Ecrire et bruire
Une brasserie parisienne où j'ai quelques habitudes. Aucun goût notable, aucune originalité, rien ne se distingue, aucune sociologie attitrée, aucun code ni signe de reconnaissance, juste les gens du quartier, ou ceux qui y travaillent, ou les touristes. Ambiance sonore maximale : on se croirait dans une de ces discothèques des années quatre-vingt, criardes, kitsch, sans âme. Mais comme partout où l'homme a ses habitudes, bien sûr on est gentil avec vous. Je connais les serveurs, ce sont des bosseurs efficaces, serviables, toujours une attention pour moi. L'un d'eux me demande comment je fais pour lire dans tout ce bordel. Faute de mieux, je lui réponds que c'est un bon exercice. N'empêche, je ne pouvais jusqu'à présent ni lire ni écrire sans qu'ait été fait le plus complet silence : le passage d'une voiture dans la rue, le goutte-à-goutte d'un robinet, le bruit de pas des voisins dans l'escalier, un lointain grésillement, tout me troublait au point de m'empêcher d'écrire — ou au point de m'en donner le prétexte. Ici, maintenant, dans ce capharnaüm où tout s'efface tant tout est recouvert, je peux lire et écrire. Sans doute parce que la lourdeur ambiante, cette vulgarité qui bruit de tous les bruits de la mécanique quotidienne, m'oblige, par esprit de contradiction et comme pour rétablir l'équilibre, à une certaine dignité dans la pose. Mais plus sûrement parce je trouve alors quelque chose d'autre à fuir que moi-même.