Vanessa Schneider - La peau dure
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Les Pères terribles
À chaque rentrée littéraire son cru de prédilection : celle de septembre 2025 semble avoir jeté son dévolu sur la galaxie parentale, notamment dans ses nuances maternelles, source d’inspiration aussi inépuisable que l’amour (ou la haine). On pourra juger le filon commode, voire un peu compulsif, mais quel écrivain pourrait prétendre n’avoir jamais éprouvé la tentation, l’envie ou la nécessité de partir à l’assaut de ses propres hordes primitives ? D’autant que là aussi réside une matière dont la littérature mondiale a pu tirer les plus incontestables de ses œuvres – ou ses plus insignifiantes, la chose est entendue.
Avec La peau dure, Vanessa Schneider, bien connue comme grand reporter au Monde et très remarquée lorsque parut Tu t’appelais Maria Schneider (adapté au cinéma par Jessica Palud), s’échine à arpenter les rugueuses cordillères de l’Everest paternel, trois ans après que l’écrivain, haut-fonctionnaire et psychanalyste Michel Schneider a trouvé la mort, tout au bout d’un long combat contre un cancer des voies biliaires. Poussée par les circonstances, Vanessa Schneider avait dressé dans Le Monde un tableau sans concessions des carences du système hospitalier. Elle y revient ici avec un serrement de coeur dont le lecteur comprend que le passage du temps ne suffit pas tout à fait à l'adoucir.
Michel Schneider. Ce patronyme qui n’aurait pas dû être le sien, en vertu d’une histoire personnelle qui ne le laissa pas indemne, résonne bien sûr aux oreilles de l’élite intellectuelle que l’on affuble volontiers de l’étiquette – infamante ou attendrie, c’est selon – de « baby-boomeuse ». Ces enfants nés dans l’immédiat après-guerre auxquels, de sa phrase sèche et sensée, Vanessa Schneider délivre moult coups de griffes, brocardant ceux qui « crurent en une révolution possible avant de se raviser et de s’ériger en grands gagnants des décennies de prospérité. » Où l’on retrouve cette manière d’écrire – donc de penser – dont témoignent ses articles de presse toujours nets, fermes, soucieux d’une distance où se devine le caractère délibéré du geste qui, précisément, permet de mettre à distance. « Pour les siens, boomers turbulents et transgressifs, l’aventure collective pouvait enfin laisser place à l’épanouissement des destins individuels. Le 10 mai 1981 leur avait donné l’opportunité historique de se lancer en toute décontraction et sans culpabilité à l’assaut des marches du pouvoir. Une aubaine. » Le livre regorge de charges de cet acabit, talentueuses toujours, acerbes le plus souvent. Les souvenirs d’enfance s’égrènent : « Avec l’arrivée de la communauté asiatique dans notre quartier du 13ème arrondissement, nous nous sommes rendus […] régulièrement dans des cantines vietnamiennes ou chinoises tenues par des familles ayant fui les régimes que mon père avait si vivement soutenus. » Mais si la critique est âpre et les notations mordantes, je les crois surtout désolées. Vanessa Schneider connait trop bien son monde, elle a bien trop vu, enfant, de ces militants révolutionnaires enfumer les banquettes du HLM familial, pour ne pas savoir combien, s’ils cultivaient l’espoir – proprement insensé – de faire table rase du monde et de son passé, ils jouaient d’abord l’idée qu’ils se faisaient de leur propre existence. Je dois d’ailleurs confesser n’avoir pas grande appétence pour la sonorité un peu dédaigneuse du suffixe « soixante-huitard », quand bien même, par facilité de langage, il peut m’arriver de l’employer. Je ne saurai le dire autrement, et l’on pourra bien me le reprocher : j’éprouve toujours quelque réticence à mépriser trop rudement ceux dont les aveuglements furent symptomatiques d’une époque ou d’un milieu, et dont les intentions eurent au moins pour elles d’être sincères ou louables – jusqu’à un certain stade, cela va sans dire mais toujours mieux en le disant.
Mais si les boomers animent le décor de La peau dure, c’est d’abord pour ancrer le père dans une histoire qui, comme toute fresque, dépasse l’individu. Donc pour permettre à l’humain de revenir. Si Vanessa Schneider prend soin de rappeler que son père fut « l’un des acteurs et des parangons » de l’homérique épopée adolescente et post-adolescente des années 1960/70 (cette « émeute de souris dans un fromage », comme la qualifiait méchamment Romain Gary), c’est d’abord qu’elle doit s’approprier ce donné historique pour exhausser librement son amour très résilient pour le père. Et pour l’aimer en dépit de tout : de l’intransigeance révolutionnaire qui régnait dans le foyer familial, de ses « explosion[s] de fureur » et de la charge patriarcale qu’il faisait peser sur les siens. Car entre deux potacheries, accès d’irrésistibles drôleries, initiatives rocambolesques et réflexes d’amour viscéral quand des garçons embêtent son adolescente de fille (« tu serais capable de tuer pour moi »), le portrait s’avère parfois terrible. Peut-être même plus terrible encore pour le lecteur que Vanessa Schneider ne se l’imagine, elle dont le dessein n’est assurément pas de dépeindre tout du long son père sous des traits qui font parfois frémir. C’est sur cette ligne de crête qu’elle se tient, non sans panache ni crânerie : de leurs conflits, de leurs colères, de leurs incompréhensions, il s’agit bien d’exhausser l’amour. Et si elle manifeste naturellement son refus délibéré de tout larmoiement et de toute complaisance, je crois qu’il s’agit surtout d’une manière de trouver la voie qui permette d’écrire au plus juste de cette relation au père, relation faite, on l’a compris, d’autant d’admiration et d’amour inconditionnel que d’adversité, de découragement et d’abattement.
On se demande, en refermant ces deux cents et quelques pages, ce que Vanessa Schneider a pu faire de tout cela. De ce temps de la vie qui la rendit farouche, isolée, sauvage. « Je développais au fil des années une timidité et une phobie sociale tenace. […] Je n’étais pas "populaire", les groupes et les bandes m’effrayaient. Je m’en tenais à l’écart et mon air farouche était perçu comme l’expression d’une arrogance. » À l’école, ça dégringole. « "Tu pourras toujours être mannequin chez Olida" (une marque de saucisses sous-vide) me craches-tu, l’œil mauvais. […] Nous sommes décidément "complètement débiles" comme notre mère, des "imbéciles", des "gogols" ». Avec la mère de Vanessa (et plus tard avec Vanessa elle-même lorsqu’elle se mettra en tête, quelle folie ! d’écrire), il entretient une relation de compétition malsaine teintée de mépris social : il se voulait plus intelligent, plus cultivé, plus fin, plus tout. Lorsque la mère se rebelle, décide de rattraper le temps perdu, de s’instruire, « il ne reconnaît plus celle qu’il a aimée, docile et craintive, admirative et soumise. » C’était l’époque, sans doute, et à cette époque, fût-ce chez les plus éclairés et les plus notoirement progressistes, « l’égalité restait un slogan scandé dans les assemblées générales » : la révolution était « une affaire d’hommes ».
Lorsqu’on rencontre Vanessa Schneider, on ne peut qu’être troublé devant ce qui émane de sa personne. Elle est souriante, vive, affable, pourtant l’on ne peut (du moins, je ne peux) m’empêcher de déceler en elle un je ne sais quoi d’énigmatique, de réservé ou de suspendu. Comme un pas de côté. Ou une porte que l’on veillerait à ne tenir qu’entrouverte. Une main tendue qui craindrait de passer pour trop familière. Je me demande si l’on ne peut déceler là quelque rémanence de l’adolescente effarouchée qu’elle semble avoir été, quelque stigmate de l’ombre géante qui lui couvrait la vue, l’ombre de ce père qui, de ce que j’en perçois, son mal de vivre, ses joies fragiles, ses engouements secrets, son amour du soleil et sa mélomanie extatique, ses douleurs terminales enfin, mesurait avec une acuité assez tragique ce qu’était l’existence, et envers lequel, quels que furent ses travers, ses vanités, ses erreurs et ses fautes, je ne peux, à la fin de ce livre très touchant, m’empêcher d’éprouver un certain sentiment de mélancolie fraternelle.
Vanessa Schneider, La peau dure - Sur le site des Éditions Flammarion