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Marc Villemain
14 septembre 2024

Ostinato au Théâtre de la Huchette

 

Du 26 septembre au 7 décembre 2024

https://www.theatre-huchette.com/ostinato/

 

Auteur : Marc Villemain

Mise en scène : Dimitri Rataud, assisté d'Emmanuelle Jauffret

Avec : Claude Aufaure, Ludovic Baude, Hélène Cohen

Scénographie : Esthel Eghnart

Régisseur : Yves Thuillier

Lumières : Didier Brun

Graphiste : Cristo Marignier

Attaché de presse : Jean-Philippe Rigaud

Communication : Thomas Baudeau

 

___________________

 

 

LE FILS : Soixante-dix-huit ans, de nos jours, ce n’est pas si vieux.

LE PÈRE : Tu as raison, fils : on est jeune jusqu’à ce qu’on meure.

LE FILS : Toi, tu cherches à me dire quelque chose.

LE PÈRE : Pas le moins du monde. N’aie crainte, je t’épargnerai la complainte du vieillard valétudinaire. D’ailleurs je ne me plains de rien. Au contraire. J’ai eu de la chance, beaucoup de chance.

Voilà plus de vingt ans que je garde par-devers moi, dans le labyrinthe (obscur) de ma psyché (obscure), les hypothétiques projections de chair et de sang des personnages que je m’acharne à créer : je suis romancier. Est-ce du fait que je vieillis (fléau largement répandu et dont souffre d’ailleurs le personnage du père dans « Ostinato ») ou que je m’impatiente (vieillir ne signifie pas s’assagir), toujours est-il que j’ai fini par éprouver le désir féroce de les voir, ces personnages, et de les voir au sens le plus matériel du terme. Car c’est merveilleux, sans doute, de vivre des années durant avec des amis de papier (et qu’importe qu’ils soient beaux ou laids, vertueux ou scandaleusement déviants), mais voilà : l’envie était devenue irrépressible du miracle (et des surprises) de l’incarnation.

 

J’ai donc eu l’idée de parcourir un nouveau bout de chemin avec certains des personnages de mon dernier roman [Il faut croire au printemps – Éditions Joëlle Losfeld], mais trente ans plus tard, et au théâtre. Avec le désir (sans doute pas toujours conscient) d’explorer l’impossible relation entre un père et son fils, ici lestée d’un tragique mensonge originel que le fils, devenu adulte, est bien décidé à arracher au père. Entre eux, arbitre des élégances et médiatrice de cet espace d’incommunicabilité, une femme – parce qu’il y en a toujours une –, aimée de l’un et de l’autre, et qui probablement les connait mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.

 

Je m’aperçois, bien des années plus tard, que cette question de la relation filiale, relation mêlée de culpabilité, d’anxiété, de sentiments tus, qui plus est exacerbée par la cruelle débandade du temps, affleure dans la plupart de mes livres, même lorsqu’ils semblent « traiter » de tout autre chose. Pétri de non-dits, de pudeurs, de réticences, de frustrations, c’est un type de relation où l’amour, fût-il inconditionnel, ne s’exprime souvent qu’au gré d’événements douloureux ou exceptionnels. Dès lors, le théâtre, qui exige d’aller « à l’os », me tendait les bras, tout indiqué qu’il était pour plonger dans le chaudron de ces passions inexprimées. Dans la vibration d’une voix ou le tremblé d’un geste, dans la langueur d’un silence ou la malice d’une œillade, il permet de laisser entendre ce que le texte seul, sans forcément prendre parti, ne faisait que suggérer. Aussi est-ce pour moi un bonheur exquis de découvrir ce dont sont capables un metteur en scène et des comédiens également admirables, lorsqu’en eux monte le désir d’y injecter un peu de leur propre existence.

 

6 septembre 2024

Cinéma : À son image, de Thierry de Peretti

 

 

Le sujet m’intéressait et la presse était plutôt dithyrambique, aussi je dois dire que je suis resté un tout petit peu sur ma faim devant cette adaptation, par Thierry de Peretti, du roman de Jérôme Ferrari. Le film dame évidemment le pion à maintes réalisations plus ordinaires, tant il a le mérite notamment d’esquiver les motifs les plus attendus de la geste romantico-contestataire et de déplacer la focale vers un personnage féminin (joué par Clara-Maria Laredo) complexe, taraudé à la fois par sa passion pour la photographie, son désir d’émancipation, son amour pour un combattant peu enclin à se détourner de la cause et son souci d’une juste raison dans l’histoire. Ce faisant, le film fait un pas de côté bienvenu en témoignant de manière singulière et parfois vibrante d’une période tragique de l’histoire politique corse.

 

Reste que l’ensemble m’est apparu un peu décousu, étrangement rythmé, parfois ambigu, et je m’explique mal (au-delà de la quête de sens de l’héroïne et de l’intérêt que Jérôme Ferrari a toujours porté à la photographie de guerre), le vague parallèle tendu avec le siège de Vukovar : est-ce à dire que l’État français, « colon » et « assassin », aurait quelque correspondance avec les agissements des paramilitaires serbes en Croatie ?). Par ailleurs, ce qui aurait pu me séduire, une sorte de ferveur adolescente, finit par moments par m’ennuyer ou m’agacer, et il est peu douteux selon moi que Peretti (qui joue également le rôle d’un curé pacificateur démuni et accablé) se soit fait plaisir en filmant, manière très Nouvelle Vague et au son de Salut à toi, des Bérus, quatre minutes d’une vague scène intime sans grande signification. Bon, pourquoi pas… Il en va de même de cette voix off dont on ne comprendra que sur le tard à qui elle appartient, et qui conforte l’impression vaguement édifiante que le film peut me laisser. Enfin il y a cette chute, cette tentative didactique, morale, d’ériger un pont vers la génération suivante ; l’intention est louable, les soldats ont mûri sans que les problématiques se soient nécessairement apaisées, mais la scène me paraît un peu rapide et maladroite.

 

Reste que je ne voudrais pas non plus bouder mon plaisir. « À son image » renferme de très belles scènes où frémissent un engagement, une émotion, une authenticité. Pas le grand film que j’espérais, certes, mais suffisamment sensible et inspiré pour renouveler un certain regard sur le « peuple corse ».