Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Marc Villemain
9 janvier 2011

NAISSANCE DE L'ANAGNOSTE

Chers amis et lecteurs,

 

Le statut de ce blog change à compter de ce jour. Éric Bonnargent et moi-même lançons une nouvelle initiative baptisée L'ANAGNOSTE. C'est sur ce nouveau blog, exclusivement littéraire, que vous pourrez dorénavant suivre mes différents travaux critiques.

 

Je continuerai toutefois d'alimenter mon blog personnel, suivant les circonstances, mon bon plaisir ou mes lubies, éventuellement mon actualité éditoriale.

 

Banni_re_Anagnoste

 

Cliquer sur l'image pour découvrir L'Anagnoste.

 

8 août 2010

Dans les Causeries littéraires de Joseph Vebret

 

 

Paraissent ces jours-ci les Causeries littéraires de Joseph Vebret, qui relatent ses rencontres, depuis 2004, avec « 40 écrivains en liberté ». J'ai la chance de figuer au nombre de ces quarante élus, parmi lesquels des auteurs aussi divers qu'Alain Fleischer, Michel Houellebecq, Serge Joncour, Bernard-Henri Lévy, Richard Millet, Richard Morgiève, Philippe Sollers ou Kenneth White.

 

Le livre paraît aux Éditions Jean Picollec.

5 juin 2010

Carré blanc sur fond bleu - Revue In-Fusion

In_fusion___Bretagne 
 

Le 4ème numéro de la revue In-Fusion vient de paraître, consacré à la Bretagne. J'y publie un texte intitulé Carré blanc sur fond bleu.

 

Au sommaire :

 

Les Chroniques : Keltoum Bessadok (Téléssonne), Jean-Marie Decorse (La Dépêche du Midi), Jean-Luc Romero (Conseiller Régional d’Ile-de-France), Alain Le Roux et Nathalie Croisé Bâ (BFM Radio).

 

Bretagne :
Des textes de : Marylise Lebranchu, Kofi Yamgnane, Irène Frain, Yann Queffelec, Roland Jourdain, Pierre Jakez-Hélias et Yvon Le Men mais aussi un entretien avec Yvan Le Bolloc’h par Elisabeth Robert et la chanson d’Yvan Le Bolloc’h « Les Gens du Voyage ».

 

Littérature :
Des textes de : Grand Corps Malade, David Abiker, Marc Villemain, Tristane Banon, Abdourahman Waberi :

 

Entretiens :
Roland Jourdain par Charlotte Beaune
Rencontre avec Mariana Ramos par Sophie Guichard
Rencontre avec Pascal Légitimus par Marion Thuillier
A bâtons rompus avec Arnaud Gidoin par Axelle Szczygiel

 

Revue In-Fusion - 20, rue Pierre Boudou 92 600 Asnières.

 

13 février 2010

100 monuments / 100 écrivains - Histoires de France

100_monuments_100__crivains

Éditions du Patrimoine - Décembre 2009

Préface de Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture & de la Communication

 

À l'initiative d'Adrien Goetz et du Centre des Monuments Nationaux, les éditions du Patrimoine ont entrepris de faire prendre la route à 100 écrivains pour un tour de France des monuments Ainsi ai-je eu le plaisir d'aller revoir l'abbaye Saint-Sauveur de Charroux, dans la Vienne, classée parmi les plus grandes et les plus extraordinaires abbayes de la chrétienté médiévale.

Visite qui m'a donc inspiré la fantaisie qui suit.

 

 

Le coq, le crapaud et les cinq vierges

 

D'où l’on sait que le coq a fait l’œuf et que le crapaud l’a couvé, d’où l’on ignore ce que les cinq vierges en ont fait mais d’où l’on sait qu’il en manque une.

 

*

 

Ce jour-là qu’à Charroux l’on célébrait les ostensions sous un soleil de plomb, un coq et un crapaud déambulaient à l’ombre des vieilles halles. Un jeune basilic, dont il se raconte ici qu’il aurait été conçu hors les liens du bon sens par le batracien et le gallinacé unis, folâtrait et farandolait dans leur sillage, tel un jeune enfant ignorant de ses pouvoirs et désireux de communier à la liesse du vieux pays charlois. Car de partout l’on venait, tous les sept ans, afin d’honorer le Christ-Juge et de soigner, qui ses coliques, qui ses eczémas, qui ses vilaines humeurs, de Genouillé à Saint-Romain, de La Chapelle-Bâton à Confolens, et de plus loin encore, de la ville, de Poitiers, d’Angoulême, de Niort ou de Limoges. Le coq et le crapaud tournaient le dos aux villageois avec orgueilleuse ostentation, n’ayant de préoccupation que familiale et de soucis domestiques, enfin laissant notre jeune basilic se lover contre les pierres chaudes et mollir à son aise entre les herbes sensuelles.

 

Non loin de là, cinq vierges devisaient sur un banc. L’on devinait à leurs figures agitées colloque de la plus haute importance, et il n’était pas jusques à leurs mains qui n’offraient à l’œil un peu attentif spectacle des plus étranges. L’une d’entre elles tenait en effet un petit œuf, pas plus gros qu’un calot de terre ou que le bel anneau du pasteur. Les audacieux qui s’en approchèrent rapportent qu’il était immaculé, pour ainsi dire transparent. De sorte que, la lumière le traversant, d’aucuns y virent distinctement le squelette imparfait d’un petit ver auréolé d’une lueur très simple et très blanche. Cette vierge-là contemplait l’œuf en souriant et le faisait rouler d’une paume à l’autre comme si ses mains s’en trouvaient enflammées. Quand d’un coup sec elle le brisa, extirpa le petit basilic de ses bons doigts de paysanne, et le plaça sous les lèvres de ses sœurs afin qu’elles y déposent à tour de rôle un baiser délicat. Il y avait de l’amour dans ce geste, de la joliesse et de la gaieté. Quand un cri transperça le ciel, si acéré qu’il en recouvrit le Confiteor dont l’air était empli, et une clameur s’éleva qui ne semblait point venir d’aucune source connue. Villageois et pèlerins, touristes et paroissiens, tous les agenouillés du beau milieu de la petite place Saint-Pierre se levèrent comme un seul homme. Le bon évêque venu de Limoges stoppa net son office et demeura coi, avec ses bras tendus comme pour une offrande et ses mains tournées comme vers le Très-Haut. à sa suite, les fidèles invoquèrent Charlemagne et se groupèrent au pied de la tour qui porte son illustre nom : tous montraient du doigt les cinq vierges folles, les plus éberlués se signant à l’aide des petites croix qui leur pendaient au cou. « Par Saint-Mathieu ! » soufflait-on de toute part en voyant ce qu’on voyait. Un coq, un crapaud, un basilic et quatre fortes demoiselles marchaient en file, tous regardant droit devant eux, et au pas de l’oie suivant une rampante jeune fille à la chair d’écaille, sa haute figure auréolée d’une lueur très simple et très blanche.

3 janvier 2010

Dominique Maraval s'en est allé

 

J'ai peu connu Dominique Maraval. Mais je me souviens de deux soirées passées dans son atelier, en compagnie de Charles et Michelle, lui-même entouré de bien d'autres amis. J'ai souvenir d'un grand gaillard extraordinairement vivant, viscéral, farceur et généreux. Mais de son regard toujours pétillant, il ne cherchait jamais à dissimuler la part de gravité. C'était, pour cela aussi, une personnalité très attachante.

 

Maraval m'impressionnait beaucoup. Le bonhomme avait beau être plein de verve et de gentillesse, émanaient de lui une telle vitalité, une telle puissance, son rire était tellement franc que, sans le savoir ni le vouloir, lui qui semblait si doux, il dominait son monde et son espace. Je me souviens qu'il s'était assis en face de moi, avait rempli mon verre, et que nous avions parlé de politique, de la gauche bien sûr, et de littérature un peu. La spontanéité de ses colères désarçonnait, mais il mettait beaucoup d'application à raisonner, à s'appuyer sur ses expériences, sur l'histoire, à convaincre. Il fonctionnait par sourires et clins d'œil, curieux de l'autre, soucieux de le mettre à l'aise, finissant toujours par chercher à recouvrer quelque chose du fil de l'amitié.

 

L'artiste m'impressionnait davantage encore. Ce qui me frappa, lorsque pour la première fois je vis ses peintures, ces immenses panneaux dont son atelier se bariolait, c'était le décalage apparent entre l'œuvre et le peintre. Dans ses peintures on ne distingue plus rien du farceur mais seulement l'homme intérieur, celui qu'habite le désordre contemporain. J'ai immédiatement admiré ces immenses fresques dont on aurait dit qu'elles étaient comme le champ de bataille du monde. Très lyriques, dotées d'un sens très singulier de l'équilibre et de la géométrie, elles inspirent immédiatement quelque chose d'à la fois très charnel et très historial. Dans ses toiles, on retrouve toujours quelque chose de la matière du monde.  

 

Pour retrouver le farceur, il fallait se tourner vers ses sculptures, dont je n'ai pas trouvé ailleurs d'équivalent. Il y avait du jeu, beaucoup de jeu, dans cette manière qu'il avait de mettre en scène tous ces personnages. Je pense que, lorsqu'il sculptait, Maraval devait rire de ses bons tours. Et, en même temps, si la facétie attire tout de suite l'œil, demeurait toujours quelque chose d'attendrissant, et d'allégorique, dans ses petites sculptures étonnamment modernes et atemporelles. 

 

Je répète que je l'ai peu connu. Que tout ce que je dis là se fonde sur quelque chose de très impressionniste, qui paraîtra peut-être saugrenu à ses proches. Je l'ignore. Mais je tenais à saluer la mémoire de ce très grand artiste, et à évoquer ces maigres et modestes souvenirs personnels, maintenant qu'il est parti, une heure seulement après que l'année 2010 aura sonné. Et a transmettre à sa famille, à ses proches, à ses amis, nombreux, mes pensées les plus vives. 

 

3 décembre 2009

Le coq, le crapaud et les cinq vierges

 100 monuments 100 écrivains

 

C'est sous ce titre que j'ai apporté ma contribution à un ouvrage original qui paraît ce jour : « 100 monuments 100 écrivains - Histoires de France », aux éditions du Patrimoine (Centre des Monuments Nationaux).

 

Le coq, le crapaud et les cinq vierges est une fable qui m'a été inspirée par l'abbaye de Charroux, monument dont j'avais donc la charge pour ce livre. Il est probable qu'elle surprenne, non seulement les spécialistes, mais les habitants même de Charroux : c'est là toute l'originalité de ce beau livre, par ailleurs superbement illustré, que d'avoir laissé toute liberté à 100 écrivains qui, chacun à leur manière, ont pu s'approprier les grands monuments de l'histoire de France.

 

100 monuments 100 écrivains - Histoires de France
Sous la direction d'Adrien Goetz

488 pages - 850 illustrations

27 novembre 2009

Eternel retour

HenryPoulaille

« La littérature est à la veille d'une transformation au contact de la T.S.F, du film et du disque ; secouée par les possibilités offertes par eux, elle est bien près de mourir. Elle a fait son temps. »

Henry Poulaille, Nouvel âge littéraire, 1930.
Cité par Gilles Philippe & Julien Piat dans La langue littéraire, Fayard 2009.

17 novembre 2009

Un texte de Paméla Ramos

 

Le texte qui suit est un peu particulier. Il est signé Paméla Ramos, libraire et auteur d'un blog remarquable et singulier. Plusieurs semaines durant, j'ai noué avec Eric Bonnargent, alias Bartleby, un dialogue plein de curiosité et de complicité, au prétexte de converser sur la littérature et sur Internet. Ce dialogue, vous le retrouverez dans son intégralité en suivant ce lien (fichier pdf) : Dialogue

 

Sa publication suscite quelques débats assez passionnants, notamment sur le blog de Stéphane Beau, qui coordonne la revue Le Grognard. Mais il a aussi agacé quelques bloggeurs en vue, notamment Clarabel, qui trouva élégant d'y contribuer en déposant sur son blog une chanson à la mode intitulée Fuck you (sic), avant d'effacer finalement toute allusion à cet échange, et après que Joseph Vebret, directeur du Magazine des Livres, l'invita à faire valoir son point de vue. Il va de soi pourtant que notre intention, à Bartleby et à moi-même, ne fut jamais de blesser quiconque ; simplement, la notion même de débat induit parfois de trancher, de distinguer, de séparer. Mais, tout comme il peut y avoir des écrits caricaturaux, il peut y avoir des lectures caricaturales. Et précisément, réduire ce long entretien à un différend qui n'occupe pas même deux lignes d'un texte de près de trente pages, c'est tout de même un peu attristant ; quelles que soient par ailleurs les qualités des uns et des autres.

 

Et puis, hier, Eric "Bartleby" Bonnargent a reçu de Paméla Ramos le texte qui suit. C'est un texte dru, pressant, nerveux, et sa qualité nous a conduits, Eric et moi-même, à lui demander l'autorisation de le publier sur nos blogs respectifs. C'est chose faite désormais, et nous l'en remercions.

Jerome_Bosch_ 

 

Je savais qu’ils étaient impuissants.
Roger Nimier, Les épées.

 

C’est cette maladie, ce fléau des âmes, cette entière subversion de probité et d’honneur que Scipion redoutait pour vous, quand il s’opposait aux théâtres ; quand il prévoyait quelle facilité l’heureuse fortune aurait à vous corrompre et à vous perdre […], car il ne croyait pas à la félicité d’une ville où les murailles sont debout et les mœurs en ruine.
Saint-Augustin, La cité de Dieu.

 

We think we’re important, but we’re not.
Un internaute, sur Myspace. 

 

Et je te le dis, moi, Bartleby, in fine, tous ces démontreurs de talent, ces bateleurs du dimanche, je n’aime pas trop leur ton.

 

Je lis, cher Bartleby aux yeux si ouverts, cet entretien pharamineux qui tu me glisses innocemment dans la boîte aux lettres avant de le publier sur le site du Magazine des Livres, et sur ton blog propre dont je n’ai pas à répéter le bien que j’en pense, même si tout dessus ne m’intéresse pas. Tu me demandes, donc, mon avis (j’aurais pu te vouvoyer encore longtemps, car le respect se marque aussi par cette distance langagière, et le snobisme des lettrés de se taper dans le dos à la moindre occasion pour prouver leur décontraction me déroute quelque peu). Je vais te répondre par ce biais, il me permettra par la même occasion de dérouler une bonne fois ce que j’ai à en dire, de ce merveilleux monde des blogs littéraires ou de la littérature électronique (quelle horreur ! de voir ces mots accolés, mon cœur, échaudé mais toujours romantique, s’arrête). Ce que je pense d’écrire, dans une fausse simplicité, sur la Toile, ce théâtre des insanités, cachot des médiocres où l’on tabasse sans vergogne. S’il est vrai que nous ne nous faisons plus bouffer par les lions sous les rires de la populace, il faut se demander dans quelle mesure les violences psychologiques qu’engendrent les effusions écrites, et soi-disant virtuelles des uns et des autres ne sont pas tout aussi mortifères. Et diablement révélatrices de l’état de nos mœurs.

 

Qu’est-ce que je te disais, Bartleby, si Platon constate qu’il ne faudrait jamais écrire, je te le dis, moi, nous ne devrions jamais publier ! Où sont les Bartleby de la Toile, perclus dans leur silence, qui donc peut encore résister aux sirènes ?

 

Ils sont tous affolés par le sang qu’un bon mot répand dans leur arène moderne, ils s’arrachent l’os, fous et dangereux, l’os qui leur donne raison, sans aucun recul jamais, si prompts à faire entendre leur clameur indigne. Ils n’ont jamais assez travaillé, ni lu assez, et les voilà, pourfendeurs de la Sphère, fiers et crânes, empêchés dans leur cotte de maille tissée de leurs volontés sous-jacentes de pouvoir et de reconnaissance. Nos néo-Ridicules.

 

Je ne fais aucun commentaire, nulle part, sur cet entretien, même si certains m’échauffent considérablement. J’écris cette réponse. Je ne répondrais à aucun commentaire qu’un imprudent tentera ici de faire. J’exigerais une réponse.

 

J’ai versé, il a quelques années, mon sang et celui des autres dans ces échanges stériles des sites de réseaux sociaux, leurs névroses centrifuges, leur caractère sexuel palpable, et cette finalité générale : l’accès si fascinant aux immenses cabines de peep-show mal dissimulées derrière des profils « innocents ». On n’apprend jamais mieux que de ses erreurs. L’insanité, l’incurie éclaboussent nos écrans, la nausée, le dégoût sont partout, les blessures jamais à même de se refermer tranquillement. On m’opposera que j’ai eu des expériences malheureuses, et indignes. On jettera alors la première pierre. Je sais qu’ici déjà, Bartleby, nos opinions diffèrent.

 

Mon exigence première, à présent, est de travailler ce que je régurgite sur un blog que je n’impose à personne, que je ne promeus nulle part. Pour mieux voir évoluer ma pensée et mes goûts, comme exercice littéraire libérateur et peut-être même salvateur. Ma deuxième exigence est de ne lire que ceux et de ne répondre qu’à ceux qui s’expriment bien.

 

Si cette exigence est prétentieuse, si cette exigence est élitiste, si cette exigence est fasciste, c’est parce que nos bons réactionnaires d’internautes ne prennent plus leur dictionnaire avant de libérer des mots en commentaires qui, malheureusement et quoi qu’on en dise, restent.

 

Erwin_Olaf___SARAHJe suis libraire depuis plus d’un an maintenant, bibliophile à mes heures, je côtoie l’édition de bien près, même si ma connaissance des pratiques réelles reste parcellaire puisque tout, encore une fois, ne m’intéresse pas dans ces champs de mines, mais surtout, surtout, unique et farouche fierté dans tous ces étalages : je lis. Je n’arrête jamais de lire, sauf quand il faut frapper quelques mots malhabiles sur ce clavier maudit.

 

Je prends la discussion en cours, j’en conviens. Entre deux portes, je t’arrache par la manche pour que tu m’expliques mieux. J’écoute. Je n’opine pas toujours, et me sens violemment concernée, alors voici ma modeste réponse. Modeste, en vrai, elle ne l’est pas, car c’est tout entière qu’elle me mobilise, et me définit. Infâme réponse, en tout cas, dans le sens réel, étymologique du terme.

 

Il est des personnes qui s’accomplissent en se donnant, d’autres en s’érigeant en leaders, pour ma part j’aime soutenir, forte, rageuse ou patiente, mais en dessous. Les livres, de leur poids symboliques et réels s’empilent sur mes épaules, je ne crains pas d’en rajouter, non plus que d’en dégager violemment les indésirables, les imposteurs, les injustes, car après tout, les forces ne sont pas inépuisables. Il en va de même pour certains individus, qui n’ont certes pas toujours besoin de soutien, mais qu’il me plaît, à mon niveau, d’encourager et d’applaudir. Des individus comme toi, par exemple, en ce moment-même. Je n’ai aucune difficulté à choisir mes camps, et à camper des positions parfois intenables, puisque avant même d’être raisonnées, ces positions sont viscérales. Leur degré de cohérence générale m’indiffère. Je ne crois de toute façon ni être terminée et construite parfaitement en systèmes indéboulonnables, ni le souhaiter parfaitement.

 

Je commence à voir fleurir ça et là des « réactions » à tes propos. Je crois que je les déteste plus encore qu’un mauvais livre, qui lui, a été écrit, quoiqu’on en dise. Je n’aime rien de moins que cette possibilité, donnée par la Toile et la Toile seule, aux médiocres, car ils existent et se reconnaissent, de venir empoisonner et perquisitionner sans relâche chez les meilleurs, car ils existent et se reconnaissent, avec une volonté mal assumée d’attirer l’attention sur leurs vociférations de ménagères. Et donc d’encourager, tout en pensant la fustiger, la prolifération de la médiocrité ambiante et des idées réactionnaires.

 

Donner à tous la possibilité de donner leur avis sur tout, tout le temps, est une farce macabre qui nous entretue plus ou moins lentement, nous assèche, nous vide, dans des polémiques creuses et des débats improbables entre un individu qui ne connait que sa sagesse populaire et s’en munit comme d’un cadeau spontané et véritable des dieux et celui qui dégaine ses auteurs morts pour légitimer ses propos. Cette agitation est une honte. La moindre des choses alors, pour aller au bout du procédé, serait que chacun prenne un blog, et je veux dire vraiment, qu’il connaisse la solitude de lire et d’écrire en se regardant faire, avec ses doutes et l’humilité première de comprendre, un peu plus longuement que dans trois lignes de commentaire, ce qu’il en coûte d’écrire et d’être lu, puis critiqué à son tour.

 

Je fais donc, par soutien, ce que tu viens de faire : je me dévoile un peu, et tente de montrer mon jeu sur une table déjà bien encombrée par une multitude de cartes.

 

Tu jugeras sur pièces.

 

magritte

 

CHRONOPHAGIE FRENETIQUE

 

Il y a tout d’abord dans votre échange prolixe un facteur qui n’est jamais cité, celui à mon sens d’où dérive la sinistre condition de scribe moderne pour peu qu’il ait mis un doigt sur la Sphère : le facteur chronophage. Cette frénésie des interactions, qui nous bouffe tout le temps que nous devrions prendre à réfléchir, loin de la réaction inféconde, qui se veut immédiate comme si c’était un argument de sa valeur, comme si d’asséner le dernier mot devait nous protéger d’avoir tort. Il est difficile, après labeur et réflexion de donner à lire n’importe quel texte qui se tienne et quel qu’en soit le sujet. Mais alors renouveler l’exploit plusieurs fois par semaines, ou même par mois pour les plus rares, c’est une folie douce ! Nous sommes tous pris dans l’engrenage d’en donner toujours plus, quitte à sacrifier à la qualité ou la relecture, et la rareté dont tu fais preuve t’honore mais te décale dans un même temps de la partition. Ce n’est pas une mince affaire de se tenir, borné, à l’écart des standards, et de publier peu, mais bien et longuement. Gageons que sans même toujours que tu le saches, la cadence générale du net accélère ton pas en te talonnant ferme.

 

Je n’ai donc jamais cru que le texte destiné à être livré sur la Toile, par les vecteurs du site ou du blog, des commentaires ou même de simples mails ne constituait autre chose que du bavardage. Ensuite alors, il y a ceux qui s’expriment bien, clairement et à renfort d’expérience ou d’érudition, et ceux qui pépient ou jacassent, polluant nos rétines, volant tout notre temps de leur voix inutile. Si l’on avait du moins la modestie de lever le dernier tabou autour du texte, et d’assumer clairement que nous pouvons très bien parler de ce que nous ne connaissons pas, de ce que nous n’avons pas lu et ne lirons pas, ou pas intégralement, alors ce facteur chronophage serait moins dangereux. Je ne passerais pas mon temps à collecter ici et là des indices et même preuves de l’imposture démocratique de nous faire croire que nous pouvons tous écrire (mais de cela j’en suis convaincue) et publier (et alors là, je m’étrangle), que chaque voix est importante. Non, elle ne l’est pas. Vois par toi-même la rage qu’il en coûte d’avoir perdu ses heures dans les salons virtuels d’imbéciles prétentieux, dont tu penseras peut-être à juste titre que je fais partie. Ils étouffent et condamnent l’accès aux voix intelligentes, comme celle de ce Marc Villemain, cet interlocuteur digne et précis que tu choisis à merveille, et dont j’aurais préféré mille fois connaître les écrits avant ceux de bien d’autres (je ne diffamerai pas ici, excusez ma lâcheté, mes heures sont encore trop précieuses pour répondre aux affligés).

 

Si la littérature est bien un art lent et le dernier probablement, alors elle ne peut pas longtemps résister aux assauts de la Toile. Voyez comme il faut la nourrir, la Cybèle insolente ! Alors déjà, je me dissocie de toute mythologie consistant à nous assurer qu’il existe, sur cette Toile, une littérature. Quand bien même, accidentellement, le miracle de la création pouvait se dérouler sous nos yeux ébahis, le support même ne se prête guère à une possession jalouse et secrète de l’objet-livre, dont je me pose éternellement comme gardienne, bien qu’inquiète vraiment car ces cons-là vont bien finir arriver à nous le faire disparaître, avec leur apologie systématique et sans recul des nouvelles technologies, des nouveaux – mot à la mode, « supports ».

 

Erwin_Olaf___MARIE_ANTOINETTE__1793Je vais te dire, maintenant, après une brève réponse aux attaques d’élitisme dont tu commences à souffrir, ce que je sais, moi, de ces miroirs du monde du livre, si ma parole a une chance, et une seule d’avoir un peu d’intérêt pour toi, et d’autres.

 

Tu me disais récemment « Attention, les gens n’aiment pas la vérité. » Je réponds très crânement que je n’aime pas « les gens », anonymes inconnus, que je me soucie peu de leur avis, confère ci-dessus. Ils n’existent pas en tant que tels. « Les gens », « la masse », « les autres » sont des appellations que nous autres individus paranoïaques, aimons à entretenir, mais sincèrement, aucun de ces flous regroupements ne s’incarne jamais véritablement. Sur la Toile, toujours, j’entends. L’avis d’individus que je connais par ailleurs, oui, me touchera et m’affligera ou me rendra plus forte. Ceux-là n’attendent pas après une note postée ici pour savoir depuis longtemps ce que je pense et y répondre. Je sais que tu parlais de ceux-là, mais j’en profite pour éclairer quelque peu la scène sur laquelle je prétends m’avancer, ce jour.

 

ELITISME vs POPULAIRE

 

On te dit élitiste ? Et alors ? Le bas peuple – je m’amuse donc, tu l’auras compris, de cette appellation, ne lit pas les blogs littéraires. Il lit les classements d’Amazon, et les suggestions croisées de lecture des robots du site de la Fnac (« ceux qui ont acheté tel ouvrage ont aussi acheté celui-là » Super, merci.)

 

Quand il les lit, c’est pour cette « vérification de lui-même » dont vous parlez fort bien dans l’entretien, jamais pour entrer en véritable collision et grandir par ce biais. Il veut vérifier qu’il lit bien les bons livres. Ceux dont on parle simplement et avec bonhomie, avec la certitude édénique et béate de se faire du bien. Mais grands dieux, doit-on toujours écrire pour tout le monde ? Pour ce peuple dont je doute, confère à nouveau ci-dessus, qu’il existe ?

 

Je te rejoins dans la volonté un peu austère de transpirer sur un livre, et d’y trouver la satisfaction intellectuelle de l’avoir, illusoirement, vaincu.

 

Et enfin, sur le fait qu’il existe, oui, des livres de divertissements, et des livres de génie. Steiner a aimé Harry Potter ? Mais grand bien lui fasse, je doute pourtant qu’Harry Potter ait réellement besoin du soutien qu’il lui porte. Je rejoins toujours Rivarol lorsqu’il affirme non sans provocation « Un livre qu’on soutient est un livre qui tombe ». Faut-il produire des communiqués démagogiques de soutien à ce qui ne tombe de toute façon pas, afin de rassurer ceux qui par souci constant et exclusif de bien-être assument (mal, sinon les réactions seraient moins hostiles) de ne rien lire de difficile, voire de perturbant ?

 

Question ouverte, mais enfin, on pourrait peut-être passer aux choses et attaques sérieuses.

 

Je reviendrai plus bas sur cette impérieuse vocation que se trouvent trop de scribes de la Toile d’éduquer les lecteurs, et de souhaiter propulser certains auteurs hors des rangs de l’anonymat. Là réside probablement et la plus grande illusion idéaliste, et la plus déraisonnable voire inconcevable entreprise.

 

L'ANGÉLIQUE LIBRAIRE ET LE DÉMONIAQUE ÉDITEUR

 

L’attaque élitiste a donc bon dos, vraiment et dissimule souvent son vrai visage : l’aigreur de n’être pas aussi intelligent que celui qu’on lit, et supporter mal de constater ses défaillances intellectuelles. C’est bien normal, car c’est désagréable, et ce qui est désagréable est nauséabond, tout effrayés que nous sommes d’être suspectés de collaboration à d’obscurs cultes sinistres si nous osons défendre l’inconfort.

 

Une critique fondée que te fait Marc Villemain, et que relaient, tout heureux de te trouver des faiblesses, toi qui commences à vraiment trop dépasser, nos chers internautes qui n’ont pas une fois envisagé, eux, de se coltiner le sale boulot de parler de ce qui fâche : un idéalisme certain de la chaîne du livre. Et pour une fois, je sais un peu de quoi je parle ici.

 

Faisons vite, car Villemain te répond assez sur ce point, et tu conviens toi-même à quelques reprises de l’étroitesse de tes à-priori.

 

La mythologie du libraire est tenace, et c’est agréable de nous voir ainsi investis de la mission divine de trier les ouvrages et de les transmettre à des clients avides de nos lumières. Agréable, mais pas honnête. Il existe des libraires heureux, et j’en fais partie, sans pour autant que cela soit pour les raisons que l’on pense. Je sonde mes collègues, mes amis de la même profession, mais ne me fais en aucun cas la porte-parole de cette congrégation, puisque ne croyant pas à ces regroupements hasardeux. Je parlerai alors uniquement de ma stricte connaissance de ce métier, et de ce que j’en entends par le peu de libraires que je connais personnellement.

 

Que nous ayons 20, 30 ou 60 ans, nous n’avons jamais lu les livres que nous vendons.

 

Je gère pour ma part plus de 11 000 références, et ma boutique est fort petite, et spécialisée majoritairement en histoire. Mais ce serait, malgré un nombre de lectures à mon actif dont je n’ai pas à rougir, exactement le cas dans une librairie de littérature générale.

 

Nous passons notre temps à répondre «  Je ne sais pas », si nous sommes honnêtes, et si nous ne le sommes pas, la sentence ne tarde pas à tomber.

 

La triste vérité, c’est que nous ne savons pas, nous ne pouvons plus savoir ce que contiennent les livres que nous vendons. Une moyenne de 60 000 ouvrages paraît chaque année, en France. Si ce chiffre inclut les réimpressions, les nouvelles éditions et les parutions en poche, il n’empêche qu’il reste démesuré. Rien qu’en Sciences Humaines, la partie qui me concerne plus particulièrement, les publications oscillent en 3000 et 5000 nouveautés. Il existe actuellement plus de trois millions d’ouvrages disponibles, donc de « fonds » dans le jargon, les spécialistes me pardonneront cette précision. Je rappelle que d’en lire la simple liste prendrait 15 ans de notre existence. Ceci, pour dresser le contexte effrayant et ô combien humiliant dans lequel nous évoluons. Nous sommes les seuls commerçants, avec les pharmaciens, à devoir brasser un nombre aussi vertigineux de références. Et le seul domaine général (je parle ici du livre, pas de la simple librairie qui ne fabrique pas ces produits), tous confondus, à répondre à la folie furieuse de la surproduction par… la folie furieuse de la surproduction.

 

Nous ne savons plus rien, ce que nous savons de ces livres se noyant sans aucune chance de survie dans ce que nous ne savons pas.

 

Si, dans la journée, j’ai la chance ultime de répondre à un client sur le contenu d’un livre, qu’il m’écoute, l’achète, reparte satisfait, je peux considérer que ma mission est accomplie. Un client ! Deux, allez trois soyons fous. Par jour. Pas plus. Jamais !

 

La plupart du temps je lui dresse une bibliographie que je m’efforce de donner la plus complète possible, je lui indique où se trouve celui qu’il cherche, et lui donne des pistes de lectures sachant que je peux totalement me tromper, dans un équilibre terrifiant, car, et je ne leur en veux pas, c’est encore un scandale pour beaucoup que nous n’ayons pas lu les 11 000 titres qui se trouvent dans les lieux, quand ce n’est pas un miracle pour les autres, condescendants, que nous en ayons lus quelques uns et que nous osions alors porter dessus un avis toujours contestable.

 

Et l’œil le plus inquiet que nous portons est encore celui qui regarde le chiffre d’affaire. Une bonne librairie est d’abord une librairie ouverte, convenons-en une bonne fois pour toutes. Nous sommes tous tenus, plus ou moins certes, mais tous, à des impératifs économiques, et donc tous, et là à mon sens sans aucune distinction quantitative, corrompus par le fait même de vivre dans les cadres de la société telle qu’elle est tant que nous ne décidons pas de la renverser. Je ne vois personne renverser personne, présentement, mais je regarde peut-être mal.

 

Là encore, élevons le débat, par pitié. Je sais que tu as modéré tes propos sur l’économie du livre, mais je sais aussi par d’autres sources que beaucoup ne veulent toujours pas en convenir et cette mauvaise foi m’assomme.

 

dali_filmEt j’en viens maintenant à l’édition. Je crois tout à fait idéaliste d’opposer les majors aux indépendants. Et souhaiterais rappeler qu’il n’existe dans le paysage français, en littérature j’entends et à proprement parler, aucune indépendance de l’édition, puisqu’en remontant dans les concentrations et les rachats nous n’arrivons guère qu’à deux monopoles. Si l’éditeur est indépendant, encore faut-il qu’il soit distribué et là réside quelque problème. Je ne vais pas tenir ici un cours de politique éditorial qui serait grossier et trop rapide. Je t’engage si cela t’intéresse, à lire le numéro de la revue Esprit intitulé « Malaise dans l’édition », pour un exemple parmi d’autres.

 

Seulement, excuse-moi, Bartleby, mais si nous jouissons de si diverses et innombrables parutions, c’est peut-être, sans vouloir me faire l’avocat du Diable qui se débrouille très bien tout seul, parce que ces fameux « méchants » industriels sont avant tout des amoureux du livre, ou en tout cas du prestige qu’il continue à engendrer, que tu le croies ou non, aux yeux des anonymes. Alors amoureux des mêmes Lettres que toi ou moi, certes pas toujours, mais l’intention, si elle n’est pas suffisante, est déjà un miracle.

 

Et tu sais la meilleure preuve ? Le secteur de l’édition littéraire ne rapporte rien ou si peu, c’est pour les grands groupes un boulet absolument peu rentable malgré les Lévy et consorts. Chaque maison, pour celui qui en tient le portefeuille, est une danseuse. Et l’équipe qui doit la faire tourner n’est jamais mue par autre chose que le désir de faire rayonner les livres qu’elle aime, tant les salaires sont bas et les horaires contraignants tout en sachant que d’un claquement des doigts du mécène amoureux, ils disparaissent et leurs livres aussi. 2% des salariés de l’édition jouissent de salaires prestigieux, quand les 98 % se débattent avec leurs titres honorifiques soit, mais peu lucratifs.

 

Parmi ces 2%, certains déshonorent leur profession, oui, mais plus par leur mauvais goût et leur copinage galopant. Les prix littéraires en sont un parfait exemple, qui plus est, et bien plus détestable que le simple fait de publier de pâles plumes sans saveur et sans poids. Les distinguer, les congratuler publiquement, est une mascarade autrement plus désobligeante envers le lecteur lambda.

 

Il faudrait parler de plus des profils de ces acteurs de la chaîne du livre. Où sont les véritables érudits, les véritables filtres ? Ils enseignent, au pire ou au mieux, et tu ne le sais que trop bien. Ils ne pensent pas une seconde qu’au lieu d’écrire un millionième roman faible ou essai rabâché, ils pourraient venir se salir les mains à trier ceux de ces prétendus petits auteurs incompris et inconnus qui déferlent depuis qu’on leur a dit qu’ils avaient plus de substances que les gros vendeurs, ce qui reste à mon strict avis à démontrer plus fermement que par une note sur un blog. Qu’ils viennent les corriger, les fabriquer, les vendre. Comme leurs idéaux en prendraient un coup, alors qu’ils seraient pourtant bienvenus !

 

Un petit éditeur n’a pas plus de mérite qu’un grand. Au même titre qu’un pauvre n’est pas plus vertueux qu’un riche. Il développe même souvent un esprit revanchard qui n’aide pas l’intelligence générale. Etre un éditeur de gauche, de plus, ne donne en rien une caution sur la qualité des textes publiés. Un nombre incalculable de génies sont de droite, et si c’est un scandale, alors il faudrait peut-être arrêter de se prétendre lecteur, car vraiment, il est absolument ridicule de se définir culturellement et intelligiblement façonné d’un même bloc, et bien malin celui qui me dira quel bord est le bon.

 

Je rappelle le fonds hallucinant que possède Gallimard, et les parutions audacieuses et pointues qu’il propose dans des collections comme l’Imaginaire, et ce, malgré les prises d’otages auxquelles cette maison participe en tardant à publier ou republier les œuvres dont ils achètent les droits à tour de bras pour les entasser dans leurs caves. Cher Gallimard si vous m’entendez, T.S. Eliot, par exemple, c’est quand vous voulez. Je ne citerai pas le nom de quelques maisons dites petites qui ne travaillent qu’avec des stagiaires tenus de chercher partout tous les textes gratuits disponibles pour enrichir à moindre frais leur catalogue, et là encore, nous aurions beau jeu de les en blâmer.

 

En vérité, grâce à ces pratiques toutes aussi douteuses les unes que les autres, les conséquences sont heureuses pour le lecteur : il peut trouver, en cherchant un peu, tout ce qu’il veut lire. Plus catastrophiques pour l’acteur de la chaîne du livre : il a trop de références à correctement gérer. Nous publions trop, mais tous autant que nous sommes. Et les Français, immodestes et aveugles, devraient lire plus et écrire moins d’inutiles ouvrages qui encombrent l’accès aux précieux. Un peu d’autodiscipline, de part et d’autres, serait bienvenue.

 

PRESCRIPTION

 

Et alors nous voici devant le problème du tri.

 

Je ne m’attarderai pas sur la presse traditionnelle, que je n’ai personnellement jamais consultée pour savoir quoi lire, et tu sais comme je perçois le métier de libraire. Humainement, ce sont des voix, directes, et fiables, qui me font lire. Mais surtout, ce sont les livres eux-mêmes, qui en contiennent toujours mille autres, s’ils sont toutefois bons. Ces voix, il arrive que je les trouve sur internet oui, mais encore c’est assez rare. Puisqu’il est appréciable de s’interroger sur nos diverses pratiques, je me demande exactement pourquoi cette volonté de vouloir pousser en avant des auteurs qui ne le sont pas ? Au contraire, moi je ne veux pas que tout le monde lise ce que je lis. Quelle horreur ! Je veux jalousement me les garder, oui ! Je me fous bien, libraire, de vendre les auteurs que j’aime, oui tu m’as bien lue. Je conçois mon professionnalisme comme de donner au lecteur ce qu’il veut lire, après interrogatoire en règle, pas de l’éduquer, le contraindre à mes choix ô combien subjectifs. S’il me demande mon avis je lui donne, en lui précisant ma personnalité, car il est bien sûr que s’il en est à l’opposé, il n’aimera donc pas mes lectures.

 

Ces fameux blogs prescripteurs, de même, me font doucement rire, surtout lorsqu’ils affichent une pseudo neutralité. Mais après tout c’est peut-être la réalité, les lecteurs majoritaires sont peut-être tout bonnement neutres, bien que je ne le croie nullement. Un bon blog littéraire, alors, c’est quoi ? Toi tu dis que tu n’aimes pas les blogs de lectures, mais de critiques. Je te réponds que je serais bien en peine de faire la distinction. Et je t’avoue que ma seule distinction, à moi, se situe, blog ou presse traditionnelle, entre la critique et la réclame.

 

Ils ont ensuite le bon ou le mauvais ton.

 

Il existe des tons, des personnalités, des voix de lecteurs, et c’est à mon sens ce qui est primordial. Disséquer avec brio, d’accord, mais seulement si l’on comprend rapidement dans quel but cela est fait, et si nous allons rapidement adhérer. Si je me sens sombre, rageuse, avec l’envie d’en découdre, je vais prêter attention aux lectures de celui qui écrit dans ces humeurs. Si j’ai envie de rire, et de trouver un esprit libre et impertinent, je sais où cliquer. Si j’ai besoin d’une dose de pittoresque, d’atypique, tu sais où je vais aller. Mais la plupart du temps, ce n’est pas véritablement pour savoir quoi acheter ou lire. C’est pour le plaisir de lire la prose de celui ou celle qui compose autour de l’ouvrage d’un autre. Prendre des cours de style, ou encore, attention gros mot, me divertir justement, puisque la Toile n’offre pas grand-chose de meilleur que cela.

 

Mais elle l’offre, c’est un fait, et permet l’émergence de personnalités semblables et rassurantes, ou dissemblables et intéressantes. Seulement le miracle n’est pas au tournant de chaque clic, et il est aussi rare que de trouver un bon livre dans cent mille. Et si la profusion de blogs peut sembler détestable, elle l’est bien moins à mes yeux que la possibilité d’entrer en interaction systématique avec chacun. Cette foire des possibles, au risque de me répéter, est inféconde, et terreau de tous les désespoirs, névroses et schizophrénies que nos bons psychiatres essayent parallèlement d’enrayer. Un monde malade ne me dérange pas, et reflète après tout ce que je pense fondamentalement de chaque être humain. Mais un monde malade dont on doit sans cesse entendre toutes les voix précipite largement sa fin, et j’aimerais autant que cette hystérie évite de se répandre dans mon salon à moi.

 

4xll27r4

 

TENIR UN BLOG

 

Et alors je termine sur cette pratique délicate et malade qui consiste à avoir la prétention, la vanité de tenir un blog.

 

Moi-même lorsque je mets un livre en avant ici-bas, je me fous bien qu’on l’achète ou le lise, je veux qu’on me lise, moi, et que cela soit une lecture enrichissante pour quelqu’un qui se reconnaîtrait dans mes humeurs, ou aurait la curiosité de savoir quelles elles sont. J’entends retrouver la pureté de lire qui est celle de tisser son monde autour du livre qui nous parle, qu’il soit best-seller ou non. Je veux témoigner d’une expérience parfois mystique, cette expérience qui est la seule définition du plaisir de lire que je puisse trouver, de se mouvoir dans les limbes d’un autre, abolissant le temps et l’espace avec un peu plus de classe que ne le propose la Toile, d’avoir cette violente confrontation avec des mots qui parfois, miraculeusement, éclairent en quelques pages les obscurs pressentiments préhistoriques de nos consciences fragiles de nous-mêmes et des autres. Lire les bons, et tenter de les retenir en écrivant autour d’eux ses propres mots pour achever de les tisser très fort à notre monde et qu’ils n’en partent plus, aide cette compréhension de soi et des autres, pour la finalité que je me fais de me cultiver : vivre toujours mieux avec les autres, ceux qui sont proches, mais sans autre souci de communauté que de passer correctement les quelques heures que nous avons à passer ensemble. Pour les autres, je préfère les passer seule qu’avec de pénibles interlocuteurs.

 

D’ailleurs quand je dis « je veux qu’on me lise » je ne suis pas exacte. Je veux que ceux qui me connaissent me lisent, car je leur dis par ce biais toutes les choses que je ne sais pas leur dire autrement, étant bien mauvaise à l’oral, car m’emportant trop vite, et concluant trop rapidement. S’il existe sur mon blog des lecteurs inconnus, j’imagine que certains textes les aident à y voir clair dans leurs propres systèmes, je ne saurais pas comprendre autrement qu’ils le fassent. Mais si je vois, statistiquement, que des anonymes déferlent sur ce blog, je n’ai aucune illusion sur le fait qu’ils me lisent peu, et n’y restent pas, et c’est bien normal, ce n’est pas toujours à eux que je m’adresse, et jamais dans une volonté systématique de plaire à la majorité.

 

Je voudrais répondre à ce que tu dis de la légitimité que t’ont donné certains acteurs médiatiques tels Ariel Wizman. Cette célébrité relative me fait penser, comme je te l’ai écrit, au « Et maintenant ? » de la fin de La confrérie des mutilés d’Evenson. C’est une célébrité vaine, de communauté réduite, et je le dis sans volonté d’être désagréable parce que si je pensais que certains puissent mériter d’être « célèbres », tu ferais peut-être partie de la liste, mais je ne le pense pas. Etre reconnu tranquillement par tes pairs, me semble autrement plus honorable. Avoir du succès pourrait te donner une meilleure confiance en toi car tu en manques, comme tu l’avoues et c’est bien dommage pour toi. Et encore…

 

Tu dis avoir espéré, en commençant ton blog, être sollicité. Tu l’as été. Et maintenant, Bartleby, les choses changent-elles, en dehors de plus de bruit, de plus de clameurs toujours inutiles, qui te volent et ton temps et ton calme ?

 

Si je publie, moi, sur un blog, c’est que j’ai cherché de nombreux moyens d’expressions et n’en ai pas trouvé de meilleurs. J’aime écrire, suis contente d’être parfois lue, cela semble bien maigre mais est amplement suffisant. Des gens comme toi m’encouragent, et je ne dis pas qu’à cette occasion, je constate que certains anonymes, en se présentant, peuvent devenir de riches interlocuteurs. Le danger serait de considérer que chaque internaute qui vient flatter ton égo en t’assurant qu’il t’aime est un interlocuteur digne et enrichissant.

 

Et qu’il fait de toi un grand auteur, digne de rejoindre les piles de papier des libraires et lecteurs apoplectiques.

 

Cher Bartleby, je frôle la rupture d’anévrisme en concluant enfin ce texte tentaculaire et insensé, et je te remercie si, à ce stade, tu ne t’es pas endormi ou englué dans mes phrases pesantes.

 

Pour achever le tableau, tu me demandais quand j’aurais terminé d’écrire sur Le dégoût d’Horacio Castellanos Moya, que tu me fis lire. Je crois que je viens de le faire.

 

 

2 septembre 2009

Remise du Grand Prix de la Nouvelle par Christiane Baroche

Logo-SGDL-COULEUR-1


 

Le 16 juin dernier, le jury de la Société des Gens de Lettres (SGDL) me remettait le Grand Prix 2009 de la Nouvelle pour Et que mort s'ensuivent (Le Seuil). Je me permets de poster l'allocution de Christiane Baroche, qui obtint ce même prix en 1994, sans parler du Goncourt de la Nouvelle en 1978, et qui, au cours de cette soirée aussi émouvante qu'amicale, fut en quelque sorte ma marraine. Je veux ici la saluer, et la remercier d'avoir fait montre d'autant d'enthousiasme pour mon recueil, et de chaleur à mon endroit.

 

 

« Les nouvelles de Marc Villemain constituent certes un recueil, mais surtout un cimetière de stèles, lesquelles en terminent avec onze destinées plus ou moins funèbres mais comportant des filigranes savoureux !

 

Autant de mise en... boîtes, en quelque sorte, et à prendre au double sens de l'expression : ici, l'on tue - ici l'on dégringole, en parallèle, certains auteurs, à commencer par Villemain lui-même (sous un nom abrégé) ! Et d'une dalle à l'autre, il court, il court le furet, sous le couvert d'une Géraldine Bouvier qu'on voit renaître de page en page, jeune, vieille, mère d'un enfant digne de la Guerre des boutons, infirmière, cantatrice, en définitive très portée sur l'assistance de personnages en péril mais qui, parfois, hésitent encore !


Quant aux instruments mortifères, ils oscillent de la fourchette aux ciseaux, de l'acide à la fourche paysanne, et du cannibalisme au coup de feu mal orienté.

 

Reconnaissons-le, Villemain exploite à mort, n'est-ce pas, tout ce qui lui passe sous la main, pardon, sous la plume, laquelle in fine, vient à bout du MD qui nous a valu toutes ces histoires. MD ? Allons, ces initiales ne vous disent rien ?  »

 

Christiane Baroche

29 juin 2009

Les 7 Mains : c'est la fin

 

C'était hier la fin du blog Les 7 mains, lancé le 16 février dernier avec quelques compères : Claire Le Cam, Emmanuelle Urien, Jean-Claude Lalumière, Fabrice Lardreau, Stéphane Beau et Bertrand Redonnet.

Le blog reste toutefois en ligne - accès direct
ici, pour celles et ceux qui le découvriraient avec quelque retard...

Surtout, Emmanuelle Urien, Stéphane Beau et Bertrand Redonnet lui donneront prochainement une suite, ailleurs, et à leur manière. A suivre, donc. En leur souhaitant le meilleur.

 

25 avril 2009

Littérature & Internet : BSC News Magazine

 

 

Le numéro spécial de BSC NEWS MAGAZINE vient donc de paraître, incluant un dossier Littérature & Internet.

 

Vous pouvez lire l'entretien que j'y donne en cliquant sur BSC2.

 

À lire aussi : les propos qu'y tiennent Éric Bonnargent ou Éric Poindron, qui, avec les nuances propres à leurs pratiques, se rejoignent sur l'essentiel, à savoir la nécessité de savoir ce que l'on fait quand on écrit — blog ou pas blog.

12 mars 2009

Bloggeurs, le Top 9

 

Paru dans le magazine Technikart - Mars 2009

 

sc0227589e

 

Ils écrivent sur Internet, ce qui ne les a pas empêchés de le faire aussi dans de vrais livres avec de vraies pages qu'on tourne. La blog sélection de "Tech".

 

Marc Z. Danielewski, L'amerloque ; Eric Chevillard, Le gallinacé ; François Bon, Le Pionnier, Pierre Assouline, L'institution ; Claro, Le stakhanoviste ; Anna Sam, La caissière ; Marc Villemain, L'inventif ; David Foenkinos, Le roi des salons ; Chloé Delaume, La geekette.



VILLEMAINm_OpalJF_29490_18MARC VILLEMAIN, L'INVENTIF

 

Écrivain et chroniqueur littéraire, celui-ci tenait un blog littéraire classique. Au moment où paraît son (bon) recueil de nouvelles ("Et que morts s'ensuivent"), il a l'idée de lancer un blog concept où sept auteurs écrivent en marabout-de-ficelle. HTTP://LESSEPTMAINS.CANALBLOG.COM

 

Étienne Ducros et Baptiste Liger

 

4 mars 2009

Du Grognard

 

 

Le numéro 9 de la revue Le Grognard vient de paraître. Sous la tutelle de Stéphane Beau, Stéphane Prat et Goulven le Brech, cette jolie revue à l'apparence aussi désuète que son ton est vif poursuit son bonhomme de chemin - ce qui ne signifie pas, tant s'en faut, que celui-ci est balisé...

 

Petite particularité de ce numéro : j'y publie un assez long texte, intitulé Écrire, dit-il.
 

26 février 2009

Les 7 mains à l'assaut du Monde

 

Par ailleurs, plaisir de découvrir que Le Monde, qui n'est pas un journal de référence pour rien., invite ses abonnés à tendre leur propres mains aux 7 autres...

Sans_titre

15 février 2009

Un nouveau blog littéraire : Les 7 mains

 

Sept auteurs pour un même blog - disons plutôt un même cahier d'exercices : voilà qui tenait de la gageure !

Pourtant, chaque jour à neuf heures tapantes, Stéphane Beau, Jean-Claude Lalumière, Fabrice Lardreau, Claire Le Cam, Bertrand Redonnet, Emmanuelle Urien et Marc Villemain se relaient sur la toile, tous libres de noircir à leur guise un espace sans contrainte ni ligne éditoriale, uniquement dédié à l'écriture.

Le blog prend son envol le lundi 16 février 2009 ; il vous attend
ici

31 octobre 2008

Echange et désaccord avec Pierre Jourde

 

 

L'échange qui suit, entre Pierre Jourde et moi, a paru dans Le Magazine des Livres (n° 6) de septembre/octobre 2007. Pour en faciliter la compréhension, j'en rappelle tout d'abord le contexte.

 

L’affaire de Lussaud

 

En 2003, Pierre Jourde publie Pays Perdu, aux éditions L’esprit des Péninsules, qui reçut cette même année le prix Génération. Le roman est l’élégie d’un monde rural qui s’éteint peu à peu, monde rugueux, secret, mesquin parfois, authentique toujours. Ses dieux y ont pour noms « Alcool, Hiver, Merde, Solitude. » L’auteur, qui s’est inspiré du village de Lussaud, dans le nord du Cantal, où sa famille possède une maison et où il se rend régulièrement, donne à voir une peinture âpre, austère mais empathique. D’une certaine manière, c’est le livre d’un deuil, celui d’une paysannerie qui vit ses derniers instants.

 

Deux ans après la parution de ce livre, Pierre Jourde, lors d’un séjour à Lussaud, est agressé à coups de pierres et de poings par cinq habitants du hameau, qui disent s’être reconnus dans certains portraits. Pierre Jourde se défend et blesse certains de ses agresseurs, qui eux-mêmes s’en prennent à son épouse et à ses enfants, proférant au passage des insultes racistes. L’écrivain et sa famille parviennent finalement à démarrer leur voiture et à s’enfuir. Ils portent plainte pour « coups et blessures en réunion » et « injures ». Le 21 juin 2007, le procureur Virginie Dufayet requiert six mois de prison avec sursis et 300 euros d’amende contre les prévenus. Le 5 juillet, le tribunal d’Aurillac rend son jugement, condamnant Paul Anglade, 72 ans et le plus âgé des prévenus, à 500 euros d’amende, et les autres prévenus à deux mois de prison avec sursis. Tous, à l’exception de Paul Anglade, devront en outre verser 600 euros de dommages et intérêts à Pierre Jourde, et 1 000 autres euros à chacun des trois enfants.

 

À l’issue du procès, Me Gilles-Jean Portejoie, avocat des prévenus, se réjouit d’une « décision d’apaisement. » Cette déclaration surprend Pierre Jourde, qui déplore que « ce jugement [soit] très indulgent par rapport aux faits », avant de déclarer : « On peut lancer des pierres à des enfants et les traiter de bougnoules et s’en tirer avec deux mois avec sursis, c’est pas cher ! ». L’une des prévenus, âgée de 61 ans, affirme « qu’on se considère comme victimes », déplorant que Pierre Jourde ait « faire revivre toutes les horreurs sur ma famille, mon gendre, ma soeur et mes parents. »

 

* * *

 

Cet échange débute donc avec mon propre texte, Pierre Jourde à Lussaud : écrivain ou justiciable ?, auquel Pierre Jourde répond dans un article intitulé Littérature contre journalisme. Enfin, à la toute dernière minute, et en raison de la tonalité du texte de Pierre Jourde, Joseph Vebret, directeur du Magazine des Livres, me permit de répondre très brièvement à la réponse.

 

Pierre Jourde à Lussaud : écrivain ou justiciable ? - Par Marc Villemain

 

Paul Bourget écrivait, dans ses Essais de psychologie contemporaine : « Un témoin n'est pas un miroir impassible, il est un regard qui s'émeut, et l'expression même de ce regard fait partie de ce témoignage » ; aussi attendait-il de l’écrivain qu’il se conformât « à la marche même de la vie. » Le rapprochement, peut-être malicieux, qui conduit de Paul Bourget, étendard de la bourgeoisie s’il en est, à Pierre Jourde, qui naguère se désigna lui-même comme « tonton flingueur » de la littérature, ne surprendra que ceux qui font du positionnement sur l’échiquier idéologique une valeur ontologique cardinale. Car si la citation de Paul Bourget tombe à point nommé pour étayer ce qui fut sans doute l’authentique ambition de Pierre Jourde lorsqu’il écrivit Pays perdu, il se pourrait qu’un autre trait les unisse, fût-ce à leur insu. En effet, le désir de contribuer à la moralisation du système, et des comportements individuels dans le système, participe de l’ambition littéraire commune aux deux écrivains. En des temps et pour des motifs divers, aucun ne rechigne à l’usage d’une littérature, à tout le moins d’un rapport à l’écriture, dont la visée serait aussi d’édifier. Chez l’un, la mission prit les atours du traditionalisme, chez l’autre, il prend ceux de l’irrévérence. Laquelle irrévérence se heurtait jusqu’à présent aux fleurets mouchetés du microcosme littéraire, impitoyable sans doute mais parfaitement rôdé à intégrer la chamaillerie dans son fonctionnement ; or voici que Pierre Jourde, fine lame lui-même, rencontre ici une résistance d’un tout autre calibre : celle de ses personnages.

 

Avant d’aller plus loin, et afin de lever toute équivoque, il me faut préciser qu’existe un contentieux, fort insignifiant, entre Pierre Jourde, Eric Naulleau, et moi-même. En effet, les deux auteurs profitèrent jadis d'un portrait au vitriol (forcément) très convenu de « BHL » pour me lancer quelques piques caustiques et comiques, m'érigeant en « maître du genre hagiographique » et me comparant à une sorte de Pascal Obispo de la littérature – il est vrai que je m’étais rendu coupable d’impudence en écrivant sur Bernard-Henri Lévy un livre qui ne pratiquât pas l’éreintement (une rareté, à ce jour) et où, plus impardonnable encore, j’avais laissé remonter à la surface des pages quelque écho d’une admiration adolescente. Toujours est-il que l’appréciation de Jourde et Naulleau me réjouit plutôt, flatté que je pouvais être, après tout, de me voir ainsi intronisé comme « maître » d’un genre, distinction qui n’est pas donnée à tout le monde. Afin de parfaire leur appréciation, j’envoyai toutefois une petite tribune amusée aux rédactions parisiennes – laquelle ne fut jamais publiée, comme de bien entendu. De tout cela il faut s’empresser de sourire et, quoique je pense par ailleurs des donneurs de leçons et de l’air du temps un tantinet flicard, il va de soi que je ne cultive à leur endroit ni rancoeur, ni animosité : le propre de l’homme est de rire des autres, et je suis plutôt bon public – quitte à être visé. Les polémiques font partie de l’histoire de France (et les polémiques littéraires adoreraient y avoir leur part), et si peux me plaindre in petto de leur nuisible inertie, il peut m’arriver de penser qu’elles aussi font le suc et le charme de notre nation. D'autant que Jourde et Naulleau occupent dans le paysage une place qui n'est pas vaine, qu'ils ont comme tout un chacun quelques raisons suffisantes de guerroyer contre le système, et surtout qu’ils peuvent s’avérer fins stylistes – Jourde surtout.

 

Si j’ai choisi d’emprunter les chemins de traverse de la morale et des mœurs éditoriales avant de rejoindre le village de Lussaud, c’est que cet aspect extralittéraire, s’il est constitutif du positionnement de Pierre Jourde dans le paysage, pourrait aussi expliquer une petite part des mésaventures qu’il y connaît. Nul n’a jamais mis en cause la justesse et l'authentique beauté de Pays perdu, que son auteur évoque comme une « description émue, tragique, souriante » de ce hameau du Cantal où son père est enterré. Le livre vient de loin, il s'imposait dans la biblio-biographie de Pierre Jourde, et personne ne doute, nonobstant sa rugosité et son âpreté légendaires, de l’amour très sincère qu’il porte à ce village dont il croqua sans complaisance la poignée d’habitants. Lesquels goûtèrent donc assez peu l'hommage qui leur fut ici rendu, et tentèrent de faire à son auteur une tête au carré qui faillit mal tourner. Ne soyons pas bégueules : que cela lui arrive à lui, le castagneur émérite, peut ne pas surprendre davantage : on ne castagne pas sans chatouiller l'écho frappeur. Mais dire cela ne saurait être entendu comme une manière sournoise d'excuser la réaction des habitants de Lussaud : si l’on peut comprendre l’histoire, la détermination, la trajectoire, les mobiles et les motifs de leur aigreur, rien ne peut excuser leur geste, que Jourde a de bonnes raisons de considérer comme une tentative de « lynchage ». Je tiens cela pour acquis, comme je tiens pour acquis qu’un auteur doit pouvoir écrire ce que bon lui chante à propos de tout et de tous. Toutefois, pour évoquer un maître que Pierre Jourde et moi-même avons en partage, et qui de surcroît poursuit dans le Limousin une ambition littéraire qui n’est, dans l’esprit, pas très éloignée de Pays perdu, on imagine assez mal un écrivain comme Richard Millet rencontrer telle infortune, lui dont le chant d'amour pour cette terre n’attisera sans doute jamais un aussi violent courroux. On me répondra peut-être que le Limousin n’est pas l’Auvergne – ce qui reste tout de même sujet à caution. De manière plus fondamentale, la différence tient peut-être davantage à un tempérament, à la tendresse qui, dans les livres de Millet, submerge toujours ce que son regard pourrait avoir de rêche ou de féroce, mais aussi à une vision de soi, et de soi dans la littérature.

 

La réaction des habitants de Lussaud, qui ont su, sans doute à bon droit, se reconnaître dans les personnages de Jourde, illustre une nouvelle fois les limites d’une évolution qui, au fil du temps, a défiguré l’aspiration démocratique en un double mouvement paradoxal de sommation à la transparence et d’exacerbation des susceptibilités individuelles ; nul ne peut plus nier que cette évolution charrie une société de suspicion dont la liberté ne sort pas gagnante. Tout écrivain se confronte à la langue de bois, au politiquement correct, à l’intégrationnisme ambiant et au respect quasi constitutionnel des susceptibilités identitaires, toutes choses qui constituent notre décor contemporain. A cette aune, Pierre Jourde n’a fait que son travail d’écrivain, qui consiste à se saisir de sa liberté d’écrire – ce qui implique de tout écrire : on écrit pour tout écrire, ou on n’écrit pas. Néanmoins, tout romancier peut se demander si telle ou telle remarque, tel ou tel trait, tel ou tel mot, ne se révéleront pas trop blessants lorsque ceux qu’il pourrait aimer les liront. L'injonction à se débarrasser d'une telle prévention est tout à fait théorique, et je défie quiconque d'écrire avec l’innocence du catéchumène confessé un roman où les personnages, des parents par exemple, seraient dépeints comme des brutes ignares et avinées, sans craindre que ses propres géniteurs ne le prennent pour eux. Aussi ne dut-il pas être toujours agréable d'être membre de la famille de François Mauriac, lui qui dut puiser largement dans sa généalogie pour donner de la société familiale une représentation impitoyable de justesse et de vérité. Par éthique littéraire ou nécessité, Pierre Jourde s’est refusé à la complaisance envers des êtres et un village qu'il aime authentiquement : il est allé au bout de son écriture sans autre considération ni justification qu’elle-même. Or si cela seul importe, et vaut qu’il soit ici défendu, la chose peut évidemment avoir quelques résonances fâcheuses pour certains lecteurs : personne n'est contraint d'entrer dans les raisons d'un romancier, le roman permettant de faire ou de défaire des mondes où nul autre que son auteur n'a jamais demandé à pénétrer.

 

Il faut cependant mettre un terme au très fallacieux débat sur la disjonction entre réel et fiction : une fiction est toujours plus ou moins une extension du réel – quand elle n’en est pas la vérité cachée. Et même si le désenchantement de notre époque l’incline au fait divers et qu’un nombre croissant de romanciers cherchent à y renouveler leur inspiration, il faut redire qu’il n’est pas de roman qui ne s’inscrive, même d’infiniment loin, dans le monde qui se présente au regard de leur auteur. On peut déplorer ce que fit Marguerite Duras de l’affaire (sublimée) du petit Grégory, on peut interroger l’empressement de tel ou tel auteur à se saisir de drames en cours d’instruction judiciaire, mais nul ne reprochera à Balzac de s’être échiné sur les mœurs son temps, ou à Stendhal de s’être lancé dans l’écriture du Rouge et le Noir en découvrant l’affaire Antoine Berthet dans La Gazette des Tribunaux. A ce titre, Pierre-Olivier Sur, avocat médiatique et romancier à ses heures, fait preuve d’une certaine imprécision lorsque, évoquant le différend entre Pierre Jourde et les habitants de Lussaud, il considère que si l’auteur peut à bon droit emprunter le vécu d’anonymes, il « ne doit pas entrer dans le fin fond de l’intimité » – nous faisant grâce, et comme on le comprend, d’une définition juridique du fin fond de l’intimité.

 

Le jugement rendu le 5 juillet dernier n’est au fond satisfaisant pour personne, puisque nul n’a jamais réussi à entrer dans les raisons de l’autre. Le traumatisme vécu par Pierre Jourde, et plus spécialement par ses enfants, n’a suscité aucune espère d’émotion chez les habitants condamnés, qui continuent de se sentir insultés par le roman et victimes de l’iniquité du jugement – si tant est qu’ils reconnaissent les faits. Quant à Pierre Jourde, il n’est pas parvenu à leur faire entendre ce que ses mots d’écrivain et d’enfant du pays contenaient de tragique, de sensible et d’empathique. Jusqu’au bout, donc, avec ou sans procès, l’incompréhension aura triomphé. Mais nous touchons là aux limites de toute procédure judiciaire, dont il est courant que les acteurs en attendent toujours trop.

 

Le jugement a donc déplu aux deux parties. Mais quoique ait pu en penser Pierre Jourde sur le coup, il établit une culpabilité, ce qui était bien la seule chose qu’il pouvait en attendre. Aussi serait-il intéressant de connaître l'idée qu’il se fait d’une procédure pénale qui lui eût semblé juste, de savoir quelle décision de justice l’eût agréé, et avec quelles conséquences : un peu plus de prison ? un peu de moins de sursis ? d’avantage de dommages et intérêts ? J’entends qu’aucune victime devenue partie civile ne se satisfait jamais de la seule reconnaissance de culpabilité. Mais nous entrons là sur un tout autre terrain, celui de la perception que la victime a d’elle-même et de l’acuité de son sentiment victimaire, auquel elle associe de façon plus ou moins machinale un certain niveau de compensation. Or ce niveau est extrêmement mouvant au fil des époques, sa définition relevant aussi bien d’un climat judiciaire que d’un contexte global, politique, anthropologique ou civilisationnel. Il se trouve que ce tropisme victimaire n’est pas rare chez Pierre Jourde, qui trouve souvent à se plaindre des puissances en réseaux et des multiples tyrannies des pouvoirs connivents et institués. Il ne s’agit pas ici de discuter à Pierre Jourde le sentiment d’injustice qu’il peut éprouver à l’issue du jugement : lui seul sait ce qu’il a enduré, lui seul peut savoir ce qu’il attendait de réparations judiciaires. Le statut de victime, très valorisé sous Ségolène et Nicolas, est chez Pierre Jourde, peut-être pas une constante, mais au moins un trait saillant de sa personnalité. Il faut savoir ne pas le railler, ce qui serait improductif et surtout injurieux, et accepter d’y voir la part d’indicible que recèle toute souffrance intime. La procédure qu’il a engagée (et remportée), incontestable en soi, aurait toutefois gagné en clarté et en popularité s’il avait dit et justifié ce qu’il attendait du jugement, et si, par ailleurs, il n’avait pas sitôt entonné son couplet déjà classique contre les journalistes, accusés de « victimiser les coupables ». Car si quelques-uns se sont complus dans une opposition un peu méprisante entre le distingué lettré et les rustres paysans, aucun n’a cherché à lui nuire, et tous se sont émus d’un fait qui, parce que nous sommes en France et qu’un écrivain y était mêlé, n’avait plus grand-chose de « divers ». Il n’en demeure pas moins qu’une ambiguïté parasite l’appréciation que l’on peut faire de ce procès, et il n’est pas impossible qu’elle ait gêné le tribunal lui-même : Pierre Jourde luttait-il pour la liberté d’écrire, ou pour établir des dommages ? Quel Jourde s’est pourvu en justice : l’écrivain, ou le justiciable ?

 

* * *

 

Comme il en avait été convenu, cet article a été adressé à Pierre Jourde, qui y a répondu dans le même numéro du Magazine des Livres. Voici son texte.

 

Littérature contre journalisme - Par Pierre Jourde

 

Marc Villemain le rappelle, il a été la cible du Jourde et Naulleau. Il ne nous en tient pas rigueur, et il faut lui en savoir gré. Le texte, bienveillant, qu’il consacre à ce que l’on appellera l’affaire de Lussaud pose des problèmes intéressants. On regrette d’autant plus certaines approximations. Ainsi, brocarder un écrivain très puissant et très influent, ce serait être un « flicard ». La satire est assimilable à une opération de police. Mais lorsque l’écrivain puissant use discrètement de ses relations pour faire interdire tel article impertinent, là, ce n’est pas de la basse police, bien sûr. Passons. Passons également sur Bourget, dont les accablantes platitudes pourraient convenir à peu près à n’importe qui. Passons sur les petites inexactitudes : ce ne sont ni tous les personnages, ni tous les habitants de Lussaud qui ont mal réagi à Pays perdu, loin de là. La plupart des agresseurs ont d’ailleurs reconnu n’avoir pas lu le livre, lequel comporte beaucoup plus de tendresse que de duretés. Passons sur le fait qu’une quatrième de couverture n’est pas forcément rédigée par l’auteur, qui ne se désigne donc pas lui-même comme « tonton flingueur ».

 

Venons-en aux points essentiels, et d’abord la question de la morale. Je ne vise nullement à édifier ni à moraliser quoi que ce soit. Je me suis contenté, dans certains textes, de me moquer, soit de styles patauds ou grandiloquents, soit de l’écart comique entre une affectation de déontologie et de sérieux et des flagorneries poussées au grotesque. Je crois à une éthique littéraire, en effet, mais certainement pas à une illusoire et dangereuse pureté des mœurs. On sait que la république des lettres est une république bananière. Mais ce sont ses notables y tiennent le discours de la vertu, et il y a là de quoi s’amuser. L’analyse de Marc Villemain repose en grande partie sur l’idée selon laquelle j’adopterais une posture « victimaire ». L’attitude de victime serait, dans mon cas, un « trait saillant de la personnalité. » Marc Villemain y ajoute un vague pathos sur l’ « indicible » de la « souffrance intime. » Sa pénétration psychologique est ici d’autant plus remarquable que je ne me souviens pas de l’avoir jamais rencontré. Il faut donc supposer que Marc Villemain est spécialiste de la psychologie sur textes. Cette discipline, assez proche de la psychologie de comptoir, est devenue très répandue chez les journalistes. La littérature n’est plus présentée que comme le produit d’états d’âmes et de traits de personnalité. Reste que la psychologie de comptoir exige tout de même un minimum de cohérence : un « tonton flingueur » peut-il aussi avoir une personnalité de victime ? Lino Ventura cachait-il, au fond de lui, une âme de pauvre chien battu ? Mystères de la psychologie de comptoir… D’ailleurs, à ce compte, une femme qui porte plainte pour viol, un journaliste qui dénonce un cas de censure peuvent, eux aussi, se voir répondre : « est-ce que vous n’auriez pas une mentalité de victime ? ». Bref, la protestation, le combat ou l’ironie, c’est tout de même un peu pathologique. Marc Villemain emploie l’expression « se plaindre de », devenue un cliché pour désigner tout ce qui est de l’ordre de la satire ou du pamphlet. Elle permet utilement de faire passer la critique pour une sorte de complainte à usage personnel, et donc d’en réduire la portée. On ne voit pas bien le rapport entre des moqueries adressées à Angot ou Sollers, des piques à l’adresse de l’avocat de Josyane Savigneau, des quolibets envers Edwy Plenel, et le gémissement pathétique qu’adresse la malheureuse victime à son bourreau. Lorsqu’on s’attaque au Monde, aux prix littéraires, à Lévy, à Sollers et qu’on est aussi écrivain, il est préférable de n’avoir pas un tempérament de victime. On aurait, sinon, quelque difficulté à survivre. S'agirait-il alors d’une posture victimaire face aux réactions engendrées par les textes ? Je rappellerai alors que je ne me suis jamais plaint de ces réactions. Je n’ai pas cessé au contraire de déclarer que, primo, je considérais comme normal qu’une satire suscite des réactions vives et fasse elle-même l’objet d’attaques, dès l’instant qu’elles étaient ouvertes, que, secondo, la grande majorité des articles consacrés à mes livres leur était favorable, et enfin que, tertio, ma carrière de romancier n’avait pas eu à souffrir, bien au contraire, de mon activité de satiriste. Je ne me plains donc de rien, et ma personnalité victimaire n’est, je le crains, qu’une construction de l’imaginaire de Marc Villemain, qui a tendance à confondre humour et déploration élégiaque.

 

En revanche, j’ai en effet eu à constater qu’un ouvrage de satire littéraire pouvait susciter quelques interventions discrètes destinées à faire empêcher la publication d’articles trop favorables, à faire pression sur des organisateurs de manifestations, etc. Il ne s’agit pas là de « fleurets mouchetés. » Naïvement, je ne croyais pas cela possible, avant de constater qu’il s’agissait d’une pratique banale. J’ai donc écrit, avec Éric Naulleau, Petit Déjeuner chez tyrannie, qui n’a rien d’une complainte, mais qui dénonce la bêtise et la veulerie de certains journalistes littéraires, ainsi que la banalisation des tentatives de censure. Si l’on en croit Marc Villemain, toute critique, même la plus âpre, a quelque chose du sanglot, et tout satiriste est affecté d’une personnalité de Caliméro. Je vais profiter de l’occasion pour lui livrer un scoop.

 

J’ai reçu, chez moi, il y a quelques mois, un journaliste du Monde qui devait me consacrer une page-portrait. Trois jours plus tard, le même journaliste m’a téléphoné, assez gêné. Des journalistes du Monde des Livres étaient intervenus pour faire supprimer cette page-portrait, qui n’a donc jamais été publiée. Je ne m’en suis pas plaint, et ne m’en plaint toujours pas. Il y a là de quoi sourire plutôt que fondre en larmes. Mais de tels petit faits sont instructifs, et il n’est pas forcément mauvais de les rendre publics. En ce qui concerne les événements de Lussaud, je n’ai pas porté plainte pour la liberté d’écrire. Je regrette d’avoir à le dire, car la chose eût été plus flamboyante et plus facile à soutenir. La réponse à la question que pose le titre de Marc Villemain est sans équivoque : Justiciable, pas écrivain. J’ai toujours été très clair sur ce point, refusé la caricature « un écrivain contre des paysans », et dit très explicitement, à plusieurs reprises, ce que j’attendais de ce procès. Il suffisait d’écouter. Il n’y a d’ambiguïté que pour ceux qui veulent en mettre.

 

Dans cette affaire, la liberté d’écrire n’est pas sérieusement en cause. L’écrivain a d’ailleurs un accès aux médias plus aisé que les paysans. Cette bagarre ne m’empêchera pas d’écrire quoi que ce soit. Elle aurait pu causer mort d’homme, d’un côté ou de l’autre, handicap d’enfant, mais elle n’a pas le pouvoir d’empêcher une publication. C’est l’habituel effet pervers inverse qui est vrai : si un livre est associé à un fait divers, il se vend mieux, et Pays perdu doit malheureusement une partie de son succès à la réaction absurde d’une poignée de gens. Je n’aurais d’ailleurs pas porté plainte du tout si il ne s’était agi que d’une simple bagarre de village opposant des adultes. Cela aurait été presque abusif, même si je n’ai fait que me défendre : je m’en suis tiré indemne, et les blessures graves ont affecté mes adversaires – lesquels, je le rappelle, ont tenté d’en tirer parti pour me faire condamner. De sorte que si je n’avais pas porté plainte, je risquais fort une condamnation pour coups et blessures. Eh oui, parfois les choses ne sont pas littéraires, elles sont bêtement, très bêtement concrètes. En outre, une absence de condamnation des agresseurs aurait rendu beaucoup plus difficile le retour de ma famille dans un village où elle est implantée depuis plusieurs siècles, et auquel elle est profondément attachée.

 

Mais il y a plus important. Lorsqu’à six personnes on lance des pierres, qu’on met en sang un enfant d’un an, qu’on traite de « sales bougnoules » des adolescents métis, il me semble que la justice est concernée. Des enfants agressés de cette façon ont besoin, pour absorber le traumatisme, que leurs agresseurs soient condamnés. Se porter partie civile, dans ce cas, ne consiste pas à adopter une quelconque posture de victime pour la galerie, mais tout simplement à exiger que justice soit rendue. Elle l’a été. On peut trouver que deux mois avec sursis, ce n’est pas très sévère. Si un groupe de hooligans avait lapidé des enfants antillais à la sortie d’un stade en les traitant de sales négros, il y a gros à parier que le tribunal aurait été plus ferme. Le paysan, on le méprise un peu, c’est un brave bougre qui ne trouve pas ses mots, mais ça reste un peu tabou, c’est du vrai, de l’authentique, ça ne peut pas être tout à fait mauvais.

 

En fait, peu importe la relative indulgence de la condamnation. C’est le discours journalistique qui, sur cette affaire (on aurait envie d’ajouter comme d’habitude) a fonctionné à l’approximation, au sensationnel et au cliché. Lorsque l’on est mêlé à des événements publics et que l’on voit ce qu’en font les journalistes français, on est accablé par le mépris quasi-général des faits, l’usage fantaisiste du langage, l’amour immodéré des stéréotypes. C’est moi qui ai pris l’initiative, au lendemain des événements, de donner un entretien au Nouvel Observateur. Je l’ai fait parce que je craignais que l’affaire soit considérée par la justice comme une simple altercation de village et n’aboutisse à rien, et aussi pour éviter que l’on raconte n’importe quoi. Sur ce point, j’ai échoué. Je ne me prétends pas victime des journalistes, je ne dis pas que leurs articles étaient hostiles, mais je maintiens que, dans leur majorité, ils ont, encore une fois, avec toutes les informations à leur disposition, caricaturé les faits, quand ils ne les ont pas complètement dénaturés. Parfois, cette caricature pouvait d’ailleurs être à mon avantage, comme certains articles sur La Littérature sans estomac ont été positif et caricaturaux (en présentant un provincial vengeur à l’assaut du Paris corrompu, par exemple, ce qui est à la fois favorable, faux et idiot).

 

Pour certains, un auteur a été lynché par ses personnages. Forcément : un intellectuel ne peut que se faire massacrer par de solides paysans. Favorable, mais faux, c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Mais le cliché a ses exigences, qui sont plus fortes que les faits. Pour d’autres, Paul Anglade s’est trouvé mêlé à la bagarre. Tous les témoignages, dont ceux de certains de ses complices, attestent qu’il l’a volontairement déclenchée. Mais le patriarche (joie des expressions toutes faites…) ne peut être qu’un brave homme, au fond. Aucun article ne relate les déclarations contradictoires et confuses des prévenus, leurs mensonges, leur refus de regretter les blessures faites aux enfants, leur tentative de m’accuser d’avoir attaqué avec une arme. Tout ce qui reste de ces mensonges, c’est que les pauvres gens n’ont pas les mots. C’est là une forme de mépris envers mes adversaires, que je ne partage pas. Ils sont intelligents, et savent très bien faire le pauvre paysan. Le journaliste n’attend que ça, tout heureux de prendre la comédie pour la réalité. C’est aussi reprendre la ligne de défense de Paul Anglade, qui laisse entendre, pour couvrir ses mensonges, qu’il ne sait pas s’exprimer, alors qu’un écrivain sait mettre la justice de son côté. Pourtant, ce sont les témoignages de paysans comme la doyenne du village qui ont permis d’établir la culpabilité des agresseurs. Je n’irai pas plus loin dans la liste des approximations, elle serait trop longue.

 

Il ne s’agit pas non plus d’écarter totalement la dimension littéraire, même si, encore une fois, elle n’est aucunement à l’origine du procès. La question de la possibilité d’écrire certaines choses, aujourd’hui, reste posée. Marc Villemain fait erreur, d’ailleurs, lorsqu’il pense que Pays perdu est le seul livre à avoir suscité une colère paysanne, même si dans ce cas précis elle a dépassé les limites admissibles. Richard Millet, Marie-Hélène Lafont, Joëlle Guillais, bien d’autres, ont subi des attaques verbales, voire des menaces. Notre époque, en dépit de sa prétention à être libérée, est tout aussi conventionnelle et frileuse que les autres, selon d’autres modalités et sur des points différents. La critique, spécialement dans le domaine culturel, est sans doute plus difficile qu’elle ne l’a jamais été. Le scandale devient un moyen de défense contre elle : il permet d’en dénaturer le sens dans une caricature à sensation.

 

Au-delà de cette question de la critique, notre société, Marc Villemain le relève à juste titre, a développé une hypersensibilité telle qu’il devient impossible, sur telle catégorie sociale, même pas de critiquer, mais de dire quoi que ce soit qui échappe aux stéréotypes attendus. La société s’est divisée en micro-secteurs qui interdisent tout propos ne reproduisant pas l’image qu’ils entendent donner d’eux-mêmes. Car tout est dans l’image, une image propre, contrôlée, conforme à ce qu’on voudrait que les choses soient. La paysannerie ne peut plus supporter, en termes d’image, que celle, insipide et désuète, que lui renvoie la littérature de terroir. Il est impossible s’aventurer à parler librement des Bretons, des communistes, des banlieues, des musulmans, des gendarmes, des jeunes, des vieux, des rappeurs, des homosexuels, des infirmières, des cyclistes, des cruciverbistes sans susciter les réactions scandalisées d’un comité de défense. En ce sens, la littérature reste une lutte, et peut-être le dernier recours qui nous reste contre l’effacement du réel auquel se livre le tout-puissant discours journalistique. Je ne lutte pas en priorité contre l’interdiction physique d’écrire, mais contre la déformation, d’abord des choses, ensuite du sens des textes qui tentent de les appréhender. Ce qui s’est passé à Lussaud a mis en jeu des éléments très complexes, que seul un texte littéraire pourrait démêler. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la littérature justifie tout. L’éthique y est inséparable de l’esthétique. Si un roman viole l’intimité de personnes réelles par simple appétit de scandale, et par ce goût contemporain de l’exhibition qui constitue le degré zéro du réalisme, c’est à la fois une mauvaise action et un mauvais texte, parce qu’il ne produit pas d’autre sens que l’exhibition. J’ai tenté de faire en sorte que le peu que j’ai montré de la vie privée de certaines personnes soit toujours relié à une réflexion sur la possibilité de l’intimité dans une communauté paysanne, sur la place des handicapés, sur la mort, etc. Cela ne me dédouane pourtant pas entièrement, je le sais, et la représentation littéraire de vies réelles demeure une violence.

 

La littérature est pour moi une quête difficile, sans fin, de la réalité, au sens que Proust donnait à ce terme. Voilà pourquoi je considère mon travail d’écrivain comme de l’antijournalisme. Il ne s’agit, en aucune manière, d’« édifier ». Il s’agit, en écrivant de rendre au réel ses droits, contre ce pseudo-réel envahissant, parasite des consciences, que crée le discours journalistique, avec son langage pauvre, ses mimétismes, ses formules convenues éternellement réitérées, sa sensiblerie, sa veulerie, ses euphémismes et ses stéréotypes. La littérature a pour fonction d’informer le réel de sa force et de complexité. C’est en ce sens
que l’écrivain est responsable.

 

* * *

 

Enfin, quelques heures avant que le Magazine des Livres ne parte sous presse, son directeur Joseph Vebret m'a accordé la possibilité d'une réponse très brève. Il ne s'agissait pas de répondre point par point aux réflexions de Pierre Jourde, ce qui pourtant eût été facile, mais simplement de marquer ma surprise devant la tonalité fuyante, et en vérité souvent hypocrite, de sa réponse.

 

Pierre Jourde à Lussaud : du justiciable au super héros - Par Marc Villemain

 

Ainsi donc, Pierre Jourde ne sait ou ne peut prendre une main qu’on lui tend : son tropisme polémique le conduit à transformer une main tendue et « bienveillant[e] » en coup bas. C’est son registre, pas le mien. Nous ne nous sommes certes jamais rencontrés mais, plutôt que ma toute petite personne, je préfèrerais lui présenter mon fils de cinq ans, qu’impressionnent beaucoup les super-héros. Car n’en doutons plus : Pierre Jourde en est un, qui ne souffre pas, n’éprouve jamais aucun sentiment victimaire, récuse toute légitimité à celui qui le suggère, et s’offense de la sympathie qu’un illégitime tel que moi pourrait, à ce titre, lui adresser. C’est un mec qui prend des coups, et qui les rend.

 

Quant au fond de mon propos, qu’il a tout de même dû trouver suffisamment judicieux pour y consacrer cinq feuillets, il n’y répond pas (sauf par le sarcasme et le mépris), et profite de cette énième tribune pour régler ses comptes avec les journalistes – dont il sait pertinemment que je ne suis pas. Aussi, quoiqu’il revendique ici son statut de justiciable tout en se félicitant de ne pas s’être fait « massacrer par de solides paysans » (et de préciser avec élégance que « c’est plutôt le contraire qui s’est produit »), il ne peut assumer, donc écrire, ce qu’il attendait d’une décision de justice dont il continue de contester la « relative indulgence ».

 

Il eût été tellement plus stimulant, pour la clarté de l’échange et pour nos intelligences respectives, de saisir la main d’un auteur insoupçonnable de complaisance à son endroit. Plutôt que de corriger certains traits caricaturaux de sa marionnette médiatique, il a préféré les accentuer. Dommage, et dont acte.

 

* * *

 

13 juin 2008

Manchette

 

« Je garde de Vialatte le souvenir de son aspect à la télévision, voici quelques dimanches, un petit vieillard crapaud, chauve aux paupières plissées, fait  pour la nudité ou le pardessus, habile, neutre et rigolo, avec de la réserve et un regard. Quelque peu satanique. Plaisant à observer et à écouter comme devraient l'être les auteurs de Fantômas. »

Jean-Patrick Manchette, Journal du vendredi 14 mars 1969

 

12 juin 2008

Manchette

 

« Les émeutes de 68 n'étaient pas étudiantes. Un moment, le mauvais côté qui fait avancer les choses a explosé, grâce à quelques voyous. L'émeute matée, le bon côté reprend le dessus, et surtout chez les étudiants, tous cons, accumulant en eux une extraordinaire quantité de tares, du simple fait qu'ils sont des étudiants. La honte devra être rendue plus honteuse encore.

 

Une majorité d'étudiants vote donc, et nécessairement vote la reprise du travail. Autrement dit, des petites filles maigrelettes, avec d'amples jupons, et ressemblant par leurs gestes et leur tournure à de petites femmes, sautent à la corde, jouent au cerceau ou se rendent visite en plein air, répétant ainsi la comédie donnée à domicile par leurs parents.

 

De même, la journée d'action organisée le 12 février par la C.G.T. sera un échec. Toutes les actions lancées par les dirigeants sont destinées à maintenir l'ordre. Il est épineux d'être un dirigeant. Il faut créer sans cesse une demi-réussite assortie d'un échec total, pour conserver son pouvoir.
 

Jean-Patrick Manchette, Journal du jeudi 30 janvier 1969

 

11 juin 2008

Manchette

 

« D'une façon vulgaire, on pourrait dire que mon adhésion à la théorie révolutionnaire est accompagnée de l'idée que rien ne m'oblige néanmoins à vivre d'une façon désagréable. »
 

Jean-Patrick Manchette, Journal du vendredi 2 février 1968

22 mai 2008

Manchette

 

Il faut m'astreindre à n'écrire ici que lorsque je suis de bonne humeur, et surtout pas quand je me crois malheureux. Le chagrin rend stupide. Il ne faut pas écrire de stupidités.

Jean-Patrick Manchette, Journal du 29 décembre 1966

 

C'est là une injonction fréquente dans tout journal naissant, et il est rare qu'on s'y tienne. Mais il est intéressant de noter cette récurrence, cette obligation que l'on se donne à se défier de ses humeurs ; non par optimisme, cela n'a rien à voir, mais par crainte que l'humeur éloigne de l'art, qu'elle soit, d'une certaine manière, antithétique à la démarche d'écriture. Quand je me crois malheureux, écrit Manchette, qui, dès la première page de son premier journal, et alors qu'il n'a que vingt-quatre ans, nous dit déjà que seuls les faits le mobiliseront, que tout examen ou raisonnement psychologique demeure tributaire de l'interprétation, donc de l'erreur.

 

<< < 1 2 3 4 > >>