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Marc Villemain
10 février 2014

Jean-Claude Lalumière - Comme un karatéka belge qui fait du cinéma

 

Ce qui, après tout, aurait pu constituer un bon filon (les élans nostalgiques et drolatiques d'un auteur né à la fin des années soixante) se révèle, au fil de ses livres, comme le noyau de vérité où ne cesse de venir s'arrimer l'écriture de Jean-Claude Lalumière. L'auteur est bien connu depuis l'hilarant Front russe et le caustique Campagne de France, mais il y eut, avant tout cela, Blanche de Bordeaux, où l'on devinait sans peine que l'ironie, fût-elle revendiquée, n'était pas un but en soi ; cette sorte de polar d'inspiration plus ou moins ouvriériste n'était d'ailleurs pas si drôle que cela, et l'auteur y déambulait déjà à travers ce qui restait de sa jeunesse girondine. Moyennant quoi, si Lalumière n'a de cesse de revendiquer ses filiations humoristiques, il n'en demeure pas moins qu'il a toujours fait de l'humour un usage à visée sociologique ; aussi bien, ce qui s'affuble des atours de la cocasserie ne va jamais sans se teinter d'un sentiment assurément plus mitigé.

 

Comme un karatéka belge qui fait du cinéma (titre dont le burlesque ne recouvre qu'assez imparfaitement la sensation où nous laisse cette lecture), fera sourire, bien sûr : on sourira à la fluide légèreté des scènes, à la composition très minutieuse, aux innombrables petites observations, portraits, bons mots et formules, à cette façon qu'a le narrateur de regarder de haut sa propre vie - comme s'il s'agissait d'un film, donc, puisque de cinéma il est aussi question ; même, on s'esclaffera franchement au récit d'une improbable nuit en compagnie de Jean-Claude Van Damme dans une suite de l'hôtel Lutetia ; pourtant, cette fois-ci, le coeur n'y est pas : même en souriant, même en badinant, c'est une amertume un peu nouvelle que l'on sent chez Lalumière, amertume que l'on ne peut pas ne pas envisager comme celle d'un écrivain qui, ça y est, est passé à autre chose, qui non seulement comprend, mais éprouve, ce que le fait d'avancer dans la vie charrie comme inévitable sentiment d'imperfection, comme pensées désabusées, comme impressions d'avoir été un peu joué par l'existence et de n'avoir pas toujours su présider à ses propres destinées. L'histoire de ce garçon quittant son Médoc natal avec le sentiment d'être différent des siens, d'être fait pour autre chose que la vigne ou le bricolage mais plutôt pour le cinéma et les lumières de la ville, mal à l'aise avec ses racines mais découvrant à Paris l'insondable bêtise du jeu social, se retrouvant un beau matin employé d'une galerie d'art contemporain et y voyant défiler cette bourgeoisie jeune et coquette qui se fantasme en avant-garde, cette histoire n'est pas autre chose que le roman d'apprentissage d'un jeune homme de la classe moyenne française. Les rêves de l'enfance avortés, ne lui reste qu'à faire son trou et, nolens volens, à mettre ses pas, si possible sans trop de casse ni de déplaisir, dans les chemins improbables et trop souvent factices que lui désigne la société de son temps.

 

Nostalgie, donc, disais-je, mais nostalgie de quoi ? De ce qui, pourtant, ne semble guère pouvoir inspirer un tel sentiment : une jeunesse moyenne où l'ennui le dispute à la routine et où le seul attrait de l'avenir est d'être d'abord un mot pour littérateurs, des sensations un peu anodines, des remontées d'une mémoire où rien ne vaut vraiment la peine d'être exhumé, un vague sentiment de laisser-aller, d'échec plus ou moins bien digéré. Ce avec quoi Jean-Claude Lalumière nous fait sourire, d'autres en useraient largement, voire ad nauseam, pour faire pleuroter dans les chaumières : cette façon de se sentir étranger chez soi, dans sa propre famille, sur ses propres terres, l'indécrottable insistance d'un complexe social et culturel, cette impression de ne pas s'être vu grandir, puis vieillir, la culpabilité diffuse de s'être détourné des siens au point d'avoir raté le mariage et le premier enfant du frère ou les obsèques du père. Le narrateur ne rit guère de ce qu'il fut, de ce qu'il vécut, mais il en fait un objet de dérision relative, et si l'on sourit, c'est, comme lui, un peu jaune. Mais précisément, ce qui finalement est assez touchant dans ce roman, c'est qu'il n'assume complètement, ni sa part de rire, ni sa part de mélancolie. Autrement dit, tout y est retenu, délicat : si le narrateur met une certaine distance entre lui les choses, c'est pour n'avoir pas à s'épancher ; c'est pour parvenir à bâtir une existence et à se bâtir lui-même sur un socle dont il sait la matière friable. Il y a décidément, chez Lalumière, un côté Petit Chose qui le rapproche toujours davantage d'Alphonse Allais, dont on le sait lecteur.

 

 

Jean-Claude Lalumière aurait pu se complaire sur la voie qui lui vaut aujourd'hui d'être reconnu comme un spécialiste de l'humour en littérature. Or ce qu'il révèle ici, avec la simplicité et la modestie qu'on lui connait, avec cette façon d'avancer sans avoir l'air d'y toucher et ce refus pour ainsi dire naturel de toute affectation, c'est qu'il n'a peut-être véritablement jamais cherché à être drôle : si ses romans le sont malgré tout, c'est qu'ils sont d'abord un hommage de l'humour à la pudeur.

 

 

Jean-Claude Lalumière, Comme un karatéka belge qui fait du cinéma - Le Dilettante
 

 

7 novembre 2017

Martine Galati a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

Difficile de choisir une seule bonne nouvelle du lundi quand c'est tout un recueil qui est excellent. En disant cela, j'ai l'impression de me répéter, lundi après lundi, ces dernières semaines, mais c'est tellement vrai en l'occurrence encore avec ce recueil de Marc Villemain, Il y avait des rivières infranchissables, paru aux Éditions Joëlle Losfeld.

 

Ce recueil, c'est une déclaration d'amour au fil des nouvelles qui le composent. Mais, attention, pas une déclaration d'amour universelle, non! Mais bien au contraire, ce sont des petits mots doux, des petits mots d'amour que l'on ose à peine se murmurer à l'oreille ; des émotions qu'on ne sait pas encore ou pas vraiment nommer, dont on sait bien qu'elles existent pourtant mais qui nous tombent dessus sans crier gare.

 

Ces émotions, ces petits gestes d'affection, ces tendres sentiments, ce sont des enfants qui les découvrent, qui les éprouvent sans trop bien savoir ce qui leur arrive mais en comprenant d'instinct que celui ou celle pour qui ils ressentent cet émoi, l'éprouve également. Comme une évidence entre elle et lui, entre lui et elle, un secret à ne partager qu'à deux.

 

Ces nouvelles, ce sont autant de premières fois, treize au total. Treize histoires d'enfance, de rencontre, de découverte, de partage. Treize histoires d'amour, de belles histoires vécues avec une intensité singulière, avec toute l'innocence d'un enfant qui devine mais ne connait pas encore. Treize histoires qui, chacune dans son écrit, nous émeut et nous bouleverse, soit par la simplicité des faits et situations évoquées, soit parce qu'elle nous renvoie à une part de nous-même qu'on pensait ou qu'on a cru oubliée et qui nous revient en pleine face sans prévenir. 

 

J'ai déjà lu il y a quelques années des nouvelles signées par Marc Villemain et j'avais déjà été très agréablement surprise par la qualité de ses récits et surtout de son écriture. Et là, avec ce nouveau recueil, le charme a agit à la puissance 10, multiplié au centuple. L'écriture est encore plus belle, majestueuse, d'une sensibilité rare et d'une maîtrise parfaite. Chaque mot est à sa place, bien choisi, et en accord avec ceux qui le précèdent ou le suivent. Cela vient par petites touches, l'émotion se glisse, s'insinue, s'installe. Alors qu'on a commencé à lire tranquillement, voilà qu'un noeud se forme au fond de notre gorge, que quelques larmes se pointent au bord de nos yeux, que notre coeur se serre. Et on ne peut qu'être là, pris, surpris par cette émotion soudaine. Et on ne peut qu'assister à ce qui se passe ensuite, cette fin, cette chute parfois heureuse, parfois brutale, mais toujours bien nette. Cette chute qui tombe comme un couperet et qui nous met devant le fait accompli. Effectivement...

 

Je ne vais pas vous détailler chacune de ces treize nouvelles parce que, pour moi, elles suivent un fil conducteur qui les relie entre elles et en fait un tout unique. Ce fil, c'est cette petite phrase, ou une partie seulement de cette phrase, qui revient dans chaque nouvelle, comme un leitmotiv : "Il y avait des rivières infranchissables". Et pourtant... 

 

Martine Galati
Lire l'article directement sur le blog de Martine Galati

9 novembre 2017

[Vidéo] Lecture de Claude Aufaure / Il y avait des rivières infranchissables

 

Il n'y avait que des amis et du joli monde, hier soir à la librairie L'Humeur Vagabonde (Paris 18e), où Olivier Michel avait invité le comédien Claude Aufaure à mettre en voix une nouvelle extraite du recueil Il y avait des rivières infranchissables.

 

- Donc, merci à Claude Aufaure, toujours aussi amical, souriant et bienveillant. Inutile de dire combien je suis honoré d'avoir été lu par un tel comédien, rompu aux plus grands auteurs et aux plus grands textes.

 

- Merci à Olivier Michel, libraire mais pas que : non content de pousser les murs, il prépare lui-même sa terrine et son boeuf bourguignon - ce qui ne manque pas de sel.

 

- Merci à Christelle Mata et Joëlle Losfeld, toujours aux petits soins.

 

- Merci à Jean-Claude Lalumière (planqué dans un couloir, plaqué contre un mur) qui a consigné l'intégralité de cette lecture pour l'éternité (ou presque).

 

- Enfin bien sûr merci au public, lecteurs, curieux, amis, devant lesquels je suis toujours un peu intimidé...

 

Lecture à visionner sur YouTube

12 octobre 2017

Il y avait des rivières infranchissables / Présentation / Agenda

 

Je suis heureux d'annoncer la sortie en librairie de Il y avait des rivières infranchissables, recueil de nouvelles publié aux Éditions Joëlle Losfeld.
 

__________________________

 

     Quatrième de couverture 

 

Un premier regard échangé derrière une haie, un premier baiser volé parmi les fleurs d’une clairière, une première étreinte maladroite dans un lit trop petit. Dans un recueil de nouvelles porté par une langue précise et évocatrice, Marc Villemain met en scène la naissance du sentiment amoureux, l’hésitation initiale de jeunes gens qui, en découvrant l’autre, se révèlent à eux-mêmes. Les détails – un morceau de chocolat pour le goûter, une chanson dans une salle de fête communale, une balade à vélo sous le soleil d’été, la sensualité d’un sein aperçu – nous emportent dans un voyage tendre et bienveillant, brutal parfois, celui d’un homme qui explore les vertiges et vestiges de ses amours passées. 

On pense à Dominique Mainard, à son art d’aborder avec délicatesse les sujets les plus intimes, passant de la noirceur à la légèreté avec une élégance infinie.

 

     Premières rencontres programmées : 


- Le Chat qui Lit, Châtelaillon-Plage, dimanche 22/10, 10h30 ;
Entre pages et plage, Étretat, samedi 28/10 à partir de 18 heures (avec Marc Mauguin, écrivain et comédien) ;
L'Humeur vagabonde, Paris 18e, à 19 heures (avec Claude Aufaure, comédien) ;
Radio France fête le livre, Paris - Maison de la Radio, samedi 25 novembre de 14 à 18 heures ;
Librairie commercienne, Commercy, samedi 2 décembre à 16h30.

 

* Par ailleurs, je serai en direct aujourd'hui même sur Radio Libertaire (89.4 FM, ou en ligne sur https://www.radio-libertaire.net) de 15h à 16h30 dans *Bibliomanie*, l'émission littéraire animée par Valère-Marie Marchand.

 

CONTACT PRESSE : christelle.mata@gallimard.fr 

 

9 octobre 2017

Livres Hebdo - Il y avait des rivières infranchissables

 

 

Avant-critique de Véronique Rossignol
Livres Hebdo, 
22/09/17 

 

 

Les petites amoureuses

Marc Villemain se promène dans le vert paradis des amours enfantines.

 

Ce sont des histoires d’émois fondateurs. En douze nouvelles complétées d’une treizième et dernière qui les lie toutes, Il y avait des rivières infranchissables fait défiler en ordre dispersé un cortège de petites amoureuses pour recomposer l’itinéraire sentimental d’un garçon, alternativement enfant, adolescent, un petit homme en brouillon qui découvre ce qu’aimer veut dire.

 

Né en 1968, Marc Villemain, directeur de collection aux éditions du Sonneur, critique littéraire, auteur de six livres dont le recueil de nouvelles Et que morts s’ensuivent (Seuil, 2009), lauréat du grand prix SGDL de la Nouvelle, se souvient d’une époque qui fut celle de sa propre jeunesse. Avoir 10 ans à la fin des années 1970 : la barre de chocolat dans du pain frais pour le goûter, le camping à la ferme avec les parents, les vacances aux sports d’hiver… La décennie suivante est le temps des mobs et des boums - "le rallye dansant de la classe moyenne" -, des slows. Plus tard, ce sera les discothèques et le billard. A cette époque, le téléphone est fixe et domestique, "installé dans l’entrée, posé sur un guéridon en acajou recouvert d’un napperon de dentelle blanche", et les conversations durent des heures.

 

Dans ce recueil, Marc Villemain joue une musique presque romantique, parfois fleur bleue, même si, dans une seule nouvelle, le drame surgit derrière les bucoliques. Que les scènes se passent en bord de mer, ou dans la chambre d’une ado d’une tour de banlieue, que l’on marche le long d’un canal dans la brume, qu’on bavarde au bord d’un terrain de foot, ou qu’on passe et repasse dans une rue en vélo pour épier une jeune fille dans un jardin, se jouent la même tension fébrile. Elle est faite d’approches maladroites, d’apprivoisement, d’audaces brusques et d’attente, qui animent les élans chastes des premières fois d’avant la première fois, quand "ils ne s’autorisent pas encore à rêver d’autres choses que de baisers sur la bouche ou dans le cou, de caresses dans le dos, peut-être sur les seins". L’écrivain remue doucement, avec délicatesse, ce passé instable, émotif. Et "cette tristesse étrange, aussi, qui se niche en nous au sortir de l’innocence".

 

24 octobre 2017

Châtelaillon-Plage / Sud-Ouest / Librairie du Chat qui lit

 

C'est avec une certaine émotion que j'ai pu, dimanche dernier, rencontrer de nombreux lecteurs à Châtelaillon-Plage, ville où j'ai passé la plus grand part de mon enfance et de mon adolescence - et où, de manière un peu impressionniste, j'ai situé la plupart des nouvelles du recueil Il y avait des rivières infranchissables.

 

Je remercie les amis d'enfance, les parents d'amis d'enfance, les professeurs du collège  André-Malraux (où pourtant je n'ai guère brillé...), ceux avec qui je jouais du jazz ou faisais de la radio "libre", du rock ou la fête, et bien sûr les lecteurs, les curieux et les gens de passage, et parmi tout ce monde, certains que je n'avais plus mêmes croisés depuis quarante ans ; enfin tous ceux qui se sont déplacés et qui se reconnaîtront. Et un grand merci bien sûr à Stéphanie et Jérôme Daubian, de la librairie du Chat Qui Lit, pour leur implication et leur accueil plus que chaleureux.

 

17 août 2017

Andrew O'Hagan - Vie et opinions de Maf le chien & de son amie Marylin Monroe

 

 

La belle et les bêtes

 

J’avais laissé Andrew O’Hagan à Dalgarnock, en Écosse, aux côtés d’un homme d’église en délicatesse avec le monde (cf. Sois près de moi), voilà que je le retrouve auprès de Marilyn Monroe : écart périlleux s’il en est – quoique Marilyn avait une âme « de grande beauté », ainsi que l’écrit Antonio Tabucchi (Fragments, Marilyn Monroe - Le Seuil). Moyennant quoi, j’enviais secrètement l’audace d’un écrivain capable de deux récits d’apparences aussi antinomiques, sottement persuadé toutefois qu’on ne peut convoquer tour à tour et sans casse les nobles tribulations du sentiment religieux et les mânes sensuelles des folles années d’optimisme yankee. J’avais eu tort.

 

Et négligé au passage que l’écrivain n’a pas tant besoin d’une intrigue que d’une pâte où continuer à modeler son monde. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de vérifier combien ces deux livres, si dissemblables, obéissent à une égale volonté de jouer avec les codes et les mœurs, de disséquer ces petits mécanismes impensés de la sociabilité ordinaire, que nous aimons considérer comme l’expression d’une certaine vertu sociale civilisée. Là où Sois près de moi jetait une lumière désabusée sur les travers identifiés du grégarisme, de l’esprit de communauté, du préjugé social et sexuel, Vies et opinion de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe s’amuse à décortiquer la facticité de l’individu social dans l’optimisme américain des années Kennedy, époque où « tous avaient le sentiment que leur rire était l’expression d’un progressisme confiant. » Les canons de la cool attitude avaient alors pour noms alors Sammy Davis Jr. ou Frank Sinatra. Or « c’est une malédiction merveilleusement comique, ce désir d’être décontracté, essentiellement parce que les gens qui en souffrent sont en général ceux dont l’anxiété diffuse rend toute décontraction impossible », est-il écrit à propos de Sinatra (dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne sort pas grandi de ce petit bijou littéraire). Lequel n’est d’ailleurs pas pour rien dans cette histoire de chien : c’est lui qui offrit ce bichon blanc, élevé par la mère de Natalie Wood, puis par Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf), à Marilyn Monroe, afin de la consoler de sa rupture avec Arthur Miller ; et c’est elle, Marilyn, qui, mi-figue mi-raisin, le baptisa « Maf », dans une allusion amusée aux liens supposés du crooner avec la Mafia.

 

On pourra lire Vie et opinions de Maf le chien de deux manières au moins. D’abord comme la représentation d’une époque. Celle de cette Amérique dont on ne voit pas en effet quelles raisons elle pourrait avoir de ne pas croire en elle, quand bien même « les appels historiques à la liberté et à l’égalité finissent toujours par conduire à un hôtel bourgeois. » Ce que Maf juge avec beaucoup de justesse et d’ironie – car Maf est un chien qui, non content d’être socialiste, se révèle supérieurement intelligent et lettré : « Il n’a jamais été facile pour nous autres trotskystes de l’admettre, mais c’est l’Amérique, cette chère Amérique dorée et enfantine, qui a allié le récit de l’ambition personnelle au mythe de la conscience collective pour créer un hymne, oh oui, à l’avenir, à l’intelligence et aux verts pâturages. »

 

La deuxième manière consiste bien sûr en un portrait, vibrant, attachant, sensible et empathique, de Marilyn Monroe. C’est l’avantage qu’a l’écrivain sur le journaliste ou le biographe : la nouveauté ne l’intéresse pas, il laisse aux autres le goût du scoop ; il ne lorgne pas là où ça se trémousse, mais du côté de ce qui tressaille. De l’humus où se réalise, non un personnage, mais une personnalité. « Ses cheveux étaient pâles et sa peau magnifiquement claire ; on aurait dit que le monde l’avait décolorée à force d’attention » : voilà bien une phrase d’écrivain, qui dit dans un même mouvement ce qui saute aux yeux du monde et échappe à qui voudrait, sciemment ou pas, se satisfaire du tangible immédiat. Bref il y a de l’amour, beaucoup d’amour, tout du long, dans cette manière très sensible d’évoquer Marilyn, et sans qu’on puisse jamais imputer à Andrew O’Hagan le moindre cliché. Il a même réussi, me semble-t-il, à ne pas déloger la fragilité là où l’icône paraît triompher, et à ne pas estomper la force caractéristique de son être dans ses moments les plus fragiles ou les plus intimes.

 

Et puis il y aura une troisième manière d’envisager le texte : comme une introspection de la société des hommes – où l’on en revient, peu ou prou, à Sois près de moi. Le choix du narrateur canin n’est évidemment pas indifférent : par sa taille, le bichon regarde le monde à peu près à hauteur de jambe humaine ; ce qui pourrait bien constituer une certaine façon de le regarder de haut. Manière aussi pour l’animal de conforter son assise tout en laissant aux hommes le sentiment de leur supériorité : « Nous laissons toujours l’histoire des humains occuper le centre de la scène : c’est ce qui fait du chien l’ami idéal. » L’anthropocentrisme est ici une déclinaison, une expression parmi d’autres des bornes de la pensée. Certes, O’Hagan semble en passer par une sorte d’animisme, le monde tout entier, et pas seulement les chiens, étant doué de parole – on croisera ainsi, à parts égales, Plutarque, Freud, Hemingway, Sartre, Carson Mc Cullers ou Elia Kazan, mais aussi une mouche (très stoïque lors de son agonie dans le potage de Marilyn), des fourmis, des oiseaux, un rat, une araignée ou des papillons. Mais ce qui est intelligent, c’est qu’il ne s’agit pas tant de faire parler le règne animal et de le doter d’un jugement sur l’humanité, que de suggérer des contrastes qui rapprochent, de souligner ce qui distingue pour mieux en établir la fragilité. Ce pourquoi sans doute les chiens n’aiment les enfants que « pour la pureté de leur narcissisme », ou que « les gens font comme ça avec leurs animaux, ils les étreignent, ils les serrent, mais en réalité c’est eux-mêmes qu’ils étreignent. » 

 

Un mot enfin du jugement que les animaux se portent entre eux, et qui mécaniquement renvoie aux humains. Ainsi, nous dit Maf le chien, « les chats adorent le burlesque. Ils ne se souviennent pas des choses elles-mêmes mais de leur manière. En ce sens, ils sont très modernes. » Quelle meilleure manière d’empoigner cette modernité dont il nous plait tant de penser qu’elle est inventive, pénétrante, visionnaire ? et, ce faisant, de dresser de l’homme en société le portrait d’un spécimen qui n’est, au fond, pas moins étrange aujourd’hui qu’hier, pas moins intéressant, en tant qu’objet d’étude, que le plus modeste animal dans son propre milieu ? Moyennant quoi, ce livre, dans son érudition un peu folle et son absolue distanciation, et qui n’est pas sans filiation avec Le colloque de chiens de Cervantès, est aussi un des plus drôles et pittoresques que j’aie lus depuis longtemps. En plus de rendre à Marilyn Monroe un hommage des plus brillants et des plus touchants.

 

Andrew O'Hagan, Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marylin Monroe
Traduit de l’anglais par Cécile Déniard

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 29, janvier/février 2011

7 juin 2017

Jack-Alain Léger - Le Siècle des Ténèbres / Le Roman /Jacob Jacobi

 

 

X se disant Jack-Alain Léger

 

Je dois à celle qui consent à partager sa vie avec moi d’avoir mis Jack-Alain Léger entre mes mains : jusqu’alors, je m’en défiais. Son nom dans mon esprit résonnait de bien trop de cabales, cabotinages et autres esclandres pour que je parvinsse à l’associer à la stricte littérature. Ce faisant, je tombais dans le piège que me tendait le Spectacle : je prenais la proie pour l’ombre, je regardais le doigt qui montrait l’objet sans même percevoir qu’il y avait objet, je dévisageais l’image et délaissais le texte. La réédition en un seul volume de ces trois romans vieux d’une quinzaine d’années vient à point nommé pour mettre un terme à mon aveuglement : il y avait finalement longtemps que je n’avais pas lu un de mes contemporains avec autant de jubilation.

 

Sans doute mon plaisir n’est-il pas exempt d’une forme de fantasme schizophrénique : nourrissant moi-même l’ambition de l’écriture, je ne pouvais pas ne pas entrer dans les raisons de Jack-Alain Léger, dont chaque roman est comme une invite à l’introspection du roman. Il faudrait d’ailleurs se demander si un écrivain est capable d’entrer dans l’œuvre de Jack-Alain Léger sans qu’un faisceau de projections plus ou moins avouables, plus ou moins assumées, ne se mette immédiatement en branle : d’office, son empathie est requise. Lire Léger, c’est en effet s’enchâsser dans l’innommable et mystérieuse machine à fabriquer du romancier. Son art tout entier repose dans l’exposition totale et secrète de ce duel avec lui-même, cette partie de poker avec les vrais/faux miroirs dans lesquels il vient se mirer – avant de se laisser envahir par une irrésistible envie de rire ou de vomir, selon l’humeur. Sûr de son fait et vraisemblablement de sa quintessence supérieure, JAL est ce gamin agaçant et surdoué du fond de la classe qui peut tout se permettre, y compris lancer des boulettes de papier mâché sur le grand tableau noir dans le dos de la maîtresse parce que, de toute façon, il sait qu’il sera incollable le jour de l’examen. Un grand gamin, donc, érudit, facétieux, libre comme on ne l’est plus, qui ne trouve rien de mieux à faire que de rire et pleurer de tout sans qu’on puisse trouver à y redire, et toujours sans contradiction apparente. C’est là aussi ce qui fait ce talent assez unique : nous laisser entiers, certes, mais comme désamorcés dans le halo d’une profonde incertitude : ce type est-il trop gai ou trop dépressif, faut-il prendre son hilarité au pied de la lettre, sa colère au sérieux, ses clichés ne sont-ils que des clichés, son lyrisme est-il sarcasme ou romantisme ? Habité par cette sorte d’allégresse insolente qui fut naguère le sceau d’un certain dix-huitième siècle, JAL dépoussière les échafaudages vermoulus de la correction littéraire en se jouant de la machine – donc de lui-même – dans un élan où l’on distingue aussi bien l’impossibilité à vivre que la jubilation à exister. Aucun tabou n’y résiste : puisque rien n’est permis dans la société puritaine, tout devient possible au dessein littéraire. Aussi nous faut-il désapprendre ce que nous savions de nos cours de littérature sans nous départir de ce que ces cours avaient de précieux. Léger nous agrége à ses marottes (et dieu sait s’il en a) mais désagrège ce qui nous faisait désirer les formes littéraires reconnues. Non content d’être l’auteur le mieux pourvu de France en pseudos et autres noms de scène, son plaisir, jubilatoire et tourmenté, est de les confondre dans un même corps, fût-il corps de texte – à nous de débrouiller l’écheveau.

 

Ce qui est certain, c’est que l’homme doit rudement souffrir pour être aussi habile à nous faire rire. La désespérance esthétique du bobo qui triomphe sur le marché extensible des bons sentiments trouve ici son maître : le désespoir impraticable de celui que le monde contraint au haussement d’épaule. L’humaniste conséquent est au fond celui que le destin de l’Homme finit par faire rire, car il sait bien que c’est en toute conscience, fût-elle docile et manœuvrée, qu’il court à sa perte. Reconnaissons en effet que son acharnement à choir n’est pas exempt de burlesque, pour peu que l’on sache n’accorder à sa propre existence que ce qu’elle mérite.

 

Allongé sur le divan drolatique d’une lacanienne un tantinet systématique (Le siècle des ténèbres), dévoré par les affres concrètes d’un amour transi sur fond de noirceur à l’eau de rose (Le roman) ou bon nègre d’un prix Nobel de la paix en quête d’honorabilité littéraire (Jacob Jacobi), le personnage des romans de Jack-Alain Léger (car il n’y a, tout bien mélangé, qu’un personnage) offre le condensé brillantissime de l’homme d’esprit qui s’immerge dans le monde tout en donnant l’impression de danser à sa surface, un peu à la façon d’un jazzman. Un papillon agite ses ailes à l’autre bout du monde ? La fiction de JAL s’enrhume. Car l’homme est hypersensible, impuissant à dominer les affects qui le terrassent, et pareillement intolérant à l’attitude de ceux qui, armés de leur seule fleur bleue, repeignent le monde aux couleurs d’une carte postale pour publicitaires trentenaires et hâlés. Nos écrivains colériques s’engagent, exhortent, objurguent, lui ridiculise ces vices que nous avons parés des atours de la vertu et les écrabouille afin de leur rendre leur vraie (in)consistance : celle de la confiture donnée aux cochons. Le registre n’est pas celui des déclinologues à l’esprit de sérieux, mais celui de l’honnête homme qui, accablé par tant de vulgarité, s’en va plaider sa cause à Venise : l’émeraude des canaux y sera toujours moins plate et moins morne que les rêves des hommes sous influence.

 

Le microcosme des lettres, où il faut aussi bien inclure les éditeurs, les chargés de com’ et les critiques que les écrivains eux-mêmes, est bien gêné aux entournures. Il faut dire que Léger, virtuose en dissimulations, ne cache pas grand-chose des tribulations de notre petit monde. La désespérante ironie où il s’en va puiser son encre charrie un sentiment de liberté qui n’a plus cours aujourd’hui, tant la profitabilité, l’outrance médiatique, le copinage et les renvois d’ascenseur suffisent à étayer la profonde aliénation du milieu. JAL, qui se fout comme de sa première chemise d’être sympathique, pulvérise avec une joie généralement attribuée aux lutins lubriques les codes de reconnaissance des mœurs traditionnelles, les snobismes jargonnants des chapelles théoriciennes et les petits impensés réflexes de l’homo mercantilis, toutes choses par ailleurs présentées comme autant de manifestations de la bonne foi, du bon sens et de la morale universelle. Bref, la loi du milieu. Le compte-rendu, dans Le siècle des ténèbres, d’un colloque post-structuraliste sur Dante est à cet égard parfaitement hilarant, et achève de ridiculiser ce qui, au fond, fait mourir les lettres : l’immersion dans la fantasmagorie pornographique de l’image, du business et du népotisme mandarinal. D’aucuns, pontes accrochés à quelque rente officielle, s’empresseront de livrer en pâture le populiste, le démagogue, l’anti-moderne, que sais-je encore : notre ami n’aura guère de mal à démontrer que l’accusation permet surtout d’éluder la question.

 

D’insister ainsi sur la fantastique vague de fraîcheur et de liberté qui porte la démarche de l’écrivain ne doit pas pour autant conduire à négliger l’exceptionnelle richesse du romancier. Le naturel apparent avec lequel le lecteur fait sienne l’existence des personnages et plonge dans les affres du narrateur serait impossible sans un talent peut-être inégalé dans nos contrées. Car il y a un lointain parfum d’Amérique, non seulement dans cette jubilation permanente à éprouver sa propre liberté et à la confronter au monde tel qu’il va, mais aussi dans ce goût de l’histoire bien cadencée, de l’incipit bien ficelé, du contrepoint désynchronisé, de l’acerbité sociale. JAL n’aime rien mieux que faire tanguer le navire amiral des petites tyrannies, des barbarismes en vogue et des inconscients oublieux. Tant et si bien qu’on en vient à se demander quel registre peut encore lui échapper, lui qui n’a pas son pareil pour embrasser l’ensemble des dispositions humaines identifiées comme telles. Pas un sentiment que JAL n’ait décortiqué, pas une angoisse qu’il n’ait fréquentée, pas une bassesse commune qu’il n’ait goûtée. Attendez-vous donc à un lumineux exercice de virtuosité. Mais une virtuosité débarrassée de toute tentation exhibitionniste et de tout tape-à-l’œil ; rien de clinquant ou de tapageur, aucune quincaille, aucune graisse : nous ne sommes pas dans un master class. Nous sommes devant une virtuosité qui se serait comme imposée à l’auteur, qui lui aurait pour ainsi dire préexisté. Jack-Alain Léger vibre d’une humanité bien trop déchirée pour nous livrer un plat froid. Disons-le tout net : jusqu’à ce jour, j’avais toujours pensé que Philip Roth ne pouvait être qu’américain.

 

Jack-Alain Léger, Le Siècle des Ténèbres / Le Roman / Jacob Jacobi
Préface de Cécile Guilbert

Esprit Critique, revue de la Fondation Jean-Jaurès - n° 70, mai 2006
[Jack-Alain Léger s'est donné la mort le 17 juillet 2013]

 

18 juin 2017

François Léotard - La mélancolie des méduses

 

 

Sur le fil de la vie

 

Il faut en littérature une certaine constance personnelle pour tenir de bout en bout le registre de la désespérance. C’est un registre que l’on ne choisit pas, et qui ressort bien souvent du premier mouvement de l’écriture. L’invocation de la nécessité, tellement courante et galvaudée dans les gloses contemporaines sur l’art, vaut pour ce registre bien plus que pour tout autre : sans jugement de valeur, sans volonté a priori, sans dessein échafaudé, débarrassée de tout souci du beau ou simplement du désir de séduire, elle est seulement ce qui tient la main de l’homme – et qui le fait écrivain. En vérité, seul celui qui écrit sait s’il est ou pas écrivain ; il le sait même avant de se mettre à écrire, qu’il y parvienne ou pas : il le sait parce qu’il se met à écrire. Le reste, les bavardages de salon, les décrets de la critique, ses sautes d’humeur, ses enthousiasmes outranciers et ses objurgations outrées, tout cela forme, au pire une subjectivité paresseuse, au mieux une opinion personnelle – et cela ne signifie évidemment pas que tout se vaut. Mais pour ce qui est de l’être-écrivain, il n’en finit pas et n’en finira jamais de nous échapper – y compris bien sûr aux yeux de l’écrivain lui-même, tant il n’existe en l’espèce ni règles, ni convenances, ni jurisprudences : le pire écrivain (entendez celui que nous aimons le moins comme celui dont on peut dire, calmement, que l’art court à l’échec) sera parfois plus proche de la quintessence littéraire que cet autre, dont nous aimons pourtant le style, le registre, la voix. Cela dit, le temps vient toujours où le doute n’est plus permis et où, au yeux du monde et de ses lecteurs, l’auteur de livres est devenu un écrivain – bon, mauvais, qu’importe : un écrivain.

 

J’évoque cette question de l’être-écrivain parce qu’elle se pose – injustement – envers ceux qui, avant d’écrire, furent connus de nous pour d’autres raisons, notamment politiques. De Gaulle, Churchill : leurs Mémoires témoignent d’un rapport intime, et remarquable, à l’écriture ; mais étaient-ils des écrivains ? Chateaubriand, Malraux, bien sûr ; mais ont-ils jamais été des hommes politiques ? Et Blum, un style, une élégance, une érudition ; mais point de romans à la clé. Il y avait Mitterrand, qui en eut le désir, l’ambition, le fantasme, et qui sans doute fut un de nos derniers grands lecteurs au pouvoir ; bien plus à l’aise pourtant dans la critique, et non sans style, que dans le roman. Giscard d’Estaing, mais ce fut un échec. Et puis il y a François Léotard. François Léotard est de ces personnages qu’on ne peut s’empêcher de contempler, lors même qu’ils sont au faîte de leur pouvoir politique, avec un certain sentiment d’irréalité. Comme si, quelles que fussent leur ambition d’alors et l’énergie qu’ils y consacrèrent, devait subsister l’impression, peut-être trompeuse, d’un décalage, d’un écart, presque d’une imposture ; mais une imposture de soi à soi : une façon de s’avancer sur la scène sans jamais donner l’impression d’y croire – et le sachant. Pour certains, c’est son cas, la vie politique aura fait le reste, et rejeté sur ses berges ceux qui s’étaient brûlés à ses astres ; et la vie aussi, et ce frère qui partit sans qu’aient pu être levés à temps les blessures et les quiproquos de la fratrie. Alors voilà : « La vie se met en route quand on la prend en charge », fait dire Léotard à Jean Bordin, le héros (très anti-héros) de ce roman-ci ; et le lecteur d’entendre (peut-être) que c’est de l’auteur qu’il s’agit en creux : jamais en effet nous n’avions eu à ce point l’impression que François Léotard s’était enfin trouvé, que sa vie s’était mise en route. Peut-être d’ailleurs cela paraîtra-t-il injuste, lorsqu’on sait les exigences d’une vie politique au niveau qui fut le sien ; pourtant, et au train où vont les choses, dans quelques années, il est loisible de penser que le nom de François Léotard évoquera peut-être d’abord celui d’un écrivain.

 

Mais venons-en au roman – et à l’intrigue, puisqu’il faut bien une intrigue afin de justifier le roman. Jean Bordin est ce que le jargon des services secrets qualifie de « méduse » : un agent dormant – celui, en l’occurrence, d’une officine occulte, le « n° 12 », dont le travail consiste à éliminer les ennemis de la nation. Le livre s’ouvre sur ce que constate un homme, de sa chambre d’un institut psychiatrique. Végétation, humains, objets, couleurs, ciel, nuages ou visages, qu’importe : tout n’est qu’environnement, neutralité, extériorité. D’emblée l’écriture est  blanche, sèche, rêche, brève, allusive, flottante, distante, instinctivement nue de tout pathos et, parce qu’elle le demeurera jusqu’au bout, profondément touchante. Ce n’est pas ce qu’il convient d’appeler une belle écriture : Bordin/Léotard, non d’ailleurs sans quelque complaisance ou concession au minimalisme de saison, ne recherche pas le style mais l’effet, non la figure mais l’entaille, le coup de canif. La réussite du livre tient tout entière à cette constance, au déroulement mécanique des émotions d’un homme qui semble ne plus être en mesure d’en avoir. René Char disait que « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » : le personnage de Bordin pourrait en être une assez jolie illustration ; car comme tout être qui se brûle au rayon de la lucidité, il est avant tout de désespérance – c’est-à-dire aussi insensible à l’espoir qu’au désespoir : « Je n’ai pas reçu mon existence de face, comme un accident. Je m’y suis engagé de biais ». En fait, Bordin traverse l’existence comme une méduse viendrait mourir sur un sable dont l’essence même est d’être fangeux : « Sorti de l’eau, à côté des humains et de leurs cris, je me suis échoué sans le vouloir, au bord même de la vie ». C’est une lucidité dont il ne semble plus souffrir, pas même s’étonner, et sans que jamais aucun événement, aucune joie, aucune vague, aucune communion, aucune rencontre ne puisse venir l’entamer ; une lucidité que l’on pourrait croire atavique, si les premiers pas dans la vie n’avaient été entachés par le deuil : celui de sa mère prostituée qui le chasse de sa chambre d’enfance pour y accueillir ses clients de passage, celui de son père, torturé dans les alentours de Diên Biên Phu. S’il existe jamais des événements fondateurs, ceux-là en sont de suffisants, et justifient au passage cette manière flottante de traverser l’existence qui fait dire à Bordin : « Je sais ce qui m’a tenu vivant : la proximité constante de la fin ». 

 

Cette forme effroyablement léthargique de l’être-à-soi ne saurait être comprise comme une résistance au temps. Au contraire : l’assoupissement ontologique induit une insensibilité totale aux injonctions de la société, ses marottes, ses fantasmes. Accepter une mission, fût-elle criminelle, ce n’est pas autre chose que continuer de traverser la vie ; cela ou autre chose, peu importe : tout est réglé, tout se règle ailleurs. Assassiner Mladic, le général serbe ? « Pourquoi pas » – leitmotiv qui n’a pas même besoin de son point d’interrogation. Les fonctions officielles de François Léotard, au plus haut niveau hiérarchique des services secrets, lui furent vraisemblablement utiles, et teintent ce récit d’une vraisemblance qui ne va évidemment pas sans effrayer : la description de ce petit monde souterrain, échappant à tout contrôle politique, vivant sur les décombres de la morale politique, croissant sur le terreau du crime d’État et se fichant comme d’une guigne des chancelleries, a de quoi glacer le plus endurci des lecteurs de polars. Pour autant, le propos est loin de se limiter à cette partition diplomatique et paramilitaire – et c’est bien ce qui donne sa profondeur et sa nécessité au roman. Car qu’importe l’intrigue ; qu’importent les imbroglios avec ses alter ego allemands, américains ou israéliens ; qu’importent les histoires de femmes déguisées en agents, d’agents déguisés en femmes ; qu’importent, même, les conséquences du crime : seul ce que la vie a d’irréel, seuls l’écart dans lequel elle nous cantonne et la blancheur maladive dont la désespérance la pare sont, au fond, ce qui nous touche. Comme nous touche ce Bordin, que l’esquisse de quelques traits imperturbables suffit à dessiner, au travers d’une trajectoire personnelle qui s’apparente bien plus à une cavale perpétuelle qu’à une quelconque enquête. Derrière les grands mouvements officiels ou secrets de la planète, c’est tout une humanité qui court, s’épuise, s’esquinte et finalement s’échoue, sans qu’à aucun moment l’envie de juger ait affleuré. L’intrigue est touffue, complexe, proche parfois des ambitions d’un John Le Carré, mais elle ne serait rien, pas même intéressante, sans le regard de celui qui en est l’acteur. Or le regard de Bordin, désenchanté nous l’avons dit, atone, d’une neutralité de monade, cette distance sans prise, absolue, qu’il a avec lui-même, son corps, son avenir, sa raison d’être, est ce qui donne au monde qu’il traverse – le nôtre – sa teinte de gris absolu, son odeur de marée basse, son horizon d’incessant délitement. La narration même des scènes de crime constitue en la matière une petite leçon, tant jamais Bordin ne se départit de ce qui, loin d’être du flegme, n’est qu’une indifférence profonde et définitive aux sauts de cabris des humains, à tout ce qui fait qu’ils bougent encore et se figurent que cela a un sens. Reste un semblant, comment dire, non d’optimisme mais de révolte – mais l’un pourrait-il aller sans l’autre ? Quelque chose d’un semblant d’enfance, quand cette part de l’être restée crédule, ou disons sensible, aux possibles imaginables, domine les mouvements du cœur et indiquent les grandes directions à prendre. Dans le cas de Bordin, cette part d’enfance intarissable, ce dernier bastion du possible, de ce qui n’est pas encore complètement supportable, le dernier élan finalement, concentrera ses feux sur un certain Peter Hoffmeister, une « méduse » lui aussi, et au destin plus improbable encore que le sien : enfant miraculé de la guerre, fils d’un bourreau nazi, et apprenant sa judéité à l’âge où la vie déjà est faite. Bordin le cherchera partout, avec l’obstination de celui qui se cherche un frère, armé seulement d’un reste de foi instinctive, de cette foi déraisonnable qui vous souffle qu’existe encore, peut-être, un lien entre les hommes qui ne fût pas seulement de sang ou d’intérêt ; un dernier tremblé dans la succession des vies sombres et inexpiables. 

 

Bordin/Léotard ne stylise rien – ce qui, bien entendu, témoigne d’un souci stylistique – mais cette ligne de conduite témoigne avant tout d’une ligne de vie. Tant et si bien que les maladresses du récit (cette ponctuation parfois trop explicite, cette insistance à expliciter les sentiments comme par crainte que le lecteur ne les comprenne pas) sont dans l’instant digérées dans la complexion du narrateur. Lequel ne nous promet pas l’apocalypse mais un effarement muet ; non l’enivrement dans les ressources romanesques de la fragilité d’un monde, mais un dégrisement ininterrompu ; non une invitation au voyage, mais une acceptation lasse de ses règles communes. Aussi, à mi-parcours, Bordin peut-il se vanter d’avoir « acquis la légèreté qui permet de parcourir le temps sans [se] mettre à compter les jours » ; elle anticipe d’ailleurs sur une chute que nous aurions pu prévoir : « J’ai tout exploré, visité, inventorié, et je n’ai rien trouvé qui ne me donne l’envie de vomir ». Où s’esquissent à nouveau la voix et le visage de l’auteur.

 

François Léotard, La vie mélancolique des méduses - Grasset
Paru dans Esprit critique, Fondation Jean-Jaurès, mai 2005

30 août 2013

Une critique de Marianne Loing

 

 

Même quand on l’appelait « Le débris », Donatien était fier, vieux héros, grand modèle. Pas un géant physique mais on se retournait sur lui, pour approcher sa flamme. Dès sa petite enfance, il avait toujours été dans ses livres, devenu « un tribun derrière le taiseux ». Avec Marie, la frêle, la conscience de Donatien, ils étaient comme un bloc, nés pour se rencontrer.

 

Le narrateur est un paysan, un homme simple et franc, qui connaît Donatien depuis sa petite enfance, une amitié soudée et que se rassemble toujours, après des décennies, autour de verres de prune.

 

Alors, quand Donatien se révolte contre un nouveau de jeu de société, poussé à son extrême - laisser crever les vieux -, il l’emmène avec lui, pour la révolution, mouvement porteur d’espoir dans un parfum de fleurs de printemps.

 

« Mais quand j’ai vu Donatien, planté là devant moi, dans le petit soir qui bâillait, et toute cette ondée qui faisait dégorger la terre que ça en excitait les fumets, on ne peut pas dire que j’ai pensé à ça. J’ai pensé à Marie d’abord, qu’on se demande bien comment Donatien ferait pour vivre sans elle. Ou qu’il avait de l’inondation chez lui, ou que sa voiture avait culbuté, qu’une de ses bêtes avait fait des siennes, un drame je sais pas. Mais pas ça. Pour sûr que je n’oublierai jamais ses premiers mots : mon vieux, je t’emmène faire la révolution. »

 

Et maintenant, plus tard, les fleurs embaument toujours, mais la révolte est morte. Ils marchent le regard fier est l’histoire d’une maladie moderne dans une langue du passé, légèrement accentuée en sombre dystopie : et l’équilibre fonctionne, miracle de l’écriture ; récit très ramassé dans cette langue paysanne, chemin de révolte et de chute, histoire d’une avancée qui se fige, dans une issue tragique.

 

« Il était comme raidi sur son banc, retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin, chaque jour reprenant les mêmes clichés de ce qui pourtant jamais ne s’en irait, les campanules, les jonquilles, les hortensias, toutes ces foutues générations de pigeons, de moineaux et de passereaux, et des fois quand la chance lui souriait il tombait sur un bouvreuil, une mésange, la trogne d’un bruant ou le ventre blanc d’un pouillot. C’est ainsi que j’ai toujours connu Donatien. Sans qu’il éprouve jamais le besoin de se lever. À quoi bon. »

 

Marianne Loing
À lire sur Sens critique

28 juin 2017

Lionel-Édouard Martin - Deuil à Chailly

 

Bien avant d'en devenir un des éditeurs et d'avoir le bonheur de pouvoir publier, aux Éditions du Sonneur, sa trilogie des jeunes filles (Anaïs ou les Gravières, Mousseline et ses Doubles, Icare au labyrinthe), j'ai longtemps été un lecteur de Lionel-Édouard Martin. C'est par ce petit texte-là, Deuil à Chailly, que je l'avais alors découvert. 
 

 

 

Mourir tantôt

 

J’ai toujours pensé, pour connaître un peu ces bonnes vieilles terres du Poitou, que la mort y avait toujours quelque affaire en cours. Aussi m’a t-il été facile (mais l’écriture de Lionel-Édouard Martin, aigre, raffinée, lourde en corps, n’y est évidemment pas pour rien) de reconnaître ce « monde de lenteur » où « la mort donne à causer. » L’auteur est d’ailleurs comme hanté par ces existences paysannes, dont on dirait qu’elles traversent les siècles sans jamais rien attendre d’autre que le rendement de la terre, sans considération apparente pour la grande histoire, sans autre souci que le baromètre, la qualité des labours ou la santé des volailles, et où « le tantôt dominical est consacré à la visite d’une parentèle nombreuse. » Ainsi de l’oncle Ernest, qui s’en va, donc, à quatre-vingt sept ans, et qui n’est pas sans me rappeler ces anciens que je croisais enfant, tôt le matin en attendant le bus, vidant leurs verres de blanc sec avant de partir à la chasse et sirotant eux aussi « le cassis dru. » Le vieil oncle, avec son « béret sur l’occiput comme la tuile faîtière sur le toit de la grange », n’aura donc jamais attiré autant de monde que pour son dernier spectacle au cimetière – davantage encore que lors des veillées villageoises, où on l’imagine sans peine, gouailleur, déclenchant l’hilarité des hommes, embrasant les joues de ces dames.

 

On pense à Pierre Michon, à Richard Millet – quoiqu’il en manque, ici, la puissance narrative : cette manière de ressusciter l’inerte, de faire sourdre l’émotion sous les mots et les gestes les plus prosaïques, de trouver l’humain là où ne semblent se manifester que l’instinctuel, le physiologique, l’archaïque, d’aller le chercher là où le secret, le persiflage et la bigoterie constituent le lot commun de la communauté ; cette manière d’émouvoir le plus ordinaire. Car la paysannerie est ainsi faite qu’elle ne livre rien d’elle-même : toute affectation est impudeur, toute franchise scandale, toute liberté impertinence. Et puis il y a du corps dans ce récit, beaucoup de corps, et ça fleure bon le laurier-sauce, et coulent le vin « tout juste supérieur » ou « la gnole bien sauvage, pas même domestiquée par la barrique en chêne, l’âpre pissot qui goutte au canon de l’alambic et sent le propre, le nettoyant à décrasser les vitres, à restaurer la lumière », et le fumet des labours ou du lapin qui mijote se déverse comme le cri des poules et des enfants, et à la grisaille du petit matin fait contrepoint le grand soleil de quatre heures, celui qui « brille à plein cuivres et ors. » C’est une région tellurique où les vivants ne le sont pas moins, et c’est à cette terre secrète et sans histoire que s’attache Lionel-Édouard Martin, dans un récit qui ravira ceux, peut-être moins nombreux aujourd’hui, qui goûtent davantage à un style, à un rapport à la langue plutôt qu’à une intrigue ; il faut dire que l’auteur est surtout connu pour être poète, et que l’intrigue, dans la poésie, est le langage même.

 

Lionel-Édouard Martin, Deuil à Chailly – Éditions Arléa
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 3, mars/avril 2007

11 juillet 2013

Une critique du Bouquineur

 

 

Un jour les vieux décident d’en finir avec ce diktat qui cherche à les marginaliser, les rejette sur les bas-côtés d’une société qui n’a d’yeux que pour la jeunesse. Ce monde qui voudrait, pour les plus généreux, que les vieux restent sagement cloués devant leur poste de télévision et pour les plus extrémistes, qu’ils disparaissent rapidement. A la tête de ce mouvement de protestation il y a Donatien qu’on surnomme « Le Débris » et Marie, sa femme. Un couple si sage et si amoureux, personne n’aurait pu penser qu’ils seraient les fers de lance de cette révolte. Il faut dire que Julien, leur fils, un jeune donc, a choisi son camp. Le narrateur n’a pas de nom, c’est un fidèle ami d’enfance de Donatien. Lui n’a pas fait d’études, il est resté célibataire et vit avec son chien Toto et sa sœur dans la ferme familiale, mais quand son ami vient le chercher pour lui expliquer son plan, créer une liste en vue des élections, lancer un mouvement révolutionnaire et monter à la capitale pour la manifestation, il n’hésite pas à le suivre. Pour le meilleur, comme pour le pire.

 

Il y a longtemps que je n’avais lu un tel roman ! Un sujet extrêmement original, c’est tellement rare qu’il ne faut pas hésiter à le dire, servi par une écriture tout aussi personnelle, le tout emballé dans quatre-vingt huit pages seulement ! Quand je pense qu’il y en a qui écrivent des pavés de cinq cents pages vides de sens… il ne faut pas hésiter à les casser quand on s’est laissé piéger.

 

Quelle place est réservée aux vieux dans nos sociétés vouées au jeunisme ? A partir de cette interrogation, Marc Villemain pousse le raisonnement à l’extrême. A une époque indéterminée mais que l’on devine pas réellement lointaine, des vieux sont attaqués par des jeunes dans les rues, des propos insoutenables les vouant à une mort rapide sont prononcés. Ces manifestations d’ostracisme à l’égard d’une frange de la population sont étrangement comparables aux actes racistes dont les journaux se font les échos de nos jours. Excédés, les « anciens » vont s’organiser pour lutter quand il sera proposé d’interdire le vote aux retraités puisqu’on ne l’autorise aux jeunes qu’à partir de dix-huit ans, « quatre millions à dire que si ça continuait, alors nous autres, les vieux, on allait la monter, notre liste aux élections. »

 

Pour servir son propos, l’écrivain utilise une langue déroutante car fine et rustique, excusez l’oxymoron. Rustique, car le narrateur est un paysan qui ne s’est pas trop attardé à l’école. Les tournures de phrases sentent la campagne et le passé. Mais c’est aussi très fin, le ton est calme et le vocabulaire sans être rare, fait appel parfois à des mots dont le dictionnaire précise « vieux ou archaïsme stylistique ».

 

Un bon sujet, une écriture qui retient l’attention, un bouquin très mince, je ne vois pas quel argument on pourrait m’opposer pour ne pas lire cet excellent roman ?

 

À lire sur Le Bouquineur

4 février 2017

Christian Gailly - Lily et Braine

 

 

Les douleurs de l'effleurement

 

J’ai donc pour Christian Gailly, depuis des années, une tendresse tenace. Au point de confondre ses romans, de ne plus vraiment parvenir à les distinguer les uns des autres. C’est qu’ils me parlent au fond d’une seule et même chose, cette chose au coeur de ses livres et qui en fait à la fois le charme et l’exception. Comme d’aucuns ont pu le dire d’une femme, j’ai pourtant commencé à aimer Gailly à une époque où la littérature à laquelle on l’associe n’était « pas mon genre ». La tendresse ne s’explique certes pas. Mais qu’avait-il donc de si singulier qu’il me détournât de mes options ordinaires ?

 

Ce que nous lisons en lisant Gailly nous donne l’impression d’être nous-mêmes accrochés à nos hésitations, à nos instantanés, à l’incessant soliloque dont nous sommes faits. Il nous rend palpable, charnel, sensuel, le travail plus ou moins conscient de la pensée. J’entends bien, ici ou là, les pince-sans-rire, peut-être davantage troublés qu’expressément agacés par cette manière impromptue (et bien commode, doivent-ils penser) de stopper une phrase en plein essor et de chercher à coller à tout prix au silence, ce point ultime d’avant le son qui est le creuset de nos pensées. Ils y voient un truc d’écriture, non pas une exigence ou une estampille, mais plutôt un gadget, quelque chose d’un démagogisme. Ce que dément depuis toujours la tonalité de ces romans à fleur de peau, d’une peau lessivée où subsiste toujours un dernier grain d’énergie, un parfum de ce genre très particulier d’espérance que l’on trouve parfois dans le creux de la désespérance.

 

C’est cela, Gailly : un pessimiste qui traverse l’existence armé de son seul rictus – et de son talent, qu’il a immense, donc. Qu’y a-t-il dans ce rictus ? Mine de rien, une éthique : celle du jazz – car le jazz est aussi cela. Écrire de courtes phrases insolemment ponctuées ou avancer par emboîtements de syncopes ne suffit pas à écrire jazz – sans doute le cadet des soucis de Christian Gailly, et on le comprend ; mais c’est un fait qu’il connaît trop bien les arcanes de l’improvisation pour que celle-ci n’ait pas, au fil du temps, creusé chez lui ses propres sillons. D’où cette écriture, donc, toujours en équilibre, allusive par tropisme, précise par attention au réel, tendue comme peut l’être un chorus bien placé, un chromatisme de fin de phrase cherchant sa résolution. D’où, surtout, cette permanente hésitation de la pensée et de l’agir devant le cours des choses. Sans chercher à en faire une règle ou un poncif, la liberté inhérente au genre induit chez les musiciens de jazz une certaine manière d’être au monde qui préexiste sans doute à leur pratique artistique. Cette manière effleure le monde plus qu’elle ne leur permet de l’habiter. Elle est à la fois très terrienne, attentive à l’humus de la vie, à ses moindres instants, pourquoi pas désireuse de s’y soumettre, et formidablement azurée, vaporeuse, immatérielle. Les personnages de Christian Gailly sont ainsi, toujours. Ici encore, le personnage de Braine n’échappe pas à cet état, même si sa difficulté à glisser ses pas là où on lui a tracé un chemin trouve en partie son explication dans un long séjour à l’hôpital. Pour ce type humain dont la conscience navigue entre prosaïsme et onirisme, entre ancrage terrien et souffle céleste, aucun chemin ne convient jamais. On est à la fois un peu trop vivant et un peu trop mort. Et on aime tout trop. Trop mal ou trop peu, avec trop de douleur ou d’instinct, et « c’était peut-être ça, sa véritable infirmité. L’invalidité qu’il avait rapportée de là-bas. Une incapacité à ne pas aimer. »

 

Mais Gailly ne vaut pas que pour cette façon magistrale d’accompagner les errances de ses personnages. Cela n’offrirait que motif à une longue digression, fût-elle splendide, mais ne suffirait pas à transmettre cette sensation de halètement où ses livres nous jettent. Aussi, ce qui fait que les livres de Christian Gailly sont toujours de grands livres, c’est qu’il est aussi un merveilleux conteur, qui sait travailler au geste et à l’effet, à l’oreille et au silence. Et par dessus tout raconter des histoires dont l’alchimie parvient à ralentir le temps tout en lui rendant son exceptionnelle densité. Celle-là, d’histoire, pas plus que les autres, ne saurait vous décevoir.

 

Christian Gailly, Lily et Braine - Editions de Minuit
Paru dans Le Magazine des Livres, janvier 2010

 

22 mars 2017

Adam Haslett - Vous n'êtes pas seul ici

 

 

Gris outre-Atlantique

 

Qu’éprouvons-nous en refermant un livre ? Une latence, une suspension, la résolution d’un espace que nous avons ouvert et qui se clôt d’un coup, entraînant avec elle le sentiment de la plénitude comme la sensation de l’inassouvissement, la satisfaction du tout comme la frustration de le savoir borné. Les mots lus ne peuvent soudainement plus se résoudre que dans le silence et, pour un temps relativement bref, il nous est donné de pouvoir vivre un silence de l’intérieur, intérieur que nous avons certes habité avec un fort sentiment d’intimité, mais qui, d’une certaine manière, n’est pas le nôtre. Le silence peut toutefois s’emplir de mots isolés, et pour ainsi dire informulés, sur le fil des tropismes de Nathalie Sarraute : sans même que nous ayions voulu les faire advenir, surgissent de notre conscience encore sous le choc quelques mots, le plus souvent simples, abstraits, génériques, qui font pour nous un travail d’intégration de la lecture. Sans doute cherchons-nous alors, sans même le savoir, à tirer au clair ce que nous avons lu, et, mutatis mutandis, à en dégager la morale, l’axiome ou le secret. Et puis, plus rarement, il peut y avoir des couleurs. Or si je cherche à retrouver l’état dans lequel m’a laissé la lecture de Vous n’êtes pas seul ici, en surplomb des mots épars qui me viennent, tous justes mais tous incomplets, c’est une couleur qui s’impose, couleur dont aucune nuance, et dieu sait pourtant s’il y en a, n’altère jamais l’essence de la dominante grise. Qu’il s’agisse ici de nouvelles n’est sans doute pas étranger à cette impression. Le roman dessine un paysage où saillent les contrastes, les quiproquos, les nuances et les atténuations, les embardées et les violences, pour se clore sur un sentiment qui, à tort ou à raison, englobe l’intégralité du livre et de son propos. Le recueil de nouvelles enclôt l’espace autant qu’il réduit les possibilités d’en façonner ou d’en modifier les reliefs. La succession d’univers disjoints accentue et précise le lien entre eux, à tel point que l’on peut bien tout oublier des histoires sans jamais rien perdre de ce qui les unit : un recueil réussi est autant un recueil dont sourd un climat particulier qu’un recueil d’histoires réussies. À cette aune, et c’est un fait unique dans l’histoire de la littérature américaine, il n’est pas étonnant que ce premier livre d’Adam Haslett ait déjà figuré parmi les finalistes du National Book Award et du Prix Pulitzer.

 

* * *

 

Ceux que désespère l’Amérique feraient bien parfois de se pencher un peu sur sa littérature. Loin d’être le pays sans histoire et sans culture que d’aucuns se complaisent à dépeindre, il est frappant au contraire de constater à quel point sa fabrique littéraire est pénétrée par l’histoire, la géographie, les mentalités américaines. Le plus étrange pourtant est que cette perception très vive de la sensibilité locale va souvent de pair avec une pénétration très profonde et très dense de l’individu humain. Les phosphorescences triomphales d’une certaine Amérique, la débauche de lumière et de clinquant dans la complaisance de laquelle certains de ses hérauts la revêtent parfois, la griserie de pacotille qui caractérise tout un pan de son étant médiatique, nous masquent une réalité autrement plus terne, plus déprimée, plus profonde en tout cas que ce qui nous est donné à voir. L’horizon bleuté de l’être-américain se confond avec le gris sceptique et terrien. M’opposera-t-on le succès, des deux côtés de l’Atlantique, d’un Bret Easton Ellis (American Psycho, Glamorama) ? Mais précisément : Bret Easton Ellis est le représentant d’une minorité, rebelle assurément, mais fondamentalement intégrée, dépravée car mondaine – et réciproquement –, muscadine, nihiliste et jet-setteuse. Si Quentin Tarantino surfe au cinéma avec le succès que l’on sait sur cette vague, Joel et Ethan Cohen n’en sont pas moins éminemment américains. Leurs films évoluent d’ailleurs dans une esthétique de l’entre-deux où la couleur n’est là que pour saillir dans la grisaille, coups d’éclat brutal ou miraculeux à travers un substrat américain dont la psyché ne rutile que dans les franges. 

 

Les franges, telle est bien la terre, grasse et sèche si cela est possible, que laboure Adam Haslett. Pas les franges sociales auxquelles l’on pense spontanément : les franges de l’expérience intérieure, celles, précisément, de ces êtres presque sans histoire qui pourtant ne se sentent et ne sentiront jamais en adhérence avec la vie. Et de me souvenir de la chanson de Serge Reggiani : Il faut vivre / L’azur au-dessus comme un glaive / Prêt à trancher le fil qui nous retient debout / Il faut vivre partout dans la boue et le rêve / En aimant à la fois et le rêve et la boue. Chez Adam Haslett, le fil est souvent tranché. Rester debout relève de l’insoutenable effort, chaque être est condamné à l’amour du rêve et de la boue, bien certain pourtant que la boue emportera tout. Haslett s’attache seulement à éclairer cette brume qui enveloppe les êtres dépossédés de l’événement. C’est vrai de ce père qui ne sait plus converser avec son fils, ou de ce docteur qui parcourt des dizaines de kilomètres pour rencontrer sa patiente dépressive car il sait au fond de lui qu’il n’est devenu médecin que « pour organiser sa proximité involontaire avec la souffrance humaine. » C’est vrai aussi de ce jeune garçon qui tente d’éloigner la souffrance que lui causent le suicide de sa mère puis la mort accidentelle de son père en attirant à lui d’autres souffrances. C’est vrai encore de ce frère et de cette sœur qui n’en finissent et n’en finiront jamais de vivre ensemble dans l’attente impossible du retour toujours ajourné d’un ancien amant partagé. C’est vrai aussi de cet homme que la dépression suicide à petit feu et que les pas aléatoires mènent chez une vieille dame dont la vie accompagne les dernières vies d’un petit-fils que le psoriasis ronge à mort. Et encore de cet homme, dont nul dans son entourage ne sait qu’il mourra très prochainement du sida, confiant son sort inéluctable à une prostituée croisée au hasard de son chemin de hasard et ne faisant finalement qu’attendre sa fin en se contentant d’acquérir au cimetière un emplacement auprès de son père. Et de cet enfant à qui la vie ne sera plus jamais sereine puisque, comme son père, il voit par avance la mort de ceux qu’il aime. Et de cet homme qui consulte dans le train son dossier psychiatrique, ou de cet adolescent qui rend visite régulière à une femme soignée pour schizophrénie quand il ignore encore tout de la vie et des gestes de l’amour. Ce n’est pas tant la souffrance ou les chagrins ou la misère qui saisissent le lecteur, que ces ombres nébuleuses ondoyant comme des chimères autour des âmes, cette torpeur presque neurasthénique contre laquelle ils tentent bien de lutter mais au creux de laquelle pourtant ils semblent comme vouloir persister à se lover. Le gris est là, dans le halo filandreux qui enserre les existences et les ramène à quelques gestes de pilotage automatique, dans cette manière cendreuse qu’a la vie de se déployer comme par réflexe, sans qu’aucune forme de volonté ne vienne s’y attacher. Plus de déterminismes, presque plus de société, juste des monades éberluées toupillant au sein de galaxies effrayantes, quand les vents soufflent toujours trop fort et que l’air du large fait toujours trop peur. Or le grand tout social n’admet ces divergences ni ne peut s’expliquer leur présence : le progrès, la médecine, la psychiatrie, la démocratie, la domination des classes moyennes, le divertissement, l’ordre du monde social est comme tétanisé par ceux qui dévient des voies qu’il croyait avoir tracées pour tous. C’est ce qui sort du nombre qui pose problème, ce qui en sort alors que tout était fait pour que rien n’en sorte : il était prévu que tout s’ordonnât dans l’ordre clinique du social. Les personnages d’Adam Haslett, saisissants de douceur et de résignation, tous tellement attachants dans la perplexité olympienne de ce qui les accable, nous disent que c’est impossible : l’ordre social est un optimisme aussi aberrant que les autres

 

Vous n’êtes pas seul ici est le livre de l’insoutenable tendresse de l’être. Pudique, retenue, délicate, elliptique, empathique, l’écriture d’Adam Haslett cueille l’individu au plus profond de ses carences mais aussi au plus incertain de son être. Plus rien ne scintille jamais, hormis les éclats d’une humanité qui s’acharne à se briser d’elle-même lorsque les puissances extérieures n’y parviennent pas. Adam Haslett rejoint avec ce premier recueil les meilleurs écrivains américains de sa génération, Jonathan Franzen, Rick Moody, Jonathan Safran Foer, Brady Udall et les autres. Il le fait en usant d’une tendresse étrange, presque maladive, qui n’appartient qu’à lui. Et nous refermons le livre des existences qui se brisent, et reste ce gris hors duquel toute autre couleur semble terne.

 

Adam Haslett - Vous n'êtes pas seul ici - Éditions de l'Olivier
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Aoustin

Article paru dans Esprit Critique (Fondation Jean-Jaurès), n° 51, mars 2005

28 mai 2013

David Vann - Impurs

 

 

Lorsque parut Sukkwan Island, son premier roman, je me souviens m'être dit, découvrant cette voix nouvelle de la littérature (un peu) américaine : pourvu que cela ne soit pas qu'un heureux accident, pourvu que l'avenir vienne confirmer ce que j'entends là, une voix, donc, non seulement nouvelle, mais fascinante, obsédante, distincte mais visiblement peu soucieuse d'épater la galerie, douce comme un cauchemar dormant. Puis vint Désolations, où l'auteur, remâchant de semblables visions, continuait de suivre à la trace le pas des humains égarés. Avec Impurs, David Vann achève de s'imposer comme l'un des écrivains les plus doués et originaux de sa génération. Tout comme dans ses romans, où advient ce qui doit advenir, où les choses s'avancent avec l'implacable souveraineté du destin, il y a un quelque chose de placide et d'imperturbable dans cette manière que son oeuvre a de cheminer, d'étendre, en les déployant, ou comme en cercles, ses motifs premiers et supérieurs. Toutefois, quand Sukkwan Island et Désolations semblaient noués d'un même lien, que quelque chose en eux semblaient miroiter d'une même eau, Impurs marque une certaine rupture. Relative, assurément, tant on s'y trouve d'emblée en terrain connu, perdus dans ces paysages lointains, vaguement fantomatiques, où l'on ne croit jamais très longtemps au silence, ou qui finissent par nous faire désespérer de lui, même lorsqu'il semble nous recouvrir entièrement ; relative aussi parce que, dans ce livre comme dans les précédents, nous sommes saisis par une même sensation de déréliction, ou d'épuisement de la vie - et j'ai un peu le sentiment, à la longue, que ce tropisme, peut-être cette angoisse, est au coeur de l'oeuvre de David Vann. Disons plutôt, alors, qu'il franchit ici un nouveau palier.

 

Un adolescent, Galen, hyper-sensible, cherche, comme parfois on le fait à son âge, et à défaut peut-être de l'absolu, au moins un certain sens aux choses et à la vie. Sa mère, Suzie-Q, peut bien faire semblant d'avoir les pieds sur terre : elle sait, et nous le sentons avec elle, que sa vie est derrière, que le bonheur est pour hier, que rien d'autre ne s'annonce qu'une vie sous tension, une vie à problèmes ; elle a donc jeté son dévolu sur ce garçon un peu étrange, tenté par un bouddhisme plus ou moins intégral, une espèce d'animisme pour teenager en mal de tout, jeté dans une sorte de retour à la terre organique et rédempteur ; elle l'aime, trop sans doute, mal probablement, mais c'est une mère, et c'est un fils. Il y a la grand-mère, recluse dans un institut spécialisé, pas trop inconfortable, ni trop indigne, elle veut rentrer chez elle bien sûr, mais ne sait pas même où cela se trouve, parce qu'elle perd un peu la tête, parce qu'elle oublie dans l'instant ce qui vient d'être dit ou de se produire et qu'elle finit par n'être plus qu'un danger pour elle-même. Et puis il y a la tante, Helen, en bisbille avec sa soeur, avec sa mère, on sent de la jalousie, des questions de famille, des questions d'argent, tout cela remonte probablement à l'enfance ; elle a une gamine qu'elle ne tente pas toujours de tenir en bride, Jennifer, cousine de Galen donc, adolescente comme lui, mais aussi enracinée dans le monde qu'il aspire, lui, à le fuir, et cynique, libérée, insatiable, brutale ; mais hyper-sexy, et portant son sexe en bandoulière, conquérante. Guère besoin d'en savoir plus : Impurs fait le récit d'une dislocation, de ce qui, dans une famille, et quoi qu'on en ait, est toujours un peu borderline, toujours accointé à un tropisme de violence ou de perversion.

 

C'est le registre, implacable, de David Vann, lui dont on a par ailleurs une image si douce, si polie. Mais voilà, l'écrivain excelle absolument dès qu'il s'agit de mettre en scène la corruption, la dépravation, l'effritement progressif du socle sur lequel on veut toujours croire que nos vies sont bâties. Certaines scènes sont simplement époustouflantes ; les scènes de famille, bien sûr, quand ça monte et que ça explose, où ce qui tenait quelques lignes plus tôt laisse place soudain au pugilat, aux insultes, aux injures et aux coups ; ces moments de pulsions sexuelles, l'onanisme cathartique de Galen, son émotion lorsque Jennifer vient à lui, dominatrice, sûre de son fait, et ces rapports entre eux, sans nul amour bien sûr, mais gluants d'odeurs, de suints et d'humiliations. Et puis il y a ce qu'à l'attention des futurs lecteurs je tairai, le dernier tiers du livre, la mère et le fils seuls à seuls, l'un contre l'autre, et que l'on ne peut lire sans éprouver un certain malaise hypnotique. David Vann réussit l'exploit de conserver à son écriture ce caractère envoûtant, distancié, presque contemplatif qu'on lui connaissait, tout en se faisant plus rêche, plus sec, plus net ; il réussit aussi, ce qui en vérité me laisse admiratif, à tenir en bride le tempo et à l'accélérer dans un seul et même mouvement où appert un souci permanent du détail, de la nuance, de la précision et de l'efficacité narratives. Les enchaînements se font donc plus vifs, et cette manière qu'il a pourtant de ne rien sacrifier à la nécessaire lenteur de la psyché, conjuguée à celle que charrient ces paysages d'étouffante chaleur, aggrave encore ce je ne sais quoi de latence qui sourd tout au long du livre et ne cesse d'inquiéter.

 

Ce troisième roman, qui confine au huis clos, fût-il en extérieur, s'achève donc sur une cinquantaine de pages proprement apocalyptiques. Il donnerait lieu, si d'aventure la chose se faisait, à un film bien plus horrifique que n'importe quelle adaptation de Stephen King, pour n'évoquer que le meilleur du genre - et pour esquisser, aussi, un lien délibéré entre deux littératures qui n'ont sans doute que peu de points en commun, si ce n'est, peut-être, cela : une égale puissance à faire naître des sensations qui sont à la fois étranges, de ces étrangetés qui nous viennent du dehors et contaminent nos nuits, et très intimes dans leurs résonances et leur immédiateté. Impurs n'est pas seulement le livre d'un virtuose : c'est celui d'un écrivain dont on a désormais la preuve que l'éclat de sa naissance ne devait rien au hasard.

 

David Vann, Impurs - Gallmeister
Traduit de l'américain par Laura Derajinski

18 juin 2013

Jacques Bernard sur Ils marchent le regard fier

 

 

Une petite perle

 

Je viens de lire un petit roman singulier intitulé Ils marchent le regard fier écrit par Marc Villemain et publié aux Editions du Sonneur.

 

Un texte à la fois sobre et riche, très émouvant. Des personnages confondants d’authenticité, des émotions profondes et vraies, une écriture juste qui s’accorde parfaitement avec l’esprit rural et rude du narrateur. Un roman qui ose dire ce que, parfois, on ne veut pas voir, qui incite le lecteur à une réflexion sur la vieillesse, la vie de couple, et le regard de la jeunesse. C’est amusant, jamais larmoyant. Jusqu’à la dernière page, où le lecteur reste accroché à ces personnages dont on aimerait que l’histoire ne s’arrête pas.

 

Marie, Donatien, le narrateur, ami d’enfance de ce dernier, au seuil de leur vie se lancent avec d’autres dans une ultime révolution pour crier leur colère contre ce monde qui les marginalise, qui fait la place belle à la jeunesse. C’est à la relation de cet évènement que nous convie Marc Villemain.

19 avril 2013

Une critique de Lionel Clément

 

 

Il faudrait pouvoir mettre ce texte entre toutes les mains

 

Ça signifie quoi, être vieux, aujourd’hui ? Un vieux, un vioque, un chnoque, un ancêtre, un vieillard, un gâteux, une ganache, un grison, un ainé, un patriarche ? Au moment où l’espérance de vie s’allonge de plus en plus et où la science repousse les limites de la nature, on n’ose poser cette question évidente : « Comment on vit, en 2013, quand on est vieux ? ». Pourtant, jamais les conditions de vie de nos anciens n’ont été aussi dramatiquement dégradées...

 

Que faire, lorsque parvenu dans les dernières années de sa vie, on se retrouve pointé du doigt, un poids pour ses enfants, pour la société ? Que faire, lorsque, alors qu’il y a encore quelques années, profiter de ses vieux jours voulait encore dire quelque chose, on nous annonce un âge de départ à la retraite de plus en plus tardif ? Faudra-t-il bientôt travailler jusqu’à notre dernier souffle ? Combien de nos vieux, d’ailleurs, vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté, ne parvenant pas à assurer leurs besoins les plus élémentaires ? Et combien de nos vieux sont, chaque jour, victimes de violence, de la part de ces jeunes désormais dépositaires du monde qu’ils ont contribué à ériger ?

 

Quelqu’un me fit remarquer un jour : « Sais-tu pourquoi les vieux marchent toujours le regard tourné vers le sol ? C’est pour ne pas assister au spectacle de l’indifférence… »

 

Pourtant, qu’en serait-il si nos vieux se révoltaient ? S’ils revendiquaient leur droit à exister dans notre société ? Marc Villemain nous projette dans une société qui pourrait être la nôtre, une société tellement obnubilée par une austérité poussée jusqu’à son paroxysme que les vieux y sont devenus ceux qu’il faut abattre, eux devenus improductifs. Violences qui deviennent banales, agressions et humiliations venant de ces jeunes qui oublient qu’un beau jour ils seront à cette place. Marie et Donatien décident de ne plus accepter cette situation, de fomenter une révolte de ces vieux dont tous souhaitent la disparition, même face à leur fils, Julien, qui a lui choisi le camp adverse. Jusqu’où seront-ils prêts à aller pour que leurs droits soient enfin reconnus ? Jusqu’à l’irréparable ?

 

Ils marchent le regard fier est un roman qui mérite d’être lu de manière urgente, parce qu’il nous met face aux conséquences de nos propres choix. Ici, Marc Villemain nous parle des vieux, mais ce livre ne pourrait-il pas être celui de tous ceux qui sont considérés comme des fardeaux, dans nos sociétés régies désormais par le maitre mot : « rentabilité » ? Est-ce que le mot « solidarité » peut encore y trouver un sens ?

 

Les questions que posent ce roman, outre sa très grande qualité d’écriture, sont tellement impératives qu’il faudrait pouvoir mettre ce texte entre toutes les mains, afin d’alerter les consciences. Car quel monde, nous mêmes, une fois devenus vieux, voulons-nous laisser à nos enfants ? Un monde barbare ?

 

Une auteure posait sur Twitter la question, elle-même posée par une de ses lectrices, de savoir si la littérature était vraiment capable de changer les choses. A cette question, on ne peut que répondre oui, car le rôle de la littérature, et ici de ce livre de Marc Villemain, est bien de nous interpeller sur nos dérives possibles, sur la cruauté potentielle de notre époque pourtant déjà bien cruelle, par le biais de la fiction. Juste, peut-être, pour pouvoir nous aussi jeter un regard fier sur le monde, lorsqu’il sera venu pour nous le temps de le quitter.

 

Lionel Clément, L'Ivre de Lire

13 avril 2012

Entretien avec Lionel-Édouard Martin

 

À l'occasion de la parution de son 10ème roman, Anaïs ou les Gravières (paru ce jour même aux Éditions du Sonneur), voici l'entretien que m'a accordé Lionel-Édouard Martin, tel qu'il parut dans Le Magazine des Livres n° 34 (février/avril 2012).

 

LEM octobre 2011 5

 

 

Styliste incomparable, auteur d’une œuvre romanesque et poétique à la fois classique et déroutante, résolument tournée vers la tradition et d’une liberté de forme et de ton où l’on entrevoit le meilleur de la modernité, Lionel-Édouard Martin peut se prévaloir, après une vingtaine d’ouvrages, de la fidélité d’un lectorat passionné qui, s’il grossit livre après livre, n’en reste pas moins constitué de happy few. Moyennant quoi, il est sans doute, de nos grands écrivains vivants, le plus méconnu.

 

Aussi, alors que les éditions du Vampire Actif (où parut déjà ce roman très beau et très singulier qu’est La Vieille au buisson de roses) viennent de publier un recueil de proses poétiques (Brueghel en mes domaines), ai-je voulu profiter de l’occasion pour le faire mieux connaître des lecteurs. Je ne me souviens pas en vertu de quel détour ou aléa j’en suis arrivé à le lire, il y a de cela quelques années. Le fait est que j’ai commencé à en parler autour de moi, à offrir ses livres, à les recenser ici ou là, avant que la chance ne me soit donnée de le rencontrer. De cette première rencontre naquit une deuxième, laquelle en engendra d’autres, qui elles-mêmes aboutirent à l’envie de mêler nos pas. Ainsi, de lecteur à critique puis ami, j’ai dorénavant la chance de compter au nombre de ses éditeurs – Couverture Anais - 1re GRANDEau Sonneur, donc, où paraît le magistral Anaïs ou les Gravières. Je dis tout cela afin de lever toute ambiguïté quant au statut du texte qui suit, fruit d’un échange à bâtons rompus plutôt que classique entretien. Du fait de sa réserve naturelle et d’une réticence à l’exposition, du fait aussi de la relative confidentialité où les grands médias littéraires le cantonnent, nous ne savions jusqu’alors que bien peu de chose de Lionel-Édouard Martin, de cette voix singulière et de cet esprit intempestif. Cela rend son propos ici plus précieux encore.

 

Entretien avec Lionel-Édouard Martin

 

Marc Villemain. Vous souvenez-vous, pas nécessairement de votre premier livre, ni même de vos premières lectures, mais de votre premier contact avec la chose écrite ?

 

Lionel-Édouard Martin. Un peu comme Charles Foster Kane, dans Citizen Kane, meurt avec à la bouche son fameux « Rosebud », peut-être passerai-je l’arme à gauche en murmurant dans mon ultime souffle « la pipe du papa de Pipo. » Cette phrase, mon premier contact avec la chose écrite ? Sans doute pas, j’avais dû, bien avant mes six ans, tâter du journal, déchiffrer vaille que vaille avec ma mère des enseignes d’épicerie, ânonner du papier d’emballage. Mais le véritable apprentissage de la lecture, il est passé, à l’école communale, par cette méthode syllabique où s’apprenait pas à pas la correspondance, complexe en français, des sons et des lettres. Il dut y en avoir bien d’autres avant – la découverte des voyelles, il me semble, avant celle des consonnes – mais encore aujourd’hui j’ai cette phrase qui « dans ma cervelle se promène / Ainsi qu’en son appartement », tel le chat de Baudelaire, et qui « Me remplit comme un vers nombreux. » C’est que, dans son principe, elle fonde ce que je crois être devenue mon écriture, à tout le moins mon écriture poétique : une scansion par les sonorités, une exploration des mondes possibles par les mots générés par les sons. Personne autour de moi ne s’appelait bien évidemment « Pipo », mon père ne fumait pas : cette espèce d’écholalie suggérait qu’il existait quelque part un Pipo dont le papa fumait la pipe, et dont je ne savais rien. C’était plonger dans un imaginaire d’autant plus fertile que, si j’ai bon souvenir, la phrase était illustrée de dessins : on nous montrait Pipo, on nous montrait son père, on nous montrait la pipe de ce dernier, et tout cela, parfaitement discontinu dans ses représentations graphiques, formait, uni par le langage, cette phrase où les « p » se déployaient comme autant de points de soutènement pour constituer ce pont, cette phrase presque octosyllabique, « la pipe du papa de Pipo », jetée comme une voûte sur l’espacement des êtres et des choses. De cette expérience, j’ai gardé cette conviction que la langue est ce qui relie, qu’elle est là pour mettre en rapports. Je n’ai certes pas le talent d’un Leiris pour tâcher de cerner au plus près toutes les implications de ce premier contact avec des éléments graphiques, mais j’ai la presque certitude qu’il a fondé mon engagement, très précoce, dans la littérature.

 

Marc Villemain. La langue est ce qui relie, dites-vous – question religieuse par étymologie, si ce n’est par excellence. Il n’est d’ailleurs pas un de vos romans qui ne fasse état de ce quasi impératif catégorique, pas un de vos personnages qui n’éprouve le besoin de se caractériser, de se singulariser par la langue : cette vision du monde requiert une diction du monde. Pourtant, ces personnages ne passent guère pour liants, ils sont plutôt bourrus, taiseux, peu ou prou asociaux. Ils se gardent d’une société qui les accable, en vertu peut-être d’une pudeur, d’une humilité, d’une éthique de l’effacement. Est-ce à dire qu’ils optent pour un lien détourné d’avec le monde ? que la langue leur permet de continuer à se sentir membres de la communauté des hommes sans avoir à en souffrir le commerce ?

 

Lionel-Édouard Martin. Mes personnages vivent en effet dans un autre monde que le nôtre – « le nôtre » au sens de celui d’aujourd’hui, j’aurais garde de nous inclure, vous et moi, dans ce collectif. D’une part, leurs histoires se déroulent assez souvent dans des époques antérieures où le « vivre ensemble » était peut-être plus facile ; d’autre part, quand leurs itinérances sont contemporaines, ils sont coupés, ou se sont volontairement coupés, d’un univers qui leur pèse et dans lequel ils ne se reconnaissent pas. C’est qu’ils sont tous, plutôt plus que moins, « conservateurs » – j’emploie le terme sans aucun dessein politique –, et qu’ils n’acceptent pas, ou qu’ils acceptent mal, les évolutions d’une société meurtrie par la modernité, voire par ce qu’on appelle « mondialisation », et dont les valeurs traditionnelles ont été battues en brèche. La plupart ont préféré se murer dans le silence et dans la solitude plutôt que d’affronter le fracas du monde et la foule qui le propage ; parce qu’aussi presque tous, si modestes soient-ils, se sentent investis d’une parole intérieure, essentielle, différente de celle du commun, et qui les marginalise pour les mener, sous des modalités diverses, à la littérature, soit qu’ils écrivent eux-mêmes, soit qu’ils confèrent à autrui la possibilité de transcrire littérairement leur destin – dans mes textes narratifs, il y a constamment, qui traîne, accroché à leurs basques, un écrivain dont ils sont les doubles et les métaphores. Cet écrivain, il s’exprime toujours à la première personne du singulier, au point qu’on pourrait assimiler, n’en déplaise à Proust, le narrateur à l’auteur : j’assume quant à moi pleinement cette identification, et je ne fais que consigner, en tant qu’auteur, ce que je ressens d’une société qui n’est plus celle de mon enfance et où je peine à trouver ma place. Ces propos – qu’on pourra juger pessimistes – n’ont toutefois rien de vraiment original : un Jean Clair, un Richard Millet, un Jack-Alain Léger pourraient aussi bien les tenir, comme les ont aussi tenus les romantiques de 1830 ou les pamphlétaires des années 1900.

 

Marc Villemain. Si vous prenez soin de prévenir que votre propos est « sans aucun dessein politique », vous n’en arrivez pas moins, non sans esprit de suite, à tancer la « modernité » et la « mondialisation », allant jusqu’à vous référer à une catégorie d’écrivains qui, même en usant d’un nuancier assez élastique, ont souvent donné une traduction explicitement politique à leur conservatisme. Mon intention n’est en aucun cas de vous acculer à une profession de foi d’un tel ordre, mais pensez-vous qu’il soit possible de se sentir aussi peu à l’aise dans son temps sans en tirer de conséquence politique ? Autrement dit : est-il possible, en littérature, de célébrer le passé sans charrier tout un panel d’attitudes ou de jugements politiques ?

 

Lionel-Édouard Martin. À dire vrai, je m’attendais à cette question – sans pour autant la souhaiter, le chemin risquant d’être d’autant plus ardu que j’éprouve une forte estime, dans leurs expressions littéraires, pour les auteurs cités. Conservatisme, oui, le maître-mot a été dit, mais sans doute convient-il de lui donner le sens que je lui prête. Permettez-moi, pour ce faire, de m’essayer à une pirouette : une des meilleures marques de rillettes qui soit, professant une honnêteté de recette « à l’ancienne », sans adjonction d’aucune matière étrangère à la brave race porcine, si ce n’est quelques épices, appuie son credo gastronomique sur ce slogan : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ». Cela revient à dire que le bon, voire l’excellent, relèverait d’autres temps où la fringale se régalait d’une authenticité de nos jours perdue, et frelatée par divers ingrédients dont la nécessité reste à prouver : une épaisse couche de graisse est un conservateur très efficace, et qui n’a rien d’artificiel. Que je me fasse bien comprendre au travers de cette image quelque peu tarabiscotée : je me sens, comme beaucoup d’autres, l’héritier d’une époque où, me semble-t-il, on ne nous faisait pas prendre des vessies pour des lanternes, et c’est cet héritage qui me garde l’œil ouvert et l’oreille attentive. Je vois, j’entends, je juge, avec mes valeurs, qu’il s’agisse d’expressions artistiques contemporaines ou d’évolutions de la société, et je me sens proche de ceux qui participent de ma vision des choses. Ces derniers, où sont-ils ? – puisque j’ai l’impression que vous m’attendez sur ce terrain : tantôt d’un bord, tantôt d’un autre, il n’y a rien d’absolu dans leur localisation. En ce qui me concerne, il ne serait pas inapproprié de parler d’éclectisme politique, d’où toutefois seraient exclues toutes formes d’extrémisme. Mais je n’ai garde, vous le savez, d’aborder dans mes livres ces questions sous l’angle d’un quelconque engagement de ma part, ne désirant pas empreindre mon esthétique de considérations polémiques qui, à mon sens, n’ont pas leur place dans des romans où c’est l’imaginaire qui doit primer.

 

Marc Villemain. Je confesse avoir été un peu fourbe, au moins facétieux, en vous entraînant sur un terrain disons plus social, voire politique, que celui auquel vous avez habitué vos lecteurs… Mais je ne pensais pas vous y voir entrer avec un tel entrain ! Comprenez que je ne m’intéresse pas tant à l’éventuelle traduction politique de votre écriture, en effet exempte d’une telle ambition, qu’à ses inévitables corollaires dans l’esprit du contemporain. Car l’ensemble de votre œuvre a quelque chose d’élégiaque : le temps que vous chantez est un temps mort, en tout cas moribond, et, sauf à considérer que la littérature n’aurait sur les esprits d’autres effets qu’abstraits ou esthétiques, on ne peut guère refermer vos livres sans qu’affleure une méditation sur ce que le monde perd en avançant (je ne dis pas en progressant), sur ce qu’il défait dans sa marche même. Je me demandais simplement si vous en aviez conscience, et jusqu’à quel point vous assumiez cette relative asocialité. Ce qui me conduit à interroger cet « imaginaire » que vous invoquez. Vos livres en effet sont de chair et de terre : on y éprouve les duretés de la vie et les injustices de l’existence, les caprices du corps, du vieillissement, du climat, on y souffre (toujours en silence), on y mange (beaucoup) et y boit (presque autant) dans une joie mêlée de solitude, on s’y émeut pour les vieilles pierres et le fragile immuable de la nature, on y commémore la terre ancestrale, celle des aïeux, celle du village ou de la petite communauté. Que pouvez-vous nous dire de cet imaginaire somme toute très tellurique, où ce que nous éprouvons surtout, c’est la densité d’une mémoire ? Bref : comment définiriez-vous l’imaginaire ?

 

Lionel-Édouard Martin. Je ferais d’abord un distinguo entre l’imaginaire et l’imagination. Si c’est, l’imagination, la capacité de créer des univers, des personnages, ex nihilo, sans la ressource d’un vécu personnel, alors je n’ai aucune imagination – ce que parfois je regrette, même si je doute qu’il y ait tant d’écrivains doués de cette faculté démiurgique : on puise pour écrire toujours un peu de soi-même, du moins me semble-t-il, sans doute à des degrés divers mais à des degrés bien réels. L’imaginaire, à mes yeux, relève d’une autre alchimie : c’est l’aptitude à susciter des souvenirs pour en tisser les fils, les combiner suivant des motifs dont la survenue m’échappe, mais qui ont trait sans doute à l’organisation neuronale de la mémoire. Une image surgit, tirée de je ne sais où, sollicitée par quel inconscient ? qui entraîne des mots qui entraînent des images et des mots, comme un fleuve se gonfle d’alluvions, et toute cette matière va se fondre dans un creuset de thèmes dont, vous avez raison, certains sont récurrents pour ne pas dire obsessionnels – vous les avez clairement identifiés. C’est peut-être cette façon d’en appeler à l’imaginaire, de le tramer, de le résoudre, qui rend aux yeux de mes lecteurs mon « œuvre » (permettez-moi les guillemets) si « cohérente » (de nouveau, oui, s’il vous plait), qu’il s’agisse de prose ou de poésie : on peut, pour les résumer, ramener ces constantes à une relation particulière de la langue au corps, puisque je n’établis guère de différence entre le plaisir des mots et le plaisir des chairs, la bouche étant sans doute, dans mes écrits, l’organe le plus (ré)actif, qu’il s’agisse de parler, de boire ou de manger – jamais d’aimer, vous l’aurez remarqué –, ces trois verbes se confondant, se fondant, dans un rapport charnel au monde, non exempt de volupté, même si mes personnages sont en effet des solitaires hantés par un mal-vivre ou un mal-être. Si tous, à leur manière, peuvent s’identifier à des jouisseurs, à des êtres de désir(s) quelle que soit la façon dont ils habitent leur univers, il n’est pas impossible qu’ils soient tous une projection de moi-même…

 

Marc Villemain. Je n’ai pas souvenir d’avoir croisé tant de jouisseurs dans vos livres. L’idée de jouissance induit aussi, je dis bien aussi, la recherche d’un plaisir ramassé sur lui-même, dont l’objet même serait d’être consommé, un plaisir pour ainsi dire « gratuit ». N’était la volupté sensuelle, beaucoup de vos personnages ont un mode de relation au vivant que je qualifierai assez aisément de rabelaisien. C’est vrai de leur rapport à la langue, celle qu’ils parlent et dont en effet ils donnent l’impression qu’ils la mâchonnent et la recrachent afin d’en éprouver le suc et d’en jauger les tanins ; et c’est vrai bien sûr de leur rapport aux nourritures terrestres, dont on pourrait presque dire qu’ils les investissent d’un caractère quasi sacré. Or, niché au cœur de leurs plaisirs, persiste un vieux fond de désespérance : si bien que leur plaisir ressemble parfois à un pis-aller. Aussi me suis-je souvent fait la remarque, en vous lisant, que quelque chose en eux se refusait à ce plaisir : qu’ils le prenaient, l’éprouvaient, éventuellement en jouissaient, mais qu’ils le faisaient sans se leurrer, sans se duper eux-mêmes : en s’en sentant vaguement, lointainement coupables. Arrêtez-moi si je me trompe…

 

Lionel-Édouard Martin. Vous arrêter ? Certainement pas, vous dites mieux que je ne ferais, faute de distance critique, le ressenti de mes personnages. Permettez-moi toutefois de rebondir sur vos analyses : comme il y a, ou comme il y a eu, des gauchers contrariés, peut-être mes « êtres de mots » (j’aime bien les appeler de la sorte) sont-ils des « jouisseurs contrariés », de ces êtres qu’on n’a pas laissé jouir à leur guise et à leur aise de ce qu’ils aiment, au nom de je ne sais quelle nouvelle norme imposée par la société : aussi se sentent-ils gauches, maladroits dans leur vie, coupables (en effet) de leur a-normalité, au point de se révéler asociaux, de refuser de coexister avec leurs semblables. Ils fuient, chacun à leur manière, pour trouver refuge où ils subsisteront mieux. C’est le plus souvent loin du monde, dans une réclusion volontaire, à moins qu’ils ne s’engoncent dans un caractère bourru qui les rend peu perméables aux autres – c’est le cas du marquis de Cruid, dans La Vieille au buisson de roses ; d’autres fois, c’est en fin de compte la mort qu’ils iront habiter, comme Jeanlou dans Jeanlou dans l’arbre, ou comme l’Ernestine de Deuil à Chailly. Vous dites rabelaisiens ? Certains sans doute le sont, tel, dans Vers la Muette, Jean-Bernard Lhermite le bien nommé, ou Lucian, qui ne pensent guère qu’à faire ripaille, mais qui entretiennent avec les nourritures tant liquides que solides un rapport tout intellectuel, très codifié – un rapport de culture – bien loin de celui, plus immédiat, moins chichiteux, d’un Pantagruel ou d’un Gargantua : comme si boire et manger relevaient d’un écœurement si ces deux activités bien complémentaires ne respectaient le cérémonial de la table, et plus généralement ce que jadis on nommait politesse. Métaphore à lire, dans ces attitudes, d’une désespérance – vous n’avez pas tort – face à une société française en cours de déritualisation (alors qu’elle se caractérisait naguère encore par l’abondance de ses rites), où la vulgarité, le sans-gêne, prennent le pas sur l’attention portée à autrui ? Il n’est, au final, pourrait dire plus d’un de mes personnages, de plaisir que dans un certain raffinement, dans des façons d’être, dont la raréfaction contemporaine incite à l’échappée vers la thébaïde…

 

Marc Villemain. Précisément, j’allais relever chez vous ce que je nommerai, sans intention railleuse aucune, une sorte de ritualisme, à tout le moins un goût certain pour tout ce qui peut participer d’une forme de liturgie. Ce pourrait même être une marque symptomatique de vos personnages : leurs gestes, leurs actions, leurs intentions, sont toujours codifiés, soucieux d’honorer une appartenance, une affiliation, une transmission. Persiste dans le moindre recoin de leur existence une sorte de tentation de la gravité. Comme si chaque geste ou chaque parole les engageait. C’est d’ailleurs ce qui les rend si touchants, cet alliage d’émerveillement devant ce que la vie peut avoir de fragile ou de miraculeux, et de prescience de la vacuité de tout. Cette combinaison de gravité ontologique quasi spontanée et de relative nonchalance, voire d’apathie sociale, pourrait éclairer, en partie au moins, cette disposition au rituel, lequel permet d’enrober de sens nos moindres actions. Aussi, j’aimerais vous demander à quoi vous attribuez ce tropisme, à quelle origine, à quelle part de votre vie vous pourriez le rattacher.

 

Lionel-Édouard Martin. Vous avouerai-je que j’espérais que vous en viendriez à cette question ? – je vous ai certes un peu tendu la perche, mais je suis heureux que vous la saisissiez. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle me paraît fondamentale – la question, pas la perche ! – pour tâcher de comprendre dans quel contexte ontologique, pour reprendre votre terme, j’écris, ou tâche d’écrire. Même si j’ai beaucoup bourlingué dans ma vie – mais pas autant que le cher Cendrars… –, je crois être, fondamentalement, viscéralement un provincial, comme ont pu l’être à leur manière un Mauriac ou un Giono, un provincial ancré dans sa terre, dans une ruralité qui de nos jours n’existe plus, balayée par le remembrement et l’agriculture intensive. Je suis né dans un « pays » très pauvre – il faut lire les descriptions géographiques et touristiques de Montmorillonnais du XIXe siècle, qui en font un désert couvert de brandes impénétrables où paissent au mieux quelques moutons. Dans un tel contexte, on n’a guère d’histoire, les envahisseurs passent – quand ils passent – en se gardant bien, pas folle la guêpe !, de s’arrêter. C’est ainsi qu’on devient, en 1956, usufruitier d’un patrimoine inaltéré, ou presque, sur lequel le temps n’a guère eu de prise. J’ai vécu toute mon enfance comme on devait vivre autour de l’an mil – quelques automobiles, bien sûr, dans le panorama, pour prendre le pas sur les attelages, mais j’ai connu les chars à bancs, à défaut des calèches, et les chevaux tirant l’araire dans les labours. Cette existence était, comme elle l’était au Moyen Âge, scandée par des rites païens autant que catholiques – des fêtes, des foires, des assemblées –, par une gestuelle de haute antiquité – on en trouve l’illustration dans les miniatures des Très Riches Heures du duc de Berry qui datent de 1410. C’était ainsi de toute éternité, il n’y avait pas lieu d’y rien changer. Les années 1960, 1970 sont venues bouleverser, à tort ou à raison, cet ordre invétéré où tout s’accomplissait suivant une routine fermement établie, mais j’ai vécu toute mon enfance, j’y insiste, dans cette continuité des âges qui rythmait les jours, les semaines, les mois et les saisons, où le dimanche on allait à la messe – à celle d’avant Vatican II – moins pour la messe elle-même que peut-être pour le faste qui l’entourait, balancements d’encensoirs, grandes orgues, flopées d’enfants de chœur en aube et de séminaristes. La messe en latin, langue de rituels s’il en est, où je m’égosillais parfois – mon arrière-grand-tante était choriste, et je l’accompagnais à la tribune pour piailler avec elle de ces chants auxquels personne ne comprenait rien sans doute, ou pas grand-chose, mais qui, venus du fond des siècles, travaillaient en profondeur cet imaginaire dont je vous ai parlé, et qui le travaillent encore aujourd’hui. Sans compter tout le reste, les travaux des champs, en particulier, où les paumes s’engageaient dans des techniques vieilles comme le monde, où les corps épousaient des attitudes immémoriales, où tout était conservé, et comme sacralisé par ce conservatisme. Ce sont là, je crois, les origines de ce tropisme que vous évoquez, dont je suis bien incapable actuellement de me défaire – et dont possiblement je ne souhaite pas non plus me défaire.

 

Marc Villemain. Vous mêlez dans votre littérature une mémoire propre, intime, celle de ce Haut-Poitou qui vous a vu grandir, celle de vos communautés d’appartenance, et celle, finalement, d’un humain sans âge, immémorial, un humain, si j’ose dire, prototypique. Ce qui, en effet, vous accointe à l’humanisme, au souci conjoint d’honorer la part immuable de l’homme et de saluer son irréductible particularité. De là sans doute découle que vous vous acharniez à dépeindre des mondes, si ce n’est perdus, du moins oubliés. Vous parapheriez, sans déplaisir je pense, ce mot d’André Blanchard : « Si se souvenir n’est pas souffrir, n’écrivez pas. Il y a la vie pour ça. » Sur un plan strictement littéraire, toutefois, et alors que vous avez écrit déjà une vingtaine de livres, vous arrive-t-il d’éprouver le besoin, l’envie, la curiosité, de lâcher un peu de lest ? de laisser au passé le soin de rejoindre l’histoire ? d’aller chercher ailleurs qu’en votre mémoire l’occasion ou le ferment d’une autre littérature ? Je le dis sans spécialement l’attendre ou l’espérer, mais en m’interrogeant sur ce que pourrait être l’œuvre à venir de Lionel-Édouard Martin : poursuivra-t-elle, par principe ou nécessité, ce travail d’excavation, de ressassement de la mémoire intime, ou prendra-t-elle la clé des champs, s’aventurera-t-elle sur des terres qui vous seraient moins familières, moins familiales, sur des terrains de jeux autres que ceux de votre enfance… ?

 

Lionel-Édouard Martin. Jacques Josse, dans un article qu’il a bien voulu consacrer à mon Dire migrateur, écrit en substance que si mes romans sont ancrés dans mon terrain natal, ma poésie vogue le plus souvent sous d’autres cieux : rien sans doute n’est plus vrai – même si quelques-uns de mes textes narratifs – Corps de pierre, Vers la Muette, sans parler bien sûr du Tremblement – mènent aussi le lecteur au Brésil et dans cette Caraïbe insulaire où j’ai pris mes quartiers depuis une grosse dizaine d’années. On pourrait s’interroger sur cette partition géographique – et j’ajouterai historique – des genres auxquels je me prête, et j’ai peut-être une piste : le poème, du fait de sa relative brièveté, n’a pas lieu de susciter autant que le roman cet imaginaire que j’ai tenté de définir plus haut – même si, d’évidence, il obéit aux mêmes principes d’écriture, fondés sur la dynamique de la scansion ; mais, le plus fréquemment, le poème s’arc-boute sur la chose vue, rencontrée, dans un mouvement de l’œil qui la saisit dans son instant, dans l’émotion du moment présent : ce qui compte alors, c’est le lieu, c’est le temps de la vision, de la captation sensorielle dont les mots vont jaillir : or je vis dix mois sur douze en Caraïbe, loin de ces lieux d’enfance où je ne retourne guère qu’en été. Dès lors : oui, cette (ré)partition s’explique et prend du sens

Maintenant : m’est-il possible de m’appuyer sur mon environnement actuel pour écrire non plus des poèmes mais des textes narratifs ? Comme je l’ai dit ci-dessus, je l’ai fait dans certains de mes romans, mais toujours, au final, dans le souci de relier par le langage mes deux mondes, l’ancien et le nouveau, de les abouter vaille que vaille par l’entremise d’un narrateur ressortissant aux deux rives, et dans un esprit de continuité spatio-temporelle. Dire, alors, « il », moi l’îlien, pour couper le cordon ombilical ? Mais suis-je assez étranglé, pendu, pour vouloir le faire ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui j’ai l’impression d’être parvenu au bout d’un système – le mien –, et qu’il me faut me renouveler sous peine de ne plus écrire. Aller vers quoi ? Peut-être des textes plus réflexifs, plus en prise avec notre époque, des sortes d’essais poétiques ou un journal au jour le jour – dont mon Brueghel en mes domaines pourrait bien se révéler la première déclinaison (rosa, rosa, rosam…).

 

Marc Villemain. Ce qui nous ramène à votre écriture, à votre style. Lequel parvient à résoudre une équation qui n’est pas loin, pour un écrivain, de représenter le Graal (j’en sais quelque chose.) Je m’explique. Par bien des aspects, l’on pourrait vous apparenter à un « classique. »  Votre écriture, très tenue, poncée, dont le moindre détail est poli, d’un lustre que l’on dirait presque maniaque, atteste un sérieux digne de la grande littérature, sans même parler, si vous me passez cette allitération, d’un luxuriant lexique, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il prend l’air du temps à rebrousse-poil. Qui plus est, vous êtes latiniste, ce qui ne gâche rien. Pourtant, il suffit de vous lire sur quelques lignes pour observer combien cette écriture se règle aussi sur une énergie très mobile, une syntaxe et une ponctuation rétives à toute linéarité, pour ne pas dire allergiques à un certain impératif de lisibilité, votre phrasé engageant un rythme interne qui pourrait évoquer le contretemps tel qu’on le pratique dans le jazz – je songe là un jazz écorché, accidenté, en partie imprévisible, à l’image d’un chorus de Coltrane, du jeu très ponctué d’un Ahmad Jamal ou, plus proche de nous, d’un Portal. Bref, pour le dire d’un mot, votre classicisme est travaillé, taraudé, sali par une construction bien plus moderne qu’il n’y paraît. Ce n’est pas par hasard que j’évoquais Rabelais, dont vous me semblez aussi être un lointain héritier – et j’ignore, disant cela, si la chose vous agrée. Pas seulement parce qu’on ripaille dans vos textes, et goulûment, c’est bien la moindre des choses, mais parce que, comme lui, vous mêlez, dans un même mouvement, l’érudition et le parler populaire, la révérence aux anciens et le plaisir potache au dialecte et à l’argot, enfin bien sûr parce que vous nous ramenez sans cesse à quelque chose d’organique.

 

Lionel-Édouard Martin. Classique ? Encore faudrait-il s’entendre sur le terme, qui se réfère à la petite bande du XVIIe – vous savez ? « la Corneille, perchée sur la Racine de La Bruyère, Boileau de la Fontaine Molière » – aussi bien qu’à son esthétique en rupture de baroque, et à l’accord des préceptes stylistiques de Malherbe. On a été sévère avec ce vieux bonhomme, au motif qu’il a voulu dégasconniser la langue française, la débarrasser de toutes les turbulences dialectales du XVIe siècle, et sans doute peut-on lui en vouloir, oui, de ces excès tracassant le lexique. Mais c’est oublier ses autres exigences, qui touchent à la musicalité du vers et de la phrase (entre autres la condamnation de l’hiatus et des cacophonies, l’interdiction dans la prose des structures rythmiques du vers) – qui concernent le dressage, donc, de l’oreille. Si mon écriture est « classique » pour partie, c’est bien, me semble-t-il et en toute humilité, parce qu’elle s’efforce d’appliquer ces règles d’harmonie qui sont de mise dans toutes les grandes œuvres françaises et qui traversent, jusqu’à une époque récente, le style de tous nos « meilleurs » écrivains – on ne lit plus guère (et on a bien tort car c’est un livre magistral), Le Travail du style, d’Antoine Albalat, qui le montre avec pertinence. Il y a donc ce parti pris, que je développe, à rebours de nombre de nos contemporains, dans des phrases plutôt longues, qui ne vont pas sans faire achopper le lecteur, vous avez raison – mais ce serait trop facile, aussi bien, de le faire gambader sur de la cendrée : le cross country se révèle plus spectaculaire et sollicite les muscles plus hasardeusement qu’une course bien lisse, bien nette, sur du plat. Si j’aime le propre du classicisme, j’aime aussi la boue soudaine, moi, la flaque intruse, l’obstacle imprévu, le mélange des genres – la salissure, oui, déboulant sur la page candide, l’inopinée maculation : ce qu’on appelle le burlesque, cet avatar littéraire du baroque, qui prend à contretemps l’attendu, qui botte en touche quand on se figure le voir tirer au but. À mon sens, l’agrément d’un style, c’est l’inouï, la surprise, qui stoppe la marche pépère, méduse l’œil, l’oreille, à un moment de leur parcours : en musique, l’appogiature, cette note fortement accentuée qui appuie, dissonante, narquoise, sur la tête de l’accord dont elle retarde l’émergence convenue, produisant un effet de syncope – comme si on était, d’un coup, à côté du rythme, comme si, d’un coup, le rythme suffoquait (ce rythme marqué, en écriture, par la ponctuation, qui joue, vous avez raison, dans ma prose un assez grand rôle en lui imposant une scansion particulière). Vous faites référence au jazz ; c’est une référence très à propos, même si je n’en écoute, à tort probablement, plus guère aujourd’hui : mais je me sens proche, sans vouloir pour autant les imiter, des écrivains qui s’en réclament, de Céline, de Christian Gailly, de Jean-Marie Dallet, d’Aziz Chouaki (dans son théâtre) – beaucoup plus proche de ces écharpilleurs de rythme que de ces auteurs à la prose sans relief, englués dans la seule narration quand à mes yeux – et à mes oreilles – la littérature, c’est une affaire, avant tout, de style, c'est-à-dire, pour en donner ma propre définition, d’irruptions de brisures dans une continuité.

 

Marc Villemain. Ce qui achève, n’est-ce pas, de vous installer dans le camp des classiques… Mais venons-en maintenant, si vous l’acceptez, à des considérations plus immédiates. Ceux qui vous croisent emportent avec eux une image de vous, pardonnez-moi l’expression, un peu vieille France. Je veux dire par là que ne sera guère surpris de vous rencontrer celui qui vous lit : en sus de vos inclinations littéraires et artistiques, vous avez les manières de vos personnages – une certaine façon de vivre à côté du temps, une certaine désuétude narquoise, ce même goût du travail bien fait, cette expression tout à la fois érudite et joviale, cette réserve aussi. Et pourtant. La réalité est aussi, vous l’avez rappelé, que vous avez voyagé, bourlingué, que le terroir, s’il est l’humus où s’irrigue votre œuvre, relève plus d’une mémoire sensorielle et spirituelle que d’une fréquentation quotidienne, enfin que, si vous connaissez le latin d’église, vous n’en êtes pas moins pratiquant de l’ultra-moderne solitude, comme dirait l’autre, je veux parler de l’Internet littéraire ou des réseaux sociaux de type Facebook. Il ne s’agit pas ici de discuter les commodités de la chose, les possibilités qu’elle offre à un écrivain (mais aussi à un éditeur, à un libraire, à tout autre acteur) de diffuser ses travaux ou de se faire connaître, mais d’en profiter pour interroger le fonctionnement, les us et coutumes, l’évolution du milieu littéraire. Tout cela constitue-t-il, selon vous et pour aller vite, un simple outil (de type promotionnel, par exemple), ou pensez-vous que s’y redéfinit l’antique répartition des forces, ou a contrario que de nouveaux académismes pourraient s’y faire jour et supplanter les anciens, bref que s’y élabore aussi, nolens volens, un certain avenir pour la critique, l’édition, la culture littéraire ?

 

Lionel-Édouard Martin. Moi, vieille France ? Allons donc, il m’arrive, l’été, de tomber le blazer et de porter des polos col déboutonné – c’est dire ! Et je vous certifie que je ne roule pas en Juvaquatre décapotable, comme le marquis de Cruid dans la Vieille au buisson de roses, vous confessant toutefois que je rêve depuis toujours de conduire une Traction avant – mon côté chef de gang, mettons. Mais rangeons-nous des voitures, puisque vous voulez me faire parler des TIC et spécifiquement de l’Internet. De ce dernier, j’ai l’usage de tout un chacun, banal, auquel s’ajoutent ceux des écrivains dont nous sommes, vous et moi, comme pas mal d’autres. Instrument de promotion, bien entendu – même si je laisse à mes éditeurs, pudiquement, le soin de ce travail : j’y répugne, je ne sais pas faire, j’ai l’impression d’embêter les autres comme on m’embête à m’appeler au téléphone dans l’alléchant dessein de me vendre des fenêtres à double vitrage ou des contrats d’assurance-vie. Et ils y réussissent, mes éditeurs – je pense en particulier à Tarabuste, à Soc & Foc, au Vampire Actif –, et à bon compte, commercialisant directement leurs titres, sans intermédiaire, et en retirant de suffisants profits ; ce qui leur permet de procéder à de tout petits tirages, mais fortement rémunérateurs, et de disposer d’assez de capitaux pour publier, non pas ce qui se vend beaucoup, mais ce qui leur plaît et qui relève de leur niveau d’exigence. C’est un point nodal, j’en suis convaincu : de même que l’avenir d’une certaine agriculture, extensive et de qualité, respectueuse du consommateur, passera par la vente en direct de sa production, de même l’avenir de la littérature, d’une certaine littérature, artisanale, longue en bouche, de haute graisse, passera-t-elle par les mêmes circuits de distribution que l’Internet favorise grandement.

Là, je parle des livres de papier, fleurant bon la cellulose, pesant leur poids de Centaure Ivoire ou d’Olin Smooth. Le livre électronique (tel que l’édite et le promeut publie.net, par exemple) relève quant à lui d’un tout autre sujet, puisqu’il touche au concept-même du livre, appelé à développer d’autres formes que celles actuelles, par le tissage de liens, de renvois à des sites, qui rendront peut-être un jour caduque la description – c’était, dès 1928, peu ou prou le projet de Nadja, par le recours à la photographie ; cela au profit d’autres choses encore à définir, qui, probablement, relativiseront la notion d’auteur en agrégeant à l’écrivain principal d’autres créateurs – en constituant des galaxies d’écriture, en aménageant des espaces de collaboration. Dans cet avenir tel que je le considère, la critique, quelle que soit la nature, réelle ou virtuelle, des livres recensés, jouera comme aujourd’hui le rôle déterminant du prescripteur, auquel s’ajoutera celui, de nos jours presque inexistant dans la presse « papier », dévolu au bouche à oreille et à l’interactivité.

Tout cela – édition, diffusion, critique… – me persuade que l’on avance à grands pas vers l’établissement de communautés littéraires d’un genre nouveau. Faut-il s’en plaindre ? Je pourrais mitiger ma réponse, du froid, du chaud, du oui, du non ; mais le système actuel a suffisamment dégradé, me semble-t-il, la littérature pour qu’on ne puisse espérer qu’en retirer du mieux.

 

Marc Villemain. Permettez que je termine sur une note un peu plus personnelle, libre à vous de la commenter : un soir que nous dînions, vous avez eu un mot pour regretter qu’aucun critique n’ait jamais relevé que vous, « enfant de Marie », étiez aussi un « écrivain catholique. »

 

Lionel-Édouard Martin. Quelle belle mule du pape vous faites ! Quelle mémoire, et quelle adresse à décocher le coup de pied traître ! – Il est vrai que, sauf respect, nous sommes, vous et moi, deux baudets du Poitou… Un « enfant de Marie », c’est un enfant qui, pour diverses raisons, a été consacré à la Vierge. Je l’ai été dès mes deux ans – et je le suis toujours, n’ayant pas abjuré : une vilaine primo-infection qui m’avait pris les poumons – « le poumon, le poumon, vous dis-je ! », possiblement à jouer parmi les crachats d’un vieux tuberculeux de nos voisins, c’est du moins ce qu’on suppose dans la mémoire de ma famille. Médecins, spécialistes de tout poil, bien sûr, appelés à mon chevet ; mais deux précautions valant mieux qu’une, un recours à la protection mariale ne risquait pas de nuire à mon rétablissement. Donc : consécration à la mère de Jésus, laquelle, dans ma sous-préfecture d’enfance, a censément accompli quelques jolis miracles, levant en particulier les crues de la Gartempe, notre cours d’eau local aussi capricieux que les biquettes de ma grand-mère. Intercession divine ? Efficacité du traitement ? Toujours est-il que je m’en suis sorti – sans doute pour avoir le plaisir, aujourd’hui, de gentiment converser avec vous…

« Écrivain catholique », me demandez-vous ? Cela mérite une mise au point, et j’ai peut-être été rapide, le bourgogne aidant lors de ce fameux dîner – et fameux –, dans la formulation de ma pensée. Dans aucun de mes livres je n’ai fait l’apologie de la religion, ni même n’en ai développé les aspects sous forme de théorie : sans doute n’en éprouvé-je pas la nécessité, eu égard à l’économie de mes « romans » (appelons-les comme ça),  même si je ne répugnerais pas à le faire, quitte à ce que les « bien pensants » crient haro sur le… baudet et à marginaliser encore un peu plus la vieille bête. Toutefois : mes textes sont imprégnés de ce que j’appelle la « mythologie christique », de références aux épisodes à mes yeux les plus saillants et les plus poignants des Évangiles, tels que celui de la Pentecôte – c’est très évident dans La Vieille au buisson de roses, dont une des scènes principales est directement inspirée par l’avènement du « don des langues » –, tel que celui du chemin de croix, tel que celui de la résurrection. Maintenant, je vous sens titillé par la question du « pourquoi ? » – à moins que ne me trompe ? Non ? Je m’en doutais bien ! Comme je vous l’ai dit plus haut, mon enfance a été corsetée par une éducation catholique – assez lâche, malgré tout, et tempérée dans ses resserrements par l’agnosticisme goguenard de mes deux grands-pères. Du côté de mes « femmes » – j’ai vécu toute ma prime jeunesse entouré de femmes, ma mère, mon arrière-grand-tante, ma grand-mère maternelle, une de mes tantes… –, il en allait différemment, et à demeurer dans leurs jupons – vous pensez, un enfant maladif et malade ! –, je me suis empreint de leur foi souvent naïve et de ces rituels évoqués ci-dessus – qui m’ont, dans leur magnificence, profondément marqué. Ceci – je dis : cette imprégnation lyrique de la chose religieuse – sans doute explique cela. Il paraît qu’ « on ne guérit pas de son enfance » : à cette aune, je dois être un souffreteux, un valétudinaire-né, traînant mon infirmité congénitale jusque dans mon âge adulte… Mais rassurez-vous, si jamais vous vous inquiétez : je me porte comme un charme, et la maladie qui m’affecte est cette « maladie d’amour » dont on sait, quoi que l’on pense de la chansonnette, qu’« elle court dans le cœur des enfants de sept à soixante-dix-sept ans. » Simplement, j’ai commencé plus jeune, comme enfant de Marie – et voilà bouclée la boucle…

 

17 décembre 2011

TOC 4 - Des distractions carcérales

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes (page illustrée par Guillaume Duprat). Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la quatrième de ces chroniques.

Toc 4

LETTRE 4 - Des distractions carcérales

Permets, cher cousin, que je m’ouvre à toi de la confusion dans laquelle me plongea récemment une certaine émission de télévision. De ce divertissement-là je ne suis guère familier mais, un de ces soirs où l’inspiration vint à manquer, j’ai cru pouvoir y puiser quelque idée nouvelle. Je n’éprouve d’ailleurs à cela nulle honte : ceux qui, écrivassiers de leur état, nous jurent par tous leurs dieux que rien ne pourrait jamais les avilir de la sorte, sont petits maîtres, cuistres et cabotins.

Le divertissement en question mit sous mes yeux une troupe égrillarde et gaillarde telle que nous en croisons parfois aux coins de nos rues, constituant à elle seule un spectacle dont nous ne saurions nous lasser tant il rappelle que si le genre humain est un, ses manifestations sont infinies. De ta retraite, cher Gulliver, tu ne peux entendre ce dont il s’agit : les filles, tout juste nubiles, montées sur d’éléphantesques talons capitonnés, portent des braies déchirées à hauteur du genou, quand ce n’est pas de la fesse (je concède avoir pu m’y égarer), leur visage est talqueux tant il est fardé, et d’aucunes délabrent leur épiderme en y fixant une bague d’argent jusque, m’a-t-on dit, dans les parties les plus reculées de leur candide anatomie. Quant à leurs équivalents mâles, ils optent généralement pour la démarche du colobe, ce singe cousin des semnopithèques, et affectent de se mouvoir comme dans un film au ralenti.

Figure-toi qu’une poignée d’entre eux se sont de plein gré laissé interner à l’occasion de ce que l’on nous assure être un badinage, et qui apparaît à l’esprit un peu désuet qui est le mien comme une des plus grandes étrangetés anthropologiques qu’il m’ait été permis de voir. Plusieurs semaines durant, ces égaux, auxquels je ressemble par tant de traits physiques, tuent le temps sous l’oeil ubiquiste de caméras sournoises, sans souci du qu’en dira-t-on. Une amie visiteuse de prison m’a rapporté que ce spectacle très familial connaissait grand succès dans nos pénitenciers. De fait, les pauvres gens que l’on y masse avec morgue et bonne conscience tentent-ils vainement de reconnaître en cette jeunesse hilare un peu de ce qu’ils sont. Je n’ai nulle peine à imaginer les yeux riboulants de nos stoïques bagnards, mus par la stupéfaction de considérer ces presque semblables internés volontaires, et semblant trouver motif à s’en réjouir.

Ma grande ouverture au monde touche ici sa limite, car vois-tu, à l’homme dans les fers il me semble que l’homme libre doit avant tout compassion.

Cousin, prenez soin de votre liberté.

5 septembre 2011

Une critique de Murielle-Lucie Clément (Aventure littéraire)

 

 

Murielle Lucie Clément vient de publier, dans le magazine Aventure littéraire, une belle et élogieuse critique du Pourceau, le Diable et la Putain.

 

Quatre-vingt-quinze pages de ronchonnements, de pitreries et de réflexions. Le Pourceau, le Diable et la Putain de Marc Villemain conduit son lecteur dans les méandres du cerveau d’un homme qui, à l’inverse de son auteur, n’a rien, mais alors rien d’un humaniste. Rien donc d’autobiographique dans cet opuscule, cette grande nouvelle à la Prospère Mérimée en plus acharné mais tout autant intemporelle. Cela dit, Marc Villemain, c’est tout de même la recherche de l’excellence que le lecteur averti peut distinguer à chaque phrase pour peu qu’il se mette à l’écoute du texte.

 

Il y a les pavés de neuf cent pages et plus et il y a les grands livres dont le poids ne se compte pas en pages, mais en contenu. Le livre de Villemain est de ceux-là. Oui, on imagine très bien quel opéra Bizet aurait pu faire de ce Pourceau, de ce Diable et de cette Putain. Oui, mieux peut-être, ce qu’en aurait fait un Alban Berg car en lisant le phrasé souple, musical, de Villemain on se laisse porter par une mélodie subtile tout en profondeur et, paradoxalement, tout en légèreté intense. Il est vrai que Villemain nous avait déjà habitué à cette écriture de haute voltige avec son superbe roman Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire, paru chez Maren Sell et ses nouvelles réunies dans Et que morts s’ensuivent au Seuil.

 

Léandre d’Arleboist, un vieillard misanthrope, auteur d’un ouvrage, Le Misanthropisme est un humanisme, mène son dernier combat dans un hospice, un mouroir, face à Géraldine Bouvier, l’infirmière et la putain du titre et son fils, le Pourceau. Léandre est octogénaire, grabataire et, plus que tout, acariâtre et vitupérant, fielleux contre la terre entière. Mais Léandre est lucide peut-être avant tout :

 

     « Mais me voici parvenu à cet âge où l’amertume vaporise le souvenir de ces fleurettes, à la façon des cheveux blancs qui colonisent mon crâne. Ce n’est d’ailleurs pas un âge spécialement ingrat (on s’y prépare) mais, pour un homme de mon espèce, façonné dans l’auréole glapissante de la gente féminine, il s’agit de transmuer l’adoration quotidienne de la chair en une application chaque jour renouvelée à la jubilation des choses de l’esprit. Entreprise d’autant plus laborieuse que si un travail méthodique permet d’occulter ce que l’existence a pu receler d’un peu déplaisant, la mémoire sensorielle semble devoir rejaillir, plus vive et plus aimable, à mesure que la perspective des lombrics se fait plus écumeuse. »

 

Dans Le Pourceau, le Diable et la Putain, Villemain transmet un monde par l’écrit, un monde à nul autre pareil, subjectif, certes, mais ô combien réel dans sa fictivité étincelante d’une vérité romanesque au mentir vrai.

 

24 décembre 2015

Frédéric Berthet - Correspondances 1973/2003

 

 

Berthet revient

 

« Restez insolemment et opiniâtrement juvénile », écrivait Henri Peyre en conclusion d’une lettre qu’il adressa à Frédéric Berthet, le 13 juin 1988. Là est peut-être condensé ce qui charmait tant de ceux dont l’écrivain rencontra l’existence, et qu’étayent, avec quel éclat, quelle élégance passionnée, ces Correspondances réunies, non sans affection, par Norbert Cassegrain. Que reste-t-il de Frédéric Berthet ? Pour beaucoup de ceux qui le connurent, et qui le lurent de son temps (c’était hier), le souvenir d’un être très singulier, très libre, autour duquel vibrionnait quelque incessant et insolent génie, entreprenant, caustique, délicat, faisant et défaisant les humeurs, aussi imprédictible dans ses gestes que fidèle à ses amis, suscitant, excitant les événements, un pince-sans-rire encore, aussi peu avare de bons mots vachards que d’attentions raffinées. Un de ces êtres dont on devine, nonobstant la figure d’incorrigible adolescent, le sentiment d’incomplétude amère ou de pressentiment larvé, cette figure d’homme qui se refuse, jusqu’à la rupture, à la sourde sensation du spleen, de la déroute ou de l’abattement intime. Je peux me tromper : je ne l’ai pas connu – seulement lu. Toutefois c’est aussi ce qui transparaît dans ces Correspondances, dont le tour joueur, parfois enjoué, apparaît bien des fois comme le pendant spirituel d’un regard intérieur qui l’eût volontiers porté à la lassitude, comme un contrepoint à la tension émotive où on le sent pris.

 

En sus des impressions personnelles, Frédéric Berthet laisse surtout derrière lui, et pour user d’une formule consacrée, le souvenir d’une des figures littéraires les plus douées de sa génération. La lecture de Daimler s’en va (simultanément réédité), ou de son élégante et Simple journée d’été, donne une idée très vive de ce talent inflammable, de cette chose écorchée dont émane une tendresse mal apprivoisée pour le monde : d’où ces ellipses explosives, cet irrépressible brio. Éric Neuhoff avait bien raison de dire qu’il y avait chez Berthet quelque chose « de français en diable », cette malice peu commune à jouer avec la langue, à jongler entre les postures, à s’immiscer entre chaque parcelle de drôlerie désespérée. De tout cela, sa correspondance donne un aperçu très saisissant. On y lira, avec plaisir et grande sympathie, ces conciliabules souvent cocasses, toujours pénétrants, avec ceux qui, d’emblée, sentaient, savaient son talent ; Roland Barthes, par exemple : « … vous dire que j’aime votre texte, incapable d’ailleurs et je ne fais pas d’effort, de le dissocier de l’amitié que j’ai pour vous : un texte qui fait dire, comme un sourire ou une inflexion : "c’est tout lui". » Et les cartes postales hilares de Patrick Besson, et les petits mots espiègles de Jean Echenoz. Pour ma part, ce que j’en retiens, ce que j’ai aimé, beaucoup, c’est de pouvoir partager et observer d’aussi près son amitié avec Michel Déon. Trente-cinq années séparent les deux hommes : qu’est-ce, en regard de leurs affinités ? Ces deux-là correspondent à tout va, se comprennent si vite, et si bien, sont spontanément si sensibles aux mêmes choses, partagent une telle et même idée de la littérature, qu’ils savent, d’instinct, ce qui importe, et que cette correspondance livre avec drôlerie, grâce, discrétion. Les deux connivents y rivalisent d’effronterie, de spiritualité, d’instinct curieux, et c’est un régal de les contempler nourrir l’affection qu’ils se portent, d’égal à égal.

 

Berthet écrivait à son ami Patrice Soranzo, en 1980 : « Enfin je ne sais plus, à l’instant, si le monde est là pour entraîner l’écrit, ou l’inverse. Je veux dire, s’il faut considérer l’événement comme une provocation à la littérature, ou le roman comme une provocation à l’événement. » De toute façon, la leçon est là : tout tourne autour de la littérature ; tout passe par son filtre ; la littérature est ce qui me justifie à l’instant même où je parle et vis : et la vie n’est guère objectivable si elle n’est mise en mots, si elle n’est transformée, transfigurée en littérature. Aussi est-ce à Frédéric Berthet lui-même qu’il reviendra de conclure cet article. Qui écrit à Éric Neuhoff, en 1990, cette sorte d’aphorisme grave et badin où se révèlent ce que j’ai tenté de décrire comme relevant à la fois d’un rapport très intense à la société, d’une envie d’en être et de jouer de ses interminables recoins (cette société dont il dit, dans une lettre à Claire El Guedj, qu’elle l’intéresse « comme un meuble contre lequel on s’est heurté »), et d’une force étrange et lumineuse qui sans cesse le ramène au détachement, à la solitude et à la littérature: « Au fond, ce qui reste, dans la vie, c’est des souvenirs et du papier à lettres. »

 

Frédéric Berthet - Correspondances 1973/2003 - Editions La Table Ronde
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 30, mai/juin 2011

24 août 2011

Une critique de Shangols

 

 

Le Pourceau, le Diable et la Putain n’a peut-être pas la qualité de ses modèles (le spectre des misanthropes éloquents, qui va de Bogousslavski à Calaferte, et de Martinet à Léautaud, disons) ; mais il a suffisamment de talent pour en être l’outsider glorieux, c’est déjà pas si mal. Marc Villemain s’aventure donc sur les chemins de la colère pamphlétaire anti-genre humain, en signant l’amusant portrait d’un vieil homme en train de mourir. Pas mécontent de mourir d’ailleurs, puisqu’il trouve l’essentiel de la gente humaine absurde, méchant, dérisoire, crétin et méprisable. Il n’en exclut que sa salope d’infirmière, presque aussi haineuse que lui, et donc attachante, d’autant qu’elle est dotée d’attributs tout féminins qui réveillent un peu la libido assagie du narrateur. Tous les autres, son fils y compris, il les montre en pauvres idiots méprisables, retraçant sa vie faite de misanthropie aiguë à grands coups de sentences assassines.

 

Villemain a une écriture brillante, le sens de la formule, le chic pour trouver le mot le plus grinçant possible pour fustiger les médiocres qui l’entourent. Nul doute que le bougre est virtuose, jonglant avec des phrases (parfois inutilement) complexes, adepte d’une écriture classique, classieuse, précise et musicale. Une fois accepté le système (écrire compliqué quand on pourrait faire simple, juste parce que c’est plus joli), on se marre bien devant ces phrases ciselées qui retombent sur leurs pieds avec maestria après être passées par mille circonvolutions risquées. On peut se fatiguer à la longue, par ce petit côté premier de la classe, qui regarde les autres de façon supérieure, qui écrit mieux que les autres et vous le prouve en sortant tout son cirque. On peut aussi regretter les auteurs cités plus haut en ce sens qu’eux au moins ont l’âge et l’attitude intellectuelle de leurs personnages haineux (Septentrion de Calaferte ou La Morue de Brixton de Bogousslavski sont le résultat d’une expérience longue de la vie, qui a abouti au rejet de la société ; Le Pourceau est le livre d’un jeune homme dont on doute un peu, du coup, de la sincérité). Mais ma foi, on aurait tort de bouder son plaisir devant la réelle méchanceté jubilatoire de ce roman, qu’on lit souvent avec des ricanements entendus. Bienvenue au club, Marc.

Lire la critique dans son contexte original : Shangols

 

11 octobre 2011

Théâtre : L'avare - Molière à la Comédie-Française

 

 

Que les souvenirs de collégien ne dissuadent personne de replonger dans cette pièce qui n'en finit pas de réjouir depuis sa création en 1668. On y vérifiera alors combien la langue peut y être populaire et châtiée, pudique et dévergondée, vive et complexe. Combien aussi, en dépit de ce que l'on croit en savoir, tant L'avare appartient depuis longtemps au patrimoine commun, elle autorise d'interprétations, même si message et personnages ne laissent guère de place à l'ambiguïté. Qu'à leur tour viennent s'y confronter la grande Catherine Hiegel et le non moins prestigieux Denys Podalydès, voilà bien le signe réjouissant, outre que c'est naturellement pour eux un défi que de se colleter avec le ressassé, que Molière n'en finit pas de nous parler.

 

Le pari de Catherine Hiegel, pari réussi, était pourtant sans doute plus délicat qu'il n'y paraît. Car, à ce niveau de théâtre, j'ai dans l'idée qu'il faut savoir faire face à certaines tentations irrépressibles. Celle, tout d'abord, de vouloir à tout prix se distinguer : cette pièce a fait l'objet de tant d'interprétations, et pour d'aucunes immensément prestigieuses, que le risque était grand d'aller quérir l'originalité à tout prix, et ce faisant de chercher à rétrécir un peu le champ des comparaisons. Celle enfin qui consisterait, dans un souci bien compris de mise au goût du jour, à en gommer les aspects les plus anciens, à en ôter la patine. Que Catherine Hiegel ait contourné avec aisance ces deux profonds écueils n'est pas pour nous surprendre : cela ne l'en rend pas moins louable. Aussi est-ce une troupe relativement jeune qui se produit sur la scène du Français, dans un décor mêlé de simple et de somptueux, d'épure et de majestueux. A l'instar des costumes, attendus mais très justes, dégageant ce qu'il faut de dignité bourgeoise et de vantardes fanfreluches - la palme de la tartufferie revenant bien sûr au seigneur Anselme, incarné par le toujours excellent Serge Bagdassarian, Harpagon étant accoutré de manière plus austère qu'un corbeau, autrement dit vêtu avec la frugalité que requiert son éthique...

 

Ni excès d'originalité, donc, ni révérence outrée au passé, pour cette adaptation à vocation populaire. Bien sûr, les comédiens, spécialement les plus jeunes, peuvent avoir une infime tendance à cultiver une certaine différence, chose qui d'ailleurs ne s'observe que dans les détails : une certaine gouaille un peu relâchée, une attitude corporelle, une manière de regard. Toutefois, seule l'impressionnante Dominique Constanza, qui incarne Frosine (l'entremetteuse), appuie plus sciemment sur la touche moderne : c'est à la fois terriblement efficace et un tout petit peu anachronique, et j'avoue avoir parfois hésité entre l'admiration pour sa présence, très forte et très souveraine, et un léger doute quant à manière assez actuelle de lancer ses reparties très goguenardes. Il n'en demeure pas moins qu'elle sait prendre dans cette représentation un rôle tout à fait essentiel, et qu'elle n'est pas pour rien dans l'énergie interne de certaines scènes disons plus rentrées.

 

Reste, bien sûr, Harpagon, car c'est tout de même sur ses épaules que repose l'édifice. Et on a beau s'appeler Denis Podalydès, ou, même, parce qu'on s'appelle Denis Podalydès, le risque n'était pas mince d'échouer au double devoir théâtral de conserver à Harpagon ses traits distinctifs et de l'incarner d'une manière suffisamment singulière pour n'être pas vaine. A cette aune, il faut bien reconnaître que le comédien excelle, faisant montre du même talent dans la facétie que dans le drame - fût-il feint -, de la même ardeur dans la pitrerie individuelle que dans le jeu collectif. Et s'il faut une belle énergie pour tenir un tel rôle, ce serait très insuffisant si elle ne se doublait d'une volupté à jouer la langue, d'un plaisir potache à la faire sonner, à en exhausser les silences, à en extraire ce qu'elle contient de résonances, de sonorités alambiquées et de sens cachés. Car la drôlerie ne résume pas Harpagon, être absolument abject s'il en est : il y a aussi, il doit y avoir aussi, dans son abjection, une once, non d'humanité, mais d'incertitude, de jeu, peut-être l'ombre d'un certain mystère irrésolu. Naturellement, pour les besoins de la cause et du personnage, la question ne doit pas se poser de sa moralité ; il faut toutefois que la figure du comédien n'anéantisse pas ce qui fait de lui un personnage que l'on pourrait aussi vouloir comprendre. Or Podalydès a suffisamment de ressort et de cartes dans son jeu pour, à des moments très choisis, laisser entrevoir une peine, un malaise, une ambivalence. Un beau moment de théâtre, donc, et, j'ai plaisir à le consigner, un baptême du feu théâtral réussi pour mon fils, qui, à l'instar d'autres enfants que je voyais dans la salle, rit franchement à ce texte dont la langue nous est pourtant, avec le temps, devenue assez lointaine. Preuve ultime, s'il en fallait encore, du caractère atemporel et universel de cette pièce - et des petits travers humains dont elle se fait l'écho réjoui...

 

L'avare, comédie en cinq actes de Molière.
Mise en scène : Catherine Hiegel
Visiter le site de la Comédie française.

 

24 mai 2015

Petit traité de misanthropie : un article de Patrick Emourgeon

C'est toujours une joie que de se savoir lu bien après les quelques semaines ou mois d'exposition qui suivent la parution d'un roman. Merci, donc, à Patrick Emourgeon d'avoir pris la peine de partager son enthousiasme pour ce roman paru en mai 2011 chez Quidam.
 

 

Petit traité de misanthropie

 

Il y a des mots qui me reviennent à la lecture de Marc Villemain. Des tas de mots et des idées sur l’homme : velléité, acrimonie, misanthrope, cloporte, extinction, laideur, vain,  silence, haine… des mots crus que j’aime retrouver dans la littérature du vrai.

 

Marc Villemain, cet auteur rare, explore l’arrière cour des choses humaines. Déjà dans Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire, ce roman prémonitoire, publié en 2007, m’avait bousculé, il y ausculte la montée d’un totalitarisme rampant et la lente démission du politique, testament émouvant d’un élu en exil qui revient sur son passé. Une lecture acérée de la démocratie d’aujourd’hui, de l’extinction des idéaux. Un texte puissant et profond. Totalement d’actualité.

 

Villemain aime la fin, toutes les fins. Ces rudes moments de sincérité où l’on peut enfin peser la véritable densité des sentiments, creuser jusqu’à la roche la vérité, en extraire les racines et voir l’autre dans sa terrible nudité, à sa taille réelle.  

 

Il aime nous déstabiliser. Un exercice sain dans un monde lisse de certitudes sucrées. Dans un monde aux couleurs fades, il trace à grand trait noir et rouge, les angles d’un siècle déprimé, ce siècle que ce vieux professeur d’université en fin de vie sait qu’il va bientôt devoir quitter, coincé dans un de ces mouroirs modernes.

 

Le pourceau, le diable et la putain est un livre sur la fin, il consigne le testament de la vie d’un homme, un témoignage sans concession, d’un pur misanthrope à l’ancienne. Dans un style volontairement obséquieux, drôle et tragique, Léandre, de sa faconde professorale,  nous raconte sa haine tendre du genre humain.

 

Les mémoires de ce vieux con assumé bouscule une époque habituée à la tartufferie, aux édulcorants moralistes et télévisuels. Tout y passe : les enfants, les femmes, les étudiants (j’adore !), les curés, le sexe (la découverte de l’orgasme à Madrid, drolissime…)  c’est la grand cavalcade, le déballage, une immense et pittoresque brocante où les bons sentiments sont bradés, écrabouillés parfois… Un exercice vivifiant et corrosif qui fait du bien.

 

Attention, ce vieil homme est un puriste dans son genre, un misanthrope doté d’une certaine classe, il réserve sa férocité aux imbéciles, au mensonge et à la malveillance.

 

On est loin des petits méchants d’opérette, ces pervers cruels et lâches qui se déguisent en victime dès qu’ils se sentent démasqués,  chez cet homme fier et intelligent, derrière sa cruauté, on entend plutôt sourdre son amour déçu de l’humanité, citant Balzac qui en connaît un poil , « tout homme qui, à quarante ans n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes. »

 

Bref, Marc Villemain aime à travers ses personnages questionner avec acidité la place du bien et du mal.  Discrètement il nous interroge sur le véritable visage du diable, du pourceau et de la putain dans nos sociétés « modernes ». Il sait qu’ils ne sont jamais vraiment là où on les attend…

Un truculent bouquin et un auteur à découvrir !

 

Patrick Émourgeon

30 juin 2011

Une critique de Stéphane Beau / Revue "Le Grognard"

LE GROGNARD N°18


« Papa, c’est quoi un pourceau ? - Ça vient de porc... C’est un cochon, si tu préfères... - Ah, d’accord... Et putain ? -  Heu... »

 

Bravo Monsieur Villemain, bel exemple pour la jeunesse. Et pourtant, malgré tout, je vous remercie de m’avoir mis dans cette embarrassante situation, car elle vient de belle manière conforter le message même de votre nouveau livre Le pourceau, le diable et la putain : à savoir qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre les choses de la vie et que le seul fait qu’on soit plus à l’aise pour définir ce qu’est un cochon qu’une pute démontre bien toute l’étendue de la bêtise et de l’hypocrisie humaines. Cette petite scène de la vie quotidienne aurait très probablement plu, en tout cas, à Léandre d’Arleboist, le héros misanthrope de votre récit.

 

L’intrigue du livre est simplissime et presque secondaire : un vieil homme vit ses derniers instants dans un hospice et remâche ses souvenirs sous le regard vigilant d’une infirmière sensuelle mais peu futée, Géraldine Bouvier (les lecteurs fidèles de Marc Villemain connaissent bien ce nom qui revient, tel un fantôme, hanter nombre de ses héros féminins). Parfois, il repense à son fils, « le Pourceau », pour lequel il n’a jamais pu ressentir autre chose que de l’ennui et du dédain. Le reste du temps, il revient sur ses souvenirs d’enfance, ses premiers émois sensuels et sexuels, où il philosophe sur le sens de la vie et sur le principe misanthropique qui a été le sien depuis toujours.

 

C’est là surtout que le livre, qui se mue en un véritable traité de misanthropie, prend toute son ampleur: Et l’on découvre à l’occasion, grâce à Léandre d’Arleboist (auquel Marc Villemain attribue la paternité d’un ouvrage, Le Misanthropisme est un humanisme, que l’on rêverait de lire) qu’être un vrai misanthrope n’est pas donné à tout le monde et que c’est même un combat de tous les jours, que l’on mène contre les autres, bien entendu, mais plus encore contre soi-même.

 

L’écriture de Marc Villemain est riche, élégante, raffinée, et son livre se déguste avec gourmandise. À tel point qu’on a presque plus envie d’en citer des extraits que de le commenter. Quand il parle de la misanthropie, notamment : « Le véritable misanthrope [...] ne darde ses flèches qu’en cas d’absolue nécessité, soucieux de ne pas disperser son fiel dans les misérables occasions que la vie lui tend en mille et une occurrences quotidiennes. » ; « Je ne saurais l’expliquer mais je n’ai jamais fait autre chose qu’attendre la fin, certes sans spécialement la désirer, mais enfin avec un parfait sentiment d’évidence apaisée : stoïcien un jour, stoïcien toujours. » ; « Il y a dans toute amitié quelque chose du soin palliatif : l’autre n’est jamais qu’un onguent de circonstance dont on se sert comme d’un baume sur notre âme affectée. »

 

La plume de Marc Villemain sait aussi se montrer malicieuse et pleine d’humour : « disons qu’aux yeux du monde, j’aurai évolué, très tranquillement et en quatre-vingts années, d’une connerie aggravée d’immaturité à une autre lestée de gâtisme. » ; « L’enseignant a quelque chose du conducteur de chariot élévateur sur le chantier d’une périphérie abandonnée : il s’imagine qu’empiler des blocs de béton suffit à construire un immeuble. » ; « Il importe [...] de se défier des apparences universitaires comme de l’abstinence chez l’abbé. »

 

Le Pourceau, le diable et la putain est court, trop court hélas (100 pages seulement), et l’on aurait aimé suivre Léandre d’Arleboist un peu plus longtemps. C’est le seul reproche que l’on peut adresser à ce magnifique petit récit qui confirme une fois de plus tout le talent de son auteur.

 

Stéphane Beau

 

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