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Marc Villemain
19 octobre 2006

De la honte comme muse

 

 

Recension par Jean-Baptiste Marongiu, dans le supplément littéraire de Libération, du Livre des hontes, publié au Seuil par Jean-Pierre Martin. Sujet éminemment littéraire s'il en est, et auquel il se trouve que je suis assez sensible. Il s'agit bien, en effet, de comprendre combien la déconsidération de soi peut entrer en résonance avec un travail d'écriture littéraire. Cette question de la honte comme fondement possible du geste d'écriture nous renvoie inexorablement à l'âge de l'adolescence qui, Jean-Baptiste Marongiu a raison de le souligner, constitue le moment de notre existence, moment particulièrement poétique ou romanesque, où l'on va chercher dans l'écriture ou la lecture les moyens de s'en sortir. Honte du corps, honte de soi, honte de son milieu, des siens ou de l'autre : ce sentiment est propice à la mise en mots. Pas nécessairement, d'ailleurs, afin d'exorciser un sentiment que nous nous sentons honteux d'éprouver, mais aussi parce que, l'écrivant, nous entreprenons sans doute de le combattre, peut-être de le camoufler, et plus sûrement de le sublimer en source ou origine du geste créateur.

 

Que faisons-nous toutefois de nos hontes, une fois sortis de l'adolescence ? — si tant est que nous en sortions vraiment, ce dont je ne suis au fond pas si certain, les marottes de l'adolescence persistant à nous tarauder fort tard, l'avancée dans le temps nous permettant peut-être, et seulement, de les canaliser, de les réorienter, de les mouler à d'autres fins et de les intégrer dans un projet de vie disons moins écorché. Aussi bien, guérir de nos hontes, projet intime et psychologique louable, pourrait bien se révéler  destructeur pour celui dont la seule et absolue ambition est de faire oeuvre — non de lui-même mais à partir de lui-même. Où l'on revient ici à ce vieux sujet, éculé mais tellement fécond : la cure psychanalytique, dont j'ai toujours eu peur, même malgré moi, qu'elle ne vienne gripper la machine à écrire et étouffer le grand « Dict » où, de gré ou de force, je vais puiser ce qui alimente mon encre.

 

6 novembre 2006

Je ne lirai pas le Journal de Jacques Brenner

 

 

Fût-il merveilleusement écrit (ce qu'à ce jour on ne sait toujours pas), je ne lirai pas les 750 pages de La cuisine des Prix, le tome V du Journal de Jacques Brenner, très opportunément annoncé quarante-huit heures avant l'attribution du Prix Goncourt. Non que je sois indifférent à la « vie littéraire », au contraire : il peut m'arriver de la trouver romanesque. Mais je me moque de pouvoir vérifier par la bande ce que chacun sait depuis 104 ans, quand fut  décerné le premier Goncourt (à un certain John-Antoine Nau). Je conçois l'amusement (ou l'agacement, selon le sort qui nous y est réservé) que peut susciter ce livre et les « révélations » qu'il est censé contenir — en gros que Jacques Brenner nourrit un amour sans os pour les chiens et que, Angelo Rinaldi ayant très envie, mais vraiment très envie, de faire plaisir à Jacques Brenner, il se met en quatre (ou disons à quatre pattes, ce sera plus drôle en la circonstance) pour lui en offrir un. Il est utile, même très utile, de connaître les arcanes de la vie littéraire, et je suis le premier à me réjouir que la France comptât en cette matière quelques incontestables spécialistes et praticiens et entomologistes. Mais voilà, je ne suis pas convaincu que, de tout cela, la littérature sorte confortée ni, surtout, que le but ait été de la conforter.

 

23 octobre 2006

Assises : Sarkozy vent debout

La_libert__guidant_le_peuple
J
e n'éprouve pas un plaisir particulier à parler politique : non que la matière manquât de noblesse ou d'intérêt, loin de là, mais que la politique, a fortiori pour en avoir un temps approché quelques-unes des coulisses, me semble, à moi comme à tant d'autres sans doute, une matière dégradée, pour le dire à la manière d'un Péguy. Il serait toutefois trop commode de chercher à cette dégradation un responsable-type, genre coupable idéal pour ouverture de journal télévisé : le mal vient de loin, et la vérité est que je ne me sens guère capable de le décortiquer et de le dater — si ce n'est que, comme tout un chacun, je pourrais disserter à loisir sur la chute du Mur, l'effondrement du bloc soviétique, la révolution iranienne de 1979, les limites éprouvées du républicanisme et de son pendant démocratique, l'explosion de la bulle médiatique, la révolution Internet ou la montée en puissance du continent asiatique. Je n'ai guère de compétences en la matière que celles afférentes à mon civisme, au demeurant plutôt ordinaire. Reste qu'il faut nous rendre à l'évidence, et constater que l'univers politique traditionnel est aujourd'hui traversé par un ensemble de forces parfaitement destructrices. Certains trouveront d'ailleurs motifs à s'en réjouir, arguant du fait que la politique traditionnelle est morte. Soit. Pour ma part, je persiste à penser que cette ancienne politique cultivait quelques vertus non négligeables (même diminuées), ne serait-ce qu'en termes de garanties des droits fondamentaux, de laïcité ou de contrat social ; par ailleurs et surtout, nul n'a encore inventé la formule qui permettrait de remplacer l'ancienne, et les innovations en cours d'expérimentation, obliquant d'un même mouvement entre vidéo-surveillance sarkozyenne et surveillance populaire royalienne, laissent pour le moins dubitatif.

 

Le vieux théorème selon lequel le compromis ne vaut que s'il résulte d'un dissensus préalable ne vieillit pas (cours élémentaire de science politique, 1ère année). C'est là chose funeste, et le très pacifique esprit qui m'anime comprend sans mal que d'aucuns ne puissent contenir leurs larmes face à l'impossible unification des sympathies, des cultures et du monde. La chose est inavouable, mais ils sont sans doute plus nombreux qu'on ne l'imagine, ceux qui pleurent in petto la disparition des grands blocs d'hier — lesquels avaient pour ultime mérite de donner une chair concrète à l'ennemi. Ce monde-là est derrière nous, et je ne vois pas bien comment l'on pourrait ne pas s'en réjouir. Las ! la nature politique ayant horreur du vide conflictuel, le processus de désignation d'un ennemi de substitution s'impose rapidement, et dans des modalités qui esquissent parfois, chez certains de nos dirigeants à l'ambition exponentielle, une forme de recul de civilisation.

 

La question ici, et pour l'heure, n'est pas tant de transformer Nicolas Sarkozy en « monstre » ou Ségolène Royal en « populiste », que de se désoler du monde qui se prépare sans que nous nous sentions seulement capables d'en contrarier l'émergence. Le niveau d'indécence et de pornographie d'un certain spectacle politique a atteint un tel niveau que des lois se fabriquent après que la première dame de France soit sortie toute retournée d'un film engagé (« Indigènes », pour ne pas le citer) ; que le ministre de l'Intérieur peut remettre en cause les droits de la défense, la présomption d'innocence, l'équité du procès, la protection de la vie privée, contrôler à loisir n'importe quel faciès déplaisant, interpeller et renvoyer au pays celles et ceux qu'il a convoqué(e)s en préfecture afin qu'ils régularisent leur situation, bref qu'il peut s'asseoir sur le modèle civilisationnel le plus avancé tout en recueillant l'onction des grands médias populaires et le soutien fatigué du peuple ; qu'un processus électoral de « primaires » a besoin des télévisions pour se mettre en scène et accéder à quelque dignité ; qu'on peut dépenser des fortunes, d'authentiques et incroyables fortunes pour monter des « événements », des « projets », des « opérations », bref de la comm' qui ne vise au mieux qu'à distraire le bon peuple, au pire qu'à le manipuler ; que les experts militants calculent désormais par « segments » et « niches » (joli vocabulaire) leurs réserves électorales ; que certains ne sont candidats à la magistrature suprême (et aux frais du contribuable) que pour pouvoir négocier, au lendemain de leur défaite, leur propre avenir ; etc, etc... Triste et infinie litanie, que je consens volontiers à stopper là de peur de passer à mon tour pour populiste...

 

Mais à populiste, populiste et demi, comme dirait l'autre. Car ce qui est à craindre au lendemain de la prochaine élection présidentielle, ce qui, aujourd'hui, se dessine le plus assurément, c'est la victoire d'un populisme autrement plus barbare que le mien. Je dis bien un populisme, car tous ne se valent pas, c'est entendu : après tout, il n'y a pas de raisons que n'existent pas autant de populismes que de sortes de fromages. Nous aurons donc à trancher entre une version autoritaire et une version édifiante, entre différentes manifestations, plus ou moins viriles ou corsetées, d'une même sous-tendance paranoïaque et orwellienne. Mais la portée finale du propos demeure identique : contrôle et maîtrise. Contrôle du corps social, grand classique : encadrement des jeunes mués en ex-sauvageons requalifiés en racailles, meilleure exposition de la face visible de l'ordre avec multiplication des hommes en bleu, des surveillants, des gardiens, des caméras, augmentation du nombre de prisons, élargissement du champ d'enregistrement des traces biométriques, etc. ; maîtrise des procédures (mais sous couvert, et c'est décisif, d'approfondissement de la démocratie), avec l'extension du domaine de la démocratie quasi-directe, la prépondérance donnée à la surveillance (dites évaluation, cela passe mieux) des décisions législatives par des comités d'experts populaires, recours accru au référendum, etc. Le présupposé est le même : toujours s'en remettre à la sagesse du peuple — sagesse à laquelle nul ne croit, évidemment, mais dont la vertu permet tout de même, en temps d'élection, de ratisser large, ce qui n'est pas rien, vous en conviendrez avec moi.

 

Notre garde des Sceaux, Pascal Clément, a depuis longtemps anticipé ce mouvement, lui dont le verbe est au courage en politique ce que l'audace narrative est à Alexandre Jardin. Aussi, un tantinet gêné par la tonitruance gouleyante de Nicolas Sarkozy (son véritable ministre de tutelle), n'a-t-il de cesse de clamer que ce dernier lance des « débats intéressants ». Moyennant quoi, à la dernière proposition tonitruante de ce dernier, qui promet un surcroît de peine et les Assises à tout délinquant qui s'en prendrait à un policier (ce qui est effectivement autrement plus grave et lâche, que de s'en prendre à une vieille dame), notre garde des Sceaux a conclu d'un homérique : « Je considère que c'est globalement à la société d'en décider ». Entendez par là : je ne sais qu'en penser, ou plutôt si mais je ne le dirai pas, sur un sujet aussi grave seul le peuple est à même de trancher. Cette sortie m'a rassuré sur un point : Pascal Clément ne sera pas ministre après 2007.

 

Tout cela pour dire que le débat qui s'annonce entre les populismes hard and soft risque bien de faire de la rencontre entre Bernard Tapie et Jean-Marie le Pen autour d'un gant de boxe, il y a douze ans de cela, l'une des toute dernières manifestations du génie national et de l'élégance politique française en période d'élections.

28 septembre 2006

Les 3 P de Moix

 

 

Partouz, Podium, Panthéon : il a fallu le succès pour que Yann Moix déserte, non la littérature, mais son ambition introspective et visionnaire. Tout le bien que j'ai pu penser de cet auteur lorsque parurent ses tout premiers romans (Jubilation vers le ciel, Les cimetières sont des champs de fleurs) se heurte désormais au personnage qu'il s'est construit. Sans doute y a-t-il du marketing là-dedans (l'icône de l'écrivain houspillant, râleur et arrogant), mais je regrette surtout que la société ait triomphé de lui au point de vampiriser son écriture et sa vision du monde. Retournement somme toute assez classique : le tenant de la rébellion individuelle devenu simple miroir de son temps - grossier, prévisible, clinquant. Moyennant quoi, il suffit de feuilleter distraitement Panthéon pour voir à l'œuvre un étrange processus : un écrivain qui désapprend à écrire en écrivant.

 

8 février 2024

Claro - L'échec (comment échouer mieux)

 

Quand Claro ne faut pas 
[L'explication du titre se trouve dans les premières pages]

 

Plonger dans un livre (plouf, écrirait-il) de Claro ne va jamais sans une plaisante appréhension : on entre toujours dans ses textes avec quelque idée ou supposition sur ce qu’on y trouvera sans être jamais vraiment assuré de ce qu’on y trouvera – sic. Et après tout, c’est là sans doute le propre des bons auteurs, club dont il est un membre non révocable. Bien sûr, on s’attend toujours à ce qu’il ait une petite idée derrière la tête (le gars a son côté retors), mais il nous la refourgue toujours d’une telle manière, clinique, joueuse, intempestive qu’on ne peut en général qu’applaudir. À la manière d’un Chevillard, si l’on veut, quoique en usant d’un trait plus revêche, moins immédiatement farceur. Quoi qu’il en soit, nous sommes toujours certains de trouver chez Claro notre content de sagacité, d’érudition (une érudition qui ne tape pas à l’œil mais qui étaye, élucide en même temps qu’elle obscurcit), de sarcasmes habilement enveloppés, sans parler d’une (très enviable) maîtrise de la rhétorique et d’un plaisir sans cesse renouvelé aux jeux du langage. Mais ce livre-ci ajoute un ingrédient que la figure cordialement bourrue de l’auteur ne laissait jusqu’à présent qu’incidemment pressentir.

 

S’il était possible de délester le mot de son chargement de guimauve, et en tordant un peu la bouche, je pourrais bien parler de sentimentalité – au demeurant, il n’est de bon bourru qui ne camoufle son cœur d’or, comme la pomme d’amour dissimule son acidité. Mais il est d’un usage périlleux, ce mot qui fait aussitôt entendre ses petites manières mignonnettes. Évoquons donc une sensibilité plus appuyée que de coutume, exprimée ici sous une forme tantôt amusée, tantôt sèche, de désappointement, de détachement, de lucidité blasée, d’espérance chronique, que sais-je encore. Mais bien sûr la chose avance masquée, en fines pointes intimes, à travers lesquelles se faufile un écrivain que l’on dirait tourné vers d’autres saisons de la vie.

 

Il faut dire qu’on n’écrit pas sans raison sur l’échec, quelque définition qu’on en donne. On peut le faire dans un dessein analytique, c’est entendu. Aussi par inimitié (Claro ne s’en prive jamais) pour un temps qui magnifie les glorieux et glorifie les triomphateurs, voire pour un milieu (j’allais dire une corporation) littéraire où surabondent les egos contrariés, les susceptibilités à ménager et les ambitions à assouvir – ce qui en effet suffit à vouloir « fuir un monde qui me paraissait encombré de podiums, ivre de médailles, un monde qui faisait comme une haie de déshonneur autour de moi en me lançant ses gras confettis intitulés carrière, promotion, avancement, récompenses, moi qui ne prenais plaisir qu’à reculer dans la langue ». Mais on peut encore le faire, et c’est essentiel ici, pour sonder (en clin d’œil au Beckett de Cap au pire et au détour notamment d’un chapitre très avisé sur Pessoa) « l’union intrigante de l’échec et de la volupté ».

 

Boutons incontinent les ombrageux : Claro n’est pas du genre à se donner des airs ou à faire mine de. Il aime authentiquement ce que l’échec – le sentiment de l’échec – attise en lui, un questionnement, une frustration féconde, un engageant dépit. Il aime, en somme, ce que le sentiment de l’échec dit de tout geste créateur : qu’il est voué à échapper, précisément, à son créateur, et que là naît la possibilité d’une certaine joie reconductible, dans la figuration de ce qui échappe au cerveau, l’indépendance d’une matière qui ne prend jamais ni les formes ni les contours de ce qu’on avait rêvé, voulu, conçu. Étant entendu que ce qui échoue n’est jamais que ce « petit je ambitieux qui se croyait aux commandes », ce « je faussement charpenté qui voit son identité, supposée souveraine, fondre au soleil de l’écriture. » Il y a là-dessous une intention esthétique (donc morale) aussi forte qu’exigeante. Car nous voilà condamnés à une déception dont nous sommes seuls responsables : nous attendons trop et trop mal de nous-mêmes. Nous nous rêvions demi-dieux à la tête d’un escadron de mots : nous n’en étions que les serviteurs asservis. Ce qui relativise pas mal la supposée puissance du Verbe : « Rien de plus sournois que ce qu’on appelle la parole libératrice : les choses ne sont pas prisonnières en moi, c’est tout le contraire, c’est moi qui suis prisonnier de ces choses, des choses du langage, du langage-chose », écrit encore très justement Claro. De fait, nous n’écrivons (ni n’écrirons) jamais le livre que nous portons, dont nous possédons par-devers nous et connaissons si bien les mobiles et les motifs, les intentions fabuleuses et les criantes vérités (« la boue d’où jaillit l’eau », disait Mauriac). Nous échouons, nous échouons fatalement à faire jaillir l’eau que nous savons pourtant être à la source de ce que nous sommes. Nous tournons autour, nous épions, nous harcelons cette inexpugnable matrice, mais le réveil (la relecture) est amer : nos banderilles n’en ont arraché que quelques morceaux plus ou moins savamment choisis, quelques lambeaux d’une vérité qui n’aime rien tant que changer de visage dans l’instant où l’on espère la découvrir. 

 

* * *

 

Suivant une pente personnelle pas forcément bien maîtrisée, je n’ai mis en lumière ici que quelques aspects du texte de Claro, qui recèle pléthore de questionnements essentiels, non seulement sur la petite mécanique à l’œuvre dans l’écriture, mais sur ce qu’induit tout geste créateur authentique – c’est-à-dire quand l’écrivain consent à lutter contre « ces choses qui aimeraient être dites [et] qui attendent, fossilisées dans la langue qui est à ma disposition, dûment faisandées par la société qui cherche à les fourguer. » Sachons-lui gré d’aiguillonner notre ardeur, et de le faire avec l’esprit et le piquant que l’on pouvait attendre de lui. Non sans une certaine gravité toutefois, gravité bienvenue tant « les contrariétés qui font le sel et la pâte de l’écriture […] rapprochent celui qui écrit de son ombre fuyante. »

 

Claro – L’Échec / Comment échouer mieux – Éditions Autrement

10 mars 2011

Charlélie Couture à la Boule Noire

 

 

On ne dira jamais assez combien peuvent être singulières la place, l'esthétique, la vision de l'art de Charlélie Couture, mais aussi la qualité d'attachement qu'éprouve son public depuis plus de trente ans. Celui qui, à douze ans, eut la révélation de l'art total lors d'une exposition de peintres dadaïstes où l'emmena son père, se tient à cette ligne  depuis cette époque, puisant en lui un imaginaire littéraire, visuel et fantasmatique où l'on croise nombre de bestioles, animales ou humaines, assez étranges, et dans le monde qui l'environne les matériaux d'une inspiration qui semble pouvoir se renouveller sans cesse et au moindre événement qui, à d'autres, semblerait bien anodin. D'où le charme atypique de ses textes et de ses musiques, autant de collages, assez inimitables, de sa sensibilité urbaine, pop et poétique.

 

Et puis, tendresse et hasard biologique aidant, il faut dire que j'avais treize ans lorsque parut Poème Rock. L'album était doté d'une poésie, d'une originalité et d'une énergie qui en font, aujourd'hui encore, un des plus beaux disques qu'ait pu produire un artiste français ; sans compter que la France entière ou presque sifflota, et continue de siffloter, sur l'air de Comme un avion sans aile ("Y'en a une qui me revient", nous disait-il hier soir au moment de l'entonner ; "enfin, elle n'est jamais vraiment partie... C'est peut-être à cause d'elle, d'ailleurs, tout ça..."). Et, vraiment, le public de La Boule Noire ne lui en veut pas, massé dans cette salle dont on pourrait penser qu'elle est à la fois beaucoup trop exigüe pour un tel artiste et que, finalement, elle va comme un gant à ce curieux individu, désireux surtout de broder sur ces petites choses de l'existence qui laissent des traces que l'on pourrait croire infinitésimales mais qui constituent le décor, la scène et l'arrière-scène de nos angoisses, de nos doutes et de nos souvenirs.

 

Raison pour laquelle, sans doute, il ne se borne jamais à donner un concert pour y faire entendre seulement ses dernières chansons. C'est que Charlélie Couture est un conteur (impossible, par moments, d'ailleurs, de ne pas songer à Michel Jonasz, cette façon de raconter une histoire en plaquant sur un Fender quelques accords bluesy.) Or le conteur raconte la vie : non un moment, mais une trajectoire. Le concert s'ouvre donc sur une vieille chanson d'il y a vingt-cinq ans, Tu joues toujours, lourde, grasse, lente, qui inciterait presque à headbanger comme dans un concert de hard, manière de faire doucement monter la tension. Certainement pas une pépite dans la carrière de Charlelie, mais une façon rudement efficace de faire entrer le public dans un certain frisson. Dans un registre assez proche, Une certaine lenteur rebelle, plus sophistiquée, plus magnétique aussi, n'a aucun mal à distiller son parfum rock, mâtiné de ce regard volontiers sceptique. Il y a toujours, chez Couture, un vieux truc qui ramène au blues, au bluegrass, jusqu'au slide de guitare ; certains riffs, ceux de Encore, de Quelqu'un en moi, pourraient être d'un Bill Deraime, voire des comparses de ZZ Top. Pour ce qui est du nouvel album, Phosphorescence, La vie facile, l'hypnotique et luxuriant Phénix, constituent des moments très réussis ; cela vaut aussi pour Les ours blancs, mélopée un tout petit peu édifiante, gentiment écologique, mais objectivement très jolie et non dénuée de lyrisme ; ce n'est d'ailleurs pas la dernière où Couture s'implique.

 

Couture ne remonte pas le temps. L'histoire est mêlée : anciennes et nouvelles chansons s'enchevêtrent. Sans doute parce qu'aucune ne compte plus qu'une autre, que toutes ont leur place dans son cheminement, que toutes explorent ces mêmes sensations légèrement désabusées, indolentes, quotidiennes. Mais Couture ne serait pas Couture sans une certaine part de jeu, de facétie potache - expression, aussi, de cette dite indolence à laquelle j'ai toujours été sensible. Son pas de deux sur Keep On Movin (Esmeralda 2d) amène le public à chalouper joyeusement avec lui. Pour ne rien dire de ses mimiques,  de son humour et de son plaisir manifeste à chanter L'histoire du loup dans la bergerie, une de celles que je préfère. Ou, mais ai-je rêvé ?, cette courte citation de Lazy, de Deep Purple, sous les cordes de Karim Attouman (excellent, affûté, très à l'écoute).

 

Je ne sais pas si l'on peut parler de nostalgie à propos de Charlélie Couture. En partie, bien sûr, parce qu'il est aussi un poète des traces, comme il le rappelle en introduction de La ballade d'août 75, spontanément reprise par le public. Mais c'est une nostalgie qui n'a au fond pas grand chose de mélancolique. Seulement des moments que Couture découpe dans le grand continuum, et qu'il observe avec des sentiments mêlés, de tendresse, de gaieté ou d'émotion rétrospectives ; une distance amusée, souvent, mais dont on sent bien, tout de suite, combien elle peut être chargée de trouble et de pensées indécises.

 

On l'a rappelé, Charlélie, et maintes fois. "Vous n'êtes donc jamais rassasiés... !", lance-t-il après s'être par trois fois caché derrière le rideau. Manière pour lui de vérifier la fidélité de son public, et pour ce dernier de lui manifester sa reconnaissance pour cette très belle soirée (et pour, comme on dit, l'ensemble de son oeuvre.)

 

20 octobre 2006

Conseils de survie pour temps ordinaires

 

 

Si on a la chance de ne pas être une femme iranienne, une mère de famille tchétchène, un reclus de Guantanamo, un otage de quelque groupuscule à prétexte religieux, un clandestin de France, un enfant-soldat d'Afghanistan ou un homme terrassé par l'inextricable brouillard de la dépression, autrement dit si nous avons la chance de mener une vie à peu près normale et une existence peu ou prou conforme aux attentes communes, le seul acte de vivre n'en demeure pas moins chose complexe.

 

Vivre est une perspective courte. Nous mourions naguère à trente ans (pauvres et faméliques), nous mourrons demain à cent vingt (gras et impotents). Ce n'est qu'une question de perception : de toute façon, la vie paraît toujours trop courte - quant à savoir pourquoi, cela me demeure insoluble. Le mieux que ayons à faire, donc, si nous ne nous sentons pas habités par la folle ambition de changer la vie ou si une certaine vitalité nous fait défaut pour transformer le monde, est de nous y adapter sans rien en perdre, et surtout sans nous y perdre. A première vue, l''aspiration peut sembler un tantinet modeste. Défions-nous toutefois des apparences : dans l'entrelacs social qui régit, contrôle ou détermine nos moindres actes et pensées, faire advenir en soi la liberté et conforter ce qui nous est définitivement irréductible constituent un défi presque insurpassable.

 

À cette noble fin, il est possible d'élaborer un certain nombre de directives qui pourraient s'avérer utiles à toute personne désireuse de ne pas se laisser submerger par le Grand Tout Social sans pour autant aspirer à s'en couper totalement. Attention, ce ne sont là que quelques trucs - le mieux étant que chacun dresse sa propre liste (et la complète au fil du temps)  :

 

    1) Usez et abusez de la stratégie de l'évitement :

 

- Mentez à tours de bras afin de vous délivrer de ce qui est à tort qualifié d'obligations sociales ;

- Esquivez toute amorce de polémique et fuyez les excités ;

- Changez de trottoir lorsque vous apercevez un collègue qui se dirige vers vous ; 

- Trouvez le courage de vous lever très (très) tôt le jour des départs en vacances afin de vous épargner l'impression dégradante d'aller parmi les autres ;

- Jetez, vendez, démollissez (qu'importe) votre téléviseur ;

- Autant que possible, tâchez de prendre vos déjeuners après les autres - avant, c'est encore mieux : le plat du jour n'a pas encore été liquidé ;

- Ne tenez compte qu'avec candeur des prix littéraires ;

- Surtout : apprenez à vous aimer seuls dans la foule.

 

    2) Goûtez l'incommensurable plaisir du contre-pied paradoxal :

 

- Calfeutrez-vous le samedi soir avec un livre de Swift ou de Diderot si vous êtes disposé à la malice. De Blanchot ou de Gracq si votre humeur est plus lasse ;

- Soupirez d'aise et fermez les yeux en allumant une cigarette devant des voisins de table ostentatoirement acquis à la (future) loi ;

- Ressortez vos camarguaises, dépoussirez-les, fixez-y un éperon et faites la nique aux Nike ;

- Regardez passer la communauté réjouie des rigolos rollers en priant secrètement que l'un d'entre eux choie sur le macadam et provoque un jeu de dominos à dimensions humaines ;

- Prenez hardiment la défense de Ségolène Royal quand elle est virilement attaquée sans pour autant cesser de déplorer le vide sidéral/sidérant de ses discours ni lui ôter une capacité qu'elle pourrait révéler une fois installée là-haut ;

- Marchez dans la rue d'un pas lent, ne vous focalisez pas sur vos pieds foulant le trottoir et orientez vos regards vers la voûte céleste ;

- Surtout : épousez celle que vous aimez, promettez-lui amour et fidélité - et tenez vos promesses.

 

    3) Assumez pleinement ce qui vous demeure inconsolable :

 

- Faites connaître Stendhal à qui ne jurerait que par Florian Zeller ;

- Dans le même ordre d'idée, parlez de Georges Brassens à qui se pâmerait devant Vincent Delerm  (ou faites écouter Ella Fitzgerald au fan de Norah Jones) ;

- Regardez un film d'Henri Verneuil, considérez ensuite le jeune cinéma français contemporain et défaites-vous de l'idée selon laquelle les choses avancent en évoluant  ;

- Tenez la porte derrière vous, effacez-vous, laissez passer ;

- Continuez d'ignorer Deauville, préférez étretat.

 

9 novembre 2024

Ostinato : la critique de Pierre François (Holybuzz)

 

 

 

Mystère familial

 

Pour « Ostinato », c’est très simple : même au moment du salut, on voit encore les personnages et pas encore les comédiens, tellement ces derniers les incarnent à la perfection ! Et c’est dès le premier instant qu’on est saisi, d’abord par l’atmosphère du lieu – pendant le jeu muet – puis par la véracité et le mystère des protagonistes lorsque arrive le fils.


Immédiatement aussi, on sent qu’il y a un mystère entre les deux hommes. Qui ne se révèle que peu à peu, par petites touches, grâce aussi à cette femme – épouse, compagne, amie ? – qui sait trouver les quelques mots qui manquent à chacun.

 

On est littéralement embarqué dans cette histoire, suspendu aux lèvres de ce trio dont on se demande parfois s’il déroule le fil de ce cocon dans le sens de la révélation ou de l’enveloppement. La musique, qui joue un rôle éminent – cf. le titre – dans cette pièce, participe pleinement à la construction de l’atmosphère. Elle fait plus que relier les deux hommes, elle les fait vivre. Le décor est toujours aussi magnifiquement étudié, qui donne une impression d’immensité dans ce lieu exigu. Ce spectacle, par la grande humanité qu’il dégage, touche à l’universel.

 

Pierre François, à lire sur Holybuzz

3 novembre 2024

(Sous la direction de) Franck Médioni - Les mots de la musique

 

 

Vient de paraître, sous la direction de Franck Médioni, cette sorte d'anthologie réunissant les textes de 222 écrivains, tous épris de musique, quelle qu'elle soit (on y trouve aussi bien des textes sur AC/DC que sur Arvö Part, sur Whitney Houston que sur Noir Désir).

 

L'idée est bonne, l'objet est beau, et il est heureux que chaque auteur soit aussi sensible aux mots qu'à la musique.

 

J'ai pour ma part eu le plaisir de commettre une variation autour de la vie d'un petit juif du Bronx retiré et hypersensible, Stanley Gayetzsky — alias, bien sûr, Stan Getz.

 

Les mots de la musique - 222 musiciens du XXe siècle par 222 écrivains
Sous la direction de Franck Médioni
Éditions Fayard

 

26 octobre 2024

Cinéma : Miséricorde, d'Alain Guiraudie

 

 

Les films d’Alain Guiraudie étant ordinairement un peu inconfortables, on sait toujours, peu ou prou, ce que l’on va y trouver, voire y chercher : un certain type de réalisme rugueux qui frise parfois le conte noir (c’est le cas ici), l'occasion de s'écarter des canons esthétiques et moraux, bref, autre chose que le tout-venant. C’est un cinéma dont il m’arrive de penser qu’il aime à ne pas se rendre aimable, et sans doute est-ce aussi cela qui peut (parfois) le rendre captivant.

 

À l’occasion de l’enterrement de son ancien patron boulanger, Jérémie (le troublant Félix Kysyl) revient dans son village. Ce retour lui étant plutôt agréable, il éprouve bientôt l’envie de prolonger son séjour et s’installe chez Martine, la veuve : le film et les problèmes peuvent commencer.

 

« Miséricorde », il faut le dire d’emblée, est un excellent film, ce qu’atteste une critique quasi unanime. Son meilleur, disent certains de ses exégètes – dont je ne suis pas. Ce qui est certain, et qui pourrait d’ailleurs suffire à en souligner la réussite, c’est qu’il s’agit d’un film dont on ne peut sortir que troublé, et troublé à divers titres.

 

D'abord en raison de son atmosphère. Ce village mourant que l’on sent pourtant vivre, fût-ce chichement, mais où l’on ne croise jamais personne à l’exception des protagonistes du film. Le conte noir commence là, dans cette impression assez saisissante – et j’ai songé à un roman qui, hélas, ne rencontra pas le moindre début de succès malgré sa beauté rude et somptueuse, Dernière station, d’Ollivier Curel, paru en 2012). À quoi il faut ajouter l’ambiance d’un certain Aveyron ancestral, pour ainsi dire moyenâgeux : forêts, champignons, bâtisses délabrées, cimetière lugubre, personnages globalement assez laids, etc.

 

Il y a ensuite ce pari constant de l’ambiguïté. À commencer par celle du désir, spécialement du désir sexuel – ce qui ne surprendra pas les connaisseurs de la filmographie de Guiraudie. Songeons seulement à Martine (Catherine Frot), à qui tout interdit ce type d’ambiguïté, qu’elle réprime d'ailleurs avec une certaine tenue, mais dont tout indique qu’il la prend en tenaille. Mais cette ambiguïté travaille et va jusqu’à déterminer chaque personnage, leurs manières de masquer leurs intentions, de cacher leur jeu, de ne jamais dire totalement ce qu’ils savent, veulent ou pensent. Tout cela contribue à faire monter un sentiment de culpabilité diffus, concomitamment à celui de l’angoisse et de l’obsession.

 

Enfin, l’on ne peut taire plus longtemps une certaine satisfaction à voir un cinéaste prendre habilement l’air du temps à contre-pied. Car, assez étonnamment d’ailleurs lorsqu’on connaît certains engagements de Guiraudie, c’est dans la bouche du curé du village (excellent et déconcertant Jacques Develay) qu’il va mettre les mots les plus forts et les plus définitifs. En effet, sans avoir rien de notoirement gauchiste, ce curé-là pourrait en remontrer à une certaine gauche plus soucieuse de répression, y compris de répression par anticipation, que d’élaboration d’un entendement raisonnable et commun sur certains sujets sensibles. Foin ici d'une propagande pénale qui a toujours plus ou moins partie liée avec la pensée magique, le religieux tient un discours de raison, mû par sa connaissance des hommes et de l’histoire : « À quoi ça sert de punir un assassin ? Est-ce que ça le fera revenir ? Tout le monde s’arrange avec sa conscience, on fait tous ça, etc. ». Où viennent se nicher la fameuse miséricorde et une définition quasi biblique de l’Amour. Au demeurant, ce curé qui en agacera tant tient sur le désir sexuel, la souveraineté et l’imprévisibilité du désir (lui qui l’éprouve plus souvent qu’à son tour) un discours d’une transparence hautement lucide, sereine et non exempte de dignité. Le regard contemporain sur ces questions est devenu tel qu’il ne faut pas se priver ici de souligner cette façon qu’a Guiraudie de déplacer la focale et de se refuser à monter tout de go dans le train de l’impétueuse vindicte populaire.

 

Quelques scènes remarquables (celle du confessionnal, bascule et accélérateur du film, celle encore du curé tenant à Jérémy un discours de vérité sur la vie et la mort), enfin le travail des comédiens (citons la figure patibulaire de Jean-Baptiste Durand, connu pour avoir réalisé « Le Chien de la casse », ou encore le colosse David Ayala) achèvent d’emporter notre adhésion. À quelques réserves près, mais mineures. Ainsi peut-on trouver étrange, ou systématique, que chaque protagoniste éprouve quelque chose de l’ordre de l’homosexualité (le héros, le curé, le fils, le copain), ou regretter que deux ou trois scènes se terminent un peu abruptement (un échange interrompu ou non suivi d’effet, ce genre de chose), enfin ce qui, chez Guiraudie, ressemble parfois à un peu de complaisance à déplaire ou à mettre mal à l’aise. Rien de grave, rien de significatif, rien en tout cas qui suffise à nous retenir d’applaudir à ce beau film sombre, tellurique, d’une mélancolie parfois teintée de truculence, quand ce n'est pas d'une certaine bouffonnerie, et porté par quelque chose d’étonnamment métaphysique – métaphysique du désir, assurément, mais aussi du pardon.

 

Alain Guiraudie, Miséricorde.
Avec notamment : Félix Kysyl, Catherine Frot, David Ayala,
Jean-Baptiste Durand, Jacques Develay

31 mars 2024

Théâtre : Pauvre Bitos ou le dîner de têtes - Jean Anouilh

 

 

 

Ah, mais quel authentique moment de bonheur que cette adaptation !, par Thierry Harcourt, de la pièce de Jean Anouilh, Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes. Et quelle joie, une joie sans réserve aucune, de pouvoir applaudir à tout rompre le phénoménal Maxime d'Aboville — allègrement soutenu par ses comparses — dans les habits de Robespierre. Évidemment, on aurait aimé être là en 1956, quand Michel Bouquet, qui avait expressément demandé à Anouilh de lui créer le rôle, l'interprétait. Mais d'Aboville, vraiment, laisse sur le public une impression très vive et admirative. Cela dit, je serais coupable de ne pas évoquer aussi le nom du (toujours) excellent Francis Lombrail (Mirabeau), ou encore d'Étienne Ménard, gaillard interprète de Danton. Le texte est évidemment remarquable, la langue belle, maligne et nerveuse, et sa mise en scène, légère, ingénieuse, se passe de tout argument spécieux. On imagine sans peine ce qui, en son temps, dix ans après la guerre et dans les miasmes de l'Épuration, put susciter le scandale, sans que le succès de la pièce s'en trouvât jamais altéré.

 

Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes, de Jean Anouilh
Mise en scène : Thierry Harcourt - Théâtre Hébertot

 

25 octobre 2024

Ostinato : la critique de Patrick Adler

 

 

 

Dans cette première pièce du romancier Marc Villemain, nous avons une partition pour un quatuor dont le quatrième élément ne joue pas mais, comme un "ostinato", revient systématiquement. L'absence est la clef de voûte de ce thriller doux-amer où Claude Aufaure, mué en Falstaff triste, rongé par la maladie et la culpabilité, nous offre, entre colères et moments de tendresse, un moment de théâtre époustouflant. 

 

 

Q uand le fils réapparait quatorze ans plus tard dans la maison, "rien n'a changé, pas même l'odeur" (sic). Son vieux bougon de père, en promenant entre deux toux violentes sa lourde carcasse de vieillard malade, est toujours aussi peu enclin aux civilités d'usage, encore moins aux explications. Retranché face à la mer dans sa solitude et ses rituels avec l'amertume générée par le temps qui passe et la maladie, il dit, désabusé, "passer son temps à regarder les goélands en attendant la mort". Avec Madeleine, sa compagne, sa confidente, sa planche de salut. Son fils, trop souvent absent, est devenu un grand critique musical. Le grand musicien de jazz qu'il fut pourrait s'enorgueillir de cette transmission réussie. Las ! La relation prend vite un tour orageux quand, venu fêter l'anniversaire de son père avec un cadeau - que ce dernier refuse d'ouvrir - il évoque le mystère de la disparition de sa mère, pointant du doigt les mensonges paternels qui ont pour effet de raviver sa colère. Comme dans un dernier tour de piste où l'un attendrait la vérité et l'autre la mort, l'échange, certes violent, laisse aussi transparaître beaucoup de tendresse de part et d'autre. Et l'on en viendrait presque à excuser le vieillard quand il dit en manière d'excuse "Je me suis tu pour qu'il continue à grandir". Il l'a élevé seul - ou presque - ce fils, car Mado n'est jamais loin. C'est même la courroie de transmission entre les deux hommes, celle qui dévoilera ce que le fils a toujours su (ce que le père ne sait pas). En ouvrant elle-même le cadeau - un livre très documenté sur Etretat, ses falaises, la vie et la maison d'avant et, fatalement, un rapport au mensonge originel - en libérant sa parole, elle réfute le sempiternel adage de son compagnon taiseux "Celui qui ne parle que de lui rétrécit le monde". Dans cet univers de non-dits, de communication impossible, elle est cette vérité qui éclate, ce dialogue retrouvé, cette poésie des âmes.

 

Face à la puissance de jeu du génial Claude Aufaure, il fallait l'autorité et la subtilité d'un Ludovic Baude pour camper ce fils pugnace, cet adulte accompli qui attend des aveux et la douceur de la - toujours - délicate Hélène Cohen. Ce huis-clos, magistralement mis en scène par Dimitri Rataud, assisté de d'Emmanuelle Jauffret, est fait de délicatesse et d'émotions et servi par un décor marin en trompe l'œil qui nous invite à la rêverie. Encore une pépite produite par l'excellent directeur du théâtre: Franck Desmedt, que vous pouvez encore et toujours applaudir dans "Kessel" au Théâtre Rive Gauche.

 

Patrick Adler
À lire directement sur le site Tatouvu/StarterPlus 

5 janvier 2025

Théâtre : Changer l'eau des fleurs

 

 

Violette Toussaint est gardienne de cimetière après avoir été garde-barrière. C’est là un des innombrables traits d’humour qui parsèment « Changer l’eau des fleurs », le best-seller de Valérie Perrin adapté par Caroline Rochefort et Michael Chirinian, lequel, assisté de Salomé Lelouch, met donc en scène cette pièce pleine de radieuse et touchante humanité. Triomphe presque équivalent à celui du roman, elle se joue sans discontinuer ou presque depuis 2021 (au théâtre Lepic d’abord, puis à Avignon, ensuite au théâtre du Chêne noir, avant de rentrer à la maison Lepic).

 

« C’est un beau roman, c’est une belle histoire », pourrait-on chanter. Mais en guise de chansons, c’est à Charles Trénet qu’il revient de tendre le fil rouge généreusement et poétiquement désuet de cette pièce, qui ne prétend à rien d’autre que célébrer une certaine humanité faite de bienveillance, de pudeur et de sincérité, mais lointainement nourrie de mélancolie. Toutes choses qui, aussi aimables qu’elles fussent, ne suffisent à expliquer un tel succès – les bons sentiments, c’est connu, ne sont que rarement un gage de valeur. Pour donner de la consistance à cette sorte de romance, encore faut-il, en plus d’une mise en scène qui exalte une délicate impression de féérie, des comédiens qui savent se glisser entre les lignes d’un texte. C’est le cas ici avec Frédéric Chevaux dans le rôle ingrat du mufle (dont on comprendra plus tard la motivation), de l’excellent et malin Jean-Paul Bezzina dans le rôle du commissaire venu enquêter sur la déconcertante dispersion des cendres de sa mère sur la tombe d’un inconnu, et bien entendu de Caroline Rochefort (Molière de la révélation féminine), dont la palette de jeu a de quoi impressionner : vive dans l’échange, rentrée dans l’introspection, émouvante dans le ressouvenir, provocante dans le badinage et pétillante dans la bagatelle, c’est autour d’elle bien sûr que viennent s’aimanter les projections et les émotions du spectateur. Dans le décor du très joli théâtre Lepic, tout cela constitue une manière bienfaisante d’entrer dans la nouvelle année.

 

21 novembre 2025

Nicolas Sarkozy – Le journal d’un prisonnier

 

C’est plonger le peuple de France dans une indicible liesse que de l’informer (sur X/Twitter) de la parution imminente d’un ouvrage de Nicolas Sarkozy qui, n’en doutons pas, agrémentera opportunément les humbles et modestes conifères de Noël de ses concitoyens neuilléennes et neuilléens – hors Neuilly en effet, on voit mal qui, hormis peut-être quelque gogo militant, quelque jeune romantique ou noble dame déjà tombée en pâmoison, serait suffisamment désœuvré ou en manque de littérature pour se jeter sur les réflexions d’un ancien chef d’État qui, après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour remplir les prisons, eut finalement à souffrir de devoir passer vingt-et-une nuits à celle la Santé. Le livre, astucieusement intitulé Le Journal d’un Prisonnier, paraîtra chez son ami Vincent « Fayard » Bolloré, celui qui, souvenez-vous, deux jours après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, lui avait offert une croisière à Malte bien méritée à bord de son yacht, le « Paloma » (montant de la location hebdomadaire estimé à 200 000 € de l’époque), croisière dont il rentra au moyen du Falcon 900 mis à sa disposition par le même grand mécène humaniste.

 

Mais c’est « l’homme de lettres » en moi qui s’offusque aujourd’hui. Je ne prétends nullement au statut de grand écrivain ou de grand éditeur, il y a belle lurette que ce fantasme m’a abandonné (dès que j’ai commencé à vouloir écrire, en somme). Je crois toutefois être un professionnel assez consciencieux, non totalement dénué de technique, et attaché non seulement à la lettre mais à l’esprit de la langue, sensible au fait que ses rythmes, sa musicalité et ses variations charrient bien plus qu’un « sens » par trop premier ou littéral. À cette aune, sans aller jusqu’à dire que je suis déçu (ce serait peu crédible), je me vois contraint, hélas, trois fois hélas ! à une certaine sévérité. Car l’extrait publié par l’ancien Président, dont on peut inférer qu’il en est plutôt content puisqu’il l’a lui-même choisi, constitue une invite spectaculaire à anéantir l’éventuel résidu de curiosité que j’aurais pu avoir à feuilleter l’opuscule. Pour le dire d’un mot : ce que je lis là est du même acabit que ce que je découvre dans ces manuscrits qu’il m’arrive de recevoir et que je m’abstiens de publier après avoir compulsé les deux premières pages. Il n’est pas possible, non : il devrait être interdit, lorsqu’on fut président de la République et que l’on publie dans une maison dont la ligne éditoriale se résume à la déploration de la décadence nationale et, pour le dire d’un mot plaisant, du déclin de l’empire carolingien, d’écrire aussi mal. Car rien, ici, ne va. Non seulement c'est plat, terne, attendu et redondant, mais c’est à la limite du barbarisme et du solécisme (ah, ce désert qui se fortifie en prison...). Vraiment, on se désole que sa lecture en détention des deux volumes du Comte de Monte Cristo ne l’ait pas davantage édifié – pour ce qui est de sa lecture de la biographie de Jésus, je crains que ses effets ne nous restent longtemps obscurs. En tout cas, l’on comprend mieux, découvrant ces quelques lignes extraites de l’œuvre tant attendue (sortie le 10 décembre dans toutes les librairies du groupe Bolloré), pourquoi il s’en prit tant, naguère, à Madame de la Fayette et à sa Princesse de Clèves.

 

À tout prendre, et sans aller jusqu’à prôner la lecture des Lettres de prison de Rosa Luxembourg ou, plus judicieusement encore, des Écrits clandestins de Sainte-Hélène, je recommanderai volontiers aux aficionados de s’enquérir chaque année du rapport d’activité de l’Observatoire International des Prisons. Leur plaisir de lecture sera sans doute assez chiche, mais l’ouvrage leur sera instructif et, surtout, il ne se donnera jamais d’autre prétention que celle de la vérité.

 

15 avril 2010

Hiromi inouïe, Jamal magistral

 

 

On ne pouvait rêver affiche plus alléchante : Hiromi, jeune pianiste japonaise de trente ans qui fait jaser la presse du monde entier par sa précocité et sa virtuosité ; et puis, surtout, Ahmad Jamal, qui célèbrera ses quatre-vingts printemps en juillet prochain - ce que l'on peine à croire.

 

Hiromi est un petit bout de femme rigolote. Avec son gros nœud dans les cheveux, ses baskets grande pointure qui ne sont pas sans rappeler celles de Keith Jarrett, sa manière de rire en dégringolant les gammes, elle a décidément quelque chose de taillé pour la scène. Voilà pour la façade. Car on imagine son émotion d'ouvrir une soirée pour celui dont elle dit qu'il est "my superhero, in the music, in the life", celui qui, peu ou prou, l'a prise sous son aile - mais il n'est pas seul : on sait l'admiration que lui porte Chick Corea. L'ovation qu'elle a reçue n'en était pas évidente pour autant, même si une telle prestation ne peut laisser de marbre et si on ne peut être qu'ébloui par une virtuosité qui confine à l'autisme. Car musicalement, c'est plus compliqué. Hiromi donne l'impression d'avoir intégré, synthétisé et transcendé toutes les musiques du vingtième siècle, sans pour autant parvenir encore à créer la sienne propre. Cabotine, joueuse, démonstrative, elle joue avec les registres comme d'autres multiplient au cirque les figures dangereuses. Son époustouflante technique l'entraîne vers un genre qui donne à  entendre mille et un collages, et une esthétique qui n'aurait pas déplu aux compositeurs du début du vingtième - comment, par moments, ne pas songer à Debussy, parfois à Satie ; ou encore, puisqu'ici la musique n'est pas que musique, aux travaux des surréalistes, des cubistes, des dadaïstes. Reste que nous sommes un peu en attente d'une musicalité qui soit plus authentique, plus blessée peut-être, et que ses phrases apparaissent parfois comme de simples clichés, truffés d'ornementations et de chromatismes ludiques et parfois racoleurs. En résumé, cela swingue assez peu et, en guise d'émotions, suscite surtout beaucoup d'étourdissement. Cela dit, on ne prend une belle leçon, et on ne s'ennuie pas une seconde, et c'est tout de même un grand plaisir que d'admirer cette espèce de magicienne imprévisible ; aussi bien, des morceaux comme Bqe, Bern Baby Bern, Time Difference, ou l'excellent et très chick-coreen Old castle, by the river, in the middle of the forest fonctionnent à plein régime. Mais il faut attendre le dernier rappel pour qu'enfin la jeune prodige nous persuade qu'une très belle carrière de musicienne s'ouvre à elle, avec un morceau plus lent, épuré, et que, comme par hasard, elle dédie au maesto du soir, Ahmad Jamal.

 

Lequel arrive sur scène aussi tranquille que Baptiste, les mains dans les poches, très élégant, souriant à un public qui est déjà presque debout. A peine a-t-il posé les mains sur le piano que déjà on se croirait sur telle scène new yorkaise de la grande époque. Il y a le talent, bien sûr ; et, pour Jamal, ce que l'on peut sans peine désigner comme du génie. Mais il n'y a pas que cela. Il y a dans cette manière que ces quatre-là ont de jouer et de s'entendre quelque chose qui en dit long sur la quintessence de l'art et sur cette insondable liberté qui n'appartient sans doute qu'au jazz. A commencer par cette joie, qui peut être mélancolique ou exploser en mille éclats rayonnants. La chose est d'autant plus remarquable que tous les thèmes de Jamal ont toujours fait l'objet d'un travail très minutieux sur la structure, sans que cette forte contrainte donne jamais le sentiment qu'elle condamne les musiciens à la répétition ou à l'enfermement. La virtuosité n'est plus ici un problème, elle est tellement complice des raisons mêmes de la musique, des raisons mêmes qui conduisent à la créer et à la jouer, que tout devient possible.

 

Si Ahmad Jamal étonne sans cesse par cette façon qu'il a de diriger son orchestre, de glisser l'air de rien quelques notes irrésistibles d'invention et de nuances, par son attitude même, se levant, se rasseyant, puis se relevant, faisant un signe derrière lui pour que la percussion prenne son tour ou pour que le bassiste veuille bien le suivre sur un autre terrain, si tout revient sans cesse à lui, on ne peut plus longtemps taire la qualité de l'exceptionnelle section rythmique qui est à son service. De mémoire de jazzman, il y avait bien longtemps que je n'avais vu une telle fusion entre des musiciens d'un tel niveau. Aux percussions, Manolo Badrena, ancien du Weather Report du milieu des années 70, est une sorte de barde délirant, schtroumpf rigolard et potache triturant ses petits instruments plus ou moins ésotériques avec une précision de grand maniaque. De James Cammack, fidèle de Jamal, je dirai que je n'ai pas souvenance d'avoir déjà entendu un contrebassiste aussi juste, présent, virtuose et puissant. Quant à Kenny Washington, il fut incontestablement l'autre héros de la soirée, son personnage rieur et détendu n'ayant d'égal que l'invraisemblable impression qu'il donne de jouer de la batterie comme s'il s'agissait d'une simple et naturelle extension de son corps ; pas un rythme qu'il ne torde jusqu'à le rendre incroyablement souple et malléable, pas deux mesures consécutives qui se ressemblent, et, là encore, une virtuosité à donner le tournis. Mais le sublime dans l'affaire, c'est surtout l'osmose géniale entre ces trois formidables musiciens, qui composent donc une section rythmique dont je crois qu'elle restera pour tous, ce soir-là, absolument inoubliable.

 

La musique de Jamal n'est jamais très loin de l'invitation à la transe. On se sent frustrés, maintes fois, que les morceaux ne durent pas plus longtemps : quand il s'y mettent, tous les quatre, on ne voit pas pourquoi un morceau durerait dix minutes plutôt que deux heures. Ca tourne, ça tourne avec joie, malice, complicité, et on réinvente Poinciana pour la millième ou la dix-millième fois. Le dernier album sert bien sûr de fil conducteur, et l'on comprend mieux, sur scène, la puissance à la fois discrète et tonitruante de morceaux comme Fly to Russia, My Inspiration, Quiet Time, ou le formidable Tranquillity. Bref, il y avait du génie, l'autre soir, à l'Olympia, nul ne s'y est trompé ; et comme Ahmad Jamal en glissa malicieusement le thème entre quelques phrases improbables dont il a le secret, ce fut un peu la soirée des copains d'abord.

22 octobre 2025

Vincent Delerm à La Cigale

 

Delerm et d’ombres

 

Naturellement, comme ce n’est pas la première fois que nous voyons le beau Vincent sur scène, nous voilà privés de l’effet de surprise. Et en même temps, depuis 2002, on ne peut pas vraiment considérer Vincent Delerm comme faisant partie de ces artistes qui se plaisent à surprendre leur public. C’est même, vous me voyez venir, l’exact contraire : Delerm est un ressasseur. De jeunesse, pour être précis. Il est même assez déconcertant de songer que ses huit albums studio n’en finissent plus de ressasser des souvenirs intimes qui, s’ils ne sont pas toujours et strictement les mêmes, semblent jamais n’être que des variations, comme disait l’autre, sur le même t’aime. Là est son choix d’artiste, qui non seulement est incontestable mais qui a toutes les bonnes raisons d’être, et constitue assurément l’une des explications de la fidélité de son public : sa fidélité, précisément, non à la vedette qu’il est devenu, mais à l’homme et plus encore à l’enfant qu’il demeure.

 

Pas d’effet de surprise, donc. Même plutôt l’impression de se retrouver assis à peu près sur le même fauteuil que quelques années plus tôt, dans la même salle ou peu ou prou, devant le même humain bonhomme, faussement timide, faussement hésitant, concomitamment mélancolique et facétieux, adepte du second degré mais sensible au premier, chantant doux et badinant ironique, égocentrique par nature et généreux par tempérament, anti-héros grisonnant attentif au séducteur qui ne dort jamais tout à fait en lui, sachant d’où il vient et ce qu’il doit aux uns et aux autres : Delerm est un troufion de « l’armée des ombres fragiles ». On ne l’écoute ni ne va l’écouter pour le découvrir, on sait tout de lui : il nous a déjà tout dit. Même quand il n’en a pas (encore) fait de chanson. Mais on s’en fiche : on l’écoute et on va l'écouter pour éprouver le plaisir de le voir prendre du plaisir. Et c’est ainsi que l’on se sent vieillir : en se satisfaisant pleinement d’un moment chaleureux, hors du temps, étranger au cours du monde – le monde, de toute façon, s’est arrêté de tourner il y a longtemps. Aller voir Delerm, c’est mettre le chaos cosmique entre parenthèses, s'extraire de la frénésie et, pour deux heures de temps, se donner l’illusion qu’hier est encore un peu aujourd’hui.

 

Et tant pis si on le trouve, c’est mon cas, un peu moins inspiré, si on a le sentiment, c’est mon cas, que certaines chansons pourraient être fabriquées sur les chutes d’un précédent album, si on s’agace un peu, c’est mon cas, de le voir enrober son art de la miniature de toujours plus d’images, de clips, de vidéos, de samplers et de son pré-enregistrés, si on aurait envie, c’est mon cas, de le revoir accompagné de quelques amis musiciens, ne serait-ce que pour ne pas avoir le sentiment de n’applaudir que le seul Vincent, parce qu’il ne peut pas être une idole et que nous-mêmes ne le voulons pas. On se dit aussi, par moments, qu’il pousse un peu. Que même le minimalisme a ses limites. Qu’avoir du talent, du désir, des facilités, et surtout le savoir, voilà qui devrait l’inciter à ne pas baisser la garde, à se défier des recettes éprouvées, à entretenir le souci, non du renouvellement de soi-même, c’est impossible, mais au moins des expressions de soi dans le champ artistique. Et à ne pas présumer de ses forces : il n’est pas si simple de faire fredonner le public sur des chansons qui n’ont plus tout à fait la même fantaisie, la même inventivité, la même nouveauté que les anciennes.

 

Ce ne sont pas là des critiques mais des attentes – or on n'a d’attentes qu’envers celui dont on sait qu’il a tous les talents pour y répondre. Car pour le reste, on a beau dire, il faut reconnaître que tant de délicatesse, de mélancolie sereine, de bienveillance, d’humilité non feinte et d’humour, par les temps qui courent, ça fait du bien.

 

10 juillet 2013

Ils marchent le regard fier : critique de Virginie Troussier

 

 

La querelle des Anciens
selon Marc Villemain

 

Marc Villemain pourrait bien ôter son nom de la couverture, l'écrivain serait vite reconnu. Il est de ces auteurs qui cisaillent le mot, le taillent au plus près de l'os. Il y ajoute une forte singularité, une langue travaillée, originale, délicieusement désuète, et puis un ton. Un ton lié au temps.

 

Ils marchent le regard fier semble exalter une impossible fixité des choses. Mais c'est avant tout le roman d'un écrivain pour qui la seule réalité qui vaille existe dans les mots, celle qui garde ce qui nous échappe. Ce temps fascine parce qu'il dure et s'en va tout à la fois. Comme un vieillard, qui raconte soudain, avec une émotion inattendue – le passage de la vie. Tout souvenir semble une obsession fructueuse. Les premières lignes forment déjà une bombe à retardement. Un suspense rôde. La scansion du temps est-elle obligatoirement rythmée par les creux de la vague, la roue qui tourne ? Sans doute, le temps d'une vie, les vies de ceux que nous avons connus, aimés ou simplement approchés, et auxquels nous survivons, compte, et ce temps se compte, en années, palpables.

 

Ce sont ces années qui sont relatées par le narrateur, ami de Donatien. Ami et témoin d'un drame auquel on se prépare « Je voudrais pouvoir raconter les choses telles qu'elles se sont vraiment passées. Il ne faut pas inventer, je ne vais dire que ce qui est dans mes souvenirs. »

 

En racontant, le narrateur affectionne le souvenir et la contemplation, la mélancolie des escapades et des rêves populaires. En nous parlant, le narrateur oublie parfois la fin, le dénouement, et il se met à flotter au-dessus du temps et des lieux qu'il traverse. Ces lieux, ces noms, ces anecdotes paysannes, Marc Villemain les fait rouler sous sa plume avec gourmandise. Le temps, dans ces moments précis, ne vaut qu'à l'échelle de l'individu qui passe à travers les décennies sans jamais se laisser atteindre par l'histoire collective, et ne cesse de courir mentalement derrière son vieux monde.

 

Dans ce récit, Marc Villemain nous projette dans une époque qui pourrait être la nôtre, prônant la jeunesse, oubliant, rejetant les plus âgés. Marie et Donatien ne supportent plus ces situations, ces humiliations, faites par les plus jeunes, et forment une révolte pour contrer ceux qui veulent leur mort. Deux camps s'opposent, les gens âgés et les jeunes, Marie et Donatien sont au cœur de cette révolution, et face à leur fils Julien, qui a choisi naturellement le camp adverse. Jusqu'où seront-ils prêts à aller pour qu'ils soient enfin reconnus ? Jusqu'où les souvenirs vont-ils nous mener ? Ils rappellent l'irrécupérable enchantement de leurs jeunes années, découvrant vite que le temps des hommes ne revient jamais sur ses pas.

 

Les vies que nous menons ne retourneront pas à leur point de départ. Elles sont faites d'arrachements successifs, par lesquels nous devons faire plusieurs fois le deuil de nos actes. La prose limpide de Marc Villemain jette une lumière crue sur les secrets, décortique les pulsions qui minent et les remords dont on ne se sépare jamais. Le temps passe, tout comme le drame, expliqué avec une telle sensibilité que la fragilité de l'homme nous claque au visage. Car le temps fuit, mais Marc Villemain ne nous donne finalement pas à le lire, ce temps-là. Beaucoup plus sensible au temps intime, celui qui au contraire ne fuit pas, mais stagne, il nous parle avec émotion du temps de la solitude, ce temps qui pèse autant sur les enfants et adolescents que sur les vieillards. Ce temps sans repères, qu'il faut parcourir de minute en minute et qui requiert de nous invention, projets, retours sur soi, capacité à se faire exister soi-même par le recours à la vie intérieure, à une force qui n'a plus de nom. Nous avons tous à faire face à ce temps-là.

 

Virginie Troussier pour ActuaLitté

21 octobre 2025

La fRance dans les rues (du 16ème)

 

Il y a quelque chose de déroutant et, je dois bien le dire, d’assez navrant, dans l’image de cette poignée de Français éplorés agitant leurs mouchoirs immaculés pour Nicolas Sarkozy, ex-président de la République, au moment de son départ pour la prison de la Santé. N’ayez crainte, braves gens, ce ne sera pas sa dernière demeure, tant s’en faut : il ouvrira lui-même ses petits cadeaux au pied du sapin de son luxueux enclos de la villa Montmorency. Que l’on m’entende bien : je ne me réjouis jamais – jamais – d’un emprisonnement. Tout emprisonnement est le signe d’un échec. Et je ne me réjouis pas davantage, pour la France mais plus encore pour la bonne santé de nos sociétés démocratiques, qu’un chef d’État, dût-il appartenir au passé, ait commis un certain nombre d’actes ou se soit mis dans un certain nombre de situations qui, en raison, a conduit la Justice à le condamner. Je ne peux y voir qu’un indice parmi tant d’autres du relatif délitement de ce qui fait notre commun civilisationnel. Que l’on me pardonne cette emphase, manière comme une autre de me mettre au diapason de l’émoi que suscite un événement qui ne devrait pas en être un.

 

Je rappelle toutefois, et sans mauvais esprit polémique, que Nicolas Sarkozy ne serait aujourd’hui très probablement pas en prison si la droite, dont il a considérablement contribué à durcir le discours répressif (pas seulement depuis son passage à l’Élysée mais dès qu’il fut en poste à l’hôtel de Beauvau) avait su, pu ou voulu résister à l’air du temps et n’avait pas sombré dans son tropisme ultra-sécuritaire. Au point de créer les textes de lois qui, précisément, permettent aujourd’hui à la Justice d’incarcérer Nicolas Sarkozy.

 

Pour rappel, 84 311 personnes sont à ce jour écrouées dans les prisons françaises. Parmi elles, 22 364 sont en détention provisoire, en attente de leur jugement et, de ce fait, toutes présumées innocentes.

 

10 juin 2024

Dissoudre / Résoudre (ou les élections au temps de l'abattement)

Elections européennes - Elections législatives
Roland Devolder - Vers l'avenir

J’évite le plus souvent les discussions politiques sur les réseaux sociaux, tant l’art de la conversation et de la persuasion n’en sort qu’exceptionnellement grandi. Par-dessus le marché, il se trouve (ô ! misère de l’âge) que je suis devenu excessivement sensible à des formes d’adversité qui ne visent qu’exceptionnellement à convaincre et le plus souvent à humilier ou à blesser, c’est-à-dire à détruire l’idée que l’on se fait de l’autre (donc de soi-même). Aussi, après le cataclysme électoral que nous venons de connaître (et je mets sur le même plan le triomphe des auxiliaires et autres nervis du vaniteux Jordan que le soubresaut aventureux du présomptueux Emmanuel), préféré-je sans tarder annoncer ma couleur (et ne plus y revenir), avant que nous tous, citoyens de plus ou moins bonne volonté, soyons devenus exsangues à force de frénésies et autres extases complaisamment médiatiques.

 

Le politique est matière noble et complexe : selon moi, il ne fut, ni n’est, ni ne sera jamais sur Terre un sage ou un savant qui saurait décemment se prévaloir de n’être jamais dans l’erreur. Mais, voilà : la raison démocratique (la plus sophistiquée qui soit), implique que, parfois, en telle circonstance cruciale, l’on se défasse de notre belle et juste aspiration à la complexité. Elle nécessite, en somme, que l’on tranche. Et que l’on tranche d’abord avec soi-même : c’est l’autre nom du compromis, autrement dit de la politique.

 

La qualité des sondages d’opinion étant peu ou prou admise (et insolemment confortée lors de ces élections européennes), je décide donc de me fier à eux pour les prochaines législatives. Ma position est d’une simplicité qui ne sera peut-être que sa seule qualité, mais il faut bien, in fine, fonder une décision sur quelque socle un peu stable. Si, dans les heures qui précèdent le prochain scrutin, il m’apparaît qu’un bloc venant de la gauche, du centre et même d’ailleurs peut mettre en échec le Rassemblement National et ses sbires fascistoïdes, je n’hésiterai pas une seconde. À quelques conditions toutefois : 1) que ledit bloc déplaise un petit peu au lider minimo ; 2) qu’un certain « antisionisme » (sic) soit systématiquement et méthodiquement condamné ; 3) que l’idée européenne ne soient jamais désertée ; 4) que l'Ukraine ne soit pas abandonnée à nos poutinolâtres hexagonaux. Dans l’hypothèse (qu’il n’est à ce jour pas complètement déraisonnable d’envisager) où aucun bloc venant de la gauche, du centre et même d’ailleurs ne soit en mesure de stopper la folle et irrationnelle attraction pour des puissances politiques qui travaillent à nous ramener violemment en arrière, alors, sans rougir ni barguigner, mais sans enthousiasme ni joie aucune, j’apporterai mon humble voix à l’aventureux et présomptueux président susmentionné. Comme beaucoup, j’en ai pris l’habitude dès 2002. Et puis, quoi, comme disait l’auguste et roublard cardinal Mazarin : « Mieux vaut subir un léger dommage que, dans l’espoir de grands avantages, faire avancer la cause d’un autre. »

 

17 juillet 2024

La gauche la plus bête du monde ?

 

Il est bien possible qu’à notre tour nous ayons, comme disait l’autre, la gauche la plus bête du monde (je ne pensais ni surtout n’espérais pas avoir un jour à paraphraser Guy Mollet.) Certes, ces derniers mois, certains indices concordants laissaient affleurer la possibilité de cette bêtise, mais nous faisions (je faisais) avec, au nom d’une vieille et désuète espérance social-démocrate, pour ne pas dire socialiste. Mais la chose dorénavant est officielle, quoique je m’obstine à l’espérer provisoire : la gauche française est devenue une machine à détourner du politique, de l’idée républicaine et de l’aspiration démocratique ce peuple dont elle se rêve comme le guide et le représentant légal. Ses palinodies, ses ambiguïtés, ses échecs (et si encore il s’agissait d’échecs de gouvernance !) la disqualifient, à cette heure où j’écris, dans les grandes largeurs.

 

J’ai pourtant voté pour ce Nouveau Front Populaire (qui dans ma circonscription, dieu merci, n’était pas représenté par des « Insoumis ») aux deux tours des dernières élections législatives. Sans illusions, mais je l’ai fait. En m’affligeant de la « bêtise » du moment, je ne parle même pas des saloperies proférées depuis trop longtemps par certains tribunitiens, démagogues, cadres et autres militants de ce nouveau Front (n’épiloguons pas, les exemples abondent notamment – mais pas seulement – dans un des lobes de ce Front), j’évoque seulement cette triple pathologie dont il semble qu’elle soit constitutive de la gauche depuis la malheureuse et tragique bascule du 21 avril 2002 : l’obsession (donc l’aveuglement) idéologique, le désir infantile de se sentir propriétaire du grand vent de l’Histoire, enfin la dévotion obséquieuse, disciplinée et bigote au Parti (la majuscule dispense de qualificatif).

 

Je laisse le mot de la fin à Philippe Sollers, extrait de son dernier roman (posthume).

 

29 décembre 2024

Cinéma : Oh, Canada, de Paul Schrader

 

 

Marqué par la lecture du livre de Russell Banks à sa sortie en 2022, j’étais naturellement curieux de ce que Paul Schrader avait bien pu faire de Oh, Canada, intéressé de savoir comment il avait pu recréer le caractère singulier de cet écrit ultime d’un écrivain déterminé à regarder en face la mort qui venait, soucieux de dire sans détours ce que furent les vérités de son existence et de montrer le trépas en acte – comme écrit de l’intérieur. Banks décéda d’un cancer un peu moins de deux années après la sortie du livre aux États-Unis, à 82 ans, et l’on peut aisément imaginer dans quelles dispositions d’esprit Paul Schrader, 78 ans, a abordé cette adaptation. Dont on peut dire, je veux le croire, que Russell Banks aurait été heureux.

 

Car au-delà des péripéties biographiques, au-delà des séquences délibérément effleurées ou de celles au contraire sur lesquelles il a décidé de s’arrêter, Paul Schrader a su réaliser un film qui trouble et qui fascine sans jamais chercher à se rendre aimable ou complaisant, dans une esthétique qui aspire à une certaine sécheresse. En cela, il se montre fidèle à ce que l’on peut supposer avoir été l’intention de Banks. On ne peut dire ou montrer le lent crépuscule de la vie qu’en se délestant autant que faire se peut de tout marqueur voué à une trop rapide obsolescence. À commencer par la tentation de la linéarité, grande lorsqu’il s’agit de retracer une existence. La vie biologique est linéaire, c’est entendu. L’existence, elle, ne l’est jamais : au mieux est-elle une succession de dérapages que nous nous efforçons de contrôler, d’accidents que nous tentons d’accueillir au mieux afin d’accumuler ce que nous espérons être de l’expérience, de l’endurance, pourquoi pas de la résilience. Et sans doute tout cela confère-il à la vie sa valeur d’aventure. On pourrait dire que toute vie est nécessairement un peu foutraque, décousue, indifférente à nos velléités de maîtrise ou de contrôle, et c’est ce que Paul Schrader restitue très bien en alternant sèchement les périodes d’une histoire individuelle reconstruite et en jouant du visage entremêlé de lassitude agacée et d’attendrissements navrés d’un Richard Gere magistral.

 

Le personnage que celui-ci incarne, le documentariste star Leonard Fife, consent mollement à ce que d’anciens élèves tournent un film à sa mémoire. Or, plutôt que de se livrer à l’exercice d’auto-congratulation que l’on attend de toute personnalité satisfaite d’elle-même, Fife entreprend de débarrasser méthodiquement son personnage de tout fard et de ne rien taire des impostures qu’occulte toute fabrication d’icône. L’acte est courageux, mais déroutant. Spécialement pour sa dernière épouse, Emma (la très convaincante Uma Thurman). Cette confession, dont il est loisible de penser qu’elle entremêle des faits avérés et d’autres un peu moins, éclaire une partie de ce qu’est ou de ce que fut une certaine Amérique, celle d’hommes qui, quoique progressistes et adversaires revendiqués du machisme, cochaient tout de même quelques cases de la masculinité telle qu’on la vécut dans les décennies qui suivirent la fin de la Deuxième Guerre mondiale : des individus réfractaires à l’ordre nouveau, rétifs au conservatisme, engagés mais jouisseurs, libres de tout, autrement dit jamais bien loin d’un certain libertarisme culturel – et tant pis si cela occasionnait un peu de casse. Mais ce que l’on pourrait percevoir ici comme l’impétueuse confession d’un lâche se trouve fortement et magnifiquement nuancé par une soif de réel, un désir viscéral de vérité à l’aube de la mort. Moyennant quoi, Five/Gere n’en sort pas spécialement grandi, mais infiniment plus fragile, troublant, juste et vrai. On pourrait même penser, si le personnage était cynique (mais il ne l’est pas), qu’il aurait pu considérer ce documentaire à venir comme un moyen commode (et malin) d’étayer sa légende, le film étant d’autant plus beau qu’il serait débarrassé de ses paillettes et montrerait ce qui est, non ce que la doxa voulait croire.

 

Aucune agonie n’est jamais belle, nulle fin de vie n’obéit jamais à ce que nous pouvions nous représenter ou méditer. Quand bien même l’on pourra déceler une certaine beauté dans le déclin du jour, dans la lente érosion de la vie et dans le repos que donne aussi la mort. À cette aune, les quelques paysages que l’on croise dans Oh, Canada, ces quelques étendues mythiques de l’Amérique que sublime une bande originale aux lisières de la musique folk et de la country, achèvent d’illustrer le lyrisme tragique et chancelant d’un certain cheminement vers la mort.

 

Oh, Canada, de Paul Schrader
Avec Richard Gere, Uma Thurman, Michael Imperioli

11 mars 2012

Médéric Collignon & Le Jus de Bocse - New Morning

 

Le jazz a-t-il (encore) une âme ? La question n’impose certainement pas d’avoir à porter le fer (et le verbe) en quelque moderne Valladolid, mais, tout de même, le sujet ne serait pas indigne d’une jolie et très métaphysique controverse. Elle n’impliquerait d’ailleurs pas tant cet hérétique de Médéric Collignon, lequel ne verrait probablement pas d’un si mauvais œil d’être dévisagé comme un Indien dans le jazz, que les acteurs mêmes d’un art qui n’en finit pas de tanguer entre une source originelle d’où fuse la liberté (à laquelle il offre bien des hymnes), et un désir, même larvé, de reconnaissance – avec ses corollaires marchands dans le viseur. Pour Médéric Collignon, ce seront là peut-être d’assez vaines questions, probablement résolues depuis le premier jour où il tint un instrument entre ses mains. Il n’est d’ailleurs pas indifférent qu’il puise tout un pan de ses ressources au mitan des années soixante, lorsque chaque jour (nuit) jouissait des grâces de tous les parfums de mai. De ces années, il a conservé la part la plus hallucinée, la plus libertaire : gageons que, s’il avait cherché à en recouvrer l’aspiration naturaliste, ou quasi spiritualiste, son audience s’en trouverait presque mécaniquement accrue. Aussi y a-t-il, dans son choix esthétique, brutal, urbain, grinçant, quelque chose qui pourrait bien avoir trait à une sorte d’engagement ; reste, bien sûr, à en interroger la manière.

 

Sous un certain angle, il serait assez aisé de considérer Médéric Collignon comme un fruit (mais parmi les meilleurs) tombé de l’arbre de notre ultra-contemporanéité : auto-dérision, goût de la farce et du collage, décloisonnement des genres, technophilie espiègle, bouffonneries de toutes espèces, désinhibition à peu près intégrale. Quelques manifestations de cet état d’esprit très débridé pourront bien agacer, et il n’est pas interdit de sourire poliment à quelques-uns de ses cabotinages. Pour peu toutefois qu’on n’y accorde que l’importance requise (c’est-à-dire presque aucune) et que cela ne masque pas l’essentiel, l’histoire du rire confirmant qu’il n’est pas seulement la politesse du désespoir, mais la belle arme des esprits indépendants et fiévreux.

 

La musique n’est pas pour rien l’art de ceux qui, parfois, peuvent douter de leur verbe – quand nombre d’écrivains, jaloux, allez savoir, de l’éclat d’une phrase ou de la couleur d’une cadence, peuvent bien, à leur tour, rêver en musique. Il y a d’ailleurs du cri, beaucoup de cris, dans l’art de Collignon, mêlés à une tentation de l’onomatopée qui en dit long sur ce qui bruisse comme discours en lui, dont il conjugue la trame dans une musique architecturale, fragmentaire, claquante et viscérale. Que ce discours transite par les instruments à vents ou la gorge, voilà qui n’en altère pas la nécessité, laquelle prend chez lui, donc, de farouches et cathartiques atours. La littérature est un cri, et un cri parfois silencieux, du moins un cri que l’on ne peut guère distinguer que dans le quant-à-soi de la lecture ; si le privilège des musiciens est de pouvoir en transmuer la forme, la texture, celui de Collignon pourrait bien être d’en faire un quasi métalangage. Ceux (c’est mon cas), qui l’ont vu pour la première fois, l’autre soir, sur la scène du New Morning, comprendront certainement ce que je veux dire.

 

Collignon fait donc partie de ces artistes pour lesquels il ne saurait y avoir de musique qui n’ait aussi pour ambition de (se) malmener. L’intention n’est pas tant d’innover que de renouveler, d’aguicher que d’affranchir : d’une certaine façon, j’eus parfois l’impression qu’il s’agissait de faire revenir la musique à son intention inaugurale, à sa gestation ; de lui restituer, finalement, la primauté de son cri. On comprend mieux alors son admiration pour ces explorateurs que furent, chacun dans son genre, Miles Davis ou King Crimson. Collignon exhausse ce qui en eux nous demeure étrange, hors de portée – quitte à parfois un peu trop insister sur la part la plus voyante ou spectaculaire de cette singularité. On lui en tiendra d’autant moins rigueur que ce garçon n’est pas loin de détenir le feu sacré qui fait les génies : il faut être un innocent ou un démiurge pour mettre en de telles formes la recréation de ce que l’on a ressuscité – peut-être est-ce aussi cela, ce que l’on appelle l’âme du jazz.

 

15 février 2011

Rhapsody of Fire - Salle de l'Elysée-Montmartre

 

Genre très en vogue depuis le début des années 1990, mais genre fort risqué tant il fait d'émules et peut inspirer de pâles copies, ce que l'on désigne sous le terme générique de metal symphonique était à la fête hier soir à Paris, dans la très belle et très historique salle de l'Elysée-Montmartre, qui y accueillait donc un de ses hérauts et piliers, Rhapsody of Fire.

C'est donc dans une ambiance bon enfant, mais un peu moins épico-folklorique que ce à quoi je m'attendais, que les Italiens de Vexillum ouvrent le bal, forts de la sortie de leur premier album, The wandering notes. En dehors de leurs kilts assez peu transalpins, rien de bien original à signaler. Compositions et orchestrations sont un peu attendues, le tout est solide et fluide. Et si Neverending Quest et Avalon, qui louvoie du côté de l'hymne, sont loin d'être désagréables, on ne peut pas dire que l'originalité soit une marque de fabrique ; moyennant quoi, il n'est pas interdit de s'ennuyer un peu. Mention spéciale tout de même à Dario Valesi, le chanteur, qui, outre une vraie gueule et une voix juste et bien en place, ne ménage pas sa peine pour occuper la scène. Que ne vont plus tarder à investir les Autrichiens de Vision of Atlantis, déjà jeunes-vieux routiers du genre, dans leur configuration traditionnelle à deux voix, celles de la nouvelle chanteuse, Maxi Nil, et de Mario Plank. J'avoue n'avoir jamais vraiment accroché à ce groupe, qui, lui aussi, me semble manquer un peu de personnalité, et dont les compositions m'ont toujours paru un peu lisses et téléphonées. Ils ont toutefois, sur scène, une vraie présence ; notamment Mario Plank, qui ajoute le supplément d'âme qui peut faire défaut à leur musique. Rien de désagréable dans les deux cas, donc, et, le genre étant ce qu'il est, des musiciens assez irréprochables, exécutants méthodiques et précis des plans-types de ce metal fortement orchestré.

 

Jusqu'au moment où résonnent la petite mélodie susurrée de Dar-Kunor et la narration fameuse et désormais rituelle de Christopher Lee : l'heure est venue d'acclamer Rhapsody of Fire. Ce dont nul ne se privera, tant la prestation s'est donc révélée à la hauteur, pour ne pas dire davantage, des attentes. Inutile de dire que le son est en tous points excellent : c'est là un impératif catégorique pour ce groupe si soucieux des détails. Triumph or Agony, puis cette petite perle miraculeuse qu'est The Village of Dwarves ouvrent ce set lumineux, professionnel mais jamais guindé, dopé au plaisir et à la gaieté. Pas fou, le groupe va allègrement puiser dans ses plus anciens albums, ceux-là mêmes qui ont inspiré tant d'autres après eux : Land of Immortals, Holy Thunderforce, Dawn of Victory, jusquau sublime, et final, Emerald Sword.

 

Ce que je redoutais le plus, c'était la voix de Fabio Lione, craignant que les productions ultra-léchées des albums du groupe dissimulent quelque hypothétique faiblesse. Eh bien, non. Non seulement Fabio Lione est un redoutable frontman, mais sa voix, fût-elle par moments soutenue par quelques effets, est vraiment excellente, très juste, jamais forcée, capable de bien des nuances. Très volubile, il a l'aisance des plus grands et n'est pas pour rien dans la qualité de la présence du groupe sur scène et dans l'incroyable énergie véhiculée. D'autant que, contrairement à bien des groupes du genre, Rhapsody est aussi capable d'apaiser un répertoire sans que jamais l'impression d'euphorie ne déserte ; on l'a entendu encore hier soir avec le magistral Lamento Eroico, où Fabio Lione parvient à rentrer en lui-même et à aller chercher une tessiture qu'il lui est peut-être moins naturelle.

 

Du dernier album, on retiendra bien sûr Sea of Fate, mais pas plus que On the Way to Ainor ou le terrifique Reign of Terror, magistralement servis par des musiciens hors pair. A l'instar de Patrice Guers, le bassiste (français), ancien du CMCN Nancy et du Musical Institute de Londres, et qui se livre à un petit solo où l'on est content de pouvoir distinguer (un peu) autre chose que du metal, ou même que du rock : le musicien n'admire pas sans raison Marcus Miller ou Marceo Parker. L'autre français, Dominique Leurquin, dont j'aime l'aisance, le retrait et la bonhommie, forme avec l'inévitable trublion Luca Turilli un couple de guitaristes vraiment prodigieux, assurant une rythmique très précise et déployant l'un l'autre quelques trésors mélodiques et virtuoses en solo. Quant à Alex Holzwarth, c'est peu dire qu'il participe de l'équilibre rythmique, réussissant l'exploit de ne pas tout écraser avec son jeu de pédale double ; sa petite séquence solitaire en ouverture de Dawn of Victory aura l'effet escompté.

Tout cela pour dire, fût-ce un peu succinctement, que Rhapsody a donné hier soir un concert de très haut vol, délivrant cette forme d'énergie joueuse, virtuose, lyrique, à la fois simple et théâtrale, qui est aussi celle du rock, et dont on n'était plus tout à fait certains de les savoir capables, leur tropisme symphonique se faisant toujours plus prégnant au fil des albums. Enfin ils ont montré que cette déclinaison typée du metal, dont on pourrait penser qu'elle peut faire courir le risque de la pompe et du kitch, fonctionnait parfaitement pour peu que ne soit pas perdu ce à quoi elle vient aussi puiser : le plaisir de la scène, et l'esprit du rock.

 

28 décembre 2017

Zazy a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

« Entre mon cœur et
Ma langue, il y avait
Des rivières infranchissables,
Des passages à niveau fermés, 
J’ai dû balayer des montagnes et des montagnes de sable
Pour une parcelle de vérité »

 

En épigraphe de son livre, Marc Villemain a noté cette chanson de Michel Jonasz, fil rouge de son livre de nouvelles.

Quel que soit l’âge des personnages, le premier petit garçon n’a que six ans, le dernier une vingtaine d’années. Marc Villemain a su transcrire ce premier émoi qui fonde l’existence de l’être humain, l’impossibilité à dire les mots d’amour, la difficulté de faire le premier pas, l’impossible alchimie.

 


Un recueil de treize nouvelles, aussi délicieuses que les treize desserts de la Nativité, toute en sensualité tenue où aucun des personnages n’a de prénom. Ils sont il et elle qui permet à la lectrice que je suis de replonger dans ses première fois, ses premières sensations, les mains qui se rencontrent, s’effleurent presque comme par inadvertance. Les premiers baisers, les premières étreintes, les jusqu’où puis-je aller. Toutes ces approches maladroites, d’élans chastes, de tentatives, d’évitements et de frustration de n’être pas allé au bout par la venue du copain, l’arrivée de la sœur. Le grain de sable qui fait que … Des histoires, chaque fois recommencées, chaque fois presque pareilles, mais chaque fois différentes avec un crescendo qui suit l’âge des amoureux.


Chacun de nous peut se retrouver dans ses évocations.
 

Ce livre est tout de douceur, de tendresse, d’amour mais également de cruauté, celle des gamins. Où est la réalité, où sont les fantasmes, où est le rêve ?  Oh ce sein dévoilé, oh cette nudité entr’aperçue, Oh cette bouche qui s’offre, se donne puis se reprend !
Chacune des douze nouvelles permet aux garçons, j’ai presque envie d’écrire au garçon de grandir, de  se constituer homme. Toutes ces historiettes, tous ces brouillons le prépare au grand Amour, à trouver le pont qui enjambe la rivière infranchissable.
L’écriture, plus qu’agréable, offre une promenade sensorielle qui ravive nos propres souvenirs, l’odeur de l’herbe coupée, de la chocolatine (plus joli que pain au chocolat), odeur de l’onde, bruit du courant, pétarades des mobs, flonflons des bals de campagne…
La dernière nouvelle est hors du lot. C’est la quintessence de l’homme, de l’amour, des souvenirs.
La nostalgie n’est pas triste, elle est poétique, romantique, brut de décoffrage, comme les ados. J’ai suivi le courant de la rivière, j’ai remonté le courant de mes souvenirs, j’ai écouté la douce musique des mots de Marc Villemain. Un recueil à ouvrir de temps à autre, à goûter comme une madeleine, pardon, comme une chocolatine.

 

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10 juillet 2023

Jack-Alain Léger par Jean Azarel / L'abécédaire de Régis Debray

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Je manque de temps, hélas, pour proposer une recension un peu fouillée de ces deux livres qui m’ont, l’un et l’autre, chacun dans sa manière, passionné.

 

L’un, celui de Jean Azarel, parce qu’il était temps, dix ans après son suicide, qu’un hommage digne de ce nom soit rendu à Jack-Alain Léger. Cet hommage, le voici donc, qui affleure à chaque ligne d’un ouvrage dont il était malaisé de présumer de la forme – et plus encore d’imaginer quels chemins il emprunterait pour célébrer un de nos écrivains parmi les plus brillants, mais qui aura passé sa vie à n’en faire qu’à sa tête et à se mettre le monde à dos. De fait, et c’est heureux, sans omettre le moindre aspect d’une existence pour le moins chahutée, Jean Azarel, grand lecteur et admirateur de JAL, nous donne à lire ce qui a tous les traits d’une anti-biographie ; lui-même d’ailleurs qualifie son livre de « jeu de piste », et pour cause : les pistes ne manquent pas. Léger, homme de toutes les errances, de tous les excès, expressions d’une souffrance que rien n'aura donc jamais adoucie, fait selon moi partie de nos grands contemporains.

 

L’autre, de Régis Debray, parce que depuis Loués soient nos seigneurs au moins, je n’ai plus besoin de me sentir toujours d’accord avec lui pour me délecter de ses textes - qui au demeurant constituent autant de leçons de style. Où de vivants piliers est un livre où, comme souvent chez lui désormais, couve un je ne sais quoi de poignant qui vient nuancer, colorer la causticité légendaire du trait. Certaines pages de ce jeune homme de quatre-vingt-deux ans sont remarquables de vigueur et de malice, d'autres admirables de tenue et de discrétion, témoignant d'une mélancolie dont il n'est pas dupe et que son antiphrase goguenarde tient fermement en bride. Debray est bel et bien l’un de nos derniers grands vivants dans l’ordre de la littérature — puisque aussi bien c’est vers elle que, in fine, il n’en finit plus de venir s’incliner.

 

Jean Azarel, Vous direz que je suis tombé / Vies et morts de Jack-Alain Léger - Séguier
Régis Debray, Où de vivants piliers - Gallimard, coll. La part des autres

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