Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Marc Villemain
26 août 2025

Vanessa Schneider - La peau dure

 

 

Les Pères terribles

 

À chaque rentrée littéraire son cru de prédilection : celle de septembre 2025 semble avoir jeté son dévolu sur la galaxie parentale, notamment dans ses nuances maternelles, source d’inspiration aussi inépuisable que l’amour (ou la haine). On pourra juger le filon commode, voire un peu compulsif, mais quel écrivain pourrait prétendre n’avoir jamais éprouvé la tentation, l’envie ou la nécessité de partir à l’assaut de ses propres hordes primitives ? D’autant que là aussi réside une matière dont la littérature mondiale a pu tirer les plus incontestables de ses œuvres – ou ses plus insignifiantes, la chose est entendue.

 

Avec La peau dure, Vanessa Schneider, bien connue comme grand reporter au Monde et très remarquée lorsque parut Tu t’appelais Maria Schneider (adapté au cinéma par Jessica Palud), s’échine à arpenter les rugueuses cordillères de l’Everest paternel, trois ans après que l’écrivain, haut-fonctionnaire et psychanalyste Michel Schneider a trouvé la mort, tout au bout d’un long combat contre un cancer des voies biliaires. Poussée par les circonstances, Vanessa Schneider avait dressé dans Le Monde un tableau sans concessions des carences du système hospitalier. Elle y revient ici avec un serrement de coeur dont le lecteur comprend que le passage du temps ne suffit pas tout à fait à l'adoucir.

 

Michel Schneider. Ce patronyme qui n’aurait pas dû être le sien, en vertu d’une histoire personnelle qui ne le laissa pas indemne, résonne bien sûr aux oreilles de l’élite intellectuelle que l’on affuble volontiers de l’étiquette – infamante ou attendrie, c’est selon – de « baby-boomeuse ». Ces enfants nés dans l’immédiat après-guerre auxquels, de sa phrase sèche et sensée, Vanessa Schneider délivre moult coups de griffes, brocardant ceux qui « crurent en une révolution possible avant de se raviser et de s’ériger en grands gagnants des décennies de prospérité. » Où l’on retrouve cette manière d’écrire – donc de penser – dont témoignent ses articles de presse toujours nets, fermes, soucieux d’une distance où se devine le caractère délibéré du geste qui, précisément, permet de mettre à distance. « Pour les siens, boomers turbulents et transgressifs, l’aventure collective pouvait enfin laisser place à l’épanouissement des destins individuels. Le 10 mai 1981 leur avait donné l’opportunité historique de se lancer en toute décontraction et sans culpabilité à l’assaut des marches du pouvoir. Une aubaine. » Le livre regorge de charges de cet acabit, talentueuses toujours, acerbes le plus souvent. Les souvenirs d’enfance s’égrènent : « Avec l’arrivée de la communauté asiatique dans notre quartier du 13ème arrondissement, nous nous sommes rendus […] régulièrement dans des cantines vietnamiennes ou chinoises tenues par des familles ayant fui les régimes que mon père avait si vivement soutenus. » Mais si la critique est âpre et les notations mordantes, je les crois surtout désolées. Vanessa Schneider connait trop bien son monde, elle a bien trop vu, enfant, de ces militants révolutionnaires enfumer les banquettes du HLM familial, pour ne pas savoir combien, s’ils cultivaient l’espoir – proprement insensé – de faire table rase du monde et de son passé, ils jouaient d’abord l’idée qu’ils se faisaient de leur propre existence. Je dois d’ailleurs confesser n’avoir pas grande appétence pour la sonorité un peu dédaigneuse du suffixe « soixante-huitard », quand bien même, par facilité de langage, il peut m’arriver de l’employer. Je ne saurai le dire autrement, et l’on pourra bien me le reprocher : j’éprouve toujours quelque réticence à mépriser trop rudement ceux dont les aveuglements furent symptomatiques d’une époque ou d’un milieu, et dont les intentions eurent au moins pour elles d’être sincères ou louables – jusqu’à un certain stade, cela va sans dire mais toujours mieux en le disant.

 

Mais si les boomers animent le décor de La peau dure, c’est d’abord pour ancrer le père dans une histoire qui, comme toute fresque, dépasse l’individu. Donc pour permettre à l’humain de revenir. Si Vanessa Schneider prend soin de rappeler que son père fut « l’un des acteurs et des parangons » de l’homérique épopée adolescente et post-adolescente des années 1960/70 (cette « émeute de souris dans un fromage », comme la qualifiait méchamment Romain Gary), c’est d’abord qu’elle doit s’approprier ce donné historique pour exhausser librement son amour très résilient pour le père. Et pour l’aimer en dépit de tout : de l’intransigeance révolutionnaire qui régnait dans le foyer familial, de ses « explosion[s] de fureur » et de la charge patriarcale qu’il faisait peser sur les siens. Car entre deux potacheries, accès d’irrésistibles drôleries, initiatives rocambolesques et réflexes d’amour viscéral quand des garçons embêtent son adolescente de fille (« tu serais capable de tuer pour moi »), le portrait s’avère parfois terrible. Peut-être même plus terrible encore pour le lecteur que Vanessa Schneider ne se l’imagine, elle dont le dessein n’est assurément pas de dépeindre tout du long son père sous des traits qui font parfois frémir. C’est sur cette ligne de crête qu’elle se tient, non sans panache ni crânerie : de leurs conflits, de leurs colères, de leurs incompréhensions, il s’agit bien d’exhausser l’amour. Et si elle manifeste naturellement son refus délibéré de tout larmoiement et de toute complaisance, je crois qu’il s’agit surtout d’une manière de trouver la voie qui permette d’écrire au plus juste de cette relation au père, relation faite, on l’a compris, d’autant d’admiration et d’amour inconditionnel que d’adversité, de découragement et d’abattement.

 

On se demande, en refermant ces deux cents et quelques pages, ce que Vanessa Schneider a pu faire de tout cela. De ce temps de la vie qui la rendit farouche, isolée, sauvage. « Je développais au fil des années une timidité et une phobie sociale tenace. [] Je n’étais pas "populaire", les groupes et les bandes m’effrayaient. Je m’en tenais à l’écart et mon air farouche était perçu comme l’expression d’une arrogance. » À l’école, ça dégringole. « "Tu pourras toujours être mannequin chez Olida" (une marque de saucisses sous-vide) me craches-tu, l’œil mauvais. […] Nous sommes décidément "complètement débiles" comme notre mère, des "imbéciles", des "gogols" ». Avec la mère de Vanessa (et plus tard avec Vanessa elle-même lorsqu’elle se mettra en tête, quelle folie ! d’écrire), il entretient une relation de compétition malsaine teintée de mépris social : il se voulait plus intelligent, plus cultivé, plus fin, plus tout. Lorsque la mère se rebelle, décide de rattraper le temps perdu, de s’instruire, « il ne reconnaît plus celle qu’il a aimée, docile et craintive, admirative et soumise. » C’était l’époque, sans doute, et à cette époque, fût-ce chez les plus éclairés et les plus notoirement progressistes, « l’égalité restait un slogan scandé dans les assemblées générales » : la révolution était « une affaire d’hommes ».

 

Lorsqu’on rencontre Vanessa Schneider, on ne peut qu’être troublé devant ce qui émane de sa personne. Elle est souriante, vive, affable, pourtant l’on ne peut (du moins, je ne peux) m’empêcher de déceler en elle un je ne sais quoi d’énigmatique, de réservé ou de suspendu. Comme un pas de côté. Ou une porte que l’on veillerait à ne tenir qu’entrouverte. Une main tendue qui craindrait de passer pour trop familière. Je me demande si l’on ne peut déceler là quelque rémanence de l’adolescente effarouchée qu’elle semble avoir été, quelque stigmate de l’ombre géante qui lui couvrait la vue, l’ombre de ce père qui, de ce que j’en perçois, son mal de vivre, ses joies fragiles, ses engouements secrets, son amour du soleil et sa mélomanie extatique, ses douleurs terminales enfin, mesurait avec une acuité assez tragique ce qu’était l’existence, et envers lequel, quels que furent ses travers, ses vanités, ses erreurs et ses fautes, je ne peux, à la fin de ce livre très touchant, m’empêcher d’éprouver un certain sentiment de mélancolie fraternelle.

 

Vanessa Schneider, La peau dure - Sur le site des Éditions Flammarion

 

19 août 2025

Laurent Nunez - Tout ira bien

 

 

O Fortuna Imperatrix Mundi

 

J’ai souvenir d’avoir lu des livres de Laurent Nunez qui requéraient de ses lecteurs (de moi en tout cas) qu’ils mobilisassent (eh oui) une certaine dose de culture et de matière grise. Son premier, par exemple, Les écrivains contre la littérature, paru il y a presque vingt ans chez Corti. Et je sais, pour connaître un peu l’homme, l’étendue de son érudition (littéraire, mais pas que). Nous l’avions d’ailleurs laissé en Mode avion (Actes Sud, 2021), qui narrait les pérégrinations de deux zigues un peu braques et férus de linguistique, petit roman épatant, roboratif et radieux dans les interstices duquel s’esquissaient parfois déjà quelques motifs à visée personnelle. Avec Tout ira bien (Rivages), la chose est entendue : cela tient bien moins du roman (je dois dire que la mention en quatrième de couverture m’a un peu décontenancé) que du récit intime et familial.

 

Tous, peu ou prou, nous avons le sentiment – souvent avéré – d’avoir des familles un peu foldingues, dont les mystères, énigmes et autres secrets (mal) enfouis traversent plus ou moins fidèlement les générations. Mais à la lecture du livre de Laurent Nunez, on comprend que, nanti d’un tel matériau, il ait éprouvé le désir d’en tirer quelque chose. Surtout lui, qu’a toujours intéressé la question de l’émancipation/extraction (il n’est guère sensible au vocable fameux, « transfuge », que certains se délectent de porter en bandoulière, et je dois dire que cela me convient très bien). Si sociologiquement, pour user d’un adverbe un peu fourre-tout, le destin de la famille Nunez ressemble en partie à celui de beaucoup d’autres (mère née à Casablanca, père citoyen espagnol né à Tanger, installation en France au début des années 1970), la lignée a nourri au fil du temps une certaine disposition insolite à même de sustenter tout écrivain : la superstition. Et l’on ne parle pas ici du genre de superstition (qui n’en est pas vraiment une) invitant à contourner une échelle flageolant sur le trottoir, mais bien de superstition totale, celle qu’au sens strict l’on pourrait qualifier de totalitaire tant elle ordonne et détermine tous les pans de l’existence. Étant entendu que, chez les Nunez comme partout ailleurs, c’est d’abord et avant des innombrables divinités de la Fortune et de la Prospérité que l’on espère quelque manifestation sonnante et trébuchante. Je vous épargne ici l’inventaire des croyances et autres fétichismes de la famille Nunez : leur découverte ne vous en sera que plus désarçonnante – et réjouissante.

 

Reste que Laurent Nunez est un garçon d’aujourd’hui. Un peu poète sur les bords, tout écrivain se doit bien de l’être un peu, mais parfaitement rationnel, plutôt à l’aise dans son époque et sans doute volontiers voltairien. Éprouvant le léger hiatus entre ce qu’est devenue sa vie et ce que fut celle des siens, l’on comprend bien la mesure, la mansuétude, l’humilité, ce « pêle-mêle sentimental, fait d’un peu d’agacement, de pas mal de tristesse et de beaucoup d’amour » qui se manifeste dans Tout ira bien. À quoi se greffe l’indécision bienveillante de l’auteur quant au bien-fondé des petites marottes familiales, comme un écho à la prudence qui l’habite face aux insondables mystères de l’invisible. D’où ce texte d’une belle sincérité, qui, s’il ne ménage pas les occasions d’étonner ou de faire sourire, laisse au bout du compte sur une jolie impression de justesse, d’humour et de nécessité, comme baignée d’un clair-obscur occulte que l’auteur ne peut, in fine, que consentir à reconnaître comme une part, même infime, même réfrénée, de lui-même.

 

Laurent Nunez, Tout ira bien - Sur le site des Éditions Rivages

5 août 2025

Laurine Roux - Trois fois la colère

 

 

Réparer l’histoire

 

Roman après roman, Laurine Roux n’a de cesse de renouveler ses univers sans jamais se départir de son écriture identifiable entre toutes, rigoureuse et lyrique, exigeante et sensuelle, merveilleuse et picaresque. Nous l’avions laissée entourée d’une dynastie de chats philosophes traversant le XXe siècle (Sur l’épaule des géants, prix Alexandre-Vialatte), nous la retrouvons en plein cœur du Moyen Âge, aux confins des Alpes, quand les Croisades cuirassaient le cœur des hommes et rudoyaient le corps des femmes. À des siècles de distance, en des époques et des circonstances dont on aimerait croire qu’elles appartiennent au passé, il ne fallait pas trop du talent de cette écrivaine désormais confirmée pour que ce récit, tour à tour brutal et lumineux, nous atteigne dans notre modernité.

 

Tout en remontant la généalogie d’une drôle d’histoire d’amour et de haine et en exploitant chaque ressort d’une terrible vengeance, Trois fois la colère s’empare, tantôt de front, tantôt de manière allusive, de quelques-uns des motifs de controverses qui travaillent notre époque : le hiatus entre la justice et la vengeance, la domination masculine et la réification de femmes soumises au bon vouloir d’hommes volontiers lubriques et va-t-en-guerre, la prégnance d’un cléricalisme indifférent à l’homo spiritus, le devenir impossible des « migrants », les tensions entre l’empire du passé et des identités qui n’ont de cesse de se réinventer. À quoi l’on adjoindra ce personnage cardinal dans l’œuvre de Laurine Roux : la nature. Cette nature souveraine, promesse de refuge, immuable symbole de l’amour et de la révolte qui, dans chacun de ses romans, ne la conduit pas tant à un éloge du bon sauvage qu’à l’expression renouvelée d’un désir de ré-ensauvagement.

 

Je disais en exorde que l’écriture de Laurine Roux était reconnaissable entre mille ; le propos était incomplet : il faut ajouter qu’elle a beaucoup gagné en liberté. Cette belle et enviable disposition irriguait déjà son premier roman (Une immense sensation de calme, 2018, prix Révélation de la SGDL), mais l’on a tôt fait de constater, sept ans plus tard, combien Laurine Roux est devenue maîtresse de sa technique, de son habileté et de ses effets. Un tel savoir-faire aurait bien pu – la chose ne serait pas inédite – conduire à un certain assèchement, à une certaine dévitalisation. C’est bien loin d’être le cas, comme si chaque nouveau roman ne faisait que l’émanciper du précédent et l’autorisait à pousser plus avant sa curiosité et son goût de l’exploration. D’où cette écriture plus luxuriante encore, tantôt brusque, tantôt passionnée, tantôt légèrement précieuse, qui achève d’imprimer à ce cinquième roman aux Éditions du Sonneur, dont j’ai à nouveau l’honneur d’être l’éditeur, son cachet si particulier.

 

Laurine Roux, Trois fois la colère - Sur le site des Éditions du Sonneur