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Marc Villemain
21 février 2012

A bâtons rompus avec Eric Bonnargent - Cid Errant Production -

 

L'été dernier, au tout début du mois d'août, se tenait le festival littéraire organisé par l'association Lectures vagabondes, sise dans l'Hérault, dans les vallées de l'Orb, de la Mare et du Jaur, du côté de Lamalou-les-Bains et Villemagne-l'Argentière.

 

Franck-Olivier Laferrère et Virginie Vaylet, à la tête de « Cid Errant Prod », ont profité de cette bucolique occasion pour susciter un échange entre Eric Bonnargent, mon coreligionnaire du blog L'Anagnoste, et moi-même.

 

Voici donc la trace filmée de cette rencontre. Cela vaut ce que cela vaut : c'est l'été, les esprits papillonnent, à côté de nous un producteur de vin installe son stand... Paroles impromptues, donc, mais excellent souvenir.

 


Entretien croisé Marc Villemain-Eric Bonnargent

18 février 2012

A quoi sert l'art ? Dossier du Magazine des Arts, n° 1

 

 

LE MAGAZINE DES ARTS
Dossier :
À quoi sert l'art ?
N°1, janvier/février 2012 - Marc Villemain

 

 

Dans son livre Le singe en nous, Frans de Waal établit que « depuis le jour où nos ancêtres se balancèrent de branche en branche, la vie en petit groupe est devenue notre obsession. » Je me demande parfois s’il ne faut pas chercher dans la primatologie, au moins autant que dans la métaphysique ou la psychanalyse, ce qui pourrait, à l’art, conférer une semblable nécessité. L’idée, en tout cas, m’amuse : on s’en pincerait le nez tant elle tord la bouche d’ombre du grand Hugo.

 

Un jour, un hominidé s’étonna qu’une boule de feu luisît dans le ciel (ou que de celui-ci l’eau se déversât), et qu’il puisse en jouir ou en souffrir ; il s’étonna que cette boule disparaisse à intervalles de temps réguliers pour laisser sa place à une autre, constellée de millions de minuscules cousines ; il s’aperçut aussi que l’eau et la chaleur du ciel étaient l’une et l’autre profitables aux fruits qui poussaient sur les arbres comme aux légumes dans le sol, et que la terre produirait ses biens avec davantage de munificence si l’on pouvait se retenir d’en dévorer promptement les vivants trésors ; et que tremper son corps dans la grande étendue ou dans ce petit cours en contrebas des collines pouvait être source de joie sensuelle et pléthorique ; et qu’il était doux, parfois, dans les matins du monde ou les langueurs du soir, d’éprouver ce silence en soi. L’art est peut-être le fruit de cet étonnement. Car alors notre hominidé connut la contemplation – ce pays frontalier d’avec tous les autres, cet intervalle où notre homme trouva à se glisser pour éprouver, et dire (plus tard), son vœu d’incorporation au monde et la concomitante impossibilité où il se trouvait d’y parvenir.

 

Que l’on me permette, à moi qui n’ai pas fait Normale, d’écrire comme un Normalien : l’art n’a d’utilité que son inutilité – ou, dit autrement : l’utilité de l’art est précisément de ne pas en avoir. Car c’est utile, de n’être pas utile : cela permet au moins à l’homme de se sentir inutile. Impayable sensation, s’il en est, quand on pourrait tout aussi bien résumer le processus de l’hominisation, certes infiniment complexe mais parfaitement linéaire, en un mouvement vers ce que les économistes pourraient appeler l’utilité maximale. Ce qui, donc, n’en confère pas moins une utilité à l’art – idée que les amateurs (d’art) honniront (n’est-ce pas) : sa beauté toute entière tiendrait dans l’absolu de sa geste – l’index divin désignant l’humain, l’homme tenant sa paume grand-ouverte au destin. L’art, au moins, pourrait servir à cela : à défaut d’être franchement nourricier, il peut combler l’existence des humains qui ne trouvent pas leur place dans l’existence. Rien de thérapeutique là-dedans (que nul sourcil ne se fronce) : l’art ne guérit de rien. Au mieux, il permettra de témoigner – non forcément du monde, quelle idée, mais déjà un peu de soi, ce qui peut être un bon début ; et témoigner de soi, n’est-ce pas déjà témoigner du monde ? Car, bien sûr (on en revient à notre mouvement de balancier incorporation / inadaptation), il ne s’agit pas de témoigner de soi pour soi, mais de témoigner comme pour interroger un mystère. Un Mystère, devrais-je dire. Eh oui, car on n’en sait rien, après tout : Big Bang, Big Crunch, Big Rip, Doigt de Dieu, Côte d’Adam, Darwinisme Intégral ? Nous serons tous morts avant de le savoir. Ce qui n’interdit pas de se poser la question. D’ailleurs, c’est un peu ce que font les artistes. Tiens...
 

Enfin ce ne sont là que des hypothèses — assez romanesques finalement, à défaut d’être artistiques.

28 janvier 2012

Toc 11 - Homard m'a tuer

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur. La chronique était intitulée : "Vrai ou faux".

TOC 11
J
e prends soin d’avertir les âmes sensibles qui pourraient me lire que ce billet contient, hélas, de bien funestes visions. Car voyez-vous, je fais ces temps-ci un mauvais rêve qui m’ampute de ma légendaire hilarité. Perdu dans une forêt bavaroise (mais pourquoi bavaroise ?), une ribambelle de bestioles, plus caustiques les unes que les autres, s’acharnent sur mon corps, d’un nu intégral au demeurant très inesthétique, et me dépècent de tout attribut dont je pourrais avoir l’usage (bras, yeux, oreilles, j’en passe et des meilleurs.)

Ces blousons noirs du règne animal se composent pour l’essentiel de homards – c’est un étripage de luxe. Or leur chair rose jaspée d’orange est si tendre que le martyre n’empêche nullement d’affluer en moi quelques très ripailleuses scénettes. Quoique l’infâme gang s’obstine à me décortiquer, je parviens néanmoins toujours à arracher quelques pinces au tronc des exquis crustacés et à en sucer la substantifique moelle, ce qui ne manque pas de les faire s’esclaffer. Car comme l’ont démontré de vigoureux chercheurs norvégiens (mais pourquoi vigoureux ?), le homard, dont le système nerveux n’est pas plus évolué que celui d’un insecte et qui par-dessus le marché s’est affranchi de tout cerveau, ne saurait connaître la douleur. Naturellement, cela fait bisquer les amis des bêtes, la caléfaction fatale d’une chair rose jaspée d’orange équivalant pour eux au massacre d’un Tutsi au plus haut du génocide. Voilà en tout cas de quoi altérer notre plaisir à tremper l’auguste fruit de mer dans l’eau bouillonnante, laquelle n’affecte en rien ce stoïque animal – au pire le chatouille-t-elle sous les pinces. Tant et si bien qu’au regard de ce que l’homme fait parfois de son cerveau, on se dit qu’il ne perdrait pas forcément grand-chose à en être démuni.

Toc n° 11, avril 2005

24 janvier 2012

Le Magazine des Livres, n° 34 - Janvier/février 2012

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Autant vous le dire, je suis tout spécialement attaché au trente-quatrième numéro du Magazine des Livres, qui paraît aujourd'hui.

 

- Tout d'abord, je m'y entretiens longuement avec Lionel-Edouard Martin, alors que son nouveau roman, Anaïs ou les Gravières, dont j'ai donc l'honneur d'être l'éditeur, paraît le 14 avril prochain aux Éditions du Sonneur. Ceux qui me lisent savent l'admiration que je porte à son oeuvre, et, ce faisant, peuvent imaginer la joie que j'ai de pouvoir contribuer à faire connaître cet écrivain encore si méconnu. Si Lionel-Edouard Martin parle avec la pudeur et l'humour qu'on lui connaît, la conversation très libre que lui et moi avons eue donne une idée assez complète, et en vérité assez inédite, de son rapport au monde et à l'écriture.

 

- Ensuite, je suis très heureux que Carte blanche ait été donnée à Valérie Millet, fondatrice et directrice du Sonneur — où j'officie donc depuis quelques mois. Revenant sur la création de cette maison il y a un peu plus de six ans, elle revient, dans un article intitulé Ceux qui passent, ce qui passe, sur un certain nombre d'idées reçues, et interroge utilement quelques-uns des poncifs de la modernité éditoriale. Du Sonneur, j'aurai naturellement bien des occasions de reparler sur ce blog.

 

Les lecteurs trouveront enfin mes recensions des ouvrages de Tibor Déry (Derrière le mur de briques, éditions de La Dernière Goutte), de Joseph Vebret (Menteries, éditions Jean Picollec), et de Fabrice Lardreau (Un certain Pétrovitch, éditions Léo Scheer).

 

21 janvier 2012

Toc 10 - Mort ou débile vif

 

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur. La chronique était intitulée : "Vrai ou faux".

 

 

 

Mort ou débile vif

 

J’entretiens avec mon cousin d’Amérique une correspondance aussi nourrie que passionnée. Mais d’aimer ce cousin d’un amour inlassable ne m’interdit nullement de lui adresser quelques piques bien senties. Lui-même est d’ailleurs parfois tellement surpris des us et coutumes qui gouvernent aux comportements des siens qu’il me les narre avec empressement. Ainsi de la tragique anecdote qui suit.

 

Daryl Atkins est un pauvre garçon qui commit à dix-huit ans un de ces crimes abjects dont la presse de proximité scandaleuse aime à nourrir ses chroniques, et Nicolas Sarkozy ses appétits frénétiques. Toujours est-il que fut prononcé à son encontre une peine de réclusion à perpétuité. Véritable miracle s’il en est, dans ce doux État de Virginie : il échappait à la mort, au nom d’une disposition fédérale selon laquelle il serait excessivement cruel de conduire au trépas les bien nommés attardés mentaux. Or tel est précisément le cas de notre ami Daryl (dont je n’ose toutefois vous dévoiler le résultat des mesures de son Q.I.) Soit dit en passant, nous comprenons mieux pourquoi Slobodan Milosevic se battrait à ce qu’on dit comme un beau diable afin que son procès ait lieu en Virginie. Bref, la prison étant ce qu’elle est, une entreprise d’éducation et d’instruction civiques à tous égards exemplaire, Daryl recouvrit la raison au fil des mois, et avec elle un Q.I. tout à fait honorable. Las ! Éduqué, instruit, pour ainsi dire intelligent, il redevenait digne de la capitale sentence. Car pour mourir vraiment, je veux dire cruellement, encore est-il nécessaire au condamné d’avoir l’intelligence de ce qui l’attend. Ainsi débat-on ces jours-ci pour savoir si la dureté de la peine doit s’adapter aux méandres de son intelligence capricieuse : à débilité variable, peine impitoyable.

 

Toc 10 - Mars 2005

 

14 janvier 2012

Toc 9 - Et l'on mura Duras

 

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur. La chronique était intitulée : « Vrai ou faux ».

 

 

 

Et l’on mura Duras

 

Que je vous explique. Marguerite Donnadieu, dite Duras, eut un enfant, Jean, dit Outa, avec Dyonis Mascolo, gallimardien émérite et compaing de la rue Saint-Benoît. Mais Marguerite Donnadieu, dite Duras, eut également un amant, Yann Andréa, jeune dameret tombé en amour avec l’auteur des Petits chevaux de Tarquinia – à moins que cela fût seulement avec le livre, arguent les mauvaises langues. Nonobstant les perfidies ordinaires qui courent encore sur cette idylle qui le fut si peu, il n’est point de mon ressort de sonder les reins et les coeurs, et j’aime, pour ma part, l’aura de cet amour-là.

 

Que ceux d’entre vous qui redouteraient que nous gagnions là de trop chevaleresques cimes se rassurent : la vraie vie, querelles de voisinage et merles moqueurs inclus, reprend vite le dessus. Aussi la 13ème Chambre du Tribunal correctionnel de Paris vient-elle de relaxer Andréa l’amant, accusé par Jean, dit Outa, le fils de Marguerite Donnadieu, dite Duras, d’avoir obtenu d’elle et de son âme intempestive et passionnée qu’elle rédigeât un codicille à son testament, de manière à lui accorder jouissance de sa bénédictine demeure. Jouissance fort indûe, dit-on, la Duras n’ayant plus toute sa tête au moment de la rédaction dudit codicille. Le tribunal accordera à cette démonstration tout le crédit nécessaire, mais, une fois n’est pas coutume, fut davantage sensible à l’amour. Alors : vrai testament ? faux coddicile ? À ce qu’on dit en tout cas, l’appartement est fort joli.

 

Toc 9, février 2005

 

7 janvier 2012

Toc 8 - A vot' bon coeur !

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur.

Toc 8A vot' bon coeur !

Elle a toujours son petit quelque chose de générationnel dans la démarche : quelque chose de jeune (prononcez djeune) dans sa courtoise insolence et de très stylisé (mais dites plutôt staïle) dans le déhanchement. Pour ceux qui ne verraient pas ce que je veux dire, imaginez un individu femelle à l’air conquérant, n’ayant guère de scrupules à vivre et ne redoutant visiblement rien de son propre avenir. Avec son air de rouge à lèvres frétillant et son sourire de téléthonne, elle glisse une enveloppe dans une boîte jaune à l’angle de la rue Térésa. Je peux déjà vous dire qu’il y a un chèque dans ladite enveloppe (je le sais, ne me demandez pas comment). Pour votre gouverne, sachez aussi que la frétillante glisse chaque mois un chèque dans une boite jaune à l’angle de la rue Térésa. Le mois dernier, ce fut au profit d’une association de défense d’autruches victimes d’un mystérieux virus d’origine humaine (quand elle a su que la moitié des dons de ses compatriotes tombait dans l’escarcelle de la SPA, elle s’est empressée de monter dans le train de la compassion animalière : surtout, rester dans le mouv’). Le mois prochain, elle a déjà confié à sa meilleure amie qu’elle soutiendrait l’existence brisée d’une femme qui faillit expirer suite à une erreur médicale (survenue lors d’une greffe d’implants mamaires, à ce que j’en sais). Mais quant au chèque qu’elle vient de glisser dans la boîte jaune à l’angle de la rue Térésa, alors là, mystère. D’ordinaire, pourtant, je sais tout. Elle nous a repérés, moi et mon manège, c’est sûr. Point de cause urgente à défendre ce mois-ci (quand on pense à tous ces chiens qui crèvent dans les rues de l’hiver), alors elle fait semblant. Ses scrupules sont infiniment touchants.

Toc n° 8, janvier 2005

31 décembre 2011

Toc 7 - Ô, mon pays !

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur.

ô, mon pays !

Toc 7
N
ul n’est sommé à l’amour de son pays, et je connais pour ma part mille raisons de songer à s’en éloigner. D’où je vous parle, sourdait comme une dépression post-caniculaire, un dérèglement des écosystèmes sociétaux : les vieux se fanaient comme des tulipes dans leur vieille eau, les taulards s’ouvraient les veines, des cadres sup’ décravatés mendiaient leur obole, Lara Fabian remportait le prix Léo Ferré / Danone de la « poésie créative », Houellebecq votait social-démocrate. La publicité se vendait comme subversion, le marché surfait sur l’abolition des classes, l’ultra-gauche se gavait au coca (light), Sulitzer écrivait ses livres et Mozart entrait dans les grandes surfaces. La France ressemblait à une extension armoricaine sponsorisée par Google. Guy Debord, vainqueur par K.O. Sans doute quelques réactionnaires gaéliques résistaient-ils au progrès : ils ne s’attiraient que les sarcasmes, à défaut d’affidés. La victoire du cool était sans appel : enfin, la société était devenue sympa.

J’ai lu d’ailleurs que le pays allait mieux. L’enquête, dite d’opinion, arguait de référents incontestables du progrès civilisationnel : 1) Croyez-vous en Dieu ? 2) Prendriez-vous un crédit à la consommation ? 3) Mettriez-vous votre enfant dans une école publique ? 4) Le nom de Sartre vous dit-il quelque chose ? 5) Etes-vous Mac ou PC ? 6) Vous rendriez-vous plutôt à la technoparade ou au festival de piano de la Roque d’Anthéron ?

Les résultats de l’enquête sont formels, et mon attitude explicitement réactionnaire. Qu’à cela ne tienne : je m’en vais.

Toc 7, décembre 2004

30 décembre 2011

Le Magazine des Arts, n° 1

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Je me permets de signaler la sortie en kiosque d'un nouveau magazine, LE MAGAZINE DES ARTS.

L'on a très aimablement songé à moi pour contribuer à son lancement ; aussi, parmi d'autres (des artistes aussi divers que Pierre Cendors, Renaud Camus ou Jean-Paul Marcheschi, pour n'en citer que quelques-uns) y vais-je de ma petite antienne sur l'antique et redoutable question : À quoi sert l'art ?

Aimable façon de conclure l'année - ou d'entamer la nouvelle. Que je souhaite bonne à tous mes lecteurs.

 

24 décembre 2011

TOC 5 - De la gêne de l'autre et de ses vices comme prétexte

 

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes (page illustrée par Guillaume Duprat). Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la quatrième de ces chroniques.

 

 

 

 LETTRE 5 - De la gêne de l'autre et de ses vices comme prétexte

 

L’homme est à ce point porté à vivre qu’il croit sincèrement que le monde progresse en avançant. Cette croyance très enfantine le persuade que changement est progrès, nouveauté promesse, et retour, recul. Ce positivisme irraisonné ne saurait d’ailleurs déconcerter outre-mesure, tant il est écrit qu’il doit nous mener par le bout du nez.

 

Mon propos n’est pas sans quelque obscurité, mon bon cousin : je m’en vais donc te l’expliquer d’un bon pas. Un compère que je retrouvai dans une taverne de la rue des Lombards, fumeur endurci de son état, arguait qu’il ne concevait pas pourquoi son vice, n’importunant personne il y a seulement dix ans, attirait aujourd’hui sur lui foudres particulières et remontrances unanimes. La chose me parut inconvenante, et je me fis fort de lui exposer en deux phrases aimablement ciselées que les effluves de cigarette occasionnaient un trouble physique péniblement répréhensible, et que la liberté de fumer ne valait que tant qu’elle ne bornait pas celle des autres à respirer. Tandis que je lui en faisais la remarque, me vint toutefois la pensée que je n’expliquais ce disant en rien le fait que le sentiment de gêne ait crû au fil des temps – comme il en va de la sensation d’insécurité, dont la courbe croissante dépasse en intensité et en célérité celle de l’insécurité constatée. Mon ami ne se sentit guère en souffrance de rétorquer qu’il ne se sentait nullement concerné par telle réprobation, car homme à se soucier d’autrui : j’ai pu constater en effet à quel point il prenait sur lui d’écraser son vice lorsque l’entourage lui paraissait chagriné. Aussi me retrouvé-je bien contrarié – je veux dire à court d’arguments. N’ayant plus guère à ma disposition que la pauvre fibre sentimentale, et non sans quelque affection véritable, j’en vins à flétrir son affligeante aptitude à écourter le temps de son existence. L’homme étant de ces stoïques qui ont depuis belle lurette fait leur deuil de toute éternité, un accueil prévisible ponctua mon assertion. Une telle résistance à la raison est à mon esprit proprement affolante, mais je confesse n’avoir su la contrer absolument.

 

J’arguais enfin de l’affection des siens, et du besoin dans lequel ils se trouvaient de le savoir bien portant. À cette outrancière démonstration de tendresse, il sut opposer un regard que lustrait un peu de douceur et de reconnaissance. Las, sortant sa pierre à briquet, emplissant mon verre d’un Chivas à l’ambre poussiéreux, considérant enfin le pianiste qui introduisait un chant de Coltrane, il conclut plaisamment : « S’ils m’aiment, ils aimeront tout autant mon souvenir. » À cette sagesse-là, cousin, aussi triste que belle, je ne pus répondre. Et compris que mon ami est un homme libre pour qui la liberté de mourir n’est pas moins forte que celle de vivre.

 

Ton très raisonnable cousin.

 

17 décembre 2011

TOC 4 - Des distractions carcérales

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes (page illustrée par Guillaume Duprat). Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la quatrième de ces chroniques.

Toc 4

LETTRE 4 - Des distractions carcérales

Permets, cher cousin, que je m’ouvre à toi de la confusion dans laquelle me plongea récemment une certaine émission de télévision. De ce divertissement-là je ne suis guère familier mais, un de ces soirs où l’inspiration vint à manquer, j’ai cru pouvoir y puiser quelque idée nouvelle. Je n’éprouve d’ailleurs à cela nulle honte : ceux qui, écrivassiers de leur état, nous jurent par tous leurs dieux que rien ne pourrait jamais les avilir de la sorte, sont petits maîtres, cuistres et cabotins.

Le divertissement en question mit sous mes yeux une troupe égrillarde et gaillarde telle que nous en croisons parfois aux coins de nos rues, constituant à elle seule un spectacle dont nous ne saurions nous lasser tant il rappelle que si le genre humain est un, ses manifestations sont infinies. De ta retraite, cher Gulliver, tu ne peux entendre ce dont il s’agit : les filles, tout juste nubiles, montées sur d’éléphantesques talons capitonnés, portent des braies déchirées à hauteur du genou, quand ce n’est pas de la fesse (je concède avoir pu m’y égarer), leur visage est talqueux tant il est fardé, et d’aucunes délabrent leur épiderme en y fixant une bague d’argent jusque, m’a-t-on dit, dans les parties les plus reculées de leur candide anatomie. Quant à leurs équivalents mâles, ils optent généralement pour la démarche du colobe, ce singe cousin des semnopithèques, et affectent de se mouvoir comme dans un film au ralenti.

Figure-toi qu’une poignée d’entre eux se sont de plein gré laissé interner à l’occasion de ce que l’on nous assure être un badinage, et qui apparaît à l’esprit un peu désuet qui est le mien comme une des plus grandes étrangetés anthropologiques qu’il m’ait été permis de voir. Plusieurs semaines durant, ces égaux, auxquels je ressemble par tant de traits physiques, tuent le temps sous l’oeil ubiquiste de caméras sournoises, sans souci du qu’en dira-t-on. Une amie visiteuse de prison m’a rapporté que ce spectacle très familial connaissait grand succès dans nos pénitenciers. De fait, les pauvres gens que l’on y masse avec morgue et bonne conscience tentent-ils vainement de reconnaître en cette jeunesse hilare un peu de ce qu’ils sont. Je n’ai nulle peine à imaginer les yeux riboulants de nos stoïques bagnards, mus par la stupéfaction de considérer ces presque semblables internés volontaires, et semblant trouver motif à s’en réjouir.

Ma grande ouverture au monde touche ici sa limite, car vois-tu, à l’homme dans les fers il me semble que l’homme libre doit avant tout compassion.

Cousin, prenez soin de votre liberté.

10 décembre 2011

TOC 3 - D'un dîner d'esprit

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes - page illustrée par Guillaume Duprat. Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la troisième de ces chroniques.

Toc 3

 LETTRE 3 - D'un dîner d'esprit

Mon cousin, j’écris dans la hâte et nuitamment, tant il me tarde de rapporter ce qui, à des yeux blasés, paraîtrait fantaisie et qui, aux miens, fait figure d’allégorie.

L’un de mes bons amis, juif véritable par sa mère séfarade, fut tout à l’heure confronté à une certaine bêtise familière. Apprends pour commencer que l’homme est juste et bon, et que nul ne le peut tenir pour poltron, quelconque ou vaniteux. Sa table fut ouverte à gens de toutes sortes : tu aurais pu y voir un athée dubitatif trinquer avec un protestant longiligne d’extraction capitaliste, démocratique et helvétique, un catholique bavarois lever son verre à la santé d’un Batave adepte du tantrisme hygiénique, un membre bien français du Mouvement solaire pour la réflexion cognitive autodéterminée sur soi s’enivrer avec un musulman irakien de la lignée d’Ali naturalisé californien, un compagnon du Droit humain affidé à l’Ordre de la bonne vertu boire tapageusement avec un orthodoxe très orthodoxe membre de l’Église autocéphale de Slovaquie, pendant que ton serviteur se la faisait bonne et fumait la chibouk avec cet ami juif dont j’ai déjà vanté auprès de toi l’ardeur à rire et à vivre. Cet instant de grâce a conduit chacun de ces hommes bons et généreux à enfreindre un précepte au moins de leurs dogmes respectifs, celui du plaisir injustifié de la chère. En cette occurrence, et au vu de la rapidité des flux absorbés, j’étais gêné surtout pour les chrétiens de l’affaire, tant il me plaît de considérer le rituel de l’eucharistie comme le symbole d’une stricte anthropophagie, celui qui s’y adonne cherchant dans l’azyme la force et la grandeur de l’Autre Puissant. Mais après tout, chacune des confessions citées peut bien se targuer de quelque étrangeté, et de cela je ne leur tiens nulle rigueur : c’est aussi dans l’étrange que la raison parfois chemine. Nous eûmes bien quelque échange tumultueux sur l’importance relative des différents prophètes, les mystères, fort peu raisonnables, de l’Incarnation, de la Rédemption, du Purgatoire ou de la Trinité, mais enfin chacun se tint, non seulement dans le respect des convenances, mais, je le crois, dans le droit fil de l’amour du prochain.

C’est à ce moment précis que mon infortuné compagnon crut bon devoir lever un dernier verre à la politique française. De ce moment, tous se levèrent et quittèrent la table, maugréant contre cet hôte qui s’abaissait. Moralité : pour réussir une soirée, mieux vaut invoquer le Très Haut que disserter sur le très bas.

A toi, bien démocratiquement.

3 décembre 2011

TOC 2 - De l'urbanité

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance, alors, de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes - page illustrée par Guillaume Duprat. Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la deuxième de ces chroniques.

Toc - Ticket métro - Gullivériennes

LETTRE 2 - De l'urbanité

Tu es décidément, de notre famille, l’être le plus remarquable. J’envie cette sorte de talent que tu as et qui, de ta campagne solitaire, te fait si bien comprendre ce qui nous meut, nous autres, urbains. Sans doute sommes-nous « des êtres de passage », et je reconnais bien là cette philosophie sans âge dont tu prends plaisir à être le messager zélé. Mais si nous sommes si nombreux à venir nous engloutir dans les villes, vois-tu, ce n’est pas seulement parce que là s’y trouveraient l’emploi salarié, l’amour ou la fortune. Ceux-là qui aspirent à de telles choses se promettent d’ailleurs à la déception, tant il ne suffit pas de monter à la capitale pour devenir capitaliste : encore faut-il avoir faim de société. Et, pour ce qui me concerne, mes pauvres rêves pour outil de travail, je pourrais tout aussi bien remplir mon office derrière un plexiglas newyorkais que sur une meule normande. Non, vois-tu, l’homme vient en ville pour y satisfaire son excitation. C’est à la ville, mon bon Gulliver, que naissent les passions de demain. C’est à la ville encore que les grandes luttes politiques du temps trouvent la plus puissante des chambres d’échos. C’est à la ville toujours que l’humanité entière se rejoint pour communier dans la lutte. C’est à la ville, oui, et nonobstant l’étrange altérité qui nous unit, que l’homme vient penser contre lui-même afin de se rendre plus accueillant à ses semblables.

Hier soir encore, je tiens à te narrer l’épisode, un homme marchait paisiblement à la tombée de la nuit. Vêtu d’une longue robe de couleur comme on en fait seulement là où le soleil se lève quand il se couche chez nous, je l’ai vu de mes yeux vu tomber en rencontre avec un autre homme, icelui parfaitement ajusté à nos climats. Je ne saurai jamais ce qu’ils se sont dit. Le mystère est d’autant plus épais pour moi que la scène ne dura étrangement qu’une poignée de minutes. Eh bien, crois-moi si tu le peux, les deux larrons repartirent ensemble, cochons comme pas deux, et investirent d’un pas enjoué la buvette qui sert d’angle à ma venelle. Je n’ai osé les suivre, et le regrette bien. Mais crois-tu vraiment qu’une telle scène d’espoir puisse se rencontrer ailleurs qu’à la ville ?

La passion de l’autre est une passion urbaine, cousin. L’urbanité seule est la perspective des hommes.

Mon bon cousin, je te porte en moi.

Toc 2 - Décembre 2003 / janvier 2004

25 novembre 2011

TOC 1

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance, alors, de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes - page illustrée par Guillaume Duprat. Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." À fins d'archivage, et non sans nostalgie, voici ce qui fut donc la première de ces chroniques.

Toc - Ticket métro - Gullivériennes

LETTRE 1

Ah ça, mon cousin, je ne te remercierai jamais assez de m’avoir remis sous les yeux les Lettres persanes de ce bon Montesquieu ! Non seulement elles m’arrachent à la torpeur maladive de notre littérature un peu souffreteuse, mais elles me permettent d’éperonner notre correspondance assoupie. Car enfin, mon bon Gulliver, mon cousin, n’est-ce pas toi qui, naguère, genoux crottés et jambes bouffies par les orties, m’ouvris au monde en m’enseignant ces jouissances que seule la littérature autorise ? Tu sais, mon bon Gulliver, comme ma constitution ne m’autorise que de faibles transports. Je ne suis pas dupe de moi-même, et je tiens lucidité pour vertu nécessaire. Je sais bien, autrement dit, que la littérature vient adoucir le désir à jamais insatisfait de ces voyages et autres mâles explorations du monde que je ne saurais entreprendre. Aujourd’hui le voyage est partout, n’est-ce pas ? L’aventure, dit-on, se niche au coin de la rue ? Dont acte. Dans le métropolitain, ce matin, les naseaux dorlotés au creux de l’aisselle aromatique d’une grosse dame adorable au fort accent corrézien, et alors que le train communautaire stationnait à la station Alésia (ah, Alésia… !), mon œil tomba sur l'insolente prose d’une affiche qui vendait « l’aventure pour tous, dans tous les sens » : il s’agissait d’une invitation, audacieuse, à changer de literie. L’aventure, n’est-il pas ? Or c’est le museau enfoui dans la chair écarlate de l’autre que je m’efforçai, mes perceptions tactiles hésitant entre effluences premier prix et secousses improbables, d’investir Montesquieu. Et c’est précisément ce moment que choisit ledit Montesquieu pour me rappeler, je cite, que « les voyageurs cherchent toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers. » Je ne suis pas dépourvu d’un certain flegme, mais la vérité m’oblige à dire que commençait à poindre en moi la vague lassitude des odeurs corréziennes et des bringuebalements incessants. Bref, je prenais mon tour dans la bousculade des agacements contemporains, et Montesquieu me sauva : en faisant de moi un voyageur émérite, je méritai d’un coup mon statut de patriote inconfortable. À moi Bougainville et Diderot ! À moi Cook, Swift et La Pérouse ! Et Homère !

Les villes sont une odyssée, et les plus vastes d’entre elles sont toujours très petites. Tous les étrangers s’y retrouvent et, où que nous allions, nous nous retrouvons toujours étrangers au vaste monde.

Mon bon cousin, il me tarde de te lire.

Toc 1 - Octobre/novembre 2003 

29 septembre 2011

Souvenir du banquet littéraire de Lieuran-Cabrières

Samedi 17 septembre dernier, se tenait à Lieuran-Cabrières (Hérault) le premier banquet littéraire de la commune. Conséquemment, il y fut question de bon manger et de bien lire - nobles questions déjà abordées la veille avec l'association piscénoise (de Pézenas, merci de suivre) Aux livres, citoyens ! Voici donc, témoignage de ma gratitude, ce que je peux en dire aujourd'hui.

 

 

 

L’on peut bien, exceptionnellement, faire un peu mentir le grand Montaigne et sa maxime d’intransigeant humanisme : « Ne fault pas tant regarder ce qu’on mange qu’avecques qui on mange. » C’est que, par la force des choses, notre homme n’eut pas le loisir d’être convié au premier banquet littéraire de Lieuran-Cabrières : j’eus, moi, quoique n’ayant ni l’aura ni le génie de ce gourmet de philosophe, le privilège d’en être l’hôte, et d’honneur avec ça ! Pour ce qui est de « ce qu’on mange », la chose prête davantage à sieste homérique qu’à oisive discussion : terrine de vairadèls, pathérèse et tourte aux épluchures de patates m’auront laissé un peu d’ardeur (et de panse) pour attaquer, et féroce avec ça, la chichoumeye de grand-mère, la sombre gardianne aux olives noires, la sauce de l’homme pauvre ou l’ineffable croustade de Clermont, fines gueules et autres picoreurs de bon goût ne ratant pas une miette des goloubtsys, chous farcis, oui, et à la russe, mais savamment concoctés par nos lettrés lieuranais.

 

Car on aime ici autant les mots que les mets, on se sustente d’autant d’esprit sain que de bonne chère, et c’est dans les livres de la littérature du monde que l’on s’en va puiser les recettes du jour. Car où Montaigne, après tout, ne pouvait avoir complètement tort, c’est qu’on ne saurait civilement apprécier la succulence dans la mauvaise compagnie de gnafrons sans esprit : comme il eût pu le dire : bombance sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dame ! c’est que d’âme on ne manque point, à Lieuran-Cabrières, et s’il est vrai qu’au dessert on dévore les livres, fussent-ils de très proustienne mousse au chocolat, ce n’est pas tant la chair que l’on vient honorer que son esprit. Foin de brutales ripailles, donc : il faut être un peu artiste, sans doute, pour aux belles lettres prêter un tel estomac. Les vertus du Petit vin blanc et les gouleyances de L’âme des poètes méritaient bien que l’on chaloupât entre deux lectures et que l’on cédât aux chants de sirènes (où l’on retrouve Homère) d’une scie qui ne fut pas moins spiritueuse que musicale. Je maudis mon prochain – je veux dire : j’envie mon successeur. Qui enfin, à son tour, saura ce que manger veut dire.

22 juillet 2011

Programme de l'été

Louis Janmot - Rayons de soleil

 

 

Sait-on jamais où nous mènent les errances estivales... Pour ceux que cela intéresserait ou qui auraient un peu de temps à perdre, je serai :

- le lundi 1er août dans l'Hérault, pour une causerie dans le cadre des Vagabondages littéraires en Haut-Languedoc.
Davantage d'informations ici.

- le samedi 13 août à Dinan (Côtes d'Armor), où je dédicacerai Le Pourceau, le Diable et la Putain à la librairie Le Grenier.
Davantage d'informations ici.

- le vendredi 16 septembre à Pézenas (Hérault), invité au salon qu'organise l'association Aux Livres, Citoyens !, puis, le lendemain, samedi 17, au banquet littéraire dont la table sera dressée par la bibliothèque municipale de Lieuran-Cabrières.
Davantage d'informations ici.

Iconographie : Louis Janmot, Rayons de soleil


10 juillet 2011

Vagabondages littéraires : 15ème

15ème Vagabondages littéraires


 

Se tiendront du dimanche 31 juillet au vendredi 5 août les XVème Vagabondages littéraires du Haut-Languedoc, dans les vallées de l'Orb, de la Mare et du Jaur (Hérault).

C'est une des plus jolies initiatives estivales et littéraires qui soient, où se mêlent rencontres avec le public, dégustations de vins et découverte de la région.

Mon intervention est prévue le lundi 1er août à partir de 18h30, sur le parvis de la chapelle de Villecelle.

J'y retrouverai Éric Bonnargent, mon complice du blog L'Anagnoste, ainsi que Lionel-Edouard Martin - ceux qui me lisent un peu savent quelle importance j'accorde à oeuvre. Les autres auteurs programmés sont Annie Saumont et Marie Chartres ; enfin, point d'orgue de ce festival, Jacques Bonnet nous fera découvrir la forêt dite des écrivains combattants.

Le blog et le programme de ces quinzièmes Rencontres
peuvent être consultés ici.

28 mai 2011

Entretien avec Nicolas Vidal (BSC News Magazine)

 

 

Entretien avec Nicolas Vidal lors de la parution de Et que morts s'ensuivent.

 

 

Nicolas Vidal. Marc, vous avez plusieurs casquettes : critique littéraire au Magazine des Livres et auteur. Quel est le fil conducteur qui relie entre eux ces deux rôles ? Ne sont-ils pas antagoniques ou du moins peu évidents à concilier ?

 

Marc Villemain. Ne le prenez pas mal : votre question est plus intéressante qu’il y paraît. C’est qu’elle a, d’emblée, quelque chose d’un peu saugrenu : quel antagonisme pourrait-il bien y avoir entre le fait d’écrire des livres et de s’exercer à un travail critique sur d’autres livres ? Que je sache, l’écrivain n’est pas nécessairement moins bon lecteur que n’importe quel autre lecteur ! Et, à cette aune, peut bien avoir quelque chose à écrire sur d’autres livres que les siens propres. Le fil conducteur dont vous parlez, c’est donc, simplement, la littérature, les mots. Cela étant, entre les lignes, votre question suggère une réflexion d’ordre, disons, plus déontologique. Il est vrai que chaque travail critique me place en quelque sorte devant un cas de conscience. D’abord, je ne suis pas un critique au sens estampillé de la chose, et mon oeuvre n’est sans doute pas à ce point exemplaire ou mémorable qu’elle me permette de faire état d’une quelconque autorité littéraire. Il est vrai aussi que je ne peux formuler de jugement, fût-il enthousiaste, sur un livre, sans chercher dans celui-ci quelque chose qui entre dans une sorte de résonance avec mon propre travail d’écriture ou mes propres recherches. Je veux dire par là que ce que j’aime, la littérature que je défends, dépend aussi, consciemment ou pas, de ce que je voudrais, pourrais ou ne pourrais pas écrire. En d’autres termes, il m’est difficile de lire le moindre livre sans chercher à en repérer la mécanique, les structures, les idiotismes, afin de les assimiler et d’en faire bénéficier mes propres livres. La vie (littéraire) est un perpétuel noviciat...

 

En tant qu'auteur publié, comment expliquez-vous toutes les difficultés que rencontrent les auteurs inconnus pour publier leurs livres ?

 

Peut-on dire que c’est à ce point difficile quand jamais il n’a été publié autant de livres et d’auteurs ? Je crois toutefois comprendre ce que vous voulez dire, mais il me sera difficile d’y répondre avec toute l’exhaustivité requise. Je vais me risquer à un poncif économique : l’offre est bien trop grande pour la demande. Trop de livres, pas assez de lecteurs. La mécanique qui régit l’économie du livre est absolument aberrante, vouée à de très profondes et sans doute douloureuses réformes. Ce mouvement n’est pas encore très net, mais je pense que nous entrons dans les premières années d’un certain reflux, qui expliquerait en partie que d’aucuns éprouvent quelque difficulté à trouver éditeur à leur pied. Ce à quoi je m’empresse d’ajouter que l’arrivée programmée du livre numérique et autres supports nomades ne changera pas grand-chose à cette situation : la sélectivité n’en sera que déplacée. Vous savez comme moi qu’on « pilonne » chaque année 100 millions de livres : aucun autre secteur économique, aucune autre entreprise ne supporteraient plus de quelques semaines une telle déperdition, un tel gaspillage. Alors la question, bien sûr, est de savoir pourquoi l’on publie bien plus que ce que les lecteurs peuvent humainement ingurgiter – ou que ce que le marché peut absorber. Outre les calculs économiques (erronés) des éditeurs, assis sur l’idée selon laquelle plus grande est l’offre, plus on diversifie le lectorat et plus on démultiplie la clientèle, je vois à cela une dimension plus souterraine, liée à un double phénomène de civilisation. Nous vivons un temps un peu égaré, dans une société qui échoue en partie à se comprendre et à se reconnaître elle-même. Il est possible que le livre apparaisse, ne serait-ce qu’en vertu de son ancienneté, comme une valeur refuge, un outil irremplaçable pour formuler une pensée apte à nous guider dans l’histoire du monde. Nous écrivons, nous publions, parce nous cherchons de manière effrénée à nous comprendre, à la fois comme ensemble social et comme monade disséminée dans cet ensemble. Enfin, je crois que nous vivons un temps de désacralisation progressive du livre, de l’écrit, de l’écrivain, désacralisation qui, en un apparent paradoxe, conduit un nombre croissant de personnes, non seulement à vouloir écrire (de cela il y aurait tout lieu de se réjouir), mais surtout à vouloir être lu – donc publié. Poussé aux confins de l’absurde, ce modèle conduirait à ce que chaque auteur n’ait plus en fin de course qu’un seul lecteur : lui-même. Si nous défendons une certaine idée de la littérature, si nous défendons, autrement dit, une certaine exigence éthique et esthétique, alors nous devons nous réjouir qu’il ne soit pas aussi simple que cela d’être publié. Je mets les pieds dans le plat : tout le monde ne peut pas être écrivain. Et il ne s’agit évidemment pas, ce disant, de réserver cette « activité » à je ne sais quelle élite, mais tout simplement d’admettre que se vouer à l’écriture ne convient pas à tout le monde et va de pair avec un certain tempérament, une certaine complexion personnelle. Donc, non seulement il n’est pas grave que tout le monde ne puisse pas être écrivain, mais c’est tant mieux.

 

Marc, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

 

Je ne suis pas sûr de le savoir et ne le saurai probablement jamais – ne serait-ce que parce que je ne cherche pas spécialement à le savoir. Les choses sont trop complexes, trop enchevêtrées. Aucune causalité n’est fondamentalement ni distinctement identifiable. J’ai écrit, j’écris, parce que l’écriture m’offre un espace, une circonstance et une consistance sur lesquelles je peux m’appuyer pour atteindre à une certaine forme de plénitude, d’introspection et d’intelligence. C’est ma façon à moi d’approcher au plus près d’une solitude désirée ou, pour renverser les termes de la proposition, de me maintenir le plus éloigné possible d’une solitude subie. J’écris parce que je ne me sens jamais autant ouvert aux possibilités existentielles et métaphysiques, cérébrales et physiques, que dans le temps de l’écriture. J’écris parce que je peux éprouver un plaisir un peu trouble à constater que ce que j’écris est en général plus intelligent que moi : c’est aussi ce franchissement, ce dédoublement qui est enivrant. Je constate, en écrivant, l’inadéquation, même relative, entre ce que j’écris et ce que je suis. Quand on écrit, on explore, presque sans le savoir, quelque chose de soi que l’on est
d’ordinaire incapable de localiser en soi.

 

Et que morts s'ensuivent est une satire sociale. Du cocasse à l'absurde et toujours porté par une élégance de style, la lecture est délicieuse. Etaient-ce les objectifs recherchés lorsque vous avez commencé à écrire ces nouvelles ?

 

Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une satire sociale. En tout cas telle n’était pas mon intention. Il y a de la satire, oui, et sociale, pourquoi pas, mais je dirais qu’elle est plutôt ontologique. C’est une sorte d’exploration de ce qu’il y a de définitivement moyen en nous, en chacun d’entre nous. Une manière d’exposer les limites de nos grandes fiertés humanoïdes. De défier le sens commun, les acceptions communes, les valeurs indiscutables. De m’amuser de nos certitudes collectives autant que de nos passions singulières. De faire peur en racontant des histoires qui, pourtant, ne sauraient être plus humaines. On pourra y voir du cynisme, et il y en a peut-être. Mais je revendique aussi une forme de désolation et d’abattement. Ce pourrait être, finalement, le livre d’un humaniste que l’humanisme déçoit. Pour autant, je ne crois pas avoir eu d’intention particulière. Ces histoires m’ont entraîné et je me suis laissé prendre à leur jeu, à leur mouvement interne. Bien sûr, en les retravaillant, j’ai exercé sur elles un contrôle plus ou moins souverain, leur appliquant un ensemble de pensées, de volontés, de directives, mais le fait est qu’elles m’ont en grande partie échappé, et que là réside d’ailleurs le plaisir très intense que j’ai éprouvé à les écrire. Mais il est vrai que les ai voulues caustiques, cocasses, déchirantes, dramatiques, pathétiques. A l’image peut-être de ce que peut m’inspirer un certain pan de l’aventure humaine.

 

Les personnages sont liés entre eux et entre les nouvelles. C'est une sorte de roman travesti en recueil de nouvelles qui décrit l'accumulation de drames humains. Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette façon de dépeindre une réalité sociale ?

 

Ces personnages ne sont pas liés, si ce n’est par l’intermédiaire de l’un d’entre eux, qui revient en permanence sous des traits toujours différents, et qui pourrait incarner quelque chose comme un dénominateur commun, un parangon ou un échantillon d’humanité. Mais ce n’est pas un roman. Ce sont des nouvelles, liées seulement par un esprit, un style, et, en effet, une dramaturgie. Encore une fois, je n’ai pas vraiment cherché à dépeindre une quelconque réalité sociale, même si je le fais incidemment afin d’épaissir les coulisses. En revanche, oui, le drame est là, la mort rôde. Partout, tout le temps. Pour quelle raison, je ne suis pas certain moi-même de pouvoir le dire… Elle est pour les vivants le seul objet réel de fascination, notre ultime demeure, notre seule projection possible. Elle est inscrite partout sur les murs de la vie, et partout nous l’esquivons, la contournons, la conjurons, et cela est vain et cela créé notre humanité. Il est possible aussi que j’éprouve un certain agacement au vitalisme contemporain, à cette objurgation permanente à la vie, aux innombrables slogans, politiques ou publicitaires, qui n’ont de cesse de vanter la rupture, le renouvellement, le changement, la régénération, la révolution : toutes choses possibles seulement si l’on s’assied sur les morts, ou sur ce qui est passé – autrement dit, pour l’ultra-contemporanéité dans laquelle nous vivons, sur ce qui est mort.

Pensez-vous que la folie peut nous surprendre d'un seul coup, comme cette fille qui crève subitement les yeux de son amie ?

 

Bien sûr, et depuis toujours ! Mes histoires sont terribles ? Mais elles ne le sont pas davantage que le moindre fait divers dans la vie réelle ! Ce que vous appelez la folie n’est que cette chose très commune que nous nous employons en permanence à tenir à distance respectable. C’est ce qui nous habite, ce morceau de nous-même qui n’est pas moins humain qu’un autre et que nous nous acharnons à endormir, à maintenir à l’état de veille, ou de larve. C’est la source à laquelle nous allons puiser l’énergie que nous mettons, non seulement à survivre, mais à vivre, à nous reproduire, à nous regrouper, à travailler, à organiser, à prévoir. La folie est notre pathologie commune, que nous savons presque instinctivement dominer. Le mystère, c’est lorsqu’elle n’y tient plus, quand la vague finit par dominer et submerger l’individu. C’est, je crois, une longue trajectoire, un très long processus, fait d’une inadéquation à la vie dont je ne suis pas loin de penser qu’elle nous est naturellement commune. Inadéquation à laquelle il faudra bien sûr adjoindre un indémêlable écheveau de souffrances familiales, sociales, intimes. Cette « folie », lorsqu’elle se manifeste, n’est rien d’autre qu’un aboutissement.

 

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs du BSC NEWS pour les inciter à lire votre dernier livre Et que morts s'ensuivent, paru au Seuil ?

 

Votre première question m’interdit presque de vous répondre : l’on ne saurait être à la fois écrivain, critique, et critique de ses propres écrits. Moralité : c’est à vous de leur dire !

 

BSC NEWS MAGAZINE – Numéro 14 – Mars 2009

 

19 février 2011

Le central

 

 

Ou nous ramènerons tous les arts à une attitude et à une nécessité centrales, trouvant une analogie entre un geste fait dans la peinture ou au théâtre, et un geste fait par la lave dans le désastre d'un volcan, ou nous devons cesser de peindre, de clabauder, d'écrire et de faire quoi que ce soit.

 

Antonin Artaud

 

20 janvier 2011

Soirée d'hommage à Frédéric Berthet

 

Retour de cocktail - une fois n'est pas coutume. À l'occasion de la parution de Correspondances 1973-2003 et de la réédition de Daimler s'en va, de Frédéric Berthet, ses amis, admirateurs et lecteurs, se sont  retrouvés ce soir à la galerie Zürcher, Paris 3ème.

 

Ralliement de toute une époque ou presque, de tout un style aussi, tels qu'on peut s'en pénétrer tout au long de ces magnifiques Correspondances. A commencer par Norbert Cassegrain, le maître d'œuvre, affable, enjoué. On croise Claude Durant, Éric Neuhoff, Jean Echenoz, Françoise de Maulde, Bernard Zürcher bien sûr, Marcelin Pleynet (Philippe Sollers suivra de peu), Dominique Noguez, Leo van Maris, son traducteur néerlandais, venu spécialement pour l'occasion, Huguette Berthet, mère de Frédéric ; enfin Michel Déon, gaillard, l'œil vif, scrutateur, et qui, il faut bien le dire, aura contribué, ô combien, à donner à cette correspondance sa tonalité fiévreuse et sa drôlerie pleine d'affection.

 

Norbert Cassegrain me dit que d'autres textes de Frédéric Berthet paraîtront sous peu. On les attend. D'ici là, précipitez-vous sur ces Correspondances 1973-2003, c'est un petit régal d'intelligence et de sensibilité (éditions La Table Ronde).

 

Jean EchenozRIMG0018

Norbert Cassegrain, sa fille, Van ParisJ

Jean Echenoz - Michel Déon
Leo van Maris et Norbert Cassegrain

 

 

 

 

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