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Marc Villemain
6 janvier 2016

André Blanchard - Autres directions

 

 

Suivez le guide

 

Quand un beau jour j’ai commencé à picorer dans les Carnets d’André Blanchard, autant dire que j’ai fissa pris goût à m’en prendre plein le bec. Non que je me fusse senti nécessairement visé par ses rugueuses rosseries, mais c’est la force de toute bonne littérature que de savoir nous exciter la raison sans négliger de nous chatouiller l’humeur. Donc, j’ai aimé, d’emblée, cette rudesse. Peut-être parce que je sentais bien, au fond, que Blanchard était un tendre qui se donnait pour règle de ne rien taire : l’agréable pouvait attendre. On peut dire qu’à cette aune il se tient bien en marge des lubies contemporaines, qui vous feraient passer les mièvreries du cœur pour des élégances de l’esprit et vous refilent en loucedé votre dose de bonne santé mentale. C’est que, comme Blanchard l’écrit à propos de Jack-Alain Léger (qu’on est d’ailleurs bien content de trouver ici), « la littérature [n’a] rien à fiche des gens bien portants. » Tant pis pour l’hygiène des activistes (non-fumeurs) : « si la peine de mort existait toujours, ils refuseraient au condamné sa dernière cigarette au prétexte de ne pas polluer les autorités présentes » (la question pour l’écrivain ne se posant d’ailleurs simplement pas : « si je ne peux plus fumer, je suis foutu. ») Et si « vieillir, c’est tout de même tâcher de liquider ce qu’on a en stock comme superstitions », on ne pourra que souhaiter à l’humanité de se hâter.

 

Pour le lecteur, la facilité serait toutefois de résumer Blanchard à ses démangeaisons. Et si de traits d’esprit, ses Carnets ne sont jamais dépourvus, leur prix n’en est que plus grand au fil des ans. Car il faut sans doute d’abord les considérer comme de fortes saillies inséparables du mouvement qui, d’une certaine manière, maintient en vie. Car s’il peut arriver que les Lettres n’y suffisent pas (« il y a des jours où la littérature ne nous transfigure pas. Elle partage alors ceci avec Dieu : c’est un credo à l’aveuglette »), elle n’en est pas moins ce qui fait qu’on peut résister à l’usure, ou à la dépression : « du fond de ce marasme, de ce désarroi vertigineux, je me serai toujours guidé sur cette lumière au loin, bien falote certes, lumière quand même, et qui est la littérature. » C’est la preuve qu’on aurait bien tort de chercher à s’amuser en lisant Blanchard, qui n’a rien d’un divertisseur et qui, si l’on peut bien trouver quelque plaisant caractère à ses bons mots, n’en reste pas moins en lutte perpétuelle avec l’existence. Ce pourquoi, le monde étant ce qu’il est, l’on pourra sans doute dire de lui ce qu’il écrit de Léautaud, à savoir qu’il « écrivit plus qu’il ne vécut, ce qui s’appelle vivre. » On le trouvera impitoyable, entendez injuste, lorsqu’il qu’il prolongera Mauriac traitant son époque de « parvenue du néant » pour dire de la nôtre qu’elle « en serait plutôt la traînée. » Encore une fois, pourtant, le courroux n’est jamais que la face sombre du chagrin devant l’existant, un refus d'ensevelir ce qui fut au prétexte de modernité – « l’heure de gloire qu’aime s’offrir une génération, c’est d’enterrer la précédente » écrit-il en pleurant Brassens.

 

Dans ce droit fil (et il faut bien confesser qu’on s’est quand même gondolé en le lisant), Blanchard a ce tranchant singulier qui achève de ridiculiser l’euphorie toute triomphante du culturel. Les institutions en prennent pour leur grade, c’est donc très amusant. à l’instar du Frac de Lorraine (Fonds Régional d’Art Contemporain), qui « roule pour le conceptuel, non sans, emporté par son élan, rouler le public. » Il faut dire que la « putasserie des publicitaires » domine assez largement l’époque, certains allant même jusqu’à jouir de l’estampille artistique ; ainsi celui-là, d’artiste, qui, sur le carton d’invitation d’une intervention-performance, use d’un charabia finalement peut-être plus incohérent que pontifiant, et dont on voit mal ce que l’on pourrait en dire d’autre que ce qu’en conclut Blanchard : « ce que c’est, de ne plus se sentir pisser. Au lieu du niveau, c’est la mousse, qui monte. » L’art contemporain n’a pas trouvé ici son meilleur avocat, qui de son côté ne ménage pas ses effets de manche. Et Blanchard, qui, on le sait, gagne sa vie comme gardien de musée, d’aller converser avec des visiteurs qui passent devant un aspirateur sans doute mal rangé : « je pouffe et les rassure, non l’aspirateur ne fait pas partie de l’expo. Comme quoi le recyclage des poubelles par l’art contemporain, c’est entré dans les têtes.»

 

N’empêche, la grande affaire, c’est la littérature. Comme tout un chacun, Blanchard y a ses élus, et tant pis pour les autres : « Il y a de ces plaintes, je ne vous dis pas ! ainsi Nourricier, type d’écrivain au-dessus de ses moyens, qui se penche sur son manque de chance d’être né dans une famille bourgeoise, parce que c’est un "milieu sans ciel ni folie.Il est bien connu que chez les prolos ces friandises-là, c’est à volonté. » C’est comme pour le reste, il peut bien balancer : puisqu’il sait admirer. Alors on lira dans ces Carnets d’admirables pages, sur Simone de Beauvoir (« comme quoi, cela arrive, de devoir reboulonner les idoles »), sur Barrès, Bernard Franck bien sûr, qui fut parmi les tout premiers à le saluer, Brenner, ou Kazimierz Brandys, dont la lecture met dans sa bouche des mots d’une grande tendresse.

 

Que ceux qui ont une dent contre le monde aillent donc rôder un peu du côté de chez Blanchard, histoire d’étayer leurs intuitions. Subsidiairement, ce sera l’occasion d’une jolie petite claque littéraire. Et si la modernité n’est assurément pas le fort du gardien de musée, n’empêche, on est bien contents, nous autres qui avons sombré dans les blogs, car oui, il doit bien reconnaître, quand même, que sur ceux-là on parle un peu de cet écrivain unique en son genre : « repêché par ce que j’ai débiné », avoue-t-il ; quitte à ne pas retenir sa pirouette : « Internet est le nouvel Évangile ; et moi, le mauvais larron. » On s’en fout. Blanchard, c’est de la salubrité ; et publique, avec ça. Bonne route.

 

André Blanchard, Autres directions - Editions Le Dilettante
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 29, mars 2011

4 janvier 2016

Benjamin Berton - Foudres de guerre

 

 

Sarkozysme et schtroumpfs rebelles

 

 

Le durcissement de la société française (qui ne date pas, loin s’en faut, du triomphe de Nicolas Sarkozy, mais que celui-ci incarne avec la morgue et l’audience que l’on sait) ne peut pas ne pas trouver écho dans la littérature contemporaine. Il sera d’ailleurs passionnant, demain, (un jour…), de scruter le paysage littéraire des années sécuritaires. Ce quatrième roman de Benjamin Berton, un peu déjanté derrière sa très respectable façade gallimardienne, permettra alors peut-être, à défaut de dresser un état des lieux scientifique de la France, de se faire une idée de ce qui se tramait dans la tête de la majorité silencieuse et de ce que tentait de lui opposer un underground parfois plus officiel qu’il y paraît. Écho plus ou moins direct mais parfaitement assumé des paysages mentaux de Quentin Tarantino, Luc Besson ou Enki Bilal, Foudres de guerre relate l’aventure, a priori très improbable, d’une sorte de Club des Cinq de la post-modernité, ou plutôt de schtroumpfs gavés aux comics et aux mangas, au hip hop et au rap, aux snuff movies et à la télé-réalité, à la fascination mortifère et à la Nike philosophy, à l’hindouisme de Prisu et à l’hédonisme pour pas cher. Inopinément, et au cours d’aventures dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont invraisemblables, nos schtroumpfs désœuvrés vont se retrouver à défier l’État au point d’incarner, spectacle oblige, un espoir quasi mystique pour un grand nombre de jeunes. Ainsi éclot la « gohsnmania », référence à celui qui se baptisa pour les besoins de la cause du nom ésotérique de Gohsn Frost – en réalité un grand ado tout aussi désoeuvré que les autres. La figure de ce Gohsn Frost avait « pour seule qualité d’être insondable et vierge de toute signification, ce qu’exigeaient des consciences revenues de tout », et apparaissait comme une « synthèse réjouissante entre le marxisme, les insurrections de banlieue et le situationnisme ». C’est peu dire si, dans la France des années 2010, quand sévit comme ministre de Nicolas Sarkozy le terrible Général Duval, leurs chances de succès étaient maigres. L’intelligence de Benjamin Berton permet tout à la fois de stigmatiser la France qui domine (capitaliste, frileuse et policière) sans omettre de railler (gentiment) quelques-unes des postures les plus cool du gauchisme quand celui-ci a perdu son armature intellectuelle. Car si le message n’est pas discutable (en gros, l’air du temps est devenu irrespirable), l’auteur, dont on perçoit la tendresse particulière pour une génération qui perd pied dans le monde sans savoir ou vouloir véritablement le changer, dresse aussi un tableau assez hilarant du tropisme contestataire, anti-pub et hyper marqué, écolo et technoïde, anarchiste et cynique, rebelle et dilettante.

 

Là où un Maurice G. Dantec décide que notre destin d’humain ne mérite plus même une pointe d’humour, Benjamin Berton se lance dans le défi de l’anticipation politique et sociale avec l’âme du cancre du fond de la classe, plus brillant qu’il y paraît, mais surtout plus mélancolique. Car on ne peut douter, à l’issue de cette rocambole tragique, que l’ironie très détachée dont il fait preuve sert aussi de paravent à une pensée du crépuscule. « À notre époque, rien ne se produit jamais pour la première fois. Tout a déjà été vécu, pensez pas ? », assène le narrateur dès les premières pages. On se saurait mieux dire, et résumer ce qui constitue sans doute une part du surmoi de ces jeune gens, hyperactifs du verbe et mollassons de la praxis. Gohsn Frost ne fait qu’incarner l’inconscient de sa génération : « Qu’est-ce que vous voulez faire pour que ça change ? Rien. Alors ne faites rien et tout cela changera selon vos vœux ». Leur slogan, devenu le mantra du temps, donne une idée de cette forme nouvelle et très dérangeante de rébellion : « J’aimerais autant pas. »

 

Autant dire qu’on ne s’ennuie pas un instant, nonobstant quelques surcharges et surenchères. Mais il faudra au préalable accepter de jouer le jeu de la farce : autrement dit, il serait vain et (sottement) académique de déplorer les (nombreux) défauts de crédibilité. Partir du réel pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas (encore) n’est pas une mauvaise méthode pour explorer les bas-fonds de la conscience occidentale. Et si nous aurions parfois aimé davantage de littérature et un peu moins d’exploits caméra sur l’épaule, cette foutraque épopée a le mérite de dire l’extrême précarité du lien qui croit encore faire tenir nos sociétés. Non sans profondeur parfois : « Il en faut si peu pour quitter la normalité, un pas de côté, un regard qui traîne. Tant d’efforts sont nécessaires pour border la marge de précautions et d’habitudes et si peu pour tomber dedans » ; ni sans lucidité : « Au fond, nous n’étions rien de plus que tout ce pour quoi l’on nous prenait » – ce qui est au demeurant une excellente définition du grand barnum dans lequel nous vivons.

 

Benjamin Berton, Foudres de guerre - Editions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 5, juillet/août 2007

 

24 décembre 2015

Frédéric Berthet - Correspondances 1973/2003

 

 

Berthet revient

 

« Restez insolemment et opiniâtrement juvénile », écrivait Henri Peyre en conclusion d’une lettre qu’il adressa à Frédéric Berthet, le 13 juin 1988. Là est peut-être condensé ce qui charmait tant de ceux dont l’écrivain rencontra l’existence, et qu’étayent, avec quel éclat, quelle élégance passionnée, ces Correspondances réunies, non sans affection, par Norbert Cassegrain. Que reste-t-il de Frédéric Berthet ? Pour beaucoup de ceux qui le connurent, et qui le lurent de son temps (c’était hier), le souvenir d’un être très singulier, très libre, autour duquel vibrionnait quelque incessant et insolent génie, entreprenant, caustique, délicat, faisant et défaisant les humeurs, aussi imprédictible dans ses gestes que fidèle à ses amis, suscitant, excitant les événements, un pince-sans-rire encore, aussi peu avare de bons mots vachards que d’attentions raffinées. Un de ces êtres dont on devine, nonobstant la figure d’incorrigible adolescent, le sentiment d’incomplétude amère ou de pressentiment larvé, cette figure d’homme qui se refuse, jusqu’à la rupture, à la sourde sensation du spleen, de la déroute ou de l’abattement intime. Je peux me tromper : je ne l’ai pas connu – seulement lu. Toutefois c’est aussi ce qui transparaît dans ces Correspondances, dont le tour joueur, parfois enjoué, apparaît bien des fois comme le pendant spirituel d’un regard intérieur qui l’eût volontiers porté à la lassitude, comme un contrepoint à la tension émotive où on le sent pris.

 

En sus des impressions personnelles, Frédéric Berthet laisse surtout derrière lui, et pour user d’une formule consacrée, le souvenir d’une des figures littéraires les plus douées de sa génération. La lecture de Daimler s’en va (simultanément réédité), ou de son élégante et Simple journée d’été, donne une idée très vive de ce talent inflammable, de cette chose écorchée dont émane une tendresse mal apprivoisée pour le monde : d’où ces ellipses explosives, cet irrépressible brio. Éric Neuhoff avait bien raison de dire qu’il y avait chez Berthet quelque chose « de français en diable », cette malice peu commune à jouer avec la langue, à jongler entre les postures, à s’immiscer entre chaque parcelle de drôlerie désespérée. De tout cela, sa correspondance donne un aperçu très saisissant. On y lira, avec plaisir et grande sympathie, ces conciliabules souvent cocasses, toujours pénétrants, avec ceux qui, d’emblée, sentaient, savaient son talent ; Roland Barthes, par exemple : « … vous dire que j’aime votre texte, incapable d’ailleurs et je ne fais pas d’effort, de le dissocier de l’amitié que j’ai pour vous : un texte qui fait dire, comme un sourire ou une inflexion : "c’est tout lui". » Et les cartes postales hilares de Patrick Besson, et les petits mots espiègles de Jean Echenoz. Pour ma part, ce que j’en retiens, ce que j’ai aimé, beaucoup, c’est de pouvoir partager et observer d’aussi près son amitié avec Michel Déon. Trente-cinq années séparent les deux hommes : qu’est-ce, en regard de leurs affinités ? Ces deux-là correspondent à tout va, se comprennent si vite, et si bien, sont spontanément si sensibles aux mêmes choses, partagent une telle et même idée de la littérature, qu’ils savent, d’instinct, ce qui importe, et que cette correspondance livre avec drôlerie, grâce, discrétion. Les deux connivents y rivalisent d’effronterie, de spiritualité, d’instinct curieux, et c’est un régal de les contempler nourrir l’affection qu’ils se portent, d’égal à égal.

 

Berthet écrivait à son ami Patrice Soranzo, en 1980 : « Enfin je ne sais plus, à l’instant, si le monde est là pour entraîner l’écrit, ou l’inverse. Je veux dire, s’il faut considérer l’événement comme une provocation à la littérature, ou le roman comme une provocation à l’événement. » De toute façon, la leçon est là : tout tourne autour de la littérature ; tout passe par son filtre ; la littérature est ce qui me justifie à l’instant même où je parle et vis : et la vie n’est guère objectivable si elle n’est mise en mots, si elle n’est transformée, transfigurée en littérature. Aussi est-ce à Frédéric Berthet lui-même qu’il reviendra de conclure cet article. Qui écrit à Éric Neuhoff, en 1990, cette sorte d’aphorisme grave et badin où se révèlent ce que j’ai tenté de décrire comme relevant à la fois d’un rapport très intense à la société, d’une envie d’en être et de jouer de ses interminables recoins (cette société dont il dit, dans une lettre à Claire El Guedj, qu’elle l’intéresse « comme un meuble contre lequel on s’est heurté »), et d’une force étrange et lumineuse qui sans cesse le ramène au détachement, à la solitude et à la littérature: « Au fond, ce qui reste, dans la vie, c’est des souvenirs et du papier à lettres. »

 

Frédéric Berthet - Correspondances 1973/2003 - Editions La Table Ronde
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 30, mai/juin 2011

23 décembre 2015

Frédéric Berthet - Simple journée d'été

 

 

Frédéric Berthet : l'art de l'esquisse

 

Il est un peu triste – et le spectacle du temps n’invite hélas pas à l’optimisme – d’avoir à attendre la disparition d’un écrivain pour le découvrir. Et en mort, Frédéric Berthet s’y connaît, qui succomba chez lui, seul, abattu par l’alcool et la dépression, au soir de la Noël 2003 : mort exemplaire, s’il en est. Il laissera derrière lui un Journal de trêvedont on a beaucoup parlé ces dernières semaines, quelques amitiés éberluées (Jean Echenoz, Michel Déon), une posture peut-être, où croisent le cabotinage, le silence, l’évitement, les frasques et le retrait ; une existence qui pourrait nous rappeler celle d’un Dominique de Roux – mais quand celui-ci fuyait hors de (chez) lui pour trouver le bon tempo de l’existence et lutter avec le langage, Berthet s’enfouissait, s’auscultait, se détruisait. Et puis il y a ces quelques textes, dont on disait alors qu’ils faisaient de lui un écrivain prometteur – expression générique parfois utilisée pour évoquer ceux à qui seront toujours fermées les portes du grand public.

 

Ainsi de ces nouvelles, publiées une première fois en 1984 dans une relative indifférence, et dont il est plus difficile que prévu de dire pourquoi on les a aimées. Entier, amer, traversé par une métaphysique incandescente mais construite pour l’élégance, Berthet brûle tout, tout de suite : son talent éclate en fulgurances, en traits, en saillies et en reparties. Tout est toujours dans le potentiel – comme ce grand roman qui ne verra finalement pas le jour et vers lequel il avait tourné son existence tout entière. Le langage est travaillé ici au pilon, là aux ciseaux de couturière. Non par souci du style, quoique son existence soit à elle seule comme un exercice de style, mais parce que « ce n’est pas avec la sexualité, mais avec le langage que la malédiction est entrée dans le monde. » On aime, donc, ces petits textes accoudés les uns aux autres, à ce point serrés qu’on se demande parfois s’il ne s’agit pas plutôt d’un roman découpé aux seules fins d’inoculer un souffle qui ne peut tenir puisque tout va vite, que tout doit aller vite, ces petits textes d’un désespoir poli qui nous revient en sourires. Et nous sommes envahis par ces atmosphères d’élégance brillante, ces douceurs au bord du craquement, cette tendresse aristocratique pour des coutumes qui n’ont plus cours, ces accès de délicatesse qui peinent à dissimuler ce qui surchauffe et bouillonne dans l’arrière-cuisine, cette parole où l’on entend, éperdue, complice, la voix de Fitzgerald.

 

Frédéric Berthet, Simple journée d'été - Éditions Denoël
Article paru dans Le Magazine des Livres- N° 2, février/mars 2007

 

21 décembre 2015

Thomas Bernhard - Mes prix littéraires

 

 

Des prix littéraires et des lignes budgétaires

 

Nulle part je n’ai entraperçu la moindre circonspection eu égard à ce petit recueil posthume où Thomas Bernhard expose et décortique, il est vrai avec drôlerie, grand esprit et rude sarcasme, son rapport aux prix (nombreux) qu’il reçut de son vivant. Ce n’est pas que je veuille spécialement me distinguer de ce concert de louanges, je serais même plutôt penaud d’avoir à le faire, mais j’ai tout de même un peu le sentiment qu’il appert davantage d’un consensus général autour de l’œuvre complète de l’écrivain, authentiquement justifié, que d’une lecture critique de ce bref opuscule en lui-même : bref, l’événement me semble émouvoir la communauté littéraire davantage qu’il n’ébranle la littérature. L’immense majorité des articles écrits sur ce livre insistent d’ailleurs presque exclusivement sur les vertus prêtées à l’homme et à ses jugements, jamais ou quasi sur les qualités littéraires du texte. Entendons-nous bien : celui-ci est truffé de mérites, sa lecture en est hautement réjouissante, et Thomas Bernhard, même en y usant d’un style plus direct, moins élaboré, n’en déploie pas moins toute sa virtuosité, ce sens mêlé de concision et d’allusion qui, le plus souvent, fait mouche.

 

Il est singulier toutefois d’observer que nombre de ceux qui ont trouvé plaisant, et on les comprend, d’exhumer quelque ancienne et retentissante et peu habile déclaration de Michel Houellebecq sur le caractère vénal du prix Goncourt, avant de l’empocher sans mot dire ou presque, applaudissent haut et fort à l’authentique descente en flammes des prix littéraires telle que la pratique Thomas Bernhard, lequel leur reproche surtout d’être toujours très mal dotés. On louera sa « franchise », et cela d’autant plus facilement que, par ricochet, il ne s’épargne pas ; on trouvera même, pourquoi pas, du génie à cette très convoiteuse colère : « mais du courage me disais-je, du courage et encore du courage, prends le chèque de huit mille marks et tire-toi. »

 

Thomas Bernhard met donc les rieurs de son côté, et il est vrai que « ce discret ronflement de ministre connu dans le monde entier » flatte notre populisme atemporel. Ce qui me gêne au fond, donc, n’est pas tant le texte lui-même, manifestation d’un homme au caractère trempé, exigeant, misanthrope, injuste parfois mais toujours spirituel, que l’unanimité de l’accueil critique qui lui a été réservé, alors qu’il ne ménage pas, et c’est peu dire, le microcosme littéraire. Comme si, sous prétexte que les faits relatés remontent à loin, ceux-là ne sauraient nous atteindre. Comme si aucun critique, aucun juré d’aucun prix, aucune petite main de l’économie du livre n’avait décemment pu y reconnaître une part, fût-elle infime, de ce que nous sommes. Cette hypocrisie aurait beaucoup réjoui Thomas Bernhard, qui, vivant, aurait assurément pu donner une suite très croustillante et très contemporaine à ce recueil.

 

Dont, je le répète, je ne saurais que louer la nervosité narrative, le sens de l’observation ingénue, ce talent aussi, bien connu chez Bernhard, de la chute. Tout comme je veux dire qu’on ne saurait le réduire à un exercice de sarcasme sur le monde des lettres, tant certaines séquences peuvent y être touchantes – son hyper sensibilité à la critique, qui peut le conduire à ne plus vouloir « entendre parler de littérature », l’importance de sa tante, qui le suit pas à pas dans chaque moment de son existence littéraire, ou encore son expérience comme apprenti et ses retrouvailles, lors même de la remise du prix de la Chambre fédérale de commerce, avec le vieux professeur qui lui fit passer l’oral de l’examen. Il n’empêche : ce livre excite en moi un plaisir moins lettré que social, moins esthétique que politique. Et où il me semble, en tant que livre, en tant qu’objet fini, toucher à quelque limite, c’est qu’il est en lui même moins éclatant que les discours eux-mêmes qu’il prononça lors des remises de prix, et dont on trouve l’intégralité en annexe. Si le recueil mettait en scène, circonstanciait ces festivités, laissant leur place à l’humour et à la sensibilité, les discours constituent un matériau brut de tonitruance, et l’on sourit en effet en supposant, dans la salle, le visage de ceux qui, éberlués, s’apprêtent sans doute à la quitter virilement. Ainsi, à propos de la remise du prix d’État autrichien de littérature (avec « tout ce qu’il impliquait d’abject et de répugnant »), Thomas Bernhard écrit avoir prononcé à cette occasion un discours « très calme » et feint de s’étonner de la réaction (en effet assez vive) du ministre et de ses suiveurs. Mais il faut dire que, s’il fit certainement preuve de flegme et de quiétude dans sa déclamation, il réussit toutefois et en une poignée de secondes (car ses discours sont toujours extrêmement brefs) à transformer l’État qui le gratifiait en un « grand magasin d’accessoires », à faire observer que celui-ci « est une structure condamnée à l’échec permanent, le peuple une structure perpétuellement condamnée à l’infamie et à l’indigence d’esprit », et à estimer que, définitivement, nous « ne méritons que le chaos. » Imaginez un heureux lauréat tenir aujourd’hui un tel discours sous la Coupole, et vous goûterez tout le sel d’un tel tintamarre. Là est peut-être la valeur de Mes prix littéraires : dans ce que le livre dit de la personnalité de l’écrivain, mais aussi dans ce qu’il montre de la société, de cette force d’inertie qui confine à l’invulnérabilité.

 

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires - Éditions Gallimard
Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky

Paru dans Le Magazine des Livres, n° 28, janvier/février 2011

16 décembre 2015

Marc Bernard - À hauteur d'homme

 

 

Relire Marc Bernard

 

Il faut savoir gré à Stéphane Bonnefoi d’avoir excellemment réuni, édité et préfacé ces quelques portraits et réflexions d’un écrivain qui, fort éloigné du sérail, n’en eut pas moins Jean Paulhan pour mentor et Gaston Gallimard pour coach. Entré en littérature par effraction et à rebours des lois et pratiques du milieu, il lui aura suffi d’écrire pour inspirer respect et amitié à nombre d’écrivains de son temps. Étranger à toute idée de coterie, projetant sur l’existence une candeur et une ironie dont aucune mélancolie ne viendra à bout, loyal par culture, solidaire par destin, travailleur par nécessité, curieux par tempérament, Marc Bernard était entièrement tourné vers la réalisation de la liberté. 

 

D’origine laborieuse, il écume les petits boulots et subsiste comme il peut après la mort de son père (assassiné aux États-Unis) et de sa mère (écrasé sous son labeur de lavandière.) Esprit finalement assez inclassable, les carcans sociaux n’avaient guère de sens pour lui – et on lira avec plaisir cette savoureuse découverte du bourgeois, suite à un premier rendez-vous avec Jean Paulhan : « Quand je sortis de là, ma conception du bourgeois branlait un peu du manche. Point de cigare à bague et de bedons. Et l’on paraissait s’intéresser sérieusement aux divagations de tout un chacun. » Moyennant quoi, et à l’instar son ami Eugène Dabit, Marc Bernard ne se sentait « jamais tout à fait à l’aise sur le terrain de ce qu’on appelle la culture. » D’autant que rien, dans sa trajectoire ou son existence, ne le destinait à écrire. C’est ce qui rend plus frappantes, et plus belles encore, les quelques rencontres qui nous sont ici rapportées, de la plume la plus directe et la plus élégante qui soit. Marc Bernard n’est pas de ces écrivains qui finassent, il n’est pas de ceux qui donnent à leur plume l’ambition et l’objectif d’une œuvre : il écrit parce qu’il en eut un jour la révélation, et parce qu’écrire revient à emprunter un chemin de liberté. On a oublié qu’il obtînt le prix Goncourt pour Pareils à des enfants – mais il est vrai que nous étions en 1942, qui n’est certainement la meilleure période pour digérer les honneurs. Aussi ces textes courts, pleins de justesse, de générosité, d’observations savoureuses et de fausse légèreté, permettent-ils de redécouvrir celui qui, dans une lettre à Paulhan, expliquaient que ses « maîtres à penser sont le soleil et la mer. » De quoi rendre nostalgique 

 

P.S. Il importe de signaler aussi la publication, aux mêmes éditions FINITUDE, d’un petit livre de Christian Estèbe, Petit exercice d'admiration. L’auteur y raconte ce qu'il doit à Marc Bernard, notamment à son livre La Mort de la bien-aimée.


Marc Bernard, À hauteur d'homme - Editions Finitude
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 4, mai/juin 2007
14 décembre 2015

Stéphane Beau - Le Coffret (à l'aube de la dictature universelle)

 

 

Le passé portait Beau

 

Donc, le ton est donné dès l’exergue, ce mot de Bakounine qui ridiculise « les formes dites constitutionnelles ou représentatives » et infère qu’elles « légalisent le despotisme. » Exergue qui sonne comme un avertissement : Le Coffret est un texte d’affirmation, de combat – presque un texte militant. Seulement, voilà. Stéphane Beau n’est pas un militant, mais un écrivain ; et Le Coffret n’est pas un manifeste, mais une fable – philosophique, comme son nom pourrait l’indiquer. Le propre des fables philosophiques étant de tirer le lecteur par le col et d’interroger cordialement sa vertu, au lecteur de choisir son registre : spartiate morale ou spirituelle lecture. Choix que Stéphane Beau ne nous laisse pas toujours, au risque d’attendrir un peu la chair d’une excellente histoire.

 

Que serions-nous, que serait, même, la civilisation, si d’aventure les livres disparaissaient de la surface de la terre ? Entendez s’ils étaient brûlés (cela s’est vu), interdits (cela s’est vu aussi), voire simplement oubliés, soustraits à la mémoire humaine (ça, c’est l’avenir). Voilà pour l’intention. Quant au procédé, il pourra faire penser au Ray Bradbury de Fahrenheit 451 ; quoique la température soit ici nettement moins élevée. Et ce sont les hommes eux-mêmes, ces pauvres hommes, qui, au cours de la « Grande Relégation de 2063 », vont décider de renvoyer le livre à ses expéditeurs, autrement dit aux humains balbutiants, à ces temps où nous ne pouvions avoir d’autre occupation sur Terre que d’apprendre à survivre. Occupation qui pourrait s’avérer fort plaisante, pour peu que l’intendance suive : après tout, « si tout le monde était content, où était le problème ? » Or c’est ce contentement que Stéphane Beau interroge chez l’homme – qu’il n’est nul besoin de violenter, il est vrai, pour qu’il s’en… contente. Quant à savoir si c’est le propre de l’homme de jeter son dévolu sur ce que la vie peut receler de fonctionnellement plaisant ou si c’est du fait de la société corruptrice, c’est là un vieux débat, philosophique pour le coup, trop ardu et rhétorique pour qu’il soit ici tranché. Même si Stéphane Beau semble en avoir une idée assez précise, que suffit d’ailleurs à étayer la liste suivante : Nietzsche, Jünger, Thoreau, Palante (dont il a lui-même réédité nombre des oeuvres), Montaigne, Freud.

 

Alerté par les grattements d’une bestiole au grenier, c’est donc incidemment que Nathanaël va retrouver, disposés au fond d’un coffret de bois, les livres de ces six éminents penseurs. Surtout, entre ces six-là, s’est glissé le manuscrit d’un septième, dont le patronyme ne saurait lui être étranger puisque c’est le sien : Jean Crill, son grand-père, auteur de feuillets intitulés A l’aube de la dictature universelle, dans lesquels ils consigne ses réflexions et tient les carnets de sa vie, détruite par le pouvoir pour cause de pensée subversive. La vie de Nathanaël bascule. Dans cette société consciencieusement inculte que nous promet Stéphane Beau, extension implacable de nos temps contemporains, tout ce qui peut avoir un lien avec la pensée est devenu étranger aux hommes, réduits au rang d’organes reproducteurs, de chairs prophylactiques et de rouages industriels. Le bon Nathanaël est d’abord bien embêté, ne sachant que penser de sa découverte ; il s’obstine toutefois, filiation oblige, à faire de très improductives recherches : la « Grande Relégation » est passée par là. De fil en aiguille, le pouvoir étant par nature policier et la société spontanément délatrice, Nathanaël va se retrouver au coeur d’une surveillance tous azimuts. Et son existence ne sera jamais plus visitée par aucun espoir : c’est au malheur que la lucidité conduit toujours. Son grand-père l’avait d’ailleurs écrit dans ses carnets : « Le meilleur moyen de se soumettre un esclave, c’est de l’affranchir. »

 

L’on pourrait discuter tel ou tel point de doctrine. Considérer, dès l’exergue, qu’il y a danger à lier in abstracto et avec autant d’aplomb les formes modernes de la représentation politique et le despotisme. Contester que tout pouvoir induise la nécessité de son débordement ou de son excès. Argumenter qu’on ne peut déduire de l’injonction à faire société une attraction naturelle pour la servitude volontaire ou une quelconque acceptation des injustices et des désordres moraux. Cela dit, notre époque est ce qu’elle est. C’est une mangeuse d’hommes et, à force de les ronger, elle finit par dévorer leurs libertés. Et il est vrai aussi que c’est peut-être l’humain qui rend tout cela possible, une certaine part de son ontologie le lui faisant peut-être espérer. Si, donc, je trouve le récit de Stéphane Beau parfois un peu didactique, ou édifiant, si, en d’autres termes, l’on pourrait en dire que c’est un roman d’intellectuel, il n’en demeure pas moins que sa source et son élan en font aussi le charme. C’est un élan désolé, naïf, torsadé par l’abattement et le désoeuvrement que produit le spectacle d’une civilisation dont l’obsession est d’ériger de nouveaux ordres moraux et d’élimer, voire d’éliminer, ce qui pourrait contrarier le mouvement majoritaire. Cette fable vient de loin, donc. Et Stéphane Beau connaît trop bien son monde et ses auteurs de prédilection pour ne pas les utiliser à bon escient. Aussi, n’était une mise en contexte parfois un peu flottante, l’on pourrait trouver une certaine crédibilité à cette dystopie radicale.

 

D’autant, et c’est là qu’il nous rend impatient de ses livres à venir, qu’il est parvenu à glisser dans sa trame une intrigue qui court avec beaucoup d’assurance. Si le personnage de Nathanaël est touchant par ce qu’il vit, il l’est moins par le rôle qui lui échoit : cela tient sans doute à la contrainte du genre, qui ôte un peu de sa chair au personnage. Mais l’auteur a l’intelligence de lui adjoindre une sorte de frère ennemi, disons en tout cas un ennemi plus gris et plus ambigu que ce que la dénomination pourrait laisser entendre, cet inspecteur Mirmont qui le suit comme son ombre et dont le geste, à l’extrême limite de la conscience, contribuera peut-être à racheter quelques-uns des péchés du monde… Sans illusion, toutefois.

 

Stéphane Beau - Le Coffret - Editions du Petit Pavé
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°20, novembre/décembre 2009
12 décembre 2015

Henry Bauchau - Le boulevard périphérique

 

 

Aboutissements de Henry Bauchau

 

On peut plus guère lire un livre de Henry Bauchau sans se dire que c’est peut-être son dernier ; à quatre-vingt quinze ans, l’homme se tient fragile sur une canne et n’est plus guère disponible à l’écriture qu’une ou deux heures par jour. S’il n’en savait rien, aucun lecteur pourtant ne pourrait jamais penser qu’il est aussi proche de la fin des jours. Il ne s’agit pas ici de vocabulaire, de codes, de tendance à sacrifier aux goûts et aux facilités du moment, mais d’acuité, d’existence intérieure, de perception intime du rythme, de l’harmonie, de pénétration des mots, sans parler de cette élégance, de cette réserve auxquelles les temps nous déshabituent. 

 

Paris, 1980. Chaque jour, le narrateur prend sa voiture, le bus ou le RER pour rendre se rendre à l’hôpital et y visiter Paule, sa belle-fille, dont chacun, malgré « la mécanique de l’espérance », pressent bien que le cancer lui fait vivre ses dernières heures. Ce faisant, il se remémore la figure de Stéphane, l’ami de jeunesse, qui l’initia trente ans plus tôt à la varappe avant d’entrer dans la résistance et d’y perdre la vie. Les deux figures se superposent dans l’esprit du narrateur jusqu’à s’entremêler et façonner son regard ; entre le réel de la souffrance d’un être aimé et le souvenir de l’ami devenu maître avant de mourir dans de terribles circonstances, le narrateur ne peut que bredouiller sa pudeur, sa banalité, l’ordinaire de sa vie. « Je m’en vais sur la pointe des pieds. C’est un peu comme ça que j’ai vécu. Ce n’est peut-être pas ainsi qu’on peut porter soi-même tout son poids », écrit-il en sortant de la chambre de Paule. mais à ces deux figures chéries vient s’ajouter une troisième, qui ne les surplombe pas mais les travaille jusqu’à les épuiser, celle d’un russe blanc dénommé Shadow, devenu officier nazi, et qui décida, naguère, de la mort de Stéphane. La vie conduira le narrateur à visiter dans sa prison, et jusqu’à sa mort, cet homme qui ne se remettait pas des blessures d’enfance, doté d’une noblesse dont la souveraineté fut chèrement acquise, ce Shadow que l’arrachement à sa condition première de fils aura transformé en un homme à l’intelligence glaciale et aux manières brutales. Fermé à tout sentiment, donc, en tout cas jusqu’à Stéphane, dont la manière que celui-ci eût d’accepter la mort et de s’y préparer constituera pour Shadow le premier et seul véritable échec de sa très brillante et très monstrueuse carrière ; Le Silence de la Mer n’est pas loin.

 

D’autres diront mieux que moi la singularité de l’écriture de Henry Bauchau, dont l’assurance apaisée est d’autant plus remarquable que chaque phrase émet une onde de fragilité, quelque chose qui, malgré l’apparente évidence de la prose, nous apparaît sous une forme parfois friable, comme s’il s’agissait toujours de s’excuser d’écrire. Chez Bauchau, l’existence intérieure est le seul monde souverain, mais il est exposé, ébranlé, malmené, c’est une plénitude dont on ne peut jamais dire qu’elle est acquise. L’enfance n’est pas ici le rocher où l’homme mûr vient se ressourcer ou se comprendre, mais plutôt un petit caillou ou une bille qui traîne au fond des poches. « Ce que j’ai fait de mon enfance, je n’en sais rien, je l’ai perdue en partie, mais il en reste des traces effilochées à tous les buissons, à toutes les ronces de ma vie. » Tout tremble chez Bauchau, l’espérance comme la mélancolie, la joie passagère comme la perception de se sentir vivre. Les autres sont tout regards, et tout regard fragilise : « Implacables les autres pour vous faire constater que tout change et vous apprendre à mourir. Sans les autres, est-ce que l’on ne mourrait pas ? » Quelque chose chez Bauchau semble être resté bloqué, clos, impuissant à éclore en liberté. On dirait qu’il ne peut se sentir vivre autrement qu’en se contractant, en serrant de près chaque affect. Cette forme d’inaptitude au monde est très contrariante pour celui qui, par ailleurs, observe ce dernier avec tant de compréhension et d’envie.

 

Certaines scènes devront pouvoir figurer dans une anthologie de la justesse. Celles avec Stéphane, bien sûr, quand tous deux gravissent les montagnes et que, dans le silence, se nouent de ces amitiés qui se passent du luxe des mots. « À partir de ce regard jeté d’en haut sur le sourire de Stéphane, le vertige, dont j’ai toujours souffert, me quitte. Je n’ai plus affaire qu’à la paroi, à la pesanteur, au travail de mes quatre pattes et je n’ai plus été paralysé par la peur. Quelque chose a eu lieu comme si Stéphane m’avait revêtu de sa force. » Stéphane est un taiseux, sans doute parce qu’il ne se sent pas autorisé à parler, lui qui n’en a pas la science (« ce garçon, peu instruit, qui avait quitté l’école à seize ans, était un maître auprès duquel j’apprenais une technique, une science de la gaieté dans l’effort et l’énergie du plaisir difficile »), mais davantage encore parce qu’il sait, d’instinct ou d’intuition, que l’humanité qui s’impose doit se dispenser de phrases.

Dans l’anthologie devront aussi figurer ces innombrables scènes à l’hôpital où les regards s’échangent, où les mots se heurtent, où les familles font taire leurs histoires, où s’endossent les masques de l’à-propos. Ou encore cette scène, durant la guerre, où des femmes s’interposent entre les nazis et leurs maris, et de leur seul cri unique parviennent à éviter le pire, aux uns comme aux autres. Et ce moment où le narrateur se reconnaît dans le regard perdu d’un Arabe qui travaille sur un chantier, « cet homme malheureux, si proche de moi, le plus proche peut-être, [qui] restera pour toujours un inconnu. » Ou le souvenir de ce qui fut son premier amour d’enfant, amour évidemment non consommé, secret, fugitif, emporté par la vie : après la messe, sur le parvis, « elle me regardait un instant mais, comme on le lui avait appris, sans attention particulière et passait très vite à un autre d’entre nous. Pas une fois je n’ai pu desserrer la bouche pour lui dire un mot. Quel mot venu de quelle langue, de quel pays caché, puisque l’amour entre enfants n’était qu’un béguin qui faisait rire ? » A l’enfance ou à l’âge adulte, l’intériorité est comme condamnée à rester cadenassée, on ne peut jamais que la manifester, au mieux avec maladresse, au pire en buttant sur l’incompréhension. Il faut dire qu’elle nous est à nous-mêmes grandement obscure : « Des fragments, nous ne pouvons connaître que cela, le monde et nos rêves ne nous livrent que des fragments révélés par nos trajectoires nocturnes dont rien ne demeure en nous que des traces sombres maculées par des mains ou des griffes inconnues. » Henry Bauchau est parvenu à un tel degré d’intimité avec le verbe que son épure, sans doute nécessaire, constitue pour tout aspirant une des plus belles leçons d’écriture et de littérature. Disons-le tout net : cela faisait quelques temps déjà que nous attendions d’être secoués, bouleversés par un roman contemporain de langue française.

 

Henry Bauchau - Le boulevard périphérique - Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 10, mai/juin 2008

10 décembre 2015

Henry Bauchau - Les années difficiles, Journal 1972/1983

 

 

Le mal-être au monde

 

Pour rester à l’écart (et comprendre en quoi cela peut être nécessaire) des petites modes et autres afféteries contemporaines, il faut savoir revenir, régulièrement, à Henry Bauchau.

 

Né en 1913, Bauchau aura patienté quarante-cinq ans pour publier un premier recueil de poésie (Géologies, en 1958, chez Gallimard, qui d’emblée reçut le prix Max-Jacob). Mais c’est bien jusqu’à la parution de L’enfant bleu, chez Actes Sud en 2004, donc à quatre-vingt dix ans passés, qu’il dut attendre avant qu’enfin son audience déborde d’un petit cercle d’admirateurs. Car attente il y eut bien, qui émaille d’ailleurs durement ce Journal des années 1972 à 1983. Ce qui n’est pas la moindre des surprises pour le lecteur habitué aux écrits retenus, intérieurs, humbles et pudiques de Henry Bauchau, et le découvrant ici souffrant d’un renom qui ne vient pas : « Il est une pauvreté que j’ai connue et supportée fort mal c’est la pauvreté de gloire. J’ai désiré la gloire. La gloire sportive, la gloire militaire, la gloire littéraire et je n’en ai conquis aucune. J’aimerais être découvert comme le fut Michaux ou percer comme l’a fait Tournier. Je voudrais jouer un rôle dans la vie littéraire et politique comme l’ont fait Camus et Sartre. Je n’ai même pu obtenir une réputation auprès d’un petit nombre comme Jouve ou Saint-John Perse. Je suis demeuré obscur et au lieu de faire de cela une grâce je n’ai su qu’en souffrir. Cette pauvreté qui m’a été donnée c’est précisément celle dont je n’ai fait qu’une blessure narcissique. » La notation est sans doute moins anecdotique qu’il y paraît — et pas seulement parce qu’on en trouve un grand nombre d’occurrences dans le Journal de ces années. Elle dit une chose aussi fondamentale que communément refoulée dès lors que l’on convoque les artistes, poètes et écrivains : nulle œuvre, fût-elle la plus pure, qui ne soit travaillée par quelque mobile insoutenable, quelque ambition crue, quelque scorie lancinante. Non en raison de je ne sais quelle appétence pour le clinquant ou la frime, mais simplement parce qu’il peut arriver que cette gloire-là soit à même de poser un onguent, même superficiel, sur de trop anciennes mélancolies, sur les solitudes subies, sur ce doute dont toute heure est étreinte. La raison, plutôt que la sagesse, vient sans doute avec l’âge, et c’est là aussi ce à quoi l’on peut décider d’indexer son existence : « il ne faut pas vouloir et laisser se faire, du fond du cœur, laisser se faire ce qui doit être. »

 

Lire sous la plume d'Henry Bauchau qu’il put se sentir aussi amer du silence que tant de ses livres rencontrèrent, de l’indifférence que leur opposa longtemps la presse, constater combien il a pu se sentir aussi envieux du monde, aussi désireux de s’y mêler, voilà qui est, au fond, assez réconfortant. Le sentiment sans doute est assez commun, mais il est chez Bauchau une entaille qui le ramène toujours davantage à lui et à ses béances. « Tristesse de n’être pas vraiment au monde, de n’être pas dans l’être et dans la totalité à laquelle j’appartiens pourtant », note-t-il en sachant bien, pourtant, que si le monde se refuse à lui, c’est aussi parce que quelque en chose en lui refuse le monde. « Ainsi le poète en moi sait la vérité mais l’homme de chaque jour n’arrive pas à la vivre » : voilà bien le lot de l’artiste, cet écart où le met la vie, et auquel, non content de devoir s’habituer, il doit puiser l’énergie et, pourquoi pas, le bonheur de sa création. Double et contradictoire élan qu’il peut ramasser d’un trait parce qu’au fond il se connaît bien : « Il est vrai qu’actuellement je ne puis trouver de vrai bonheur que dans la création. Je sais bien qu’à la racine il y a un besoin malheureux de justification. »

 

Ce besoin de justifier son existence taraude ces années difficiles. Difficiles parce que le labeur ne paie pas, parce qu’il faut écrire et qu’écrire n’est source que de contentements rarissimes, pour ne pas dire miraculeux, difficiles aussi parce que la vie a de ces tours prosaïques pour lesquels on n’est pas forcément fait : le manque d’argent, l’insuccès, la dépression – la sienne propre, celle de ceux qu’on aime –, la mort enfin, car en vieillissant l’alentour se vide. C’est à cet égard un journal très touchant, par moments poignant, qu’illuminent seulement quelques répits joyeux dans la création, dans les longues promenades ou la proximité du monde végétal ou animal (« J’aime vivre moi-même au milieu de toutes ces vies que je n’effraie pas »). Et bien sûr dans la fréquentation des oeuvres qui le marquent et le nourrissent.

 

L’on songera à Mao, dont il écrit que « comme tous les grands hommes il élargit le cercle des possibilités humaines », et auquel il consacrera une somme passée peu ou prou inaperçue, avant, des années plus tard, de considérer tout cela comme « un épisode de [son] autoanalyse. » L’on songe à Pierre Jean Jouve bien sûr, très présent, dans les moments les plus intimes et les plus douloureux. Pour ne rien dire de l’épouse de Jouve, Blanche Reverchon, « une seconde mère, une protectrice, contre le découragement, la solitude et la mort », et qui, écrit-il, l’a « ramené à [sa] vérité qui était d’être écrivain. » Maints témoignages attestent du caractère considérable de la personnalité de Blanche Reverchon, traductrice de Freud, et psychanalyste, donc, de Jouve, puis de Bauchau, qui la peindra dans La Déchirure (1966) sous lest traits de « la Sybille ». L’on voit passer aussi Ariane Mnouchkine, qui à l’époque s’acharne sur Molière et que Bauchau encourage et suit d’aussi près qu’il le peut. Mais l’on songera surtout à Simone Weil, que Bauchau lit, annote, discute, remâche, ressasse, à qui il écrit des lettres posthumes et à laquelle il revient indéfiniment, cherchant sans doute à y percer les mystères de sa propre foi et à étayer cette très intime conviction que « l’amour qui me manque est celui que je ne donne pas. »

 

Il faut prendre le temps d’entrer dans ce temps. Celui d’une vie dont on sent, comme dans ses romans, la forme très particulière de fragilité. Celui aussi d’une époque qui bascule, où Beaubourg sort de terre et ce faisant autorise l’art à ne plus rien dissimuler de son appétence consumériste, une époque où, sous les masques de Giscard et de Mitterrand débattant à la télévision, s’affrontent deux bourgeoisies, l’une qui s’éteint, l’autre qui monte. Et comme par un effet de levier, ou de contraste, l’écrivain revient à lui, aux fondations, à l’esprit de l’art et à l’injonction de s’y plier, dans l’écart du monde. Rappel, au passage, de quelques règles atemporelles : « Il ne faut pas en écrivant bâcler le projet initial, il faut lutter au contraire pour le garder, tout en cédant du terrain aux mots », dont l’espoir spirituel n’est jamais tu ; ainsi, « C’est toujours la même épreuve : affronter le réel, la pesanteur du monde et l’injustice avec l’arme en papier du poème. Pourquoi faut-il une arme ? Il faut que je parvienne à être sans armes, je n’y suis pas encore. » Être sans armes, c’est-à-dire accepter de se laisser déposséder, se défier de l’infatuation, accueillir ce qui doit advenir : savoir d’un savoir intime que « la tentation est toujours chez l’artiste de dépasser l’immaîtrisé, de dire au lieu d’être dit. » Et persister dans cet écart en quoi consiste la vie de l’esprit.

 

Henry Bauchau, Les années difficiles, Journal 1972/1983 - Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 22, janvier/février 2010
8 décembre 2015

J.G. Ballard - Sauvagerie

 

 

Un corps sain dans un esprit malsain

 

J'ignore ce qui aura motivé la décision des éditions Tristram de publier cette nouvelle traduction du Massacre de Pangbourne, paru chez Belfond en 1992. Il n’est cependant pas interdit d’y voir un peu de malice au moment où la France, abolissant pour partie ses clivages politiques traditionnels, s’enfonce avec une certaine bonne conscience dans le temps sécuritaire. Lire Sauvagerie à cette aune est donc assez jouissif – ou décourageant, si l’on songe à l’aggravation de cette tendance depuis sa première édition.

 

Reste qu’il serait tristement insuffisant de ne voir dans Sauvagerie qu’une simple dénonciation d’un ordre politique et moral. Si l’intention anti-sécuritaire et anti-hygiéniste de Ballard n’est pas discutable, et concentrée tout entière dans cette saillie selon laquelle « dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté », c’est d’abord à un incroyable brio littéraire qu’il convient de s’attacher et de rendre hommage. Mais il faut à ce propos dire un mot de ce qui sous-tend une certaine vision de la littérature anglo-saxonne (quoique plus spécialement américaine), souvent perçue comme excessivement arc-boutée sur l’impératif d’efficacité – entendez : au détriment d’une certaine profondeur. Pour des raisons qui remontent à loin, ladite efficacité est parfois considérée comme une vulgarité, comme l’indice d’une appétence outrancière pour l’image et le spectacle : l’artificialité supposée de l’efficacité narrative jouerait comme un révélateur de superficialité. Outre que l’histoire littéraire montre que cela peut être l’inverse et que l’on peine parfois à trouver quelque profondeur que ce soit dans une certaine littérature dite psychologique ou intimiste, toute la puissance de J.G. Ballard tient aussi à une manière de balayer les registres et de prendre à revers certaines profondeurs supposées pour en faire émerger d’autres. Le parti pris adopté ici – renverser la plus élémentaire des valeurs communes – n’est ni gratuit, ni simplement ludique ou provocateur, mais nourri à une forme d’angoisse afférente à la modernité telle qu’on la vante assez couramment. De sorte que Ballard n’est pas tant un auteur de science-fiction que l’immense écrivain d’un réel lourd de menaces pour le futur. Il y a sans doute chez lui autant de jouissance à décrire un réel imparfait, et à le décrire parfois avec un cynisme sociologique très réjouissant, que de colère et d’irritation devant le spectacle donné par les humains en société.

 

Je ne dirai rien ici de l’histoire, tant il est impossible de le faire sans en révéler les attendus et le dénouement. Il suffira de savoir que les résidents d’une très luxueuse banlieue londonienne, jouissant de cette « satisfaction sans aspérités qui vient de la combinaison de l’argent et du bon goût », sont retrouvés morts un beau matin, qu’il n’y a aucun survivant et que tous les enfants ont disparu : « Dans un intervalle de temps généralement estimé à vingt minutes maximum, environ trente-deux personnes ont été sauvagement mais efficacement mises à mort. » Incarnation de l’idéal d’une société moderne toute entière dévouée à la réussite sociale de sa progéniture, productrice d’ordre, d’hygiène et de tolérance au point qu’« ici, même les feuilles emportées par le vent semblent avoir trop de liberté », ce quartier résidentiel a fini par produire un « despotisme de la bonté » dont on comprend qu’il ait pu charrier un vent de révolte : « ils ont tué pour se libérer d’une tyrannie de l’amour et de la gentillesse. » C’est l’injonction à l’intégration qui est visée : l’intégration qui induit la norme, la norme qui induit la dictature – fût-elle la plus douce et la plus luxueuse. Sous ses dehors de fable moderne pour société en totale déliquescence spirituelle, Sauvagerie constitue une proposition politique assez redoutable, en plus d’une expression littéraire de tout premier plan. La totale maîtrise des genres littéraires et l’excellence des combinaisons narratives se conjuguent chez Ballard à un pessimisme historique et sociologique qui n’a rien d’esthétique : sous la farce, il y a une désolation cruelle, celle qu’amène un monde qui ne se sent jamais autant menacé que par ses propres libertés. Ce régal ambigu, que connaît tout lecteur de Ballard, est à même de qualifier le génie.

 

J. G. Ballard - Sauvagerie - Editions Tristram
Traduit de l'anglais par Robert Louit

Article paru dans Le Magazine des Livres, n°15, avril/mai 2009

 

3 novembre 2015

Sophie Pujas - Maraudes

 

 

Un jour elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu'un partirait à sa recherche. 
Personne.

 

 

J'avais été impressionné par le premier livre de Sophie Pujas, Z.M., paru dans la très jolie collection que dirigeait J.B. Pontalis, à la fois portrait et récit très sensible de sa relation à la peinture de Zoran Music. C'est donc avec beaucoup de plaisir que j'ai retrouvé dans Maraudes, en plus des coins et recoins de Paris, ceux d'un univers fragile, grâcieux, un brin nostalgique quoique sans la moindre désuétude, servi par une écriture souvent remarquable, précise, douce et impressionniste.

 

Être ou ne pas être parisien, voilà qui, pour le lecteur, ne change pas grand-chose. Car s'il s'agit bien d'arpenter la capitale et d'y marauder quelques sensations, l'oeil de l'écrivain est ici notre seul viatique. Or la beauté de ce livre tient (pour partie) à ce que, en réinventant sa ville, en en recréant la matière, Sophie Pujas parvient à tisser quelque chose d'assez universel tout en y incorporant, et avec le plus grand naturel, sa pure singularité. L'oeil de l'écrivain transforme tout en mots, le dernier chic parisien comme la misère devenue ordinaire, et ces « il », « elle » ou « on », tous anonymes mais tellement incarnés, finissent par laisser penser qu'elle a croisé sur sa route l'humanité toute entière. Humanité qui d'ailleurs est rarement bien gaie, tant « le chagrin est une addiction puissante », et même si la vie ménage toujours quelques espaces ou instants au bonheur et à l'amour - tels ces deux jeunes gens venus saluer, rue de Verneuil, la mémoire de Serge Gainsbourg « avant de tomber de sommeil au matin, tomber très doucement dans les bras l'un de l'autre, blottis dans leur joie, avant de se réveiller dans cette ville qu'ils ont rêvée à distance et qui a le talent de ne pas les décevoir. »

 

Ce qui est étrange, et très beau, est que nous ne sommes jamais dans la déploration ; il n'y a pas place ici pour le moindre soupir, et si l'ensemble est joliment mélancolique, c'est moins parce que les choses sont ce qu'elles sont que parce que, convenons-en, « le temps n'est pas à la mesure de nos coeurs ». Pujas ne juge ni du beau, ni du laid : elle considère les choses en elles-mêmes et en prend acte, ces choses qui, s'imposant, recouvrent alors leur incontestable nature primitive. La ville est tendre et brutale, imprévisible et fonctionnelle ; or, si l'on est curieux de ses dissimulations, elle peut s'exhausser soudain d'une dimension nouvelle, plus onirique, mais aussi, et c'est là une étrangeté dont seule la littérature peut se faire l'écho, sans doute plus vraie. C'est sur cette possibilité qu'offre la littérature, bien sûr de réinventer le monde mais peut-être plus encore d'apprendre à le faire sien, que Sophie Pujas déploie une phrase dont il faut applaudir l'économie autant que la petite musique, illustrant de la plus belle manière cette pensée, simple, première, probablement fondatrice de ce récit, suivant laquelle « s'égarer est un art de vivre. »

 

Sophie Pujas, Maraudes -  Gallimard / L'Arpenteur

 

28 septembre 2015

Quelques mots sur Pierre Tisserand

 

 

Paraît ces jours-ci un livre (irrévérencieux, picaresque, volontiers paillard : bref, éminemment recommandable) de Pierre Tisserand, La Vierge à l'Ivrogne. Aussi voudrais-je profiter de cette occasion pour dire deux mots de ce drôle de bonhomme avec lequel je corresponds depuis deux ou trois ans.

 

Je ne le connaissais pas même de nom lorsque, après qu'il eu vent je ne sais trop comment de mon existence, il m'adressa un manuscrit ; ce texte, Du sang sur la corne (titre aussi d'une de ses chansons) témoignait d'une truculence et d'une inventivité qui forcèrent mon admiration, mais mâtinées d'une colère qui me semblait par trop envahissante. Pour autant, je me renseignai fissa, ce qui transpirait de sa prose m'ayant joliment émoustillé.

 

Grâces en soient rendues à Internet, j'ai pu éplucher tout ce qu'on pouvait trouver sur lui, et ma première surprise fut d'apprendre qu'il était né en 1936 : l'ayant lu, je subodorais qu'il n'était pas le perdreau de l'année, mais jamais je n'aurais imaginé que cette écriture au rythme si vif, si verte, si potache, pût émaner d'un jeune homme qui flirtait avec les quatre-vingt printemps. Il me donna d'autres textes à lire de lui, qui tous me firent rire - souvent dès la première page, et parfois aux éclats. Jusqu'à cette Vierge à l'Ivrogne, donc, oeuvre assez irrésistible d'un esprit spontanément intempestif, fougueux et rabelaisien.

 

De ce que j'en perçois et du peu que j'en connais, Pierre Tisserand a traversé son époque avec ce type d'énergie assez caractéristique (quoique que j'aurais bien du mal à étayer mon impression) de cette génération qui vécut à plein pot les années 50 à 80. Romancier, poète, dramaturge, peintre, chansonnier, parolier : c'est bien ainsi qu'on les aime, ces années-là. On ne compte plus ses 45 tours (où il arbore parfois, époque aidant, des moustaches à la Vassiliu), dont certains lui firent rencontrer quelque succès (Dis madame s'il vous plait, Moi qui ne rêve) ; il ira jusqu'à se payer le luxe de se découvrir un jour couronné, lui, si peu sensible aux honneurs (prix de l'Académie Charles-Cros 1975) ; enfin sa reconnaissance sera clairement établie du jour où Serge Reggiani popularisera L'homme fossile.


De son dernier album, paru en 2003, je conserve surtout cette chanson, La Belle Âge II, petite perle de nostalgie où l'évocation des amours adolescentes se termine par celle du copain avec qui on les vivait - tu es parti te cacher dans un nuage, puisque le ciel est gris : ce registre un peu inattendu de sa part, lui dont les livres sont si gouailleurs et libertins, lui sied à merveille, et je crois qu'on ne peut le lire sans avoir aussi ardemment conscience de cette sensibilité, tout aussi écorchée que pudique ; sa voix, chaude, ronde, n'est pas sans rappeler celle de Jean Ferrat, mais (et cela vaut pour l'un comme pour l'autre) je les préfère tous deux sur ce registre très intime, et pour ainsi dire un peu mélancolique. C'est une chanson que j'aurais bien vu dans un des Contes des Quatre Saisons, de Rohmer.

 

Reste que, depuis quelques années, c'est à la littérature que Pierre Tisserand voue l'essentiel de son temps : et l'on se prend à regretter qu'il n'y ait pas songé plus tôt, tant ses livres bousculent nos temps moroses, puritains et déclinistes - d'ailleurs, et de ce pas, je retourne à ce dernier manuscrit qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser.

 

Pierre Tisserand - La Vierge à l'ivrogne - Éditions Pierre & Mike
  Commander La Vierge à l'Ivrogne directement chez l'éditeur.

 

6 août 2015

France Bleu : Thomas Stangl

 

Virginie Troussier a eu la gentillesse de m'interroger, sur France Bleu La Rochelle, à propos de la première traduction en France de l'écrivain autrichien Thomas Stangl et de la parution de Ce qui vient (Was kommt) aux Éditions du Sonneur.

 

Cliquer ici pour écouter l'entretien.

Thomas Stangl sur le site des Éditions du Sonneur.

 

11 juin 2015

Enfin traduit en français : Thomas Stangl - Ce qui vient

 

En Autriche, d'où il est originaire, en Allemagne, en Suisse alémanique, Thomas Stangl, quand il ne rafle pas tous les prix, attise toutes les curiosités. On y dit de lui, entre autres et belles choses, qu'il est le digne successeur de Thomas Bernhard, Robert Musil et autres géants de la littérature de langue allemande. En France, jusqu'à présent, son nom n'est guère parvenu qu'aux oreilles de quelques spécialistes : à cette aune, la parution, aujourd'hui même, aux Editions du Sonneur, de Ce qui vient (paru en 2009 sous le titre Was kommt chez Droschl) constitue donc un événement.

 

On dira de Thomas Stangl qu'il est un auteur difficile, pourquoi pas ésotérique. C'est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu'il y a dans son regard et sa littérature beaucoup de densité, de profondeur, et ce petit quelque chose qui le fait vibrionner autour d'une sorte de noeud métaphysique. Mais faux, donc, aussi, car il est peu de grands textes qui sachent user d'un lexique aussi simple et élémentaire : il y a peu de mots chez Stangl, et seule la manière qu'il a d'en user, un peu comme s'il récitait des mantras, confère à ses longues phrases accidentées quelque chose qui vient rompre le cours tranquille de notre lecture pour y déployer une sensation étonnamment lyrique. Stangl n'est pas là pour nous reposer mais pour nous convaincre que le monde est aussi fruit du langage : de ce dernier il suffit de bouleverser l'ordre attendu pour que, fût-ce légèrement, notre regard se déplace. Ni les codes, ni les règles du grammaticalement correct n'ont plus cours ici : Stangl n'invente pas une nouvelle langue, il invente sa langue. Ce qui, certainement, explique pourquoi il est si diffficile de le comparer à aucun autre écrivain.

 

On retrouve pourtant chez lui, quoique sous des formes assez amplement renouvelées, bien des traits qui, souvent, estampillent la littérature autrichienne : ainsi de la quête de l'individu tiraillé entre ses aspirations propres et le cadre (régalien et psychologique) d'une société soucieuse d'ordre et d'autorité. Ce qui vient illustre bien cette tension : deux jeunes gens, Emilia et Andreas, aux mêmes âges mais à deux époques différentes : l'une qui voit venir le fascisme, l'autre qui éprouve la difficulté à en triompher. Les indices d'un nazisme qui monte et ceux d'un fascisme qui perdure sont quotidiens : Stangl montre ainsi la nouveauté qui s'empare de la psyché individuelle et collective et la difficulté d'y réagir en toute raison - constater sans comprendre la force irrésistible de l'histoire qui galopent sous nos fenêtres.

 

Il est difficile, finalement, de dire ce qu'est Ce qui vient : un livre sur les conditions historiques d'une histoire autant que sur l'insondable, presque indicible, intériorité de l'individu ; une plongée dans l'incessant soliloque individuel, ses perceptions, ses réflexes, ses bizarreries aussi ; la photographie d'un lieu, d'une époque et de ses conditions ; un livre sur l'étrangeté radicale que peut éprouver l'être humain dès lors qu'il se regarde et s'analyse. Si l'on m'autorisait un conseil au lecteur, je lui dirais volontiers : laissez-vous envahir. Ne lisez pas ce livre par petites grappes, laissez le flot vous embarquer : le sens n'est pas toujours niché dans la phrase, mais dans l'entreligne qui l'exhausse. Ce qui vient est un livre de sensations, un livre à impressions durables, traversé de réminiscences, de rappels, d'échos et de jeux de miroirs. Enfin je lui dirais qu'il compte déjà parmi les chef-d'oeuvres de la littérature contemporaine de langue allemande.

 

Thomas Stangl, Ce qui vient - Éditions du Sonneur
Traduction : Edith Noublanche

 

Les Éditions du Sonneur remercient Édith Noublanche,
non seulement d'être venue à bout d'un travail de traduction proprement titanesque,
mais aussi de leur avoir fait connaître ce texte dont je suis heureux
avec l'aide minutieuse de Julien Delorme, d'avoir pu diriger le travail éditorial.

23 mars 2015

Eric Bonnargent & Gilles Marchand : Le roman de Bolaño

 

Aussi annoncé qu'attendu, Le roman de Bolaño, dont il m'a été fait privilège d'être l'éditeur pour le compte des Éditions du Sonneur, est enfin, depuis quelques jours, disponible en librairie. Sous la forme d'un roman épistolaire que titille parfois la tentation du polar épique, psychiatrique, exotique ou métaphysique (sic), Eric Bonnargent et Gilles Marchand y rendent un hommage aussi original que stimulant à l'un des écrivains les plus considérés du 20ème siècle : Roberto Bolaño.

 

De ce roman qui ne ressemble à aucun autre, critiques et lecteurs, assurément, diront ce qu'il y a à en dire. Je ne peux, moi, qu'évoquer ce que fut ma découverte du manuscrit, et essayer de dire pourquoi, avant même d'en avoir achevé la lecture, s'imposa l'envie de le publier. Je n'avais (et n'ai toujours) de Roberto Bolaño qu'une connaissance assez limitée, n'ayant alors lu de lui que le dernier texte publié de son vivant, d'une beauté et d'une grâce qui m'ont beaucoup marqué, Un petit roman lumpen (dont j'ai écrit ici ce qu'il m'inspira). Autrement dit, pas de panique : ne pas connaître Bolaño n'est en rien un problème pour plonger la tête la première dans le roman d'Eric Bonnargent et de Gilles Marchand ; mieux que cela, si je puis dire : connaître ou ne rien connaître du grand écrivain chilien constitue à poids égal un handicap et une chance. Les connaisseurs souriront à certains moments qui laisseront les autres de marbre, quand ceux qui n'en connaissent rien jouiront d'un privilège que les autres n'ont déjà plus : pouvoir, ensuite, partir à la découverte de cette oeuvre “culte”.

 

Mais revenons à ma découverte du manuscrit.

Passé les premières pages, je confesse avoir éprouvé une sorte d'embarras. Sans doute étais-je un peu frustré d'être posé aussi vivement sur la banquette arrière d'un taxi sans avoir pu goûter autant que je l'aurais voulu au plaisir (peut-être un peu vicieux) d'un dévoilement progressif ; en somme, je me disais : ils sont bien gentils, mais je ne vois pas comment ils vont pouvoir tenir comme ça sur trois cent pages. Par ailleurs, malgré l'incontestable richesse du corpus épistolaire, j'ai toujours éprouvé, fût-ce par-devers moi, une certaine réticence envers les romans qui usaient entièrement, exclusivement, de ce genre. Pour faire vite, disons que je n'ai jamais su faire taire complètement cette petite voix en moi qui me souffle que le mode épistolaire intégral, dans le cadre romanesque, se nourrit aussi à un certain désir d'évitement : je suis toujours tenté, peu ou prou, d'y voir un dérivatif, une diversion, un moyen de se libérer des contraintes du roman “classique”. Or, dans Le roman de Bolaño, ces questions se trouvent assez tôt évacuées. Car, outre qu'il a été composé par voie réellement épistolaire, outre (et c'est intelligent) que l'un des auteurs maîtrise intimement l'oeuvre de Bolaño quand l'autre n'en connait que les stricts rudiments, Eric Bonnargent et Gilles Marchand y déploient une habileté qui, du coup, exhausse ce que le genre peut avoir de nécessaire. Il leur permet en effet de borner immédiatement le cadre du labyrinthe, d'amorcer l'ombre qui planera sur le roman, et de distiller à lettres comptées le venin d'un suspense très singulier ; d'emblée, toute la substance bolañesque est là : les jeux de miroir, les impasses et les faux-semblants de l'identité, l'imbroglio du vrai et du faux, la question du Mal bien sûr, enfin la mise en abyme de l'idée même de fiction. Si bien que l'on se retrouve avec un texte qui, tout en prenant soin d'approfondir minutieusement sa matrice, et sans que jamais ne s'estompe la figure tutélaire de Bolaño, demeure aussi palpitant qu'un polar américain old school. Bonnargent et Marchand réussissent là où pourtant il est si simple d'échouer : en parvenant à agglomérer l'humour et la gravité, le jeu et l'érudition, les nécessités mêlées de l'arrière-plan et de chaque personnage, la quête littéraire et les règles de l'enquête policière, ils parviennent, en s'amusant sérieusement, à déployer une trame très vive, brillante et roborative. Si bien qu'on n'a plus qu'une envie, en refermant le texte : lire Bolaño.

 

 

 

QUATRIEME DE COUVERTURE — Que se passe-t-il lorsqu’un chauffeur de taxi amnésique tombe sur l’adresse d’un personnage du roman qu’il vient de lire ? Que se passe-t-il lorsqu’après lui avoir écrit à tout hasard, ledit personnage, un ancien policier, lui répond qu’il est bel et bien vivant, qu’il n’a rien d’un être de papier et qu’il n’a même jamais entendu parler de l’auteur, un certain... Roberto Bolaño ? Ce lecteur (Pierre-Jean Kaufmann) et cet homme dont on a « volé » la vie (Abel Romero) entament alors une correspondance afin de cerner les liens qui unissent Romero et Bolaño. Mais au fil de leurs échanges, les voilà conduits à examiner aussi le passé de Kauffmann, dont l’amnésie semble cacher un lourd secret.

Articulé autour de l’œuvre du grand écrivain chilien, Le Roman de Bolaño croise l’enquête littéraire et le thriller latino. Naviguant entre Paris, Barcelone et Ciudad Juárez, le lecteur se trouve plongé au cœur d’une histoire où le vrai n’est jamais sûr et le faux toujours possible, et où rôdent en permanence la folie, le feu, la vie et la littérature.

Éric Bonnargent et Gilles Marchand ont joué à la lettre le jeu du roman épistolaire, correspondant à plus de neuf cents kilomètres de distance sans jamais rien savoir de ce que l’autre avait à l’esprit. Pendant plus d’un an, ils se sont écrit, créant ainsi au gré de leurs échanges la trame narrative de ce qui allait devenir Le Roman de Bolaño. Là réside en partie l’originalité profonde de ce texte : Pierre-Jean Kaufmann et Abel Romero prennent corps, se répondent, s’écoutent et s’invectivent : on en oublierait presque qu’ils n’ont jamais existé – si tant est qu’ils aient jamais existé…

 

On lira avec profit la remarquable critique de Lionel-Edouard Martin, ainsi que l'article très juste
de Hughes Robert (librairie Charybde, Paris).

 

Eric Bonnargent & Gilles MarchandLe roman de Bolaño - Editions du Sonneur

 

3 mars 2015

Marie Van Moere - Petite louve

 

 

Il se trouve que j'ai eu à connaître une des versions de travail de Petite louve, roman brutal, roboratif, d'une énergie un peu folle - et en vérité assez rare en France : manière de dire qu'il ne m'aurait pas déplu de pouvoir en être l'éditeur. C'est un texte qui, dès son ouverture, m'a sauté à la gueule sans que je puisse tout à fait en comprendre les raisons. Car, mieux qu'une Fred Vargas trash, Marie Van Moere signe, avec ce premier roman noir aux allures de road-movie, un texte dont on se dit qu'un Tarantino, s'il avait été corse, n'aurait pas craché sur la science des dialogues, la mise en scène de la cruauté et l'amoralité consciente.

 

L'idée de vendetta pourrait assez bien résumer ce dont il est question : Agathe, médecin à Marseille, ne vit plus que pour se venger du viol de sa fille adolescente par un jeune gitan, Toni Vorstein. Rien ne résiste à cette soif de vengeance - donc à cette douleur : ni son métier, ni son couple. Agathe et "la petite" prennent la route, s'improvisent tueurs impitoyables, (re)découvrant sur le tas les réflexes de l'animal traquant et se sachant traqué. Elles poursuivent leur chemin sans se retourner - leur chemin, c'est-à-dire le fil rouge de leur destin. Entre les cadavres qui jonchent les routes ou les hôtels, les paysages défilent, ceux d'un Sud qui a parfois quelque chose de mystérieusement extraterritorial. Mais on ne se venge pas impunément des Vorstein, qui eux-mêmes vont chercher à venger leur fils et frère (c'est bien naturel) et, ce faisant, à laver l'honneur du clan. Autant dire que le happy end n'est pas au menu.

 

Van Moere ne se paye pas de mots. Elle n'a pas au langage de rapport “intellectuel”, mais une relation viscérale, primale. Elle conte, raconte, éprouvant un plaisir manifeste à tenir le lecteur par ce qu'il a de plus intime (que l'on m'autorise cette périphrase : elle ne déteste pas les images viriles.) Son phrasé, délibérément sec et râpeux, très cinématographique, n'exclut toutefois pas une certaine minutie dans les moments plus lents où, traversant des paysages qu'elle connaît bien, l'auteure sait maintenir le suspense tout en s'amusant à le tenir en bride. C'est d'autant plus réussi que cela n'empêche pas une certaine émotion de sourdre - d'autant plus troublante qu'elle est contenue.

 

Car, brutale, l'histoire n’en est pas moins touchante. Certes, tout y passe : torture, assassinat, viol, inceste, prostitution, drogue, nécrophilie, mais c’est toujours précis, subtil, et étrangement féminin : je ne suis pas certain qu'un homme eût pu écrire une telle chose sans sombrer dans une certaine complaisance. Ici, non : les pires scènes demeurent adossées à une intention que l’on devine d’un autre ordre. Dans la brutalité, dans la manière de l'amener (et d'en sortir), dans l’apparente et fausse gratuité des scènes gore, quelque chose nous ramène inlassablement à une dimension fondamentalement très humaine. En gros, c’est un peu de notre métaphysique commune qui est désossée. C’est aussi ce que j’ai aimé dans ce texte : qu’entre les lignes s'y lisent des dimensions à la fois plus universelles et personnelles - relatives à l’adolescence, au passage de la quarantaine, à l’anorexie, au rapport mère/fille, au couple ou à l’angoisse de l’intégrité corporelle. Bref, lisant Petite louve, j'ai retrouvé des sensations un peu oubliées, celles que me procuraient par exemple (cela fait un certain temps que je ne l'ai pas lu) les thrillers de Jeffery Deaver : de quoi être bluffé.

 

Marie Van Moere, Petite Louve - La Manufacture de Livres

13 décembre 2014

Virginie Troussier - Envole-toi Octobre

 

 

À bien des égards, l'on pourrait considérer Envole-toi Octobre, le nouveau texte de Virginie Troussier, comme la suite, ou plutôt l'extension, de Folle d'Absinthe, paru il y a deux ans : mêmes leitmotivs, mêmes obsessions du temps, de la mort, de l'amour fou, du souvenir et des absolus. Qu'est-ce qui, alors, fait qu'Envole-toi Octobre se révèle infiniment plus dur, âpre et touchant ?

 

Passée l'expérience (toujours très singulière, parfois éprouvante) de la première publication, Virginie Troussier a, de toute évidence, beaucoup travaillé. On le constate dès les quelques pages d'ouverture, relues deux fois à la suite tant elles ont, et puissamment, réussi à m'arracher à la terrasse de bar où je me trouvais à les lire, et à me propulser aux côtés de Suzanne, la narratrice, au sommet de ces montagnes dont on sait par ailleurs qu'elles sont une des plus fortes passions de l'auteure (monitrice de ski dans le civil en plus d'être critique littéraire). J'ai su, donc, dès ces premières pages, que ce que j'allais lire là ne s'était pas autorisé la moindre concession, et que Troussier était bien décidée à nous écorcher. Ce qui, mais cela va sans dire, l'a probablement conduite à s'écorcher elle-même ; cela aussi, on le sent, et vivement, au point qu'il est tout de même difficile, en refermant le livre, d'en parler comme d'un "roman" : le "je" de Virginie Troussier est un je qui l'engage presque entièrement. On lui fera volontiers grâce de quelques inventions, raccords et autres mises en scène, nécessaires à la composition d'ensemble, mais c'est peu dire que Virginie, l'auteur, éprouve du mal à se dissimuler derrière Suzanne, le personnage. C'est, bien sûr, ce qui donne à ce texte, très intime, son ombre incessante et palpitante de mélancolie. Aussi bien, il s'agit là d'une écriture étrangement sèche et humide : ce qu'il y a de sec, c'est cette sorte de volonté, très forte, très intransigeante, non seulement de passer la vie au tamis de la littérature, mais de la mettre tout entière à l'épreuve même de l'écriture. D'où cette prose très précise dans son intention, très attachée à la justesse de ce qu'elle veut écrire ou décrire, et tout à la fois traversée de flottements, de méandres : il faut à Virginie Troussier plusieurs adjectifs pour tenter d'approcher au plus près des choses, il lui faut revenir, repréciser, ressasser, pour être bien certaine d'avoir capté ce qui vibrait (c'est d'ailleurs la réserve que j'émettrai, à savoir que la seule chose qui ait peut-être manqué à ce texte, c'est d'un éditeur un peu consciencieux, qui sache convaincre l'auteur de sabrer, de retrancher : la sensation du coup de poing eut été plus vive encore.) Humide, aussi, disais-je, car le personnage de Suzanne déborde de toutes les humeurs possibles : il y a des larmes, des cris, des souffrances, des solitudes, des soliloques, des dépressions, de la pulsion, de l'hystérie, de l'automutilation, de la colère et du mal-être - il y a du coeur : trop de coeur, même, et c'est bien ce qui fait exploser Suzanne, aimant et dévorant la vie au point de ne plus savoir vivre.

 

Tout aussi "symptomatique" me semble être la beauté profonde (et, ici, pleine de tendresse) des pages consacrées au père, et plus encore au grand-père - à ce qui vieillit, en somme. Suzanne voit en ces hommes durs, exigeants, farouchement individualistes, l'exemple à suivre. C'est parce qu'on est dur et exigeant envers soi-même, c'est parce qu'on ne se plaint pas, jamais, de rien, parce qu'on a conscience qu'il faut "brûler pour briller", parce qu'il faut accepter que l'amour soit "une lutte dans la boue et l'or", que l'on vivra, que l'on saura vivre, que l'on méritera du mieux que l'on peut de la vie et de ses trésors. Alors Suzanne aimera tout de la vie, mais à la condition de pouvoir y mettre le feu - ce qui, peut-être, explique ce goût de cendres qu'elle ne parvient jamais à recracher tout à fait. Elle se demande d'où elle vient, de quelle génération, de quel héritage, elle se demande ce qui l'a fait telle qu'elle est - et le regard du grand-père n'est jamais bien loin. "C'est à cela que sert la quête d'origine : elle nous aide à reconnaître ce qui nous a faits tels que la mort nous trouvera", écrit Virginie Troussier, dont on s'étonne en passant, que, si jeune encore, elle s'acharne à vouloir exhausser autant de souvenirs et de sensations. Car le malheur de Suzanne est le malheur de ceux qui ont, non pas trop de passé, mais déjà trop de mémoire. Cette mémoire qui entretient et décuple un romantisme qui confine au mysticisme, un romantisme dont elle ne fait que subir la puissance intrusive, l'envahissement, pour ainsi dire, totalitaire. Mais elle est jeune encore, elle a trente ans - l'âge de l'auteure -, alors, bien sûr, à la fin, on veut bien consentir à un dernier effort, et essayer d'y croire encore. Et puis après, ma foi... "Après on s'éteindra doucement. Les gens, ils prennent tout leur temps pour s'éteindre. Les gens s'éteignent. Ce n'est pas inutile de commencer par brûler."

Virginie Troussier, Envole-toi Octobre - Éditions Myriapode

 

29 octobre 2014

Frédéric Berthet & Yvan Gradis

 

Histoire de donner un petit écho, même sommaire, à deux lectures récentes - histoire, aussi, de lutter un peu contre une mémoire qui me joue des tours... Quelques mots, donc, de deux livres qui, quoique très distincts dans leurs manières, n'en partagent pas moins de semblables qualités : de la virtuosité, de l'esprit (beaucoup), et une belle causticité.

 

 

Du premier, Frédéric Berthet, nous avons dit déjà, ici et , ce qu'il fallait en penser. L'histoire commence d'ailleurs à lui rendre justice, ce que, pour beaucoup, l'on doit à l'acharnement (éditorial, mais pas seulement) de Norbert Cassegrain, lequel travaille actuellement à une « biographie de l'oeuvre » de Berthet. Le lancement, chez Belfond, de la collection Remake (intitulé dont je ne suis pas très friand, mais qui au moins dit bien de quoi il retourne) tombait à point pour ce texte-ci, Le retour de Bouvard et Pécuchet, écrit en 1996 et qui fut donc, de Berthet, le dernier livre.

 

Un peu plus primesautier, peut-être plus joueur, aussi, que ses précédents. Le retour de Bouvard et Pécuchet porte sur nos années quatre-vingt un regard d'une irrésistible drôlerie. Nos deux personnages, comiques malgré eux, purs produits de cette bêtise ordinaire qui est aussi le propre de chaque époque, avec ses enthousiasmes crédules, ses naïvetés positivistes et ses lubies infantiles, se moulent avec autant de gourmandise que de complaisance dans ce qui faisait alors le suc de cette décennie : il faut les voir se lancer dans la radio libre, la phynance ou l'amour par Minitel, découvrir le jogging et le culte du corps, consacrer la mort des idéologies et se lancer dans l'action locale, s'exercer pour un éventuel passage à la télévision afin de devenir écrivains... Il y a du Monsieur Homais chez Bouvard et Pécuchet, mais il y a aussi, chez ces Bouvard et Pécuchet-là, du Laurel et Hardy. Leur drôlerie très accidentelle permet à Berthet de porter sur le temps un discours dont l'ironie, qui après tout n'est peut-être pas dénuée d'une certaine tendresse, de ces tendresses que l'on peut éprouver au spectacle des vacuités de bonne volonté, rejoint les sarcasmes de Flaubert sur sa propre époque. La forme vive, facétieuse, légère du Retour de Bouvard et Pécuchet ne doit pourtant rien masquer de l'authentique travail de réappropriation entrepris par Berthet, ce que souligne l'excellence du travail éditorial — en fin de volume, on compulsera utilement les Notes & Documents regroupés et annotés, où l'on voit combien Berthet, l'oreille très aguerrie, s'est imprégné des rythmes et de la musicalité de l'écriture flaubertienne. Ce petit volume est donc un régal, et rappellera sans doute quelques souvenirs à ceux qui ont traversé les années quatre-vingt, qui ne manqueront pas alors d'y sourire — fût-ce jaune, comme, semble-t-il, on y sourit dans certains mllieux lorsque le livre parut.

 

 

Du second, Yvan Gradis, auteur de Détruire Notre-Dame, on sait bien sûr qu'il est un publiphobe déboulonneur et conséquent, fondateur de Résistance à l'Agression Publicitaire (RAP). Mais on ne doit surtout plus négliger qu'il est aussi un sacré bon écrivain. Comme à Frédéric Berthet, le monde, la société, son temps, lui semblent surtout objets de circonspection, laquelle, nécessairement, entraîne le rire et la gausserie. Et, chez Gradis, un goût prononcé de la potacherie, du pittoresque et de l'absurde. Mais ne nous laissons pas abuser : le rire, c'est connu, n'est que la forme civilisée que revêt l'hommage de la politesse au désespoir : il est ce petit sacrilège commis à l'endroit de nos valeurs les plus sûres et/ou les plus indiscutées. Moyennant quoi, la relative drôlerie de Détruire Notre-Dame n'amène pas tout à fait le même sourire que chez Berthet, car s'y glisse quelque chose de plus onirique, de plus abstrait ; il y a un ici un peu d'oulipisme, qui désarçonne le sens pour mieux ancrer l'image et la sensation. Voyez cet homme, donc, qui semble ne rien voir de ce que l'humain commun voit : sa réalité à lui est simplement autre, comme transfigurée par une sorte d'aptitude à dévoiler ce qui se cache derrière le visible immédiat. Mais attention, ce n'est pas un jeu, c'est on ne peut plus sérieux : ce n'est pas seulement qu'il voit autrement, c'est qu'il donne à voir ce que l'ordinaire dissimule (sciemment ou pas). Le monde alors prend une toute autre signification : exit le bon gros réel. Erudit, virtuose, écrit dans une langue irréprochable, Détruire Notre-Dame n'en est pas moins parfaitement roboratif : on le dévore davantage qu'on ne le lit, tant il demeure dans le quotidien de cet homme qui tient son journal quelque chose de l'entendement commun. Son univers, aussi absurde voire fantastique qu'il y paraisse, conserve un tour étrangement humain, terrien oserai-je dire, comme un écho lointain aux tribulations de de l'homme moderne. Cette fraîcheur, cette gourmandise à écrire, le plaisir évident que prend Gradis à jouer de la langue, toute cette vivacité, ça fait du bien.

 

Frédéric Berthet, Le retour de Bouvard et Pécuchet - Belfond
Yann Gradis, Détruire Notre-Dame - Pascal Galodé Éditeurs

 

25 septembre 2014

Mousseline et ses doubles : la saga de Lionel-Edouard Martin

 

C'est donc aujourd'hui que paraît, aux Editions du Sonneur, Mousseline et ses doubles, le nouveau roman de Lionel-Edouard Martin. Comme pour Anaïs ou les Gravières, j'ai eu l'honneur d'en diriger le travail d'édition : aussi serait-il assez mal venu que j'en fasse l'article. Je ne peux toutefois qu'instamment inviter les lecteurs (et les critiques) à s'emparer de cette nouvelle oeuvre, qui cette fois-ci revêt la forme d'une sorte de saga familiale et française.

 

L'histoire prend ses racines à la toute fin du XIXe siècle, sur des terres nécessairement poitevines et déjà profondément moissonnées par Lionel-Edouard Martin, pour s'achever dans le Paris d'aujourd'hui. Comme dans Anais, le fil rouge de cette histoire savamment composée est une jeune fille - surnommée, donc, Mousseline. S'échappant de la tutelle du père pour aller rendre visite à son frère qui s'en va combattre en Algérie, Mousseline, coeur simple, va "monter à Paris" ; elle s'y émerveillera de ce que jusqu'alors elle ne pouvait guère qu'imaginer : la foule, les magasins, le métro, les jardins publics, les lumières et les bruits de la ville. Surtout, elle y rencontrera les arts, la littérature et l'amour - la vie. Son coeur de petite provinciale bat la chamade - mais pour bien peu de temps, la vie étant ainsi faite que rien n'y est jamais garanti.

 

Dans le sillage de Mousseline, c'est un peu de l'histoire et de la mentalité françaises que nous revisitons, et il est fort à parier que bien des lecteurs y retrouveront quelques traces de leur propre roman familial. Mais, comme toujours chez Lionel-Edouard Martin, et même si la trame romanesque est ici un peu plus nette et limpide que d'ordinaire, l'histoire n'est jamais qu'un passage obligé pour l'écriture : une écriture à nulle autre pareille, où les à-coups de la respiration viennent se nicher dans une phrase de grande amplitude, où la justesse du mot et la suggestivité de la syntaxe donnent aux images tous leurs échos, toutes leurs résonnances, et où s'entend le rythme ténu mais obsédant d'une gorge qui palpite, d'une voix qui, pour énoncer précisément, n'est jamais loin de trembler. L'écriture romanesque de Lionel-Edouard Martin, dont on sait que la poésie occupe la moitié de l'oeuvre, n'aura peut-être jamais été aussi évocatrice ; populaire et savant, d'une composition dont la minutie n'altère jamais l'intensité de personnages très touchants, ce drame de l'amour en témoigne de manière aussi sensible que magistrale.
 

Lionel-Édouard Martin, Mousseline et ses doubles - Éditions du Sonneur

 

31 mars 2014

Christian Guay-Poliquin - Le fil des kilomètres

 

 

 

N'allez pas vous figurer quelque copinage ou autre renvoi d'ascenseur : le nom de Christian Guay-Poliquin ne me disait rien jusqu'au jour où j'appris que celui-ci avait évoqué largement un de mes livres (Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire) dans un travail intitulé "Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine" (université du Québec à Montréal), dont j'ai déjà fait état ici. Naturellement, suite à cette publication, je suis entré en contact avec lui, et c'est ainsi que j'ai pu lire Le fil des kilomètres, qui, autant le dire sans plus tarder, m'a littéralement bluffé : paru au mois de novembre dernier aux Éditions La Peuplade (Québec), ce premier roman, d'une étonnante maturité, est tout à fait remarquable.

 

Je mesure mieux, désormais, ce qui avait conduit Christian Guay-Poliquin à entreprendre ce travail universitaire, tant il déploye dans ce roman les thèmes qui le sous-tendaient (le retour, la survie, la solitude) et dont je vois bien qu'ils sont chez lui taraudés par une forme latente, et poétique, de pessimisme. Le prétexte du roman est tout simple - et c'est pourquoi il est bon : une inexplicable panne d'électricité plonge une ville dans le noir, acculant les hommes à réinventer leur vie et à se passer de ce qui jusqu'alors semblait aller de soi (difficile, bien sûr, ne pas songer au Cormac Mc Carthy magistral de La Route, mais Guay-Poliquin suit ici sa propre voie.) L'usine est à l'arrêt ; un homme, ouvrier mécanicien, rentre chez lui ; il vit seul, chichement, ne possède rien, si ce n'est une vieille bagnole, un chat dont il n'a que faire et un frigidaire avec quelques bières. Il n'est pas vieux, mais usé déjà par le travail et la vie dure. Dehors, tout s'est arrêté : nous ne pouvons plus imaginer notre monde sans électricité. Son père habite à des milliers de kilomètres de là, ils n'ont plus guère de relations, presque plus de contact ; mais son père, cette nuit-là, lui téléphone, un appel un peu délirant, peut-être pathologique, on ne sait pas bien. L'homme est envahi par quelque chose qu'il ne mesure pas tout à fait, quelque chose qui, en lui, pèse et soupèse l'existence : il prend sa voiture, il s'en va retrouver son père. L'histoire se déroule presque intégralement sur la route, au fil des kilomètres on comprend que c'est le pays tout entier qui est plongé dans le noir. Une femme, puis un autre homme, feront irruption, mais sans que cela suffise à apaiser l'obsession de cet homme à retrouver son père, ni à modifier en quoi que ce soit sa sensation dévorante, toute-puissante, de solitude.

 

C'est un roman envoûtant, composé avec beaucoup de maîtrise, et il n'est pas facile de le lâcher - même si sa chute, celle-ci ou une autre, ne saurait vraiment surprendre. Pourtant Christian Guay-Poliquin n'use qu'avec la plus grande parcimonie des petites ficelles du suspens. Il prend son temps (la route est longue), montre la grisaille, le début de chaos dans lequel autour de lui tout finit par sombrer, s'attache à tout ce qui se trouble en l'homme qui bascule, l'homme acculé à arpenter ses propres labyrinthes. Il y a dans ce texte quelque chose qui rappelle le nature writing américain, avec ce lyrisme aux aguêts sous la sécheresse, cet arrière-plan mythique. Les images sont belles, marquantes, acérées, souvent originales. La tonalité est presque aussi obsédante que la quête du personnage, quelque chose d'ailleurs n'est pas loin de faire songer à une transe. On frôle le road movie. Mais on ne fait que le frôler, car c'est bien mieux que cela : c'est de la littérature.

 

Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres - Éditions La Peuplade
Le livre est paru en France, chez Phebus

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