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Marc Villemain
22 décembre 2006

Sur mon père


Je me souviens que je n'avais pas eu la présence d'esprit de le penser en lisant Tolstoï, et qu'il me fallut lire le petit livre que lui consacra sa fille aînée Tatiana (Sur mon père, réédité par Allia en 2003), pour réaliser que mon père était tolstoïen.

20 décembre 2006

Du succès

 

On n'écrit plus pour se sauver (de) soi-même, mais pour accabler l'autre et contempler son désastre : c'est la recette des succès du temps.

15 décembre 2006

Du courage

 

Pourquoi nous souhaitons-nous si souvent, à la moindre occasion, comme ça, au détour d'un bonjour ou d'un au revoir, pourquoi nous souhaitons-nous si souvent « bon courage » ? D'aucuns méritent cet encouragement : ils souffrent en leur âme ou dans leurs chairs, leur vie est un désastre, ou elle requiert une obstination, une pugnacité, un courage particulier, justifié, exemplaire. Mais cette sollicitude a atteint de tels degrés, s'est répandue à un point tel, qu'elle ne peut décemment recouvrir une quelconque réalité. Prendre son tour dans la queue dans une grande surface, respecter une contrainte professionnelle, circuler sur le périph', sortir acheter des croissants quand le soleil pointe, ou même sans raison, parce qu'il faut bien que la journée se passe : tout est prétexte à cette sollicitude. J'ai chaque jour l'occasion de souhaiter bon courage à mon épouse. Mais je sais pourquoi : ce qu'elle fait dépasse de très, très loin mes capacités physiques, psychologiques et morales, je sais que je m'écroulerais dans un lit d'hôpital au bout de dix jours de son régime, et ne conçois donc la possibilité même de son activité qu'à la condition de faire montre d'un courage que je n'ai pas, moi, à éprouver. Peut-être cela signifie-t-il, donc, que ceux qui nous souhaitent « bon courage » sont ceux-là mêmes qui, en leur for intérieur, savent qu'ils en manquent ? Peut-être. Mais cela va sans doute au-delà de cela. Car si l'on met de côté les cas les plus criants (souffrance, abandon, solitude, misère, deuil, dépression, maladie, terreurs etc.), les occasions pour nos contemporains de faire preuve de courage sont somme toute assez rares. Tout au plus avons-nous besoin, pour vivre au jour le jour, d'un peu de volonté, de fermeté morale et d'énergie. Alors ? Alors il se pourrait bien que notre société, qui promeut comme aucune autre la promesse du bien-être, de la santé, de l'enfance éternelle et de la mort sans douleur, qui valorise comme jamais l'organisation, la planification, la précaution et le contrôle social, qui prête une attention exorbitante aux moindres caprices, aux moindres plaintes, aux moindres frustrations, ne soit plus en mesure d'appréhender le dépassement de soi, de comprendre l'effort résigné, silencieux, assumé, d'accepter, même, l'idée que la vie n'est pas jouissance perpétuelle. Tant et si bien que nous faisons de nos petits tracas motif de grandes doléances, et que nous nous sentons sincèrement satisfaits de nous-mêmes lorsque nous avons pu les surpasser. Laissant le vrai courage à d'autres — ceux qui n'ont pas même le loisir de s'en prévaloir.

 

11 décembre 2006

L'hiver biologique

Zoran Music, Poltrona grigia

 

Les lassitudes hivernales, cette espèce de sas dans lequel nous nous laissons envelopper et où les couleurs de la nature semblent vouloir coïncider avec le temps de nos existences, pourraient être vécues comme une manière de régénération, l'occasion, rituelle, saisonnière, d'un changement de peau — un check up qui passerait au crible nos humeurs défaillantes. Ainsi pourrions-nous en retirer quelques bienfaits pour l'avenir et pour le prochain hiver. Mais il faudrait pouvoir embrasser la vie avec une ardeur hélas programmée pour s'émousser au fil de l'avancement dans l'âge — et nous n'attendons plus de l'hiver que sa promesse grise, que le châle blanc de sa réclusion. Nous courions jadis à travers les champs de poudre et nous escaladions les collines immaculées ; nous rentrions sur le tard, glissant et pirouettant sur le macadam engourdi, les joues écarlates, les extrémités gelées et le corps détrempé, avides déjà du lendemain ; nous contemplons dorénavant, de derrière les carreaux, non l'éclaircie qui viendra, mais les signes et les indices de ce qui se prépare et nous attend.

4 décembre 2006

Le petit meccano

 

Je  devais avoir une petite dizaine d'années lorsque je me fis mes premières réflexions politiques. Je m'en souviens, parce que j'aimais consulter le grand Atlas du monde, où je découvris, stupéfait et un tantinet défait, la petitesse physique de la France — dont je pensais évidemment qu'elle qui menait la danse planétaire. Je ne sais plus, en revanche, à quelle exacte occasion je me suis formulé cette réflexion plus concrète, à savoir : comment faire pour que la société fonctionne ? Mon premier mouvement, quasi instinctif, fut non seulement légaliste, mais systémiste. Je me disais, en gros, que si chaque individu adoptait un comportement qui fût à la fois responsable et moralement inattaquable, que si chacun y mettait un peu du sien (ne pas gaspiller de nourriture, aider les anciens à traverser sur les clous, tendre la main aux pauvres et prêter ses jouets au voisin, donner à tous un frigidaire (garni) et un radiateur, bien travailler à l'école et bien se tenir à la messe, respecter la loi), alors la société pourrait adopter son régime de croisière et entrer dans un mouvement de félicité continue. En fait, je regardais la société comme un jeu de meccano. Si j'avais vent par la télévision, la radio ou les discussions familiales, d'un problème quelconque, je me disais que toute solution résidait dans la mise à plat dudit problème : il fallait repartir de zéro, reconstruire brique après brique, pierre après pierre, pièce après pièce. Et j'éprouvais un plaisir assez exaltant à me savoir moi-même rouage parmi les rouages, petite main qui, par son comportement responsable et exemplaire, contribuait à ce que la grande roue continuât de tourner sans à-coups : si, à mon niveau, je mettais un peu de ma propre huile dans mon propre rouage, que je serrais convenablement les boulons (pas trop fort au cas où je sois conduit à les desserrer mais suffisamment tout de même pour que l'ensemble tienne), alors je ne voyais pas ce qui pourrait faire obstruction à la bonne marche du monde.

 

Naturellement, je découvrirai plus tard que ce systémisme-là était une charmante utopie — qui plus est aux fondements sensiblement bourgeois. Le systémisme est bien, pourtant, ce qui semble présider aux réflexions de nos dirigeants, actuels et futurs. Il part du principe que tout se tient, que le battement d'aile du papillon peut en effet faire éternuer un nourrisson allergique à l'autre bout de la planète, que tout problème génère sa solution : que tout, finalement, est une question d'ordre. De la même manière qu'il faut ranger sa chambre et la nettoyer afin d'en éliminer les acariens, la société doit lutter contre ses propres scories, microbes et virus. L'hyper-hygiénisme contemporain, qui procède de cette vision du monde, ne postule pas autre chose : en éliminant la misère, nous éradiquons la violence ; en éliminant les différences, nous éradiquons les sources de conflit ; en remplissant les prisons, nous éradiquons les incivilités ; en éliminant les fumeurs, nous éradiquons le cancer ; en éradiquant le cancer, nous résolvons les problèmes de santé publique ; en résolvant les problèmes de santé publique, nous rebouchons le trou de la Sécu ; en rebouchant le trou de la Sécu, nous stimulons la machine économique ; en stimulant la machine économique, nous faisons le bonheur de tous ; etc... Ces vieilles croyances, nourries au biberon d'un scientisme mâtiné d'essentialisme et de progressisme, n'en finissent pas de conduire à l'échec : sans aller jusqu'à écrire (confesser ?) que c'était mieux hier, on ne peut décemment écrire que c'est mieux aujourd'hui. Finalement, il semble impossible que nous nous défassions de cette vision du monde : ce serait reconnaître que l'action des hommes est nulle et non avenue — et parfois même contre-productive ou désastreuse. En effet, ce serait insupportable.

 

1 décembre 2006

Balthus Underground

 

Les visages dans le matin du métro comme un tableau de Balthus, quand aucun regard ne se croise et qu'aucun oeil ne se toise. Seulement nous, absorbés par la mécanique vitale. Autant d'énergie employée à la conservation d'un job qui, pour la plupart, rétrécit le monde et ne sert qu'à remplir l'auge — mais qui pourrait se plaindre ?

30 novembre 2006

Le pire d'entre nous

Solitude

 

 

Il 'y a rien à faire d'autre que de retomber sur l'intarissable poncif — que son mauvais air de certitude ne fait pas moins juste : l'écrivain est un être seul. Le pire d'entre nous, celui, cynique, qui ne regarde plus le monde et les hommes que comme une seule et même occasion d'en tirer une bonne histoire, celui qui s'assure de sa cote dans les pince-fesses où il s'incruste avec l'allure de celui qui maugrée, celui qui ne disserte plus sur la vertu que pour mieux s'en émanciper lorsqu'il s'agit de faire les comptes, celui qui vise le sujet qui vendra le plus quand c'est celui qui lui ressemblera le moins, celui qui traque, fouille, pille les autres, arguant de sa bonne foi et s'offusquant de la suspicion générale, celui dont le moteur intime ne s'allume et ne s'attise plus qu'au contact de l'épée, de la hargne jalouse ou de l'échec rédempteur, celui qui ne lit plus les siens que pour s'assurer qu'il est bien le meilleur d'entre eux, ou pour vérifier que l'autre est toujours décevant, celui-là, cet écrivain-là, aussi mort sera-t-il au miroir de l'humanité, n'en sera pas moins seul devant son écriture. Cette solitude, davantage que son dernier repère, est, sera son dernier territoire, rabougri peut-être, pathétique si vous voulez, misérable et vain sans doute, mais son dernier territoire tout de même, là où il habitera en conscience les ultimes parcelles de son humanité. Dans ce moment, ce monde qu'il voue aux gémonies et auquel il aspire pourtant avec la même et enthousiaste verdeur que le puceau devant l'objet le plus incandescent de son désir, ce monde ne sera plus rien : il se résumera au micro-périmètre du bureau, du stylo et du cerveau. Rien ne pourra l'en faire partir. Fors l'amour.

 

22 novembre 2006

Proverbe


Proverbe sénégalais : Tous les soirs les singes s'endorment en rêvant qu'ils sont des hommes. Tous les matins les singes pleurent. Il se trouve que, parfois, je ne serais pas en total désaccord avec la proposition inverse — m'endormir en rêvant que je suis singe, et me marrer au réveil.

22 novembre 2006

Journal du 1er juillet 2001

 

Mes vieux journaux n'ont ni style, ni pensée véritable. Mais un intérêt : celui de confirmer l'ancrage, la pérennité de mes marottes. Ce trait, par exemple : Traversée du corps — comme on parle d'une traversée du désert.

21 novembre 2006

Journal du 20 décembre 1997

 

Toujours à explorer ces vieux journaux que je destine au feu. Dans celui-ci, je trouve cette note qui me rappelle à quel point l'on change peu : Je me sens déjà vieux, à vingt-neuf ans, et si peu différent, pourtant, de ce que je fus. 

17 novembre 2006

Journal du 6 février 1996


Je fouille et farfouille toujours dans mes vieux journaux, non sans quelque malaise. J'en conserve certains états, certains mots — à fins d'archivage, mais aussi parce que, pour certains d'entre eux et sans nécessairement le partager, comme c'est le cas ci-dessous, j'en entends encore l'esprit.

     On demande trop à la vie. Elle n'est qu'un processus. Nous nous agitons : en vain. Seule l'extase intérieure, seul le côtoiement passager de la folie peuvent, à cette vie qui s'impose, ajouter quelque sens et beauté. Qu'importe de vivre s'il n'y a pas d'œuvre à la clé ? Vingt-sept ans, et pas l'ombre d'un commencement d'œuvre en vue.

 

16 novembre 2006

Condition de l'écrivain


Camus, à nouveau : La noblesse du métier d'écrivain est dans la résistance à l'oppression, donc au consentement à la solitude.

15 novembre 2006

Journal du 22 juillet 1995

 

J'étais jeune encore ; immature plutôt. Je n'allais pas facilement sur la tombe de mon père — je n'y allais que parce que je m'y sentais obligé, c'est ainsi. Cette fois-là, j'avais vraiment envie d'y aller. Y songeant, je notais alors ceci, cette phrase étrangement, obstinément adolescente : J'ai dû réprimer un mouvement, comme un relent que l'on retient en société : le signe de la croix qui grondait en moi.

15 novembre 2006

Le premier homme

 

Ce mot de Camus, parmi les plus beaux, dans Le premier homme :


     «  Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence.
     - Oui, et ils meurent. »

14 novembre 2006

Journal du 27 juillet 1994

 

Je continue de feuilleter ces vieux journaux intimes — avant, donc, de les jeter les uns après les autres. Cette note :

 

Dans la nuit. Insomnie. J'écris. Il faut parvenir à habiter la solitude, l'habiter tout entière, dans sa totalité pleine ; se coller à ses parois. Imaginer une pièce carrée, vide, complètement vide et nue, sans autre matière que le vide et la pénombre - ou au contraire une clarté trop grande, trop lumineuse : elle est là, la solitude est là. Il faut s'y engouffrer, ne pas lui laisser, à elle, ce plaisir de nous engouffrer, elle ne demande que ça. Il ne faut pas se laisser habiter, mais l'habiter, elle. Et si possible avec joie.

 

13 novembre 2006

Journal du 13 août 1993

 

Je retrouve cette note dans mon journal du 13 août 1993.

Dur de trouver sa voie. Enfant chargé de rêves, d'idéaux et de destinées glorieuses ; qui a toujours voulu être le meilleur et ne s'en est jamais donné les moyens ; qui a toujours voulu faire croire qu'il était différent et n'éprouvait que le poids des dominations ; qui trépignait de mépris devant les conformismes et demeurait là, bouche bée, bras ballants, à regarder les pièges se refermer ; qui disait vouloir s'extirper de la masse et s'en trouvait toujours incapable. Quelle vie aura cet enfant ?

 

13 novembre 2006

Erreur de jeunesse

 

Une erreur que je commettais, plus jeune : je pensais que le désir d'amour était plus important, plus décisif, que l'amour lui-même. Je sais aujourd'hui, pour le vivre, que c'était faux.

12 novembre 2006

Baccalauréat

 

Qui est autorisé à me dire : « tu dois » ? Ce fut le sujet de l'épreuve écrite de français du baccalauréat, lorsque je le passai. Rétrospectivement, je me dis que c'est assez drôle d'être tombé sur cette question : je n'ai eu de cesse, depuis, de me la poser. Je n'avais récolté qu'un modeste 12/20, mais sans doute ne ferais-je pas beaucoup mieux aujourd'hui — ne serait-ce que parce que je continue d'ignorer la réponse.

 

10 novembre 2006

Douleur visionnaire

 

 

Fragments du Journal de Kafka, que j'avais naguère recopiés tels quel.

 

Nous sommes en 1911, Kafka a vingt-huit ans. Il est persuadé qu'il n'atteindra pas la quarantaine — il ne se trompera que d'un an. Il éprouve une tension dans la partie gauche de son crâne. Voici ce qu'il en dit : « Cela me donne la sensation d'une dissection presque indolore pratiquée sur le corps vivant où le scalpel, qui apporte un peu de fraîcheur, s'arrête souvent et repart ou reste parfois tranquillement posé à plat, continue à disséquer prudemment des membranes minces comme des feuilles, tout près des parties cervicales en plein travail. »

 

Plus loin, cette vision qui m'a très longtemps poursuivi, parfois a nourri mes rêves et, je crois, une part de mon inspiration : « Sans cesse l'image d'un large couteau de charcutier qui, me prenant de côté, entre promptement en moi avec une régularité mécanique et détache de très minces tranches qui s'envolent, en s'enroulant presque sur elles-mêmes tant le travail est rapide. »

 

9 novembre 2006

Charles Nodier forever ?

 

À l'adolescence, les phrases que l'on note dans nos petits carnets sont toujours un peu les mêmes, puisque c'est l'âge où s'agrègent et se compilent les réflexions les plus improbables et les pensées les plus contradictoires.

 

Ainsi notais-je, dans mes carnets du 20 août 1993, ce mot de Charles Nodier, que j'étais allé dénicher, allez comprendre, dans le Larousse mensuel illustré de 1920 : «  À vingt ans, j'ai épuisé la lie de toutes les douleurs et, après m'être consumé dans des espérances inutiles, je me suis aperçu, à vingt ans, que le bonheur n'était pas fait pour moi »

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