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Marc Villemain
8 juillet 2011

Une critique de Laurence Patri - Biblioblog

 

 

Il est des personnages de fiction que l'on aime haïr, Léandre est sans conteste de ceux-là. Vieux salopard octogénaire, Léandre n'en finit pas de mourir dans sa chambre d'hôpital et nous livre sa vision acide et cruelle de l'existence.

 

Léandre se définit lui même comme un misanthrope. Il n'aime personne et tout le monde le lui rend bien. De son fils à l'infirmière très belle mais un peu sotte, aucun ne semble trouver grâce à ses yeux. Pas même lui. Car Léandre a cette cohérence de se malmener autant qu'il malmène les autres. Or n'est pas misanthrope qui veut : la misanthropie est un effort des tous les jours, l'œuvre de toute une vie, que les lâches, comme son fils, ne pourront jamais atteindre. Et ce n'est pas en bout de parcours, à la veille de son dernier souffle, que Léandre va tout bousiller par des relents de compassion gluants. Non, Léandre répand son mépris pour l'Autre jusqu'à la lie, jusqu'à l'agonie.

 

Qu'il est bon parfois d'avoir de l'aversion pour des personnages de fiction. On le déteste pour ses propos abjects sur les étrangers, les femmes et les enfants. Léandre est dans la provocation outrancière mais après tout pourquoi se censurer quand on sait que la faucheuse rôde aux pieds du lit ? À quoi servirait ce dernier soubresaut de bienséance ? Pour faire plaisir à qui ? Alors Léandre se défoule et s'en donne à cœur joie. Tout y passe : ses anciens étudiants, ses conquêtes et son crétin de fils qu'il a surnommé dans un accès de bonté "le pourceau".

 

Mais si on déteste Léandre c'est aussi et surtout pour l'image qu'il renvoie : ce corps qui se délite malgré nous et nous rend dépendants des autres. Ces autres que l'on haïra car sans eux, nous serions réduits à l'état de pourceaux, incapables de subvenir à nos propres besoins. Car au-delà la provocation du misanthrope, il y a dans ce court récit, un état des lieux effrayant de la déchéance des corps vieillissants alors même que l'esprit continue d'être vert et vaillant. Ce corps répugnant devenu notre pire geôlier.

 

Et si on aime cette détestation, c'est que Léandre, en tenant des propos aussi féroces, nous rassure sur notre propre situation. Quel que soit notre degré de misanthropie (et nous sommes avons tous un peu d'Alceste en nous), nous ne pouvons égaler ce vieux con. Moyennant quoi, nous nous trouvons finalement plutôt aimables…

 

Paradoxe supplémentaire, ce roman sur la mort et la déchéance ne sombre jamais dans le pathos. Bien au contraire, Marc Villemain offre à l'ensemble une légèreté insolente et jouissive, un humour noir délicieux. En alternant les registres, en passant de la gouaille à une langue riche et classique (amis du subjonctif, soyez les bienvenus), l'auteur permet au lecteur de rire sans complexe des horreurs prononcées par le narrateur.

 

Alors bien sûr d'aucuns trouveront le style peut-être trop ampoulé et les clichés trop marqués. Mais cette exagération, cette outrance sont pour moi tellement indissociables du personnage que je vois mal comment il en aurait pu être autrement. Oui, on déteste Léandre mais qu'il est bon parfois de se laisser aller à ce plaisir coupable mais jouissif, de haïr l'Autre, le temps d'un récit.

 

Laurence Patri
Lire la critique dans son contexte original : Biblioblog.

 

11 avril 2014

Larqué, Rocheteau, Christian Bobin et la démocratie

[Le Salon littéraire était un site animé jusqu'en 2021 par Joseph Vebret.]

Sixième chronique moratoire aujourd'hui sur Le Salon Littéraire, entre choses fort graves et facétie - n'allons pas toujours chercher un sens à tout : il arrive qu'il se dérobe à moi-même...

 

 

Larqué, Rocheteau, Christian Bobin et la démocratie

 

Lorsqu’on se prend de passion pour la littérature, on est, en général, assez jeune ; certains font même preuve d’une belle précocité, tombant dedans à cet âge où, personnellement, je m’enflammais surtout pour les coups-francs de Jean-Michel Larqué et les dégagements sur l’aile droite de Dominique Rocheteau. Nonobstant, que la chose se produisit lors de notre prime enfance ou un peu plus tard, nul d’entre nous ne connaîtra plus jamais la fièvre de ces lectures originelles, n’éprouvera plus tout à fait cette même et exacte sensation d’abandon qui nous tirait hors des rails, nous calfeutrait du monde autant qu’elle nous y jetait, nous enfonçait en nous-mêmes en nous procurant la sensation d’une sorte d’allègement intérieur – une fièvre, oui, qui d’ailleurs n’est pas tant liée à la qualité du livre que nous lisions qu’à la révélation d’un monde à part, monde légèrement parallèle à l’instant, légèrement abstrait du présent. Science-fiction ou roman réaliste, qu’importe : découvrir les livres, c’est toujours – et pour toujours – changer sa vie. Ce dont on pourrait d’ailleurs inférer que, quel que soit son âge, un lecteur est toujours un être pour qui exister au monde ne saurait à soi seul suffire.

 

Je me souviens d’un mot de Christian Bobin, lu il y a fort longtemps – c’est tiré de La folle allure : « Je passe toujours du lit à l’encre, c’est pareil, cela donne même repos. » Le repos : c’est bien en quoi consiste aussi la lecture : non pas au sens d’une indolence, d’un ensommeillement ou d’une veille qui désarme, mais au sens d’un repos du monde, lequel monde il s’agit bien, alors, d’exiler un peu. Mais pourquoi, demandera l’innocent, vouloir exiler le monde ? Et comment, surrenchérira le moraliste, peut-on seulement le vouloir ? À cela j’apporte toujours l’immuable réponse, immuable comme le sont le halo irisé de la lune et le mouvement des astres : nul homme ne peut aimer les hommes si ceux-là ne lui laissent pas de répit solitaire, nul homme ne peut aimer le monde s’il ne lui laisse pas aussi la possibilité d’un refuge – un asile pour sa psyché, une oasis pour sa pensée contemplative. Autant dire : le luxe. Il n’empêche. Des acteurs, des volontaires, des obstinés, des sisyphes, des mercenaires même, le monde n’en manque pas. Presque, on en viendrait à se dire qu’il y en a trop : trop de candidats, trop d’impétrants, trop d’aspirants à — et sommes-nous seulement bien certains que le monde ait grand-chose à gagner à faire de chacun l’auxiliaire de son mouvement ? Tenez, c’est une question posée aux démocrates, quelque chose comme :

- « Que diriez-vous si l’on prouvait que la démocratie induisait le développement exponentiel du chaos : resteriez-vous démocrates ?

- Si vous en apportez la preuve, faut voir », pourraient-il alors répondre car le démocrate est honnête.

- « La preuve ? Vous l’avez sous les yeux : regardez le monde. »

 

Cela dit, Jean-Michel Larqué et Dominique Rocheteau, eux aussi, ont fini par écrire des livres. Non mais.

 

14 mai 2011

Une critique de Pierre-Vincent Guitard (Exigence Littérature)

Pierre-Vincent Guitard vient d'écrire sur Le Pourceau, le Diable et la Putain un article dont le moins que l'on puisse dire est qu'il me fait immensément plaisir. Bien sûr, il y a l'éloge. Mais, et cela compte aussi, il y a le plaisir de lire un critique qui s'engage et court le risque de disséquer ce qui se dissimule entre les lignes et derrière le livre.

On peut lire l'article dans son contexte originel sur le site e-litterature.net

 

 

 

Roman du misanthropisme pourrait-on croire, c’est en tout cas ainsi qu’il se présente. Léandre le vieillard-narrateur serait aussi l’auteur d’un ouvrage intitulé : Le misanthropisme est un humanisme  ; en écho à Atopia, l’ouvrage de son compère Eric Bonnargent, Marc Villemain produit ici un livre dont le héros se veut à l’écart des hommes, et se définit comme tel. Mais ce qui est frappant dans ce livre, ce qui vous accompagne dans votre lecture, c’est la déchéance du corps, Léandre est un vieillard qui fait sous lui, loin, très loin du héros auquel on s’identifie ! et bien sûr tout près de ce qui nous menace tous. Comme Flaubert disait Mme Bovary, c’est moi Marc Villemain pourrait énoncer « Léandre c’est moi, c’est vous » en ce sens le misanthropisme de son héros, sa réaction à la déchéance, est évidemment symptomatique de la condition humaine. Le misanthrope en effet ne juge pas, il jauge ; il ne jouit pas de la déchéance de l’autre, il vérifie qu’elle est notre lieu commun.

 

L’intérêt du livre est sans doute là, dans cette jouissance de la déchéance, le fait qu’elle soit niée la rend bien sûr d’autant plus suspecte. Parce que le personnage principal du roman, plus que Léandre, le père, c’est celui qui est désigné comme le pourceau, le fils, un fils qui s’est attaché au père : Mais ma veine fut que le pourceau était affublé d’un caractère à ce point mélancolique qu’il devint doloriste jusqu’à s’attacher à moi avec sincérité et que le père ne cesse de dévaluer parce qu’il n’a pas su être misanthrope, mais a au contraire sombré dans la lâcheté, l’irrésolution, l’esprit de sérieux, la complaisance à soi-même.

 

Bien sûr, Marc Villemain semble désigner ici la jeunesse contemporaine, mais est-ce si certain ? Il faut toujours être attentif aux textes empreints d’humour, l’humour étant souvent une façon de se cacher. On notera au passage l’insistance avec laquelle reviennent les scènes initiatrices dont cette pseudo scène primitive curieusement vécue par le Père ce qui en dit assez sur le peu de considération que le fils a de lui-même.

 

Si Léandre semble bien être celui que le titre appelle le Diable, reste un troisième personnage, Géraldine Bouvier, celle qui est appelée la Putain. La putain c’est aussi celle qui a couché avec le père et l’on n’est pas étonné de lire après que le Pourceau s’est suicidé une phrase évoquant le nouveau mari dont on ne sait s’il est celui de Géraldine ou de la mère du petit comme si l’une et l’autre se confondaient. De la même manière c’est sous les traits de Géraldine que Léandre imagine sa mère priant ses voisins de tente d’organiser leur tournoi de pétanque un peu plus loin.

 

On a ainsi un roman qui paraît être un roman philosophique sur la misanthropie et qui se révèle être un vrai roman familial, dont Marthe Robert* disait qu’il fallait y rechercher l’origine du roman moderne. Mais alors que dans le roman familial le héros trouve un moyen de s’affranchir du père soit en se prétendant enfant trouvé, soit en se prétendant bâtard, le Pourceau est une sorte de héros négatif, un héros qui plutôt que de prendre la place du père se suicidera. Curieux dénouement qui verra mourir le père sans que le fils puisse profiter de sa disparition ! Les relations entre les trois personnages de ce roman Le Diable – le Père-, le Pourceau – le Fils -, et la Putain – la mère/infirmière - en font un roman tout à fait moderne où le fils n’ose plus s’assumer et où la culpabilité prend le pas sur l’action qu’elle soit idéaliste ou pragmatique. A rapprocher d’une génération d’après-guerre qui n’ose plus s’emparer de la culture, ce que Marc Villemain lui reproche assez, et d’une civilisation qui se sent coupable d’avoir pollué la terre-mère et n’ose plus entreprendre.

 

Au total un roman à l’écriture légère et humoristique qui détourne les codes habituels du genre reflétant ainsi une époque décadente où ce n’est plus le fils qui tue le père mais l’inverse !

 

Sans avoir l’air d’y toucher, Marc Villemain dans un style assez classique bouleverse le paysage romanesque.

 

Pierre-Vincent Guitard

* Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman - Grasset, 1972

18 mars 2014

Jacques Josse - Liscorno

 

 

C'est, encore une fois, un bien beau livre que nous donne à lire Jacques Josse, sans fard ni manières, à l'écriture tout à la fois discrète et évocatrice, précise, choisie : en somme, un livre d'authentique littérature - ô combien, la littérature étant tout ce à quoi se nourrit Liscorno, récit d'hommage, tombeau des grands inspirateurs. La littérature, donc, et tout autant la vie, puisque aussi bien les deux ont (doivent avoir) partie liée. On aime tel livre, tel auteur, aussi parce qu'on l'a lu à cet âge-là, en ce lieu-ci, et parce que les circonstances ne sont jamais étrangères à cette sorte d'effet de sidération qu'une lecture peut susciter.

 

Cette fois, Jacques Josse nous fait revenir aux origines. Nous ne sommes pas encore à Rennes ou à Saint-Brieuc, qu'il évoquera souvent dans ses textes. Nous sommes à Liscorno, en Bretagne certes, mais en Bretagne intérieure, rude et paysanne. Liscorno, donc, "village bâti en terrasses, à flanc de coteau, comptant trois à quatre dizaines de maisons et plusieurs bâtiments de ferme", où Josse débarque à l'âge de cinq ans, au beau milieu de l'été 1958. Alors il raconte cette arrivée, en quelques mots très purs, les souvenirs qu'il en a, les quelques images qui lui reviennent ; avant d'aller s'enfermer dans cette "mansarde qui allait peu à peu se muer en invisible (et minuscule) port d'attache", d'où il enprendra d'explorer le monde et les livres.

 

Il sera question, au fil des jours et des pages, de Tristan Corbière, de Raymond Carver, de London, de Kerouac, de Ginsberg, des fortes têtes de la Beat Generation et de quelques autres, poètes avant tout, les Yves Martin, Armand Robin, Gary Snyder... Illustres ou pas, peu importe à Jaques Josse qui, n'écoutant que son coeur et les recommandations de ceux qu'il lit, s'en va à la rencontre de ces écrivains qui sont autant de monstres ; auprès d'eux il va apprendre à se trouver, à trouver en lui la bonne manière d'être au monde, et déterminer à jamais son paysage, son esthétique littéraires. Ses lectures donnent d'ailleurs parfois l'impression qu'elles le sauvent - mais de quoi ? Il lit dans sa mansarde, quand il ne traîne pas au café du village à observer ces hommes durs à la peine, trimballant leurs vies laborieuses et leurs trognes esquintées. Il y a quelque chose chez ceux-là, d'ailleurs, qui m'a fait songer aux personnages de ce roman splendide, passé complètement inaperçu (peut-être du fait de la mort prématurée de son auteur) : Dernière station, d'Ollivier Curel — dont je parle ici. Ce sont les mêmes gueules cassées, inatteignables, recluses, ni désespérées, ni espérantes : indifférentes à toute projection de soi en dehors de cet ici et de ce maintenant - et sans doute faut-il, pour espérer comme pour désespérer, avoir ne serait-ce qu'une raison de penser qu'autre chose soit seulement concevable. Et si Jacques Josse évoque avec beaucoup de sensibilité ce qu'ont représenté pour lui (et représentent encore) ces lectures, je le trouve parfois plus juste encore, plus parfaitement juste, lorsque passe dans son récit un de ces hommes de peu, un de ces vieux marins à l'âme ravinée qui lèvent leur coude au zinc en noyant leur regard dans le miroir - avant d'aller pisser dehors contre un pommier.

 

Jacques Josse, Liscorno - Éditions Apogée

8 janvier 2014

Lecture à La Rochelle

 

 

Le comédien René-Claude Girault lira de larges extraits de Ils marchent le regard fier, mon dernier roman paru aux Éditions du Sonneur, le mercredi 15 janvier à 17h30 à la Médiathèque Michel-Crépeau de La Rochelle.

 

Avis aux amateurs et aux curieux... pour peu qu'ils soient de La Rochelle ou de ses alentours.

 

 

La prose limpide de Marc Villemain
jette une lumière crue
sur nos secrets, décortique
les pulsions et les remords
dont on ne se sépare jamais.


René-Claude Girault

2 mars 2014

Gerald Messadié sur Ils marchent le regard fier

 

 

 

Dense et lourd

 

Dernière ligne lue, ce tout petit volume vous reste dans les mains comme un de ces galets qu’on ramasse sur les grèves et qu’on ne se résout pas à jeter. Il est dense comme la pierre, en effet, et lourd. S’il existait un laboratoire d’analyse essentielle des textes (LAET), on le lui confierait pour savoir pourquoi il colle aux mains, à la mémoire. Est-ce la densité du texte ? Peut-être. Le dépouillement des mots, alors, langage courant, dru, un peu provincial, pas une once de « Madame de Lafayette » ? Peut-être aussi. Ce n’est pas un texte littéraire, plutôt un de ces récits d’infortune qu’on écoute un de ces soirs où l’on s’est réfugié dans un bar après un mauvais dîner et une rencontre ratée, de la bouche de quelqu’un qui ne se résout pas à aller dormir seul lui non plus. C’est un morceau d’absurde, obsédant parce qu’il ne se pare pas de romanesque. En réalité, c’est une tragédie et je me suis mis à penser que ç’aurait bien pu être un sujet pour Sophocle, parce qu’à la différence du drame, la tragédie n’est rien d’autre qu’une représentation de l’absurde (à signaler aux existentialistes qui circulent encore, sur des chaises roulantes).

 

La courtoisie interdit de raconter l’histoire ; disons alors que c’est une bagarre banale qui tourne mal.

 

Gerald Messadié

28 février 2014

Un train, des rails : Chronique moratoire, 2

[Le Salon littéraire était un site animé jusqu'en 2021 par Joseph Vebret.]

 

Un train, des rails : c'est le titre de ma deuxième Chronique moratoire publiée ce jour sur Le Salon Littéraire - et ce sera comme ça un vendredi sur deux. Il y est question d'un désir très puissant de s’installer peinard en bordure de champ et de regarder les trains passer...

 

 

Un train, des rails

 

Mais je m’aperçois que je suis sans doute parfaitement assimilable au mouvement romantique — incluse sa petite part de très charmant ridicule. Car n’est-ce pas romantiquement idiot, cette manière de bramer sur le temps qui ô ne suspend décidément pas son vol et ô surexcite les mœurs ? Romantiquement idiot en plus d’être parfaitement vain, en tout cas à mille lieux de la tangible industrie du monde, ce dernier n’éprouvant le sentiment voire la sensation de lui-même qu’à la condition de pouvoir matériellement vérifier ce que produit son effervescence agissante. Tropisme ou tentation auxquels les artistes eux-mêmes n’échappent pas — mais le peuvent-ils seulement, si l’on met de côté quelques grands maîtres ou esprits très peu communs ? Et n’allez pas croire que cette mienne tendance à la dérive relève d’une question de génération ou de vieillissement des cellules : ce serait par trop trivial. J’étais assez jeune encore que je ne cavalais pas spécialement après mon temps. Bien sûr y faisais-je quelques concessions, voire tranquille allégeance, il faut bien manger, mais au fond tout était là déjà — tout : ce désir très puissant de m’installer peinard en bordure de champ et de regarder les trains passer.

 

Paul Valéry, que je continue de fréquenter assidument ces jours-ci, se posa en son temps et d’autres termes de comparables questions : « La boussole, la poudre, l’imprimerie, ont changé l’allure du monde. Les Chinois, qui les ont trouvées, ne s’aperçurent donc pas qu’ils tenaient les moyens de troubler indéfiniment le repos de la terre. Voilà qui est un scandale pour nous. C’est à nous, qui avons au plus haut degré le sens de l’abus, qui ne concevons pas qu’on ne l’ait point et qu’on ne tire, de tout avantage et de toute occasion, les conséquences les plus rigoureuses et les plus excessives, qu’il appartenait de développer ces inventions jusqu’à l’extrême de leurs effets. Notre affaire n’est-elle point de rendre l’univers trop petit pour nos mouvements, et d’accabler notre esprit, non plus tant par l’infinité indistincte de ce qu’il ignore que par la quantité actuelle de tout ce qu’il pourrait et ne pourra jamais savoir ? » Nous autres occidentaux ne faisons jamais rien pour rien : quoi de plus étranger à notre fringante conscience que cette espèce de mysticisme de fond des âges (obscurs) qui se satisfait de contempler ce qui, du monde même, de son mouvement le plus naturel, le porte à sa fin ? Nous voulons, nous réclamons de l’action. Que cela décélère ou accélère les processus, peu importe : l’essentiel est d’agir. Et de l’agissement à l’agitation, il n’est guère qu’une terminaison d’écart. Va pour le flegme, mais britannique ; va pour la lenteur, mais helvétique ; nous tremblons d’angoisse devant le cours inerte des choses naturelles, nous détournons le regard de ce qui aurait la lymphatique audace d’y résister, nous fomentons maints complots bâtisseurs et chérissons nos démocraties batailleuses, nous trépignons d’impuissance devant la dosette de café lyophilisé qui bloque la machine alors que la réunion a déjà commencé (sans nous !), nous éprouvons quelque suée froide devant cet agenda étrangement vierge entre 15h15 et 15h30, voire quelque inavouable abîme de vacuité devant la perspective d’une nuit blanche d’oubli (l’on n’attend pas du sommeil qu’il soit un plaisir en soi mais qu’il répare et remette la machine en état). C’est en enfiévrant le monde que nous nous sentons vivants, c’est en essorant sa lente épaisseur que nous parvenons à faire de chaque seconde qui passe un absolu du présent. Même si nous savons bien ce que nous nous dissimulons à nous-mêmes. 

 

22 octobre 2010

La vieille au buisson de roses

 

 

J'en parlerai une autre fois, et plus longuement, dans Le Magazine des Livres, mais d'ici là, faites-moi confiance : lisez, lisez La vieille au buisson de roses, de Lionel-Édouard Martin.

 

Preuve, s'il en fallait encore, qu'une large part de la grande littérature se fait dans les petites maisons. Aussi il faut saluer le travail du Vampire Actif, maison fort jeune encore, qui a eu, peut-être pas le courage, du moins le flair de publier ce texte magistral, refusé par d'autres maisons autrement plus renommées.

 

Cela fait quelques années maintenant que je fréquente l'œuvre de Lionel-Édouard Martin ; pas toute l'œuvre non, car je suis en poésie aussi ignare qu'idiot (excepté Baudelaire bien sûr, ou Musset, parce qu'en moi l'instinct de la romance persévère), mais il ne fait pas de doute que La vieille au buisson de rose est ce qu'il a écrit de plus saisissant et de poignant, adossé à une langue qui n'a jamais été aussi chair.

 

11 mars 2010

Théâtre : Fantasio - Alfred de Musset à la Comédie-Française

 

 

Représentation dédiée à Madeleine Marion,
disparue le matin même
.

 

L'on ne pourra pas reprocher à Denis Podalydès de n'avoir pas cherché à pénétrer les arcanes de ce dandy artiste et mal dans son monde qu'est Fantasio. Le personnage de Musset pourrait incarner à lui seul l'esprit complexe et romantique, joyeusement désespéré, vaguement anarchiste et plus ou moins mystique du 19ème siècle. C'est en cela un personnage redoutable pour un comédien, tant il est possible d'en faire une multitude de lectures, selon que notre inclination nous porte vers le plaisir de la bouffonnerie ou qu'elle nous rende sensible à sa désespérance. A cette aune, la mise en scène de Denis Podalydès est une réussite complète, le très beau carrousel qui occupe le centre de la scène étant une parfaite métaphore, à la fois du cerveau enchevêtré et de l'existence enivrée de Fantasio et de ses amis, et du monde qui tourne malgré eux et derrière lequel ils hésitent à courir.

 

Donc, une mise en scène très classique, ou plutôt, car l'expression est impropre, très désireuse de recouvrer la flamme et l'esprit d'un certain classicisme. Avec une grande déférence pour un texte dont on s'aperçoit au passage qu'il n'est à nos modernes oreilles plus aussi accessible qu'il ne l'était peut-être de son temps, et avec le désir d'en saisir la vitalité autant que l'amertume. C'est ici que Podalydès prend quelques libertés, et il a raison, en ajoutant à la pièce un prologue constitué de vers mêlés de Rolla et de Dupond et Durant, sous la forme d'un duel passionné entre Adrien Gamba-Gontard, dont le timbre et la prestance me semblent toujours un peu ternes, et un Eric Ruf exceptionnel - lequel aurait sans doute été lui-même un beau Fantasio, plein de facétie pessimiste et de gravité lyrique. 

 

Fantasio, donc, est interprété par Cécile Brune, dont je conserve le souvenir drolatique de son jeu dans Les joyeuses commères de Windsor. Or si l'espièglerie toute féminine à laquelle la conduisait son personnage dans la pièce de Shakespeare faisait immédiatement mouche, la chose est ici plus compliquée, pour cette raison sans doute que Fantasio est un personnage plus fuyant, indécelable, traversé de lubies contradictoires, mû par quelque chose dont il n'est pas certain lui-même de pouvoir rendre compte. La lecture, déjà ancienne, que je fis de cette pièce, m'a laissé le souvenir d'un personnage plus troublé, plus profondément malheureux, plus romantique aussi, que ce que nous en donne à voir Cécile Brune. Qui ne ménage pas sa peine pourtant, et dont la qualité de la présence contamine bien volontiers la scène. Mais Fantasio a beau finir en bouffon du roi, il doit être aussi plus retors, plus déchiré, et il me semble que, sans lui avoir échappé, cette dimension n'est pas parfaitement assumée par Cécile Brune, dont on dirait parfois qu'elle cherche à contourner cette difficulté par une énergie et un jeu de mimiques qui ne suffisent pas à rendre de Fantasio l'ébullition spirituelle permanente où évolue sa conscience.

 

Ce qui n'enlève pas grand-chose à l'attrait et à l'intelligence de cette mise en scène somptueuse, et de cette représentation dont il faut bien dire qu'elle est dominée par le jeu de Guillaume Gallienne — dont je ne saurai dire si le fort accent  luchinien se veut un clin d'œil ou s'il est inconscient. Interprétant ce personnage fat et proprement stupide qu'est le Prince de Mantoue, Guillaume Gallienne est irrésistible de justesse et de drôlerie, jouant de tous les registres et d'une palette expressive assez exceptionnelle. Ce qui vaut aussi pour Claude Mathieu (déjà remarquable en épouse d'Isidore Lechat dans Les affaires sont les affaires) et pour Christian Blanc (qui fut tout récemment le héros indiscutable et le magnifique complice de Cécile Brune dans la pièce de Shakespeare susmentionnée), mais il est vrai que nous y sommes habitués. Un très beau moment de théâtre donc, dont nous sortons peut-être plus guillerets qu'il ne l'aurait fallu, mais emplis d'admiration pour cette mise en scène sans (presque) aucune faute de goût.

 

Fantasio, d'Alfred de Musset - Mise en scène de Denis Podalydès.
Comédie-Française jusqu'au 31 mai 2010. 

22 mai 2013

André Blanchard - À la demande générale

 

 

Je m’empiffre mon Blanchard tous les deux ans comme d’autres lisent leur journal chaque matin. Inutile de dire, alors, qu’on est là dans l’ordre du rituel, cette seule idée suffisant à déminer tout ce que peut avoir d’objectif la notion de critique. Pour moi, il s’agit d’abord d’aller vérifier où en est le bonhomme, un peu comme on va prendre des nouvelles d’une vieille connaissance : Alors, comment va ? Eh bien justement, cahin. Non que Blanchard ait jamais fait partie des gloutons et autres béats de l’histoire, mais, tout de même, là, on le trouve un peu moins en verve ; cigarette réduite à portion congrue, santé récalcitrante, bourdon des soixante piges sonnées : ça se voit et s’entend.

 

Mais, comme je disais, ce n’est pas ici qu’on va entreprendre la critique des Carnets. Blanchard, c’est à prendre ou à laisser. Même si, présentement, il nous fait l’effet de s’être un peu tassé ; disons que ça mord moins qu’avant, que ça mordille. Mais qu’on ne s’en fasse pas trop non plus, il n’y a pas plus fidèle à soi, et le fond du bonhomme ne bouge pas d’un iota : plaisant misanthrope, maître rouspéteur, asticoteur des familles, au motif sans doute que « ce que dit le chœur, un écrivain n’est pas là pour l’entonner mais pour le lui dicter. » Aussi ne peut-on reprocher à notre époque de ne pas lire Blanchard : pour elle, ce serait comme trinquer à la ciguë. Parce que le moins que l’on puisse dire est qu’il ne lui trouve pas grand-chose de folichon, à notre époque. Mais la France a toujours eu son Léautaud, dont Blanchard, pour l’esprit au moins, me semble un juste héritier. Anar d’instinct aussi sûrement que réac spontané, rien ne l’aiguise davantage que de craqueler le vernis triomphant de la bohème bourgeoisie : tandis que l’un décape, l’autre dérouille. De temps en temps, on se dit que notre abonné aux bouquinistes pourrait lâcher l’affaire et se contenter d’en rigoler, du spectacle, mais non, c’est trop grave quand le progrès va à reculons. Exemple, parce que l’époque y tient : droit à tout, entrée gratuite et Internet à l’œil — conséquence pratique : « Que les industriels se rassurent. Ce n’est pas demain la veille que nos cadets vont gueuler pour exiger leurs Nike gratos. »

 

Alors c’est sûr, la machine s’emballe un peu moins. Pas tant, d’ailleurs, par résignation, que par cette sorte de lenteur obligée où nous met la vie quand ça se met à regimber, qu’on la sent moins propice aux promesses qu’au ressassement ; que ne plus pouvoir fumer constitue un empêchement à l’écriture ; que la maladie vient, qu’il « lui faut une place », et que « celle qu’elle déloge, c’est l’instinct de survie » ; que le moment arrive où il faut creuser un trou et y mettre ses petits compagnons (« Enterrer un chat ne remue pas que de la terre. ») Que reste-t-il à ce genre d’homme que les livres qu’on ne lit plus, que les écrivains qu’on fait semblant de connaître — comment parler des livres qu’on n’a pas lu, demandait l’autre : voilà bien un « titre à même de rameuter le gros du public. » Ceux qui avaient l’honneur des précédents Carnets retrouvent ici leur juste place : Proust, Balzac, Mauriac, Barrès, Montherlant et les autres — et tant pis pour Michon, dont le grade en prend ici un petit coup. N’importe, peu lui chaut, à Blanchard, qu’on le trouve ceci ou cela. Il en sait trop sur la vacuité de nos constances et l’oubli vers lequel nous courons — « Allons, continuons d’aller à rebours et de nous trouver bien comme cela. Que dans ce monde d’agités, lire intronise la lenteur, elle qui bêche la mort. »

 

André BlanchardÀ la demande générale (Carnets 2009/2011)
Éditions Le Dilettante

 

19 juin 2013

Théâtre : Demain il fera jour - Henry de Montherlant

 

 

 

C'était une belle idée. Montherlant, un peu délaissé aujourd'hui, fut de son vivant l'objet d'une admiration très vive, et cette pièce, qui frôla l'interdiction lors de sa création à Mogador en 1949, n'avait, depuis, jamais été rejouée : il n'en fallait pas plus à Michel Fau, dont on connaît l'indifférence aux modes et le plaisir à naviguer à contre-courant, pour s'en emparer. Prenant pour décor un intérieur bourgeois mais spartiate, et pour période le mois de juin 1944, Montherlant y déroule avec une certaine causticité, voire crudité, les troubles de l'époque et ses contorsions psychologiques, familiales, politiques ou spirituelles. Mais il le fait à la manière de Montherlant, c'est-à-dire avec lyrisme et dans un souffle qu'inspire souvent la tragédie antique.


Georges Carrion (Michel Fau) refuse que Gillou (Loïc Mobihan), son fils bâtard, rejoigne la Résistance à quelques semaines de la fin de la guerre, arguant de l'ineptie et du danger d'un tel désir. La mère de Gillou (Léa Drucker), témoigne d'un amour un peu hystérique pour lui, finalement le seul homme de sa vie. Mais les choses vont s'inverser, pour des motifs dont on comprend bien vite qu'ils ne doivent pas grand-chose à la vie de famille, la responsabilité parentale ou le sens de l'honneur. On retrouve ici bien des thèmes ordinaires de l'œuvre de Montherlant, l'ambiguïté fondamentale nichée dans les consciences individuelles, les mobiles cachés ou secrets de nos actes, et toutes ces questions tournant autour de l'honneur, du courage et de la lâcheté.

 

C'était une belle idée, donc. Mais quelque chose ne fonctionne pas. On n'y croit pas. Dès la première scène, il y a quelque chose de figé, de froid, d'excessivement sépulcral, et cela nous touche assez peu — d'où, sans doute, ces rires forcés dans la salle, toujours pénibles, même si je sais bien qu'il y a toujours des cons pour rire de tout et trop fort ; et puis, franchement, pour rire à gorge déployée sur un texte de Montherlant, il faut tout de même avoir avalé des champignons. Bref. Michel Fau est un comédien de très grand talent, la chose n'est pas discutable, mais, ici, c'est comme s'il se sous-employait lui-même. Il a une gueule, une présence, un regard, bien sûr, il en impose, mais on dirait qu'il n'y croit qu'à moitié — même son salut final au public semble contraint. Et lui qui sait si bien se jouer des situations équivoques manque bizarrement de duplicité, de perversité, de jeu. La même remarque vaut, mais de manière plus dommageable, pour Léa Drucker, dont l'interprétation souffre d'un je ne sais quoi de scolaire, d'une diction sur-articulée qui n'aurait pas fait tache dans les salons de Louis XIV (moi qui me plains souvent, au cinéma, que les jeunes acteurs manquent de diction...), d'un timbre qui trop rarement varie ; le plus pénible étant les quelques monologues de son personnage de mère, dont on dirait qu'elle cherche à le jouer comme dans une pièce de Duras — ou plutôt dans la parodie d'une pièce de Duras. Sans doute ne démérite-t-elle pas complètement, et est-elle plus convaincante lorsqu'elle se tourne vers Gillou, mais tout de même, je la crois mieux taillée pour la comédie que pour le drame. Disons qu'elle semble manquer d'inspiration, qu'elle joue comme on a tant joué déjà. Et pourquoi pas, d'ailleurs, après tout on ne demande pas forcément à un comédien de faire du neuf. Mais son jeu est ici trop marqué, trop massif, trop attendu, et je persiste à penser qu'elle joue d'un seul et même bloc un personnage qui, certes, n'est pas exempt (à dessein) de traits caricaturaux, mais qui laisse aussi un peu d'espace pour ménager quelques effets ou nuances.

 

Sans doute avec l'excellente intention d'exhausser le caractère peu ou prou antique du drame, Michel Fau donne à cette mise en scène un tour étrangement académique, auquel il manque donc un transport, un engagement, une implication. On ne parvient pas à se défaire de cette impression que les choses avancent de façon trop mécanique, comme s'il s'agissait de répondre aux canons esthétiques d'une école - ce qui est d'autant plus troublant que Michel Fau n'est pas réputé pour transiger sur sa liberté. C'est pourquoi l'esquisse de folie qui peu à peu saisit les deux principaux personnages ne parvient pas à se défaire d'un tropisme vaguement esthétique : trop de tenue, peut-être, et pas assez de sueur. Ce qui m'a manqué surtout, je crois, c'est une sensation de graduation ; psychologiquement, ce ne sont que retournements, revirements, volte-face, alors que les mots, les attitudes, les timbres, exigeaient quelque chose de plus progressif ; j'aurais préféré que l'on fasse venir les mouvements de l'âme, plutôt que de les voir virevolter sans crier gare. Le potentiel hystérique était là déjà, dans le texte, dans la trame, en rajouter a peut-être fait trébucher l'ensemble, qui pâtit donc d'un défaut de suggestivité. Du coup, l'on ne croit pas à cet avocat misanthrope, et perdu à sa façon, qui soudain délaisse son autoritarisme naturel pour s'écrouler en pleurs, pas plus qu'on ne croit à cette femme redevenue maîtresse d'elle-même après avoir, l'instant d'avant, hurlé son angoisse de mère. Une mise en scène un peu décevante, donc, quoi qu'il m'en coûte d'avoir à manifester une réserve alors que l'intention, et l'affiche, étaient si prometteuses.

 

Texte : Henry de Montherlant

Mise en scène : Michel Fau

Avec : Michel Fau (Georges Carrion), Léa Drucker (Marie Sandoval), Loïc Mobihan (Gilles Sandoval - "Gillou"), Roman Girelli (un messager)

 

Henry de Montherlant, Demain il fera jour - Théâtre de l'Oeuvre

 

14 mai 2009

Et que morts s'ensuivent : Le Soir (Belgique)

 

Le_Soir

 

 

Tout frais Grand Prix SGDL, l’auteur aligne onze épatantes nouvelles, contemporaines, noires de noires, drôlement tragiques, tragiquement drôles. Copines chez l’esthéticienne, critique littéraire à psoriasis, infirmière déprimée, héritière richissime, inventeur maniaque et autres voient la mort de près, amenée parfois par la curieuse Géraldine Bouvier qui apparaît sous divers aspects. (L. C.)
 

27 avril 2013

Une critique de Michel Gros Dumaine

 

« Écrire le temps, saisir le temps dans la forme que lui donne l’écriture ou comment toucher du doigt
l’intangible en s’accrochant à ces prises minuscules que sont les signes de ponctuations. »

Esthétique de la ponctuation, Isabelle Serça

 

Lecture :
« C’est bien simple, dans ses phrases on entendait jusqu’à la ponctuation. »

 

 

 

Si j’accroche ma lecture du livre de Marc Villemain à l’esthétique de la ponctuation c’est bien évidemment parce qu’elle ouvre à la question du style. Ce style qui manque cruellement à ce qui se présente aujourd’hui, massivement et à grand renfort de trompettes, comme littérature. Je pourrais l’accrocher aussi à la brièveté du texte qui force l’obligation créative d’un travail de la langue quand l’époque encombre ses librairies de pavés où cette même langue s’appauvrit à l’aune de la banalité d’histoires répétitives.

 

Un texte court donc, un style. Une histoire aussi… qui vaudrait peu de chose sans cela. Car après tout, cher Marc, les petits vieux comme moi qui ruent dans les brancards sous les coups de boutoir de l’idéologie de l’éternelle jeunesse, de, de, de… sont légions et bien sûr se résignent, fatigue aidant, à finir leur histoire, comme à la fin de votre livre, par un meurtre. Je ferai silence sur l’inversion que vous faites de cet élément princeps, le meurtre, où la psychanalyse pense l’autonomisation de l’individu. Non, ce n’est pas cette histoire-là, que je me raconte en permanence et en milliers de variations imaginatives, qui marque ma lecture. Mais vous l’avez déjà compris, ce qui marque ma lecture de votre très beau texte c’est la variation qui est la vôtre (celle qui m’avait échappé). Le style donc, le travail de la langue. Là où l’émotion naît du texte lui-même et pas seulement du propos.

 

Qu’en dire ? Et bien rien qui déflorerait les lectures à venir.
Alors ? En parler, oui, dans ce que je me propose de provoquer ici comme criticism in progress.

 

Michel Gros-Dumaine

12 mai 2013

Le Matricule des Anges - Une critique de Thierry Guinhut

 

 

Dernier sursaut

 

Ballard avait imaginé la révolte meurtrière des enfants, la fuite des adultes vers d’éternelles vacances. Mais pas la révolution des vieillards. Passablement retors, Marc Villemain emprunte le langage sans conséquence des vieux campagnards, leurs clichés et ressassements plein la bouche, non sans fausse naïveté, avant de basculer dans un projet ébouriffant. En quelle année sommes-nous ? La société n’est guère différente de la nôtre, mais avec ce léger parfum répugnant d’anti-utopie, quand les jeunes commencent à faire la chasse, pitbulls jetés sur les trognes moquées, quand l’administration impose des « quotas d’anciens ». S’ensuit une manifestation de quatre millions d'ancêtres, menée par Donatien et le narrateur à qui vient la riche idée des « canne-épées » en cas d’agression…

 

Le réalisme est à petites touches quand la tyrannie du jeunisme n’est qu’allusivement évoquée. Au-delà de la brûlante question de société, le drame d’un homme, d’une famille montre en abyme les conflits de ce temps improbable et pourtant possibles, entre la vie confite des presque croulants et les jeunots arrogants. En filigrane de ce propos politique court un éloge émouvant de Marie, la femme de Donatien, de sa jeunesse à son grand âge, « Marie l’artiste, toujours dans ses livres qu’on aurait bien pu lui donner le prix de lecture, avec sa frimousse d’écureuil. » Peut-être l’auteur aurait-il dû abréger son préambule présentant les personnages pour entraîner avec plus de largeur de vue son lecteur dans cette surprenante contestation. Mais de cette longue nouvelle réside un charme amer. L’auteur a choisi, plutôt que le vaste tableau d’un totalitarisme en marche et d’une résistance avortée, le drame et la pudeur des victimes ; en un louable parti pris.

Thierry Guinhut

31 mars 2013

THEATRE : Le prix des boîtes, de Frédéric Pommier

 

 

Nul ne contestera la sincérité du projet de Frédéric Pommier, qui signe ici comme auteur sa première pièce, écrite après la disparition à quelques semaines d'intervalle de deux amies d'enfance de sa grand-mère. L'histoire ne vient donc pas de rien, Frédéric Pommier ayant éprouvé la nécessité de témoigner d'une expérience personnelle, voire intime, qui l'a troublé ou bouleversé. Pour autant, la seule authenticité d'un projet n'induit pas la réussite dramaturgique... Et si la pièce rencontre un succès critique qui ne laisse de m'intriguer, le texte et sa mise en scène, m'ont, à moi, semblé un peu décevants. Entourées de comédiens qui ne déméritent pas, Francine Bergé et Catherine Hiegel ont beau déployé des trésors d'énergie et de talent, qu'elles ont assez exceptionnel, elles ne parviennent pas à sauver une pièce qui manque tout de même d'une certaine consistance.

 

Les choses commencèrent pourtant assez bien, avec le monologue de Francine Bergé, vieille dame esseulée parlant à ses chats : d'emblée, on sait, on sent qu'on a affaire à une très grande comédienne. Elle est sitôt rejointe par Catherine Hiegel, toujours aussi souveraine. Désormais, on en est certain : il faut se préparer à un grand moment de théâtre. Cela ne durera pas très longtemps. Car à trop vouloir mettre "du rose dans le noir et du jaune dans le rire", pour reprendre la formule de Lola Gruber dans la présentation qu'elle donne de la pièce, à trop louvoyer entre les registres du grincement et de l'émotion, du divertissement et de la dénonciation, ce qui aurait pu attiser un sentiment de malaise nourricier finit par se dégrader en un sentiment d'incompréhension. Au point où l'on finit par s'interroger sur l'intention de l'auteur, la démonstration devenant lourdement démonstrative, et finalement très consensuelle : on y dénonce, pêle-mêle, la brutalité du corps médical et la sauvagerie du personnel psychiatrique, son incompétence (cette tutrice finalement plus hystérique que les malades), la voracité des "vautours", la suffisance du médecin jouant au golf dans son cabinet en écoutant (mal) ses patients, etc. Autrement dit, lorsque l'intention est claire, c'est-à-dire quasi militante, alors elle tombe à plat tant elle est massive et attendue. Disons pour résumer que les choses sont un peu grossières. Jusqu'au décor lui-même : des murs capitonnés surmontés de grillages qui évoquent quelque chose d'une cour de prison — il ne manque à cette "boîte" que des miradors.

 

On a parfois l'impression que tout cela, finalement, manque un peu de sens. Même les petits pas esquissés vers une sorte de théâtre de l'absurde, vers où la pièce en effet aurait pu s'orienter, manquent d'aboutissement : ils sont comme une coquetterie, un clin d'oeil, un gimmick, mais on ne croit guère à ce qui les a imposés. Quant au texte, je l'ai lui aussi trouvé un peu décevant, par trop arc-bouté à un comique un peu forcé, aux facilités du tac au tac ou à la tentation édifiante. Comme s'il ne s'assumait pas complètement, ni comme véhicule du rire, fût-il jaune, ni comme vecteur de l'émotion, puisqu'il cherche sans cesse a atténuer ce qui se joue là, et qui n'est rien moins qu'un drame.

 

C'est évidemment dommage, car il y a bien sûr de très jolis moments. Sans compter que les comédiens, tous les comédiens, donnent l'impression d'une grande et belle implication. Mais ce que l'on perçoit vite, c'est que la pièce ne fonctionne que lorsqu'elle s'appuie sur le duo entre la Grande et la Petite, autrement dit entre Francine Bergé et Catherine Hiegel. Et elle aurait probablement été infiniment plus marquante si elle avait exploité cette seule confrontation entre ces deux soeurs qui s'aiment et s'agacent, qui se cherchent, se trouvent et se retrouvent, s'attirent et se repoussent, et dont on ne retient au bout du compte que la forte tendresse mutuelle. C'est d'ailleurs lorsque ce qui les différencie n'est pas estompé que se produisent les meilleurs moments de théâtre, lorsque percent toute l'ambiguïté (et la beauté) de la relation sororale : les incompréhensions d'enfance, les souvenirs partagés (ou pas), le sentiment de culpabilité. La qualité des deux comédiennes est ici décisive, qui savent toutes deux mêler dans un même geste ou un même regard cet agacement et cet amour. Il est un peu dommage que Frédéric Pommier ne se soit pas attaché à cette relation, et aie préféré y adjoindre des personnages qui ne s'imposaient pas : que veut signifier, que vient faire ce travesti, au demeurant excellement interprété par Raoul Fernandez ? Que nous dit-il de plus sur la détresse de ces deux femmes ? Qu'apporte, même, le médecin ? Et la tutrice, si ce n'est un symbole un peu épais d'une société rapace ? Finalement, tout cela nous détourne du cœur du sujet et conduit l'auteur, comme le metteur en scène, à élaborer quelque chose d'excessivement virevoltant, un tantinet hystérique, achevant d'ôter la part de gravité où se nichait pourtant, selon moi, la réussite possible de cette pièce.

 

Cette mise en scène tombe finalement dans un de ces travers caractéristiques du temps : comment faire pour transformer ce qui est funeste et douloureux en un divertissement ? Comment faire pour faire rire malgré tout ? Comment faire pour épargner au spectateur le vilain pathos — quitte à se forcer à trouver une drôlerie aux choses ? Moyennant quoi, l'émotion qui s'amorce ne s'ancre pas, et c'est bien là le reproche principal que l'on pourrait faire à cette pièce. La conclusion que Lola Gruber donne à son texte figurant dans le dossier de presse me semble un symptome lourd de sens : "A-t-on le droit de rire de ce qui n'est pas drôle ? Oui, nous dit cette pièce, on en a même le devoir. Sinon, ce serait vraiment trop triste." Ce mot, "ce serait vraiment trop triste", sonne comme un révélateur du temps, un lapsus de la société du divertissement, laquelle, au prétexte de se confronter au réel cru, finit par trouver le moyen de le fuir en ricanant. Mieux vaut alors, ces temps-ci, sur ce difficile sujet de la fin de vie, se rabattre sur le cinéma et visionner sans tarder Amour, de Michael Haneke : sans doute n'y rit-on jamais, mais c'est d'une toute autre tenue.

 

Texte : Frédéric Pommier
Mise en scène : Jorge Lavelli
Avec : Catherine Hiegel (la Petite), Francine Bergé (la Grande), Raoul Fernandez (le Monsieur Dame), Francis Leplay (le Docteur), Sophie Neveu (la Tutrice) et Liliane Rovère (l'Auxiliaire de vie).


Au Théâtre Athénée - Louis Jouvet 

 

27 mars 2013

Théâtre : L'importance d'être sérieux - Oscar Wilde au Théâtre Montparnasse

 

Claude Aufaure

 

 

Il faudrait bien sûr pouvoir se remettre dans l'esprit qui présidait aux moeurs londoniennes autour du 14 février 1895, lorsqu'eut lieu, au St James Theater, la première de The Importance of Being Earnest, titre original de cette pièce d'Oscar Wilde qui, comme tant d'autres épisodes de sa vie, lui valut bien des déboires. Car l'hilarité toute en causticité où l'attire l'adaptation de Jean-Marie Besset pourrait nous faire négliger combien alors put sembler choquante, pour ne pas dire davantage, cette habile façon de se jouer des moeurs de la grande et bonne société victorienne. Il est manifeste d'ailleurs que Jean-Marie Besset, tout en revendiquant le caractère délibérément comique de la pièce, s'attache avec autant de vigueur à en exhausser le caractère tout subversif.

 

 

La mise en scène, remarquable de finesse et d'élégance, nous plonge donc au beau milieu du XIXème siècle mondain, dans ce salon où l'on sert du thé, des sandwichs au concombre et des muffins, et où, sous couvert d'amour, de mariage, de respectabilité familiale, de bonne gouvernance et de conduite de vie, se joue avec constance la scène ordinaire des faux-semblants et de la théâtralité sociale. Le personnage d'Algernon, qu'Arnaud Denis incarne à la perfection, et qui d'ailleurs possède bien des traits d'Oscar Wilde, prend sur lui et sans manière aucune la totalité de la duplicité aristocratique et dandie, jouant à merveille sa partition de jeune homme cynique, aguerri, manipulateur et farouchement individualiste. Arnaud Denis est donc irréprochable dans ce rôle, donnant à son personnage ce qu'il lui faut d'énergie, d'insolence et de rouerie. Il trouve en Mathieu Bisson un frère de jeu à sa hauteur, suffisamment corseté et tendu sur lui-même pour incarner le personnage de Jack, plus convenable, plus soucieux de conformité, mais qui, par-devers son rigorisme, n'en fait pas moins montre de vitalité, et d'un certain panache.

 

Marilyne Fontaine & Mathilde Bisson

 

Mais, naturellement, il fallait un écho féminin à cette engeance conquérante. J'ai été assez séduit par Marilyne Fontaine (Gwendolen), lui trouvant une belle aisance, et sa diction, ses poses, ses mimiques un peu appuyées, cette manière un peu hilare qu'elle a d'accentuer ses mouvements en font un personnage plus déroutant qu'il y paraît, non exempt de traditionnalisme mais parfois insaisissable, comme sur le point de rompre. Même s'il est vrai qu'elle prend sans doute moins de risques que Mathilde Bisson (Cecily), dont la mine ingénue et les grands yeux tout à la fois candides et matois lui autorisent bien des libertés ; ce faisant, elle donne à son personnage empreint de ce romantisme un tantinet exacerbé une coloration d'étonnante modernité.

 

Il est vraiment réjouissant que ces deux binomes, le masculin et le féminin, fonctionnent avec un égal bonheur, ce qui d'ailleurs en dit long sur l'homogénéité de cette troupe et la complicité qui les unit.

 

Et puisque l'on parle des personnages et de ceux qui les incarnent, difficile, n'est-ce pas, de ne pas tirer un coup de chapeau à Claude Aufaure, lequel va transformer un moment jouissif en une réussite en tous points remarquable. Il faut le voir arriver, travesti en une Lady Bracknell un peu gorgone, comme la qualifie Jack, pour comprendre que ce personnage, et ce comédien, seront, non seulement le clou du spectacle, mais ce qui achèvera de lui donner son éclat, son originalité un peu folle, et ce ton, décisif, de jeu et de liberté. Il y a chez Aufaure, bien sûr, cette voix, ce timbre, cette puissance, cette capacité qu'il a à tonitruer aussi bien qu'à amadouer, à s'élever dans un éclat comme dans l'onctuosité, à donner une chair à la vertu et à rire sous cape de tout ce qui peut ressembler à de la licence. Et s'il faut bien dire que cette Lady Bracknell est un personnage formidable, on se demande toutefois, après avoir vu Claude Aufaure, qui pourrait désormais l'incarner, du moins avec autant de génie. Claude Aufaure me fait parfois penser à ce mot fameux de Gide : « Il y a en moi un petit garçon qui veut jouer et un pasteur qui le rabroue. » Je ne suis pas certain qu'aucune petite voix ne vienne jamais rabrouer Claude Aufaure mais ce qui est sûr, c'est qu'il joue, qu'il a toujours merveilleusement joué ces personnages sûrs d'eux-mêmes, ces châtiés qui glapissent et semblent vouloir s'anoblir eux-mêmes. Il a toujours su, d'un geste ou d'un regard, compliquer ou nuancer ce que son texte disait ou faisait dire, toujours su, tout en proférant la plus grande grande des vérités bourgeoises avec une belle assurance, renvoyer de son locuteur ce petit air étriqué, lointainement mesquin, emprunté et finalement ridicule qui sied si bien aux importants. Aufaure sait avoir les manières du grand monde sans les aimer. Ou peut-être les aime-t-il, mais alors ce n'est que parce qu'elles lui offrent la joie d'un dépassement, le plaisir sourd, presque enfantin, d'une glissade. Qu'il joue Lady Bracknell ou, entre deux changements de costumes, le révérend Chasuble, on se dit qu'il éprouve à chaque fois un plaisir très comparable, espiègle, mutin, à s'endimancher, à jouer l'homme (ou la femme) du monde, à s'amuser des codes de la vertu. Non tant d'ailleurs, je crois, pour les dénoncer, que pour le plaisir un peu naïf, et au fond pas bien méchant, de se travestir, d'emprunter les manières d'un autre, et, peut-être, de s'éprouver soi-même à travers. Toujours est-il que le public, pourtant assez sage ce dimanche, ne s'y trompe pas, achevant de donner à Claude Aufaure son éclat de triomphe.

 

 

Reste que si nous rions, si nous nous amusons de ce qu'Oscar Wilde nous montre, si nous rigolons franchement devant ce petit théâtre de l'ambiguïté sentimentale et cette mascarade de l'identité sociale, si nous nous sentons tellement autorisés à railler la désuétude et l'étriqué, c'est bien parce que nous nous sentons positivement étrangers à ce petit monde prosaïque et bourgeois. Aussi Jean-Marie Besset ne dissimule-t-il rien de la charge d'Oscar Wilde contre une société dont la maimise sur la morale est telle qu'elle en finit elle-même par s'étouffer.  Mais son intention est aussi d'interroger notre propre rapport aux morales dominantes et de contester, fût-ce en s'esclaffant, les petits impensés de notre temps, l'évidence avec laquelle nous consacrons ce qui est (le prestige social, la convenance sentimentale et sexuelle, la nécessité d'un ordre, de cet ordre-là plutôt que cet autre, et, pour le dire autrement, le penchant nécessairement petit-bourgeois de toute société constituée.) Sans doute fallait-il tout le talent et la générosité d'une telle troupe pour faire passer la pilule.

 

Adaptation : Jean-Marie Besset
Mise en scène : Gilbert Désveaux
Avec : Claude Aufaure (Lady Bracknell / Révérend Chasuble), Mathieu Bisson (Jack), Mathilde Bisson (Cecily), Matthieu Brion (Lane / Le Garçon de ferme), Arnaud Denis (Algernon), Marilyne Fontaine (Gwendolen), et Margaret Zenou (Mademoiselle Prisme).

26 mars 2013

Une critique de Céline Righi (L'Anagnoste)

 

 

De cannes et d'épées

 

Le vieux ne parle plus ou alors seulement parfois du bout des yeux. Comme fossile sur son banc, il se souvient d'avant, se bat avec l'antan, miné par la blessure. Ses joues sont blanches et douces et sur sa peau de talc on voudrait poser main. Le soulager un peu de sa douleur vivace, de la peine qui lacère, met le coeur en lambeaux, qui a pris pour visage celui de son enfant, Julien.

 

Donatien, "comme raidi sur son banc, retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin..." Pourquoi en es-tu là, dans le jour immobile, le regard tendu vers on ne sait trop quoi ? Qu'en est-il aujourd'hui de la révolte ancienne qui grondait dans ton ventre, qui te fit te dresser, aller jusqu'à Paris, gentiment comploter, pour donner lettres d'or au mot de « dignité » ? Donatien, « Le débris », il ne te reste plus que des miettes de vie.


Un beau jour, comme un guide tu embarques tes amis et ta femme, Marie, vers la révolution. Lassés, ratatinés, vos espoirs calcinés par l'arrogante jeunesse qui veut vous oublier, vous pousse vers le cercueil, vous regarde de son oeil, sec et indifférent. Stop à l'humiliation. Tu retrouves ton haleine, tu fais vibrer les autres, et te poses devant eux, « remonté comme un intellectuel. »  

 

« Un tribun derrière le taiseux. » On ne peut plus t'arrêter. Et tes amis te suivent. Vous gagnerez bataille, vous allez leur montrer que le bois sec et vieux peut se faire cinglant et remettre à leur place les têtes de bois vert.

 

Le narrateur, ton ami d'enfance, lié à toi croix de bois croix de fer, « deux hommes qui n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre », parrain de ton Julien, raconte avec une tendresse vigoureuse comment lentement mais sûrement la graine de révolte est devenue gangrène jusque dans vos vieux os : « Mais ce qui a fait déborder le vase, pour Donatien (...), c'est cette affaire d'hôpital. Plus de place plus de lit qu'ils ont dit, plus d'urgence vu que la vieille casserait sa pipe d'un moment l'autre. Aussi, tout bête, suffisait d'y penser : ils l'ont foutue dehors. Sur le bas-côté direct, en plein coeur de ville ! Une pauvre couverture jetée sur la couche à roulettes. Ni préavis ni couronne. » Entre deux verres de prune vous vous donnez la force de sauver votre monde, vous trouvez réconfort dans l'amitié solide. Vous ne vous laisserez pas faire et vous vous retrouverez dans un cortège géant, tranquilles mais décidés à leur montrer, à eux, que vous n'êtes pas encore matière pour le rebut. En face de vous défilent, avec bruit et fureur, les jeunes. Et en première ligne :


« Des mères. Que ça. Des jeunes mères portant leurs bambins sur le devant, à même le ventre, en bandoulière dans des sortes de besaces. Qu'on aurait dit des kangourous. Elles avaient beau crier à tue-tête et nous autres pousser l'oreille, la seule chose qui nous parvenait, c'était les mioches qui chiardaient et ne comprenaient fichtre rien à ce qu'ils faisaient là, sous le cagnard, avec leurs mères s'époumonant dans des rangées d'oignons. Les deux cortèges s'ébrouaient dans une lenteur de grosse limace, un mille-pattes quoi, en tous cas il y avait de l'hésitation de part et d'autre. »


Et puis il y a Julien, ton petit, qui a choisi son camp. Julien est avec eux. Julien n'est pas un vieux. Bien sûr en tant d'années, vous eûtes des orages, des différends qui viennent de la différence d'âge. Mais aujourd'hui, trois avril, c'est "un jour de bien beau temps" et tu le retrouves, alors que la situation se désagrège, face à toi, au détour des venelles parisiennes. Il te regarde "avec un sourire de fils" malgré les mauvaises lunes d'avant et vos deux combats d'aujourd'hui.

Oui, c'est un jour de printemps frais et beau. Et puis soudain, le drame...

 

Céline Righi

26 mars 2013

Ils marchent le regard fier : critique de Claire Laloyaux

 

 

C’est un bien beau récit que nous livre Marc Villemain avec Ils marchent le regard fier. S’affranchissant du goût de notre époque et de la tonalité cynique de son précédent livre, il cisèle un style qui est peu courant dans la littérature française contemporaine, c’est le moins que l’on puisse dire. Modelé dans la bouche d’un vieux gionien, « un peu limité avec [s]on langage », qui raconte le drame de sa vie et de ses proches, à un âge où tout aurait dû suivre son cours sans accroc, le style est fait d’une syntaxe trébuchante et grenue, se raccrochant à quelques îlots de certitude et de bonheur alors que le monde s’effiloche et creuse avec violence le fossé entre les générations. Plus ou moins proche de la nôtre, à ceci près que la « révolution », si souvent évoquée, y a ici encore un sens, l’époque est en effet celle d’un jeunisme insolent et belliqueux — nombreux sont les faits divers de personnes âgées passées à tabac par les plus jeunes. Le monde effrayant décrit par Villemain ressemble à une dystopie, à une version alternative et bien probable de notre société, laquelle délaisse ceux qui traînent derrière eux toute une culture et un parler local dont la grande ville ne se préoccupe plus. L’écriture mime alors le désarroi d’un petit groupe de vieux résistant vaillamment à l’irrespect et à l’effondrement d’un monde où les trois âges de l’homme savaient encore se côtoyer sans heurts. Le vieux qui raconte le drame d’une révolte brutalement arrêtée par une mort tragique s’essouffle à confronter la société dont sont exclus les plus faibles à un temps révolu qui émerveille par sa tendresse. Villemain dit avec beaucoup de pudeur l’attachement du vieux Donatien, le « Débris », à son épouse, Marie, au beau visage marqué par l’inquiétude de voir son fils, Julien, révolté contre ses pères :

 

Elle avait ce visage vous savez, ce visage auquel rien ne se refuse tant le moindre courant d’air y pourrait laisser sa trace. Sec, laineux, la peau comme de la paille, toute en sucre glace. Apeurée, une sirène qu’on aurait retenue de force au bord de l’eau. Avec des petits gestes d’écureuil, précis, vifs, mais une langueur dans la voix, une lassitude, comme une brisure ou un éreintement. Avec Donatien, ils se sont toujours aimés de leur plus bel amour, celui de l’ancien temps. Du genre qui ne se sent pas obligé à d’autre preuve que de savoir l’autre en vie et jamais trop loin. Chez eux, c’est vraiment le coeur qui est touché. Mais Julien avait glissé là-dedans un grain de sable.

 

« La pauvrette, une feuille d’automne, toute légère, toute mignonne qu’elle était, telle que je l’ai toujours connue, avec ses grands yeux tristes et marron, une vraie libellule, cette angoisse dans le visage », la Marie, la plus belle femme du village et peut-être du tout Paris lorsqu’elle sort, toute pimpante, avec Donatien pour aller voir une pièce comme un couple de jeunes mariés, la Marie est celle qui porte à bout de bras les hommes de sa vie, ceux qui ne savent plus trop comment croire à la filiation, ceux qui organisent une révolte mais ont perdu l’espoir. Dans la manifestation qui rassemblera près de quatre millions de vieux et de vieilles, elle ne sait peut-être pas suivre du même pas son fougueux Donatien qu’elle prend encore par la main mais elle est, je crois, le discret soutien dont ont besoin ces meneurs, le sourire qui sait se faire présent sans être trop maternant, trop intrusif : « Plus présente et plus discrète, tout en même temps, il n’y a qu’une femme pour savoir faire ça. » Magnifique est ce passage dans lequel le vieux oppose les bruits de la campagne, où l’oreille s’exerce à en distinguer toutes les nuances, au brouhaha de la capitale qui n’offre qu’un confus bruit de fond. Inévitablement, c’est à Marie que le vieux revient, lui-même sans doute secrètement attaché à elle : dans ses belles rides se lisent aussi la lente coulée du temps, sa tessiture faite de marbrures, l’exact opposé donc du polissage contemporain  :

 

Tandis que moi, fin de soirée, mes habitudes étaient comme qui dirait plus simples. Je montais la prune finale dans ma garçonnière, je m’installais une chaise, et là, tout confort devant la fenêtre accoudé, je grillais des sèches en volutant mes fumées sous le réverbère. Regarder et entendre. Juste ça. [...] Dans une grande ville comme celle-là, si on pouvait couper des tranches dans toute cette cacophonie, ce n’est pas Dieu possible le nombre de sons qu’on pourrait déterrer. Il n’y a pas que les moteurs, ça tout le monde les entend, et que trop, mais tout ce qui est derrière. Tout ce que ça cache comme bruits de pas, murmures, accents, vibrations et ronflements, des bruits qui claquent et des bruits mats, tout en même temps, tout mélangé. Chez moi, dans ma campagne, pas un bruit qui ne soit isolé. On sait que le voisin est rentré parce que son portail grince comme ça et pas autrement. Ou que la mésange dans l’arbre en face a donné naissance parce qu’à ce moment-là, à part les rayons du soleil, c’est la seule chanson qui nous revienne. Ou que le maire a encore trop picolé parce qu’on l’entend tonner du bout de la rue contre son rival. A la capitale, rien de tout ça. Tout se confond, pas un son pour recouvrir l’autre. [...] Et puis je pensais à Marie. Je me disais qu’une des plus belles choses que cette Terre ait jamais données, c’étaient bien ses rides, à Marie. Et par-devers moi que si les jeunes chiméraient une vieillesse sans rides, alors, vraiment, ils n’avaient pas idée d’à côté de quoi ils passeraient.

 

L’histoire que nous conte Marc Villemain est bien celle d’un ratage, d’une chute, d’une cassure irrémédiable dans la patine du temps, aux conséquences tragiques pour chaque personnage, jeune ou vieux : aucun ne se remettra d’un grondement qui brisa les assises d’un peuple. Par un effet de circularité, la dernière page du livre, émouvante de densité, admirable par son refus de peindre la douleur ailleurs que sur les visages, brise net le temps, le fige dans le tableau d’un cri muet, à la manière de ces peintures de barricades qu’on croirait d’un temps bien enterré, et nous ramène aux toutes premières pages du livre. Là où le vieux commençait à débiter sa fable tragique, non plus comme un avertissement — car l’après de la révolution avortée est déjà là —, mais dans une lourde mélancolie pleine de regrets, on rencontrait le vieux Donatien sur son banc, recroquevillé sur son passé, photographiant tous les jours « les campanules, les jonquilles, les hortensias, toutes ces foutues générations de pigeons, de moineaux et de passereaux. » La nature seule ne bougera plus, rebourgeonnera comme elle a toujours su le faire tandis que les hommes, eux, courront vers la vitesse et les ruptures successives avec ce sol qu’ils ne veulent plus sentir : « Moi pas le genre à enjamber, faut que j’éprouve la terre sous mes souliers. Que ça soit le désert ou le bourbier, ce qu’il me faut c’est de savoir où se posent mes pieds pour aller où » marmonne l’ami d’enfance de Donatien. De Donatien d’ailleurs on garde l’image d’un étonnement puis d’un effondrement. Le garçon qui lui ramasse sa canne jette un dernier pont entre les bientôt morts et les bien trop vivants. Donatien « qui plonge ses yeux dans ses yeux à lui, dans ceux du petit » y voit peut-être une dernière entente possible ou la confirmation d’une désillusion. Le très sensible livre de Marc Villemain porte la trace de cette nostalgie : au souhait d’une paix des esprits après la débâcle répond l’à-quoi-bon d’une vie à poursuivre dans un présent déjà étranger aux vaincus de la grande et de la petite histoire.

 

À lire sur le blog de Claire Laloyaux

10 octobre 2012

Willa Cather - Le pont d'Alexander

 

 

D'un mot je voudrais attirer l'attention sur la sortie ces tout prochains jours en France du premier roman de Willa Cather, Le pont d'Alexander ; paru en 1912, il n'y avait encore jamais été traduit.

 

De Willa Cather, prix Pulitzer 1923, et que William Faulkner admirait beaucoup, on a pu lire il y a peu, également aux Editions du Sonneur, le récit très vif, très spirituel, qu'elle avait consacré à sa rencontre avec la nièce de Flaubert. C'est ce même ton d'élégance et de pétulance que l'on retrouve dans ce premier roman, romantique en diable et non dénué de tonalités parfois très fitzgeraldiennes. Assez classiquement, il y est question d'un bel homme fortuné qui, quoique épris de sa femme, souffre les affres du déchirement après qu'il a retrouvé par hasard son grand amour de jeunesse, devenue comédienne à succès. Tout se passe donc sous les dorures, dans une atmosphère de sensualité discrète, entre Londres et New-York, représentations théâtrales et traversées des mers. N'allez pas pour autant vous figurer qu'il s'agit là d'un roman à l'eau de rose, nous en sommes bien loin. Il y a dans cette atmosphère post-victorienne quelque chose d'éminemment tenu, fragile, et pour tout dire assez dramatique. Par ailleurs, on est assez subjugué devant la maîtrise littéraire de Willa Cather (n'oublions pas qu'il s'agit d'un premier roman), qui excelle tout à la fois au jeu des descriptions, des portraits, et dans cette manière qu'elle a de tirer un fil rouge entre les pensées intimes des uns et des autres, et de dire la part d'irréductibilité de chacun dans un monde où la représentation sociale occupe une assez grande place. Tous ces personnages nous apparaissent finalement très seuls, mais, surtout, ils semblent à la fois chérir et redouter cette solitude. Ce sont, peut-être, des solitudes amoureuses, de celles qui n'ont besoin pour vivre et s'épanouir que de la présence de l'être aimé. Ce qui donne par contraste au jeu social brillant dont ils sont capables une charge lointainement mélancolique et, donc, souterrainement dramatique.

 

Le pont d'Alexander n'est assurément pas un roman révolutionnaire, et la littérature mondiale ne s'en est pas trouvée changée lors de sa parution. Mais il possède ce style, cette grâce et cette profondeur d'âme qui m'ont conduit à le lire d'une quasi traite, me ramenant, sans que j'y prenne gare, au souvenir de telle ou telle lecture d'adolescent, ou à mes émotions d'enfant lorsque je lisais, par exemple, la Comtesse de Ségur. Mais ce qui en fait la qualité, c'est que tout y est maîtrisé tout en étant passionné. Douée d'un regard très conscient, et même pénétrant, sur le monde alentour, Willa Cather fait montre en même temps d'un instinct qui, en effet, approche parfois quelque chose que l'on pourrait qualifier de sentimental : c'est aussi dans ce contraste-là que réside la beauté à la fois naïve et complète de ce très joli roman.

 

Willa Cather

 

Le pont d'Alexander, de Willa Cather - Éditions du Sonneur / Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel.

 

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où je travaille comme éditeur, ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

21 janvier 2013

Maurice Blanchot - Chroniques littéraires 1941/1944

 

 

Si j'avais eu un doute encore quant au bien-fondé de ma résolution de mettre un terme à mon activité de critique, la lecture des Chroniques littéraires que Maurice Blanchot donna au Journal des Débats entre avril 1941 et août 1944 me l'aura donc totalement ôté - et après tout, peut-être ne l'ai-je lu que pour y trouver cette confirmation... Dans le contexte d'un domaine critique devenu assez fuyant (contrecoup sans doute assez mécanique de l'individualisation enthousiaste des subjectivités et de l'effet de dissémination qu'Internet charrie), et d'ailleurs à ce point fuyant qu'il ne trouve parfois plus pour se justifier dans son être et ses prérogatives que le seul critère de la prescriptibilité, l'exercice aura donc fini par venir à bout de mon désir initial de mieux comprendre mes propres lectures en écrivant à leur propos. Au fil du temps, j'ai fini par m'apercevoir que je finissais toujours par tirer mes critiques vers là où je ne voulais pas forcément qu'elles aillent, c'est-à-dire vers moi-même ; je finissais, pour le dire d'un mot, par tourner en rond : quel que soit le livre dont j'entreprenais la critique, le résultat ne faisait plus que me refléter, alors que je ne désirais rien tant que sortir de moi pour mieux entrer dans les mots des autres. Je me satisfais donc dorénavant de quelques recensions qui n'ont d'autre motif, en plus que de donner un éventuel et très modeste écho à tel ou tel ouvrage, que celui de conserver une trace de ce qui a pu m'intéresser ou me toucher.

 

C'est en quoi aussi ce recueil est venu me conforter. Par sa quasi-nature de miscellanées, il est naturellement très difficile d'en parler ; aussi, il ne s'agit pas tant de chercher une quelconque cohérence dans le jugement que Blanchot porte sur ses lectures que dans la méthode, presque la déontologie, qu'il se donne afin d'en rendre compte. Et c'est là qu'il devient exemplaire (spécialement quand on sait que ces chroniques furent écrites à un rythme hebdomadaire.) Ce qui me marque surtout, c'est cette manière qu'il a, sans jamais y déroger, d'entrer dans les raisons, fussent-elles voilées, de l'ouvrage dont il fait la critique. Chaque article de Blanchot, finalement, vient témoigner de sa considération, non seulement pour tout écrivain, mais pour toute personne qui aurait fait de l'écriture le motif dominant de son existence. A cette aune, et à une exception particulière près, je pense à François Mauriac, il fait montre d'une délicatesse d'âme que l'on aimerait retrouver plus souvent aujourd'hui, tant un vaste pan de la critique, officielle ou pas, nous semble parfois surtout désireuse de se distinguer - quelles que soient ses armes : l'abattage ou le panégyrique, le jeu de massacre ou la flatterie (maintes exceptions, bien sûr, mais le mouvement général seul ici m'intéresse.) Et si Blanchot écrit avec la même précision, la même exigence selon qu'il entreprend la lecture d'un classique, d'un contemporain fameux ou d'un illustre inconnu, c'est bien parce qu'il juge que tout acte d'écriture mérite qu'on l'appréhende avec la plus grande prudence et la plus grande sympathie. En cela aussi, Blanchot est un immense lecteur, qui voit toujours quelque chose à sauver dans une oeuvre inaboutie : il sait la sensation de désillusion qu'éprouve tout auteur à l'endroit de ses propres mots ; il sait combien est illusoire la croyance qui consiste à transcrire en parole ce qui nous meut ; il sait qu'écrire, c'est toujours, aussi, un peu, échouer à écrire, à tout le moins éprouver la frustration, la colère d'un certain échec. Ce faisant, Blanchot ne cherche pas à entrer dans les bonnes grâces de l'auteur, cela va sans dire, mais bien à exercer son esprit d'analyse envers lui-même, comme s'il interrogeait en permanence les motifs et les mobiles de son propre travail critique. Voici ce qu'il écrit le 6 janvier 1944:  "Autrefois, pendant les fêtes populaires, il arrivait qu'on sacrifiât en effigie les rois ou les chefs pour racheter, par un sacrifice au moins idéal (quelque fois sanglant), l'abus que représente toute la souveraineté. Le critique habituel est un souverain qui échappe à l'immolation, prétend exercer l'autorité sans l'expier et se veut maître d'un royaume dont il dispose sans risque. Aussi n'y a-t-il guère de souverain plus misérable et, pour n'avoir pas refusé d'être quelque chose, plus près de n'être rien." Je ne vois pas que l'assertion ait rien perdu de sa justesse.

 

Toute personne qui se pique de littérature s'intéressera à ces chroniques. Leur lecture est parfois éreintante, c'est vrai, mais toujours revigorante, pour peu que la chose soit possible. En lire deux ou trois chaque jour, c'est assurément se ménager un moment de belle pénétration littéraire : il ne s'agit pas, je le répète, d'adhérer à tout, mais d'entrer nous-mêmes dans les raisons du critique, dans l'univers intérieur qui s'étaie et se déploie au fil des lignes, et de suivre au plus près son impeccable ambition. On en sort avec un sentiment d'admiration pour cet esprit tellement érudit mais si curieux de tout, et pour la constance de l'hommage que, finalement, il n'a de cesse de rendre à cette grande affaire qu'est la littérature - et d'autant plus grande qu'elle est, le plus souvent, vouée à l'échec ou à l'oubli.

 

Maurice Blanchot - Chroniques littéraires
du Journal des Débats (avril 1941 - août 1944
) - Éditions Gallimard

15 octobre 2012

Ollivier Curel - Dernière station

 

 

Je l'attendais, ce livre. Ollivier Curel avait adressé son manuscrit aux Éditions du Sonneur : je n'avais pas terminé de le lire que je savais déjà que je le voulais. Mais, pour des raisons qui n'ont pas ici le moindre intérêt, le temps avait passé, et lorsque enfin je réussis à mettre la main sur son adresse postale pour lui exprimer mon enthousiasme et le prier d'entrer en contact avec moi, les Éditions de l'Amandier avaient déjà fait le nécessaire. Et puis, surtout, entre temps, Ollivier Curel était mort. Je l'ignorais. Ce texte, qu'il n'aura donc jamais vu autrement qu'imprimé sur des feuilles A4, vient donc enfin de paraître. J'en suis très heureux, et si l'éditeur que je suis se désole de n'avoir pu y prendre part, le lecteur en moi s'en moque bien.

 

Un village abandonné, dans le sud de la France. Sans doute n'apparaît-il déjà plus sur aucune carte. Le temps y a anéanti tout confort, toute raison pratique. Cinq vieillards pourtant sont restés, démunis de tout, presque nus, et ont choisi d'y finir leur vie. Il n'y a plus rien, plus de maisons, plus d'électricité, plus d'enfants, seulement des restes de civilisation que la nature colonise, elle finira bien par les recouvrir. Les cinq chient à même la terre et croient que Chaban est encore au pouvoir. On comprend que naguère il s'est ici produit quelque chose, quelque chose de grave, trois jeunes auraient péri. Les circonstances resteront floues, elles n'ont pas d'importance. Plus rien d'ailleurs n'a d'importance. Sauf, tout de même, qu'il faut bien vivre, et bien vivre ensemble. Il y a Marie, la seule femme ; un peu bigote, mère d'un gamin qui est parti depuis longtemps ; une seule et unique fois elle connut l'amour, quelques heures durant, au pied d'un arbre. Il y a Le Muet, qui du temps même où le village existait encore, passait de toute façon pour un demeuré. Il y a Edmond, Edmond Censini. Lui, avant, c'était le chef du village, l'héritier d'une grande lignée : il en a gardé le sentiment, un certain instinct de domination. Et puis il y a Jean, l'ancien instituteur : c'est l'intellectuel, qui tente de tout consigner, tout noter, même si l'arrêt du temps rend les choses difficiles ; et puis il ennuie tout le monde, avec ses discours. Enfin il y a Javier, l'étranger, celui que le village avait accueilli, qui ressasse son Espagne originelle, les franquistes et les anti-franquistes, et cette fille qu'il n'aura pas même eu le temps d'aimer puisque la guerre la fera mourir. Cinq, donc, il ne sont plus que cinq, à s'épier, à se défier, à se voler et se violenter, à se sourire en coin et se regarder en chien de faïence ; à prolonger l'esprit de la communauté, à s'imaginer que l'idée même de communauté a encore un sens. Car ces cinq-là n'ont plus guère qu'une chose en partage : leur acharnement à se cacher du monde. Le monde pourtant n'est pas loin, on finira bien par l'entendre tonner.  Alors c'en sera fini, c'en sera fini de tout.

 

En découvrant Dernière station, je me souviens m'être fait la réflexion que peu de textes contemporains atteignaient à une expression aussi pure de la sensation de délitement des choses et d'extinction d'un monde. J'avais en tête le livre culte de Maurice Pons, Les Saisons, lu peu de temps auparavant, et dont l'esprit de Dernière station n'est finalement pas si éloigné. Quoique le lyrisme ici soit beaucoup plus sec, travaillé comme en creux, porté par une écriture qui cache ses éclats comme pour mieux figurer que la vie ne vaut peut-être guère mieux qu'un os qu'on s'acharnerait à ronger. Dans Les Saisons subsistait l'espérance, vague et un peu sotte, de l'exode ; ici, il n'en reste pas même l'idée ; on ne songe guère à se sauver de ses racines, pas plus que de soi-même : on veut juste faire ce qu'il y a à faire, vivre ce qu'il y a à vivre, et mourir chez soi.

 

Tout éditeur soucieux de littérature aurait été honoré de publier ce petit joyau. Et si l'épilogue, très bref, a pu me sembler un peu maladroit, ou superflu, ce n'est rien. Ce n'est rien en regard de ce qui se joue dans cet obsédant récit d'une humanité qui, fût-ce dans le dénuement le plus complet et le délabrement le plus douloureux, n'en a jamais fini avec la chair et les passions. L'air de rien, sans avoir l'air d'y toucher, Ollivier Curel, étranger aux mimiques du temps et à la blancheur feinte de ces littératures qui se voudraient de psychologie ou de sentiment, a su toucher à quelque chose de grave et d'universel. D'où il est, et si tant est que puisse lui parvenir ce qu'on en dit sur Terre, j'ai pensé qu'il serait content de savoir que son oeuvre désormais existait dans le monde, et qu'elle méritait de recevoir un tel écho.

 

8

31 mars 2012

Pierre Terzian - Crevasse

Pierre Terzian - Crevasse


 

Crevasse met à l'épreuve ce qui détermine, ou devrait déterminer, mon jugement critique ; à tout le moins m'accule (et c'est une bonne chose) à me demander ce qui, de manière générale, me fait émettre tel ou tel jugement. Bien souvent, l'on met notre propos critique à l'abri derrière une sorte d'expertise, on se targue d'une certaine pénétration, d'une certaine expérience esthétique ou littéraire, mais, lorsqu'on est un peu honnête avec soi-même, on n'ignore pas non plus tout à fait qu'il y a derrière tout cela quelques mobiles peut-être moins "objectifs" : nous portons, fût-ce à notre corps défendant, un certain regard sur le monde et l'individu, regard tout à la fois politique, psychologique, inconscient, métaphysique ; nous avons nos tabous, nos gênes : nous ne sommes, en fin de compte, pas libres de tout. Si Crevasse me conduit à formuler, de façon très sommaire, on le voit, quelques interrogations de cet ordre, c'est que je me retrouve dans la position de vouloir défendre un livre sans être bien certain de l'avoir tout à fait aimé. En cela, me dira-t-on peut-être, c'est le signe qu'il s'agit d'un bon livre - ce qu'est Crevasse, en effet.

 

Je ne redirai pas ici ce que l'on trouve un peu partout, à savoir qu'il s'agit du récit de l'existence d'un homme, disons marginal, esseulé, inadapté, d'origine familiale et sociale assez misérable, qui va, une fois sorti de  sa rude enfance, se colleter avec l'existence comme elle se présentera à lui, laissant les choses se faire quand elles doivent se faire, dans un climat de violence permanente, sourde ou pas. Ce faisant, il va se livrer à quelque chose qui est de l'ordre de la vivisection, ou d'une entomologie du moi, lequel évolue en lui-même, sans que le monde autour (la "société") semble y avoir quelque prise : sans doute, le personnage s'y confronte, le plus souvent pour en souffrir, mais il ne cherche pas la guerre : lui et le monde sont, simplement, incompatibles. Monde qu'au demeurant il comprend très bien : il n'est pas fou, il a des yeux pour voir.

 

Cette histoire est assez remarquablement menée. Son rythme est parfait - parfait, je veux dire : les temps morts n'en sont pas, et l'action n'est pas que de l'action. Le matériau brut du monde et la psyché du personnage sont pour ainsi dire une seule et même chose. Et puis, bien sûr, il y a cette écriture. Acérée, précise, vindicative, brutale mais pas seulement, plutôt à fleur de peau ; c'est le miracle sans doute de cette alchimie, assez saisissante, que de permettre à des formes poétiques de s'y loger. Une écriture qui se déploie peu à peu : au début, elle donne l'impression d'un muscle froid, c'en est presque déplaisant ; au fil des pages, ce qu'elle peut avoir d'un peu mécanique s'atténue, alors elle devient la seule voie praticable pour juste dire les choses. Pierre Terzian a, c'est le moins qu'on puisse dire, le sens de la formule - cette arme à double tranchant. Il en use avec un peu de complaisance parfois, tel un sniper surarmé. Le propos est viscéral, parfois choc (ainsi qu'on pourrait le dire d'une photo), mais sans doute moins que la manière elle-même, et l'on se demande si l'auteur n'éprouverait pas aussi une sorte de plaisir scatologique à remuer la fange ou à choquer le bourgeois. Mine de rien, notre personnage passe son temps à se trimballer "la bite à l'air", genre de posture qui, parmi quelques autres, donne un tour étrangement viriliste à un livre dont je pense qu'il dénonce au contraire tous les mobiles et tous les effets du virilisme - violences paternelle, familiale, sexuelle, sociale, violence du monde. Bref, je ne parviens pas tout à fait à me défaire de l'idée, quoique la pensant probablement fausse, que nous demeurons dans cette ambiguïté ; ce que je ne sais pas, c'est jusqu'à quel point elle est voulue. Dans un registre très différent, et sous un certain angle, c'est le même type d'ambiguïté que charriait Fight Club : la complaisance apparente de la forme laissait le livre (mais plus encore le film) à la merci de tout et de son contraire : des humanistes de gauche  louaient le film en arguant qu'on soigne le mal par le mal et que c'est en montrant la violence de l'individu et du monde qu'on la combat, tandis que des petits fascistes de tous pays et horizons continuaient, et continuent encore, de porter le film comme un étendard. Les considérants sont, avec Crevasse, bien différents, mais la brutalité de la geste littéraire de Pierre Terzian oblige malgré tout à se poser la question de ce qui passe à travers les lignes. Est-ce à dire qu'il y a un message - et si oui, lequel ? Je n'en suis pas certain ; au fond, je ne crois pas. Je crois qu'il s'agit moins d'édifier que de témoigner (d'une expérience au monde et à soi), et que, globalement, les questions demeurent sans réponse. Ce qui, en l'espèce, me semble plutôt raisonnable. Entendons bien que je n'émets aucune réserve sur ce (premier) roman aussi courageux que singulier ; son rythme, son acuité, son phrasé, la force de persuasion de ses images, suffisent d'ailleurs à susciter nos applaudissements et justifient largement qu'il soit lu. Quant à sa relative incorrection, elle est une médaille dont on ne comprendrait pas qu'elle n'ait pas son propre revers : en l'espèce, cet état d'indécision esthétique et spirituelle dans lequel elle laissera le lecteur intrigué.

 

Crevasse, de Pierre Terzian, chez Quidam éditeur

24 avril 2012

Le Sonneur d'avril

 

Les éditions du Sonneur ayant pour (bonne) habitude de ne pas coller au rituel des rentrées littéraires à la française, les mois d'avril et mai constituent un moment important pour la maison et ses auteurs. Voici donc un aperçu des quatre ouvrages que Le Sonneur vient tout juste de publier.

 

Couverture Anais - 1re MOYENNE  Tabish Khair - A propos d'un thug  327111_10150481792401677_49503036676_9393727_1414826851_o  La nièce de Flaubert  Emile Zola - Comment on se marie

 

- L'on m'excusera peut-être de commencer en évoquant le 10ème roman de Lionel-Edouard Martin : Anaïs ou les Gravlères. C'est un bonheur, et un honneur, pour moi, que de pouvoir débuter mon activité dans l'édition en publiant ce texte-ci d'un écrivain que je lis depuis des années, sur lequel j'ai écrit quelques articles déjà (voir ici), et que je considère comme l'un de nos meilleurs auteurs contemporains. Anaïs ou les Gravières est un texte à tous égards hors norme, et d'ailleurs un peu à part, peut-être, dans l'oeuvre déjà abondante de Lionel-Edouard Martin - vingt livres en huit ans, rien de moins. Sans doute fallait-il un écrivain de cette trempe pour inventer quelque chose qui n'est pas loin d'être d'un genre encore innommé : fond et forme, Lionel-Edouard Martin montre qu'il était donc possible d'écrire une oeuvre au ressort policier sans jamais abdiquer son dessein poétique. D'une grande sensibilité et d'une écriture peut-être plus libre encore que ce à quoi l'auteur nous avait habitués, Anaïs ou les Gravières, avec ses personnages humbles, perdus au monde, à la parole rare et aux pensées dubitatives, apporte un éclairage un peu neuf sur une oeuvre qui, si elle est admirée par beaucoup, n'en demeure pas moins étrangement confidentielle.

N.B. A lire aussi, l'entretien que Lionel-Edouard Martin m'avait accordé pour Le Magazine des Livres de janvier dernier (n° 34).

 

- Ce même 13 avril a paru également le nouveau roman de Tabish Khair, A propos d'un thug. Très remarqué lorsqu'il sortit en Angleterre en 2010, finaliste du très prestigieux Man Asian Literary Prize, voilà un roman surprenant, très composé, qui raconte la double et étrange histoire d'un descendant de la secte (cruelle) des Thugs, qui sévit en Inde des siècles durant, et d'une série de meurtres horribles dans le Londres moderne. Le vrai/faux prologue donne le ton de ce roman à tiroirs et en dit long sur l'esprit assez facétieux de l'auteur. Ce thriller d'un genre pour le moins original éclaire par ailleurs de belle manière la relation historique et psychologique entre Londres et le continent indien, dont les symboles sont ici manipulés sans la moindre concession aux poncifs ordinaires.

 

- En plus de redonner une actualité à un auteur que Faulkner tenait pour un des plus grands écrivains de son siècle (elle reçut d'ailleurs le prix Pulitzer en 1923 pour son roman L'un des nôtres), La nièce de Flaubert, de Willa Cather, est un texte aussi élégant qu'instructif. A l'été 1930, Willa Cather séjourne quelques jours en France, au Grand-Hôtel d'Aix-les-Bains, dans des conditions telles qu'on aurait aimé qu'un Visconti eût pu s'y intéresser. C'est là, donc, dans cet hôtel qui n'a "rien de chic, mais très confortable", qu'elle rencontre Caroline Franklin-Grout, qui n'est autre que la nièce (chérie) de Flaubert, d'ailleurs élevée par lui, et qui sera son exécutrice testamentaire. La nièce de Flaubert, préfacé et joliment traduit par Anne-Sylvie Homassel, est bien sûr le récit de cette rencontre et de leur amitié naissante, mais c'est bien plus que cela : portrait d'un temps, évocation d'une société cultivée, raffinée, légèrement à l'écart du monde, il est aussi l'occasion d'une réflexion au long cours sur la littérature et, en filigrane, un portrait très sensible de Gustave Flaubert - avec, en contrepoint, quelques développements plus dubitatifs sur Balzac. Willa Cather donne au passage une jolie leçon de style et d'esprit, rappelant "que les limites d'un artiste comptent pour autant que ses forces, qu'elles sont un atout manifeste et non pas une faiblesse, et que c'est l'alliage qui donne son goût à un créateur, sa personnalité, la chose qui fait que l'oreille reconnaît immédiatemment Flaubert, Stendhal, Mérimée, Thomas Hardy, Conrad, Brahms, César Franck." En nos temps assez binaires, voilà une réflexion que d'aucuns, éreinteurs professionnels et autres adeptes du bon mot définitif, trouveraient avantageusement à méditer. 

 

- Enfin, toujours dans la Petite collection du Sonneur, reparaît Comment on se marie, d'Emile Zola. Caustiques, très enlevées, ces quatre petites chroniques qui, en leur temps, n'ont donc pu être qualifiées de sociétales, montrent un Zola très pince-sans-rire, d'une modernité parfois féroce, et comme toujours très à l'affût des signifiants sociaux. La brève introduction qu'il donne à ces nouvelles se lit avec délectation, son amorce de théorisation du mariage ("Ainsi donc, l'amour théorique du XVIIe siècle, l'amour sensuel du XVIIIe, est devenu l'amour positif qu'on bâcle, comme un marché en Bourse"), drôle et assez fine, ne dissimulant rien de sa joyeuse cruauté. Plus abouti, plus enlevé que le précédent Comment on meurt : franchement, je ne pensais pas éprouver autant de plaisir à (re)lire Zola.

 

19 mars 2009

Et que morts s'ensuivent : Sélection de Sud-Ouest

 

Sélection du Cahier des Livres du journal Sud Ouest, dimanche 15 mars 2009.

Machine à occire
 

Nouvelles. À l’homme de Paul Valéry, « prévu pour plus d’éventualités qu’il n’en peut connaître », correspond ici la figure floue de Géraldine Bouvier dont la récurrence épouse tous les rôles secondaires. Des notices nécrologiques pleines d’un humour glacé neutralisent en fin d’ouvrage la fonction romanesque esquissée à travers cette kyrielle de destins éphémères. L’auteur manie la machine à occire avec une cruauté réjouissante. (L.G.)

 

1 mars 2012

Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre

Baudouin de Bodinat


Requiem du Terrien

 

Admettons que le regret exagère la saveur des tomates d'alors, encore fallait-il qu'elles en aient quelque peu ; qui se souviendra, plus tard, s'il reste des habitants, de celles d'aujourd'hui ?

 

Baudouin de Bodinat

 

Lorsque nous lisons un livre de réflexions, de pensées, de contemplations - un livre d'esprit -, bien souvent l'on peut, avec plus ou moins de netteté ou de facilité, entre les lignes, en déceler la petite musique, la mécanique profonde ; pressentir la trajectoire qui conduisit son auteur à donner à ses pensées cette forme-ci, cette organisation-là, et non telle autre. Ici, dans cet ouvrage assez époustouflant, ce qui, d'emblée, m'a frappé, c'est le sentiment d'évidence. C'est là une impression très forte, massive, torrentielle. L'auteur nous parle, nous rend témoins de ce qu'il pense, de ce qui le fait penser ainsi, de ce qui se produit en lui pour que cela pense ainsi. N'était une parfaite et exemplaire précision, l'on pourrait croire à une longue (et sublime) improvisation, se vivre nous-mêmes comme les spectateurs d'une pensée qui, quoique éminemment savante et littéraire, jouirait de ce luxe qui consiste à savoir laisser libre cours. C'est d'autant plus remarquable, pour ne pas dire exceptionnel, que ce livre, La Vie sur Terre, chant du crépuscule ou requiem d'un Terrien dévasté par l'épopée moderne, est arc-bouté à l'amour de la langue, chose devenue plutôt inhabituelle en ces contrées réflexives. 

 

Je ne dirai probablement pas grand-chose de très important sur ce livre qui, lui, l'est incontestablement. Livre à coté duquel je suis donc passé pendant près de quinze ans, puisque le premier tome parut en 1996, la présente édition y ajoutant un second tome, paru en 1999, ainsi que deux notes additionnelles, qui datent probablement de 2008. A ma décharge, il est vrai que cet ouvrage sans guère d'équivalent demeure encore très confidentiel ; et il a tout, en effet, de ces textes que l'on se refile sous le manteau, auquel on accède par hasard, ouï-dire ou aléa. Je saurai moins dire encore, et sans doute cela participe-t-il de ma fascination, si Baudouin de Bodinat a tort ou raison. Il est d'ailleurs singulier d'aller au bout d'un tel ouvrage sans savoir soi-même que penser, sans éprouver soi-même un début de petite certitude, tout juste quelque écho rendu à ses convictions. Mon avis fluctue comme fluctue ma capacité, devrais-je dire plutôt mon appétence, à prendre partie en politique ou à professer sur tel ou tel fait une opinion qui fût suffisamment nette pour que je puisse, non seulement m'en prévaloir, mais m'y tenir. Je ne sais pas, autrement dit, si Baudouin de Bodinat a raison de ne plus pouvoir regarder le genre humain que comme ce "bétail mâchonnant les granulés qu'on lui prépare", s'il ne cède pas à la voluptueuse mais sourde beauté de l'élégie en pleurant les mondes qu'il nous a fallu nier et tuer pour parfaire cette "société totale (qui) ne laisse aucune issue" ; pas plus que je ne sais si l'on peut, à sa suite, regarder la Terre et se dire "qu'il est devenu impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d'un paranoïaque" ; ou que je ne peux moi-même être parfaitement certain de ce qui se passe - ce qui se passe : "ce crépuscule où le monde historique s'achève confusément sans aucun témoin pour en faire le commentaire au micro." Que Baudouin de Bodinat pense bien, et bellement, avec puissance et profondeur, cela, nul ne pourra décemment le contester ; qu'il pense juste, je n'en sais rien. Aussi conservé-je d'abord de ce livre l'impression d'une pensée incroyablement active, mobile, pensée à laquelle la lassitude de l'auteur, qui est d'abord lassitude de ce monde-ci, apporte un heureux contraste de mélancolie rageuse et poétique. 

 

Je me demande, justement, si, ce que j'aime, ce n'est pas aussi que ce livre vienne flatter quelques-unes de ces vertus réactionnaires dont il est sans doute presque naturel, humain, qu'elle viennent à se déposer en quiconque - dans des proportions et à des degrès divers, sans doute, mais suivant un principe que chacun, je crois, pourrait à moindres frais reconnaître. Réactionnaire ne signifiant pas ici ce qu'un esprit par trop politisé (et non politique) entendrait par là - l'étiquette de l'infâmie, la fixette obscurantiste, le sceau de la bêtise bornée : réactionnaire, donc, renvoyant plutôt de l'esprit humain sa part de lumière voilée, désolée, enténébrée - d'ailleurs, comment le nier : "le monde s'assombrit." Le réactionnaire craint ou abhorre le changement ; pas celui qui démissionne du présent : "Je ne parle pas de ce que les choses ont changé, mais de ce qu'elles ont disparu ; de ce que la raison marchande a détruit entièrement notre monde pour s'installer à sa place. Je ne regrette pas le passé. Non seulement que ce soit vain, mais que c'était aimable à lui d'être un passé ; de laisser ainsi le temps ouvert devant nous et d'offrir à notre curiosité, nos réflexions et nos rêveries, de nobles ruines rencontrées au hasard d'une promenade, tant de belles maisons, de beaux meubles, de Mémoires, d'Historiettes, de méditations, de Vies des hommes illlustres, etc. Je ne regrette pas le passé, c'est ce présent que je trouve regrettable, qui n'aura été que le misérable antécédent des jours synthétiques où nous serons bientôt pour n'en plus sortir." Je vois bien ce qu'à La Vie sur Terre, pourraient objecter le prométhéen, le chef d'entreprise, l'idéologue, le progressiste ou le croyant ; quelque chose que l'on pourrait résumer ainsi : à quoi bon dérouler ces horreurs ? à quoi bon consacrer tant de pages, éventuellement d'intelligence et de lyrisme, à nous dire que l'ancien monde est mort et que le nouveau se meurt ? à quoi bon précher la désespérance ? souffler sur une flamme éteinte ? à quoi bon nous humilier, nous autres qui nous débattons, comme nous le pouvons, avec ce que nous sommes, et sourire au prétexte que "nous reniflons les combustions d'un monde parti en fumées et nous croyons penser." C'est que, cette fois, il n'y a pas de solution. Pour Baudouin de Bodinat, ce que nous vivons n'est pas de l'ordre de la conjoncture - de la réforme gouvernementale ou de la promesse de nouveaux changements. Il n'y aura pas, il n'y aura plus, de temps nouveaux : il y aura ce qui doit advenir, c'est-à-dire ce qui est déjà là, à l'aboutissement de quoi nous travaillons. Quelque chose de superbement spenglerien taraude La Vie sur Terre, mais ce n'est pas tant l'Occident dont il serait ici question que de la métaphysique et de la société des hommes dans leur ensemble, achevant de donner à ce livre un tour plus ou moins cosmologique, exhaussant peu à peu ce qui pourrait ressembler à une doctrine fondamentale de notre nature. 

 

Le moins que l'on puisse dire, donc,  est que La Vie sur Terre n'est pas un nouveau Que faire ? Sans doute parce qu'il y aurait, désormais, trop à faire. Et je trouve, en vérité, assez bienvenu que l'on vienne simplement nous dépeindre, nous montrer, nous aider à nous voir nous-mêmes, nous autres qui aimons tant nous extasier devant le miroir de notre génie, à mettre de la perspective, du champ, de l'horizon derrière le plat profil que nous présentons, sans chercher à nous faire croire à l'espérance, regrettant simplement que nous ne sachions pas contourner "ces rues de l'Age de masse en mouvement" et admettre que "la domination produit les hommes dont elle a besoin, c'est-à-dire qui aient besoin d'elle." Nous traversons les siècles en nous échinant à les maîtriser, à leur donner les contours que nous espérons, à tirer de la nature le plus grand profit en croisant les doigts pour le lendemain, et c'est peut-être bien pourquoi on rêverait de le faire lire, ce livre, à nos dirigeants et aspirants politiques : dans l'ordinaire frénésie du temps électoral, "dans le volume sonore général de ces jours si collectifs", on rêverait qu'ils soient sensibles à ce qu'une pensée humaine peut fomenter de plus profondément, viscéralement, passionnément désespérant - puisque s'y profile un avenir d'autant plus impossible que ce sont les hommes mêmes qui l'ont ainsi voulu. Même s'il est vrai que, pour désespérer du lendemain, encore eût-il fallu que nous sussions conserver la faculté de nous y projeter : "sans doute l'avenir est-il une dimension du temps qui nous est complètement sortie de l'esprit : il ne s'étend pas plus loin que les actualités télévisées du lendemain soir et nous attendons qu'on nous en montre les images."

 

On pense, en lisant La Vie sur Terre, à bien des choses. On se sent, d'abord, montré du doigt. Car même le plus méritant d'entre nous, le plus sensible à la marche des millénaires, le plus résolu à s'extraire de la "raison marchande", ne peut pas, à un moment donné, ne pas se reconnaître dans ce portrait infiniment sombre et défaitiste d'un monde qui a jeté son dévolu sur les promesses du confort matériel et moral au prix, donc, peut-être, de son âme : "Le progrès industriel a confisqué aux hommes le monde sensible et la société du genre humain. Et qu'avons-nous reçu en échange ? Des lanternes magiques animées à distance, de petites autos à conduire soi-même en tournant le volant, des croquettes de poisson faciles à manger, des vêtements doux et confortables avec des élastiques." Mais qu'y pouvons-nous, nous autres individus ? Peut-on décemment reprocher à quiconque de ne pouvoir, seul, porter, assumer, l'histoire des hommes ? Peut-on, sauf à nous ériger en quasi divinités, négliger ce qui nous constitue aussi comme humains : la faiblesse, la fatigue, l'indétermination ? Oui, nous sommes soumis à "l'autoritarisme du changement qui s'étonne de nous voir encore attachés à la nouveauté qu'il recommandait hier" ; oui, "on ne s'accomode de ce que ce présent factice et empoisonné nous offre qu'à la condition d'oublier les agréments auxquels nous goûtions le plus naturellement par le passé" ; et il est vrai aussi que "si nous nous souvenions de ce que nous sommes, notre vaste passé plein d'aventures et l'imprévu que c'est d'être dans l'univers, ces belles fins de journées aux lumières glorieuses nous pousseraient à des actes de désespoir ; soit à nous réunir en d'intraitables conspirations. Mais rien, nous baissons le regard et chacun rentre chez soi." Pourtant, l'intention de Baudouin de Bodinat n'est certainement pas de stigmatiser ce qui en nous est condamné à demeurer veule, inepte ou complaisant : là aussi repose notre part d'humanité. C'est en quoi le propos de Bodinat est touchant : c'est qu'au fond sa rage n'atteint personne en particulier, elle n'est que la rage, triste, dépitée, d'un témoin qui n'a pas plus que nous la musculature de Sisyphe ou l'omnipotence de Zeus. Il persiste, pourtant, à nous observer ; à traquer dans notre existence et dans notre quotidien ce qui, à l'ultime seconde, pourrait encore le porter à modifier son jugement. Le terrible est que cela n'aboutit jamais, que tout au contraire vient le conforter, que rien, semble-t-il, et sûrement pas en nous, ne soit plus apte à nous sauver. Il faut donc se résigner à vivre dans "un monde où il faut construire des toilettes publiques sur les pentes de l'Everest à cause de l'affluence des promeneurs, qui peuvent là comme ailleurs utiliser leur portatif grâce aux réseaux de satellites déployés en orbite basse : "il fait très beau, la vue est superbe !" ; observer avec lui "que les six milliards qu'on est à piétiner ce globe en sont réduits à fouiller partout pour trouver à se sustenter sur-le-champ, comme des affamés à la recherche de racines ou de n'importe quoi et bientôt toute la suite des siècles futurs est mangée et dans l'affolement les Etats en viennent à se disputer à l'arme lourde les derniers gisements de temps fossile, les quelques décennies avariées qui restent" ; à déplorer le temps où "dans la pénombre fraîche du vestibule et les reflets d'eau calme de sa bibliothèque vitrée d'autres mains ouvriraient à leur tour ce volume annoté au crayon dans l'autre siècle ; tel était, dans la vie profonde de l'oubli, l'aimable commerce des morts avec les vivants ; et notre existence touchait par là à une manière d'éternité."

 

Livre de déploration, donc. Ce qui, convenons-en, est assez vain. Car "maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Eskimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2", qu'y pouvons-nous ? Mais c'est, précisément, ce caractère vain qui donne à cette prose splendide, à cette pensée souillée au contact du monde, sa beauté presque créatrice. Car vain ne signifie pas que les choses, les mots, soient sans effet. Le fonctionnalisme du temps nous a habitués à ne rien faire, à ne rien écrire, qui n'ait sa projection dans le réel, qui ne conduise à une certaine modification, même infime, du réel. Quitte à lui faire courir le risque de l'incessant mouvement, de la perpétuelle agitation, et alors nous ne sommes plus bien sûrs de ce que nous avons sous les yeux. Sans doute avons-nous nous-mêmes, par désir de faire et d'avoir, interdit qu'on ne puisse plus désormais fixer le réel, témoigner de lui, et "ce nervosisme augmente et contamine l'ambiance sociale d'une complète indifférence quant à la circonstance où se trouve l'humanité." A vouloir à tout prix vivre dans un monde un, régenter les choses de manière à ce qu'elles lui offrent tout ce dont il a le caprice, l'homme a sans doute éteint "tout ce qui faisait aimer cette vie pour ce qu'elle était périssable", et s'est condamné à "la claustrophobie de la société intégrale" dont même l'évasion touristique est devenue un leurre : "et roulerait-on des heures et des jours par des routes ensuite de plus en plus étroites et cahoteuses, ce serait toujours pour arriver en fin de compte chez des téléspectateurs assis à regarder Amour, gloire et beauté en traduction automatique dans leur idiome."

 

De tout cela, conscient ou pas, l'homme de la rue est malade, ou fatigué. Baudouin de Bodinat s'étonne, s'alarme, de constater sur les figures et dans les comportements humains autour de lui autant d'"altérations de la conduite" de "bizarreries", de "courtes aberrations", d' "appauvrissement du vocabulaire", d' "anomalies syntaxiques et sémantiques", "un je ne sais quoi d'indigence dans le tour que prend la conversation enfermée dans un cercle de notions de plus en plus restreintes", de "rabâchages à chaque fois très convaincus", d' "irritabilités subites, sans raison apparente, peut-être endogène", de "discrètes manies", de "bafouillements" de "susceptibilités vraiment inouïes", de "soupçons compliqués", d "euphories manifestement irréalistes suivies d'abattement" ou d' "indignations morales fatigantes." Ce sont là les maladies du temps, sans doute, mais plus encore les maladies du temps industriel et marchand, "de cette époque qui trouve normal de disposer d'un réacteur nucléaire pour se raser le matin et faire le café ; qui n'imagine pas d'inconvénient à ce qu'on ravage l'univers de fond en comble afin de lui procurer du salami sous blister, de l'antitranspirant et des chemises infroissables ; qui ne s'étonne pas qu'on lui ajoute des rires enregistrés dans sa radiovision, qu'on défriche au bulldozer les derniers restes équatoriaux pour lui fabriquer des meubles de jardin qu'on peut laisser sous la pluie, qu'on lui offre des bases de données en ligne pour faire les mots croisés et des satellites de téléphonie portative pour demander ce qu'il y a au dîner." Au fil des siècles, nous nous sommes peut-être décalés de nous-mêmes, au point d'y installer le siège des nouvelles pathologies - et nous apprendrons, "si l'on ne se sent pas bien, à gérer cette tension sous le nom de stress positif avec une thérapeute behavioriste recommandée par la directrice des ressources humaines."

 

J'ai aussi pensé, bien sûr, à Melancholia, le film de Lars von Trier. Qui, quelque réserve que sa première partie ait pu m'inspirer, n'est pas loin d'être l'illustration cinématographique, picturale, dramaturgique, de ce qui se joue, se trame dans La Vie sur Terre. La fin du monde, bien sûr. Mais pas seulement. C'est, d'abord, en amont, tout ce qui a pu conduire Baudouin de Bodinat et/ou Lars von Trier, à vouloir penser cette fin du monde ; à essayer d'entrer dans ses raisons, ses raisons autres que matérielles, physiques ou géologiques. Affleurent, dans ce livre comme dans ce film, une espèce de nostalgie sans souvenir pour "un ciel de vieille civilisation dirait-on, lent, mobile, délicat et varié" ; un certain ahurissement devant l'apparent paradoxe de ces "trois milliards d'hommes dessous les barèmes de la "pauvreté absolue" durant que les autres avalent des vitamines pour suivre le rythme des innovations" ; d'étonnement devant ces humains qui, de manière manifeste, revendiquée peut-être, éprouvent "d'abord le soulagement, l'euphorie que c'est d'avoir renoncé complètement à tout et répudié ce moi craintif trituré d'angoisses, de vouer sa vie à la dépossession, d'avoir enfin abjuré toute idée d'en être contrarié."

 

Le lecteur ne trouvera donc dans La Vie sur Terre, ni recette, ni remède - à ses maux propres comme à ceux du monde. Si toutefois il accepte d'entendre cette sorte de cri, hautement littéraire, hautement civilisé, et de le considérer, certes comme un manifeste contre la raison marchande et l'ornière où elle a mis la civilisation humaine, mais bien davantage encore comme le témoignage d'un état de l'homme et de son âme dans l'histoire, il saura à coup sûr quoi en faire - même, donc, si cela est vain : "Et j'ai pensé à ce sujet qu'en voyant dans les magazines les portraits de ceux-là qu'on estime considérables en toutes activités et qu'on donne en référence à l'émulation (...), qui sont en vainqueurs dans la compétition sociale ; qu'à une époque où ces gens-là sont quelque chose, on se dit, avec un véritable soulagement, que c'est une légitime satisfaction d'amour-propre, un motif d'orgueil, une sorte de grandeur, de n'être absolument rien."

 

Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre / Réflexions sur le peu d'avenir
que contient le temps où nous sommes
- Editions de l'Encyclopédie des Nuisances

 

Melancholia

 

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