émotions et l’obligent à rester actif et à renouveler son attention en incorporant presque machinalement le vieux principe brechtien de la distanciation.

 

Audiard donne ainsi l’impression d’avoir recouvré pour lui-même cet antique plaisir du cinéma comme spectacle jubilatoire et mélodramatique – jusqu’à friser, on ne peut plus délibérément, la télénovela. Mais comme il sait que le spectateur doit bientôt retrouver la rue (le réel), il n’oublie pas de lui offrir son émotion finale et de combler le désir secret qu’il a (toujours) d’un ultime pathos. Il lui confirme, en somme, son droit au lyrique et à l’épique. Ainsi nous retrouvons-nous à défiler aux côtés du petit peuple mexicain et à entonner avec lui une version fiévreuse des Passantes (Las Damas que Pasan) de Georges Brassens, accompagné par une fanfare pleine d’une ferveur presque mystique. Felicitaciones ! 

 

9 août 2024

Céline Righi - Les Choses de la nuit

 

 

Righi fortissimi

 

Dira-t-on de Céline Righi qu’elle éprouve une sorte de sentimentalité à l’égard des mondes d’hier, de contentement intime à y retrouver un certain type d’humanité – une certaine simplicité d’âme et de cœur, parfois une rusticité ? C’est bien possible. Car après Berline, dont j’avais déjà eu le privilège d’être l’éditeur, la voilà qui nous ramène dans ces mêmes années 1960, quoique dans un univers bien différent de celui, tout de fer et de charbon, qui servit de décor à son premier roman. Cette fois, c’est le Saint-Germain-des-Prés illustre de Boris Vian et de Jean-Paul Sartre qu’elle nous fait arpenter, en suivant pas à pas la destinée d’un certain Henry Dawnson, trompettiste américain qui, par bien des traits, rappellera la figure, devenue quasi-objet de culte, de Chet Baker – ce n’est pas sans raisons que le roman faillit bien avoir pour titre Almost Blue. Enfant de l’Amérique profonde et de la Grande Dépression (qui donne lieu ici à des descriptions très évocatrices), Henry Dawnson voit sa carrière internationale brutalement interrompue à la suite d’un accident très singulier. Tellement singulier que nous n’en dirons rien ici, mais suffisamment tragique pour qu’il en vienne, à la veille de ses cinquante ans, à se demander si une vie dont son instrument serait banni vaut encore la peine d’être vécue.

 

Au-delà des années 1960, il est un autre point commun à ces deux romans : chaque fois, il est question d’un homme empêché. Mineur de fond prisonnier sous sa berline ou musicien dans l’incapacité de jouer de son instrument : si, dans les deux cas, Céline Righi fait appel à des pans de sa propre existence (cette petite-fille de mineur est également chanteuse), c’est ce motif de l’empêchement à être qui, lancinant, traverse jusqu’à présent son travail romanesque. En tant que cadenas verrouillé sur la liberté immédiate de l’individu, bien entendu, mais aussi dans les implications affectives et psychiques qu’entraîne tout ce qui borne son désir et sa volonté.

 

L’on retrouve dans Les Choses de la nuit bien des façons qui faisaient le charme de Berline et qui émurent les lecteurs : un timbre de voix rapide et poétique, sec, jamais exempt d’humour, et cette intuition profonde que l’espérance ne déserte jamais tout à fait la vie, même lorsque la tragédie semble devoir y étendre son ombre. Roman de la réminiscence, de l’introspection, du déracinement et de la perdition (mais aussi de l’amour), Les Choses de la nuit interroge, non sans rudesse, le sens et l’impermanence de l’existence. Mais la gravité n’interdit pas le désir, ni n’empêche la poésie. Si bien que le roman se double peu à peu d’un hommage presque espiègle à la musique, à la chanson, au cinéma – aux choses de la vie.

 

Céline Righi - Les Choses de la nuit
Sur le site des Éditions du Sonneur

17 juillet 2024

La gauche la plus bête du monde ?

 

Il est bien possible qu’à notre tour nous ayons, comme disait l’autre, la gauche la plus bête du monde (je ne pensais ni surtout n’espérais pas avoir un jour à paraphraser Guy Mollet.) Certes, ces derniers mois, certains indices concordants laissaient affleurer la possibilité de cette bêtise, mais nous faisions (je faisais) avec, au nom d’une vieille et désuète espérance social-démocrate, pour ne pas dire socialiste. Mais la chose dorénavant est officielle, quoique je m’obstine à l’espérer provisoire : la gauche française est devenue une machine à détourner du politique, de l’idée républicaine et de l’aspiration démocratique ce peuple dont elle se rêve comme le guide et le représentant légal. Ses palinodies, ses ambiguïtés, ses échecs (et si encore il s’agissait d’échecs de gouvernance !) la disqualifient, à cette heure où j’écris, dans les grandes largeurs.

 

J’ai pourtant voté pour ce Nouveau Front Populaire (qui dans ma circonscription, dieu merci, n’était pas représenté par des « Insoumis ») aux deux tours des dernières élections législatives. Sans illusions, mais je l’ai fait. En m’affligeant de la « bêtise » du moment, je ne parle même pas des saloperies proférées depuis trop longtemps par certains tribunitiens, démagogues, cadres et autres militants de ce nouveau Front (n’épiloguons pas, les exemples abondent notamment – mais pas seulement – dans un des lobes de ce Front), j’évoque seulement cette triple pathologie dont il semble qu’elle soit constitutive de la gauche depuis la malheureuse et tragique bascule du 21 avril 2002 : l’obsession (donc l’aveuglement) idéologique, le désir infantile de se sentir propriétaire du grand vent de l’Histoire, enfin la dévotion obséquieuse, disciplinée et bigote au Parti (la majuscule dispense de qualificatif).

 

Je laisse le mot de la fin à Philippe Sollers, extrait de son dernier roman (posthume).

 

10 juin 2024

Dissoudre / Résoudre (ou les élections au temps de l'abattement)

Elections européennes - Elections législatives
Roland Devolder - Vers l'avenir

J’évite le plus souvent les discussions politiques sur les réseaux sociaux, tant l’art de la conversation et de la persuasion n’en sort qu’exceptionnellement grandi. Par-dessus le marché, il se trouve (ô ! misère de l’âge) que je suis devenu excessivement sensible à des formes d’adversité qui ne visent qu’exceptionnellement à convaincre et le plus souvent à humilier ou à blesser, c’est-à-dire à détruire l’idée que l’on se fait de l’autre (donc de soi-même). Aussi, après le cataclysme électoral que nous venons de connaître (et je mets sur le même plan le triomphe des auxiliaires et autres nervis du vaniteux Jordan que le soubresaut aventureux du présomptueux Emmanuel), préféré-je sans tarder annoncer ma couleur (et ne plus y revenir), avant que nous tous, citoyens de plus ou moins bonne volonté, soyons devenus exsangues à force de frénésies et autres extases complaisamment médiatiques.

 

Le politique est matière noble et complexe : selon moi, il ne fut, ni n’est, ni ne sera jamais sur Terre un sage ou un savant qui saurait décemment se prévaloir de n’être jamais dans l’erreur. Mais, voilà : la raison démocratique (la plus sophistiquée qui soit), implique que, parfois, en telle circonstance cruciale, l’on se défasse de notre belle et juste aspiration à la complexité. Elle nécessite, en somme, que l’on tranche. Et que l’on tranche d’abord avec soi-même : c’est l’autre nom du compromis, autrement dit de la politique.

 

La qualité des sondages d’opinion étant peu ou prou admise (et insolemment confortée lors de ces élections européennes), je décide donc de me fier à eux pour les prochaines législatives. Ma position est d’une simplicité qui ne sera peut-être que sa seule qualité, mais il faut bien, in fine, fonder une décision sur quelque socle un peu stable. Si, dans les heures qui précèdent le prochain scrutin, il m’apparaît qu’un bloc venant de la gauche, du centre et même d’ailleurs peut mettre en échec le Rassemblement National et ses sbires fascistoïdes, je n’hésiterai pas une seconde. À quelques conditions toutefois : 1) que ledit bloc déplaise un petit peu au lider minimo ; 2) qu’un certain « antisionisme » (sic) soit systématiquement et méthodiquement condamné ; 3) que l’idée européenne ne soient jamais désertée ; 4) que l'Ukraine ne soit pas abandonnée à nos poutinolâtres hexagonaux. Dans l’hypothèse (qu’il n’est à ce jour pas complètement déraisonnable d’envisager) où aucun bloc venant de la gauche, du centre et même d’ailleurs ne soit en mesure de stopper la folle et irrationnelle attraction pour des puissances politiques qui travaillent à nous ramener violemment en arrière, alors, sans rougir ni barguigner, mais sans enthousiasme ni joie aucune, j’apporterai mon humble voix à l’aventureux et présomptueux président susmentionné. Comme beaucoup, j’en ai pris l’habitude dès 2002. Et puis, quoi, comme disait l’auguste et roublard cardinal Mazarin : « Mieux vaut subir un léger dommage que, dans l’espoir de grands avantages, faire avancer la cause d’un autre. »

 

2 juin 2024

Cinéma : Border Line & Le Deuxième acte

 

Belle surprise que ce premier film espagnol d'Alejandro Rojas et Juan Sébastian Vasquez (tous deux vénézuéliens), huis clos d'autant plus glaçant que sa précision documentaire et son rythme hypnotique, tout en tension, lui confèrent un plus grand effet de réalité encore. L'air de rien, il est aussi une lecture du monde actuel, celui, bien sûr, d'un Trump fantasmant une barrière étanche entre les États-Unis et le Mexique (échec total), mais aussi des crispations mondiales autour du contrôle bureaucratique et du spectre sécuritaire. En cela, le film vibre d'un quelque chose qui n'est pas sans rappeler la geste contestataire des années 70, quelque part, disons, entre Costa-Gavras, Sidney Lumet et Ken Loach, sur quoi vient se greffer, insidieusement et sans lourdeur psychologisante aucune, la fragile incertitude d'un couple soudainement démuni. Avec Alberto Ammann, Bruna Cusi, Ben Temple et Laura Gomez.

Je suis donc toujours aussi fervent du cinéma de Quentin Dupieux (même si 𝘋𝘢𝘢𝘢𝘢𝘢𝘢𝘭𝘪 ! m'avait un peu déçu). Ce Deuxième acte est un nouveau bijou d'intelligence espiègle et d'ironie — dont il est plaisant de savoir qu'il a ouvert le festival de Cannes, tant il contient de quoi faire rouscailler dans certaines loges. ​​​​L'air du temps contraignant à trouver quelque astuce pour le contourner, quelque interstice nouveau où se glisser, je ne suis pas surpris que le goguenard Dupieux soit tellement à son aise dans cet exercice. Même Vincent Lindon excelle à user d'auto-dérision : c'est dire si le film est réussi. ✒︎ Avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel, Raphaël Quenard, Manuel Guillot.

31 mars 2024

Théâtre : Pauvre Bitos ou le dîner de têtes - Jean Anouilh

 

 

 

Ah, mais quel authentique moment de bonheur que cette adaptation !, par Thierry Harcourt, de la pièce de Jean Anouilh, Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes. Et quelle joie, une joie sans réserve aucune, de pouvoir applaudir à tout rompre le phénoménal Maxime d'Aboville — allègrement soutenu par ses comparses — dans les habits de Robespierre. Évidemment, on aurait aimé être là en 1956, quand Michel Bouquet, qui avait expressément demandé à Anouilh de lui créer le rôle, l'interprétait. Mais d'Aboville, vraiment, laisse sur le public une impression très vive et admirative. Cela dit, je serais coupable de ne pas évoquer aussi le nom du (toujours) excellent Francis Lombrail (Mirabeau), ou encore d'Étienne Ménard, gaillard interprète de Danton. Le texte est évidemment remarquable, la langue belle, maligne et nerveuse, et sa mise en scène, légère, ingénieuse, se passe de tout argument spécieux. On imagine sans peine ce qui, en son temps, dix ans après la guerre et dans les miasmes de l'Épuration, put susciter le scandale, sans que le succès de la pièce s'en trouvât jamais altéré.

 

Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes, de Jean Anouilh
Mise en scène : Thierry Harcourt - Théâtre Hébertot

 

18 mars 2024

Agnès Clancier - Dans le rêve de l'arbre creux

 

Dix-sept ans après Port Jackson (Gallimard, 2007), Agnès Clancier libère enfin la jeune Elizabeth Murray de la colonie pénitentiaire britannique de Bonaty Bay (avant que la ville de Sidney ne s’y dresse), où les colons européens l’avaient reléguée. Retour en Australie, donc, et par la même occasion au XVIIIe siècle finissant, avec ce dixième roman dont on peut donc dire qu’il débute là où l’autre s’achevait. Plus précisément la nuit du 12 janvier 1791, lorsque la jeune femme fausse compagnie à ses gardiens et part pour un voyage sans retour possible, tout fugitif ne revenant jamais « que pour monter sur le gibet ». Mais si l’évasion comporte bien des risques, le danger n’est pas moins grand à l’extérieur, dans le bush australien encore inexploré et peuplé d’Aborigènes. Dominant ses appréhensions et contrainte par les nécessités de la survie, Elizabeth finira par se fondre dans une tribu jusqu’à en adopter les us et coutumes. Sans toutefois que jamais ne meure son désir de regagner un jour l’Angleterre – dont lui parvient occasionnellement la silhouette de quelque trois-mâts croisant à l’horizon.

 

L’écriture d’Agnès Clancier pourrait n’être que méticuleuse, élégante et soignée, mais elle est surtout traversée par quelque chose d’habité, presque obsessionnel, comme un heureux écho aux sortilèges et autres envoûtements que porte le récit. On y entre d’autant plus aisément que l’on consent ou aspire à se laisser bercer par son flux marin, à se sustenter de perceptions végétales, à éprouver les doléances d’un corps en quête de moyens de subsistance, à frissonner devant les dangers de la nature et à s’émerveiller de ses prodigalités. Si bien que le lecteur sera peut-être moins saisi, en définitive, par une écriture sciemment aiguillée vers un certain classicisme que par une atmosphère imperceptiblement moite, vénéneuse, presque occulte, qui, parce qu’elle est très patiemment tissée, finira par s’emparer de lui.

 

Dans le rêve de l’arbre creux (dont j’ai donc eu le plaisir de diriger le travail éditorial) est assurément un hommage aux grands explorateurs d’antan, mais bien davantage encore un témoignage d’estime aux civilisations lointaines. Mais le roman a aussi quelque chose d’un tribut à la littérature, en ce qu’il semble parfois vouloir dire que la vie passe aussi par le récit, ou à tout le moins que, sans lui, elle s’en trouverait à coup sûr incomplète. À cette aune, les fidèles lecteurs de Laurine Roux (et par la même occasion des Éditions du Sonneur) pourraient bien y trouver leur compte, tant l’ailleurs est, ici, un peu partout : dans le temps, dans l’espace, et au cœur même de l’être.


EXTRAIT

Le lendemain, peu avant midi, l’horizon, tout à coup, devient noir. Une brume couleur de sang monte du sol, aspirée par ces ténèbres d’orage venues des confins du monde. Sans savoir pourquoi, je me mets à courir, de toutes mes forces. Je cours jusqu’à la falaise. Une nappe de nuages divise le ciel : bandeau d’ombre opaque au-dessous, murs de lumière au-dessus. Sur les écailles grises de l’océan, le bateau, déjà loin, sa proue tournée vers le nord, navigue à pleines voiles. Longtemps, il reste à portée de vue, en équilibre sur la ligne qui sépare les deux mondes, si longtemps qu’il semble immobile. Sa coque est la première à se dérober, sous la voilure blanche qui tremble et rétrécit avant de se fondre elle aussi dans l’écume. Quelque chose se déchire. Un peu d’Angleterre était là, qui vient de se volatiliser en emportant une part de moi.
C’était le premier bateau.
Maintenant, tout est possible.
D’autres viendront.

 

Agnès Clancier - Dans le rêve de l'arbre creux
Sur le site des Éditions du Sonneur

10 mars 2024

Théâtre : Jean-Philippe Bêche - Maquisard


 

C’est sur l’émotion à fleur de peau de Jean-Philippe Bêche que le rideau de la Huchette se referme, après qu’il a, une heure quinze durant, exhumé de sa mémoire familiale les combats et les affres d’un jeune homme ayant rejoint la résistance intérieure dans l’Allier. Sur l’émotion, mais aussi sur un certain sentiment d’urgence, au regard d’une nécessité, hélas plus impérieuse que jamais : lutter contre l’étiolement d’une certaine mémoire et, si tant est que cela soit encore possible, en transmettre les enseignements pour le temps présent et à venir. Je dis bien les enseignements : s’il s’agit en effet de combattre le mal là où il s’incarne, c'est en n'omettant pas de lutter contre un certain mal intérieur, ce que l’acteur (et auteur) suggère avec force sensibilité en évoquant le fracas politique et moral de l’épuration.

 

Des mots simples, une parole vive, une présence vibrante et une mise en scène dépouillée : Jean-Philippe Bêche est au diapason de son texte.

 

8 février 2024

Claro - L'échec (comment échouer mieux)

 

Quand Claro ne faut pas 
[L'explication du titre se trouve dans les premières pages]

 

Plonger dans un livre (plouf, écrirait-il) de Claro ne va jamais sans une plaisante appréhension : on entre toujours dans ses textes avec quelque idée ou supposition sur ce qu’on y trouvera sans être jamais vraiment assuré de ce qu’on y trouvera – sic. Et après tout, c’est là sans doute le propre des bons auteurs, club dont il est un membre non révocable. Bien sûr, on s’attend toujours à ce qu’il ait une petite idée derrière la tête (le gars a son côté retors), mais il nous la refourgue toujours d’une telle manière, clinique, joueuse, intempestive qu’on ne peut en général qu’applaudir. À la manière d’un Chevillard, si l’on veut, quoique en usant d’un trait plus revêche, moins immédiatement farceur. Quoi qu’il en soit, nous sommes toujours certains de trouver chez Claro notre content de sagacité, d’érudition (une érudition qui ne tape pas à l’œil mais qui étaye, élucide en même temps qu’elle obscurcit), de sarcasmes habilement enveloppés, sans parler d’une (très enviable) maîtrise de la rhétorique et d’un plaisir sans cesse renouvelé aux jeux du langage. Mais ce livre-ci ajoute un ingrédient que la figure cordialement bourrue de l’auteur ne laissait jusqu’à présent qu’incidemment pressentir.

 

S’il était possible de délester le mot de son chargement de guimauve, et en tordant un peu la bouche, je pourrais bien parler de sentimentalité – au demeurant, il n’est de bon bourru qui ne camoufle son cœur d’or, comme la pomme d’amour dissimule son acidité. Mais il est d’un usage périlleux, ce mot qui fait aussitôt entendre ses petites manières mignonnettes. Évoquons donc une sensibilité plus appuyée que de coutume, exprimée ici sous une forme tantôt amusée, tantôt sèche, de désappointement, de détachement, de lucidité blasée, d’espérance chronique, que sais-je encore. Mais bien sûr la chose avance masquée, en fines pointes intimes, à travers lesquelles se faufile un écrivain que l’on dirait tourné vers d’autres saisons de la vie.

 

Il faut dire qu’on n’écrit pas sans raison sur l’échec, quelque définition qu’on en donne. On peut le faire dans un dessein analytique, c’est entendu. Aussi par inimitié (Claro ne s’en prive jamais) pour un temps qui magnifie les glorieux et glorifie les triomphateurs, voire pour un milieu (j’allais dire une corporation) littéraire où surabondent les egos contrariés, les susceptibilités à ménager et les ambitions à assouvir – ce qui en effet suffit à vouloir « fuir un monde qui me paraissait encombré de podiums, ivre de médailles, un monde qui faisait comme une haie de déshonneur autour de moi en me lançant ses gras confettis intitulés carrière, promotion, avancement, récompenses, moi qui ne prenais plaisir qu’à reculer dans la langue ». Mais on peut encore le faire, et c’est essentiel ici, pour sonder (en clin d’œil au Beckett de Cap au pire et au détour notamment d’un chapitre très avisé sur Pessoa) « l’union intrigante de l’échec et de la volupté ».

 

Boutons incontinent les ombrageux : Claro n’est pas du genre à se donner des airs ou à faire mine de. Il aime authentiquement ce que l’échec – le sentiment de l’échec – attise en lui, un questionnement, une frustration féconde, un engageant dépit. Il aime, en somme, ce que le sentiment de l’échec dit de tout geste créateur : qu’il est voué à échapper, précisément, à son créateur, et que là naît la possibilité d’une certaine joie reconductible, dans la figuration de ce qui échappe au cerveau, l’indépendance d’une matière qui ne prend jamais ni les formes ni les contours de ce qu’on avait rêvé, voulu, conçu. Étant entendu que ce qui échoue n’est jamais que ce « petit je ambitieux qui se croyait aux commandes », ce « je faussement charpenté qui voit son identité, supposée souveraine, fondre au soleil de l’écriture. » Il y a là-dessous une intention esthétique (donc morale) aussi forte qu’exigeante. Car nous voilà condamnés à une déception dont nous sommes seuls responsables : nous attendons trop et trop mal de nous-mêmes. Nous nous rêvions demi-dieux à la tête d’un escadron de mots : nous n’en étions que les serviteurs asservis. Ce qui relativise pas mal la supposée puissance du Verbe : « Rien de plus sournois que ce qu’on appelle la parole libératrice : les choses ne sont pas prisonnières en moi, c’est tout le contraire, c’est moi qui suis prisonnier de ces choses, des choses du langage, du langage-chose », écrit encore très justement Claro. De fait, nous n’écrivons (ni n’écrirons) jamais le livre que nous portons, dont nous possédons par-devers nous et connaissons si bien les mobiles et les motifs, les intentions fabuleuses et les criantes vérités (« la boue d’où jaillit l’eau », disait Mauriac). Nous échouons, nous échouons fatalement à faire jaillir l’eau que nous savons pourtant être à la source de ce que nous sommes. Nous tournons autour, nous épions, nous harcelons cette inexpugnable matrice, mais le réveil (la relecture) est amer : nos banderilles n’en ont arraché que quelques morceaux plus ou moins savamment choisis, quelques lambeaux d’une vérité qui n’aime rien tant que changer de visage dans l’instant où l’on espère la découvrir. 

 

* * *

 

Suivant une pente personnelle pas forcément bien maîtrisée, je n’ai mis en lumière ici que quelques aspects du texte de Claro, qui recèle pléthore de questionnements essentiels, non seulement sur la petite mécanique à l’œuvre dans l’écriture, mais sur ce qu’induit tout geste créateur authentique – c’est-à-dire quand l’écrivain consent à lutter contre « ces choses qui aimeraient être dites [et] qui attendent, fossilisées dans la langue qui est à ma disposition, dûment faisandées par la société qui cherche à les fourguer. » Sachons-lui gré d’aiguillonner notre ardeur, et de le faire avec l’esprit et le piquant que l’on pouvait attendre de lui. Non sans une certaine gravité toutefois, gravité bienvenue tant « les contrariétés qui font le sel et la pâte de l’écriture […] rapprochent celui qui écrit de son ombre fuyante. »

 

Claro – L’Échec / Comment échouer mieux – Éditions Autrement

15 janvier 2024

Cyril Anton - Le nain de Whitechapel

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Pour son auteur, la publication d’un premier roman est évidemment un moment spécialement mémorable – que ledit roman « rencontre ou pas son public », selon la formule presque consacrée. Abstraction faite des nuits fiévreuses et des angoisses existentielles (ce qui n’est pas rien), la chose vaut en partie aussi pour son éditeur, qui peut légitimement se demander dans quelle galère il s’est fourré le jour où, découvrant le texte d’un (encore) illustre inconnu, n’écoutant que ses humeurs et pas du tout ses appréhensions, il décida fissa de le lancer dans l’univers impitoyable (et sanguinaire) du marché – vous admettrez qu’il y a de la superbe dans ce geste insensé qui fait fi de notre environnement mercantile et de tout argument qui ne fût pas strictement littéraire. C’est que l’éditeur s’en remet (parfois) à une raison bien supérieure à toute autre : son plaisir. Soit précisément ce que j’éprouvai en découvrant ce qui ne s’appelait pas encore Le nain de Whitechapel et dont la lecture m’arracha gaillardement à mes chères ornières. Au point que, même en n’étant pas bien sûr de tout comprendre à cette histoire (un peu) abracadabrante, je décidai de m’en fiche, d’en tourner les pages, et, emporté que j’étais par son univers, d'illico m'en ouvrir à Valérie Millet, aux Éditions du Sonneur.

 

Son univers ? Un décor, d’abord, celui des coupe-gorges de Londres au moment où sévit un certain Jack l’Éventreur, de ces bas-fonds que chérissent mauvais garçons et filles de mauvaise vie, marginaux en tous genres et autres créatures biscornues. Une ambiance, ensuite, celle de ces tripots où le jazz s’inventa et d’où émergea la mythique blue note, ce « point précis où se pose la vie. » Le lecteur aura largement de quoi nourrir ses réminiscences : là, on songera à Dickens, ici à Edgar Allan Poe, là encore à Freaks (dont on lira avantageusement, aux Éditions du Sonneur, la nouvelle qui inspira le film de Ted Browning) ou à Elephant Man (dont on lira avantageusement, aux Éditions du Sonneur, le texte de son chirurgien, Frederick Treves). Baroque, loufoque, noir, tantôt halluciné, tantôt grand-guignol, Le nain de Whitechapel, hommage littéraire à un certain XIXe siècle et clin d'œil à la pop culture, thriller sordide mâtiné de Brigades du Tigre sous ecsta, réussit à déployer un humour pince-sans-rire sans empêcher que sourde une certaine poésie, ni qu’affleure une certaine acuité sociale. Moyennant quoi, il offre une illustration très originale de la destinée des hommes, de leur cruauté souvent, mais aussi de leurs rêves d’émancipation et de communion les plus fous.

 

EXTRAIT 

 

Ils s’enfoncèrent dans ce décor où les chiens errants et les clochards grouillants formaient une même confusion sans visage. Le petit Oscar, avec ses jambes trop fatiguées et son ventre vide, ne parvenait plus à reprendre son souffle. Devant lui s’étendait le quartier des enfers souterrains et des paradis artificiels, le quartier des couteaux, des bouchers et de la viande – où l’on trouvait bien peu de vrais bouchers et encore moins de vraie viande –, le quartier du poisson pourri, le quartier de la paranoïa et du haut-mal, de la folie et du suicide, le quartier des hôpitaux dégénérescents et de l’eau souillée par le sang, le quartier où le soleil ne montait que dans les toiles des peintres pour y macérer sous un mauvais vernis.
Devant lui s’étalait Whitechapel.

 

Cyril Anton, Le nain de Whitechapel - Éditions du Sonneur
Présentation sur le site de l'éditeur

20 décembre 2023

Jean-Pierre Longre - Un an de solitude

 

La balade des gens de lettres heureux

 

Agrégé de l’université, docteur ès lettres, Jean-Pierre Longre œuvre depuis longtemps en bordure de pays littéraire. À petit bruit et avec persévérance. Comme auteur d’ouvrages sur Éluard, Queneau, Cioran ou Prévost, comme rédacteur d’articles sur la musique – notamment dans ses résonnances littéraires, sociales ou politiques –, ou encore sur la littérature française d’origine roumaine ; et voilà bientôt quatorze ans qu’il tient un blog – dont il m’est arrivé d’avoir les honneurs – sobrement baptisé Notes et chroniques. Ne manquait qu’un peu de fiction au curriculum vitae. C’est chose faite avec ce florilège de nouvelles – pour certaines déjà parues en revues : Un an de solitude.

 

Peut-être moins des nouvelles d’ailleurs que de belles histoires. De celles que l’on peut lire le soir au coin du feu ou au pied du lit. Des histoires d’écrivains, de professeurs, de libraires, et même de « nègres » littéraires. Florilège au demeurant parfaitement ordonné, sa ligne directrice ne faisant aucun mystère : l’amour de la littérature, en tant qu’elle peut puissamment influer sur nos existences. Quand elle n’en prend pas ouvertement les commandes.

 

Usant d’autant d’inventions que d’érudition joyeuse et de malicieuse poésie, Jean-Pierre Longre, enjambant les siècles et les écoles, nous convie alors à vivre certains fragments d’existence de quelques géants, d’Ovide à Pérec, du tout jeune Racine à Modiano, en passant par Rolland, Istrati, Michaux ou Queneau. Sans nous oublier, nous autres, lecteurs, clients de librairies, amoureux des mots, bref, illustres anonymes pétris de fantasmes littéraires et parfois d’envies de meurtres… Ce faisant, d’une langue sans le moindre apprêt, souple et coulante, il nous donne à contempler quelques vignettes d’un monde fini (hormis dans les souvenirs et l’esprit des – grands – lecteurs). La chose sans doute passera pour un peu désuète, mais Jean-Pierre Longre n’en a cure : sa désuétude est heureuse, qui le livre tout entier au plaisir de la pérégrination et de l’hommage. Un an de solitude n’est pas un tombeau, mais une cure de jouvence : un geste résurrectionnel.

 

Jean-Pierre Longre, Un an de solitude - Éditions Black Herald Press
Blog de Jean-Pierre Longre

17 novembre 2023

Hommage à André Blanchard - Jazz Club « Chez Papa »

 

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Après Lyon, avant Besançon, c’était, ce 17 novembre à Paris, jour d’hommage à André Blanchard. Une heure durant, dans ce lieu splendide aux souvenirs graffités à même les murs de « Chez Papa », le club de jazz de la rue-Saint-Benoît, Pauline, fille de l’écrivain, superbement accompagnée par le pianiste François Mardirossian, a donc extrait quelques facettes tantôt bucoliques, tantôt nostalgiques, tantôt résignées des quatorze Carnets de l’écrivain disparu le 29 septembre 2014.

 

Son propos introductif donna une petite idée de ce que put être la vie d’une jeune fille (et de sa mère) auprès d’un homme que l’existence intéressait sans doute moins que la liberté de l’écrire – « Tu gardes tout pour tes phrases », lui faisait remarquer celle qu’il désignait toujours par la seule lettre « K ». Puis ce fut au tour de François Mardirossian de dire en quoi la découverte de cet écrivain avait changé sa vie, jusqu’à le conduire à entrer en relation avec sa fille.

Devant une assistance modeste mais privilégiée, tous deux prirent le parti d’un hommage très digne, intimiste, presque solennel, quitte à laisser de côté les notations plus sardoniques, volontiers cinglantes, d’une œuvre dont bien des aspects, à la fois dans sa forme – celle du Journal – et dans sa tonalité sauvage et sensible, revêche et dépitée, l’ont bien souvent fait comparer à un Léautaud. L’émotion et la gravité de Pauline Kawa Blanchard, soutenue, attisée par les pièces d’Arvo Pärt, de Preisner, de Chopin ou de Satie, achevèrent de conférer son tour élégiaque à cet hommage que je ne suis pas loin d’avoir entendu comme une étape du deuil.

 

Le lecteur intransigeant, le contempteur de nos humaines toquades, l’atrabilaire contrarié, le vieil anar qui donna à l’un de ses Carnets le titre de Pèlerinages, eut donc bien droit, d’une certaine manière, à sa messe de requiem, lui qui, dans Un début loin de la vie, écrivait : « Finalement, c'est le cœur plutôt comblé que je quitterai ce monde puisque, à côté de ma part de déboires et de souffrances, j'aurai connu avec K., avec les livres, avec les animaux, le plaisir et la joie. Amen. »


L’œuvre d’André Blanchard est disponible aux Éditions Le Dilettante.
Cliquer ici pour lire mes quelques recensions des Carnets.

 

Pauline Kawa Blanchard et François Mardirossian

16 novembre 2023

🎭 Tombeau pour un nègre - Extraits

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Il y a de cela deux ans, le Théâtre de la Huchette accueillait une lecture de ma pièce, Tombeau pour un nègre (non publiée), avec les formidables Hélène Cohen, Claude Aufaure, Bruno Raffaelli, Harold Savary, Alain Payen et Grégoire Bourbier.

 

Remaniée depuis (il n'y a plus six, mais cinq personnages), la pièce se met dorénavant en quête d'un producteur ou d'un metteur en scène (à bon entendeur !).

 

Grâce à l'enregistement, puis au montage de Simon Bastard-Philippe, il reste une trace de ce moment, que l'on peut découvrir sur YouTube en suivant ce lien.

18 octobre 2023

Il faut croire au printemps lu par Dominique Baillon-Lalande

 

 

Il faut croire au printemps commence comme un roman noir. En plein milieu de la nuit un homme roule vers Étretat avec à l‘arrière un nourrisson blotti dans son couffin, en prenant soin d’éviter tout coup de frein intempestif qui pourrait le réveiller et toute accélération répréhensible qui lui vaudrait d’être flashé par un radar. On le sent tendu et perturbé. La réflexion énigmatique qui le traverse – « Il voudrait l'avoir déjà fait, être déjà en mesure de penser ce qui vient. Tout ce qu'il faudra mentir. Et construire, et reconstruire » – n’a rien pour nous rassurer. Quand le chauffeur s’engage sur le chemin de douanier qui longe la côte d’Albâtre en feux de position malgré le brouillard naissant en plaçant l’arrière de son véhicule à deux mètres du bord de la falaise, on flaire le mauvais coup fait en douce. Le paquet informe entouré d’un tissu épais retenu par de l’adhésif d’emballage et de grosses agrafes qu’il extrait ensuite avec difficulté de son coffre avant de le pousser vers le vide et d’en suivre des yeux le plongeon dans les vagues, présente en effet tous les ingrédients d’un crime dont l’auteur en se débarrassant du cadavre veut effacer les traces, même si le court adieu ému que l’homme rend à « celle qui hier encore était la femme de sa vie » dont « le corps bringuebale parmi les flots », détonne un peu dans le tableau et laisse de nombreuses questions en suspens. Revenu tout aussi discrètement à Paris avant le lever du jour accompagné du bébé qui, on l’a vite compris était le leur, l’assassin présumé, un musicien de jazz se produisant en trio dans un club, sans histoires et inconnu de la police, aura effectivement toute latitude pour déclarer la disparition de sa compagne au commissariat. Si celui-ci classe rapidement le dossier comme pour toute disparition de personnes majeures libres de changer de vie comme ça leur chante, l’homme devra désormais vivre avec ce secret englouti qui ne cessera de le hanter.

 

Le chapitre suivant nous fera faire un saut dans le temps. Le père élève seul le petit garçon qui ne connaît bien sûr que la version de l‘abandon maternel et grandit dans un contexte harmonieux, complice et affectueux.  Dix ans plus tard une amie pense avoir reconnu la femme en question dans une communauté hippie à Mindelheim, en Bavière.

 

Le père qui doit donner le change et montrer à son fils qu’il garde l’espoir de retrouver un jour sa mère, décide donc de partir en vacances avec lui pour, armé d’une vieille photo, se renseigner sur place. Ce long trajet en voiture sur fond de standards de jazz et de complicité offre à l’enfant un espace favorable pour questionner avec naturel son père sur l’absente et les circonstances de leur rencontre amoureuse. L’homme se réjouit « du sentiment d’évidence qu’il éprouve (…) de ce que cela dit d’eux et de ce que, l’air de rien, ils construisent l’un l’autre ». Sur place, ils trouveront une alliée pour leur recherche en la personne de Mado, employée de l’hôtel où ils séjournent qui connaît bien cette région où elle a grandi. Cette jeune célibataire sans enfant, joyeuse, affectueuse et irrésistiblement attirée par cet homme qu’elle devine en souffrance et cet enfant en « manque de maman » sera une rencontre importante pour chacun d’entre eux. Par son intermédiaire, ils trouveront la communauté festive, sexuellement débridée et économiquement aisée dont un des membres confirme que la femme de la photo aurait effectivement passé là quelques jours avant de partir en direction du comté de Cork en Irlande sur les traces du meurtre de l’épouse d’un célèbre producteur de cinéma qui excitait sa curiosité. Revenus à Paris ils prennent aussitôt un vol pour l’Irlande, une grande première pour le gamin qui en sera aussi impressionné que ravi. Une fois encore la chance leur sourit en leur permettant de croiser dans une librairie l’avocate de la célèbre victime. C’est par la belle Marie qu’il apprendra la triste fin de la Française passée par la communauté des Enfants du Soleil de Mindelheim et venue en Irlande, une femme suicidaire ayant effectué plusieurs séjours psychiatriques récemment dont la voiture avait été repêchée en bord de côte.

 

Après une semaine d’enregistrement du trio en studio à Paris, le musicien et son fils qui suite à cette séquence a décidé d’« être plus tard jazzman comme son père », décident de partir quelques jours dans la maison d’Étretat où le père a passé toute son enfance, « par envie de mer et de falaises », comme une « promesse d’une quiétude nouvelle ». Son fils durant ces vacances sur les traces de sa mère a fini par lui avouer qu’il ne croyait plus à son retour et que cela ne l’attriste pas mais qu’il aimerait bien comme son copain avoir une belle-mère. Pensait-il à Mado ou à Marie en disant cela ? Le père y voit un signe. « Il veut croire à quelque-chose. À un cessez-le-feu, un armistice avec la vie (…) ne demande pas à renaître mais pour la première fois se dit qu’il a payé (…) il veut croire en la possibilité d’une seconde vie qui, sans être jamais délestée de l’autre, le gratifierait d’un peu de miséricorde. » A-t-il le droit, comme le chante Bill Evans, de croire aussi à la possibilité du printemps ?

 

C’est par petites doses, le long du voyage et des rencontres, que le contexte de cette séquence tragique qui débute le roman nous est livrée. Le scénario en est malheureusement banal mettant en scène un couple lié par un amour fou et passionné que le déni de grossesse et une grave dépression post-partum font basculer dans la violence puis par accident dans la mort. Dans son sillage l’homme que le poids de la culpabilité et le dégoût de soi terrassent, prend la décision de continuer à vivre et d’inventer une tout autre version des faits pour, en évitant une condamnation qui punirait deux fois l‘innocent orphelin, pouvoir offrir à son fils la vie normale et heureuse à laquelle il a droit malgré le mensonge sur lequel il va devoir bâtir leur existence à tous deux. Courage ou lâcheté, difficile à dire. Jamais l’homme ne se le pardonnera mais pour le petit, malgré les insomnies, les angoisses et les médicaments, il se bat chaque jour contre ce désespoir et cette honte qui lui collent au cœur pour assumer au mieux avec tendresse et dévouement ses devoirs de père. « Ils ne savent pas, eux, ce que c'est d'avoir tué sans avoir voulu tuer. Ils ne savent pas ce que c'est que de mentir au monde sans jamais pouvoir se mentir à soi-même. » Cet homme responsable d’un homicide involontaire sur sa compagne n’a d’ailleurs ici pas de nom, ce drame l’a exclu du monde ordinaire, c’est un être brisé et entravé, un coupable qui se punit lui-même. Bien que tiraillé entre son désir de soulager sa conscience et celui d’écrire une nouvelle page, l’homme ne parvient pas à se pardonner.  Pareillement l’auteur n’a pas doté l’enfant sensible, intelligent et lumineux, d’un prénom mais d’un surnom (Œil de lynx) donné par son père comme pour souligner la singularité, la force du lien père-fils et l’incomplétude supposée due à la privation de mère. Si les démarches entreprises en compagnie du fils pour retrouver la mère n’ont aucun sens pour le père et ne font que raviver sa culpabilité quant à cette dispute fatale en y ajoutant celle d’avoir travesti la vérité à son fils pour le protéger, c’est la seule façon qu’il a trouvée pour essayer d’éteindre progressivement et en douceur chez son Œil de lynx grandissant toute attente d’un retour maternel afin de lui permettre de tourner le dos à ce passé douloureux pour regarder plus librement vers l’avenir. Ce n’est qu’à travers Mado ou Marie, éventuelles belles-mères de substitution qui sauraient adopter dans leur cœur le garçon comme le leur tout en offrant au père, non l’occasion de se racheter, mais une réconciliation possible avec lui-même et la vie, que l‘auteur ouvre la porte à l’espoir en toute fin de ce superbe roman sur la culpabilité et l’amour paternel.

 

Ce faux polar qui commence et se termine à Étretat, se travestit rapidement en road-movie du duo à travers la Bavière et l’Irlande (revisitant pour nous à cette occasion un autre féminicide) pour nous offrir un roman de l’intime qui nous permet de découvrir émerveillés ce lien indéfectible tissé « de regards en coin, d’ingénuité, de souci de l’autre » unissant un père et son fils et d’évoquer plus généralement la parentalité qu’elle soit effective, empêchée, toxique ou harmonieuse. Loin de s’ériger en juge ou positionner son lecteur comme tel, Marc Villemain, hors du champ de la morale et avec subtilité, questionne dans Il faut croire au printemps les notions complexes d’innocence et de culpabilité, de punition et de pardon, de bien et de mal, à travers ses personnages, leurs paradoxes et leurs sentiments et ce qui les relie les uns aux autres. Pour adoucir l’ensemble et laisser sa part aux corps et aux plaisirs des sens l’auteur qui sait à merveille user de sensualité dans les scènes d’amour et affiche dans son récit de savoureuses pages de gastronomie, y intercale également de nombreuses et sublimes descriptions détaillées des paysages découverts par les voyageurs et de la nature en général.

 

La musique en est aussi un élément essentiel, du You must believe in spring (Il faut croire au printemps) du pianiste Bill Evans qui donne son titre au roman et que le musicien traduit plus personnellement à son fils en « derrière les nuages, il y a toujours du soleil, toujours du bleu au fond du noir » en faisant écho à ses espoirs, à  Coltrane et son Ostinato (composition musicale consistant à répéter une formule rythmique, mélodique ou harmonique accompagnant de manière immuable les différents éléments thématiques durant tout un morceau, comme l’amour et la culpabilité le sont dans ce récit) dont il fait un compagnon de voyage, « Eux seuls sur la route. Le père, le fils, John Coltrane ». Marc Villemain s’appuie sur une solide playlist de jazz venue faire écho aux ressentis de ceux qui les aiment, les interprètent ou les écoutent.

 

Si l’amour, la nature et la musique sont effectivement consubstantiels à ce roman, l’écriture, le langage, les mots comme objet, sujet ou par leur utilisation subtile – avec un brin de sophistication, de poésie et de préciosité, ( Ils ne savent pas qu'il funambule au bord de la vie. ) – donnent toute leur force aux nombreux dialogues tantôt profonds tantôt relevant simplement du quotidien mais toujours justes et essentiels qui se retrouvent au centre des relations interpersonnelles des uns et des autres mais nous dévoilent aussi les chemins intimes de chacun. « Il aimait prendre un solo en pensant à une fille, il n’était pas loin d’ailleurs de penser que c’était nécessaire pour bien jouer, n’était-ce pas aussi pour cela qu’on jouait du jazz, pour les tomber, les filles, usant auprès d’elles d’un lexique plus coloré que nos pauvres mots toujours attendus, bancals, décevants ? » Le père comme le fils économe en paroles tant il est pour lui difficile de « donner à sa parole une forme claire (…) ne sait que naviguer à vue, dans l’interligne. (…) Pourtant, entre les mots – dans les silences où s’apprêtent, s’agencent, s’ordonnent les mots –, aussi dans une certaine manière de s’écouter, de s’observer, il a toujours pensé que l’essentiel pouvait être transmis. » Ces mots que le père utilise pour travestir la vérité en mentant le moins possible comment pourraient-ils encore exprimer l’amour, paternel, charnel où celui d’un époux toujours hanté par celle qu’il a aimée à la folie avant d’en provoquer involontairement la mort il y a dix ans. Comment « dire le drame et taire la tragédie » pour dire l’absence ?

 

Ce roman porté par une langue magnifique qui parvient sur fond de jazz à sonder en profondeur les zones d’ombres et de lumière de l’âme humaine face à des paysages sublimes en passant du tragique à l’émerveillement avec une déroutante habileté, est un acte de foi dans la vie et ses possibles aussi revigorant que surprenant, généreux et éminemment sensible.

 

Dominique Baillon-Lalande
Lire l'article sur Encres Vagabondes

 

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