On se trompe toujours lorsqu’on croit pouvoir définir le moderne comme l’homme de son temps : celui-là ne fait jamais que se conformer à quelques attractions majoritaires. Ce qui est moderne ne nous apparaît souvent qu’après coup, quand ce qui fut jadis, et tout en en portant les couleurs, continue de nous alerter aujourd’hui. À cette aune, et vingt-cinq ans après sa disparition, la lecture de Jean Freustié (pseudonyme de Pierre Teurlay) pourrait bien donner quelques leçons à certaines de nos figures les plus contemporaines, parfois un peu trop soucieuses de se fondre dans l’écume.
Réédité à l’occasion de cet anniversaire par Le Dilettante, La Table Ronde et Grasset, l’on découvre ainsi une plume à l’ironie plus ou moins dépressive, un regard sur le monde tangible où entrent de la langueur, du détachement, un sentiment mêlé de lointaine étrangeté et d’empathie pour les humains qui l’environnent, autant de manières peut-être de tenir en bride une sensibilité souterrainement écorchée. Les neuf nouvelles qui composent ce recueil, publié une première fois en 1967, donnent le ton de l’œuvre : une élégance sombre et débarrassée de toute tentation lyrique ou édifiante, une écriture trempée dans la chair de l’existence quotidienne autant que mise à distance de l’histoire vive. Cela donne quelques joyaux, tel ce Verre de mirabelle, où le narrateur, médecin comme le fut Jean Freustié, constate qu’il est en train de « braver le cours ordinaire de [son] ennui » à l’occasion de l’agonie de la grand-mère de sa femme. « Je serai en retard à la maison ; de quelques minutes. Mais de la mauvaise conscience j’ai aussi une longue habitude. Je ne commets d’ailleurs que des incartades mineures, celles qui, sans agrandir la vie, compromettent à coup sûr l’avenir. Le somptueux, je l’ai connu parfois, il me fatigue. Je le laisse à plus prétentieux que moi et je reste avec ma fatigue. » Ce qui intrigue Freustié, ce qu’il va, avec cet air de ne pas y toucher, décrypter, retourner, ce n’est pas tant la vie matérielle que l’ennui, ou ce que l’on appelle l’ordinaire, ces situations anodines et morales de la vie des hommes. « Il s’agissait de sa grand-mère à elle, ce qui ne change rien à ma moralité. Je ne suis pas ignoble ; pas même indifférent. Le seul fait important est que la vie des autres, pour moi – comme pour d’autres – se déroule dans un autre univers. Mais j’en suis conscient. » Une folie légère vaporise ces neuf récits, où saillent ce que l’on devine être les quelques blessures et obsessions de l’auteur, son inadéquation au monde, son embarras à devoir y paraître et y évoluer, sa maladresse à ne pas y parvenir, et la délicatesse d’un esprit à la sensibilité très profonde.
Jean Freustié, Les Collines de l'Est - Editions Le Dilettante Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 11, juillet/août 2008
Il y aurait une certaine indécence à dresser un quelconque parallèle entre la période que traversèrent les États-Unis au début des années 1950, dont émerge la figure inquisitrice du sénateur McCarthy, et la tentation toujours très forte des démocraties contemporaines, de l’Italie à la France, de surveiller et si possible d’attacher à leur cause les intellectuels, et plus largement tous ceux qui pourraient avoir l’oreille du peuple : ceux-là ne figurent sur aucune « liste noire », aucune peine de prison n’est prononcée contre aucun d’entre eux, et leurs écrits ne sont passés au crible d’aucune commission d’enquête. D’où vient, alors, que l’on sorte des Interrogatoires subis par Dashiell Hammett avec l’impression d’avoir lu une sorte de mise en garde ?
Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. Il y a d’abord le rôle et la posture des auxiliaires de Justice qui, tout au long des trois procès ici regroupés, témoignent d’un dessein purificateur où l’État envahit l’espace et où la défense n’a pour ainsi dire aucune place. Le spectacle, car c’en est un d’une certaine manière, se déploie ensuite sur une scène que nous autres contemporains connaissons bien, celle d’un maillage administratif et technocratique aux procédures indémêlables pour n’importe quel citoyen, fût-il le moins ordinaire. Enfin, il y a l’accusé lui-même, Dashiell Hammett, maître et fondateur du roman noir, dit hard boiled (« dur à cuire »), dont l’attitude durant ces procès témoigne à la fois d’une constance qui confine à l’exemplarité et d’une conception personnelle, au fond très séduisante, de l’engagement.
Hammett ne livre rien, arc-bouté sur le cinquième amendement de la Constitution américaine, qui permet à tout citoyen de refuser de témoigner contre lui-même dans un procès pénal. Toute la rhétorique des Interrogatoires s’articule autour de cet amendement et de son utilisation optimale par l’accusé, ce qui bien sûr en fait le sel et, si tout cela n’était pas tristement réel, en constituerait l'effet comique. Du coup, on a parfois l’impression que c’est Hammett qui donne le ton du procès, son mutisme légaliste acculant ses accusateurs à choir dans l’absurde. La réponse qu’il apporte à chacune des questions ou presque qui lui est posée (« Je refuse de répondre car la réponse peut me porter préjudice ») ne constitue pas à proprement parler un système de défense, ne saurait du moins être résumée à une stratégie juridique. Elle a quelque chose du socle intellectuel sur lequel il fait reposer, sans le dire explicitement, une certaine manière de s’engager. Proche des mouvements communistes mais de tempérament davantage libertaire, le mutisme d’Hammett porte à la fois le témoignage d’une éthique personnelle qui lui interdit toute délation, et la manifestation d’une élégance qui l’empêche de sombrer dans l’ergotage idéologique. Natalie Beunat l’écrit très justement dans sa Préface : « Hammett fit ce qu’il avait à faire, sans se plaindre. » Attitude "hard boiled" s’il en est, qui lui vaudra d’être emprisonné six mois durant. Si vous avez une demi-heure devant vous, lisez absolument ce livre qui vous fera plonger dans cette époque étrangement proche et lointaine et qui, avec l’économie de mots et de moyens à laquelle l’obligeait le procès, vous en dira plus long qu’il y paraît sur cet immense écrivain.
Dashiell Hammett, Interrogatoires - Éditions Allia Traduit de l'anglais (américain) par Natalie Beunat
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 19 - Septembre/octobre 2009
Mènis Koumandarèas est aussi célébré dans son pays qu’il est méconnu dans le nôtre. Aussi les éditions Quidam, qui décidément n’ont pas leur pareil pour exhumer les perles, s’attachent à combler cette lacune en publiant le cinquième de ses livres, celui qui, nous dit son traducteur et commentateur Michel Volkovitch, « suscite une ferveur unanime. »
Petit livre tremblant et enlacé, La Femme du métro est le récit d’une rencontre presque aussi interdite qu’improbable. Celle d’une femme, Koùla, la quarantaine installée, et d’un jeune homme assurément hédoniste et vaguement anarchiste, Mìmis, que tout distingue a priori mais qui ne peuvent réprimer leur attirance et s’empêcher de se dévisager, chaque jour à la même heure dans la même rame de métro : « Leurs regards étaient une détente mutuelle, une pause entre la journée finissante et la nuit qui arrivait. » Improbable, donc, cet amour aussi soudain qu’inexpliqué, entre cette femme dont on devine la monotonie établie de l’existence et ce garçon encore à peu près affranchi de toute contrainte. Mais interdite, aussi, d’une certaine manière, car ce qui est ici décrit nous renvoie à la Grèce des années 1970, cette Grèce qu’effleure à peine la bourrasque politique et sociale où nombre de sociétés du continent tâchent de trouver un peu d’air. La réserve obligée où se tient madame Koùla, cette effusion cadenassée qui perturbe ses journées, ce désir qu’elle échoue à tenir en lisière, tiennent autant à son caractère qu’à la prudence collective où est alors le pays. Écrit en 1975, ce récit qu’on lira d’une traite et en une heure de temps nous saisit de manière sourde et lancinante, parce qu’il dresse le portrait très touchant d’une femme ordinaire, vertueuse, résignée, raisonnable et passionnée, et parce qu’il condense le temps et les impressions avec une précision psychologique littérairement exemplaire. Michel Volkovitch l’écrit mieux que moi : « Comment se fait-il que tout aille très vite, et en même temps avance au ralenti ? »
C’est en cela un petit joyau, qui parvient même, dans son ultime partie, à basculer tranquillement dans un registre presque plus spirituel, où l’acte se résout et se tait pour laisser place à une forme d’introspection qui, articulée à une prose plus intérieure, n’en perd rien de sa sensualité : « Elle aurait voulu se trouver allongée sur des draps blancs, immobile, les mains jointes sur sa poitrine, prête à recevoir la communion, s’essuyant les lèvres avec le linge sacré que lui tendait le prêtre. Elle aurait voulu entendre une voix paternelle qui couvrirait toutes les autres, des paroles qui à elles seules la mèneraient à un sentiment d’accomplissement, légitimant sa vie. Elle aurait voulu que cette voix creuse en elle doucement, en extraie cette impression d’être condamnée qui pesait sur elle depuis toutes ces années, qu’elle lui rende le monde lumineux et pur qu’elle avait connu enfant. » Derrière l’amour interdit, ce qui se trame bien sûr c’est le vieillissement, la versatilité des chairs, la clôture des horizons, l’amertume et le ressassement où nous plongent les contrées disparues quand se mêlent, douloureux, le vivace persistant et le désir tenace.
Mènis Koumandarèas, La Femme du métro - Quidam Éditeur
Traduit du grec et postfacé par Michel Volkovitch Paru dans Le Magazine des Livres, n° 26, novembre/décembre 2010
Certains livres nous saisissent par leurs sujets, leurs personnages, la profondeur de leur champ, l’étrangeté de leur inspiration, de leur construction ou de leur style, que sais-je encore. De Nord absolu, sixième roman de Fabrice Lardreau, on sort en emportant autre chose, quelque chose d’incertain, cru et impressionniste, qui tient sans doute à cette manière singulière qu’il a de mener le récit en le maintenant sur les marges du réalisme, juste avant qu’il ne verse dans l’onirisme. Un climat, donc, et pas seulement celui de cette « République du Nord » dont on ne se défait jamais tout à fait des émanations lacustres, crayeuses, toujours un peu réfrigérantes. Là d’ailleurs est peut-être le propre du talent de Fabrice Lardreau, cette minutie mêlée de concision qui lui permet d’installer quelque chose d'englobant et d’exciter la sensation avant même de requérir un travail de lecture.
Travail pourtant nécessaire, car les choses sont (toujours) plus complexes qu’il y paraît, l’auteur prenant un (malin) plaisir à laisser voguer les incertitudes, à déjouer et entremêler les identités, au gré d’une construction romanesque qui ne manque pas d’ambition. Pour ce qui est des faits, l’on sait finalement assez peu de choses, à moins que nous n’ayons d’autre choix que de les laisser nous perdre. On sait qu’il fait froid, d’abord, sensation étrangement enveloppante qui ne nous quittera pour ainsi dire jamais. Que la tentation démagogique fait son oeuvre et qu’un de nos personnages (peut-être un peu trop explicitement dénommé Paul Janüs), n’y est pas complètement insensible. Qu’un autre, héros de la nation depuis qu’un attentat l’a assis dans un fauteuil roulant, semble recouvrer un peu le sens de l’existence en partant à la recherche de son voisin disparu. Qu’il est quelque part, au nord, un peuple proche et lointain que le pouvoir central est bien décidé à traquer. Et qu’enfin une peur sourde, ouatée, ceinture et alanguit les esprits. Ici Lardreau est excellent, qui sait nous faire sentir une peur sans objet précis identifié ni dicible, ce genre de peur qui ne trouve aucune libération dans son énonciation parce qu’elle émane aussi des individus eux-mêmes, de leurs attitudes, de leurs mouvements comme de leurs silences.
Les pérégrinations des uns et des autres fournissent donc le prétexte à une traversée du pays et de ce « monde inconnu » peuplé de « nordas » que le pouvoir central accule à la misère. Laquelle, comme l’écrivait Hugo, et pour peu qu’elle soit « chargée d’une idée, est le plus redoutable des engins révolutionnaires. » Explosive, donc, comme elle le sera ici, et littéralement, au terme d’une projection politique qui apparaîtra parfois comme le talon d’Achille du roman. L’esquisse d’une dictature à obsession ethnico-écologique n’est pas une mauvaise idée en soi, cela va sans dire. « Dans l’Age d’Or », est-il écrit, « on devait vivre en harmonie avec le monde et les saisons : l’heure solaire avait été restaurée, les colorants bannis et l’usage des plantes imposé » : voilà qui jette une lumière à tout le moins sceptique sur quelques uns des tropismes de notre temps. Mais cette projection un peu imprécise dans un futur indéterminé s’aligne sur trop de traits caractérisant notre présent, ce qui incommode parfois notre voyage dans le futur. C’est d’ailleurs dans ces moments que le style de Fabrice Lardreau perd un peu de sa suggestivité pour se teinter d’accents trop actuels dont on peut regretter, même si l’on en comprend bien la fonction documentaire, qu’ils affadissent ou normalisent un récit à bien des égards original. Prévention qui disparaît totalement dans les dernières dizaines de pages du roman, dont on sort en se disant que l’auteur aura réussi à nous manipuler jusqu’au bout, habitant ses personnages, parvenant à les relier à une histoire pleine de replis, de chausse-trapes et de complots, résolvant enfin et sans bavure cet étrange périple dans le froid programmé de l’avenir.
Fabrice Lardreau, Nord absolu - Editions Belfond
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n°20, novembre/décembre 2009
L’homme fut écrivain. Fut, car ne souhaitant plus l’être – mais peut-on jamais se défaire de ce que l’on est ? Il n’est plus écrivain, dit la pauvrette impressionnée, car il veut « pouvoir casser du bois et l’empiler, une activité qui était, avec la marche et le maniement de la faux, la seule chose qui lui permît d’apaiser les prurits d’écriture et la nostalgie des mondes disparus. » Son problème à lui va rencontrer ses problèmes à elle – « il voulait vivre hors du temps et c’était dans ce dehors que j’espérais le rejoindre » : de là naîtra une manière commune de converser, de tenir silence, de contempler et de vivre. Commune, mais incompatible : il faudrait pouvoir traverser le barrage des trajectoires, des destinations, des origines, de la langue et du corps. C’est là le plus touchant, cet inabouti des sentiments, cette pudeur à reconnaître l’autre sans trouver en soi la force d’approcher, de parler, et pire, de le séduire ; cette obstination à se juger indigne de lui, parce que c’est ainsi, parce que les mondes ne se rencontrent pas, parce qu’aucun monde n’est fait pour entrer en un autre, parce qu’on ne peut pas sans conséquence désastreuse être une petite serveuse orpheline qu’un village tout entier convoite comme une bête à dresser, une existence à exploiter ou une chair à prendre ; elle le sait, elle : « des êtres comme moi sont trop seuls pour s’abandonner à autre chose qu’au renard qui leur dévore les entrailles. »
Le monde s’est fracturé ce jour où il s’installa au village afin d’y tenir son rôle de maître d’école, cet homme qui semblait venir de loin, ne portant sur lui aucun signe de reconnaissance, aucun code usuel, seulement une réserve, une solitude, une gentillesse louches, car dans les villages tout se soupçonne, rien n’est vraiment clair, rien n’est vraiment honnête, tout le monde a son petit quelque chose à dissimuler, son horrible vérité à porter. Dans la petite auberge dépeuplée que tient l’oncle et où elle officie, la présence seule de cet « homme qui ne s’aimait pas » et « qui, lorsqu’il parlait, semblait se moquer du monde, y compris de lui-même », suffit à la troubler et à la tourmenter, elle dont le beau prénom est si rarement cité – sans doute parce qu’elle se sent indigne de sa beauté, de ce prénom céleste aux étoiles à elle toujours interdites. Et puis il faut se méfier des hommes. Celui-là, sous ses dehors tellement doux, n’est-il pas de mèche avec les autres ? N’est-il pas, lui aussi, et peut-être même davantage que les autres encore, moins éduqués, moins dissimulés, « cet inconnu que devient tout homme qui se met à regarder une femme en se demandant qui elle est, c’est-à-dire qu’elle goût elle aura lorsqu’il plantera ses dents dans sa chair nue » ? Ne sont-ils pas, les hommes, tous les hommes, de toute façon, toujours ligués contre moi ? Et que faire quand l’homme devient mon unique objet de convoitise, quand son existence seule envahit le jour au point de torturer mes nuits ? Que faire de l’amour quand on n’a jamais admis qu’il fût même possible, qu’il est comme un gros mot : « Je m’en suis toujours sentie indigne, étant de ces êtres, je crois, que l’amour ne touchera pas de sa grâce, sinon sous la forme obscure, solitaire, dégradante du désir – et encore n’étais-je pas sûre que le désir ne soit pas le tombeau de l’amour, puisqu’il le précède mais ne lui survit pas. Un désir dont je ne savais toujours pas quoi faire, même en me caressant dans mon lit, jour après jour, souvent deux fois par jour, sauf le mercredi, à cause de ma leçon que j’attendais comme une délivrance. » Le corps n’est certainement pas la seule matière à protéger du monde, mais c’est lui le réceptacle des misères, du désespoir d’être, des joies immatures et des humeurs sans rémission. Il inonde les fantasmes de la pauvrette, et elle, elle en parle comme on n’en parle plus, comme on ne peut plus en parler, avec ce mélange d’avidité animale et d’indignation contenue. Le corps est tout à la fois ce traître qui nous fait attraper la colique quand l’émotion est trop forte et le dernier passage par où se glissent le retour à soi et l’oubli qui permet de continuer à vivre. C’est qu’il y a tant de choses à oublier – à commencer par la vie. Elle a « depuis longtemps compris que ce n’est pas nous qui dévorons la chair mais la chair qui nous pourchasse, nous rattrape, nous déchire, et fait naître en nous un sanglot qui semble avoir traversé le temps, si bien que ce n’est pas nos morts que nous pleurons mais les défunts qui pleurent en nous. » L’homme mûr et la jeune fille n’ont aucun besoin de se le dire pour le savoir, chacun en son for intérieur, « qu’il y a deux choses qu’on peut se donner à soi-même, sans rien attendre d’autrui : la mort et le plaisir. »
C’est au fond un texte rare sur l’amour. On dira qu’il y est question de beaucoup d’autres choses : la solitude, la jeunesse et la vieillesse, la ville et la campagne, l’insignifiance sociale, le temps, la morale et les mœurs du temps, la fin des mondes, les fantasmes mutuels que l’homme et la femme entretiennent parfois à leur corps défendant, la construction du désir, de la jalousie, la douleur d’être, d’être ce que l’on est comme d’être ce que l’on n’est pas, l’origine et la destination de la sexualité, le déclin en soi du sentiment de la vie, l’aspiration lente à la mort… : mais tout cela a pour origine l’amour. Pas n’importe quel amour, car il n’y a pas d’amour universel, seulement une folie qui se loge en certains et transfigure le réel, métamorphose ce qui jusqu’alors constituait l’horizon familier et bouleverse le regard. Un amour que sanctionne toujours l’échec, ou son sentiment, qui épuise la vie des êtres sans jamais venir à bout de leur existence. « Il y a des lames et des précipices pour s’empêcher de choir », pense la pauvrette, plus seule que jamais, humiliée par un amour sans écho ni retour, parce qu’il a bien dû en revenir, lui, de l’amour. Aussi quand la jeunesse s’empare des lames et plonge dans les précipices, à ses yeux à lui « rien ne vaudrait une mort à l’aube d’un beau jour d’été, sur une jetée de granit rose, avec de petites voiles blanches à l’horizon » : c’est une mort en forme de privilège pour ceux qui n’ont plus rien à vivre.
J'ai lu je ne sais plus où (qu'importe, d'ailleurs) qu'il y avait dans ce Richard Millet-là une preuve, la preuve, de son arrogance et de son aristocratisme social – entendez sa haine du peuple et des indiscutables vertus de la démocratie – à fondre ainsi la voix de l’auteur dans celle de cette jeune femme de minuscule origine, pauvrette réduite à user son être et ses rêves en faisant le service dans une gargote enterrée bien loin de la vie des villes, bien loin, finalement, de la France, et à lui attribuer des fantasmes de bécassine devant un homme de vingt plus âgé qu'elle qui, au passage, pourrait bien avoir quelques traits de l'auteur. Outre qu'une fois de plus la critique se focalisait sur ce qui n'a pas trait directement à la littérature, elle était surtout d'une singulière (et hypocrite) bêtise. Car c'est évidemment tout l'inverse : il y a toujours chez Millet une authenticité et une tendresse à parler avec, ou, mieux, dans la voix des êtres de rien, des anonymes du show contemporain et des oubliés du grand cirque. Le tropisme social-compassionnel étant ce qu'il est en France (triomphant), certains lecteurs et critiques ne semblent plus pouvoir réfléchir autrement qu'en s'y soumettant à leur tour : leur souci du bien se substitue au désir du beau et l’objurgation de l’utilité politique à l’impératif de justesse – preuve, s'il en était besoin, du triomphe de certains automatismes idéologiques, quand on nous annonçait il y a peu encore, et autant que faire se peut à fiers coups de clairon, l'ère enfin advenue de la fin des idéologies.
Or non seulement la pauvrette se révèle d'une grâce infinie, à la fois exceptionnelle et commune, entière mais délicate, sensuelle dans sa honte du corps et toujours troublante de ce seul fait, elle qui n’a d’autre choix que « se laisser dévorer par le renard enragé qu’on nourrit au fond de soi », mais elle offre peut-être à Richard Millet l'occasion des plus belles pages de son œuvre – et à moi un bonheur de lecture que je n’avais plus connu depuis longtemps dans le roman français contemporain : rarement la langue aura été aussi pleinement et intimement habitée, rarement ce qui relève d’une intimité, et la plus forte et impériale qui soit, aura été aussi éloigné de l’intimisme de saison. Richard Millet ne s’acharne pas à perpétuer une tradition : il fait simplement partie de ces rares écrivains que hante le noyau, le coeur secret de la raison d'être littéraire.
Richard Millet, Dévorations - Éditions Gallimard Paru dans Esprit critique / Fondation Jean-Jaurès, octobre 2006
Virginie Troussier est de moins en moins romancière et de plus en plus écrivaine : voilà ce que j'ai spontanément songé en commençant ce nouveau texte - au titre si beau, soit dit en passant, qui mêle à une impression sensible et terrienne une sorte d'onirisme incandescent. Son livre précédent, Envole-toi Octobre, témoignait déjà, fût-ce entre les lignes mais avec une force drue et singulière, des mobiles de son écriture : il ne s'agissait ni de (se) raconter des histoires, ni d'inviter à la réflexion, pas plus que de s'amuser avec la langue - quoiqu'elle entretienne avec elle un rapport concret, physiologique -, mais d'essayer de saisir ce qui la faisait telle qu'elle était, mais d'explorer les origines non de la vie mais de son être propre ; d'écrire comme pour trouver, dans le temps même de l'écriture, le grand air dont elle éprouve tout l'impérieux besoin.
Le grand air : la transition est toute trouvée pour qui veut évoquer l'oeuvre de Troussier. Nous la savions skieuse de haut niveau, voilà que nous la découvrons louve de mer : plus que jamais écrivaine et femme de la sensation. D'une certaine manière, on pourrait d'ailleurs considérer que tous ses livres n'ont de cesse de dire et clamer la chose - et à nouveau dans celui-ci, donc : « Nous ne connaissons et nous ne sommes vraiment rien d’autre que ce que nous sentons. » C'est un quasi leitmotiv auquel nous pourrions la résumer, à quoi au moins il serait loisible de rattacher tous ses textes. Si bien qu'il n'y a jamais le moindre désir de jeu entre Virginie Troussier et son personnage d'écrivain, pas la moindre dissociation de personnalité, jamais la moindre imposture. À bien des égards son écriture et son travail semblent relever d'une sorte d'éthique de la vérité. Elle dit très bien d'ailleurs de ce nouveau texte qu'elle avait à coeur de « fixer cette histoire une fois pour toutes », consciente que ce qui adviendrait ensuite pourrait en « ternir l'éclat » et avertie du fait que « la littérature fait briller les instants passés » et leur fait courir le risque du « lustre ». Écrire semble toujours pour elle être le seul moyen dont elle dispose pour que les choses de la vie ne cessent jamais de briller. Comme si la passion viscérale qu'elle éprouvait à vivre lui faisait redouter l'oubli de l'unicité de chaque instant. Comme si, à vivre ainsi qu'elle le faisait, c'est-à-dire entièrement, individuellement (et pour peu que le mot soit délesté de sa valeur morale, on oserait presque dire égoïstement) lui faisait redouter, avec l'âge et le temps, que les choses s'évaporent. Ce nouveau récit confirme ce qu'il m'avait semblé entrevoir dès Folle d'absinthe, son premier roman, à savoir que Troussier cherche à thésauriser les sensations et les sentiments pour neutraliser autant que possible la perspective mélancolique, et au fond assez funeste, de leur effacement programmé.
C'est là une logique implacable qui, comme écrivain, m'intéresse au plus haut point : quand j'ai tendance, moi (mais la chose vaut pour nombre d'auteurs), à ne réagir qu'après-coup, autrement dit à devoir plonger dans le souvenir - donc, peu ou prou, dans la nostalgie - pour tenter de revivre ou de faire revivre un temps vécu, Virginie Troussier s'acharne à en noter aussitôt, et pour ainsi dire en le vivant, l'empire et la densité. Cet acharnement a tout l'air d'une discipline. À ceux qui, comme dans la chanson, s'efforcent de fuir le bonheur de peur qu'il se sauve, elle pourrait répondre en somme qu'il faut au contraire ne pas hésiter à le vivre mais à la condition expresse de le mémoriser dans sa chair, d'en conserver matériellement ce qui en fait le caractère unique et indestructible. Et la chose bien sûr vaut aussi pour les coups durs, les mauvaises passes, toutes ces saisons que le coeur traverse avec un sentiment d'incomplétude, d'ennui ou de vacuité.
Dans tous les cas, cela pose la question du corps et, tarte à la crème s'il en est, de son "dépassement". Mais ce qui est intéressant chez Virginie Troussier, c'est que le dit dépassement n'induit ou ne dit rien en lui-même. Ce n'est pas un jeu, ce n'est pas un sport, ce n'est pas même une discipline à laquelle on se plierait par habitude, hygiène mentale ou désir de progresser, mais une nécessité quasi métaphysique. Aller plus loin, oui, pas pour reculer je ne sais quelle limite physique ou mentale mais parce que là reposeraient, dans l'épreuve, dans la peine, voire dans la douleur, les conditions nécessaires à l'exhaussement de la beauté, de la plénitude, peut-être du bonheur. Il y a du mysticisme dans cette manière qu'elle a d'éprouver son corps, de le jeter contre les éléments, parfois au risque de la vie. L'adrénaline assurément doit bien avoir son rôle à jouer, toutefois l'intention est aux antipodes de la notion de spectacle ou d'exploit. Il s'agit bien, à chaque fois, de s'éprouver vivant. D'aller chercher au bout, tout au bout de soi, la sensation de la vie, la joie pure et démonstrative de sentir tout ce qui vibre en soi, palpite, hurle, pleure et rit. Or il faut bien pour cela, si ce n'est la côtoyer, au moins taquiner la mort. Ainsi, alors qu'une avalanche dans les montagnes du Vercors aura bien failli lui coûter la vie, elle note : « Je n’avais donc jamais été aussi vivante qu’au moment où j’étais presque morte. »
Tout ramène toujours aux sensations, au recul de ces limites qui lui font éprouver l'entièreté et l'intégrité de la vie, et à cette dimension assez métaphysique, donc, qui la pousse à rechercher partout l'instinct vital et de survie. Elle a ce mot très joli lorsque, du côté de Tarifa, c'est la noyade qui cette fois la guette : « J’eus le temps de penser à Virginia Woolf qui entra dans l’eau avec des pierres dans les poches pour ne plus jamais en ressortir. J’observai mes mains se parer d’écailles bleutées et brillantes, je portais partout sur ma bouche un parfum qui m’était familier, ce parfum devint de plus en plus exaltant, à mesure que je sentais mes poumons devenir branchies. Cette odeur ressemblait à un poème appris avant de naître. »
Mais la passion bien sûr serait incomplète si l'amour n'y avait sa place... Et si nous passons d'Espagne en Bretagne et de Paris en Vercors, c'est toujours dans le halo d'une passion amoureuse que l'écrivaine aussi veut fixer, comme elle fixe tout le reste. Mais l'amour est-il la passion des passions ? Le lien qui unit la narratrice à Billy, marinier authentique, irréductible et contemplatif, lien aussi serré que, précisément, un noeud de marin, tient aussi à cet amour total, d'une pureté presque innocente pour les éléments. Comme si l'amour, finalement, était une manifestation parmi d'autres de la nature : il y a la mer, il y a la montagne, le vent et le sel, le froid et la chaleur, et il y a l'amour. À réagir aux moindres vibrations de ce qui l'environne, Virginie Troussier, peut-être sans en avoir pleinement conscience, finit par développer une sorte de panthéisme athée, où l'esthétique devient leçon de choses et chemin de vie, ce que je n'avais pas perçu à ce point dans ses précédents ouvrages. Et finit par donner avec ce texte (peut-être insuffisamment édité, ce sera là ma seule réserve) une leçon de vie et de dévoration particulièrement opportune en notre époque souvent démoralisante et en ce monde volontiers mortifère.
Alain Joubert a perdu sa compagne, Nicole Espagnol, le 9 juin 2006 à 3h15 du matin, morte dans ses bras après de longs mois de maladie et de souffrances. Quelques semaines seulement après sa disparition, Alain Joubert entreprend d’écrire ce livre afin de rendre l’ultime hommage à celle qu’il aima cinquante années durant. Ne connaissant rien d’Alain Joubert, sachant seulement qu’il avait écrit un document que la galaxie surréaliste considère comme indispensable (Le Mouvement des Surréalistes ou Le Fin mot de l’histoire), je me suis dirigé vers Une goutte d’éternité avec l’émotion anticipée d’en sortir ébranlé, acquis à l’idée que les derniers mots d’un homme à celle qu’il aima d’un « amour absolu » étaient nécessairement les plus justes, naviguant quelque part entre le langage de l’amour universel et celui, unique, inaccessible, d’une singularité souffrante. Cela ne fut pas le cas, me désole, et rend très embarrassant l’écriture de cet article, tant je peux redouter de heurter la sensibilité d’un homme en deuil, et par là salir la mémoire d’une femme qui, en effet, semblait d’exception. À ce stade, je ne sais donc pas si cette critique sera complète, par souci de réserve et de compassion élémentaires envers Alain Joubert, ici davantage homme qu’auteur. Je me dis que la faute m'en revient, que c’est moi qui suis passé à côté du livre, puisque ce qui aurait dû me bouleverser, et qui, seul, justifia ma lecture, m’a finalement laissé pantois, et par moments interloqué au point où la colère grondait en moi. En définitive, peut-être dois-je mettre les défauts de ce livre sur le compte de la maladresse, de l’émotion, et de l’hyper proximité de la mort de Nicole Espagnol au moment où Alain Joubert entreprit de la raconter.
Alain Joubert est né en 1936. Il est surréaliste. Au sens pur et dur puisque, selon lui, « on ne devient pas surréaliste, on l’est, ou pas », comme il le déclara sur les ondes de France Culture. C’est donc sous l’égide de ce mouvement qu’il place sa rencontre avec Nicole Espagnol, « rencontre au sens surréaliste du terme, […] l’expression hasard objectif – comme révélateur des désirs les plus enfouis – trouvant ici une acception parfaitement recevable. » Et de classer sous une série d’items les multiples faits, par nature imprévisibles, qui présidèrent à leur rencontre – ce que tout couple pourrait faire, l’explication par le surréalisme étant ici parfaitement fantasmée. Aussi bien, le livre débute par une sorte de panorama du surréalisme de sa jeunesse, où sont égrenés souvenirs personnels, considérations artistiques, jugements politiques et autres. On est un peu surpris, on se dit que, même sous la forme assumée d’un « hybride », l’entrée dans l’hommage aurait pu être plus viscérale, à tout le moins plus nette, mais on continue sa lecture, en se disant que ces détours ne s’expliquent que par la pudeur de l’auteur, par sa difficulté (ô combien compréhensible) à entrer dans la douleur, son désir inconscient d’ajourner le moment où il devra s’en saisir.
Page 41, Alain Joubert semble vouloir entrer dans le drame de la mort : « C’est de cela, maintenant, que je vais traiter », écrit-il avec ce vocabulaire qui ne cesse, tout au long du livre ou presque, de résonner d’étranges accents froids, criblés des réflexes d'une langue assez courante, et d’un humour dont on ne peut s’empêcher de penser qu’il est parfois un peu déplacé. Eh bien non, deux paragraphes plus tard, retour à l’histoire du surréalisme, à ses rencontres, aux correspondances qu’il tint avec tel ou tel, à la 8è Exposition inteRnatiOnale du Surréalime (EROS), à l’évocation de quelques figures éminentes, Benjamin Péret, Jean Benoît, Jodorowsky et quelques autres.
Page 64, on se dit que ça y est, qu’on y est, même si la manière d’y venir et de l’annoncer peut surprendre : « J’approche à pas de loup du moment où il va bien falloir que je parle de la mort de Nicole, puisque c’est ce qui justifie ce que je suis en train d’écrire ». Nouvelle déception : « Qu’on me laisse, pourtant, relater encore deux ou trois choses qui rendirent notre existence moins ordinaire ». Viennent alors quelques digressions sur Mai 68, où l’on retrouve cet usage intensif, presque naïf, d’un point d’exclamation qui fait décidément florès dans ce livre : « De barricade en barricade, ils restèrent jusqu’au bout de la nuit, les yeux rougis par les gaz, déterminés comme jamais ! De quoi vous mettre du baume au cœur ! ». Et encore : « Sachez quand même que, malgré sa réputation, la police est mal faite : je ne vous dirai pas pourquoi, cela nous entraînerait trop loin ! ». Bon, on apprend qu’il a envie d’acheter une maison dans les Cévennes (mais il faut « refaire le toit, et amener les engins indispensables »), ou que le couple voyage un peu, en Yougoslavie, à Venise ou en Corse. Nicole Espagnol demeure singulièrement absente de ce récit, et c’est bien cela qui nous trouble, quand on s’attend à la voir surgir à chaque page. Au final, on ne saura d’ailleurs pas grand-chose d’elle, conformément à sa volonté sans doute, qu’Alain Joubert respecte avec beaucoup de scrupules. On saura l’essentiel, toutefois, plus tard, quand l’auteur se sera débarrassé des scories historiques ou anecdotiques, et qu’enfin il aura recouvré les accents d’amour et de dévotion qu’il éprouva sa vie durant.
Enfin nous y voilà, page 71, juste après une « plaisanterie facile », dont il est écrit qu’elle est « paradoxalement destinée à me faciliter la transition vers ce que je dois maintenant aborder sans autre atermoiement : la mort de Nicole. » Sans doute n’y entrons-nous pas de plain-pied, et sur quelques pages encore nous confrontons-nous à un humour dont on se dit qu’il est sans doute l’écho d’un caractère surréaliste. Tout couple qui sait que l’amour engage au-delà des conjoints et de la vie ne peut pas ne pas songer au départ de l’autre. Pour ceux-là, il est toujours question de partir à deux. Mais Alain Joubert devait-il parler des « difficultés techniques » inhérentes à ce geste ? Devait-il évoquer, dans un demi-sourire, « l’utilisation inhabituelle des transports en commun » ? Devait-il charger la barque au point d’écrire, au moment où la santé de sa compagne décline et qu’il faut par conséquent renoncer à un projet de vacances, qu’il doit annuler les réservations « la mort dans l’âme, c’est le cas de le dire » ? Tout du long, le lecteur tentera de mettre ces remarques sur le compte d’un humour surréaliste incompris, qui fait passer pour des maladresses ce qui est peut-être l’éthique d’une existence. Et, jusqu’au bout, se convaincra que le chagrin, la pudeur, la blessure, expliqueront ces drôles de manières, les maladresses d’un livre au sujet et à l’intention pourtant incontestables.
L’intention narrative d’Alain Joubert n’est pourtant pas mauvaise en soi. En choisissant de rapporter par ses aspects les plus matériels ce qu’induisent la préparation à la mort et la mort elle-même, il s’épargne tout péché de sensiblerie, revenant ainsi dans l’écho direct de Nicole, qui « a fixé chimiquement en moi le besoin de lucidité.» Il n’en demeure pas moins que, pudeur personnelle ou manière surréaliste, il est difficile, pour le lecteur, de ne pas entendre dans cette distance, nécessaire à l’être endeuillé pour faire face à l’affront des jours, une sorte de désinvolture. Cette impression cesse toutefois dès lors que Nicole envahit enfin le récit, inspirant à Joubert ses mots les plus justes, lui qui doit désormais apprendre à « ne plus être que l’un sans l’autre » et à « sublimer l’absence en présence. » Aussi a-t-il tort de nous avertir qu’il s’apprête, à un certain moment, à nous livrer des « considérations intimes destinées à faire ricaner les imbéciles », car c’est alors que le récit touche juste, c’est alors seulement que le lecteur voit cesser en lui l’envie de ricaner. Et tout ce qu’il écrit sur la vie quotidienne, sur la chaise de Nicole qui, autour de la table, est devenue sienne, sur cette brosse à dents qu’il ne se résout pas à enlever de son verre, sur cette manière qu'il a d’intervertir les deux oreillers pour « s’endormir à l’endroit même où tu avais cessé de vivre », sur son goût nouveau pour le yaourt, toutes ces confessions constituent autant de saillies qui, seules, font revivre Nicole et l’amour du couple.
Reste Nicole elle-même, dont on devine l’extrême délicatesse de l’esprit. Ce mot, bien sûr, abandonné dans un secrétaire, et qu’il découvrira un jour qu’il faisait quelque rangement, ce mot d’amour et d’adieu dont on n’a pas de peine à imaginer qu’il ait bouleversé son récipiendaire. Enfin cette agate, pierre sous la surface de laquelle on voit bouger « une goutte d’eau sans âge véritable, une goutte d’eau qui a traversé tous les temps pour venir se blottir au creux de notre main, une goutte d’eau qui sera toujours présente dans d’autres millénaires et dans d’autres mains », et qui inspirera son titre si beau à ce livre si déconcertant.
Alain Joubert, Une goutte d'éternité - Editions Maurice Nadeau Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 6, septembre/octobre 2007
Sitôt que Claude Aufaure, assis sous quelques rameaux derrière une table d'écolier, a ouvert la bouche, sitôt qu'il a fait entrer au pas cadencé la troupe des musiciens et leur chef (ce jour-là le jeune et enthousiasteLoïc Olivier), on sait déjà que c'est gagné. On le sait parce qu'Aufaure n'a pas son pareil pour donner vie à un texte, parce que sa présence, son regard, sa voix illuminent immédiatement l'espace, mais pas seulement. On le sait aussi parce qu'on saisit très vite combien comédiens et musiciens ont su désosser et s'approprier l'étrangeté capricieuse du verbe de Ramuz, et cette sensation troublée, impétueuse, que distille toujours la musique si peu consensuelle de Stravinsky. Ce dont il faut d'emblée les complimenter : la chose n'a pas dû être si aisée.
Inspirée d'un conte d'Afanassiev, Le Soldat déserteur et le Diable (que l'Avant-scène théâtre a la bonne idée de joindre au livret), le texte de Ramuz raconte l'histoire d'un jeune soldat (le doux Fabian Wolfrom) qui, rentrant de la guerre, vend son violon (son âme) au Diable (le frétillant Licinio Da Silva) en échange d'un livre qui pourrait lui apporter la fortune. Ce qui se produira bel et bien mais se paiera fort cher, comme de bien entendu.
Créée dans des conditions particulières, puisque Stravinsky fuyant la révolution russe de 1917 a trouvé refuge en Suisse (là où, donc, il fera la connaissance de Ramuz), la pièce a maintenant un siècle presque jour pour jour. Or ce qui me frappe d'emblée, outre l'ingéniosité de la mise en scène (trois comédiens, sept musiciens et une danseuse dans un espace aussi restreint, c'était une gageure !), c'est son immédiate modernité. La langue de Ramuz, accidentée, espiègle, qui de son temps fut autant admirée que décriée, rapport notamment aux libertés qu'elle prenait avec la syntaxe officielle, épouse à merveille la musique syncopée, sarcastique et pour ainsi dire argotique de Stravinsky, lequel s'amuse à entremêler les genres en déclinant une musique de bâteleurs, timbres populaires mais harmonies mouvementées. Peut-être d'ailleurs la sensation de modernité que j'éprouve est-elle trompeuse et devrais-je seulement parler d'atemporalité. Car c'est bien un continuum humain qui nourrit cette re-visitation du mythe faustien, déployé ici derrière le rideau noir de la guerre et dans les manières d'un théâtre ambulant aux réminiscences parfois médiévales. Je fiche d'ailleurs mon billet que, dans un siècle, texte et musique auront traversé le temps sans le moindre dommage. Sauf à avoir d'ici là réglé le vaste problème de la relation entre la fortune et le bonheur, ou disons de l'être et de l'avoir - ce dont il ne serait pas illégitime de douter, et assez fortement avec ça, le conflit étant niché au coeur de la condition humaine et valant probablement de toute éternité.
Cette étonnante petite troupe parvient donc, en à peine plus d'une heure et sans le moindre temps mort, à nous emmener là où exactement sans doute Ramuz et Stravinsky voulaient nous emmener : dans un temps dont nous avons assurément oublié les manières mais dans un monde dont nous comprenons bien vite à quel point il est resté le nôtre. Humain on ne peut plus, ce monde, soumis au tiraillement entre nos aspirations immédiates et l'absolutisme de nos visions, entre la nécessité de survivre, le goût de vivre et la présence en tout chose d'une poésie qui se dissimule à nous. Si les musiciens jouent parfois un peu fort (mais il est vrai qu'il faut tout de même marier une contrebasse, une clarinette, un basson, un cornet, un trombon et des percussions dans un espace on ne peut plus réduit), ils font montre, outre leur talent, d'un authentique plaisir à se faire les complices de ce mimodrame peu ordinaire. Quant aux comédiens, il n'y a vraiment rien à en redire. Fabian Wolfrom campe avec justesse un soldat un peu candide encore, plein de fougue et de nobles valeurs, les mimiques et les virevoltes de Licinio Da Silva portent sur scène juste ce qu'il faut d'énergie et de drolerie, enfin Claude Aufaure se montre très à son aise pour se faire lyrique avec malice, exciter ce qu'il y a de poétique dans l'émotion aussi bien que nous soutirer un sourire amusé. Une réussite, vous dis-je.
Mise en scène :Stéphan DruetDirection musicale :Jean-Luc Tingaud Chefs d'orchestre :Olivier Dejours et Loïc Olivier(en alternance) Avec :Claude Aufaure, Licinio Da Silva, Fabian Wolfromet l'Orchestre-atelier Ostinato
Jusqu'au 16 juillet au Théâtre de Poche-Montparnasse
C'est un authentique petit bijou que viennent d’exhumer les éditions de La Dernière Goutte. S’il est considéré comme un des plus grands écrivains de la littérature hongroise, le nom de Tibor Déry est, en France, bien oublié, si tant qu’il y ait eu quelque réputation déjà. Nombre de ses œuvres restent d’ailleurs à traduire, mais on peut espérer que le mouvement s’amorce, comme peut le laisser penser la parution de ce recueil de nouvelles, après celle, il y a moins d’un an, de Niki, histoire d’un chien, aux éditions Circé.
L’histoire de Tibor Déry est à la mesure du vingtième siècle : tragique. Tôt engagé dans les mouvements révolutionnaires qui aboutiront en 1919 à la création, éphémère, de ce que l’on a parfois appelé la « Commune hongroise », il sera emprisonné par les communistes de Béla Kun et condamné à l’exil. Il retrouvera la Hongrie, et la prison, sous le régime, droitier celui-ci, de l’amiral Horthy, qui le condamnera notamment pour avoir traduit le Retour de l’Urss d’André Gide. Il aggravera encore son cas en 1956 : porte-parole, avec Georg Lukacs, du soulèvement de Budapest, il sera condamné à neuf ans de prison. L’arrivée au pouvoir de Janos Kádár lui permettra de recouvrer un peu de liberté au bout de trois ans : mais un peu seulement, et là réside aussi le drame personnel de Tibor Déry, sa liberté d’homme étant soumise à la condition que l’écrivain taise toute critique à l’égard du gouvernement. Déry aura donc été contraint de nouer avec Kádár une relation d’ambiguïté, ce qui, non content de susciter la défiance d’autres dissidents, laissera des marques en Hongrie, où Tibor Déry semble aujourd’hui encore assez peu lu.
Son œuvre ne saurait être lue en dehors de ce contexte. Non en vertu de considérations morales, mais parce que l’empêchement où il était, l’empêchement que, finalement, aura été son existence, est évidemment au cœur de son écriture et de son être littéraire. Nulle innocence, donc, dans ces textes – mais pas plus d’engagement. Ce qui est assez fascinant dans ce recueil, et au-delà des questions d’ordre plus strictement littéraire ou rhétorique, c’est que Tibor Déry, tout en écrivant dans le plus grand souci du réalisme, se retrouve continûment à la lisière d’un autre monde : ce qui est décrit, ce qui constitue la matière de son imaginaire, nous renvoie aux conditions de vie d’une classe plutôt défavorisée, parfois miséreuse, mais il y subsiste toujours quelque chose d’insolite, d’énigmatique ou de bizarre. Il faut y voir sans doute l’état d’esprit de l’individu dans une société de liberté conditionnée, et c’est cela qui est ici merveilleusement peint : Derrière le mur de briques est aussi le tableau de la psyché humaine lorsqu’elle est acculée à intégrer la donne sociale et collective. Le quotidien des personnages qui traversent ces nouvelles, quotidien rude, j’y reviens, sans éclat ni lumière, d’une misère dont on pourrait dire qu’à traverser le temps elle en est devenue presque routinière, ce quotidien est l’étrangeté même. Les moindres gestes, qui ne portent jamais en eux que de maigres significations, retrouvent sous la plume de Tibor Déry une sorte d’histoire, d’historicité, de poids, de nécessité, ils sont comme réinvestis, renouvelés. On y sent la suspicion, l’instinct de prudence, de silence, ce quelque chose de cauteleux qui s’est imposé dans la vie de tout un chacun : séquelle, bien sûr, d’une vie sous surveillance.
L’on songe à Kafka – difficile de faire autrement : la gravité que sous-tend l’ironie, la nécessité sensible, viscérale, où va se loger l’humour. L’on songe aussi, du moins ai-je, moi, songé, au Vercors du Silence de la Mer : bien sûr parce qu’il s’agit de contourner littérairement des contraintes historiques, mais en raison surtout d’une semblable sensation de claustration, de teinte grise et de mutisme, et de cette sorte d’épure qui donne au Silence de la Mer, comme à Derrière le mur de briques, leur exceptionnelle densité. Il serait, sans doute, possible de distinguer entre les nouvelles, d’insister sur la causticité de celle-ci, de souligner le malaise qui taraude celle-là ou l’émotion qui étreint telle autre : la réalité est qu’elles sont, toutes, également poignantes.
Je me suis souvenu, en lisant L’homme qui mangeait la mort, d’une nouvelle de Rachid Mimouni, Le manifestant, où l’on voyait un homme défiler dans les rues d’Alger, seul, brandissant au-dessus de sa tête un écriteau sur lequel il avait écrit « Vive le Président ! », ne rencontrant sur son passage que l’indifférence, puis l’incrédulité, enfin l’incompréhension des autorités, au point qu’elles le condamnèrent à mort : l’absurde administratif ne sait que faire d’un civisme aussi étrangement revendiqué*. Cette dimension à la fois moderne et ancestrale de l’absurde n’est pas le seul point commun entre Rachid Mimouni et Borislav Pekic : outre qu’ils connurent l’un et l’autre les foudres de la société (une condamnation à mort fut placardée dans la mosquée à quelques centaines de mètres à peine du domicile de Rachid Mimouni), tous deux cultivaient un savoir-faire inégalé dans la fabrication de fables aux dimensions anthropologiques et politiques très élaborées. Peu connu en France, Borislav Pekic est pourtant l’une des plus grandes figures de la littérature yougoslave. Disparu en 1992, il nous a laissé un grand œuvre, La Toison d’Or, phénoménale saga qui relate sur sept tomes huit siècles d’histoire des Balkans. De lui, l’écrivain serbe Borislav Mihailovic Mihiz a dit qu’il était comme « un homme fiché sur le pal de l’histoire ». Le propos est d’autant plus juste que ladite histoire n’aura rien épargné à Pekic, qui purgera à partir de 1948 cinq années en prison – condamné à quinze années en 1948 pour activisme démocratique. Sans doute cette expérience n’est-elle pas étrangère à ce qui va enfanter ce court récit inspiré des heures les plus noires de la Terreur.
Le personnage central, Jean-Louis Popier, dont on ne sait pas au fond s’il est le fruit de l’imagination de l’auteur ou la survivance incarnée de quelque témoignage de la tradition orale, officie comme greffier au tribunal institué par la Révolution française. Au rythme où vont les choses et où tombent les condamnations (toute révolution charrie son lot, généralement grossissant, de déviationnistes), le brave greffier Popier, citoyen à l’apathie assez exemplaire, se retrouve rapidement débordé par sa charge. Tant et si bien qu’il commet une maladresse qui le contraint, s’il veut échapper au contrôle de sa hiérarchie, à faire disparaître un acte de condamnation. Et quoi de plus efficace pour faire disparaître ledit acte que de l’ingurgiter aussi sec, laissant ainsi la promesse de mort se dissoudre au fond d’entrailles que nul n’aura jamais idée de venir fouiller ? Ce faisant, un éclair de génie lucide traverse la sourcilleuse et très réglementaire conscience du brave Popier, lequel réalise du coup qu’engloutir un tel acte entraîne irrémédiablement le salut d’un condamné. Qu’à cela ne tienne, le brave et désormais conscient Popier n’aura de cesse, chaque jour, de manger la mort, et d’épargner la guillotine à un congénère supplémentaire. Jusque-là d’ailleurs, le rigoureux gratte-papier n’avait jamais vu de guillotine : après tout, sa mission s’arrêtait aux marges du grand registre où il consignait les condamnations. Difficile, au passage, de ne pas songer à la banalité de ce mal dont Hannah Arendt fit l'herméneutique en d’autres circonstances. La pratique quotidienne et routinière d’une fonction sociale légale, voire valorisante aux yeux de ses contemporains immédiats, induit des mécanismes réflexes qui confinent l’individu dans l’impression de sa normalité – fût-elle parfaitement abjecte. Et aujourd’hui encore, l’on condamne à des peines parfois très lourdes sur la base d’assertions et dans des perspectives qui ne sont pas toujours fécondées par la raison.
Pekic ne cherche nullement à ménager un mauvais suspens. La fable n’est édifiante que parce qu’elle nous empêche de sombrer dans l’excitation du voyeur et que, dès le départ, il est clair que le brave greffier Popier devra rejoindre à son tour la cohorte des déchus de la Révolution : ce n’était pas là une possibilité pour le scénario, mais sa seule conclusion disponible. Car la grande histoire a quelque chose d’une machine infernale ; et tout spécialement lorsqu’elle se veut révolutionnaire. « La méfiance, le soupçon et la peur – sentiment indissociables de la vigilance révolutionnaire » sont à la fois le terreau et le fruit de la révolution. Étrangement, paradoxalement peut-être, la politique révolutionnaire (et donc contre-révolutionnaire, la contre-révolution ne visant au fond qu’à faire la révolution contre la révolution) n’exige pas l’engagement des citoyens, ni même, à l’extrême, leur approbation, mais leur simple effacement ; elle ne leur dénie pas nécessairement le droit à exister pleinement, mais les contraint à une sorte d’invisibilité sociale, d’inexistence singulière. Pekic écrit à propos du brave greffier Popier qu’il serait vain de lui chercher des « signes particuliers. S’il en avait eu, il aurait été sur la paille de la Conciergerie et non assis derrière un bureau du greffe du Tribunal révolutionnaire ». C’est tout le mystère des révolutions – qu’elles aillent de l’avant ou qu’elles marchent à reculons – : elles donnent corps à des individus compulsifs qui se révèlent à eux-mêmes en se laissant entraîner là où ils ne pensaient pas vouloir aller. Naturellement, le piquant de la fable est que la Révolution va ici se heurter à l’un des ses agents les plus irréprochables. La résistance ne viendra pas d’individus héroïques extérieurs au système, mais de l’être le plus docile, le moins soupçonnable, le plus indifférent à ce qui se trame. Nonobstant les apparences, et n’était la chute finale, il pourrait donc bien s’agir d’une fable optimiste, le contrôle social total se révélant impraticable : le plus policier des systèmes viendra peut-être à bout de l’homme, jamais de l’imprévisibilité humaine. Ici, l’individu devient malgré tout, et surtout malgré lui, le meilleur agent corrupteur, l’imprédictible grain de sable qui s’ingéniera à gripper les rouages. Pourquoi ? Par accident. Que la prise de conscience de ce hasard qui entraîna l’accident, puis la compassion qu’il fera naître chez notre agent corrupteur, se manifestent ensuite comme des principes politiques ou civiques ne changent rien à l’affaire : au départ, rien ne disposait le brave greffier Popier à vouloir renverser, ne serait-ce qu’interrompre, l’ordre des choses. Il aura fallu que l’imprévisible lui mette la puce à l’oreille.
Comment se forge-t-on une conscience en ce monde ? La réponse de Borislav Pekic est pleine d’une richesse métaphorique et anthropologique peu commune : par le hasard. La conscience de soi et du monde peut nous tomber dessus comme le ciel sur la tête ; elle peut tout aussi bien loger dans la petitesse des choses ordinaires que dans la brutalité des actes sociaux, s’apparenter à une révélation dans le désert autant qu’à un accident de parcours dans la paisible linéarité des jours. Dès lors entrevoyons-nous, fût-ce faiblement, ce qui demeure vivant une fois que la société a érigé ses miradors : l’aspiration à la liberté.
* La ceinture de l’ogresse, Rachid Mimouni, éditions Seghers, 1990.
Borislav Pekic, L'homme qui mangeait la mort - Editions Agone Traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Paru dans Esprit critique, revue de la Fondation Jean-Jaurès, n° 68, mars 2006
Une jeune fille aperçue dans un jardin, une camarade de classe entraînée dans une escapade buissonnière, un amour de vacances achevé tragiquement, des rencontres, regards et frôlements dans des bals et des fêtes, telles sont les intrigues qui se nouent dans les nouvelles proposées par Marc Villemain autour des amours enfantines et adolescentes.
Marc Villemain, dans ces charmants récits des amours contrariées, esquissées ou consommées, décrit les premiers émois avec une grande délicatesse. À travers une variation presque musicale sur des motifs comme l’eau, le jardin ou le bal, il évoque de façon très poétique les sentiments et sensations de l’éveil amoureux.
La construction du volume oscille habilement entre unité et fragmentation, autour du motif des rivières infranchissables qui donne son titre au recueil, et d’un narrateur qui se construit au fil des pages. Cette promenade au cœur de l’enfance est tendre et revigorante à la fois.
Tenons-nous en à l’écrivain, donc, parce qu’il est admirable, et que le reste, l’affectation eschatologique, l'incessant procès aux contemporains, les embardées bouillonnantes dans le petit chaudron des lettres, les sentences sur « une production littéraire semblable à des eaux mortes où se réfléchit le ciel vide » ou sur la décrépitude d’un « monde épuisé » qui détruit la langue française au point que celle-ci est « peut être parvenue au bout de ses possibilités littéraires », tout cela n’indique rien que l’état d’abattement d’un homme dont les lecteurs les plus fervents peuvent parfois attendre, en effet, qu’il respecte ce qu’il revendique pour lui-même : « L’extrême solitude et la dimension fantomatique de l’écrivain qui, contre l’humanité, joue l’espèce humaine en son épiphanie singulière : celle de l’individu entré dans la déliaison humaine ». Richard Millet n’est sans doute dupe de rien, et certainement pas de sa rage, dont il sait pour l’éprouver combien c’est contre lui qu’elle s’exerce le plus souvent. Mais voilà, le monde lui parvient encore, parfois le requiert, et l’intrusion de sa matérialité sous ses formes les plus abrutissantes n’a de cesse de réveiller en lui le prurit de quelques colères indistinctes. Reste qu’il n’est pas anodin que ces deux livres paraissent en même temps : l’un pour dire la colère, l’autre, comme en contrepoint, pour revenir à soi.
Je ne disconviens pas que le titre de cet article soit un peu racoleur. Et injuste. Car au fond il me serait facile de me reconnaître dans ce qui fait la terreur de Richard Millet, dans tout ce qui nourrit sa mélancolie, son allergie à un monde qui sombre fou et sa désolation de ne pouvoir en attendre quelque éclat prometteur, pour ne pas dire rédempteur. Pourquoi, alors, cet « hélas » ? Au-delà du clin d’œil à l’historiographie littéraire, l’hélas subsiste en raison de quelques saillies inutiles, péremptoires, parfois injurieuses, formulées sur ce ton de gravité solennelle qui leur ôte tout ce qu’elles auraient pu receler de mutin, d’espiègle, de séditieux pourquoi pas, et qui, alors, seraient simplement passées pour ce qu’elles sont, ou que nous aurions eu à cœur de défendre en arguant de l’envie, irrépressible chez tout écrivain, de baisser la garde devant la tentation du bon mot.
Car que vient faire ici cette trouble insistance à dire qu’il ne fréquente plus personne en dehors de « quelques femmes d’exception et deux ou trois représentants du sexe mâle, hétérosexuels » ? Que viennent faire cette défense illustrée d’un Peter Handke (dont il a mille fois raison de déplorer qu’on ait déprogrammé l’une de ses pièces à la Comédie française) venu se recueillir sur la dépouille de Slobodan Milosevic, et cette extravagante ineptie historique dont il fait preuve dans une sorte de salut « à un homme politique communiste légalement élu, certes coupable de crimes de guerre, mais non moins que le Croate Tudjman et le musulman Izetbegovic » (lequel, du coup, étrangement, perd ici sa nationalité au profit de son appartenance religieuse) ? Que vient faire encore cette énormité sur Camille Claudel, qualifiée de « pathétique icône féministe » ? Et cette sentence que rien n’étaye à propos de Salman Rushdie, qui, non content d’être « surestimé », ne devrait sa « gloire » qu’à une excitation « médiatique », elle-même produit « d’une éructation de l’Histoire qui s’est muée pour lui en chance tragi-comique » ? Peut-on affirmer sans rire que « la France est morte en 1763, à la signature du traité de Paris par quoi elle renonçait à l’Amérique et aux Indes, c’est-à-dire au monde » ? Nous ne reconnaissons pas ici Richard Millet – ou plutôt nous ne reconnaissons de lui que ce qui vient ternir une œuvre qui n’a guère d’équivalent dans la littérature vivante, et une pensée qu’irriguent d’ordinaire la délicatesse, la profondeur, bref toute la nuance élémentaire qui requiert ou doit requérir celui qui porte jugement sur le monde et les humains. Ce Millet-là me met mal à l’aise, tant il se trompe, et de combat, et de registre, et tant, surtout, il semble trouver plaisir à se défigurer lui-même. Le Millet que j’aime est là, pourtant, dans ce même livre, véhément sans doute mais qui sait, dans sa véhémence même, faire éclater la part de vertige, de chagrin et d’esseulement qui fait le caractère exceptionnel de son œuvre.
Aussi faut-il souligner la beauté obscure et viscérale de cette réflexion sur la condition de l’écrivain, dont d’aucuns, sans doute, pourront une nouvelle fois railler le caractère crépusculaire, mais que nul ne saurait balayer d’un revers de plume sans risquer d’y perdre un peu d’aplomb et de passer pour aveugle. Car que dire d’un écrivain qui reconnaît tout ce qu’il est ? Que répondre à un homme qui écrit avoir « souhaité amener à son plus haut point, là où l’intenable est fécond, la contradiction entre mon exécration de l’espèce humaine et mon amour pour l’individu, […] ; entre mon catholicisme dissident et l’indifférence naturelle au mal ; entre mon consentement à la mort et le refus de voir mourir » ? Que peuvent les critiques littéraires contre un écrivain qui considère la grammaire comme « l’au-delà de la langue dans lequel retrouver la figure non rhétorique, inhumaine, nécessaire de l’éternité » ? C’est ce Richard Millet-là que je veux lire, celui qui « se présente dans le bruit d’un refus, celui de toute image, de plus en plus requis par cette quête quasi insensée de l’anonymat qu’il y a au cœur de toute démarche littéraire ». Oublier, donc, ou plutôt négliger, ses condamnations réflexes d’un « nouvel ordre moral » qui, s’il peut en effet nous désoler, n’en fait pas moins figure de réceptacle très commode à ses humeurs. Lui préférer celui qui parle de l’écrivain comme d’un être « qui se voue à l’échec comme à une forme de salut »– et nul besoin, pour y parvenir, d’aller insulter l’Histoire. Le préférer quand il dit vouloir être « celui qui s’invente dans le paradoxe de son propre retrait, eût-il le bruit du monde pour destin de son langage », celui qui conditionne sa liberté au « surplomb vertigineux et dégrisant de l’outre-tombe. »
Nous ne sommes pas loin de cette défaite de la pensée qui, en son temps, déprima tant Alain Finkielkraut, et il est difficile de sérieusement contester, avec Millet cette fois, que se dessine sous nos yeux un « effondrement du vertical au profit de l’horizontal », ou encore que « ce qui s’annonce comme valeur nouvelle n’est que le recyclage de l’ancien débarrassé de sa charge signifiante, symbolique, sacrée ». Richard Millet a sans doute le courage d’écrire bien haut ce que d’aucuns méditent en leur encre muette, et ce qu’il dénonce comme « désenchantement de la littérature » est sans doute une épreuve pour beaucoup – même, fût-ce in petto, pour nombre de progressistes. Et oui, j’aurais aimé être l’auteur de ce trait étrangement houellebecquien : « d’un point de vue animal, qui serait indigné par la disparition de l’espèce humaine ? »– d’ailleurs, « sommes-nous bien certains que nous nous regretterions nous-mêmes ? » Reste que sa désolation, si elle est belle, si elle est, même, à certains égards, salutaire, ne peut se contenter d’accoucher d’un réquisitoire aussi unilatéral, sauf à éprouver du plaisir, un plaisir presque doloriste, à la tentation sacramentelle de la rumination. Son plaisir n’est pas discutable en soi, mais en ce cas, pourquoi lui chercher des explications ailleurs qu’en sa propre désolation ? Qu’en sa propre inadéquation au monde ? « L’insurrection de l’unique contre le nombreux » mérite d’autant plus d’être défendue que l’idéal promu à la télévision contribue assurément à la destruction du monde : ce pourquoi, oui, « l’excès est le rire même qui éclate dans les ténèbres ». Mais faut-il pour autant se refuser à aller chercher dans le monde (et dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui encore) ce qui résiste et contrarie le processus ? Et surtout : la société et la littérature eussent-elles été autres, Richard Millet les aurait-il aimées davantage ?
Rien n’est moins sûr, et L’Orient désert, publié en parallèle au Mercure de France et dédié « aux chrétiens d’Orient », confirmera, dans un geste de grâce et de désespérance inouïes, combien s’enracine sa rupture d’avec le monde et l’humanité. Ceux qu’aura irrités le matamore de Désenchantement de la littératurepourront ou devront lire ce livre-ci, entièrement gagné par l’humilité, la haine de soi, la torpeur devant l’horizon qui se dérobe, et où l’auteur se déprend au fil des pages de sa véhémence jusqu’à entreprendre le plus intime dénuement. Initialement consacré au Liban de sa jeunesse et à « une archéologie de mes goûts sexuels », le livre voit le jour « dans le temps même où une femme est en train de me quitter » –si bien« que cette fin est en quelque sorte inscrite dans le livre que j’écris ». La douleur de la séparation est lancinante, et le livre tourne autour d’une quête spirituelle toujours plus pressante au fil des pages – « à présent je veux être nu, dans les épines, le vinaigre, les crachats et les rires ». Jusqu’à choir dans l’aphorisme, chose rare chez Millet, comme pour mieux signifier, en de telles circonstance, la souveraineté du silence, lénifiante, rédemptrice, destinale. Les détracteurs pourront même se faire les dents sur une sincérité sans ambages – « je ne suis que la somme de mes erreurs et, davantage, de mes fautes » – quitte à faire abstraction du mysticisme chrétien et primitiviste de Millet. Car, « chrétien, c’est-à-dire debout face à la Croix », c’est lui désormais qu’il violente, et sur lequel il laisse s’abattre, entre deux saillies suicidaires, sa propre compassion.
L’enfance est partout présente dans ce récit qui ressemble à une fin de vie, et où l’auteur désespère de ne plus pouvoir, peut-être même ne plus vouloir se trouver. « Je ne suis qu’une torsion entre l’enfant que je fus et ce à quoi je m’obstine à donner le nom de Dieu mais qui n’est que le signe de ma perpétuelle défaillance, l’impossibilité de toute certitude, la soif de celui qui est en chemin avec le sentiment de n’arriver nulle part ». Cette enfance à laquelle nous arrache la femme qui nous quitte n’en finit plus d’incarner le regret de celui pour qui « le passé est un futur où je tombe infiniment », et s’ouvre sur une souffrance attendue, presque espérée, souffrance par laquelle la mort elle-même s’abolirait, puisqu’il s’agit, pour le chrétien, d’« acquiescer à la mort en tant qu’elle sera vaincue par la foi ». Ainsi de ce « besoin […] d’être aussi nu que la truite à qui on ouvre vivante le ventre pour en extirper les entrailles », ou de cette intime conviction de n’être que « dans l’anticipation d’un bonheur qui se confondra probablement avec ma mort ». On pourra, certes, à de très brefs moments, s’agacer d’une rhétorique mystico-sexuelle à la sollersienne, mais qu’importe : nous aurons retrouvé l’immense écrivain, après tout, qu’est Richard Millet, et l’on comprendra, pour peu qu’on l’ait oublié, qu’il faut être cet immense écrivain pour désespérer à ce point de son art : « on n’écrit que pour échouer à dire ce qu’eût été notre vie sans l’écriture. » Pourtant, s’il parvenait à soulager ses livres de cette espèce de mucosité fielleuse qui les baignent, s’il parvenait à les abandonner à leur essence éminemment littéraire, je donnerais tous les prix à Richard Millet. Mais ce n’est pas moi qui décide – et d’ailleurs je serais sans doute bien seul.
Désenchantement de la littérature, chez Gallimard L'Orient désert, au Mercure de France Paru dans Le Magazine des Livres, n° 7, novembre 2007
Tous aux abris : Richard Millet est « en guerre ». Fulminant, agité, s’échauffant à sa propre furie telle une pie-grièche, l’écrivain peste, tempête, invective, s’ébroue comme un chien fou, laissant s’égarer au passage ce qui fondait son intelligence tout autant que son style – pourtant à peu près unique, parfois sublime, et qui faisait et continue de faire de lui, déjà, un quasi classique de son vivant. C’est parce que je le pense et l’ai écrit en maintes occasions, et encore récemment à propos de L’Orient désert, de Corps en dessous et de Désenchantement de la littérature (le livre dont la réception, paraît-il, justifiait celui-ci) que je me sens à mon aise pour manifester, peut-être pas un désenchantement, à tout le moins un dégrisement. Ainsi donc, l’écrivain n’aura pas supporté ce que d’aucuns auront pu dire ou écrire de Désenchantement de la littérature, cette longue et magnifique élégie à la mort des belles-lettres qu’éclaboussait quelque saillie humorale et politique parfois très sotte. Tout comme j’ai aimé et défendu cet Orient Désert dont il se plaint que nul ne l’ait lu, j’ai aimé et défendu Désenchantement, son amertume, l’irrécupérable de sa désolation, la magnificence de son écriture, bien qu’en déplorant certains partis pris, plus fantasmatiques d’ailleurs que foncièrement idéologiques, car conscient que c’est dans sa propre négativité que l’écrivain digne de ce nom doit écrire, et m’arrimant au devoir de ne pas le lire au pied de la lettre mais dans la seule et exclusive compréhension d’une ontologie et d’une affliction qui, chez lui, se parent toujours des plus remarquables atours.
Désenchantement fut il est vrai diversement apprécié. Mais il fut critiqué seulement pour sa part extra-littéraire – y compris, donc, par les plus sincères et fervents de ses lecteurs. Millet en prit ombrage, et s’enquit de répondre à ceux qu’il nomme dans ce livre-ci des « ennemis »– quoique s’empressant de préciser, très vite et du très haut de sa superbe, qu’ils « ne méritent pas d’être traités en ennemis » puisque au fond ils ne sont rien, ou rien d’autre que les estafettes d’un « journalismedevenu le stade suprême de la pratique littéraire contemporaine – son horizon romanesque, ou ce que les géologues appellent un cône de déjection », et d’expliquer qu’il ne saurait être question de pardonner à des ennemis car « on ne pardonne pas à un masque, non plus qu’à un rôle ou à un chien », et que, au fond, en vérité, « mes ennemis n’ont que l’existence que je veux bien leur prêter. »
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La terre entière lui reprocherait donc ce qu’il est, et davantage encore : jusqu’à son existence ; car n’en doutez pas, ce que ses contradicteurs visent n’est rien moins que son « élimination du champ symbolique. » Outre que l’écrivain, par ailleurs si dédaigneux de la presse littéraire et plus encore de ce qu’elle peut penser de lui, semble très bien informé de ce qui s’écrit sur son œuvre en tous lieux et jusqu’aux blogs les plus modestes, l’on regrettera d’abord qu’aucun point sur lesquels il fut attaqué ne trouve ici réponse. Pire – ou mieux, c’est selon : ce qui justifia notre réserve à la lecture de Désenchantement se trouve conforté dans L’opprobre, écrit sans doute un peu trop à la hâte pour pointer convenablement le viseur, si tant est qu’il fût en mesure d’approcher sa cible. Il est d’ailleurs symptomatique que Millet use de la forme quasi-exclusive de l’aphorisme, laquelle, si elle n’est pas viscérale ou systémique comme chez Cioran, ne sert guère qu’à maquiller une pensée dont on se refuse ou dont on se sent impuissant à étayer le dévoilement. Très commode pour quiconque se suffit ou se nourrit de sentences, l’aphorisme court le risque de la suffisance sentencieuse ; d’un usage raisonné, il saisit le lecteur, l’agrippe, le bouscule et le confond jusqu’à devenir saillie d’intelligence ; mal employé, il n’est guère qu’une arme défensive bien impuissante à masquer le trouble de celui qui se sait acculé. En assénant, en tirant à vue sur tout ce qui bouge, en sombrant parfois dans une vulgarité un peu indigne d’une telle prose, Millet ne fait que desservir son propos et va jusqu’à le salir, sciemment ou pas, allez savoir, avachissant ce qui aurait peut-être pu constituer les filaments d’une sainte colère en une langue de fiel épaisse, lourde d’un mépris que, finalement, il porte si mal.
L’opprobre, opportunément sous-titré Essai de démonologie, est le livre de l’échec. Échec narcissique, bien sûr : Millet pensait blesser ses offenseurs ? Le lecteur n’y verra autre chose que les rodomontades, un peu misérables il faut bien dire, et pour cette raison parfois attendrissantes, d’un auteur dont les coutures élégantes craquent sous l’effet de la vexation. Échec intellectuel et littéraire ensuite, et voilà qui est plus embêtant. À quoi bon tant de jolies phrases bien ciselées pour expliquer, par exemple, qu’il faut savoir « accueillir l’outrage comme un vinaigre à muer en eau pure », ou pour se convaincre soi-même qu’« aux caresses des amis je préfère les crachats », ou pour se consoler de « la laideur de mes ennemis », laquelle suffirait bien « à me venger » ? À quoi bon faire du ressentiment un principe générique extensible à tout ce qui vit ? : « Que pourrais-je aimer d’une France qui s’oublie elle-même comme une malade et dont je méprise le peuple », écrit celui qui, pourtant, tout au long de son œuvre, a su si bien montrer le désarroi, la maladresse fragile et délicate des petites gens. « Le Français est fidèle à son chien » : à quoi bon ces bons mots tant ils sont gratuits et n’obéissent à rien d’autre qu’au plaisir trouble de se croire, non pas seul, car nous le sommes tous, mais unique ? À quoi bon comparer « un de ces bons gros romans d’Outre-Atlantique » à « une blondasse américaine » avec laquelle on ne peut tout juste envisager que de « coucher » ? À quoi bon jouir et vouloir faire jouir de « l’hébétude satisfaite des lauréats des grands prix littéraires, qui ont tous l’air de vaches inséminées par le vétérinaire » ? À quoi bon pousser ces cries d’orfraie devant le « multiculturalisme » dès lors qu’on se contente de le définir comme partie prenante de « l’antiracisme et [de] la pornographie » ? À quoi bon être écrivain, et gallimardien, excusez du peu, si c’est pour se satisfaire de calembours ou de syllogismes qui d’ordinaire s’entendent de préférence au café, juste après la poire : « la domination anglophone est à la littérature ce que l’Europe de Schengen est à l’immigration clandestine ». Et le vertueux « catholique, blanc, hétérosexuel, écrivain », d’enfoncer le clou : « Vient un moment où on ne peut que donner raison à Ben Laden, pour peu qu’il ne soit pas une fiction américaine ou islamiste ». D’ailleurs « il n’est pas impossible que les attentats du 11 septembre 2001 soient une mise en scène américaine à capitaux saoudiens, tout de même qu’on peut douter si les Américains sont réellement allés sur la lune. » Marion Cotillard ne saurait mieux dire (pour mémoire, voir ici).
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J’ai toujours eu un petit faible pour les écrivains irascibles, les atrabilaires, les épidermiques et les eczémateux, pour les mauvais joueurs de mauvaise foi. Non pour ce qu’ils disent ou écrivent en raison, mais parce que ce qu’ils disent ou écrivent n’en finira jamais de n’être que la manifestation douloureuse, inextinguible, frustrée, mythique, lyrique, de leur souffrance à être. Mais c’est toujours une désolation pour moi quand j’en surprends un en train de jouer au « réprouvé », à la perpétuelle victime d’une « loi du silence que le milieu littéraire partage avec les sociétés secrètes », alors même qu’il aurait accès à tout, et qu’il ne serait pas un livre de lui qui ne fût commenté, critiqué, décortiqué, publicité. Désolation de voir ce mystique pleurer la chrétienté des origines, on peut le comprendre, et s’envelopper dans la hautaine toge du supplicié, le manteau de disgrâce de celui qui aimerait tant croire qu’il « hante ceux qui voudraient que je n’existe pas », qui aimerait tant nous convaincre qu’il vit dans la quiétude d’une « forme supérieure de l’ironie ». « Privilège des martyrs et des saints, et aussi des écrivains, je suis vivant dans ma tombe », note-t-il comme pour façonner le mausolée à venir, assuré que les derniers grands glorieux auxquels on puisse le mesurer ne sont plus de ce monde : « Ce n’est donc pas de trop écrire qu’on me reproche, mais de trop publier, comme on dit de trop parler ou d’écrire trop bien. Peut-on reprocher à Bach ou à Schubert d’avoir trop composé, ou à Monet d’avoir trop peint ? »
Étrangement, c’est dans un ressort psychologique, ou par une pirouette du même ordre, que Richard Millet croit pouvoir expliciter et mettre à jour la défiance qu’il suscite. Écoutez bien, c’est un monument de bravoure et de mauvaise foi : « Et si cette haine, cette violence, ce rejet étaient le signe d’un amour pervers pour ce que j’écris, mes ennemis n’osant m’aimer, leur perversion consistant à jouir sans se l’autoriser, et à vouloir dégrader mon travail en jetant l’opprobre sur ma personne ? » On appelle cela boucler une boucle : être l’auteur d’une œuvre telle que son pire ennemi n’aura d’autre choix que de l’adorer en son for intérieur et dans le secret silencieux de sa conscience hypocrite, acculé à la souffrance perverse de devoir jouir du pire, être soi-même enfin le Maudit tutélaire, la Figure tellement considérable et positive et enviée du Mal, régner du fin fond du pays de l’opprobre sur un empire de nains et de lutins corrompus qui, dans l’infime éclat de lumière qui, fût-ce par éclair ou accident, continue de les rendre accessibles au Beau, ne peuvent que mettre genou à terre devant le Maître. Il ne viendra pas à l’esprit de l’écrivain que ladite défiance tient à de simples mots qu’il jeta lui-même dans ses pages, des mots bêtes, méprisants, ineptes, qui ternissent ce qu’il convient d’appeler une œuvre, une œuvre qui, de surcroît, n’a sans doute pas beaucoup d’équivalent aujourd’hui en France.
Faut-il y voir la cause d’un effet ou l’effet d’une cause, toujours est-il que L’opprobre est écrit dans une langue qui, pour la première fois, semble achopper, se condamner à la monomanie, au ressassement, à l’alourdissement du déjà-connu, du déjà-écrit, et se condamner, même, parce qu’on ne réécrit pas aussi bien ce que l’on écrivit déjà, à l’injure de ce que cette langue a été et sera encore assurément ; c’est bien écrit, bien sûr, c’est Richard Millet ; mais c’est comme si nous lisions là un Millet pour les Nuls, comme si nous tenions entre nos mains le manuel de base de la stylistique millettiste, le vade-mecum des techniques ordinaires de l’écrivain, dont on ne sent plus ici la sainte inspiration, et dont on pourrait croire qu’il s’essouffle sur sa propre musicalité, comme s’il se lassait lui-même de tourner autour de ses propres marottes. Les rares moments de ce livre où l’écrivain s’en retourne à lui-même attestent de la déperdition du sens et du beau dans l’humeur, et sauvent le livre. Jamais aussi élégant et digne que lorsqu’il consent à fermer les yeux et à ne pas travestir le monde en objet de fantasmes ou en exutoire à sa langueur, les mots de Millet retrouvent alors leur source exacte, l’origine même à laquelle il puisait pour donner les plus beaux livres qui soient. « Être digne de l’échec : voilà la condition de l’écriture », écrit-il, nous donnant à espérer qu’il entrevoit ainsi le caractère vain et voué à l’oubli de toute polémique avec la galaxie, et que seul le rapport intime, donc privé, à l’écriture, justifie la littérature. « De quel infini sommes-nous, en écrivant, la dégradation ? » : voilà ce qu’il faut écrire. Ce qui n’est possible qu’à la condition d’oublier un peu ce que nous renvoient les ennemis que nous nous sommes fabriqués, et qu’il est un peu commode, n’est-ce pas, de comparer à des « insectes. » Nous autres, lecteurs, nous autres qui avons appris et continuons d’apprendre à lire et à écrire en lisant Richard Millet, attendons de lui qu’il tienne bon sur ses préceptes : « J’écris non pas pour être ignoré mais pour parfaire la nécessité qu’il y a à l’être en écrivant » : c’est, précisément, ce qu’il n’a pas fait avec L’opprobre. Il nous dira, et nous dit déjà, d’ailleurs, que ses lecteurs l’attendent au tournant du roman, et qu’il s’en moque, que le roman est mort, qu’il a besoin de l’oxygène de la guerre et de l’hybridation du récit, et nous, on pensera qu’il s’agit encore d’une argutie, d’un aveu déguisé en lapsus, d’un refoulement peut-être, et que ce qui l’excite surtout, ces derniers temps, c’est une petite guérilla littéraire qui ne vaut pas tripette, et qu’il trouve un bien triste plaisir à la posture sacrificielle et victimaire de l’écrivain maudit qu’il n’est pas. Si rien ne semble en mesure de pouvoir réenchanter Richard Millet, ce n’est pas grave : là naît aussi sa littérature ; pourtant, s’il continue, il faudra bientôt entreprendre de le désenvoûter. Avant qu’il ne soit trop tard.
Richard Millet, L'opprobre, essai de démonologie - Éditions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres n° 10, mai 2008
Quelle est la genèse de votre livre, d'où est-il né ? Telle est, en substance, la question posée par Cédric Porte sur le site 300 mille signes / Le Off des auteurs (ce qu'il appelle joliment « la cinquième couverture »).
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Ce que je fus ?
Si je veux retrouver la source de mes « rivières infranchissables », alors il me faut aller puiser assez profondément dans le temps. Et tant pis si la nostalgie n’a pas vraiment la cote en notre époque furieusement en marche, laquelle se plait à y voir le levain romantique d’un possible passéisme politique et un empêchement à la nécessaire adaptation des hommes au cours du monde — au mieux un sentiment ombrageux et malsain. Du haut de ma seule échelle individuelle pourtant, j’ai fini par accepter l’idée que ce que j’étais, comme homme, comme écrivain, tenait en large part à ce que je fus. Ce que je fus ? Un enfant et un adolescent à la fois espiègle et sombre, contemplatif et rageur, volontiers tenté par les marges mais sensible par-dessus tout à la douceur, à la tendresse, à certains élans purs. Moi qui ai longtemps professé une sorte d’éthique de l’engagement, me voilà donc renonçant aux raisonnements, aux théories, aux objurgations morales et autres édifications, me voilà délaissant le général pour ne me laisser envahir que par des sensations particulières et attendre que montent en moi, jusqu’en mon écriture, ces choses infimes qui ne disent rien du monde mais fondent une singularité. Me voilà m’examinant, moi-même et ma génération, au reflet sensible que nous présente le petit miroir du temps. Sans doute suis-je en cela, comme tant d’autres, enfant du grand désenchantement spirituel, idéologique et prométhéen – et sans doute, demain, dira-t-on le plus grand mal de nous.
Peut-être aussi arrivé-je à un âge où il m’est difficile de ne pas éprouver la pression qu’exerce cette espèce de cheville ou de levier qui accélère la bascule du temps. Il est probable que cet « effet cliquet » explique en bonne part l’envie de revisiter mes premiers émois amoureux, certes pour le plaisir un peu régressif – donc délicieux – d’exhausser quelques sensations de jeunesse, mais aussi pour donner à mon être amoureux son caractère définitif et contemporain. Car c’est là malice de toute nostalgie bien comprise : elle confère au présent une densité renouvelée. À cette aune, et pour peu que l’on accepte de le lire entre les lignes, Il y avait des rivières infranchissables constitue donc autant un retour sur moi, un retour égocentrique si l’on veut, qu’une déclaration de confiance et d’amour à mon devenir – autrement dit à la femme que j’aime au présent.
Je sais bien par ailleurs comment et pourquoi le travail sur ce recueil a pu modifier, réformer mon écriture. Je passe sur le défi littéraire – esthétique, disons – que représentait la perspective d’un livre s’attachant à explorer le domaine tellement visité déjà des amours enfantines et adolescentes ; ce défi m’enchantait, m’amusait même : j’ai toujours pensé qu’il était possiblement autant de manières de dire l’amour que de le vivre. Reste que pour la première fois (et j’ai envie d’y voir un autre point de bascule, mon entrée dans un autre temps de la vie induisant l’entrée dans un autre temps de l’écriture), je n’ai écrit qu’à partir de ce qui montait en moi, cette mémoire extrapolée ou raccommodée, pure quoique travaillée par le temps, ces mots simples et premiers qui viennent à tout être éprouvant un sentiment trop nouveau ou trop fort : j’ai délaissé mon être littéraire conscient et n’ai rien souhaité d’autre qu’écrire sous le seul empire des sensations recouvrées. Mon seul travail alors fut de les apprivoiser, de les alléger de leur tendance naturelle à l’affectation, de les nettoyer d’une chair toujours un peu trop grasse, de les désosser afin de dire au mieux ce qu’il peut y avoir d’absolument universel dans la singularité infinie d’une émotion particulière. Au fond, je n’ai pas tant voulu sublimer mes petits émois amoureux, eussent-ils été fondateurs, que dire la grande beauté des petites choses et le continuum amoureux qui n’en finit pas de bousculer nos vies. Il m’a seulement fallu pour cela reconnaître – comme on reconnaît un frère – la part de romantisme dont je suis aussi fait.
Merci à Brice Torrecillas, qui a eu envie de me passer au grill de son « Questionnaire du candide ».
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Ses premières expériences d’écriture furent à caractère politique. Par bonheur, après avoir prêté sa plume à Dominique Strauss-Kahn, à Jean-Paul Huchon, à François Hollande ou encore à Jack Lang, Marc Villemain décida de passer aux choses sérieuses : la littérature. Directeur de collection aux éditions du Sonneur, il vient de publier son sixième livre, Il y avait des rivières infranchissables (éditions Joëlle Losfeld), un recueil de nouvelles qui suscite un réel enthousiasme. Et il honore superbement notre questionnaire du candide.
Un écrivain, ça naît comment ?
Il n’existe heureusement aucun schéma de fabrication : ce qui vaudra pour un tel n’aura aucun sens pour tel autre. Car c’est une facilité de langage et de l’esprit, selon moi, voire une manie taxinomiste, que de penser qu’il pourrait exister une caste, une communauté, une corporation des écrivains. Rien n’est plus irréconciliable et composite que cette nébuleuse d’humains qui, pour des raisons propres à chacun, ont placé l’écriture au centre de leur vie. Autrement dit, je ne connais guère que des individus sans autre lien entre eux que celui d’être continûment aimantés par le désir d’écriture.
Cela dit, au-delà cette passion commune, il existe peut-être une espèce de point nodal, comme on dirait en topographie. Disons une sorte de mouvement qui, de fait, conduit toujours celui qui écrit à se tenir en plus ou moins grand décalage avec le monde. Car écrire, c’est aussi travailler avec ce qui, en soi, n’est pas mûr, pas prêt pour le monde. Dans le temps de l’écriture évidemment, puisque celle-ci requiert une longue et impérieuse solitude, mais aussi dans ce qui peut acculer un individu à sa table de travail, et qui ressortit probablement à un désir, sourd mais assez pressant, de mettre l’existence et le monde à une certaine distance. Je pense que tout écrivain un peu sérieux ressent cela. Pour ce qui est de ma petite personne, je dois dire j’ai toujours éprouvé, dès l’enfance, un vague sentiment d’étrangeté devant le monde, et parfois une certaine gaucherie, voire réticence, à y évoluer. Sans doute est-ce là, donc, que naît l’écrivain en moi, dans ce hiatus, cet écart.
Un livre, ça vient de quoi ?
De cela, précisément : de ce sentiment de relative inadéquation au monde et du désir de l’interroger. Pas forcément d’ailleurs pour l’entériner ou s’en réjouir : ce peut être aussi pour essayer de trouver sa place dans le mouvement global, de reprendre pied parmi la foule.
Reste qu’il faut bien trouver quelque motif d’écriture. Cela peut être dans le cours incroyablement chaotique, extraordinairement faramineux et donc définitivement romanesque du monde – vers quoi, un temps, je penchai –, mais on peut aussi chercher en soi, dans une certaine urgence sensorielle, dans sa mémoire affective, lorsqu’on finit par comprendre qu’on est porteur de bien plus que soi-même – et c’est plutôt la manière de faire de mes derniers livres. L’origine du monde et l’origine de soi, donc : ces deux sources peuvent s’annuler, se repousser ou coexister, c’est selon. Chez moi elles entrent fréquemment en rivalité – en émulation, espéré-je : il ne s’agit pas tant d’écrire ce que je suis, qui n’intéresse personne, mais, partant de ce que je suis, de trouver à mon être un écho au dehors, d’épuiser mon humble et négligeable biographie pour regarder, simplement regarder si tout cela trouve un peu de sens à l’extérieur.
Un style, ça se trouve où ?
Si je savais… Dans la lecture et à force d’écriture, affirmeront de conserve le professeur et l’écrivain aguerris : c’est le b.a.-ba, et ils auront raison. Je me souviens qu’autour de mes vingt ans je recopiais à la main des passages entiers de romans, Balzac, Stendhal, Malraux, Kafka… C’est une assez bonne manière, je crois, non de se forger un style, cela va sans dire, mais de se donner l’impression – enivrante ! – d’entrer dans la fabrique et l’intimité d’un style. Ce qui serait déjà un bon début…
Toutefois, si ce travail – lecture, écriture – suffisait, cela se saurait : pourquoi sinon tant de lecteurs sensibles et passionnés éprouveraient-ils les plus grandes difficultés à écrire ? Nous sommes très inégaux devant l’écriture. D’aucuns éprouvent précocement cette part infinie de jeu que la langue recèle, ou, mieux encore, savent donner naissance à un univers, quand d’autres ont besoin d’attendre que la vie ait suffisamment manœuvré en eux. Le style c’est l’homme, dit-on, et assurément il y a du vrai dans ce poncif. Je ne suis d’ailleurs pas loin de penser que tout écrivain a ou pourrait avoir un style, si l’on entend par là la capacité d’affecter une forme à la fois singulière et maîtrisée à ce qui parle en soi, et dont chaque attribut est irréductible et unique. Mais c’est là que commence le difficile : entrer en pleine et totale correspondance avec cette voix intérieure.
Quand on écrit, c’est pour qui ?
Ou pour quoi, serai-je tenté de répondre… Alors je dirai : pour le geste, la beauté du geste, l’incomparable plaisir de voir naître un monde que, certes, je portais en moi, mais qui, avant d’être passé au tamis de l’écriture, végétait à l’état de chrysalide. Probablement ai-je un ou plusieurs destinataires, intimes, secrets, identifiés ou pas, mais c’est vraiment d’abord ce que je ressens, cette joie, cet enivrement à découvrir ce qui me vient sous les doigts, tout ce dont je me sentais porteur mais qui flottait dans mes pensées indistinctes ou dans les limbes.
La seule chose que je puisse affirmer, c’est que je n’écris pas pour le lecteur. J’écris pour sublimer, donner langue et corps à ce qui frémit ou s’agite en moi. Mais une fois que la texte a trouvé sa forme quasi définitive, une fois que l’édifice est là, qu’il me semble fondé, alors je le reprends entièrement, et cette fois en songeant au lecteur, en me mettant à sa place. Je tâche alors de faire comme si je découvrais le texte d’un autre que moi. En toute rigueur la chose est impossible, bien sûr, mais c’est un objectif, un idéal de travail. Il s’agit notamment de repérer, afin de les gommer, tous ces moments bavards, apprêtés, coquets, gras, vains, autrement dit tout ce qui ne sert pas le propos ou l’univers propre du texte, qui l’encombre et l’empêche de respirer. Je suis persuadé que tout ajout à un texte qui vient de loin, nourri à une certaine passion, écrit dans une certaine forme de frénésie, même douce, corrompra le texte original. A contrario, il y aura toujours matière à désosser, élaguer, retrancher. L’homme est assez bavard, le livre ne doit pas l’être.
Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé « Il y avait des rivières infranchissables », paru chez Joëlle Losfeld. C’est un « livre d’amour », pourrai-je dire si cette qualification ne risquait, précisément, de le… disqualifier. En tout cas un livre de sentiments et de sensations. Mais pour prolonger la question précédente, je dirai que c’est d’abord un univers auquel je cherchais depuis très longtemps une issue littéraire. Celui de mon enfance et de mon adolescence. Toutes deux parfaitement banales, mais d’une banalité intéressante en ce sens que l’intimisme relatif de ces nouvelles me semblait pouvoir entrer en correspondance avec un certain universel : nous avons tous connu – du moins faut-il l’espérer – l’émotion des premières fois, nous avons tous le souvenir de nos premiers émois amoureux, de ce qui a fondé en nous cet attrait d’un type nouveau pour l’autre, petite fille dans la cour de récréation ou « jupe plissée queue de cheval à la sortie du lycée »… Premiers sentiments irrépressibles, premiers déchirements intimes : c’est parce que cette matière sentimentale est éculée qu’il y avait défi littéraire. Car c’est à la fois très prétentieux et très humble que de vouloir se mêler aux innombrables auteurs qui, siècles après siècles, ressassent l’amour, et que d’espérer pouvoir faire entendre une voix qui, sans rechercher l’originalité à tout prix, n’en soit pas moins farouchement singulière.
Enfin j’ai écrit ces histoires parce que, certes, je ne voulais pas que le temps finisse par les enterrer, que j’avais envie de sonder ce qui, en elles, pouvait me constituer, mais aussi parce que je vois l’amour comme une trajectoire, disons une sorte de noviciat perpétuel : à l’aune du passé, il s’agissait donc aussi d’éclairer mon présent amoureux.
Je n'ai certes pas lu la totalité de l'oeuvre de Jacques Josse, riche de quarante volumes, mais je crois pouvoir dire que ce dernier récit,paru à La Contre-Allée, figure déjà parmi mes préférés - même en tenant compte d'une certaine subjectivité, liée peut-être à l'intention sensible que poursuit ce texte, hommage et tombeau au père disparu. Il est intéressant d'ailleurs de noter que ce récit arrive dix années après que ce père aura fini « par atteindre ces terres secrètes, ces îles sous le vent vers lesquelles il faisait route depuis de longues années » : Josse a besoin du temps long, sait qu'il faut se défier des coups de sang autant que des coups de coeur ; il connait le temps d'incubation nécessaire aux affects avant que ceux-ci ne trouvent leur plénitude et leur justesse. Et ce texte vient prouver, s'il était besoin, que la puissante vérité d'une émotion ne se laisse appréhender qu'en tenant l'émotivité à distance, qu'après avoir ménagé une longue plage de silence entre la dureté funeste du réel et l'expression de son épreuve. C'est sans doute pour cela que ce récit sur un père qui rêva toute sa vie durant de ce qui, en raison d'un mal contracté dans sa jeunesse, lui était interdit - la mer - nous touche par sa pudeur et sa pureté. Et cette manière de dérouler le « ruban secret » qui les unissait tous deux, lien qui « [devait] beaucoup à nos lectures, à nos solitudes, à nos dialogues et à nos silences», nous renvoie à des saisons qui n'ont plus cours, sauf peut-être au plus profond de nos campagnes, là où le Progrès hésite encore - un peu - à sabrer le champagne, où la parole est toujours un danger, où la gnole demeure irremplaçable pour éponger les fatigues et où les mioches retiennent leur souffle au moment de tuer le cochon.
Pas un livre de Josse qui ne baigne dans ces mondes résiduels que, tel son père, leurs ultimes témoins finissent par quitter. On a toujours un peu l'impression, le lisant, qu'il s'acharne à régler ses dettes envers le seul passé qu'il ait eu à connaître, celui d'une humanité prise entre les derniers soubresauts de la paysannerie et les premiers feux du moderne labeur usinier. Ce pour quoi la seule nostalgie qu'il semble éprouver n'est jamais qu'intime, fraternelle, filiale. Une nostalgie qui célèbre moins une époque qu'elle ne la dit, Josse, finalement, cherchant peut-être moins à transmettre qu'à conserver - et c'est en effet l'un des rôles qui s'offre à tout écrivain d'aujourd'hui, quand le monde global tourne à une vitesse telle qu'elle rend inactuelle jusqu'à l'actualité même.
À travers la figure de son père, Jacques Josse nous dit la beauté tragique de ces individus empêchés, impuissants à faire le deuil de ce pour quoi ils se sentaient vivre ; ici, celle d'avoir rêvé le secret de la haute mer, d'avoir espéré la camaraderie des gars de la marine et le repos mérité des soirs de pêche, et de se voir maintenu à quai ad vitam, la main en bordure de visière et les sens affûtés, le soir au bistrot, dès qu'il revient aux compagnons d'errance quelques histoires du lointain - et tant pis si on les devine pas trop réalistes, pourvu qu'elle fournissent leurs quotas d'enivrements et de rêves. Débarqué est un petit livre sensible et serein, jossien pourrait-on oser, c'est-à-dire économe de ses effets, de ses sensations, témoignant une attente constante à la justesse des situations, où la mort est certes toujours là, qui rôde autour des familles, où les gueules cassées de l'ancienne France se tiennent toujours prêtes à virer de bord, mais où pointe toujours une petite lumière assez vive, celle d'une certaine joie et d'une certaine espérance - témoin, l'ultime scène de ce récit, quand le père peut enfin rejoindre le coeur des océans.
Au sortir du Théâtre Rive Gauche, Marie et moi n'avons d'autre mot à nous dire que : "Il n'y a rien à dire". Si notre esprit critique a certes tendance, par principe, à baisser la garde devant Laurent Terzieff, nous ne voyons pourtant rien, vraiment rien, ici, qui puisse susciter la moindre réserve, presque la moindre conversation. Ce fut un moment parfait, nous le savons - et nous le savions dès les premiers instants.
L'entièreté du mérite n'en revient certes pas à Laurent Terzieff, mais il est difficile de faire abstraction du génie profond, de la présence et de l'absolue souveraineté de ce comédien dont on pourrait penser qu'il habite davantage le théâtre que ce dernier ne l'habite. Car il y a bien quelque chose de cela : on ne jouit pas d'une telle intimité avec les règles du genre, écrites et non-écrites, on ne saisit pas aussi ardemment le spectateur d'un mot, d'un geste ou d'un rictus, sans être constitutif de l'idée même du théâtre et de sa légende. Il est assez prodigieux de contempler ce comédien qui, a soixante-treize ans, donne, le temps d'une pièce - ici deux heures trente, tout de même - ce qu'il y a de plus haut et de plus abouti en lui. Ce don permanent, si l'on mettait de côté le travail, la passion, l'abnégation, aurait quelque chose d'assez voisin du miracle. Jamais la moindre faute, jamais le moindre écart : Terzieff est une école de justesse à lui seul. Il est à lui seul le témoignage et l'hommage au théâtre tout entier : il en porte l'histoire, la science, les secrets, il est le témoin d'une puissance telle qu'on la lui dirait transmise par quelque obscure et lointaine transcendance. Et si l'on peut seulement se désoler qu'il s'émacie davantage à chacune de ses nouvelles apparitions, force est de constater qu'il est ou redevient, sur scène, un beau jeune homme, capable d'autant de facéties enfantines que de saillies désespérées ; de jouer la vie aussi bien que la mort.
Donc, il y a quelque chose d'un peu inéquitable à n'évoquer ici que le magistère de Laurent Terzieff - car il faudrait louer chacun, à commencer par Claude Aufaure, remarquable quels que soient les registres, immense comédien lui aussi, partenaire historique certes mais comme qui dirait naturel de Laurent Terzieff, et attribuer une mention spéciale à Philippe Laudenbach, qui incarne avec grand talent un personnage décalé, impétueux, sarcastique et en tous points réjouissants. D'autant plus inéquitable, donc, que L'habilleur est un hommage au théâtre et aux troupes qui en font l'histoire et la légende. Moyennant quoi, à certains moments, et pas seulement lorsque la mise en scène nous invite à tourner notre regard et à explorer les coulisses comme une scène qui dès lors n'aurait plus rien à envier à l'autre, me suis-je fait la réflexion que nous riions comme riaient sans doute ceux qui assistaient aux mises en scène du temps de Molière. Le procédé est classique, mais il permet ici de magnifier la figure du comédien, de dire combien sa passion charrie d'angoisses insurmontables et de montrer les affres qu'elle l'oblige à endosser.
L'habilleur est donc à la fois un hommage au théâtre et le témoignage de son immanente et perpétuelle actualité. La scène se déroule pendant la dernière grande guerre, en Angleterre. L'aviation allemande bombarde la ville alors que les comédiens s'apprêtent à jouer Le Roi Lear, et que le "Maître" (Laurent Terzieff), revenu de la ville où il s'était laissé égarer, se confronte au doute, dans sa loge, accablé par un sentiment puissant et complexe d'inutilité et de vacuité. Le Maître divague, il tâtonne et se maintient en un équilibre très précaire. Jusqu'au moment où son brave, loyal et roublard serviteur (Claude Aufaure) l'informe que "ce soir, on fait salle comble". Éclat dans le regard ressuscité du maître, regain d'intérêt pour la vie - pour le théâtre : le public est revenu, il est là, toujours là. Et le Maître, requinqué, plus souverain que jamais, de s'en prendre aux bombardements : "Mr Hitler rend la vie très difficile aux compagnies shakespeariennes". La pièce dans la pièce va pouvoir commencer, et ce seront plus de deux heures de tumulte, de déchirements, de roublardises, de déclamations, personnages et comédiens se confondant aux yeux d'un public qui en redemande et qui, assistant au dédoublement des uns et des autres, pourra parfois se demander qui est le public de qui. Histoire de dire que l'homme et le comédien ne font qu'un, que la vie du comédien est la comédie même ; que vivre et représenter, que vivre et jouer sont deux manières indifférenciées de se doter d'une existence.
Tout dès lors est remarquable, et la troupe, virevoltante, rend son hommage unanime au théâtre avec force maestria, humour, intelligence, trouvant d'emblée ses marques autour de ce déjà vieux couple que forment Terzieff et Aufaure, plus sensibles et lumineux que jamais. Elle sert un texte très vif, serré, percutant, diabolique à souhait, dont tous les tiroirs sont destinés à être ouverts. Tout cela pour aboutir à ce chant qu'entonnent les hommes de qualité dans un même élan de joie combative, afin que perdure une exigence esthétique qui, bien sûr, a tout d'une éthique.
L'HABILLEUR - Ronald Harwood Adaptation : Dominique Hollier Mise en scène : Laurent Terzieff Avec : Laurent Terzieff (Le Maître), Claude Aufaure (Norman), Michèle Simonnet (Madge),
Jacques Marchand (Geoffrey Thornton), Nicolle Vassel (Lady M.), Philippe Laudenbach (Mr Oxenby),
Émilie Chevrillon (Irène).
J’apprends avec tristesse la mort de Francis Marmande, penseur et écrivain exigeant, volontiers rebelle, toujours singulier, et d’une liberté de ton et d’esprit que l'on ne rencontre que rarement. Je me souviens très précisément encore de ma lecture, au milieu des années 1990, de « La perfection du bonheur », de son éloquence, de sa tonalité féroce, presque colérique, mais obstinément érudite et élégante. Ma culture et, si je puis dire, ma « pensée » du jazz, lui doivent beaucoup, c'est lui d'abord, c'est lui surtout que j'écoutais et lisais (et j’étais heureux, incidemment, qu’il soit resté jusqu’au bout l’un des admirateurs et des commentateurs les plus pénétrants du travail de Keith Jarrett). C'est devant un grand bonhomme libre et passionné que je m'incline ce soir.
Je ne remercierai jamais assez le journaliste de Libération dont la critique du dernier film de Xavier Giannoli, Les Rayons et Les Ombres, débute par ces mots : « Vous aviez aimé la minute de silence à l’Assemblée nationale en hommage à un néo-nazi ? Vous allez adorer les 195 minutes de bruit (et de musique) retraçant le destin de deux collabos. » Il ne m’en fallait pas davantage pour me donner envie d’aller le voir : quand le jugement moral se fait aussi présomptueux, on comprend qu’il s’agit moins d’éclairer une œuvre que de produire son petit effet – suffisamment racoleur pour complaire aux bons esprits, suffisamment hargneux pour se parer des atours supposément avantageux de la radicalité. Cet attrait du bon mot est une des plaies de l’époque : visant un public venu chercher dans le petit théâtre des indignations convenues la confirmation de ses préjugés, il corrompt aussi bien le journalisme que la littérature et la politique.
Car enfin, quatre-vingts ans après la fin de la Guerre, il faut avoir l’esprit singulièrement flétri par nos temps de polarité guerroyeuse pour ne voir dans le nouveau film de Xavier Giannoli qu’une « entreprise de relativisationXXL – sic – ». C’est s’épargner, du même coup, l’inconfort de considérer Jean Luchaire – et sa fille Corinne – aussi comme des figures tragiques, prises dans un lacis de contradictions qui excèdent l’aisance des jugements rétrospectifs. Car Les Rayons et les Ombres proposent ce que l’on attend du cinéma lorsqu’il est à son meilleur : une expérience du trouble et de l’inconfort moral – fût-il qualifié de « commercial » au nom d’un parti pris non exempt de snobisme.
Que Luchaire, pacifiste de gauche, soutien naturel d’Aristide Briand, puis de Léon Blum, ait été arrimé à son désir de restaurer l’amitié franco-allemande ; qu’il ait été convaincu – à raison – de l’impasse que constituait le traité de Versailles ; qu’il se soit aveuglé sur ce que signifiait la montée de l’hitlérisme au début des années 1930, qu’il ne voyait pas, ou préférait ne pas voir, comme une bascule dans l’Histoire, la belle affaire ! Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’était pas seul à se tromper – aiguillonné, de surcroît, par la relation d’amitié qu’il noua dès 1930 avec Otto Abetz (l’excellent August Diehl), pacifiste lui aussi, et, par-dessus le marché, ardent francophile.
Les Rayons et les Ombres ne racontent pas tant l’histoire d’un homme mauvais, que, comme l’a déclaré Jean Dujardin – exceptionnel dans ce rôle –, l’histoire d’un homme qui se trompe. D’abord par naïveté pacifiste. Puis, de manière incontestablement plus retorse, par ambition personnelle et opportunisme. Enfin – et c’est selon moi le plus important car il s’agit de la tentation la mieux partagée – en jetant sciemment un voile sur ses propres errements. Là, sans doute, est sa vraie culpabilité. Mais quatre-vingts ans après la fin de la Guerre – j’y reviens car le temps ne saurait être à ce point sans prise sur les esprits –, il ne m’apparaît pas scandaleux, ni inopportun, de faire droit à la nuance et d’interroger ce qui pousse un homme dans l’erreur, la plus funeste des erreurs, plutôt que de se draper dans des condamnations de principe – qui, certes, ont l’heur de vous placer du bon côté du manche. À moins de renouer, fût-ce implicitement, avec une logique d’épuration.
Suspendre son jugement moral et s’autoriser aussi une forme d’empathie cognitive pour des hommes (et des femmes) à un moment de leur existence individuelle et d’un temps collectif effroyablement complexe, n’interdit aucunement de juger politiquement de leurs actes. Non seulement il n’y a à cela aucune incompatibilité, mais je crois au contraire que là réside la possibilité d’un humanisme fécond, et même, soyons fous, d’un progrès moral. C’est là, au fond, mon plus profond désaccord avec le critique de Libération. Car laisser entendre que le film de Giannoli « estloin de cette vision pour lui trop manichéenne de l’histoire qui répond au nom d’antifascisme », voilà un prêche qui trouverait certainement sa place dans les grand-messes partisanes, mais n’aidera personne à grandir – ni à se grandir.
Car il faut regarder ce que le film fait réellement – et j’admets m’en tenir ici à ma seule expérience de spectateur. La complexité revendiquée de la « lecture » que Giannoli fait de Luchaire n’a rien d’une abstraction charitable : elle est inscrite dans la matière même du film. Et notamment à même les traits de Jean Dujardin. C’est là, sans doute, que réside sa réussite la plus discrète mais la plus décisive : celle de donner à voir comment évolue Luchaire/Dujardin : peu, sinon pas, par le discours, mais par d’infimes déplacements, des variations tout juste perceptibles de l’expression, du regard, des lèvres, du tombé des épaules, de la voussure du dos, de la présence même du corps, et, bien sûr, par des silences. Ainsi voit-on le personnage penser, hésiter, temporiser, tergiverser, décider même de s’aveugler, et, ce qui est autrement troublant, on le voit sentir qu’il est en train de se tromper sans pour autant renoncer à se tromper. On le voit être manipulé sans qu’il s’en rende vraiment compte, puis l’être tout en subodorant qu’il l’est, et, finalement, y consentir. Cela, le film le montre. Il montre que Luchaire, dont la conscience de la tragédie à laquelle il participe s’aiguise au fil du temps, n’y résiste pas pour autant. Là où le film fait montre de cette empathie que les sourcilleux procureurs n’admettent donc pas, c’est dans son refus de répondre à la question suivante : Luchaire se laisse-t-il entraîner dans la collaboration par choix mûri, ou parce qu’il a, dès le début, enclenché un mouvement sur lequel il a perdu tout contrôle ou presque ? C’est exactement là que se tient le film, à cet endroit en effet inconfortable où une conscience se manifeste sans se formuler, où l’erreur ne relève ni de la pure ignorance, ni de la pure perversité, mais d’un mélange autrement inquiet – et, à bien des égards, plus familier. C’est cela, l’empathie : avoir le souci de la justesse et la prudence d’examiner l’entièreté des motifs et des mobiles d’un individu.
Cette attention portée aux mouvements intérieurs ne concerne d’ailleurs pas le seul Luchaire. On la retrouve dans le personnage de sa fille, Corinne (formidablement interprétée par Nastya Golubeva), dont le film esquisse les lignes de faille avec grande sensibilité. Là où le père se trompe en pensant agir, la jeune femme, atteinte comme son père de tuberculose et se sachant presque condamnée, se laisse entraîner dans le déchaînement de l’Histoire sans en avoir jamais pleinement conscience, prise dans sa lutte contre la déliquescence du corps (« C’est notre guerre à nous »), dans un faisceau d’attachements et d’illusions dont elle ne maîtrise ni les ressorts, ni les conséquences, enfin dans un désir assez commun d’insouciance juvénile. C’est peut-être là d’ailleurs que le film touche à quelque chose de plus troublant encore : cette possibilité d’une erreur qui ne procède ni d’un calcul ni d’un aveuglement volontaire, mais d’une forme de consentement diffus au cours des choses, consentement qu’attise encore la force du lien au père – et qui n’exonère de rien, mais devrait au moins contenir la tentation du jugement unilatéral, toujours commode mais jamais juste. Car au sortir du film, que l’on connaisse précisément ou pas du tout cette période ou l’histoire de Luchaire, il ne fait guère de doute que, pour le spectateur, celui-ci est coupable. On sait bien, d'ailleurs, jusqu’à quel point : il aura, par exemple, laissé imprimer dans Les Nouveaux Temps, le journal qu’il dirige, des informations émanant directement des autorités nazies, ainsi que des articles de tonalité antisémite. Ce que l’on ne peut établir avec certitude, c’est la part respective de l’adhésion, de l’opportunisme, de la lâcheté ou de l’aveuglement dans les ressorts de son engagement– sans que les historiens eux-mêmes puissent en établir une hiérarchie définitive : agit-il par conviction, par calcul, ou parce qu’il parvient, malgré tout, à se convaincre de la justesse innocente de ses intentions ?
L’empathie, en somme, n’est pas l’absolution : elle est la condition nécessaire à la possibilité d’une explication juste et raisonnée. Hélas, la confusion du réquisitoire moral et du principe judiciaire est une des caractéristiques les plus saillantes – et les moins aimables – de notre époque. C’est une des grandes vertus de ce film que d’avoir su l’esquiver.
Il y a la mort concrète, tangible et intangible — celle du corps enraidi sur son lit ou emmarbré sous sa terre : tristesse et solitude accompagnent ceux qui restent.
Mais il y a la mort de l'aimée, qu'on anticipe, plus que tout redoutée parce qu'on ne sait ce qu'elle cache, ce qui se dissimule derrière et s'apprête à nous sauter à la gorge, ni ce qu'on en fera, ni surtout ce qu'elle fera de nous : une mort autrement plus angoissante que l'autre réelle — et autrement plus angoissante que la nôtre propre puisque, morts à notre tour, nous n'éprouverons plus ni souffrance ni désolation. Il faut aimer l'autre comme personne, et comme jamais, pour éprouver un tel sentiment de panique. Pour peu que sa disparition devienne sujet de la conversation, ou, pire, pour peu qu'elle s'attache par indices sur le visage ou la chair de l'aimée, alors c'est le bloc de notre vie qui se retrouve pris au piège, condamné à un guêt de tous les instants. Alors l'idée se joue de nos états et fait alterner sans règle ni méthode l'espoir, fou, d'un ajournement infini du sort, et la crainte de le voir nous tomber dessus, imprévisible, toujours imprévisible — on a beau s'y préparer, rien n'y fait, rien ne change rien à la brutalité de ce qui arrivera, à l'hébétude qui sera notre état. Il faut avoir résolu son existence en un seul être pour éprouver la profonde acuité de cette panique, pour accepter que notre vie, notre vie à nous, et quelle que soit la manière, s'arrêtera là parce que l'autre est parti ; pour accepter que fonde sur nous le poids du malheur, ce malheur qu'on apprend à reconnaître à force de s'y préparer, à force, finalement, d'y consentir — non dans un mouvement de consentement, mais dans ce geste de recul où la fatalité s'est nichée et qu'on appelle le renoncement. Nous habitons ce malheur alors même qu'il n'existe pas encore, qu'il n'est qu'une certitude chaque instant ajournée, et pour cette raison malgré tout présente, pleine à nous-mêmes dans la plénitude de son être-là.
Cette aimée n'existe pas pour tout le monde, il ne faut pas se raconter d'histoires : tout le monde n'y a pas accès. Peut-être parce que nous ne pouvons pas tous avoir notre double, notre commun génome, que nous ne pouvons pas tous avoir sur terre celle qui est à la fois notre origine et notre destination. C'est source de tristesse pour l'idée que nous nous faisons de la condition humaine. Et source de joie unique, exclusive, égoïste, pour nous autres qui l'avons rencontrée. Mon dieu, que ferai-je ? Que serai-je ?
Elle ne se moque que de sa mort ; je crois même qu'elle l'attend - que, parfois, elle la désire. Elle ne tient, ou plutôt ne consent à vivre que pour nous, pour une poignée d'entre nous dont elle devine, même si cela lui est informulable, ou pénible, que l'existence, sans elle, perdrait de son sens et de son valeur. Notre aptitude à vivre, à rire, semble ne pouvoir se déployer que dans l'auréole de son existence gracieuse, même si l'existence pour elle n'induit ni ne charrie aucun bonheur ni félicité - comme si la mélancolie qui s'empara d'elle dès l'enfance et la poursuit jusqu'au plus haut de ses jours nous obligeait à surjouer notre rôle dans notre propre bonheur.
Enfant, je posais des questions : je voulais comprendre le monde - j'étais un enfant.
Adolescent, je l'avais compris : j'ai voulu le changer - j'étais un adolescent.
Au sortir de l'adolescence, j'ai hésité : le changer, oui, pourquoi pas, il est trop laid ; mais je voulais aussi, et tout autant, y goûter : cela fit de moi, peu ou prou, un socialiste.
Jeune adulte, je me suis fait honte ; il me fallait trancher : j'ai amorcé un mouvement de recul, de retrait - mais discret.
Adulte, les premières fatigues venant, j'ai commenté le monde - aidé en cela par la foule de ceux qui s'obstinent (à échouer) à le changer.
Premiers pas dans le vieillissement ; je commentais le monde avec colère : je le commente avec lassitude - avec réticence.
Plus tard, vieux, malade. Le monde n'est plus en moi. Je ne lui demande rien. Facile : il n'attend rien de moi.
Elle et moi - souvenirs et clins d'œil.
Et le marbre.
Le statut bâtard du blog, qui joue de l'ambiguïté entre la fausse sincérité du journal intime et l'engagement d'une parole qui vole aux quatre vents, permet de dire sur soi des choses parfois impossibles à dire à l'autre - spécialement l'autre dont on sait qu'on a l'oreille et peut-être le cœur.
Nous parlons pour tous, et tous peuvent nous entendre, mais nous n'écrivons au fond qu'à ce seul autre.
J'étais jeune encore ; immature plutôt. Je n'allais pas facilement sur la tombe de mon père — je n'y allais que parce que je m'y sentais obligé, c'est ainsi. Cette fois-là, j'avais vraiment envie d'y aller. Y songeant, je notais alors ceci, cette phrase étrangement, obstinément adolescente : J'ai dû réprimer un mouvement, comme un relent que l'on retient en société : le signe de la croix qui grondait en moi.
Par la fenêtre les nuages se poussent au cul comme de gros veaux marins, lourds lents et fastidieux. Ils avancent s'empilent et s'incorporent dans la plus grande indifférence pour la beauté de leurs formes, et finissent en un agrégat obèse et compact. Ce peuple étrange, moutonnier, qui se soucie d'être dans le vent et caresse les arbres dans le sens de leurs feuilles, a quelque chose qui nous ressemble.