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Marc Villemain
23 septembre 2025

Théâtre : Les Justes, Albert Camus

 

 

 

Réflexions sur la pièce carcérale

 

Stepan - C’est tuer pour rien, parfois, que de ne pas tuer assez.

 

Dora - Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des Justes. Il y a une chaleur qui n’est pas pour nous. Ah ! pitié pour les Justes !

 

Skouratov - On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police.

 

 

Je dois avouer que, d’Albert Camus, ce n’est pas le théâtre que ma mémoire a conservé et conservera. Sans évoquer la chose politique (quoiqu’en m’autorisant tout de même à affirmer que sa lucidité, son souci de la justesse, son attachement viscéral à la justice – une justice humaniste, précision utile – et, appelons-la ainsi, sa tempérance radicale, font rudement défaut à ce premier quart du vingt-et-unième siècle), il me semble que son œuvre, du fait de sa délicatesse et de son exigence, trouve son expression la plus sensible et marquante dans les textes, romans ou essais, qui lui laissent le loisir et le temps de la complexité – jusqu’à ce très beau et posthume et inachevé Premier homme, où sa passion pour le théâtre n’est d’ailleurs pas en reste. Bref, que je n’éprouve pas pour le théâtre de Camus davantage d’allant me laisse moi-même sur un sentiment un peu chagrin, n’ayant pas oublié que lui-même considérait cet art comme « le genre littéraire le plus haut ». Mais voilà, et cela vaut spécialement pour « Les Justes », un certain théâtre d’idée ne tarde jamais à me rebuter. L’on me dira que cette pièce n’est pas que cela, que précisément elle s’acharne à décrypter les limites de l’idée et les limites aussi que tout homme doit y mettre, que l’abstraction idéelle peut mener au pire et que seul l’amour concret (d’une idée ? de Dieu ? de l’autre ?) a le pouvoir d’y glisser un grain de sable, il n’en demeure pas moins que « Les Justes » se montre parfois un tantinet didactique.

 

D’ailleurs, aveu pour aveu, ce n’est ni pour Camus ni pour « Les Justes » que, ce soir-là, j’emmenai ma femme au théâtre de Poche-Montparnasse (elle qui conservait de sa lecture adolescente un souvenir particulièrement vif), mais pour… Maxime d’Aboville. Dont je n’oublierai jamais l’interprétation absolument prodigieuse qu’il fit du personnage de Robespierre dans « Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes » (mise en scène par Thierry Harcourt au théâtre Hébertot et à propos de laquelle je n’ai pu écrire qu’un trop bref billet). Mais un Maxime d’Aboville qui, ici et pour la première fois, se prête au jeu – et au risque – de la mise en scène. Et c’est un déchirement pour moi que de n'avoir pas été entièrement convaincu, ni emporté…

 

Sans doute est-ce lié au champ lexical à la fois marqué et daté de la pièce (dans le magazine « Théâtral », d’Aboville reconnait que certaines répliques, même « magnifiques » frisent « l’explicatif »), mais aussi à la lecture finalement assez littérale qui en est faite. La soixante-dizaine d’années qui séparent sa création à Hébertot en 1949 (avec notamment Michel Bouquet et Maria Casarès) et la résurgence du terrorisme en France, sans même parler des affres dans lesquelles notre époque est plongée, offraient peut-être la possibilité d’un certain pas de côté, d’une certaine prise de distance. J’allais dire de « jeu ». Car c’est par le jeu, et par le jeu seul, qu’un texte d’une telle austérité revendiquée peut espérer trouver une incarnation spectaculaire. Or si les comédiens sont loin de démériter, leur prosodie sonne parfois de manière un peu attendue, comme pétrifiée peut-être par la gravité légèrement emphatique du texte : on aimerait que leur expression, leurs mouvements se débrident, gagnent en ampleur, en liberté ; on aimerait, en somme, que la cérébralité du texte s’écorche à quelque chose de plus brut. Sans doute ce souci de reproduire l’archétype attendu d’une parole politique rugueuse est-il délibéré, après tout il s’agit bien aussi d’incarner la sévérité d’une certaine folie idéologique et psychologique, mais il n’en demeure pas moins que la question de la représentation d’une telle pièce demeure posée – car elle se posa et fut posée dès sa création. Bien sûr il y a les nobles soupirs de Dora et de La grande duchesse (Marie Wauquier), bien sûr il y a l’enjouement fébrile de Kaliayev (Oscar Voisin), la sécheresse brutale de Stepan et l’onctueuse rouerie de Skouratov (Arthur Cachia), sans parler du métier d’Étienne Ménard incarnant Annenkov et Foka, et il est patent que quelque chose dans ce texte a saisi et troublé chacun de ces comédiens. Mais cela a beau être un huis clos, cela a beau être écrit pour que nous en éprouvions une sorte d’étouffement, cela a beau vouloir, aussi, nous édifier, mon impression – toute personnelle – est que l’ensemble pâtit d’être un peu trop pensé. Reste que le projet est, au bas mot, pertinent et bienvenu, et que nous emportons avec nous le désir patent des comédiens d’être imprégné de la gravité de ce qui se joue là. Disons seulement que le rideau de fer qui fait office de décor aurait peut-être pu trembler davantage.

 

Les Justes - Mise en scène : Maxime d'Aboville - Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec : Arthur Cachia, Étienne 
Menard, Oscar Voisin et Marie Wauquier

14 septembre 2025

Théâtre : Franck Desmedt - Saint-Exupéry

 

De Saint-Ex à Desmedt,
ou les rêveurs hyperactifs

 

De Saint-Exupéry je n’ai, comme d’autres sans doute ce soir-là au Lucernaire, qu’une idée assez générale, pour ne pas dire sommaire. Je n’étais pas, enfant, spécialement passionné par Le Petit Prince, que j’avais aimé lire, sans doute, mais pas au point d’en être durablement ébranlé – contrairement à ma femme, encore capable de le déclamer intégralement par cœur et les yeux fermés. Quant à la relecture que j’en fis à l’âge adulte, le plaisir qu’elle me procura fut certain, mais, là encore, pas d’ébranlement durable. En revanche, je me souviens très bien de Vol de nuit (préface d’André Gide), dévoré avec transport autour de mes vingt ans. Il est vrai que je découvrais à cette époque des écrivains tels qu’André Malraux ou Ernest Hemingway : l’on peut aisément deviner le point de contact entre ces trois-là, et incidemment ce que je pouvais alors rechercher dans mes lectures : de l’aventure, de la grande histoire, du frisson, de l’héroïsme, une certaine envie de résister au cours implacable du monde, un certain dépassement de soi et, sans en être plus conscient que cela, quelque chose qui avait trait à une certaine masculinité. Toutes choses auxquelles Franck Desmedt n’est de toute évidence pas insensible. Sept ans après son « seul en scène » remarqué autour du Voyage au bout de la nuit, quatre ans après le beau spectacle qu’il consacra à Romain Gary, et alors qu’il reprend au théâtre de la Bruyère à partir du 9 octobre l’aventure « Kessel / La liberté à tout prix » (j’en ai parlé ici), le voilà qui convoque cet autre paladin au destin hors du commun : Antoine de Saint-Exupéry.

 

Desmedt a du métier, beaucoup de métier. C’est la première chose à laquelle j’ai songé après que le rideau rouge du Lucernaire se fut ouvert. Sa diction, ses intonations, ses accentuations, sa vivacité, son aisance à basculer d’une atmosphère à une autre, d’un registre à un autre sont notables. Surtout, il a le sens du récit. Aussi ne tombe-t-il jamais dans l’écueil documentaire, lui qui connaît pourtant si bien ses sujets. C’est donc avec intelligence qu’on le voit égrener, l’air de rien, les jalons biographiques de ses « héros », et avec grand naturel qu’il esquive l’austère tentation du biographe. Pour cause : ce n’est pas ce qui l’intéresse. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas tant les scènes mille fois rebattues qui ont fait ces légendes que leur complexion personnelle, leur irréductibilité, et la poésie, pour ne pas dire la mystique à laquelle ces écrivains voyageurs allaient nourrir leur existence – j’allais dire sustenter leurs âmes. C’est leur part sensible, leur part lyrique et spirituelle qu’il explore, non leur être social.

 

À cela s’ajoute une certaine exigence. Littéraire, d’abord. Desmedt ne va pas chercher dans leurs textes les seuls fragments passés à la postérité. Ce qui lui permet de nourrir une seconde exigence, que l’on va dire éthique. Car il va puiser dans leurs écrits ce qui lui permet d’affirmer sa propre vision du monde. Une vision qui, malgré ce qui les distingue, conduit autant Saint-Exupéry que Gary et Kessel à éprouver l’angoisse d’un certain appauvrissement de la civilisation. C’est une perspective que l’on retrouve dans chacun des « seuls en scène » de Franck Desmedt : une désolation devant le tarissement de l’humanisme classique et l’emprise sur nos vies ordinaires du matérialisme le plus étriqué. D’où ces beaux moments que réserve chacun de ses spectacles, par exemple lorsqu’il met l’accent sur le devoir de camaraderie chez Saint-Exupéry, la prégnance de la passion maternelle chez Gary, ou encore le goût, voire la fascination de la mort chez Kessel.

 

L’on sait, dans le petit milieu du théâtre, combien Franck Desmedt peut être hyperactif. De fait, il a toujours plusieurs projets au feu – quand il ne les mène pas tous de front. Mais ce boulimique insatiable, comme put l’être Saint-Exupéry qui ne tenait pas en place, n’en cohabite pas moins avec une part que, par commodité, l’on dira d’enfance, et qui n’est autre que la part du rêveur. Aussi je ne m’étonne guère qu’il ait été sensible à l’auteur du Petit prince, lui pour qui (attention, citations éculées !) « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants [mais] peu d’entre elles s’en souviennent », et qui bien sûr affirmait qu’« on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel [étant] invisible pour les yeux. » Ces leitmotivs du rêveur, conjugués à l’idéal humaniste qui irrigue Terre des hommes, sont constitutifs de l’intention artistique de Franck Desmedt. Qui, ce soir encore, aura régalé son public.

 

Saint-Exupéry, le commandeur des oiseaux
Avec : Franck Desmedt / De : Mathieu Rannou / Mise en scène : Benoît Lavigne
Le Lucernaire, Paris 6ème

19 août 2025

Laurent Nunez - Tout ira bien

 

 

O Fortuna Imperatrix Mundi

 

J’ai souvenir d’avoir lu des livres de Laurent Nunez qui requéraient de ses lecteurs (de moi en tout cas) qu’ils mobilisassent (eh oui) une certaine dose de culture et de matière grise. Son premier, par exemple, Les écrivains contre la littérature, paru il y a presque vingt ans chez Corti. Et je sais, pour connaître un peu l’homme, l’étendue de son érudition (littéraire, mais pas que). Nous l’avions d’ailleurs laissé en Mode avion (Actes Sud, 2021), qui narrait les pérégrinations de deux zigues un peu braques et férus de linguistique, petit roman épatant, roboratif et radieux dans les interstices duquel s’esquissaient parfois déjà quelques motifs à visée personnelle. Avec Tout ira bien (Rivages), la chose est entendue : cela tient bien moins du roman (je dois dire que la mention en quatrième de couverture m’a un peu décontenancé) que du récit intime et familial.

 

Tous, peu ou prou, nous avons le sentiment – souvent avéré – d’avoir des familles un peu foldingues, dont les mystères, énigmes et autres secrets (mal) enfouis traversent plus ou moins fidèlement les générations. Mais à la lecture du livre de Laurent Nunez, on comprend que, nanti d’un tel matériau, il ait éprouvé le désir d’en tirer quelque chose. Surtout lui, qu’a toujours intéressé la question de l’émancipation/extraction (il n’est guère sensible au vocable fameux, « transfuge », que certains se délectent de porter en bandoulière, et je dois dire que cela me convient très bien). Si sociologiquement, pour user d’un adverbe un peu fourre-tout, le destin de la famille Nunez ressemble en partie à celui de beaucoup d’autres (mère née à Casablanca, père citoyen espagnol né à Tanger, installation en France au début des années 1970), la lignée a nourri au fil du temps une certaine disposition insolite à même de sustenter tout écrivain : la superstition. Et l’on ne parle pas ici du genre de superstition (qui n’en est pas vraiment une) invitant à contourner une échelle flageolant sur le trottoir, mais bien de superstition totale, celle qu’au sens strict l’on pourrait qualifier de totalitaire tant elle ordonne et détermine tous les pans de l’existence. Étant entendu que, chez les Nunez comme partout ailleurs, c’est d’abord et avant des innombrables divinités de la Fortune et de la Prospérité que l’on espère quelque manifestation sonnante et trébuchante. Je vous épargne ici l’inventaire des croyances et autres fétichismes de la famille Nunez : leur découverte ne vous en sera que plus désarçonnante – et réjouissante.

 

Reste que Laurent Nunez est un garçon d’aujourd’hui. Un peu poète sur les bords, tout écrivain se doit bien de l’être un peu, mais parfaitement rationnel, plutôt à l’aise dans son époque et sans doute volontiers voltairien. Éprouvant le léger hiatus entre ce qu’est devenue sa vie et ce que fut celle des siens, l’on comprend bien la mesure, la mansuétude, l’humilité, ce « pêle-mêle sentimental, fait d’un peu d’agacement, de pas mal de tristesse et de beaucoup d’amour » qui se manifeste dans Tout ira bien. À quoi se greffe l’indécision bienveillante de l’auteur quant au bien-fondé des petites marottes familiales, comme un écho à la prudence qui l’habite face aux insondables mystères de l’invisible. D’où ce texte d’une belle sincérité, qui, s’il ne ménage pas les occasions d’étonner ou de faire sourire, laisse au bout du compte sur une jolie impression de justesse, d’humour et de nécessité, comme baignée d’un clair-obscur occulte que l’auteur ne peut, in fine, que consentir à reconnaître comme une part, même infime, même réfrénée, de lui-même.

 

Laurent Nunez, Tout ira bien - Sur le site des Éditions Rivages

12 décembre 2012

Wishbone Ash au New Morning

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Vieux loups solitaires et marins cabossés avaient jeté leur ancre, l'autre soir au New Morning, pour acclamer les bourlingueurs de Wishbone Ash, qui donnaient, entre autres douceurs, une relecture d'Argus, leur fameux et mythique troisième album, paru en 1972.

 

Wishbone Ash : ce nom évoque-t-il encore autre chose que cette année 1969, qui vit donc au même moment la naissance, en Angleterre, de Black Sabbath, Deep Purple, Led Zeppelin, Cactus ou Uriah Heep, tous monuments d'un hard rock en pleine gestation ? Si tant est bien sûr que l'on puisse parler de hard rock à propos de Wishbone Ash. Alors, oui, il y a les guitares. Cette manière de jouer à deux en intervalles de tierces, marque de fabrication passée dans la légende (notamment) depuis que Thin Lizzy, puis Iron Maiden, leur eurent piqué le (bon) plan. Écoutez donc, chez les premiers, The boys are back in town, Emerald, ou Renegade, ou, chez Maiden, l'album Piece of Mind, qui en donne une illustration très achevée - mais n'importe quel morceau se prête au jeu, de Hallowed be thy name à Powerslave. Bref. En fait, Wishbone Ash, c'est sans doute un peu plus compliqué ; au confluent de trop de choses, ou, si l'on peut dire, d'un trop grand nombre d'époques. Nourris au biberon d'un boogie presque primitif, du rock'n'roll, de la musique traditionnelle et du folk, du jazz aussi (Pilgrimage, sorti en 1971, en donne quelques belles illustrations), qui plus est en pleine ascension des musiques dites progressives, aux effluves plus ou moins psychédéliques, ces gars-là font, peut-être, au fond, que ce que, faute de mieux, l'on qualifiera de rock. Comme d'autres, ils auront frôlé le succès planétaire - Argus, élu meilleur album de l'année 1973 par la très vénérable revue Melody Maker, se vendit tout de même à plus deux millions d'exemplaires. Le grand frisson des stadiums sera pourtant réservé à d'autres, qui ne leur étaient pas forcément supérieurs ; simplement, le groupe (à l'instar d'Uriah Heep) creusa son sillon, restant ce qu'il était et ne sacrifiant jamais aux airs toujours capricieux du temps.

 

Autant de (bonnes) raisons qui m'ont conduit à penser que ce serait là une bonne leçon, de rock certes, mais aussi d'endurance et d'authencité, à délivrer à mon fils de dix ans (lequel, fort enthousiaste, a tout de même dû se sentir un peu seul dans sa génération, isolé qu'il était dans ce parterre de vieux rockers et de quinquas - je suis gentil - lui demandant, rigolards, s'il n'avait pas école le lendemain). Toujours est-il, preuve s'il en fallait, que rock'n'roll will never die, et qu'il est possible, quand on a dix ans, de trouver Wishbone Ash au moins aussi excitant que... que quoi, d'ailleurs ? que n'importe quel autre faux groupe formaté dont on vante le look de tueur et les savantes mèches blondes dans les cours de récréation et un peu partout ailleurs. Bref (bis).

 

Où l'on vérifie qu'un classique mérite son statut, c'est que les titres vieux de quarante ans sont ceux-là mêmes qui continuent d'enthousiasmer. A cette aune, The King Will Come ou le très médiéval Thow Down the Sword pourraient largement être enseignés comme de parfaits modèles d'atemporalité, ces compositions renfermant juste ce qu'il faut de tension, d'altérations et de lyrisme. Et comme on n'a pas attendu Still Loving You pour convaincre les filles que le rock est une musique de brutes au grand coeur assoiffées de sentiments, jetez donc une oreille sur Leaf and Stream (ci-dessous) pour constater combien cette époque ne s'est jamais encombrée d'étiquettes. Très heureux, aussi, d'entendre quelques-uns de leurs morceaux plus récents, tel que l'efficace et très typique Can't Go It Alone (ci-dessous), extrait du dernier album en date, Elegant Stealth (2011). Voilà. Rien à dire d'autre, donc, que la joie de retrouver sur scène ces vieux routiers, emmenés par l'indétrônable Andy Powell, bientôt 63 ans et seul rescapé des origines.

 

2 juin 2024

Cinéma : Border Line & Le Deuxième acte

 

Belle surprise que ce premier film espagnol d'Alejandro Rojas et Juan Sébastian Vasquez (tous deux vénézuéliens), huis clos d'autant plus glaçant que sa précision documentaire et son rythme hypnotique, tout en tension, lui confèrent un plus grand effet de réalité encore. L'air de rien, il est aussi une lecture du monde actuel, celui, bien sûr, d'un Trump fantasmant une barrière étanche entre les États-Unis et le Mexique (échec total), mais aussi des crispations mondiales autour du contrôle bureaucratique et du spectre sécuritaire. En cela, le film vibre d'un quelque chose qui n'est pas sans rappeler la geste contestataire des années 70, quelque part, disons, entre Costa-Gavras, Sidney Lumet et Ken Loach, sur quoi vient se greffer, insidieusement et sans lourdeur psychologisante aucune, la fragile incertitude d'un couple soudainement démuni. Avec Alberto Ammann, Bruna Cusi, Ben Temple et Laura Gomez.

Je suis donc toujours aussi fervent du cinéma de Quentin Dupieux (même si 𝘋𝘢𝘢𝘢𝘢𝘢𝘢𝘭𝘪 ! m'avait un peu déçu). Ce Deuxième acte est un nouveau bijou d'intelligence espiègle et d'ironie — dont il est plaisant de savoir qu'il a ouvert le festival de Cannes, tant il contient de quoi faire rouscailler dans certaines loges. ​​​​L'air du temps contraignant à trouver quelque astuce pour le contourner, quelque interstice nouveau où se glisser, je ne suis pas surpris que le goguenard Dupieux soit tellement à son aise dans cet exercice. Même Vincent Lindon excelle à user d'auto-dérision : c'est dire si le film est réussi. ✒︎ Avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel, Raphaël Quenard, Manuel Guillot.

10 mars 2024

Théâtre : Jean-Philippe Bêche - Maquisard


 

C’est sur l’émotion à fleur de peau de Jean-Philippe Bêche que le rideau de la Huchette se referme, après qu’il a, une heure quinze durant, exhumé de sa mémoire familiale les combats et les affres d’un jeune homme ayant rejoint la résistance intérieure dans l’Allier. Sur l’émotion, mais aussi sur un certain sentiment d’urgence, au regard d’une nécessité, hélas plus impérieuse que jamais : lutter contre l’étiolement d’une certaine mémoire et, si tant est que cela soit encore possible, en transmettre les enseignements pour le temps présent et à venir. Je dis bien les enseignements : s’il s’agit en effet de combattre le mal là où il s’incarne, c'est en n'omettant pas de lutter contre un certain mal intérieur, ce que l’acteur (et auteur) suggère avec force sensibilité en évoquant le fracas politique et moral de l’épuration.

 

Des mots simples, une parole vive, une présence vibrante et une mise en scène dépouillée : Jean-Philippe Bêche est au diapason de son texte.

 

28 août 2024

Cinéma : Emilia Pérez, de Jacques Audiard

 

 

Comme il peut m’arriver d’avoir mauvais esprit et de faire montre, par réflexe autant que par principe, d’une prudence parfois excessive face à tout ce qui reçoit trop de suffrages unanimes, j’y allais avec un tout petit peu de défiance. Et si j’ai bien tenté de résister les cinq ou dix premières minutes, il ne m’en fallut davantage pour adhérer entièrement et, au bout du compte, applaudir admirativement au nouveau film, virtuose et survolté, joyeux et sophistiqué de Jacques Audiard. Un Audiard ici transfiguré en une sorte de fils français d’Almodovar dopé aux plaisirs protéiformes de la luxuriance et de l’invraisemblable.

 

L’idée, déjà, était formidable :  filmer l’une des questions qui turlupinent nos sociétés contemporaines, à savoir l’identité de genre – et l’envie de s’en extraire – en allant chercher le mâle alpha par excellence, narco-trafiquant de la pire espèce, gros poils, peau tannée et mâchoire de fer inclus. Ce qui donne lieu à des scènes non seulement troublantes, mais souvent émouvantes – et merveilleusement servies, on s’en doute, par Karla Sofia Gascón, qui partagera son prix d’interprétation féminine à Cannes avec ses comparses Zoe Saldaña, Selena Gomez et Adriana Paz.

Très vite, je me suis demandé ce que serait le film sans ses chansons. Assurément un excellent narco-thriller, suffisamment malin et nouveau pour emporter l’adhésion. Mais au sortir du cinéma, j’ai aussitôt compris pourquoi Audiard n’aimait pas que l’on parle d’Emilia Pérez comme d’une comédie musicale : parce que ce n’en est pas une. D’abord, les moments musicaux (que l’on doit à Camille et Clément Ducol), outre qu’ils obligent le spectateur à déplacer sa focale et à changer régulièrement de poste d’observation, servent authentiquement l’histoire, en tant qu’ils la font progresser mais aussi qu’ils permettent d’en dire l’arrière-plan et les coulisses. Surtout, ces sortes d’interludes l’empêchent de suivre le cours (trop) attendu de ses émotions et l’obligent à rester actif et à renouveler son attention en incorporant presque machinalement le vieux principe brechtien de la distanciation.

 

Audiard donne ainsi l’impression d’avoir recouvré pour lui-même cet antique plaisir du cinéma comme spectacle jubilatoire et mélodramatique – jusqu’à friser, on ne peut plus délibérément, la télénovela. Mais comme il sait que le spectateur doit bientôt retrouver la rue (le réel), il n’oublie pas de lui offrir son émotion finale et de combler le désir secret qu’il a (toujours) d’un ultime pathos. Il lui confirme, en somme, son droit au lyrique et à l’épique. Ainsi nous retrouvons-nous à défiler aux côtés du petit peuple mexicain et à entonner avec lui une version fiévreuse des Passantes (Las Damas que Pasan) de Georges Brassens, accompagné par une fanfare pleine d’une ferveur presque mystique. Felicitaciones ! 

 

27 décembre 2024

Cinéma : My Sunshine, d'Hiroshi Okuyama

 

 

My Sunshine se passe aisément des grandes envolées justicières dont un certain cinéma français, soucieux de critique sociale et prompt à condamner, se regorge. Sans sociologisme épais ni jugements de valeur, mais avec beaucoup de poésie et de tendresse pour ses personnages, Hiroshi Okuyama met ses pas dans ceux du grand Kore-eda. Prenant le temps de sonder les regards, les embarras, les sensations, les troubles, il décrypte la solitude profonde qui est notre lot commun et ces empêchements intimes et culturels (ici, l'homophobie réflexe d'une gamine) qui, parfois, font basculer un destin - et celui des autres. On se laisse emporter, bercer par l'atmosphère amortie de ce Japon neigeux et conventionnel, captiver par l'intériorité de ces deux enfants communiant dans le patinage et par ce que leur coach perçoit et distingue en eux. Ajoutons que, sur la glace, Debussy fait merveille. Vraiment un très joli film.

 

My Sunshine, d'Hiroshi Okuyama
Avec Sosuke Ikematsu, Keitatsu Koshiyama et Kiara Nakanishi

14 avril 2025

Mario Vargas Llosa

 

Mario Vargas Llosa s'est éteint le 13 avril à Lima, il avait 89 ans.

 

Mon premier souvenir de Mario Vargas Llosa est lascif et subversif, et remonte à mes vingt ans. De mémoire, Éloge de la marâtre sera d'ailleurs le seul livre à dessein ou à tentation érotique (ou presque : j'ajoute aussitôt L'orgie, la neige de Patrick Grainville) qui m'aura jamais bousculé. Comme Vargas Llosa lui-même, la littérature qui se veut expressément érotique m'a toujours sérieusement emmerdé, je déteste ses figures obligées, son lexique embrouillé, ses langueurs lourdes, bref je ne lui ai jamais trouvé aucun attrait ni intérêt ; en revanche, que de sublimes moments d'érotisme, érotisme latent ou cathartique, innocent ou coupable, traversent les plus grandes oeuvres littéraires, voilà ce que je crois et éprouve. Il est difficile (et d'ailleurs peu souhaitable) de chercher à réduire la vie et l'œuvre d'un écrivain à quelques traits caractéristiques, à quelques instants biographiques ou schémas trop commodes. Je n'ai plus lu Vargas depuis des années, mais ce que j'en conserverai, intimement, c'est la multiplicité de son génie, qui lui permit d'explorer tous les domaines, de mêler tous les genres et tous les registres avec une égale exigence, en un mot son inextinguible liberté - ce mot qu'assurément il plaçait au-dessus de tous les autres. Tante Julia devait être bien fière de son Scribouillard.

 

18 mars 2025

Cinéma : Je le jure, de Samuel Theis

 

Parachevant la « trilogie mosellane » ouverte avec Party Girl et Petite nature, dont chaque cinéphile aura pu louer la grande sensibilité, le nouveau long-métrage de Samuel Theis, en prenant prétexte d’une convocation pour un jury d’assises, se donne pour dessein de questionner le sens de la peine, et pour méthode de respecter avec le dernier scrupule les règles judiciaires qui ont cours (souci dont se dispensent la quasi-totalité des films de fiction, fussent-ils les plus admirables). En électrisant davantage encore son cinéma toujours à vif, et non content de n’affecter en rien son intensité dramatique, ce souci d’observation et de justesse n’en finit pas d’aiguiser le saisissement que l’on éprouve devant chaque film de Samuel.

 

Si Je le jure ébranle le spectateur autant qu’il interroge le sens commun, s’il trouble nos préjugés autant qu’il questionne les mobiles de nos propres jugements, il montre surtout, non sans rage ni délicatesse, combien il peut être ardu pour celle ou celui qui ignore tout de ses codes, de ses protocoles et de sa langue, de rencontrer l’institution judiciaire. Se confronter aux exigences de la justice, à son statut comme à son idéal, conduit fatalement à une confrontation avec soi-même. Or comment peut-il, lui, Fabio, ce taiseux, ce type un peu paumé, un peu largué, un peu alcoolo, participer à l’œuvre de justice et décider de la vie d’un autre ? Nul ne sort jamais indemne d’une telle responsabilité, qui peut aller jusqu’à ébranler l’idée que l’on se fait de soi. Aussi ne peut-on que saluer le travail des acteurs, qu’ils soient professionnels (Marina Foïs, Sophie Guillemin, Louise Bourgoin, Micha Lescot, Emmanuel Salinger, Claude Aufaure, Saada Bentaïeb) ou pas (Julien Ernwein, Marie Masala, Souleymane Cissé), d’avoir su épouser le parti pris éthique et esthétique du film, jusqu’à lui conférer sa belle fébrilité, et son souffle souvent bouleversant.

10 décembre 2025

Cinéma : Que ma volonté soit faite - Julia Kowalski

 

 

 

Je m'étais attendu à être plus rudement saisi, mais si tout n'est peut-être pas complètement abouti, le cinéma de Julia Kowalski a le mérite, en plus de s'écarter du sentimentalisme édifiant qui pullule sur les écrans, d'aller fouiller dans ce que nous enfouissons (le désir, la part mystique et/ou monstrueuse de la sexualité, une certaine violence ontologique, la perspective de la mort) sans être jamais un cinéma de procureur. C'est âpre, rugueux, peu aimable, et plein d'une rage qui, pourtant, ne va pas sans une intime et très délicate envie de paix. Et certaines séquences nous resteront, c'est certain. Quant à la toute jeune Maria Wróbel, au regard si clair et aux traits si fermes, elle est saisissante.

 

Que ma volonté soit faite, de Julia Kowalski

 

21 novembre 2024

Cinéma : Le Royaume, de Julien Colonna

 

 

Voilà donc deux films français consécutifs sur la Corse et ses troubles séculaires : après « À son image », de Thierry de Peretti (dont j’ai parlé ici), voici « Le Royaume », premier film de Julien Colonna, fils de Jean-Jérôme, parrain présumé de la Corse-du-Sud qui trouva la mort en 2006 dans un accident de la route (ce que le film, prenant ses libertés, ne montre pas vraiment), événement qui entraîna de facto toute une série de règlements de comptes sur l’Île de Beauté. Si le film de Peretti sortait déjà du lot, tout en péchant selon moi par un excès de sophistications et de menues complaisances, celui de Julien Colonna, qui ébranle plus profondément, fait montre d’une remarquable maturité.

 

Sans doute cela tient-il au fait que le réalisateur se tient résolument à son parti (au prix peut-être d’une certaine ambiguïté quant aux faits et plus encore aux méfaits du Colonna réel, auquel aucun spectateur ne peut s’empêcher de songer) : celui de montrer la fabrique progressive, méthodique d’un lien puissant entre un « bandit d’honneur » et sa fille qui, devenue adolescente, n’accepte plus d’être tenue à l’écart de ce qu’elle devine, surprend ou comprend, de même que les chemins que peut emprunter (pour le meilleur et pour le pire) la transmission d’un héritage familial implacable. Cette relation filiale est donc le thème revendiqué du film de Julien Colonna, et c’est bien là sa liberté ; la chose s’entend d’ailleurs parfaitement eu égard à sa propre expérience, quand bien même il aime à insister sur la part fictionnelle du film. Reste que cette relation, qui ne va pas de soi, est splendide tant elle est absolue et magnifiquement incarnée par deux comédiens non-professionnels : Saveriu Santucci (berger et guide de montagne dans la « vraie » vie), incroyablement crédible dans son rôle de père aimant et de chef de clan froid et mystérieux, et Ghjuvanna Benedetti (étudiante infirmière et pompier volontaire à la ville), incandescente dans le rôle de sa fille, Lesia. La toile de fond est violente, on s’y attend, mais tout passe par les yeux de cette adolescente emplie de désirs et de doutes, et par ceux de ce père dont chaque trait s’adoucit en sa présence. Julien Colonna filme avec autant de brio les scènes d’action, peu nombreuses mais taillées à l’os, qu’une certaine idée de la Corse, tantôt sèche et nerveuse, tantôt alanguie sous ses moiteurs. Jusqu’à égrener au cœur d’un récit très tendu, très épuré dans son intention, un je-ne-sais-quoi de langoureux. Probablement un des films français les plus saisissants de l’année 2024.

 

10 mars 2025

Olivier Mannoni - Coulée brune

 

 

Publié quelques semaines avant l’élection de Trump (donc lu avec un léger décalage), Coulée brune - Comment le fascisme inonde notre langue, petit bréviaire de la haine et de la destruction du logos démocratique, n’a rien perdu de son extrême urgence. L'auteur du très remarqué Traduire Hitler n’est pas connu pour se payer de mots. « Nous assistons à la remontée des égouts de l’histoire. Et nous nous y accoutumons », écrit-il en ouverture de ce petit livre effrayant – mais salutaire – qui se donne pour objet de décortiquer la « corruption du langage » et le « travail de sape lexical » entrepris par d’innombrables et protéiformes « mouvements fascisants ». Sa lucidité ne nous donne, hélas, guère de raisons d’espérer. Pour autant, Olivier Mannoni n'est pas Cassandre : il ne prédit pas la chute de Troie. Reste qu'il est devenu impérieux d'entendre son appel à un « retour aux Lumières ». Comme lui-même, du bout des lèvres, semble vouloir y croire : « il n'est pas encore trop tard. »

 

6 décembre 2018

Bertrand Redonnet - Le Théâtre des choses

 

 

Le Poitevin de Pologne

 

Ce qui est intéressant, et touchant, lorsqu’on lit un écrivain qui n’a que peu confiance en lui, qui, même, éprouve un doute sincère et nullement coquet sur sa qualité d’écrivain, ce n’est pas tant qu’on le sente dans chacun de ses mots, mais que ce tourment puisse finir par constituer la matière première de son travail d’écriture. C’est, très souvent, le cas de Bertrand Redonnet, qui poursuit donc, à l’écart de la grande édition et de la France, son œuvre à mi-chemin entre la fiction et le récit d’exil. Témoin ce recueil, où se manifestent concurremment son rapport inquiet à l’écriture et le sentiment troublant d'un écart au monde.

 

De ce rapport à l’écriture, on en sait tout de suite davantage dès la première phrase du recueil, qu’il prend soin, non sans malice, de placer dans la bouche d’un interlocuteur censé le conseiller : « Écrire une forme brève qui ait de l’allure et du style n’est pas chose facile. » La boucle sera d’ailleurs bouclée dans l’ultime nouvelle, au demeurant très émouvante, qui décrit le gouffre mental où la difficulté d’écrire jette l’écrivain : « Et si je ne faisais, en fait, que jouer à l’écrivain comme on jouait jadis à l’épicier quand nous étions enfants, avec une planche pourrie en guise de comptoir, des cailloux, de vieilles boîtes de conserve rouillées en guise de marchandises et des papiers chiffonnés en manière de billets de banque ? » Redonnet ne joue pas à l’écrivain, quoi que puisse en penser son narrateur. Rien, dans ce qu’il écrit, n’est jamais affecté d’aucun souci de ce type, et l’on pourrait d’ailleurs aller jusqu’à dire, non sans un goût certain pour le paradoxe, que ce souci de vérité, ce rapport assez cru, presque rustique, à la matière littéraire, pourraient aussi constituer une limite à son art. Qui est en fait, à bien des égards, l’art d’un conteur – l’homme n’est pas sans raison un admirateur et un connaisseur émérites de François Villon et de Georges Brassens. Le conteur peut être un grand lettré qui s’ignore ; du moins veille-t-il toujours, par principe, par esthétique, par moralité peut-être, à n’user que d’une matière qu’il aura malaxée avec sa propre langue, sans souci de ses effets autres que de véracité et d’authenticité. D’où, sans doute, l’impression que Bertrand Redonnet nous laisse de ne jamais assumer complètement le statut de la fiction. C’est la seule chose, ici, qui m’aura un peu gêné : alors même qu’il y a dans l’esprit de ces textes brefs quelque chose qui par moments pourrait les rapprocher d’un certain réalisme magique, ou d’une tonalité éparse qu’un Marcel Aymé aurait pu faire sienne, Redonnet s'obstine parfois à reprendre la main, contraint en lui ce qui pourtant y est indéfectiblement tourné vers l’imaginaire, quitte, donc, à nous arracher à notre rêverie. Probablement y a-t-il aussi ici quelque trace du vieil anar qu’il est, et qui le conduit à détourner l’histoire de son cheminement propre pour la lester d’observations à caractère plus social, voire politique. 

 

Ce sera là mon unique réserve, car ces dix nouvelles, ou récits, jouissent de bien d’autres qualités, dont la plus grande à mes yeux réside dans cette simplicité à la fois joueuse et mélancolique où se résout toujours son écriture. Redonnet est de ceux qui savent s’arrêter devant un paysage, un arbre, un visage, une couleur, et en faire suinter en un tour de phrases ce que ces visions peuvent avoir d’essentiel, de profondément intimes et poétiques. Il est aussi de ceux, entre deux constats qu’assombrit le cours du monde, qui savent sourire d’eux-mêmes et de leur propre gravité : avec lui, on n’est jamais bien loin du brave soldat Chvéïk, prêchant l’innocence pour mieux sonder les reins et les cœurs, jouant les candides pour mieux faire ressortir nos petits et très humains travers. 

 

Reste que nulle lecture ne s’achève jamais sans impression sensible, et qu’au terme d’un livre, pour peu qu’on en ait perçu le fil rouge, on sait bien, au fond, de quoi il y a été question. Et son sujet, à Redonnet, son sujet conscient autant que son sujet souverain, c’est l’exil. Chez ce Poitevin d’extraction et de sang qui, il y a quelques années de cela, choisit finalement la campagne polonaise pour s’établir, l’exil est partout, et bien loin d’être seulement géographique. Son blog personnel n’est pas pour rien baptisé L’exil des mots : l’exil, c’est aussi ce sentiment persistant, incessant, stimulant sans doute mais accablant toujours, d’être peu à l’aise nulle part, pas plus dans son temps que dans son pays ou sa langue. Au-delà de ses petites imperfections, c’est ce qui fait tout le charme, délicat, généreux, de ces textes. C’est en tout cas la tonalité que je retiendrai de ce Théâtre des choses, dont Bertrand Redonnet extrait la substance à la fois naïve, fragile et profondément humaine.

 

Bertrand Redonnet, Le Théâtre des choses - 10 nouvelles de France et de Pologne
Sur le site des Éditions Antidata
L'exil des mots, blog de Bertrand Redonnet

23 mars 2012

Sébastien Giniaux au New Morning

 

Vous, je ne sais pas : moi, rien ne m’agace davantage que l’appellation incontrôlée de musique du monde – encore que sa traduction dans la langue de Shakespeare et de David Beckam n’ait, pour ce qui est de son dessein mercantile, rien à lui envier. A-t-on d’ailleurs idée d’une musique qui ne fût pas du monde, fût-il celui qu’à la ville on qualifie de grand ? Et de quel autre monde pourrait-il bon Dieu s’agir, que ce corps céleste suffisamment bizarre pour que la vie y soit un jour apparue ? Non, décemment, sauf à tutoyer la musique des sphères, je n’y vois d’autres mobiles que ceux du caquètement décervelatoire (dit aussi « marketing »). D’autant que les musiques du monde n’ont finalement plus grand-chose de commun avec lui, puisqu’elles mettent le grand tout en fusion. Au moins, le folk lore, on savait ce que c’était : l’étymologie, ça donnait du sens. Bref, Internet a essoré l’exotisme comme Google Earth a sonné le tocsin des irréductibles. Autant de vénérables sujets de dissertation qui ne doivent guère troubler Sébastien Giniaux et son gang : ceux-là sont musiciens, et le musicien se moque de l’étiquetage de ses produits comme le cistercien de la Nintendo ds 3d. Le monde, ils le pratiquent à la manière des artistes : en tendant l’oreille. En tout cas, c’est dans leurs cordes. De guitare, s’entend. Qu’ils ont lestes, soit dit en passant, et manouches, et balkaniques, et maliennes. Car on ne peut pas nier que quelque chose de la secrète acoustique du monde habite ce petit groupe vibrant à une sorte de continuum dérobé au commun. Les musiciens ont ce secret, le secret de cette note qui taraude l’humain et, parfois, en rencontre le timbre.

 

Sébastien Giniaux est un grand gaillard dégingandé, légèrement voûté, le regard clair, facétieux, sa parole à peu près aussi maladroite que ses doigts sont agiles. Il ne se prend pas au sérieux car il prend son art très au sérieux. Surtout, j’en reviens à mon propos de départ, il réussit, à partir d’une tradition très affirmée, à façonner son monde. Car si sa musique est du monde, alors c’est d’abord du sien ; c’est-à-dire qu’on n’a un monde à soi que si l’on a préalablement su s’imbiber de la teinture d’autres mondes – je me comprends, je me comprends. Il n’est pas pour autant une synthèse : la synthèse vide les substances de leur moelle pour ne rendre des choses que leur aperçu. Or chez lui la tradition est vivace, on ne peut plus. Mais il lui donne comme un nouvel espace, la fait passer par d’autres circuits que ceux de l’hommage ou de la répétition : il la fait respirer. D’une ambiance typique il sait faire une atmosphère typée. Django n’est jamais loin, sans doute, mais nous sommes au vingt-et-unième siècle : les oreilles ouvertes comme des paraboles, Giniaux donne à ses couleurs manouches un spectre autrement plus large. Ça métisse à tire-larigot, univers dare-dare dilatés. C’est très écrit, luxueusement orchestré, tant et si bien que je me suis surpris à songer aux glissements colorés des premiers albums de Khalil Chahine – la cérémonieuse rutilance en moins, car Sébastien Giniaux conserve de la grande tradition une fraîcheur et un certain goût pour la sueur : il se garde la possibilité de l’accident heureux. Parce que, pour le reste, la partition n’est pas du luxe : les petites modulations ne se font pas toutes seuls, elles transitent par des brisures, rythme cassés, ponctuation inattendues. Ce n’est plus seulement le guitariste qui prête attention aux sonorités, c’est le peintre qui nous sort sa palette. Et de suivre le bon gré de ses humeurs, de ses perceptions, de ses voyages, ce qui ne va pas sans péril parfois. Ainsi des interludes en petites proses à visées poétiques : même agréablement déclamées par Anahita Gohari, elles me semblent, pour le coup, d’une tonalité un peu convenue (Reflet trop reflet escroc / cliché trop psyché Saleté / J’vais te casser) : le vrai-faux moderne, voilà bien ce qui tue la poésie. Enfin ce sera bien là ma seule réserve. Étant entendu qu’il faut savoir pardonner à l’incomplétude : un musicien, jeune par-dessus le marché, qui a le souci d’embrasser le monde et la mélodie des choses en en tirant, non seulement la musique, mais la fresque et les mots, ça suffit à justifier le coup de chapeau. Pour ce qui est de la parfaite harmonie de l’ensemble, c’est donc encore un peu incertain, mais insister là-dessus reviendrait à condamner l’ambition, alors non. Mieux vaut en revenir à l’hommage et derechef tirer notre chapeau à Joris Viquesnel (guitare), Jérémie Arranger (contrebasse), Cherif Soumano (kora), Mihaï Trestian (cymbalum), Mathias Levy (violon) et Maëva Le Berre (violoncelle) : cette petite troupe n’a pas son pareil, et son talent, pour donner au regard acéré de Sébastien Giniaux, et à sa guitare qui ne l’est pas moins, une souveraineté placide et très prometteuse. Et pour ce qui est de ce jeune guitariste virtuose, ceux qui l’ont applaudi, ce soir, sont bien certains d’une chose : on le retrouvera. Et je rappelle que Richard Galliano avait réussi, en son temps, à renouveler l’accordéon. Si vous voyez ce que je veux dire.

 

26 février 2020

Alain Giorgetti - La nuit nous serons semblables à nous-mêmes

 

 

L'homme sur le rivage

 

Nous aurions tort, je crois, de trop chercher dans ce très beau, vraiment très beau premier roman d'Alain Giorgetti, matière à nourrir ou étayer notre seule colère contre le cours du monde ; disons que nous risquerions alors de passer à côté d'autre chose. Car si l'auteur puise assurément son mobile dans la révolte et le chagrin qu'inspire l'abandon de ceux qui, fuyant d'authentiques dictatures, viennent s'échouer voire périr sur nos côtes, son intention embrasse le temps bien au-delà du nôtre. Au point qu'on aura la sensation parfois de lire quelque grand texte tragique à vocation immémoriale.

 

C'est ainsi que, pages après pages, souvenirs après souvenirs, c'est bien l'épopée humaine tout entière qu'à travers le destin d'Adèm, échoué sur le sable glacial d'on ne sait quelle grève occidentale, le lecteur aura parfois le sentiment de traverser. Mais sans grandiloquence, et c'est tant mieux : si son évocation des traits dictatoriaux caractéristiques m'a parfois semblé un peu attendue, Alain Giorgetti n'est jamais aussi convaincant que dans le récit prévenant, soucieux, délicat qu'il fait des intimités bouleversées ou malmenées. Dans une langue à la fois simple et lyrique, une langue dont on pourrait presque éprouver la matière, l'épaisseur, le suint, une langue en somme que l'on sent venir de loin, le roman d'Alain Giorgetti donne finalement plus à sentir, frissonner et frémir qu'à penser. Ce n'est, selon moi, pas le moindre des compliments.

 

Alain Giorgetti, La nuit nous serons semblables à nous-mêmes
Sur le site des Éditions Alma

3 mars 2015

Marie Van Moere - Petite louve

 

 

Il se trouve que j'ai eu à connaître une des versions de travail de Petite louve, roman brutal, roboratif, d'une énergie un peu folle - et en vérité assez rare en France : manière de dire qu'il ne m'aurait pas déplu de pouvoir en être l'éditeur. C'est un texte qui, dès son ouverture, m'a sauté à la gueule sans que je puisse tout à fait en comprendre les raisons. Car, mieux qu'une Fred Vargas trash, Marie Van Moere signe, avec ce premier roman noir aux allures de road-movie, un texte dont on se dit qu'un Tarantino, s'il avait été corse, n'aurait pas craché sur la science des dialogues, la mise en scène de la cruauté et l'amoralité consciente.

 

L'idée de vendetta pourrait assez bien résumer ce dont il est question : Agathe, médecin à Marseille, ne vit plus que pour se venger du viol de sa fille adolescente par un jeune gitan, Toni Vorstein. Rien ne résiste à cette soif de vengeance - donc à cette douleur : ni son métier, ni son couple. Agathe et "la petite" prennent la route, s'improvisent tueurs impitoyables, (re)découvrant sur le tas les réflexes de l'animal traquant et se sachant traqué. Elles poursuivent leur chemin sans se retourner - leur chemin, c'est-à-dire le fil rouge de leur destin. Entre les cadavres qui jonchent les routes ou les hôtels, les paysages défilent, ceux d'un Sud qui a parfois quelque chose de mystérieusement extraterritorial. Mais on ne se venge pas impunément des Vorstein, qui eux-mêmes vont chercher à venger leur fils et frère (c'est bien naturel) et, ce faisant, à laver l'honneur du clan. Autant dire que le happy end n'est pas au menu.

 

Van Moere ne se paye pas de mots. Elle n'a pas au langage de rapport “intellectuel”, mais une relation viscérale, primale. Elle conte, raconte, éprouvant un plaisir manifeste à tenir le lecteur par ce qu'il a de plus intime (que l'on m'autorise cette périphrase : elle ne déteste pas les images viriles.) Son phrasé, délibérément sec et râpeux, très cinématographique, n'exclut toutefois pas une certaine minutie dans les moments plus lents où, traversant des paysages qu'elle connaît bien, l'auteure sait maintenir le suspense tout en s'amusant à le tenir en bride. C'est d'autant plus réussi que cela n'empêche pas une certaine émotion de sourdre - d'autant plus troublante qu'elle est contenue.

 

Car, brutale, l'histoire n’en est pas moins touchante. Certes, tout y passe : torture, assassinat, viol, inceste, prostitution, drogue, nécrophilie, mais c’est toujours précis, subtil, et étrangement féminin : je ne suis pas certain qu'un homme eût pu écrire une telle chose sans sombrer dans une certaine complaisance. Ici, non : les pires scènes demeurent adossées à une intention que l’on devine d’un autre ordre. Dans la brutalité, dans la manière de l'amener (et d'en sortir), dans l’apparente et fausse gratuité des scènes gore, quelque chose nous ramène inlassablement à une dimension fondamentalement très humaine. En gros, c’est un peu de notre métaphysique commune qui est désossée. C’est aussi ce que j’ai aimé dans ce texte : qu’entre les lignes s'y lisent des dimensions à la fois plus universelles et personnelles - relatives à l’adolescence, au passage de la quarantaine, à l’anorexie, au rapport mère/fille, au couple ou à l’angoisse de l’intégrité corporelle. Bref, lisant Petite louve, j'ai retrouvé des sensations un peu oubliées, celles que me procuraient par exemple (cela fait un certain temps que je ne l'ai pas lu) les thrillers de Jeffery Deaver : de quoi être bluffé.

 

Marie Van Moere, Petite Louve - La Manufacture de Livres

5 février 2021

Isabelle Flaten - La folie de ma mère

 

Une mère, un père et passe

 

 

De ce que j’en sais, la possibilité de ce récit taraudait Isabelle Flaten depuis longtemps. On peut le comprendre : le livre à la mère – au père – peut bien être le livre d’une vie. D’Isabelle Flaten, on a toujours connu l’écriture nerveuse, parfois à fleur de peau, sans grands effets, comme travaillée par en-dessous par un je-ne-sais-quoi de colérique et de farceur, d’où naît ce style volontiers rapide, turbulent, incisif, parfois sarcastique. L’humour, donc, n’est jamais bien loin, retourné contre soi ou à visée plus sociologique, et c’est un humour dont on sait très tôt qu'il n’est jamais gratuit : plutôt l’indice d’une certaine humeur, agacement, impertinence ou coup de sang. Ce qui fait des livres d’Isabelle Flaten des objets finalement assez singuliers, où l’on peut tout à la fois rire ou sourire et se sentir lesté d’une certaine gravité ; d’un mot, disons que la légèreté apparente peut bien être lue comme une façon polie d’appuyer là où ça fait mal.

 

L’étonnant est qu’elle ne perd rien de ces attributs dans ce livre-ci, qu’il est tout de même difficile de considérer comme un roman et qui, par son registre et dans sa nécessité même, aurait bien la pu conduire à atténuer ce que son mauvais esprit a généralement de réjouissant. Isabelle Flaten se raconte, et se raconte à travers une mère qui n’en finit plus de côtoyer la folie : cela seul aurait pu suffire à édulcorer le fiel gaillard qui fait l’ordinaire de sa prose. D’autant qu’à cette mère insaisissable fait écho un père littéralement insaisi, comme nous le découvrons dans la dernière partie du livre. Autrement dit, rien ou si peu de ce qu’Isabelle Flaten raconte ne prête véritablement à sourire, et l’on ne peut pas ne pas éprouver l’espèce de grisaille ou de rire jaune qui teinte jusqu’aux scènes les plus cocasses (le trait folâtre de sa peinture des années 70, quand certaines marottes valaient certitudes idéologiques, vaut son pesant). Pour autant, jamais elle ne nous enfonce dans les marécages de la sentimentalité : elle a compris depuis longtemps qu’aucune périphrase ne sera jamais aussi nette et dure que l’exposé des seuls faits et motifs, et sait que jugements et sentiments croupissent dans l’eau de rose davantage qu’ils n’y croissent.

 

Exit le pathos, donc, qui ne résiste pas à une écriture étonnamment assurée dans ce type de récit propice à l’indécision, aux contournements ou aux évitements. Et l’on se surprend à constater, lisant ce livre qui devait être au bas mot assez déroutant à écrire, combien son écriture a gagné en précision, en mobilité, en maîtrise, mue par un rythme, ou plutôt l’évidence d’un rythme que je ne crois pas avoir rencontré, du moins à ce point, dans ses précédents textes, et qui achève de nous laisser sur une impression de grande maturité. Aussi me demandé-je si Isabelle Flaten ne serait pas, ici, à son meilleur.

 

Isabelle Flaten, La Folie de ma mère
Éditions Le Nouvel Attila

9 décembre 2020

Combat - Entretien avec Lucie Pelé

 

 

COMBAT, comme chacun sait, était le journal créé pendang la guerre par le mouvement de résistance du même nom, et auquel fut très tôt associé le nom d'Albert Camus. C'est dans les traces de ce dernier qu'une petite équipe, sous la houlette de Charlotte Meyer, a décidé de réactiver le journal, désireuse de prolonger « la vision camusienne du journalisme » et revendiquant les « quatre piliers chers à Albert Camus : Vérité, Ironie, Refus, Obstination. »

 

Beaucoup de choses au sommaire de ce premier numéro paru à la mi-octobre, qui s'articule autour d'un dossier principal consacré à cette question : « La culture est-elle un luxe ? »

Et c'est un honneur pour moi que d'y être longuement interrogé par Lucie Pelé, sur mes motifs d'écriture mais aussi sur des questions plus largement culturelles.

 

L'accès à l'entretien est public pour sa première partie, et accessible en suivant ce lien.

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L'on peut acquérir la revue au numéro (10 €) ou mieux encore s'abonner en se rendant sur le site de Combat.

 

2 mai 2021

Romain Verger - Forêts noires

 

Le bois où l’on sombre

 

Qu’avons-nous fait de nos peurs infantiles ? Si nous y pensons, si nous tâchons, non seulement de nous les remémorer mais de nous replonger dans ce qui les fit naître, sommes-nous bien certains, une fois adultes, de les avoir surmontées ? Je ne suis pas sûr d’avoir raison de les évoquer d’emblée pour parler de Forêts noires, troisième roman de Romain Verger aux Éditions Quidam. D’autant qu’on pourrait sans doute aborder le livre de bien d’autres manières, et qu’il est peut-être un peu facile de chercher l’origine des cauchemars dans l’onirisme de l’enfance. Mais l’univers de Romain Verger est empli de ces débordements visuels dont l’enfance est caractéristique, et dont on ne parvient jamais à se départir tout à fait. C’est en tout cas le cheminement qu'il m’a fait prendre, et si je peux trouver quelques menues maladresses à la construction du récit, il ne manque toutefois ni d’originalité, ni de sensibilité. 

 

Le narrateur, biologiste, est envoyé au Japon afin d’étudier Aokigahara Jukai, l’inquiétante, l’angoissante « mer d’arbres » où d’aucuns s’en vont mourir comme d’autres en haut des falaises d’Étretat. Les premières pages du texte m’ont fait penser à Patrick Grainville, un Grainville qui aurait fait le choix de la sobriété. Bien sûr, il y a le Japon, son étrangeté radicale, merveilleusement évoqué par Grainville dans Le baiser de la pieuvre. Mais ce n’est pas la seule chose qui m’y ait fait penser. Il y a aussi cette manière singulière de saisir la chair, de transformer la nature même en une chair que l’on dénude, de puiser en ses mystères, en son « drame secret », bien des ressources sensuelles. « L’une n’allait pas sans l’autre, la montagne sans la forêt, mon plaisir sans l’inquiétude », écrit le narrateur à propos de ce paysage, d’une telle noirceur que l’individu ne peut pas ne pas s’inquiéter de son identité volcanique – et « le magma coulait déjà dans mon sang. » 

 

Il ne faut donc pas plus de quelques pages avant que la lecture ne tourne à l’angoisse expectative. Nous éprouvons sitôt cette fibre dont ou pourrait dire qu’elle est tout à la fois sereinement et violemment poétique, profondément travaillée par le fantasme vampirique et un onirisme qui confine au fantastique. C’est toujours dans « la grande forêt primaire » que s’opère un retour à soi. Cet homme jeté loin de chez lui, loin de sa vie quotidienne, loin de sa langue, de ses odeurs familières, loin aussi de sa mère, dont il finit par dire, non sans un paradoxal amour : « son parfum m’écoeurait, ses odeurs corporelles, cette chambre qu’elle avait fini par imprégner de son humanité », cet homme, donc, ne résistera pas à l’appel de la forêt – « moi-même ne pesant guère plus qu’une âme végétale de passage dans la mémoire du lieu. » Forêts noires est le récit de cette régression, ce pourquoi sans doute j’y vois tellement d’enfance, régression qui ne sera d’ailleurs pas loin de ramener aux origines mêmes, presque jusque dans le ventre de la mère. 

 

On lit assez peu, en France, cette littérature. Elle a de français, si l’on peut dire, une manière d’évocation de la sourde inquiétude intime ; mais à certains moments, on la croirait nourrie à une vieille noirceur psychédélique, lautréamonienne ; à d’autres, d’un quelque chose qui la tirerait vers le nature writing ; d’où l’on ne se départit jamais tout à fait d’une sensation d’animisme rampant : « Quel plaisir de cueillir le champignon fraîchement monté, de déterrer son pied joufflu, de décoller de son chapeau les nervures de feuilles décomposées et d’inspecter la morsure des bêtes. Et quel autre incomparable de l’entailler avec l’ongle, […], pour en détacher un peu de chair ferme et noisetée que je portais à ma bouche, avec le sentiment de vivre pleinement mon existence. » C’est, aussi, ce qui achève d’exhausser l’essence, finalement très poétique, de ce récit très singulier.

 

Romain Verger, Forêts noires - Quidam Éditeur
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 28, janvier/février 2011

5 février 2015

Retour à Strasbourg

 

Après mon passage, en octobre dernier, à la librairie Ehrengarth, me voici donc à emprunter de nouveau les routes du Grand Est, cette fois-ci à l'invitation du Festival Ces Pages d'Amour, lequel festival, organisé par Cathy Michel et l'association BOOK 1, se tient du 10 au 14 février.

 

Entre autres et innombrables réjouissances,  j'y animerai, le jeudi 12, un atelier d'écriture, suivi d'une rencontre avec Isabelle Flaten, dont Les noces incertaines viennent de paraître aux Éditions du Réalgar (rencontre à laquelle contribuera également l'écrivain Éric Pessan).

 

Avis, donc, aux amis du Grand Est et aux baroudeurs impénitents !

 

4 février 2012

Dream Theater - Le Zénith, Paris

 

Lorsque j'étais gamin, mon entourage daubait toujours sur les hardos, ces brutes assurément joviales mais méchamment houblonnées ; le jugement était toutefois et systématiquement modéré par ces deux considérants de poids : c'est vrai qu'ils font de jolis slows et que leurs guitaristes ne sont pas manchots. Après un coup d'oeil furtif sur mes poignets très cloutés et la résille noire qui me couvrait les avant-bras, on s'entendait enfin sur l'idée que je traversais une période difficile, s'il en est, de l'existence : l'adolescence. Soit. Tout, dans le metal, n'est pas toujours d'une infinie finesse - si vous me passez cette allitération délicate. Quoique le genre n'ait pas l'exclusif apanage de la gaudriole. D'autant que les choses ont tout de même pas mal bougé, le genre rencontrant désormais un succès (au moins) planétaire. Ce qui, c'est systémique, charrie le meilleur comme le pire, c'est entendu. Il n'empêche. Si l'on pouvait, il y a trente ou quarante ans, s'en sortir avec quelques accords de blues, un bon ampli Peavy et une certaine rage au ventre, les (vrais) musiciens ont depuis envahi le metal au point de le faire parfois copiner avec le jazz et la musique dite classique. Si, à mon époque (ça va, papy ?), la virtuosité ne concernait guère que les gratteux à six cordes, l'arrivée, dans les années 90, d'un groupe tel que Dream Theater, a profondément modifié l'image que le milieu musical se faisait de ce "sous-genre." A l'aise à peu près dans tous les registres, tous enseignants dans les plus grandes universités de musique, les Dream Theater ont pour eux d'avoir l'oreille libertaire et d'être des fous de musique avant d'être les fans d'un genre. Ils sont tous d'ailleurs de formation peu ou prou classique, ce qui donne sans doute autant de bases que cela permet de s'en émanciper.

 

Ces quasi vétérans ont prouvé hier soir encore, dans un Zénith plein à craquer autant qu'il fut chaleureux, combien ils méritent leur place au panthéon des très grands groupes de l'histoire. Et s'il n'est pas interdit de trouver que leur dernier album, A Dramatic Turn of Events, pèche parfois par une légère mais froide complexité, l'épreuve de la scène montre que, à ce niveau-là de la technique instrumentale, cela n'affecte en rien ce que nous aimons aussi du rock : ses plaisirs cabotins, ses effluves dissidentes, sa théâtralité. La musique de Hans Zimmer ouvre opportunément le bal, suivi de l'Agnus Dei du presque déjà culte Bridges in the Sky. Les trois-quarts du dernier album vont y passer, mais, et c'est là le privilège des groupes de ce niveau et de cette notoriété, une tournée promotionnelle n'est jamais pour eux qu'une occasion supplémentaire de peaufiner la légende. Ainsi, même si cela ne peut être qu'un survol, nous avons droit à quelques heureuses incursions dans l'épopée du groupe, jusqu'à A Fortune of Lies, tirée du premier album, en 1989. Prise de risque bienvenue avec le tortueux 6:00, de l'album Awake (1994). Et succès assuré, bien sûr, avec le romantique, lyrique et très floydien The Spirit Carries On, extrait, lui, de ce qui est sans doute mon album préféré, Metropolis : Part II - Scenes of a Memory (1999.) L'enchaînement de deux morceaux acoustiques (The Silent Man, 1994 & Beneath the Surface) ne constitue sans doute pas le moment le plus marquant du concert ; cela eut le mérite toutefois de poser les choses et d'étayer l'ambition et la liberté du groupe. James LaBrie et John Petrucci sont assis sur leurs sièges comme deux folk singers de l'âge d'or, et il faut bien, aux premiers rangs, que les copains remisent leurs cornes du diable pendant un petit quart d'heure. Les puristes apprécieront les deux morceaux issus du Six Degree of Inner Turbulence, album dur, sans concession ; charge à l'album Images & Words (1992), qui contribua beaucoup à la mise en gloire du groupe, de parachever le triomphe du soir - notamment sur le rappel, Pull Me Under.

 

Je ne dirai pas grand'chose des musiciens en tant que tels, tant ce que j'aurai à en à dire sera convenu : c'est l'excellence même. John Myung à la basse (essentiellement six cordes) confirme ce que l'on sait déjà, à savoir qu'il est, depuis dix ans, l'un des meilleurs dans son genre ; aucunement démonstratif, habité, il joue comme d'autres jonglent ; Jordan Rudess, dont on sait ce que le groupe lui doit, est en très léger retrait, conformément au style du dernier album ; James LaBrie, grand bonhomme au charisme jovial et au regard clair, a su, avec le temps, étoffer son chant et lui donner une authentique profondeur - que l'on soit ou pas sensible à son timbre ; que dire de John Petrucci qui n'ait été dit déjà ? Invraisemblable guitariste, véloce, précis, au charisme rentré, il est toujours l'incontestable star. Mais nous étions bien sûr un peu plus attentifs à la prestation de Mike Mangini, successeur de l'impressionnant Mike Portnoy, membre fondateur du groupe qui, que l'on me pardonne cette facilité humoristique, n'avait, derrière ses fûts, guère de complexes. En s'en remettant à Mangini, le moins que l'on puisse dire est que Dream Theater ne prenait pas de risques : le bonhomme a commencé la batterie à l'âge de cinq ans et, tout gamin, s'amusait à refaire les solos de Buddy Rich ; auteur de plusieurs ouvrages sur les techniques rythmiques, enseignant à Berklee, il est par ailleurs détenteurs de cinq records du monde de vitesse à la batterie. S'il m'arrive plus souvent qu'à mon tour d'éprouver quelque impatience lors de la séquence obligée du solo de batterie, là, il faut bien dire que le problème ne s'est guère posé. Mangini tape fort, c'est certain, mais pas spécialement plus fort qu'un autre : surtout, il fait montre de bien plus d'imagination que la grande moyenne de ses confrères, et c'est peu dire qu'il a le polyrythme dans la peau.

 

Voilà donc plus de vingt ans que Dream Theater décline cette identité hybride et cette musique à la fois sombre et lumineuse, violente et mélodramatique, énergique et savante. Le déferlement technologique auquel le groupe est coutumier n'affecte rien du lyrisme et de la passion instrumentale de ces musiciens hors pair : c'est aussi cela, je crois, que le public acclame. Et nous repartons avec les images dont Dream Theater est le meilleur des pourvoyeurs, celles d'un monde brutal, mélancolique, torturé, mais empli de lumière, bourré d'énergie et traversé de larges ouvertures vers le grand ciel : Dream Theater mérite bien, comme on l'avançait lorsque le groupe naquit, sa qualification de Floyd du metal.

 

SETLIST

- Dream Is Collapsing (Hans Zimmer)
- Bridges in the Sky
- 6 :00
- Build Me Up, Break Me Down
- Surrounded
- The Root of All Evil
- Drum Solo
- A Fortune in Lies
- Outcry
- The Silent Man
- Beneath the Surface
- On the Backs of Angels
- War Inside My Head
- The Test that Stumped Them All
- The Spirit Carries On
- Breaking All Illusions
- Rappel : Pull Me Under

25 mai 2023

Philippe Sollers (II.)

 

 

 

Philippe Chauché, de La Cause Littéraire, m'a gentiment convié à participer à un hommage à Philippe Sollers, décédé le 5 mai dernier. On pourra m'y lire aux côtés de Josyane Savigneau, François-Henri Désérable, Nicolas Idier, Jean-Michel Olivier, Amélie de Bourbon-Parme, Stéphane Barsacq et Vincent Roy.

 

Pour lire cet hommage directement sur La Cause Littéraire, suivre ce lien.

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Rien n’est plus ardu (et hasardeux) que l’appréciation d’une œuvre et de son auteur sans cette sorte d’intelligence que confèrent l’espace et le temps. Il faudrait pouvoir s’extraire de la gangue des opinions à laisser courir, des réactions conditionnées et autres phénomènes d’influence qui régentent les passions modernes. Pas simple. Spécialement pour nous autres, enfants pérégrins de ces XXe et XXIe siècles hyper-communicationnels qui ont vu les tragédies accélérer comme jamais notre course à la destinée. De tout cela, Philippe Sollers était intimement conscient. Si bien que ses appels martelés à la joie, à l’extase, voire à la béatitude, tout ce à quoi il arrive qu’on le résume un peu superficiellement, me sont toujours apparus aussicomme une stratégie de lutte, acharnée, peut-être désespérée, contre l’empire de la mélancolie et le spectacle tout à la fois burlesque et terrifiant qu’est l’aventure des Terriens, ce drame épique. Mais, bref, il nous faut bien juger avec ce que l’on est, ce que l’on a ; tout en nous ménageant une assez confortable marge d’erreur.

 

Si j’insiste un peu sur l’embarras qui est le nôtre à jauger d’une œuvre et de son auteur « en temps réel », c’est qu’il me revient une anecdote qui remonte à l’époque où j’étais étudiant à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse. J’y avais un professeur, aujourd’hui disparu, sympathisant d’une France provinciale non « moisie », catholique espiègle et tempéré dans le regard duquel se trémoussait toujours une coquinerie, tenant d’une droite digne (pour faire court : gaullienne, lettrée et plutôt indifférente à la « phynance ») avec lequel j’avais noué une certaine relation d’amitié. Nous n’aimions rien tant que nous narguer, non sans une bonne dose de mauvaise foi – je cultivais alors volontiers le cabotinage sollersien. Toujours est-il qu’à la fin d’un exposé que je présentai sur les têtes pensantes et autres grandes figures littéraires du temps (nous sommes au milieu des années 1990), lorsqu’il me demanda qui, selon moi, traverserait l’oubli, je m’entendis répondre : « Sollers ». Écart qu’il mit sur le compte de ma proximité géographique (je venais d’un coin de Charente balnéaire) avec ce Girondin à tête de moine libidineux. « On verra dans trente ans », ne trouvai-je alors qu’à répondre – sur un ton bravache, comme il se doit.

 

Trente ans, on y est. Et Philippe Sollers vient de mourir. 

 

Mon pronostic estudiantin s’est-il vérifié ? Je ne saurais l’affirmer. L’époque s’entiche plus volontiers du noyau visible des comètes qu’elle ne porte attention à leur chevelure. Quant au ciel des arts et des idées sublimées, il est tant saturé d’astres éphémères – sans parler de leurs satellites, qui pour beaucoup explosent en plein vol – que l’on n’y perçoit qu’à grand-peine d’hypothétiques traînées de lumière. Aussi ai-je envie de redire : « On verra dans trente ans. » Car c’est maintenant, finalement, que tout commence.

 

C’est qu’on n’entre pas en sollersie comme en religion. Ce serait d’ailleurs bien le comble, en sus de trahir le facétieux grand prêtre : avec ou sans vaticaneries, ce fringant dix-huitièmiste s’est lui-même bien trop ingénié à louvoyer, que nous puissions sans trébucher lui dérouler un bel aplat rouge. Quoi de plus moderne, d’ailleurs, dans une époque qui promeut le standard, le rectiligne et le littéral, que de s’évertuer à crypter la langue, coder les positions et renverser les paradoxes. Moyennant quoi, je n’ai jamais considéré avec beaucoup de sérieux ses engagements idéologiques, qui ne furent sans doute jamais que méta-poétiques. Il n’est pas impossible que j’aie tort : après tout, suivant la loi des engouements générationnels et au regard de ce grand vacarme idéologique que furent les années 1970, pas impossible qu’il ait pris tout cela à cœur.

 

Reste que si sollersisme il y a, alors il ne peut être selon moi que l’autre mot de la recherche catégorique, radicale, intransigeante de la plus grande liberté vitale et créatrice possible, celle qui induit, revendique et même valorise celle de se contredire. Cette « plus grande liberté possible » est d’ailleurs l’exact objectif qu’il assignait au roman, « aventure physique et philosophique qui a pour but la poésie pratique » (Studio). Si je considère Sollers, l’homme, l’œuvre, j’ai le sentiment que cette définition, toute simple, brillamment métaphysique autant qu’elle est sèchement prosaïque, éclaire assez bien ce plaisir à vivre qui crevait l’écran.

 

Que cela fût pour le tancer ou pour l’encenser (Sollers n’attise guère les sentiments prudents), on a longtemps cherché (on cherchera encore longtemps) à rassembler les pièces du puzzle. C’est plus fort que nous : nous ne savons pas renoncer à la chimère de l’explication totalisante. Mais nous n’y parviendrons pas, jamais. Car cette recherche d’un sens ordonné n’en aurait pas, de sens. Ce serait antithétique avec une Liberté dont la majuscule seule l’intéressait. On pourra faire entrer le Sollers dans un tube à essais, certainement pas en tirer une loi chimique ordinaire ou constante : le précipité sera instable. Tant mieux : il est bon d’agacer une époque qui ne supporte pas le paradoxe et ne soupire qu’après la pureté – à commencer par la pureté morale, cette fabrique à réprimer.

 

Pour s’être lui-même prêté au jeu par goût de la farce, du faux-semblant ou de la subversion, et probablement aussi pour le plaisir de faire parler de lui, Sollers savait mieux que quiconque que la « société » n’affecte plus guère à l’écrivain qu’une fonction divertissante ou spectaculaire. Le divertissement de masse, à visée commerciale, corrompt l’intuition artistique, à visée sublimatrice. Cela vaut pour les œuvres littéraires comme pour Venise. Après tout, mais ce sera aux historiographes du futur de le dire, il est peut-être l’un des derniers représentants d’un monde où le seul statut d’écrivain suffisait à lui valoir un certain genre de considération. 

 

Mais me voilà à disserter quand je n’avais à cœur que de dire, autant que possible avec un peu de légèreté, ce que ma découverte de Philippe Sollers suscita en moi.

 

J’étais alors un tout jeune homme, vivant dans un village très modeste, encore un peu sauvageon, et mes fantasmes étaient bien moins mobilisés par l’art du roman que par le génie politique. Or, comme c’est une règle dans l’existence, dont c’est d’ailleurs un des charmes, l’on n’accède souvent aux êtres et aux choses que par des voies inattendues, imprévisibles ou détournées. Moyennant quoi, c’est à cette période que je me lançai dans Femmes, et que je m’y lançais pour de mauvaises raisons, quoiqu’il n’en fût jamais de mauvaises : j’avais lu que le texte avait fasciné François Mitterrand, lequel s’était longtemps échiné à deviner quel authentique visage de femme se dissimulait derrière tel ou tel personnage féminin. Le souvenir qu’il me reste de cette lecture, touffu, enchevêtré, peut se résumer à une sorte de subjugation. Subjugation devant la virtuosité, l’érudition, le piquant, le rythme, dont je conserve une impression très vitaliste, enfin l’étrange musicalité d’un ensemble dont je savais ne pas saisir toutes les subtilités. Je crois que je me sentais admiratif d’une manière d’écrire dont je percevais qu’elle révélait une personnalité très à part, et à tout le moins éloignée de mon univers courant. Je découvrais que l’un des privilèges de l’écrivain était de pouvoir s’utiliser sans impudeur, qu’il était possible de se livrer sans se livrer. La mécanique qui travaille l’adolescence en sous-main est implacable : chaque découverte nous tatoue. Charge à nous, ensuite – cela peut prendre la vie – de nous en libérer. Ainsi fonctionnent les grandes transmissions, et s’engendrent les écritures à venir.

 

Aux yeux et aux oreilles de quelqu’un dans mon genre, que la tendance naturelle porte à se laisser glisser sur la pente un peu gnangnan d’une certaine nostalgie, d’un certain mélancolisme, Sollers a toujours fait résonner un tonitruant rappel à l’ordre. Lorsque je songe à lui, je m’aperçois qu’il est de ces esprits qui savent, d’un simple rictus railleur devant votre mine abattue, vos pâleurs ou vos rides soucieuses, balayer toute passion triste. Il est loisible à cette aune de le regarder comme une sorte d’anti-Houellebecq : quand celui-ci nous invite à contempler la laideur du monde, pourquoi pas à nous y vautrer, Sollers nous sauve de nos humeurs en en riant haut, sachant bien que c’est dans le rire – on voit cela chez Rabelais, chez Swift, bien sûr chez Voltaire et Diderot – que la liberté nous lance ses clins d’œil. 

 

Je pense que jamais Sollers ne dupa Philippe. C’est pourquoi il avait le triomphe amusé, désinvolte et raffiné. À moi qui me suis toujours senti un peu pataud dans la vie sociale, son apparente aisance à vivre dans le beau monde tout en chérissant la solitude des bords de mer est toujours apparue comme une panacée. J’ignore la part de comédie de tout cela, j’ignore ce que, fatalement, il ne pouvait manquer d’éprouver comme sentiment d’incomplétude, comme tourment ou comme amertume, mais je me satisfais très bien de ce Sollers inaccessible, insaisissable et secret que j’ai aimé. Pour le reste, on verra, dans trente ans, ce qu’il en est.

 

7 janvier 2025

Éric Chevillard : L'Autofictif travaille son dribble en forêt

 

 

Ce n’est un secret pour personne : Éric Chevillard est un de nos auteurs les mieux dotés en esprit. Ses triades quotidiennes d’axiomes, aphorismes et autres pensées profondes (fidèlement et loyalement publiées par les éditions de l’Arbre vengeur depuis 2009) en sont la preuve tantôt mordante, tantôt brillante, tantôt dépitée mais toujours ironique (et parfois tordante), et ne déçoivent jamais. Pour ma part, mais ça vaut ce que ça vaut, j’ai toujours cru pouvoir distinguer chez lui une sorte de vague affliction que, pour ainsi dire classiquement, il sublimerait dans un mouvement d’ironie lasse ou de joyeux accablement. « Un cœur sensible est toujours misanthrope un peu », disait Alain dans Ses Propos sur le bonheur : voilà une proposition à laquelle il me semble que Chevillard pourrait souscrire  avec grande élégance.

 

Tous, nous devrions disposer ses Autofictifs à portée de main de notre oreiller et nous endormir avec une de ces saillies dont il est le maître : au petit matin, nous nous réveillerions assurément (un peu) plus éveillés et (un peu) moins barbares.

 

Quelques morceaux choisis pour le plaisir et surtout pour donner envie :

 

  • Je longe la piscine de l’hôtel pour gagner la plage et la mer juste derrière avec le sentiment de m’arracher triomphalement aux conforts factices et émollients de la civilisation pour embrasser la vie sauvage.
     
  • Cette bourgeoise porte un long manteau de velours côtelé. Affligeant spectacle. Combien de vieux poètes et érudits folkloristes a-t-il fallu abattre dans leurs tanières pour confectionner un tel vêtement ? On ne veut plus voir ça.
     
  • Le loup module sa plainte, la tête levée vers le ciel, la nuit, sur fond de lune ronde ; l’homme geint, avachi dans son canapé et publie de loin en loin le recueil de ses lamentations.
     
  • Tandis que nous nous décomposons horriblement dans la terre ou brûlons dans les flammes du crématorium, le lapin mijote à feu doux avec des cuisses de clémentines et des citrons confits au creux d’une cocotte rouge en fonte émaillée. C’est tout ce que je peux dire en faveur de notre alimentation carnée.
     
  • Les hommes vieillissent mieux que les femmes. Ils meurent.
     
  • J’ai pour voisin un autre ermite dont je convoite les arpents de solitude afin d’agrandir mon domaine.
     
  • Car parfois nous nous demandons quelle est cette douce émotion qui nous visite quand nous pensons à la mort, et pourquoi il nous semble l’avoir déjà éprouvée, mais oui, voilà, c’était dans l’enfance, quand approchaient les grandes vacances.
     
  • Plusieurs scénarios possibles pour l’Apocalypse, le plus probable à ce jour restant tout de même celui de ma seule mort, suffisante pour tout abolir.
     
  • Je me demande quelle tête peut bien avoir le singe sous son masque d’homme.
     

Sur le site des Éditions de l'Arbre vengeur 

14 avril 2016

Tout le monde en parle - Thierry Ardisson, 2003

 

Je remets la main sur ce souvenir... 

 

« Tout le monde en parle » , animée par Thierry Ardisson, était l'émission en vue de l'époque (2003). J'avais moins de cheveux blancs — de joues, aussi... Premier livre, première télé : c'était pour Monsieur Lévy, paru chez Plon.

 

Que l'on peut donc, dorénavant, visionner ici.

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