Un jour...
Un jour, quitter la grande ville : autant retrouver les espaces désertés, là où le moderne ne saurait être corrompu puisqu'il n'est pas.
Un jour, quitter la grande ville : autant retrouver les espaces désertés, là où le moderne ne saurait être corrompu puisqu'il n'est pas.
Bref aperçu de la vie de Jan Zabrana, pour une meilleure compréhension :
Jan Zábrana est né en 1931 dans une petite ville de Moravie. Après l’arrivée au pouvoir des communistes en 1948, sa mère est condamnée à dix-huit ans de prison et lui-même est exclu de l’université en 1952, tandis que son père est à son tour condamné à dix ans de réclusion. Jan Zabrana travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons, puis comme traducteur du russe et de l’anglais. La libéralisation culturelle des années 1960 lui permet de publier quelques romans policiers, ainsi que de la poésie. Son journal, Toute une vie, est retrouvé après sa mort et publié en 1992 ; il contient finalement tout ce qu'on lui interdisait de publier. L'édition 2005, chez Allia, constitue une infime partie de ce journal.
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La profonde et angoissante nécessité de certains livres interdit toute ébauche de critique littéraire - au sens formel du terme. C'est naturellement le cas de tout journal, mais plus encore, sans doute, de tout journal clandestin. Aussi celui de Jan Zabrana n'appelle-t-il aucune exégèse (étant entendu, de toute façon, qu'il est assez sublimement écrit) : on ne le lit que pour prendre connaissance d'un être, d'un monde, d'une époque, et afin que ne meure pas tout à fait la mémoire de ce qu'une société humaine a pu faire aux hommes. La machine communiste totalitaire est connue de tous : à la description de cette machine, Zabrana n'apporte sans doute pas grand-chose de factuel ; il n'apporte que l'essentiel : cette manière à la fois unique et universelle de témoigner - comme si sa seule souffrance englobait et incarnait toutes les autres, comme si, de ce témoignage par définition unique, nous pouvions entrevoir les témoignages de tous ceux dont nous ne saurons rien. Seul au milieu de tous les autres qui virent eux aussi leur vie brisée, Zabrana nous livre des pensées qui se révèlent comme des armes de résistance aux hypocrisies du temps et aux emballements idéologiques intemporels - et, au passage, sans le savoir, ridiculise nos renoncements et nos aveuglements présents. Ici la colère emporte toujours la plainte, et seule la mort, la mort naturelle, y mettra un terme. C'est sa victoire - ultime et posthume : en dépit de tout, en dépit, même, de son désespoir et de ses écoeurements, il ne se sera pas lui-même donné la mort, contrariant ainsi le secret désir de l'appareil communiste de l'époque.
Nous reste donc ce journal, ou plutôt ce que lui-même appelle son diagnostic.
Florilège :
Jan Zabrana, Toute une vie - Éditions Allia.
Une brasserie parisienne où j'ai quelques habitudes. Aucun goût notable, aucune originalité, rien ne se distingue, aucune sociologie attitrée, aucun code ni signe de reconnaissance, juste les gens du quartier, ou ceux qui y travaillent, ou les touristes. Ambiance sonore maximale : on se croirait dans une de ces discothèques des années quatre-vingt, criardes, kitsch, sans âme. Mais comme partout où l'homme a ses habitudes, bien sûr on est gentil avec vous. Je connais les serveurs, ce sont des bosseurs efficaces, serviables, toujours une attention pour moi. L'un d'eux me demande comment je fais pour lire dans tout ce bordel. Faute de mieux, je lui réponds que c'est un bon exercice. N'empêche, je ne pouvais jusqu'à présent ni lire ni écrire sans qu'ait été fait le plus complet silence : le passage d'une voiture dans la rue, le goutte-à-goutte d'un robinet, le bruit de pas des voisins dans l'escalier, un lointain grésillement, tout me troublait au point de m'empêcher d'écrire — ou au point de m'en donner le prétexte. Ici, maintenant, dans ce capharnaüm où tout s'efface tant tout est recouvert, je peux lire et écrire. Sans doute parce que la lourdeur ambiante, cette vulgarité qui bruit de tous les bruits de la mécanique quotidienne, m'oblige, par esprit de contradiction et comme pour rétablir l'équilibre, à une certaine dignité dans la pose. Mais plus sûrement parce je trouve alors quelque chose d'autre à fuir que moi-même.
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Partouz, Podium, Panthéon : il a fallu le succès pour que Yann Moix déserte, non la littérature, mais son ambition introspective et visionnaire. Tout le bien que j'ai pu penser de cet auteur lorsque parurent ses tout premiers romans (Jubilation vers le ciel, Les cimetières sont des champs de fleurs) se heurte désormais au personnage qu'il s'est construit. Sans doute y a-t-il du marketing là-dedans (l'icône de l'écrivain houspillant, râleur et arrogant), mais je regrette surtout que la société ait triomphé de lui au point de vampiriser son écriture et sa vision du monde. Retournement somme toute assez classique : le tenant de la rébellion individuelle devenu simple miroir de son temps - grossier, prévisible, clinquant. Moyennant quoi, il suffit de feuilleter distraitement Panthéon pour voir à l'œuvre un étrange processus : un écrivain qui désapprend à écrire en écrivant.
J'écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu'au plus profond de l'obscurité.