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Marc Villemain
19 août 2025

Laurent Nunez - Tout ira bien

 

 

O Fortuna Imperatrix Mundi

 

J’ai souvenir d’avoir lu des livres de Laurent Nunez qui requéraient de ses lecteurs (de moi en tout cas) qu’ils mobilisassent (eh oui) une certaine dose de culture et de matière grise. Son premier, par exemple, Les écrivains contre la littérature, paru il y a presque vingt ans chez Corti. Et je sais, pour connaître un peu l’homme, l’étendue de son érudition (littéraire, mais pas que). Nous l’avions d’ailleurs laissé en Mode avion (Actes Sud, 2021), qui narrait les pérégrinations de deux zigues un peu braques et férus de linguistique, petit roman épatant, roboratif et radieux dans les interstices duquel s’esquissaient parfois déjà quelques motifs à visée personnelle. Avec Tout ira bien (Rivages), la chose est entendue : cela tient bien moins du roman (je dois dire que la mention en quatrième de couverture m’a un peu décontenancé) que du récit intime et familial.

 

Tous, peu ou prou, nous avons le sentiment – souvent avéré – d’avoir des familles un peu foldingues, dont les mystères, énigmes et autres secrets (mal) enfouis traversent plus ou moins fidèlement les générations. Mais à la lecture du livre de Laurent Nunez, on comprend que, nanti d’un tel matériau, il ait éprouvé le désir d’en tirer quelque chose. Surtout lui, qu’a toujours intéressé la question de l’émancipation/extraction (il n’est guère sensible au vocable fameux, « transfuge », que certains se délectent de porter en bandoulière, et je dois dire que cela me convient très bien). Si sociologiquement, pour user d’un adverbe un peu fourre-tout, le destin de la famille Nunez ressemble en partie à celui de beaucoup d’autres (mère née à Casablanca, père citoyen espagnol né à Tanger, installation en France au début des années 1970), la lignée a nourri au fil du temps une certaine disposition insolite à même de sustenter tout écrivain : la superstition. Et l’on ne parle pas ici du genre de superstition (qui n’en est pas vraiment une) invitant à contourner une échelle flageolant sur le trottoir, mais bien de superstition totale, celle qu’au sens strict l’on pourrait qualifier de totalitaire tant elle ordonne et détermine tous les pans de l’existence. Étant entendu que, chez les Nunez comme partout ailleurs, c’est d’abord et avant des innombrables divinités de la Fortune et de la Prospérité que l’on espère quelque manifestation sonnante et trébuchante. Je vous épargne ici l’inventaire des croyances et autres fétichismes de la famille Nunez : leur découverte ne vous en sera que plus désarçonnante – et réjouissante.

 

Reste que Laurent Nunez est un garçon d’aujourd’hui. Un peu poète sur les bords, tout écrivain se doit bien de l’être un peu, mais parfaitement rationnel, plutôt à l’aise dans son époque et sans doute volontiers voltairien. Éprouvant le léger hiatus entre ce qu’est devenue sa vie et ce que fut celle des siens, l’on comprend bien la mesure, la mansuétude, l’humilité, ce « pêle-mêle sentimental, fait d’un peu d’agacement, de pas mal de tristesse et de beaucoup d’amour » qui se manifeste dans Tout ira bien. À quoi se greffe l’indécision bienveillante de l’auteur quant au bien-fondé des petites marottes familiales, comme un écho à la prudence qui l’habite face aux insondables mystères de l’invisible. D’où ce texte d’une belle sincérité, qui, s’il ne ménage pas les occasions d’étonner ou de faire sourire, laisse au bout du compte sur une jolie impression de justesse, d’humour et de nécessité, comme baignée d’un clair-obscur occulte que l’auteur ne peut, in fine, que consentir à reconnaître comme une part, même infime, même réfrénée, de lui-même.

 

Laurent Nunez, Tout ira bien - Sur le site des Éditions Rivages

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