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Marc Villemain
19 octobre 2009

La tête en noir

Critique parue dans La tête en noir * N° 140 - Septembre/octobre 2009
Un des plus vieux fanzines du genre.

 

 

 

Avec son air de ne pas y toucher, Marc Villemain déroule tranquillement ses petites histoires d’apparence bien anodines pour mieux surprendre le lecteur dilettante par de tragiques évolutions ou de singuliers retournement de situations. Si chacune des onze nouvelles de ce recueil recèle un tragédie en gestation, l’auteur choisit parfois d’en adoucir la progression dramatique en incluant de tendres souvenirs d’enfance ou d’émouvantes considérations humanistes. A lire en priorité le texte intitulé « Matthieu Vilmin » qui décortique la douleur d’un jeune malade hospitalisé et le désespoir de son infirmière attitrée ou encore « Jean-Claude Le Guennec », l’incroyable jugement d’un éducateur spécialisé accusé de pédophilie par sa propre fille. Un recueil de textes délicieusement cruels mais définitivement amusants !

 

Jean-Paul Guéry

 

2 septembre 2009

Remise du Grand Prix de la Nouvelle par Christiane Baroche

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Le 16 juin dernier, le jury de la Société des Gens de Lettres (SGDL) me remettait le Grand Prix 2009 de la Nouvelle pour Et que mort s'ensuivent (Le Seuil). Je me permets de poster l'allocution de Christiane Baroche, qui obtint ce même prix en 1994, sans parler du Goncourt de la Nouvelle en 1978, et qui, au cours de cette soirée aussi émouvante qu'amicale, fut en quelque sorte ma marraine. Je veux ici la saluer, et la remercier d'avoir fait montre d'autant d'enthousiasme pour mon recueil, et de chaleur à mon endroit.

 

 

« Les nouvelles de Marc Villemain constituent certes un recueil, mais surtout un cimetière de stèles, lesquelles en terminent avec onze destinées plus ou moins funèbres mais comportant des filigranes savoureux !

 

Autant de mise en... boîtes, en quelque sorte, et à prendre au double sens de l'expression : ici, l'on tue - ici l'on dégringole, en parallèle, certains auteurs, à commencer par Villemain lui-même (sous un nom abrégé) ! Et d'une dalle à l'autre, il court, il court le furet, sous le couvert d'une Géraldine Bouvier qu'on voit renaître de page en page, jeune, vieille, mère d'un enfant digne de la Guerre des boutons, infirmière, cantatrice, en définitive très portée sur l'assistance de personnages en péril mais qui, parfois, hésitent encore !


Quant aux instruments mortifères, ils oscillent de la fourchette aux ciseaux, de l'acide à la fourche paysanne, et du cannibalisme au coup de feu mal orienté.

 

Reconnaissons-le, Villemain exploite à mort, n'est-ce pas, tout ce qui lui passe sous la main, pardon, sous la plume, laquelle in fine, vient à bout du MD qui nous a valu toutes ces histoires. MD ? Allons, ces initiales ne vous disent rien ?  »

 

Christiane Baroche

1 juin 2009

Et que morts s'ensuivent : sur le blog Pages à Pages

 

Critique parue sur le blog Pages à Pages
Pages___pages




 

 

 

« Apprendre une nouvelle forme de respiration, inventer les gestes nouveaux, méthodiques, précis, imaginer d’urgence un calcul qui permette d’absorber la quantité d’air qu’il faut, juste ce qu’il faut, ni trop ni trop peu, ne pas s’étrangler, épargner les côtes quand l’air pénètre et se diffuse. » C’est ce à quoi s’exerce Matthieu Vilmin, dans sa chambre d’hôpital. Vivre est difficile dans Et que morts s’ensuivent. Et mourir n’est pas simple, seulement légèrement plus rapide.

 

À travers onze nouvelles, Marc Villemain prend la parole. De force. Il formule des hypothèses, nous prévient lorsqu’un détail qu’il vient de préciser n’est pas utile. Nous prend à partie. Exprime son opinion, juge, tourne en dérision, accompagne, raisonne ou dénonce. Il ne se cache pas. Il se place même dans la lumière, se plaisant à user d’un style ciselé, aussi pointu que riche, aussi achevé que retors. Puis, lorsque nous sommes ébahis, hébétés par l’élégance d’un geste que l’on imaginerait volontiers habillé de dentelles, il se retourne, soudain rude : les yeux féroces et le couteau entre les dents.
C’est qu’il a décidé de jouer avec notre température, et d’insuffler un chaud et froid, un comique et tragique dans son recueil.

 

Sans oublier le duel, ou la danse, du couple vie/mort. Les onze personnages-titres de ces nouvelles se retrouveront posés sur sa table « d’écrivain-légiste » en fin d’ouvrage, dans la partie titrée Exposition des corps.
La mort est présente partout : « digérée » dans Anna Bouvier, hasardeuse dans Lisa Cornwell, en forme de point final dans M.D.
Elle est aussi présente à l’intérieur des corps. En devenir, cela va de soi, toute existence étant par nature forcément « périssable ». Mais Marc Villemain va au-delà, montrant des morts « effectives » dans des corps de vivants, des sortes de « morts dans l’âmes »…
« Mort dans l’âme », à l’intérieur du corps, par exemple, d’une critique littéraire renommée, « aujourd’hui disparue, [qui] a mis un terme à toutes ses activités éditoriales et ne communique plus guère que par onomatopées et grognements. »
« Mort dans l’âme » et le crâne de Jérôme Allard-Ogrovski, depuis qu’il a empoigné brutalement « les ciseaux qui traînaient par terre. »
« Mort dans l’âme » de Jean-Claude Le Guennec, amputé au fond d’un grenier rempli d’enfants…

 

Traversant ces nouvelles comme une danseuse de cirque, le personnage de Géraldine Bouvier se fait protéiforme. Tour à tour femme de ménage, mère de famille, infirmière, petite amie d’un fan de heavy metal, ex-femme d’un aquarelliste amateur ou simple voisine, elle sautille d’une nouvelle à l’autre, faisant, semble-t-il, une sorte de pied de nez à la Camarde…

 

La nouvelle Pierre Trachard est très percutante : un style plus épuré pour un décompte inéluctable et minuté :
« Il a fini sa bière, s’est rassis sur le bord du canapé et, pour la deuxième fois, coudes sur les genoux, a mis son visage dans ses mains. Ainsi est-il demeuré près de trois minutes. Il ne s’est rien passé la minute suivante. À vingt heures cinquante-neuf, il s’est levé et a pris la direction de l’escalier sportivement enjambé, renversant au passage la petite horloge de salon qui se brisa aussi net. Mille et un petits mécanismes se sont conséquemment répandus à terre, et la grande aiguille dorée, retombant sur le sol après moult circonvolutions dans les airs, a lancé sur le soir un éclat presque inespéré. »

 

Dernière nouvelle de Et que morts s’ensuivent, et peut-être la plus attachante à mes yeux, M.D. semble une esquisse d’autoportrait, tracée sur la buée d’un miroir :

« Donc, M.D. sera à sa table de travail. Elle relira mot à mot ces histoires qui lui tombèrent sous les doigts, s’étonnant elle-même de leur rythme, de leur sonorité, de leurs caprices, quand ce n’est pas des personnages eux-mêmes. C’est qu’ils sont si réels ces personnages, si proches. Elle se demandera si le lecteur aura conscience de la réalité fantomatique de ces personnages dans son cerveau. »…

 

Christine Jeanney

 

29 août 2009

Lecture de Michèle Pambrun

 

Michèle Pambrun a déposé un commentaire sur mon blog, suite à sa lecture de Et que morts s'ensuivent. Le propos me semble suffisamment neuf et original pour que, avec sa permission, je lui donne cet écho supplémentaire.

 

Il est rare, je peux bien le dire, que la lecture d'une critique m'apprenne quoi que ce soit sur mes livres, ou simplement m'invite à les (re)lire par un autre bout. Aussi, je remercie Michèle Pambrun d'esquisser ici une lecture quasi-structuraliste de mon recueil, dans le droit fil du "nouveau réalisme", étayé par Jean-Claude Lebrun. Lecture que, naturellement, j'aurais été moi-même bien incapable d'entreprendre. Et que je trouve, non seulement intelligente, mais fort séduisante.

 

 

 

Cela ne cesse de faire signe sans que d'abord l'on s'en avise : les nouvelles de Et que morts s'ensuivent se présentent précédées d'un chiffre romain.

 

La numération romaine est une survivance d'une pratique archaïque, antérieure à l'invention même de l'écriture (donc, à strictement parler, préhistorique).

 

Deux nouvelles constituent une remontée vers ce que l'on peut considérer un archaïsme :
VII. "Anna Bouvier" (le cannibalisme).
IX. "Jean-Charles Langlois" (le retour à l'état d'enfance).
Ces deux nouvelles, de quatorze pages chacune, encadrent la nouvelle VIII, "Jérôme Allard-Ogrovski" (deux pages), dans laquelle "Le parallèle entre l'ingestion (d'un) animal mythique et l'intrusion de la matérialité électronique du monde dans le sexe femelle apparaît comme la métaphore souveraine et absolue de l'infection que représente pour tout être humain le côtoiement contraint de ce qui n'est pas soi : le monde est l'autre mot pour désigner l'infection."

 

Un monde, de fait, où cohabitent la haute technologie et des situations parfaitement archaïques appartenant à des temps reculés de l'histoire. Pour dire - questions vives de nos sociétés post-industrielles - la régression dans des comportements primitifs, comme si le temps s'était inversé et renvoyait les individus dans la barbarie des origines.

 

C'est ce que le critique Jean-Claude Lebrun dans Visages du roman français contemporain qualifie de "nouveau réalisme". C'est-à-dire cette veine de romans (ou nouvelles) qui s'emparent du réel, en construisent des images surchargées, saturées, et qui en accentuent ainsi les traits profonds.

 

Ce n'est sans doute pas un hasard si l'auteur de Et que morts s'ensuivent qualifie de "personnalité complexe, mélancolique et houellebecquienne" le personnage de Pierre Trachard dans la nouvelle VI. Cette nouvelle étant d'ailleurs une sorte de pierre angulaire dans la construction du livre, si l'on considère qu'il y a cinq nouvelles avant et cinq nouvelles après. Le personnage de P. Trachard dont l'activité d'écriture dans son journal n'est pas sans évoquer le Perec "d'Espèces d'espaces", de "Penser/Classer" et de "L'infra-ordinaire".

 

L'on peut ajouter qu'à l'instar des tragédies antiques, les histoires de Et que morts s'ensuivent se terminent toujours par un sacrifice humain (figures portées par un désespoir mortel), cependant que l'auteur malicieux nous réserve de jolies surprises : c'est que le "déprimisme" broie du noir avec délectation."

 

Michèle Pambrun

 

18 octobre 2007

Bloggeurs de tous les pays...

Plan_te_Terre
J
e ne prends pour ainsi dire jamais part aux innombrables discussions qui enfument Internet et les blogs. Mais je ne peux pas non plus m'empêcher d'éprouver quelque vertige devant l'infinie déperdition du verbe, de la parole et de l'intelligence que manifeste la blogosphère, vertige d'autant plus grand que rien ne semble être en mesure de lui donner sens, tout comme il semble impossible de ramasser cette palabre mondiale, de la quantifier, de la mémoriser, de la qualifier même, tant elle est par nature rétive à toute synthèse et à toute projection collective. Et encore ne m'intéressé-je guère qu'aux blogs qui soulignent leur proximité avec la littérature ou ses abords, même lointains. Aussi est-ce bien le triomphe d'une certaine forme d'individualisme que vient couronner l'explosion de cette bulle discursive, laquelle n'est d'ailleurs pas sans bousculer quelques-unes des habitudes démocratiques les plus ancrées - et pour partie les plus justifiées. Cette dimension démocratique est d'ailleurs intéressante à examiner, tant c'est en son nom que la quasi-totalité des bloggeurs revendiquent leur libre expression ; dimension au demeurant assez sommaire, et qui pourrait aisément se résumer de la sorte : je dis ce que je veux - digne héritier du Do it ! publicitaire.

La génération qui aura eu accès aux blogs, dont le gros des utilisateurs semble se situer dans la tranche des 20/40 ans, a derrière elle l'histoire de l'humanité démocratique ; on sait d'ailleurs quel prix durent payer ceux qui œuvrèrent à son advenue  - pour ne rien dire du lourd tribut que d'aucuns continuent de lui payer dans maintes régions du globe. Or ce qui me frappe, certes de manière extrêmement immédiate et sensitive, lorsque je circule entre les blogs, voire sur les grands forums nationaux, c'est la rage qui les baigne, pour ne pas dire la haine dans laquelle beaucoup semblent aimer se défigurer. La haine, non de l'autre en soi, non de l'autre en tant qu'être de chair, mais de l'autre en tant qu'il déploie une pensée (disons plutôt une opinion...) pas même contraire, mais simplement différente. Et il n'est pas anodin de signaler que certains blogs parmi les plus intéressants, érudits, rédigés parfois dans une langue volontiers recherchée, attestant pour les meilleurs d'un véritable amour du mot, qui plus est attentifs au moindre détail esthétique, peuvent compter au nombre de ceux qui semblent éprouver avec le plus de bonheur ce sourd plaisir à sombrer, pour certains dans la délation, et pour la plupart dans l'élitisme excommunicateur - lequel n'a donc plus rien de républicain. Aussi le bloggeur d'en face, qui remplit à sa manière l'office du voisin de palier de naguère, en prend-il pour son grade pour un oui ou pour un non, et pour tel ou tel motif qui ferait pisser de rire dans n'importe quelle cour de récréation. Mais le sentiment de se sentir supérieur, plus intelligent, plus brillant, plus pénétrant, conduit tout individu mal ou insuffisamment préparé à l'acceptation de l'autre, et donc aux vertus finales de la démocratie, à faire fuser insultes et anathèmes sur le dissemblable, jusqu'à, finalement, faire abattre sur lui les foudres de sa propre et minuscule Église.

Naturellement, les bloggeurs qui s'octroient une quelconque capacité d'analyse socio- ou psychopolitique ne sont pas en reste et, plutôt que de renouveler les principes vivants d'une agora bien ordonnée, sombrent, eux, dans le petit commentaire de la surface des choses - la vie privée du Président, la rumeur des arrières-cuisines, le commentaire de telle ou telle déclaration officielle tronquée etc..., n'ajoutant finalement que leur propre bruit de bloggueurs esseulés au grand bruit de crécelle de l'impraticable monde. Moyennant quoi, ce qui, à bien des égards, pourrait s'avérer réjouissant (la démultiplication de l'expression individuelle, l'augmentation des chances de se faire entendre, la possibilité qui nous est donnée de promouvoir notre art et de lui donner davantage d'écho, l'alimentation d'un échange ou d'un débat qui trouverait davantage de contributeurs de bon niveau, etc...) vient à se dégrader en une sorte d'arène sans foi ni loi, voire de prétoire où chaque orateur serait au fond condamné à n'être que le greffier de son propre discours. A cette aune, je ne suis pas certain que, non seulement la démocratie (dont il est vrai, certes, qu'elle n'a pas attendu l'apparition du grand barnum blogoprolixe pour s'affaisser d'elle-même comme une grande), mais l'individu lui-même (entendez sa quête de vérité intime, d'un épanouissement qui le grandisse, d'un apprentissage dont il sorte vainqueur au profit de tous), sortent grands gagnants de ce qui fut ou demeure considéré comme un progrès pour tous.

A certains égards, l'on peut même parfois considérer que la teneur des échanges sur la blogosphère ne fait que donner raison aux principes ultra-individualistes qui ont donné naissance aux reality show ou à la télévision de proximité : ici comme là-bas existe une prime à la violence et à la provocation, et les blogs les plus renommés sont aussi souvent ceux qui n'hésitent pas, par un calcul qu'ils seraient les premiers à blâmer chez l'homme politique, à se rendre démagogues, outrageants ou sottement injurieux. Cette prime à la provocation existe partout, et est sans doute le signe que les anciennes vertus de la conversation ont été peu ou prou définitivement écartées de la sphère publique. Aussi des personnalités aussi diverses que Eric Naulleau, Michel Polac, Stéphane Pocrain, Isabelle Alonso (je n'ai pas la télévision, j'en oublie évidemment), tous grands pourfendeurs de l'HTSMC (Horrible et Terrifique Système Médiatique Capitaliste), se retrouvent-ils chroniqueurs attitrés, plaisants, conviviaux et sacripants, sur les plateaux spectaculaires de la télévision de distraction. Sans, bien sûr, que nul ne sache ou ne puisse nous expliquer en quoi la qualité du débat démocratique (et subsidiairement du service public télévisuel) y ont gagné.

Encore jeune, je n'en ai pas moins connu de très près la naissance des radios libres. Tous ceux qui ont pratiqué ce média naissant, en ces années quatre-vingt bénies, se souviennent de la population qui œuvrait dans des studios de fortune où le CD n'existait pas et où l'animateur d'une émission était aussi celui qui en réalisait la partie technique - quand il n'allait pas lui-même démarcher les commerçants pour que la station puisse continuer d'émettre. Tous ceux, moi compris, qui plongèrent dans cette aventure dont on a (déjà) oublié combien elle a révolutionné les structures médiatiques, se souviennent de ces personnages étranges qui faisaient vivre les radios, et souvent leur donnaient une âme. Je me souviens que celle où je travaillais (bénévolement, cela va de soi, mais jusqu'à vingt ou trente heures par semaine) accueillait aussi bien un bègue (qui animait tout de même l'intégralité des émissions d'information de la station), un schizophrène patenté, une caissière de grande surface qui arrondissait ses fins de journées dans son lit, un immigré portugais qui n'avait pas même de quoi s'habiller et manger correctement, un banquier homosexuel qui était la risée de la commune, un débile mental léger dont les troubles d'élocution ne pouvaient échapper à aucun auditeur, un aveugle qui, nonobstant son chien, faisait régulièrement tomber platines et micros, quelques punks dont les rats quittaient souvent l'épaule pour s'en aller ronger la moquette du studio et souvent les derniers quarante-cinq tours achetés en urgence à Carrefour en vue du Top 50 du soir, un ancien flic tombé en dépression et finalement converti au chichon, pour ne rien dire de ma petite personne, généralement affublée de bas résilles en guise de chemise, bardé de clous et n'ayant pour Bible que le dernier album de Metallica. Eh bien tous ces gens, j'ai un peu l'impression de les retrouver sur la blogosphère, et cette petit madeleine inattendue n'est pas pour rien dans mon plaisir - quitte, donc, à ce que la mélancolie m'étreigne lorsque, brutalement, j'éprouve les limites intellectuelles et, disons-le, civilisationnelles, du genre.

4 mars 2009

Et que mort s'ensuivent : Thierry Germain, dans Esprit Critique

 

 

C'est avec une certaine émotion que j'ai pris connaissance de l'article que Thierry Germain consacre à mon recueil de nouvelles. Je sais qu'il me lit depuis toujours, ou presque, qu'il a lu Monsieur Lévy aussi bien que Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, et ceci explique très probablement l'acuité, la justesse et la profondeur de son propos. Je ne saurais décemment en dire plus, et seulement vous inviter à le lire, en cliquant ici, sur Thierry_Germain (fichier format pdf).

30 janvier 2009

L'objet

Et que morts s'ensuivent
 

J'ai donc l'objet entre mes mains - le livre. Ce n'est pas tout à fait la première fois, je devrais y être habitué. Je le suis, d'ailleurs, dans une certaine mesure. Ne serait-ce que parce que cet objet, manufacturé en quelques heures de temps, est présent à mon esprit depuis quatre ans. Je suis donc allé le chercher au service de presse, l'ai récupéré là où d'autres livres attendent d'autres auteurs, entassés sur des palettes, sur des bouts de tables ou à même le sol. A ce stade ce sont encore des objets un peu clandestins, non investis, dont on pourrait croire qu'ils ont été abandonnés là, sans usage ni utilité, connus de leurs seuls auteurs ou presque, attendant au fond d'une remise d'être adressés à des dizaines et des dizaines de lecteurs, journalistes et critiques pour la plupart. Je me faisais naturellement une joie de ce moment - comme à chaque fois ; et comme à chaque fois, c'est plus compliqué. J'affecte malgré moi une sorte d'indifférence, je fais mine de ne pas y accorder plus d'importance que cela, sans doute pour retarder la confrontation, ou prolonger une certaine part d'illusion ; je m'intéresse aux autres, aux livres des autres, je jette un œil à ceux qui attendent dans la remise, à côté du mien.

 

Je l'ai entre mes mains, et déjà la perplexité. L'objet est joli, lisse, d'une blancheur assez éclatante, sans tâche ni écornement d'aucune sorte. Et il y en a comme ça par dizaines, saucissonnés dans un plastique épais, transparent. Je le trouve un peu maigrelet. Je pensais que toutes ces notes dispersées, et toutes ces pages sur mon ordinateur, et toutes ces heures qui y furent consacrées, aboutiraient à un plus gros volume. Le voyant, le soupesant, instantanément, j'ai peur que la légèreté de l'objet n'en induise une autre, plus problématique. Sinon rien à dire, c'est un livre, un livre du Seuil, collection Cadre rouge, assez élégante, comme on la connaît. Tout cela n'est pas très intéressant : il est normal, après tout, de se défier un peu d'un tel objet, d'y chercher d'emblée ce qui en lui me ressemble, ce qui y serait à moi, en propre ; comme il est normal d'y voir aussi, d'instinct, ce qui m'en éloigne - mon nom, en gros sur la manchette, que je lis comme le nom d'un autre, en tout cas avec un irrépressible sentiment d'imposture ou d'excessive exhibition. Surtout, et je l'écris parce que je peux à chaque fois le vérifier, et que ma préparation mentale n'y change donc rien, succède à ce moment une phase, plus longue, de plusieurs heures, où domine le sentiment, que je ne m'explique pas, ou mal, d'une certaine dépression, quelque chose qui aurait à voir avec une forme d'écœurement, ou avec quelque chose en moi que l'on aurait éteint - mais à ma demande.

 

J'ai donc passé tout ce temps à ça, pour ça. Je suis content, mais d'un contentement un peu ébahi, plus dubitatif que véritablement inquiet ; en même temps, maintenant que l'objet existe, et seulement maintenant, quelque chose en moi, instantanément, s'en détourne, commence à se désintéresser de son destin. Je sais que tout commence maintenant,  c'est-à-dire qu'à partir de maintenant quelque chose qui m'est propre, en tout cas qui me fut propre au moment où je l'écrivais, va s'en aller à la rencontre des lecteurs, mais que tout ce qui va commencer m'échappe intégralement. Autrement dit, je me sens autorisé à enterrer cette histoire, à passer à autre chose. Je m'en fais toujours la remarque lorsque j'achève un manuscrit ou quelque autre texte, mais cela n'est jamais totalement vrai tant que le texte n'est pas publié, ou, ici, manufacturé. Je sais aussi que ce moment n'est pas fait pour durer. Que c'est le temps où il faut peut-être laisser le livre traverser son petit purgatoire, où il faut le laisser entrer dans sa lévitation, hésitant entre le réel et l'irréel, naviguant encore entre l'objet et son fantasme, le temps où je ne peux faire autre chose que le laisse planer au-dessus autour de moi alors qu'il fait désormais partie de la réalité matérielle. Ce sont là sans doute des sensations de luxe ; mais on ne choisit pas d'éprouver ce que l'on éprouve - ce pourquoi l'on ne saurait en concevoir ni honte, ni scrupules. D'autant que ce que j'éprouve n'est sans doute pas totalement étranger au livre lui-même, à ce qu'il renferme.

 

20 février 2009

Et que morts s'ensuivent : Stéphane Beau dans Le Grognard

 

 

 

Ce n'était apparemment pas gagné, mais ça a bien fini... : sur le blog de la revue Le Grognard, Stéphane Beau se livre à une critique de mon recueil, « qui enchantera les nostalgiques de Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle Adam et autres ciseleurs de phrases. » 

C'est à lire en cliquant sur Grognard  (fichier pdf).

1 mars 2007

Le génocide n'a pas eu lieu

Ruines à Mostar (photo personnelle)

 

C'est officiel : la Serbie de Slobodan Milosevic n'a pas commis de génocide, n'y a pas incité et ne s'en est pas davantage rendue complice. Sans doute un génocide a-t-il bien été perpétré à Srebrenica, mais ce fut l'oeuvre d'une main invisible ou d'une volonté insondable, en tout cas inaccessible à l'homme de la rue - celui par exemple à qui on a coupé les couilles et arraché les yeux sous ceux de ses enfants. Comme dans Usual Suspects : c'est le Diable, peut-être, allez savoir.

 

J'entends qu'il est commode d'être plus bosniaque que les Bosniaques. Et puisque le représentant officiel de la Bosnie à la Cour Internationale de Justice se déclare partiellement satisfait des remontrances que celle-ci a toutefois consenti à adresser à l'Etat serbe, on se demande bien, vu d'ici, ce qui pourrait nous autoriser à vouloir en remontrer. C'est que cet arrêt va dans ce qu'on n'ose plus guère, et pour cause, appeler le sens de l'Histoire. Quand ailleurs les peuples européens, à commencer par le peuple français, sont poliment invités à présenter leurs condoléances à ceux que, naguère, ils malmenèrent, la justice internationale la joue profil bas là où, en direct ou quasi, la notion d'humanité prenait à peu près au moins autant d'importance que deux cent mille squelettes dans une fosse commune. Comprenne qui pourra. Enfin non, au fond tout le monde comprend : l'intérêt bien compris (entendez la real politik) commande. Et nous en arrivons à cette contradiction qui ne semble plus guère étonner : ce n'est plus au nom de la justice qu'œuvre la justice internationale, mais au nom de la réconciliation, mot clé tout politique de toute cette affaire. Comme il est écrit dans la langue savoureuse des communiqués officiels : « les dirigeants serbes ne cachent pas leur satisfaction ». Champagne.

 

Je ne donne pas plus de trente ans à nos manuels d'histoire pour corriger le tir. Ma main à couper : nos enfants y apprendront que la justice aura choisi de s'amputer au nom de la paix et de l'esprit de concorde entre les communautés. La méthode est pourtant aussi mauvaise que l'intention. Il est fort à parier que cet arrêt ne fasse qu'inscrire davantage les rancoeurs dans le marbre, comme on le vit sur les visages de la centaine de Bosniaques regroupés, en attendant son arrêt, devant la Cour Pénal Internationale. La SDN avait au moins l'excuse de sa jeunesse, et plus encore du caractère inédit de sa mission. Je ne vois pas, cette fois, quelle excuse les Bosniaques pourront trouver à ceux qui ont transformé trois années en enfer en guerre civile. Qu'on en juge par ce qu'en dit Smail Cekic, membre de la commission d'enquête sur Srebrenica : « C’est une victoire pour les criminels, ça leur donne le moyen d’achever un jour le génocide qu’ils ont entamés contre les Bosniens. Il est évident que cette Cour attendait qu’un peuple soit complètement exterminé pour dénoncer ce crime comme étant un génocide. C’est honteux et horrible et prouve bien que tout ceci est une farce de la part de la communauté internationale. » La réconciliation est en marche.

 

7 novembre 2006

Classieux metal

Heavy_Metal___Dessin

... suite du billet "Enfant du metal" (27/10/06)

 

Mon appréhension du hard rock et du heavy metal (dont les puristes recommandent chaudement le distinguo) est absolument et uniquement intuitive, pour ne pas dire empirique. Je m'y suis naturellement intéressé d'un peu près, mais ni plus ni moins que n'importe quel autre amateur. Qui plus est, je ne m'y suis intéressé qu'à l'aune de ce que j'ai pu vouloir y trouver lorsque j'en écoutais de manière, disons, assidue... Un peu comme dans le jazz, le milieu du hard et du metal est d'une telle diversité qu'on peine parfois à justifier les rapprochements usuels, du moins sur un strict plan musical. Tout comme la parenté peut paraître fort lointaine entre un Sidney Bechet et un Michel Portal, ou entre Keith Jarrett et Uzeb, que peut bien réunir Rush et Venom ? quoi de commun entre AC/DC et Rhapsody, ZZ TOP et Rammstein ? entre le hard rock bluesy de grand-papa Gary Moore et le folk metal de Finntroll ? Entre le brutal death metal et le progressive metal symphonique ? etc... Il y a pourtant un fil (dont je ne remonterai pas ici l'histoire, et qui au passage implique d'ailleurs autant le rock, hard ou pas, que le jazz) : c'est le blues. Le blues en effet a donné à tous ces genres, finalement et fondamentalement si différents, un même socle rythmique et harmonique ; une semblable manière de "faire tourner les grilles" ; d'enjamber les "ponts" ; d'insister sur les dissonances ; de laisser sa part à une forme maîtrisée d'imprévu. Il ne s'agit pas de mettre tout ce joli (ou moins joli...) petit monde dans le même panier, mais simplement d'insister sur l'importance de racines musicales communes nées au tournant du 19ème et du 20ème siècles - quand la musique dite classique connaissait elle-même, tiens donc, quelques révolutions...

 

Si l'on s'en tient aux évolutions du heavy metal originel - sans doute incarné par Deep Purple, prolongé par Black Sabbath, Judas Priest et Iron Maiden - quiconque pourra constater une aspiration à une certaine majesté, voire à une certaine solennité. Derrière la force brute et le masque d'une certaine agressivité, il faut entendre le souci des musiciens d'installer des scènes et des climats qui emmèneront l'auditeur vers de nouveaux mondes, ou qui au contraire viseront à les ramener vers d'anciens - le point commun entre ces mondes étant d'être, au mieux mystérieux, au pire inaccessibles. Heaven and Hell, un des titres-phare de Black Sabbath, outre le léger effet de transe qu'attise en concert le charisme d'Ozzy Osbourne, véritable gourou s'il en est, illustre, même lointainement, cette aspiration à une forme de solennité guerrière et mythique présente chez certains compositeurs classiques de la fin du 19ème. Mais ce n'est qu'un début, tant Black Sabbath demeure marqué par une empreinte de headbangger (en gros, ceux qui balancent leur tête de haut en bas en guise de danse : j'en fus... !).

 

S'il est d'usage de se détester cordialement entre musiciens de jazz et de musique classique (les uns et les autres s'enviant mutuellement), un certain registre du heavy metal ne dédaigne pas, et de plus en plus, se tourner vers le classique - et cela sans aucune espèce d'aspiration démesurée, ou exceptionnellement, mais le plus souvent pour marquer leur admiration sincère. On ne compte plus les emprunts qu'il ingurgite et digère - plus ou moins bien.... Ozzy Osbourne (ou plutôt son guitariste, le regretté Randy Rhoads), empruntait souvent à la musique baroque. Parfois de manière un peu grossière - quoique efficace : on pense bien sûr à l'intro à l'orgue sur Mr. Crowley. Mais c'était parfois plus subtil ; ainsi est-il intéressant de mettre en parallèle son introduction, à la guitare sèche, de Diary of a Madman, et l'Etude #6 du guitariste classique Leo Brouwer. De la même manière, Ritchie Blackmore, un des guitaristes qui a le plus fait en ce domaine, a toujours beaucoup écouté de motets du Moyen-Age. Cela s'entendait déjà à la belle époque de Deep Purple et de Rainbow, mais son groupe actuel, Blackmore's Night, reflète davantage encore cette passion, avec plus ou moins de bonheur il est vrai - et s'éloigne au passage assez notablement du metal, pour devenir une sorte de Try Yann de l'Outre-Manche. Il faudrait aussi évoquer Uli Jon Roth, guitariste à la très enviable liberté, mais un peu dédaigné depuis qu'il a quitté Scorpions pour se consacrer à des projets personnels, disons, plus lunaires... (et/ou solaires : cf. Electric Sun). Et puisqu'on a évoqué Deep Purple, rappelons aussi que le groupe de Ian Gillan enregistra en 1969 son Concerto for group and orchestra au Royal Albert Hall de Londres.

 

Même un groupe tel que Metallica, réputé pour être le précurseur du trash metal, me semble pouvoir illustrer ce que je discerne de fondations classiques (même inconscientes) dans un genre qui en semble pourtant bien éloigné - mais je pousse peut-être le bouchon un peu loin. Cela me semble pourtant assez évident à l'écoute de leur album Ride the lightning (le seul, en vérité, à me plaire réellement). Son ambiance, lourde, martiale et mélancolique tout à la fois, ses longs passages instrumentaux, jusqu'aux thèmes abordés (en gros le comportement des humains, la solitude du prisonnier, la cruauté de la guerre - cf. For whom the bells told, un de leurs tout meilleurs morceaux que leur inspira le roman d'Ernest Hemingway -, ou encore le récit des Dix plaies d'Egypte), tout cela forme un tout qui, sans aspirer en quoi que ce soit à cette forme de noblesse qui connote toute référence classique, n'en constitue pas moins un bel ensemble instrumental. D'autres, plus savants que moi, ont bien dû le discerner également, au point de monter un quatuor à cordes en hommage au groupe, quatuor à tout le moins déroutant (et pour ce qui me concerne, assez peu ragoûtant) : Apocalyptica. Les musiciens, dont l'un d'entre eux opère tout de même au sein de l'Orchestre symphonique de Finlande, se disent expressément influencés par Chostakovitch, Prokofiev, Grieg, et... Metallica.

 

Cette dimension mythique, parfois mystique et en tout cas empreinte de religiosité, des univers du heavy metal (dont je parlais déjà dans mon billet du 27 octobre) se retrouve avec la réussite que l'on sait chez Iron Maiden, notamment dans les albums Peace of Mind (à mon sens le plus abouti) et Powerslave. Les influences culturelles du groupe, essentiellement littéraires et cinéphiles, se retrouvent ici explicitées. Ainsi To Tame a Land est-il inspiré du roman de Frank Herbert, Dune ; The Trooper illustre La charge de la brigade légère de Lord Tennyson ; Where Eagles Dare (Quand les aigles attaquent, intensément visuel) évoque le roman d'Alistair MacLean ; Quest for Fire est un hommage immédiat à La guerre du feu ; Flight of Icarus retrace la légende d'Icare ; Revelations, merveilleux de puissance et de profondeur, débute par une citation de Chesterton ; Sun and Steel se place sous la tutelle légendaire du samouraï Miyamoto Musashi, enfin The Rime of the Ancien Mariner, morceau de bravoure, tourne autour d'un poème de Coleridge (qui inspira d'ailleurs déjà un autre groupe, Rush, en 1977, avec le morceau Xanadu).

 

Indiscutablement, la veine lyrico-mystique a la cote, reflet sans doute d'un certain malaise dans la civilisation, angoisse d'un futur technoïde et guerrier, inquiétudes pour l'éco-système, manipulations du vivant, dilution des individualités dans la grande mondialisation, etc. Cette grande inquiétude individuelle et métaphysique charrie son lot mystique, plus ou moins étayé, plus ou moins superficiel, et qui trouve dans la forme musicale classique un support de poids. Cela débouche souvent sur le souci, un peu nouveau dans le heavy metal, de l'orchestration. Certains s'en sortent plutôt bien, voire très bien, d'autres n'évitent pas toujours le piège du pompeux, voire du pompier. Mais il est certain que nous sommes au haut de la vague : Rhapsody, Nigthwish, Therion, Angra, Symphony X, Stratovarius, ou encore Fairyland en France : autant de groupes qui usent et abusent des chevauchées wagnériennes, des nappes de cordes,  des choeurs verdiens, bref d'un lyrisme désormais mieux qu'assumé : revendiqué.  Sans doute cela obéit-il chez certains à un goût profond pour le genre ; le chanteur de Manowar, rappelons-le, fit ses débuts à l'opéra, de même que la chanteuse de Nightwish. Reste qu'il y a là un bon créneau commercial - ainsi Angra qui, rappelons-le, avait déjà repris un Prélude en Do mineur de Chopin dans son album Rebirth, s'apprête-t-il à sortir Aurora Consurgens, directement inspiré des écrits de Saint-Thomas d'Aquin. Les groupes les plus innovants, les plus originaux, et les plus fondamentalement sérieux, sont à rechercher dans des genres hybrides. Je pense notamment à Opeth, dont j'avoue ne pouvoir écouter qu'un morceau sur deux (les plus calmes, pour faire vite...) : il se passe indéniablement quelque chose dans leur musique, quelque chose qui paraît tellement intérieur qu'aucune ornière ne semble pouvoir y résister : on alterne donc entre des passages d'un black metal de facture assez classique et de longues plages, quasi-floydiennes, parfois folk, au long desquelles les instrumentistes déploient des influences qui courent manifestement du jazz à la musique hindoue, tout cela sans jamais sombrer dans le kitsch - premier piège de tout syncrétisme. Il faudrait citer également le trop méconnu Pain of Salvation : comme Opeth, dont il se distingue toutefois par une esthétique technologique assez prononcée, le groupe s'appuie sur une grande palette de couleurs  musicales, servi en cela par une technicité à toute épreuve ; qui plus est, leurs textes attestent d'un souci littéraire et formel assez peu commun dans cet univers.

 

Mais c'est évidemment la virtuosité qui d'emblée séduit les musiciens - et le public. Aussi débarque sur la scène, au début des années quatre-vingt, une génération de guitar heroes revendiquant haut et fort leur attachement à la musique ancienne. L'on pense d'abord à Yngwie Malmsteen, admirateur patenté de Vivaldi, d'Albinoni, de Bach, de Paganini, de Scarlatti ou de Beethoven. Si Eddie Van Halen avait certes ouvert la voie avec son solo Eruption, il se trouve ici complètement débordé par plus fougueux, plus fort, plus technique que lui - et aussi plus sincèrement épris de musique classique. La quinte (ou power chord) qui rapprochait déjà le jeu de guitare propre au heavy metal des accords utilisés dans le chant sacré chrétien traditionnel, se trouve ici amplement ornementée, et au torrent usuel de décibels se substitue une cascade de notes, au point d'avoir parfois l'impression d'assister à un concours de vitesse un peu froid et mécanique - mais ne fut-il pas reproché à Mozart de mettre parfois trop de notes dans ses compositions...? L'inspiration de Malmsteen ayant peu à peu fini par s'assécher, il faut compter aujourd'hui sur les petits prodiges que sont John Petrucci, Joe Satriani, Marty Friedman ou Jason Becker, pour n'en citer que quelques-uns, qui semblent avoir une vue plus large encore de leur instrument. Ainsi le jazz commence-t-il à faire ses premiers pas dans le heavy metal, et il n'est plus rare de trouver des guitaristes se revendiquer de John Mac Laughlin, de Bireli Lagrene, de John Scofield ou d'Al di Meola (lequel Al di Meola ne déteste d'ailleurs pas sonner un peu heavy ; à titre d'exemple, l'album live Tour de Force, en 1991). John Petrucci, guitariste de Dream Theater, revendique clairement parmi ses influences celle d'Alan Holdsworth, nettement plus connu dans les cercles du jazz et de la fusion. Et puisqu'on est dans Dream Theater, groupe qui réussit au passage à fusionner en une même musique maintes références éclectiques, je serais fautif de ne pas citer Derek Sherinian, l'ancien claviériste du groupe, qui semble vouloir passer à l'acte (malgré le scepticisme du milieu...) en s'engageant sur une voie que d'aucuns n'hésitent plus à qualifier de jazz metal... Mais jusqu'où iront-ils ? Les Conservatoires de Musique du 22ème siècle enseigneront-ils les exercices virtuoses des enfant de Jimi Hendrix ?

 

7 octobre 2006

Les femmes de Richard Millet

 

 

 

Dans une librairie, deux femmes conversent. Elles semblent avoir autour de la quarantaine, mais une quarantaine qui tire vers le haut, qui aspire à mieux - qui aspire, déjà, et maintenant que l'héritage du petit est assuré, aux joies de la grand-maternité. Tandis que l'une, de sa main droite, remet en place un chignon très seizième (arrondissement), l'autre, de la gauche, désigne le dernier livre de Richard Millet. Elle le fait un peu à la manière d'un Nicolas Sarkozy évoquant ces jours-ci les “malheureux” cantonnés dans un gymnase à Cachan, c'est-à-dire en un égal mélange de commisération chrétienne et de mépris dégoûté. Mais voyez plutôt.

 

- Ma chère, vous ai-je parlé de cette horreur ?!

- Pensez-vous... Figurez-vous que je l'ai lu, du moins ai-je essayé.

- Ah, nous sommes donc bien d'accord ! Quel tissu de...

- Ah oui, comme vous dites...

- D'insanités. Quel mépris pour les femmes ! Non mais pour qui il se prend ? Et puis c'est qui, d'abord, ce Millet ? Jamais entendu parler. Passez-moi l'expression, mais y'en a vraiment qui pètent plus haut que leur cul...

- Christelle ! On pourrait vous entendre...

- Écoutez, Mylène, c'est vrai, quoi, qu'est-ce qu'il connaît au plaisir des femmes celui-là ? Je trouve ça dégoûtant, tout ce qu'il raconte, et cette manière de séduire cette pauvre enfant, vraiment c'est pas joli joli...

- Vous savez ce que je crois... Je crois que c'est un pervers, ce Millet. Un satyre.

- Vous ne croyez pas si bien dire... Je dirai même que c'est une espèce de vieux pédophile refoulé. Et comme par hasard, bien sûr, on ne connaît pas l'âge de la petite... Une adolescente, tout juste une adolescente, voilà ce qu'il avait en tête, en fait. Tous pareils.

- De toute façon, vous voulez que je vous dise ? Moi, je n'y ai rien compris à ce livre. Non mais c'est vrai, il pourrait faire des phrases plus courtes, ma chérie, vous n'êtes pas d'accord ?

- Oh, mais vous ne comprenez pas ? C'est très chic de faire des phrases longues, très chic. Non seulement il manipule notre sexe mais, en plus, il nous embrouille avec ses phrases qui n'ont ni queue, ni tête.

- Quand je pense, mais quand je pense, Christelle, qu'on a parlé de lui pour le Goncourt... Non mais où va-t-on, je vous le demande !

- Oui, c'est bien triste... Au moins, Christine Angot, elle, c'est du vécu.

 

Ici, la belle Mylène saisit la belle Christelle par le bras et s'approche de son oreille en jetant de troubles regards autour d'elle.

 

- Vous voulez que je vous dise ? J'en fais sa pub, à l'Angot. J'ai même écrit à quelques amis bien placés... pour le Goncourt, voyez...

- Quelle bonne initiative vous avez eu là ! Et puis zut à la fin, elle le mérite, depuis le temps qu'on entend parler d'elle.

- Quand même, qu'est-ce que ça vieillit mal, un homme...

 

Le reste se perd en considérations sur les hommes et les femmes. Je n'ai pas ici le coeur à les rapporter. 

 

Le livre de Richard Millet, Dévorations, est paru aux éditions Gallimard. Il est parmi les romans contemporains les plus beaux que j'aie lus depuis longtemps. À lui, le Goncourt irait très bien.

 

6 juin 2007

Naissance de Keith Jarrett - et du jazz

 

 

Je suis venu au jazz il y a assez longtemps. J'avais dix-sept ou dix-huit ans, et je commençais à être un assez bon spécialiste du heavy metal : j'animais des émissions dans les radios locales, je fréquentais les musiciens du cru, je collectionnais les maquettes de petits groupes français qui, pour la plupart, n'enregistreraient jamais rien d'autre, je montais mes propres groupes (pompeusement baptisés Excalibur ou Nemesis, et tous condamnés, dès leurs débuts, à ne jouer que pour deux copains dans un garage où nos petits amplis Peavey peinaient à faire entendre autre chose que du bruit), je peignais sur mon sac U.S. les logos de mes groupes préférés, j'ai vu la naissance du premier magazine spécialisé, Enfer Magazine (juste avant Metal Attack), je volais des trente-trois tours chez le seul bon disquaire de la ville, et quand je le pouvais je commandais des imports en Belgique. Nous étions en bas, dans la chambre de Cyril, sans doute vautrés sur la moquette, éclusant bières sur bières ; je ne sais plus ce que nous écoutions, peut-être bien le dernier Ratt, Invasion in your privacy. Pour je ne sais plus quelle raison, je suis monté à l'étage, peut-être pour chercher un pack supplémentaire, et sa mère, Nelly, qui faisait le ménage, écoutait en même temps une musique dont j'ignorais tout. Elle ressemblait à de la musique classique et je sentais spontanément qu'elle n'en était pas, c'était autre chose. Je ne pouvais me le formuler ainsi, mais je sais, aujourd'hui, que ce qui me frappa le plus, au-delà de la beauté intrinsèque de ce chant, au-delà du sentiment de transe que quiconque peut éprouver en l'entendant, c'est l'incroyable sentiment de liberté, musicale et spirituelle, qui en émanait. Je ne sais plus bien comment cela s'est produit. Je me suis retrouvé assis sur le canapé, et j'ai écouté (pas longtemps, Cyril s'impatientait, j'avais un peu honte.) Sur la pochette, un type chevelu avec une petite moustache était penché sur son piano, concentré, yeux fermés. Je suis redescendu headbanger avec Cyril, l'air de rien. Puis j'ai pris ma mob, un Ciao ou un 103, je ne sais plus, et suis allé au Mamouth du coin, celui qui longeait la rocade menant à La Rochelle. J'ai acheté la cassette, et des piles pour mon Walkman. C'est comme cela que je suis venu au jazz, avec le Köln Concert de Keith Jarrett.

 

 

Depuis, jamais mon admiration pour ce musicien n'a faibli. Pas forcément d'ailleurs pour le Köln Concert, même si, bien sûr, j'ai conscience de ce qu'il représente, même si je connais les circonstances et les conséquences de cet enregistrement, même si c'est un disque remarquable, à bien des égards fondateurs. Mais Keith Jarrett a fait tellement mieux depuis, il a pénétré si loin dans d'autres profondeurs, qu'on n'écoute plus aujourd'hui le concert de Cologne que pour se remémorer une naissance, que pour recouvrer le goût de nos origines, un peu comme on retrouve un vieux document d'archives ou le témoignage d'une époque - fût-elle formidablement prometteuse. Car je n'ai jamais entendu un musicien dont la moindre seconde d'improvisation, dont la moindre phrase, la moindre note, soient à ce point chantantes, à ce point évidentes et cristallines. C'est ce qui est frappant chez cet artiste, outre son touché que, là encore, je n'ai jamais retrouvé chez aucun autre pianiste. Jamais aucune graisse, jamais d'enrobage. Tout s'impose en pureté, avec une science de l'harmonie dont on pourrait croire qu'elle est instinctive, et on se retrouve, l'écoutant, à chanter avec lui jusqu'aux micros-notes où ses longues phrases le conduisent. 

 

 

Un disque incarne tout à la fois le summum de son art et l'apogée du jazz tel qu'il me touche : Still Live, enregistré en 1986 avec ces deux accompagnateurs et complices hors-pair que sont Jack DeJohnette et Gary Peacock. L'évidence de leur union et de leur musique est telle que tous trois ne se sont plus quittés depuis trente ans. C'est mon entrée véritable, et naturelle, dans le jazz, il y a vingt ans. Le premier morceau y aura suffi, My Funny Valentine, tellement éculé, tellement chanté, repris par tous, dans tous les genres, et ici magnifié, sublimé dès les premiers accords, longs, introspectifs, patients, jusqu'aux dernières notes, celles qui s'épuisent en un décrescendo sublime, inconsolable, et finalement silencieux. Cette interprétation à elle seule justifie tout. Il n'est pas si fréquent de rencontrer des musiciens auxquels on doit bien davantage qu'un plaisir d'esthète ou de mélomane, ils se comptent le plus souvent sur les doigts de la main. Notre panthéon personnel s'épure au fil du temps : ce disque-là, cet artiste-là, y sont à demeure.

 

3 octobre 2006

Texte et paroles

blabla
 

La vérité est que je ne crois plus guère aux vertus de la communication orale — sauf entre amoureux, ou entre amis véritables, c'est-à-dire auprès de cette race d'humains qui ne s'offusque jamais, qui ne peut pas s'offusquer, de ce que vous êtes. C'est là une pensée bien triste, songerez-vous. C'est une pensée du réel. Disons empirique. Avec qui conversons-nous ? Principalement, avec notre entourage social quotidien (qui n'est pas nécessairement professionnel). Sauf à les organiser avec méthode, sauf à les introniser en arts de vivre ou veiller à ce qu'elles soient arbitrées par une autorité admise et reconnue, la plupart (je dis bien : la plupart) de nos conversations ne mériteraient en tant que telles que très rarement la qualification de conversation. Il est permis de regretter, gentiment, le temps où elles se déployaient dans des salons prévus à cet effet.

 

L'art de la conversation induit une qualité d'écoute à tout le moins égale à celle de la parole émise. Or, qu'on le veuille ou pas, ces deux vertus ne trouvent plus guère écho dans des sociétés que dominent, d'une part la volonté de puissance, d'omniprésence et de transparence, d'autre part la tentation de l'objurgation, de la condamnation et de l'excommunication. L'alliance des fanatismes (qui ne sont pas seulement religieux), de la communication (sic) de masse et de la correction politique se charge parfaitement de ce programme : la conversation devient une modalité formelle, tout au plus un travestissement d'allure démocratique qui aide à faire passer les grands paradigmes de l'ordre ou du conformisme auxquels nous sommes soumis - ou auxquels nous nous soumettons. Au bout du compte, la qualité d'écoute exige trop de patience et d'attention eu égard au temps dont nous disposons dans la vie, et la qualité de la parole émise requiert trop de précision et d'amour de la nuance pour les slogans existentialo-utilitaires dont, finalement, nous nous satisfaisons fort bien (la vie est courte).

 

La seconde raison tient à ce que nous sommes — ou à ce que nous sommes devenus. Car il ne faudrait pas non plus se laisser aller à penser que la société est responsable de tout...  Ce que nous sommes ? Des êtres fondamentalement, profondément, incurablement blessés, esseulés, tétanisés, frustrés, incomplets, et, surtout : conscients de l'être. Cette solitude en nous, ontologique, semble pourtant contredire nos besoins sociaux les plus anciens et les plus compulsifs. Nous ne sommes certes pas des animaux, mais nous avons conservé de leur très intime fréquentation l'enthousiasme grégaire — l'on peut dire communautaire, c'est désormais admis. Moyennant quoi, l'autre, activement recherché pour le réceptacle inespéré qu'il nous offre, permet de dévider ce qui brûle en nous tout en lui faisant croire qu'on le lui dit à lui parce que c'est lui, et tout en entretenant la nécessaire illusion de penser que nous sommes entendus, voire compris. Ce n'est pas un jeu à sommes nulles, c'est un deal - tacite, admis, intégré. Ecoute-moi quand je te parle, je t'écouterai en retour — soit : fais au moins mine de m'écouter (j'en ai besoin), je ferai mine de t'écouter (c'est bien naturel). Socialement parlant, cela marche plutôt pas mal ; psychologiquement, et, pour employer un grand mais joli mot, métaphysiquement, c'est une autre affaire.

 

Combien de fois n'avons-nous pas été exposés à d'extraordinaires débits, à d'infernales déferlantes, à d'irrépressibles débordements, à de fous monologues émanant d'êtres qu'il suffit de regarder pour comprendre que ce n'est pas à nous qu'ils s'adressent mais à un récepteur dont la qualité singulière, particulière, compte finalement assez peu ? Combien de ces échanges dont ne saurions précisément dire comment et quand ils ont commencé ? quel était, même, le sujet ? le prétexte initial ? combien de digressions devons-nous en permanence endurer ? de paroles qui se vident à force de présence ?

 

Et donc, pour en revenir à mon propos (voyez, je m'y perds moi aussi plus souvent qu'à mon tour), je ne crois plus guère à la communication orale — hormis, donc, dans les cas précités. L'écriture a ceci de fondamentalement supérieur aux bruits de gorge qu'elle peut revenir en arrière : la rature est invisible, le bégaiement inaudible. Évidemment, elle a son coût : la responsabilité. On excuse d'autant mieux une parole lancée en l'air qu'on peut condamner sans rémission possible un mot de travers qui aura été écrit. Enfin, l'écriture ne permet pas moins l'échange que l'oralité. Et c'est bien pourquoi nous écrivons : pour combler à la fois notre désir de l'autre en tant qu'il peut apaiser notre sentiment de solitude (plus ou moins supportable en fonction des humeurs ou des moments de la vie) et notre insatiable besoin de dire - de dire ce que nous sommes, de dire la souffrance inhérente au seul fait d'être, et de dire le monde, seul moyen pour nous d'essayer de nous y faire à défaut de pouvoir le comprendre.

 

27 mars 2007

Théâtre : Retour au désert - Bernard-Marie Koltès à la Comédie-Française

 

 

 

Alors que l'étoffe bleu/blanc/rouge semble vouloir recouvrer quelque vigueur (électorale) aux balcons de la francité, l'entrée de Bernard-Marie Koltès au répertoire de la Comédie Française, avec une pièce sur les séquelles de la guerre d'Algérie, a quelque chose du pied de nez dont on aurait grand tort de ne pas se réjouir. Reconnaissons donc à Muriel Mayette qui, au "Français", a succédé à Marcel Bozonnet  dans les conditions que l'on sait, une certaine iconoclastie. Il peut certes paraître étrange de faire entrer Koltès au répertoire avec une de ses très rares pièces qui fût une comédie. Mais on nous rétorquera que Molière fait figure en ces lieux d'auguste prédécesseur, ce qui n'est pas un mauvais argument ; ce choix, de toute façon, n'est pas ce qu'il importe de discuter. 

 

Car notre gêne vient d'ailleurs. Il semble en effet qu'on ait cherché à purger ce texte de sa part de drame pour n'en faire saillir que les reparties les plus allègres, les situations les plus cocasses ou les scènes les plus boulevardières (qui ne sont pas, loin s'en faut, les plus abouties). Sans doute le texte est-il volontairement hétéroclite, sans doute joue-t-il sciemment de la confusion des registres et de l'immixtion de l'onirique dans le réel, sans doute même était-il de la volonté de l'auteur de nous faire rire, fût-ce en grinçant. Mais cela n'explique pas une mise en scène que les velléités de modernité font parfois chuter trop bas. Je pense ici à la déclamation de Martine Chevallier, pantalon en jean devant le rideau rouge, tenant à la main un micro à la réverbération exagérée, numéro d'animateur dont je ne m'explique toujours ni le sens, ni l'intérêt artistique. Ou encore à ces scénettes qui confinent aux sketchs, c'est-à-dire où le comique de situation et de posture emporte le fond tragique. Et il faudrait dire un mot aussi de l'apparition dans le ciel d'une ancienne épouse décédée, selon un procédé qui n'a, lui, rigoureusement rien de moderne, mais qui au contraire ferait s'esclaffer dans le moindre vaudeville. Tout cela ne crée pas même une atmosphère, qui aurait pu être réussie à force d'être singulière, mais interdit au contraire que toute ambiance s'installe. A force de ne plus savoir s'il faut ou pas sourire, à force de douter du rire, on perd le fil de l'action pendant que le texte perd de son sens. La légèreté et le premier degré rendent l'ensemble grotesque, quand le grotesque se serait satisfait de n'être que suggéré.

 

Bien entendu, tout n'est pas aussi décevant - pas mauvais, décevant. Même si on peut avoir l'impression que les acteurs peinent à s'y retrouver (et comment ne pas les comprendre ?), ils font preuve d'énergie, et d'abnégation. Michel Vuillermoz est assez magistral dans son rôle de nouveau riche arrogant et cynique, et Grégory Gadebois est parfait dans le rôle du fils paumé, tétanisé par le père, fantasmant une émancipation qui passerait par la prise de l'uniforme. Bref, les acteurs ne sont pas vraiment en cause, mais c'est un peu comme si eux-mêmes échouaient à trouver la bonne voix, le bon espace, le bon créneau. Même Catherine Hiegel, évidemment très juste, me semble pourtant légèrement en retrait, et je ne crois pas que cela tienne seulement au fait qu'elle n'ait ici qu'un second rôle. Reste que la mise en scène de cette pièce était sans doute un défi, tant l'auteur lui-même a pris un malin plaisir à mélanger les genres et les registres. Mais si elle passe à côté, sans doute est-ce d'avoir opté pour une lecture exagérément immédiate, littérale. La musique, composée pour l'occasion par Michel Portal, permet d'habiller les changements de scènes et de redonner une profondeur inquiétante à la pièce. Mais ce n'est pas suffisant, et surtout cela ne tient pas très longtemps. Dommage.

 

27 février 2007

Théâtre : Pasolini au Vieux Colombier, Beckett à l'Atelier

 

Ma femme ayant davantage foi que moi en ma littérature, elle tient le rôle (ingrat) de la muse qui me met quand il faut et comme il faut le coup de pied où il faut, pour qu'enfin j'avance derechef. Aussi sait-elle toujours me suggérer la bonne lecture qui saura faire écho à mes travaux d'écriture — quitte à désespérer Billancourt. Idem pour le théâtre, dont elle parle généralement aussi bien que les critiques du Masque et la Plume.

 

 

Ainsi donc nous nous retrouvâmes au Vieux Colombier, où son directeur, Marcel Bozonnet, a pris l'audacieuse initiative de monter Orgie, de Pasolini. C'est audacieux parce que nous sommes (tout de même) à la Comédie-Française, et parce que le puritanisme français n'a désormais plus rien à envier à son grand frère américain. Mais c'est aussi facétieux, après la polémique que Bozonnet déclencha en déprogrammant Peter Handke (à tort, selon nous) pour cause de serbisme zélé. Bon point, donc.

 

Pasolini ne peut plus guère surprendre : nul ne s'attend à une bluette. Aussi le couple qui se dévore sous nos yeux y va-t-il de ses fantasmes sexuels et mortifères. Cette violence n'est toutefois pas le sujet, autant que je puisse en juger, qui fait surtout état d'un désarroi profond devant la vie qui passe, la mort qui fait ses appels du pied et la nostalgie de ce que nous fûmes, corps et coeurs pleins d'allant. Quelque chose comme le tableau des échecs d'une vie. Ça ne peut donc se passer sans larmes, sans sperme ni sans coups. La rage à son paroxysme nous dérange tout ce qu'il faut, les temps d'apaisement sont bien sentis, et les acteurs ont l'air sincèrement éprouvé — on le serait à moins. Mais le texte est inégal, et tant pis si je n'ai pas l'autorité pour le dire. Tout à coup c'est fulgurant, on se reproche de ne l'avoir pas trouvée, celui-là, ce coup de canif dans le bois de la langue, et puis ça vient s'échouer là, cahin-caha, en clichés vaguement romantiques sur le paysage existentiel. Bizarre. Moyennant quoi, le vieux monsieur devant moi esquisse quelques ronflements qui me consolent de ceux que j'émets la nuit, obligeant sa dame à quelques coups de coudes bien sentis. Mais il sera tout à fait éveillé quand arrivera la toute jeune Lucile Arché, vêtue d'abord comme une galante de la Renaissance, puis très vite aussi dépouillée qu'un nouveau-né. Il ne m'aurait pas déplu que tout cela soit parfois un peu plus imagé. Et puis, rien que pour le pied de nez à la sensibilité du temps, ça vaut bien le coup d'aller prendre le pouls de l'existence individuelle auprès de Pasolini.

 

 

Un (gros) cran au-dessus, la lecture que donne Sami Frey, au Théâtre de l'Atelier, de l'un des derniers textes (originellement écrit en anglais) de Samuel Beckett : Cap au pire. D'accord, ma femme n'est pas objective : du Frey, elle en est dingue. Mais il faut reconnaître que ce texte de Beckett, pour ainsi dire et littéralement illisible, trouve ici une incarnation à la hauteur. À se demander d'ailleurs quel autre que le Frey aurait pu le dire aussi magnifiquement. Et ma femme a sans doute raison de considérer que c'était pour moi la meilleure entrée possible dans un texte que je ne connaissais pas. C'est le texte des derniers temps, dont on se dit que Beckett les a sûrement occupés en cherchant à mettre un peu d'ordre dans ses pensées, histoire d'être en règle. Ça cafouille, donc, mais, parce que ce qui motive l'auteur ne saurait être disputé, ce qui semble faire contresens se charge de sens. Ce qui d'emblée fuit l'entendement commun finit par toucher au plus irréductible. Que reste-t-il d'une vie ? Des mots. Et à la fin, chaque mot est un tourment, puisque chacun pourrait être le dernier — et l'on se dit alors que c'est ainsi que tout écrivain devrait écrire. La vie a passé, la seconde qui vient est un lendemain miraculé : le langage ne peut faire semblant de l'ignorer. D'où ce texte, que je prends, à tort, pour une opération chirurgicale du processus d'écriture. Mais ce serait sans doute encore trop gratuit si ça n'était que cela. Et c'est ici que Sami Frey, d'une voix, d'un geste, d'un regard, lui confère une puissance qui achève de transformer le monologue d'un homme finissant en une phénoménale démonstration d'instinct vital. Si mettre un peu d'ordre dans sa vie avant de la quitter tout à fait, c'est trouver le mot de la fin, alors on sait d'une certitude sûre que tout écrivain, fût-il le meilleur, court à la désillusion. C'est dans cette désillusion que Sami Frey a su entrer, servi par un texte dont on comprend alors, et alors seulement, combien il peut être remarquable.

 

21 décembre 2006

Esquisse de Berthet

 

 

 

On parle beaucoup du Journal de Trêve de Frédéric Berthet (Gallimard), et il semble qu'il y ait de fort bonnes raisons à cela - je ne l'ai pas encore lu mais compte bien le faire. Il ne faudrait juste pas que cela dissuade de lire Simple journée d'été, nouvelles que réédite parallèlement Denoël, et qui sont autant de petites perles libres, sensibles et impertinentes.

 

Ces extraits de Traité d'illégitime défense, autour de laquelle pourrait s'organiser et se nourrir le recueil : 

 

- « Si, à votre naissance, une femme se mêle de vouloir vous susprendre la tête en bas, en vous tenant par les pieds, poussez un cri de protestation. Vous avez alors la peau de couleur grise : c'est de colère. Vingt ans après, retrouvez cette femme et faites-lui subir le même sort. »

- « Désormais, lorsque vos parents vous trouvent l'air "présentable", demandez  : à qui ? Ne vous laissez plus avoir. Exigez des noms. »

- « Soyez supérieur aux études supérieures. Restez spécialiste en matins d'automne, en odeurs de feuilles brûlées. Sachez reconnaître les feuilles qu'on brûle. Soyez docteur ès crépuscules, master of équipées nocturnes, professionnel du point de vue des galops du printemps. »

J'y reviendrai plus longuement.

 

10 novembre 2006

Douleur visionnaire

 

 

Fragments du Journal de Kafka, que j'avais naguère recopiés tels quel.

 

Nous sommes en 1911, Kafka a vingt-huit ans. Il est persuadé qu'il n'atteindra pas la quarantaine — il ne se trompera que d'un an. Il éprouve une tension dans la partie gauche de son crâne. Voici ce qu'il en dit : « Cela me donne la sensation d'une dissection presque indolore pratiquée sur le corps vivant où le scalpel, qui apporte un peu de fraîcheur, s'arrête souvent et repart ou reste parfois tranquillement posé à plat, continue à disséquer prudemment des membranes minces comme des feuilles, tout près des parties cervicales en plein travail. »

 

Plus loin, cette vision qui m'a très longtemps poursuivi, parfois a nourri mes rêves et, je crois, une part de mon inspiration : « Sans cesse l'image d'un large couteau de charcutier qui, me prenant de côté, entre promptement en moi avec une régularité mécanique et détache de très minces tranches qui s'envolent, en s'enroulant presque sur elles-mêmes tant le travail est rapide. »

 

29 septembre 2006

Jan Zabrana - Toute une vie

 

Bref aperçu de la vie de Jan Zabrana, pour une meilleure compréhension :

 

Jan Zábrana est né en 1931 dans une petite ville de Moravie. Après l’arrivée au pouvoir des communistes en 1948, sa mère est condamnée à dix-huit ans de prison et lui-même est exclu de l’université en 1952, tandis que son père est à son tour condamné à dix ans de réclusion. Jan Zabrana travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons, puis comme traducteur du russe et de l’anglais. La libéralisation culturelle des années 1960 lui permet de publier quelques romans policiers, ainsi que de la poésie. Son journal, Toute une vie, est retrouvé après sa mort et publié en 1992 ; il contient finalement tout ce qu'on lui interdisait de publier. L'édition 2005, chez Allia, constitue une infime partie de ce journal.

 

 

 

 

La profonde et angoissante nécessité de certains livres interdit toute ébauche de critique littéraire - au sens formel du terme. C'est naturellement le cas de tout journal, mais plus encore, sans doute, de tout journal clandestin. Aussi celui de Jan Zabrana n'appelle-t-il aucune exégèse (étant entendu, de toute façon, qu'il est assez sublimement écrit) : on ne le lit que pour prendre connaissance d'un être, d'un monde, d'une époque, et afin que ne meure pas tout à fait la mémoire de ce qu'une société humaine a pu faire aux hommes. La machine communiste totalitaire est connue de tous : à la description de cette machine, Zabrana n'apporte sans doute pas grand-chose de factuel ; il n'apporte que l'essentiel : cette manière à la fois unique et universelle de témoigner - comme si sa seule souffrance englobait et incarnait toutes les autres, comme si, de ce témoignage par définition unique, nous pouvions entrevoir les témoignages de tous ceux dont nous ne saurons rien. Seul au milieu de tous les autres qui virent eux aussi leur vie brisée, Zabrana nous livre des pensées qui se révèlent comme des armes de résistance aux hypocrisies du temps et aux emballements idéologiques intemporels - et, au passage, sans le savoir, ridiculise nos renoncements et nos aveuglements présents. Ici la colère emporte toujours la plainte, et seule la mort, la mort naturelle, y mettra un terme. C'est sa victoire - ultime et posthume : en dépit de tout, en dépit, même, de son désespoir et de ses écoeurements, il ne se sera pas lui-même donné la mort, contrariant ainsi le secret désir de l'appareil communiste de l'époque.

 

Nous reste donc ce journal, ou plutôt ce que lui-même appelle son diagnostic.
Florilège :

 

  • On peut se demander ce que l'on regrettera le plus face à la mort : ce qu'on n'aura pas vécu ou ce qu'on n'aura pas fait.
  • L'homme, passé la quarantaine, commence-t-il à économiser son sperme parce qu'il a enfin compris que c'est son seul argument et son unique contribution au débat sur l'avenir du monde ?
  • Des générations de cons versifiants s'adonnaient à la divination de l'avenir.
  • Quand j'en aurai assez de marcher sur les bords, j'irai me balader au fond de l'étang.
  • La sanction du courage est la mort. Idem pour la lâcheté.
  • Les maladies dont nous combe la vieillesse sont une grâce. Dans la vieillesse, la nature nous fait don de l'oubli, de la surdité et d'une mauvaise vue, et aussi d'un peu de confusion juste avant la mort. Les ombres qu'elle projette à l'avance sont froides et salutaires.
  • Et le soleil a cuit les pendus du matin. Au soir, ils pendaient hâlés bruns à leurs potences.

 

Jan Zabrana, Toute une vie - Éditions Allia.

17 octobre 2006

Conversation avec un vieux colon

 

 

Naturellement qu'il peut s'asseoir à la table d'à côté. Je l'y invite d'ailleurs dans un sourire. Il est un peu essouflé : il a couru toute la matinée parce que les distributeurs d'argent ne fonctionnaient pas. Son agence bancaire a dû téléphoner au central pour certifier que son compte était bien garni - pour cause : il vient de vendre son bateau. Il demande une bière, la plus petite possible, à cause de sa santé ; mais ce midi, après toute cette matinée à courir, il n'y a guère qu'une bière pour le rasséréner. Je dis au serveur qu'avant, la plus petite bière possible, ça s'appelait un galopin (en fait une bière servie dans un verre ballon). Ça se fait plus, il m'a dit.

 

À quatre-vingt-sept ans, ça lui fait bien plaisir de trouver quelqu'un d'aussi jeune aux côtés de qui s'asseoir et avec qui converser. À moi aussi d'ailleurs, ça me fait bien plaisir : j'ai de plus en plus tendance à attendre davantage des anciens que des modernes. Et puis, une fois échangés les mots et les regards d'usage, il me dit tout de même que les bougnoules sont de plus en plus nombreux dans le quartier (« et pourtant je viens de Toulon, vous avez dû deviner hein, vous l'entendez». « Le Tchad, c'était le paradis des animaux, pas de problèmes entre nous et les bougnoules, chacun a sa place, personne pour se plaindre. Je suis bien content, moi, d'être un vieux salaud de colonialiste, comme ils disent : j'y étais, on a apporté l'école, la médecine, la police, la civilisation, la paix. Regardez maintenant : la guerre, la guerre partout entre bougnoules. Je m'entendais bien avec eux, j'avais mon boy pour la chasse, mon boy moteur comme on disait, le mécano, un boy pour tout, et on s'entendait bien, aucun reproche à faire, rien, ils étaient heureux et nous aussi. »

 

La bière est passée, il se palpe un peu le ventre. L'odeur de mon tabac lui fait plaisir (ça devient rare). « Ah ! le Tchad... Ça vous aurait bien plu là-bas, un paradis pour les animaux. Regardez, maintenant... Moi, mon fusil, il tirait quoi, trente balles par an ; allez, disons cinquante, pour les fois où je m'amusais un peu. Aujourd'hui c'est quoi, dix balles par jour. Enfin y en a qui sont moins bêtes que d'autres. Je me souviens d'un que j'ai formé, j'en ai fait un infirmier, au moins c'est utile ; figurez-vous qu'il est docteur maintenant ! (sourire). Je suis fier, moi, d'être un vieux salaud de colonialiste : la paix, on leur a apportée. J'ai jamais été très bougnoule savez, c'est pas du racisme c'est comme ça ; on s'entendait, aucun problème. Aujourd'hui regardez, c'est fini, le paradis des animaux... la paix... Évidemment ils n'avaient pas le droit d'avoir des armes à feu ; moi je pouvais tirer l'éléphant à un kilomètre, et de plus loin encore. Mais une femelle, ça comptait pour deux, attention c'était très réglementé, même si on pouvait toujours s'arranger, vous me comprenez. Eh oui, c'était ça, le temps des colonies, comme dans la chanson... qu'est belle d'ailleurs. »

 

« Y'a beaucoup de jaunes aussi, de plus en plus... hein ? Trouvez pas ? Ça, moi, ça ne me dérange pas. Au contraire. Eux ils ont une civilisation, et elle vaut bien la nôtre, et on n'a rien à leur apprendre. Sont comme des frères. Voyez c'est ça aussi qu'on  essayait de leur apporter aux bougnoules : la civilisation. Mais c'est comme ça, y a rien à faire. Dites donc, vous me voyez là, tel que je suis, hein, je vous souhaite de vous porter comme ça à mon âge. Moi je lui dis que je n'y arriverai pas, à son âge, ça le fait rire. Bah non ! vous vous rendez pas compte des progrès réalisés ? En un demi-siècle on a gagné quoi, dix ans ? Quinze ? Vous savez la grande invention du siècle ? La pilule. Les femmes peuvent enfin baiser quand elles veulent. Ça change tout ça, c'est ça l'invention du siècle. » Je lui dis que je suis bien d'accord, ça change tout, surtout pour elles.

 

Il en est émouvant, ce petit vieux raciste, avec son  foulard sombre noué autour du cou (« pour ma gorge, comprenez ») et son corps un peu rachitique qui flotte sous des vêtements trop amples. « Quinze kilos j'ai perdu... un de plus et zou... au trou. C'est la maladie. S'il vous plaît, donnez-moi une soupe à l'oignon, et puis le fromage après. Y'a que ça qui passe : bizarre, hein ? Soupe à l'oignon, y'a que ça qui passe. Je vous embête hein... Bah c'est que vous m'êtes sympathique, là, tout seul à votre table, avec vos bouquins et vos crayons. Qu'est-ce que vous lisez, là ? Connais pas. C'est bien ? Oui ? Ah. »

 

Qu'est-ce que vous voulez dire, vous, à un vieux monsieur qui sait que c'est fini, que tout est fini, la jeunesse, les bêtises, l'insouciance, l'Afrique, les animaux, les boys, l'argent, le sexe, les saloperies. De quoi peut-on bien encore le convaincre, à quatre-vingt-sept ans ? Que personne, comme je le lui ai dit, ne peut empêcher un peuple d'aspirer à sa liberté et que le malheur de l'Afrique ne tient pas précisément qu'aux Africains ? - mais il n'entend plus. Quelle cruauté en moi devrais-je réveiller pour envoyer paître le vieil homme au regard encore vitreux des vies passées, et qui sent bien, déjà, l'odeur qui s'est emparée de lui ? Il m'a choisi au hasard - ou presque : pour ma solitude. Parce qu'un vieux c'est toujours seul. Même entouré, même accompagné, c'est seul, et plus seul encore face à ce qui arrive. Et ce qui arrive, là, pour lui, moi ça me désarme. Alors je lui dis que je dois le laisser là, avec sa soupe à l'oignon et puis le fromage après. Il me tend la main, content quand même. « Allez mon p'tit, j'espère qu'on pourra reprendre cette conversation, c'était vraiment très agréable. » Et de loin il m'adresse son salut. Le dernier, probablement.

 

15 janvier 2024

Cyril Anton - Le nain de Whitechapel

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Pour son auteur, la publication d’un premier roman est évidemment un moment spécialement mémorable – que ledit roman « rencontre ou pas son public », selon la formule presque consacrée. Abstraction faite des nuits fiévreuses et des angoisses existentielles (ce qui n’est pas rien), la chose vaut en partie aussi pour son éditeur, qui peut légitimement se demander dans quelle galère il s’est fourré le jour où, découvrant le texte d’un (encore) illustre inconnu, n’écoutant que ses humeurs et pas du tout ses appréhensions, il décida fissa de le lancer dans l’univers impitoyable (et sanguinaire) du marché – vous admettrez qu’il y a de la superbe dans ce geste insensé qui fait fi de notre environnement mercantile et de tout argument qui ne fût pas strictement littéraire. C’est que l’éditeur s’en remet (parfois) à une raison bien supérieure à toute autre : son plaisir. Soit précisément ce que j’éprouvai en découvrant ce qui ne s’appelait pas encore Le nain de Whitechapel et dont la lecture m’arracha gaillardement à mes chères ornières. Au point que, même en n’étant pas bien sûr de tout comprendre à cette histoire (un peu) abracadabrante, je décidai de m’en fiche, d’en tourner les pages, et, emporté que j’étais par son univers, d'illico m'en ouvrir à Valérie Millet, aux Éditions du Sonneur.

 

Son univers ? Un décor, d’abord, celui des coupe-gorges de Londres au moment où sévit un certain Jack l’Éventreur, de ces bas-fonds que chérissent mauvais garçons et filles de mauvaise vie, marginaux en tous genres et autres créatures biscornues. Une ambiance, ensuite, celle de ces tripots où le jazz s’inventa et d’où émergea la mythique blue note, ce « point précis où se pose la vie. » Le lecteur aura largement de quoi nourrir ses réminiscences : là, on songera à Dickens, ici à Edgar Allan Poe, là encore à Freaks (dont on lira avantageusement, aux Éditions du Sonneur, la nouvelle qui inspira le film de Ted Browning) ou à Elephant Man (dont on lira avantageusement, aux Éditions du Sonneur, le texte de son chirurgien, Frederick Treves). Baroque, loufoque, noir, tantôt halluciné, tantôt grand-guignol, Le nain de Whitechapel, hommage littéraire à un certain XIXe siècle et clin d'œil à la pop culture, thriller sordide mâtiné de Brigades du Tigre sous ecsta, réussit à déployer un humour pince-sans-rire sans empêcher que sourde une certaine poésie, ni qu’affleure une certaine acuité sociale. Moyennant quoi, il offre une illustration très originale de la destinée des hommes, de leur cruauté souvent, mais aussi de leurs rêves d’émancipation et de communion les plus fous.

 

EXTRAIT 

 

Ils s’enfoncèrent dans ce décor où les chiens errants et les clochards grouillants formaient une même confusion sans visage. Le petit Oscar, avec ses jambes trop fatiguées et son ventre vide, ne parvenait plus à reprendre son souffle. Devant lui s’étendait le quartier des enfers souterrains et des paradis artificiels, le quartier des couteaux, des bouchers et de la viande – où l’on trouvait bien peu de vrais bouchers et encore moins de vraie viande –, le quartier du poisson pourri, le quartier de la paranoïa et du haut-mal, de la folie et du suicide, le quartier des hôpitaux dégénérescents et de l’eau souillée par le sang, le quartier où le soleil ne montait que dans les toiles des peintres pour y macérer sous un mauvais vernis.
Devant lui s’étalait Whitechapel.

 

Cyril Anton, Le nain de Whitechapel - Éditions du Sonneur
Présentation sur le site de l'éditeur

13 novembre 2024

Ostinato (un mot sur)


On dira peut-être que je suis de parti pris, plus gentiment que je manque d’objectivité (« La neutralité érigée en vertu morale ! », s’agace le père dans la pièce), au pire que je pèche par vanité. Comme il n’est rien de plus difficile (et pénible…) de chercher à convaincre quiconque de ne pas penser ce qu’il pense, ma foi, tant pis.

 

J’ai seulement envie de dire, après avoir assisté à une petite vingtaine de représentations d’« Ostinato », combien je me sens fier de cette pièce et combien elle peut être merveilleuse. Du moins je sais qu’elle l’est devenue. Je le sais, non parce que je l’aurais écrite (en vérité, je ne suis que médiocrement content de mon travail), mais parce que je vois les comédiens y déployer peu à peu tout ce qu’ils ont de désir, de plaisir à jouer, je vois leurs envies d’émotions, de sensations, de justesse, et parce que j’ai cette chance, ce tout petit plaisir de pouvoir observer le public et la tension qui s’imprime sur les visages, les regards et les corps. Car chaque fois, le public m’apparaît singulièrement concentré. Non que le public de théâtre le serait en soi ou par vertu, mais parce que les comédiens, adossés à une superbe mise en scène de l’épure, les conduisent à cette sorte de recueillement. Et lorsque le noir finit par se faire sur la scène, je me fais souvent la remarque que nul ne bouge, nul, même, n’ose applaudir, comme si l’auditoire cherchait à méditer son émotion, à prolonger cette latence, cette incertitude, et finalement à grapiller quelques instants de son soliloque intérieur, de ce silence qui converse en lui. Et je dois dire que ce moment est bien beau. Or rien de tout cela n’aurait été possible sans le travail exceptionnel qu’a réalisé Dimitri Rataud, metteur en scène et directeur d’acteurs brillant, exigeant et passionné, ni sans ce qu’Hélène Cohen, Ludovic Baude et Claude Aufaure jettent d’eux-mêmes chaque soir sur scène, cette sorte de conversation que, une heure et quart durant, ils semblent avoir entre eux. Pour tout cela, merci.

 

Au théâtre de la Huchette jusqu'au 7 décembre 2024
Mise en scène : Dimitri Rataud, assistée d'Emmanuelle Jauffret
Avec : Hélène Cohen (Mado), Ludovic Baude (le fils), Claude Aufaure (le père)

23 octobre 2024

Ostinato : les 3 T de TÉLÉRAMA

 

Le titre désigne la répétition d’un même élément (rythme ou mélodie) d’une musique. C’est ce qu’a reproché précisément, il y a des années, un critique musical à son propre père. alors musicien de jazz, pour un morceau qu’il venait de sortir. Quatorze ans ont passé sans que les deux hommes se parlent, mais le père n’a jamais oublié les critiques de son fils et ne s’en cache pas lors de leurs retrouvailles. Face à eux s’offre une vue dégagée sur les falaises d’Étretat et… sur leurs secrets inavoués. En une heure bien menée, le génial Claude Aufaure ce père dur et aigri qui résiste à l’amour de son fils (Ludovic Baude). À leurs côtés, la belle-mère (Hélène Cohen) apporte ce qu’il faut de douceur pour qu’enfin les langues se délient. Touchante histoire. 

 

25 novembre 2009

Théâtre : Les affaires sont les affaires - Octave Mirbeau à la Comédie-Française

 

 

 

Il faisait très chaud, dans la salle bondée et mal aérée du Vieux-Colombier, pour la première de Les affaires sont les affaires, adaptée d'Octave Mirbeau par Marc Paquien. Plus de cent ans après la création de la pièce et sa première représentation, le 20 avril 1903, à la Comédie Française (qui suscita une phénoménale bataille rangée ardemment souhaitée par Mirbeau lui-même), il était intéressant de savoir ce qu'un metteur en scène en retiendrait aujourd'hui, et surtout ce qu'il ferait d'un sujet aux résonances si actuelles.

 

Vous voyez JR Ewing ? Bernard Tapie ? tel ou tel auxiliaire agioteur du sarkozysme neuilléen ? Eh bien, considérez Isidore Lechat : il est leur précurseur, leur moule, leur étalon - leur prophète. Un de ces hommes qui, comme lui, crient "Vive le peuple !", qui, même, peuvent malignement prendre la pose du socialisme, mais n'ont d'autre but dans l'existence que d'accumuler et faire fructifier leurs fortunes. Un cynique, donc,  un avide qu'enthousiasment les promesses de la modernité scientifique, industrielle, financière, capitaliste et démocratique. Un capitaine d'industrie exubérant, matérialiste en diable, excité comme un gamin devant la naissance de l'agronomie, aussi frénétique qu'Harpagon devant sa chère cassette. Quelque chose d'un maître du monde - ce qui lui permet de régner sur le sien avec toute l'autorité et la goujaterie que lui confère le pouvoir de l'argent. Qu'un tel portrait vitriolé suscite une levée de bouclier en 1903, on peut l'imaginer ; désormais, sa très concrète actualité, son réalisme, suscite tout au plus un haussement d'épaule railleur : après tout, on les connaît bien, ces gens-là, ils sont au Fouquet's, dans le gouvernement ou les affaires.

 

C'est donc un texte qui regorge de bien trop d'échos à nos marottes contemporaines pour être aussi simple qu'il y paraît à mettre en scène : sa modernité, assez affolante, est un piège absolu. Dont je ne suis pas certain que Marc Paquien, s'il l'a évidemment bien vu et compris, ait su le contourner avec un bonheur complet. Je dois dire que, pour des raisons personnelles, ma femme et moi avons dû nous éclipser, hélas, un peu avant la fin de la représentation - et je tiens naturellement compte de cet aléa pour exprimer mon impression générale, assez décevante en vérité.

 

L'ambition était pourtant bonne : alléger le décorum, filtrer la mise en scène, en ôter ses trop palpables référents d'époque, en un mot la détemporaliser pour l'universaliser, la déshabiller de son temps pour la rendre accessible au nôtre. Et charger la barque d'Isidore Lechat, joué ici par un Gérard Giroudon déchaîné, exemplaire, magnifique de verve et de cynisme, intarissable d'énergie et de gouaille, véritable aimant autour duquel tâchent d'exister quelques acteurs qui ne sont pas en reste (son épouse corsetée, matérialiste et bourgeoise, excellemment interprétée par Claude Mathieu, ou encore Michel Favory, qui joue à la fois le marquis de Porcelet, le jardinier et l'intendant.) Dès le lever de rideau pourtant, quelque chose ne prend pas. Les postures, les mouvements, les jeux du corps et les rictus, les artifices sonores ont quelque chose d'attendu, de convenu, de littéral. C'est là d'ailleurs mon reproche principal, cette littéralité dont Marc Paquien a pris le parti, cette lecture à la lettre d'un texte qui dit déjà tout, qui le crie, même, le plus souvent, et qui n'a de ce fait nul besoin d'être souligné ou secondé. On aurait même préféré le contraire : que, en lieu et place d'un plaisir un peu infantile à grossir les traits, il soit entrepris de les sonder. Alors, certes, le propos de Mirbeau ne souffre pas d'ambiguïté, et il ne s'agit ni de le travestir, ni de l'affadir. Mais l'accentuation de ce qui est déjà criant fait courir le risque de la caricature, ce à quoi le texte de Mirbeau n'invitait sans doute qu'en partie. Moyennant quoi, on se cantonne à mettre les rieurs de son côté ; c'est assurément plaisant, mais pas suffisant : il nous manque l'effroi.

 

Ma réserve tient donc essentiellement à la mise en scène - à l'instar de ce que peuvent en écrire Nathalie Simon, mais aussi Armelle Héliot, dans Le Figaro). Je répète que je comprends bien, et partage, l'intention de Marc Paquien ("inventer un monde imaginaire qui puisse se rapprocher de nous"). Mon problème est que je n'ai guère perçu l'imaginaire, mais seulement l'ultra-contemporanéité du propos. Et il me semble que cela tient à l'épure un peu maladroite de la mise en scène, dont le minimalisme renvoie aux codes de notre temps ; or le minimalisme n'induit en soi ni l'atemporalité, ni l'universalité. S'ajoute à cela le jeu un peu outrancier de Françoise Gillard (qui tient le rôle de Germaine, la fille-adolescente-rebelle d'Isidore Lechat) et excessivement zazou de Clément Hervieu-Léger (le fils), que l'on croirait tout droit sorti d'un café Costes (mais on me dira que c'était peut-être volontaire.) Dommage, donc. On peut toutefois faire le déplacement, pour Gérard Giroudon. Et pour ce plaisir  toujours jouissif de rire aux dépends des autres, quand ils croient gouverner le monde du seul fait de leur naissance et de leur heureuse fortune.

 

Les affaires sont les affaires, d'Octave Mirbeau - Théâtre du Vieux-Colombier
Mise en scène : Marc Paquien

Avec : Gérard Giroudon, Claude Mathieu, Michel Favory, Françoise Gillard, Nicolas Lormeau, Clément Hervieu-Léger, Adrien Gamba-Gontard, Lucien Garraud, Gilles David, Gruggh et l’élève-comédienne de la Comédie-Française Chloé Schmutz

31 décembre 2024

Andrew O'Hagan - Les Éphémères

 

 

Ç'aura donc été ma dernière lecture de l'an 2024. Je me découvre chaque fois très sensible aux romans d'Andrew O'Hagan, dont la délicatesse profonde est toujours teintée d'un humour pudique et léger. Ce roman-ci, dont le gros de l'action se situe au beau milieu des années Thatcher, met en scène un groupe de jeunes Écossais de la classe ouvrière fous de musique rock et punk, et notamment le plus charismatique d'entre eux, un certain Tully. Il suffira de tourner une page pour passer de l'été 1986 à l'automne 2017 — pour passer, en somme, d'un monde à l'autre. Les uns et les autres se sont assagis, mariés, ont fait leur chemin sans rien oublier de ce qu'ils furent. Mais voilà Tully rattrapé par la maladie. C'est le temps des vraies et grandes questions, de celles qui raniment tout ce qui fait le sel des amitiés de jeunesse. Et c'est très beau.

 

 

Andrew O'Hagan, Les Éphémères - ​​​​Éditions Métailié

25 mars 2018

Sebastian Barry - Des jours sans fin

 

 

De beaux lendemains

 

Si je confesse être entré dans ce roman avec un peu de circonspection (confusément heurté, traditionnel comme je le suis ou finirai par le devenir, par l'absence de particule de négation), je dois illico ajouter que j'en suis sorti avec enthousiasme et grand engouement. Je ne saurai affirmer, à l'instar de Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, qu'il s'agit de « mon roman préféré de l’année », quoique la chose ne soit pas impensable, mais, une fois cette particularité linguistique digérée et entérinée, vraiment ce fut avec exaltation que je me suis laissé gagner par la prose incroyablement vivante, rythmée, lyrique, brutale et délicate de Sebastian Barry, et par ses images d'une ingéniosité qui bien souvent força mon admiration. Notons au passage que Des jours sans fin lui aura permis de remporter en Angleterre et pour la deuxième fois le très fameux prix Costa - après Le Testament caché, en 2008, traduit comme le reste de son œuvre chez Joëlle Losfeld -, chose exceptionnelle et à ma connaissance unique.

 

L'histoire avait tout pour conquérir l'enfant qui s'obstine en moi : il y a les Indiens, il y a cette Amérique encore balbutiante, les grands enthousiasmes conquérants et dévastateurs du dix-neuvième siècle, le souffle de l'Histoire, les grands moments de bascule, les tragédies humaines et les drames intimes, bref tout l'attirail à même d'enflammer un imaginaire épique dont je ne me suis jamais tout à fait départi. Reste que c'est aussi dans son épopée généalogique personnelle que Sebastian Barry est allé puisé : outre le médaillon en couverture, saisissant, de son arrière-grand-oncle, le livre est dédié à son fils Toby, lequel, après semble-t-il une longue période de chagrin et de doute, s'est délesté auprès de ses parents de ce qui le taraudait : son homosexualité. Que le lecteur rétif aux atmosphères de western, de guerre mâle et de virilité mal comprise ne se laisse donc pas abuser : Des jours sans fin est un roman d'un incroyable délicatesse de coeur et d'esprit.

 

* * * 

 

Tout commence avec l'arrivée en Amérique du jeune Thomas McNulty, un gamin encore, orphelin, qui a fui l'Irlande et sa Grande Famine - celle qui, entre 1845 et 1852, jeta tout un peuple dans la faim et la maladie, et décima, selon les estimations, un million de personnes. Il fera là-bas la connaissance d'un autre gosse, John Cole, dont il sera aussitôt l'ami et qui, surtout, deviendra à jamais son seul et unique amour. Pour survivre, les deux mômes se font embaucher dans un bar où, grimés, enrobés, travestis, ils improviseront chaque soir quelques danses joyeuses pour des hommes de peu auxquels ils feront briller les yeux et qu'ils émerveilleront de leur fraîcheur. Ce qui donne lieu à des moments pittoresques bien sûr, mais aussi très sensibles et étonnamment enjoués. Là se joue assurément la scène fondatrice du jeune McNulty, là que s'esquisse son devenir intime. La jeunesse de ces deux garçons est on ne peut plus miséreuse, mais parsemée de grands et beaux moments de complicité, peut-être même des éclats de bonheur, même s'ils savent tous deux que rien de tout cela n'est jamais fait pour durer. Mais le temps passe, et ils grandissent dans une Amérique qui, loin d'être unie encore, se déchire entre les Confédérés du Sud et ceux qui en appellent à cette Union qui fera la gloire d'Abraham Lincoln. Les Indiens, au milieu, connaîtront le calvaire.

 

C'est ce monde d'une effroyable violence physique, matérielle et morale que décrit Barry, et c'est une prouesse que de savoir dire avec autant de justesse la froideur du crime, la démence froide et brutale, et de les montrer chez des hommes qui n'en ont pas forcément moins de cœur que les autres, qui eux aussi savent aimer. Car Barry montre avec une tendresse peu ordinaire ce qui s'acharne en nous à la sauvagerie et se tient toujours prêt au pire. Il faut lui savoir gré de l'écrire à un moment du monde, le nôtre, qui non seulement semble reculer toujours plus devant la complexité, mais s'en défier avec une passion assez folle, aspirant sans doute aux bons vieux équilibres de la binarité, du bien et du mal, de Diable et de Dieu.


Barry mêle l'épique et l'intime avec un brio et une sensibilité dont je dois dire que cela m'a parfois laissé bouché bée. Et si bien des scènes sont effroyables, proprement horrifiques, c'est bien sûr le contraste entre la férocité dont tout soldat doit être capable - ne serait-ce que pour survivre - et la délicatesse, la pudeur et à sa manière la grandeur d'âme de McNulty qui rend tout ce récit infiniment poignant. Si tout chez Barry est très palpable, incarné, concret, réaliste pour ainsi dire, il est impossible de ne pas éprouver le caractère décisif de ce à quoi il touche, les questions afférentes à la vie et à la mort bien sûr, à ce qu'il faut éventuellement savoir leur sacrifier, mais plus encore les profondes et insolubles interrogations relatives à la destinée des hommes. Et il y a dans ce que j'appellerai son naturalisme transcendé un authentique questionnement moral et métaphysique. Au plus haut de la sauvagerie, le jeune McNulty sait d'ailleurs que ce qui se joue vraiment est toujours supérieur à ce pour quoi les hommes s'agitent.

 

     On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s'en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c'est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s'est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu [...].

 

Les impressions que laissent sur le lecteur les scènes de combat et de sauvagerie sont très fortes. Mais c'est aussi parce qu'elles sont entrecoupées, dans leur atrocité même, de notations très pures et parfois d'une grande et belle naïveté chez celui qui se bat. Nous ne sommes pas tant plongés dans le bain de sang que dans l'âme de McNulty à l'instant même où, avec les siens, il répand la terreur. D'où la proximité immédiate et animale que nous éprouvons avec des personnages dont on peut sentir la chair, la peur et la sueur. Il est complexe de mettre au jour le secret de Barry, mais sans doute la puissance d'évocation de ses images, nombreuses, variées, osées, y est-elle pour beaucoup : 

 

     Une fois tous les corps dans les fosses, on les a recouverts de terre, comme si on étalait de la pâte sur deux immenses tourtes.

 

Nous sommes toujours en train de contempler le réel, mais c'est un réel infimement tamisé par une distance métaphorique qui lui confère un relief paradoxal et, finalement, profondément humain - telle cette pluie qui « ... a ensuite aplati l'herbe comme de la graisse d'ours sur les cheveux d'une squaw. »
Enfin ce qui bien sûr est bouleversant dans ce texte, c'est l'implication croissante de McNulty dans son identité féminine — spécialement une époque et des circonstances dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ne s'y prêtent guère. Tout part donc d'un travestissement de fortune dans les ruelles d'une enfance de quasi indigence, avant que toute sa vie consiste, en plus d'une hargne à rester vivant, en une longue trajectoire pour devenir celle qu'il est. Sur son ami John il porte bien sûr un regard infiniment clément, d'une tendresse souvent maternelle, un regard de chrétien aussi, chrétien à sa manière, mais son attachement à la petite Winona, enfant rescapée du massacre des Indiens, parachèvera une destinée hors du commun.

 

N.B. : Je ne formulerai qu'une seule réserve, certes de peu d'importance mais la chose excite en moi quelque démangeaison : amis correcteurs, boutons à jamais hors la langue française ce « au final » aussi laid qu'inutile, et tenons-nous à la recommandation de l'Académie française !

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EXTRAITS

« Arrivée à Memphis. Je sais que mes habits puent. Ma culotte bouffante est tachée d'urine et de merde. Ça peut pas être autrement. Alors on s'offre une nuit dans une pension où on peut se laver, et le lendemain, alors qu'on se prépare pour partir, on sent les poux regagner nos cheveux propres. Ils ont passé la nuit dans les coutures de nos robes, et maintenant, tels des colons sur la piste de l'Oregon, ils rampent à nouveau sur l'étrange Amérique de nos peaux. »

 

« Pourquoi un homme en aide-t-il un autre ? Ça sert à rien, la vie s'en moque. La vie, c'est qu'une succession de moments difficiles en alternance avec des longues périodes où il se passe rien, à part boire de la chicorée, du whisky et jouer aux cartes. Sans aucune exigence. On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule par leurs grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu'il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l'horreur qui, juste après, se font oublier. La Bible a pas été écrite pour nous, ni aucun livre. On est peut-être même pas des humains, puisqu'on rompt pas le pain céleste. »

 

Sebastian Barry, Des jours sans fin - Éditions Joëlle Losfeld
Traduit de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux

 

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