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Marc Villemain

14 avril 2016

Tout le monde en parle - Thierry Ardisson, 2003

 

Je remets la main sur ce souvenir... 

 

« Tout le monde en parle » , animée par Thierry Ardisson, était l'émission en vue de l'époque (2003). J'avais moins de cheveux blancs — de joues, aussi... Premier livre, première télé : c'était pour Monsieur Lévy, paru chez Plon.

 

Que l'on peut donc, dorénavant, visionner ici.

8 avril 2016

Claro - Cosmoz

 

 

Le verbe des commencements

 

Autant accepter d’emblée l’échec d’une herméneutique traditionnelle pour un tel livre : il faut savoir modestie garder. Si la chose était même possible, cela nécessiterait un appareil critique et esthétique absolument incompatible avec le format ordinaire d’un journal ou d’un magazine – fût-il aussi libre que celui du Magazine des Livres. En écho à cette œuvre, donc, cette philologie impossible, maladroite, une philologie de fuite, de parcelle et d’esquive. Disant cela, je me protège très certainement des foudres diafoiresques, mais ce que je veux dire, surtout, à celui qui lira cet article, au lecteur qui aurait la chance de n’avoir pas encore pénétré dans CosmoZ, c’est qu’il peut se préparer à une aventure peu commune, probablement sans grand équivalent en France.

 

Aventure qui est d’ailleurs tout autant littéraire que poétique et métaphysique, ce qui achève de la rendre infiniment touchante et personnelle. Car je peux bien le dire : j’appréhendais l’excès de forme, l’implacable structure, l’excès de jeu et le génie froid ; je redoutais que la matière fût travaillée par une trop grande appétence conceptuelle, qu’elle fît entendre trop fort la petite musique, parfois exagérément cérébrale, des avant-gardes – ce moment où la sympathie réfléchie pour le moderne bascule dans l’affectation moderniste. Je commettais une erreur, et j’ai plaisir à la reconnaître. Aussi ai-je été en tous points ébloui, et touché, par CosmoZ, jusqu’à l’état, exsangue, où le livre m’a laissé, ce moment de vide terminal qui vient après les mille éruptions métaphoriques, les accumulations sonores et les rudes saillies, les éboulements successifs de sens que provoquent cette longue errance à travers l’histoire et le saisissement devant une langue qui ne résiste à aucune torsion.

 

Il faut, pour cela, se laisser aller un peu. Vouloir être débordé, bousculé, joué par l’écrivain, quitte à ne pas toujours bien comprendre ce qu’il fait de nous, à ne pas distinguer autant qu’on le voudrait sa panoplie et ses outils – comme, au fond, les humains sont le jouet de l’ombre qui appelle. L’intellection seule ne suffit pas à comprendre CosmoZ, du moins à en apprécier l’infini des recoins, sa poésie nourricière, le lointain noyau de folie intime où le livre s’en va presser, brasser les sensations. Alors seulement j’ai pu suivre Dorothy et les siens sur ces voies de brique jaune qui mènent aux extrémités du monde et de l’existence – ce monde qui n’est pas en crise, mais qui est la crise, la tornade même. Claro avait donc le génie nécessaire pour (ré)animer les personnages du Magicien d’Oz, leur donner une incarnation qui fût à la fois incroyablement fidèle et renouvelée ; recommencée, à l’instar de ce monde dont on ne saura donc jamais, précisément, comment il commence, mais dont on peut bien deviner ce qui le terminera. Même s’il est dit que « la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. » L’impression que me donne CosmoZ, s’il me fallait la résumer (chose impossible), ce serait d’enfoncer la tête dans une existence qui n’en est pas tout à fait une (puisqu’on ne saurait ainsi qualifier ce qui se révèle aussi incertain dans ses fondements qu’inepte dans sa trajectoire). Mais c’est notre existence. Notre existence d’hommes dans un monde où « la colère de Dieu n’est qu’une allumette. » On a parlé d’anti-utopie, d’anti-féerie, et il y a de cela bien sûr, même si le préfixe est un tantinet militant. Cosmoz m’apparaît plutôt comme une déambulation, joueuse mais atterrée, dans les décombres du réel. Moyennant quoi, ça grince, ça racle, ça frotte aux entournures, et le rire, carnassier, vibre au son d’une langue gourmande et cannibale ; enfin la dérision s’ajoute et se conjugue au malaise – car après tout, ce monde est un monde de mort. Mais il faut bien rêver – peut-on, d’ailleurs, seulement s’en empêcher – : « oui, il y avait un monde, un autre monde (dans lequel les gestes ne laissaient pas de trace appuyée, au sein duquel les pensées n’engendraient pas nécessairement des actes. »

 

Il est difficile de ne pas accoler le nom de Claro à ceux de Pynchon, Gass, Vollmann et quelques autres, à la gloire desquels le moins que l’on puisse est que ses travaux de traduction ont ardemment contribué. Moyennant quoi, il est naturel que ces lourdes références contaminent jusqu’à l’accueil fait à ses propres romans. Sans doute s’agit-il de suggérer qu’on ne traduit pas impunément la grande aventure américaine, ce qui va sans dire. Pourtant, l’image qui s’est spontanément imposée à moi fut d’abord celle d’une éprouvette où s'amoncelaient, s’accouplaient, tragiques et gais, le Jonathan Safran Foer de Tout est illuminé, le Swift des Voyages, le Rushdie des Versets, le Guimarães Rosa de Diadorim, pour ne rien dire d’un certain penchant shakespearien pour l’apocalypse, une certaine tentation cosmique. Autant de références dont certaines surprendront peut-être jusqu’à Claro lui-même, mais peu importe. Car Claro est un créateur d’univers. C’est autant plus remarquable qu’il part d’un univers existant, engendré du très libre cerveau de Frank Baum, en 1900, à l’embouchure du siècle donc – et dans ce seul fait on ne peut s’empêcher de voir, peut-être de chercher, un sens. Claro se montre aussi attentif aux grandes masses temporelles et spatiales où l’on résume d’ordinaire l’Histoire qu’il est précis dans ce qu’il dit de sa matière même, du périple chaque fois recommencé de l’humain. Il manie avec autant de lyrisme et de précision le gros réel pansu des faiseurs de monde que la misère charnue des tranchées de la Grande Guerre (« après ça elle ne vit plus que des hommes mâchés, régurgités, fracturés, calcinés, des visages aux reliefs aberrants, n’entendit plus que des voix fendues par le milieu, à peine retenues aux cordes vocales par des fibres de cri »), excellant à faire parler la petite voix des désanimés et à exhausser leurs murmures. Ceux d’Oscar Crow, par exemple, qui n’a seulement plus la mémoire de lui-même. Ainsi, tenant son journal (bouleversant), dans sa cellule d’hôpital psychiatrique, il a cette phrase, si belle, et qui, si elle n’est pas la plus symptomatique du style de Claro, n’en est pas moins, pour moi, comme un concentré du secret esprit qui anime cette invraisemblable et remarquable fresque : « Je vais aller m’asseoir sur ce banc et je verrai bien qui l’emportera, du vent ou de moi. »

 

Claro, Cosmoz - Éditions Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

4 avril 2016

5 questions d'Arnaud Stahl / Plumes d'auteurs

Arnaud Stahl m'a proposé de faire connaître mon travail via le site Plumes d'auteurs.

 

 

Comment avez-vous trouvé votre premier éditeur ? 

 

Je crains que mon cas ne soit pas très représentatif. Mon premier livre, qui n’est pas à proprement parler un roman, ou alors d’apprentissage, prenait la forme d’une déambulation dans ma propre vie, doublée d’une sorte d’enquête parallèle autour de la figure de Bernard-Henri Lévy. Que, pour les besoins du livre, je voyais beaucoup à cette période (je parle là du tout début des années 2000), comme je rencontrais nombre de personnalités de tous horizons, parmi lesquelles, donc, pas mal d’éditeurs. Aussi mon problème était-il bien différent de celui que rencontrent d’ordinaire celles et ceux qui cherchent à présenter un premier manuscrit : non seulement j’avais le choix, mais j’en avais l’embarras. Finalement, tout s’est résolu chez Plon.

 

Quel est, dans vos créations, le livre que vous préférez et pourquoi ? 

 

C’est là, pour moi, une question impossible : chacun de mes livres correspondant à un temps de ma vie (truisme absolu, mais que dire d’autre ?), j’ai bien du mal à en juger, ou à exprimer telle ou telle préférence. Une fois qu’un de mes textes est publié, est devenu livre, je n’y pense pour ainsi dire plus ; c’est une espèce de pensée, ou de mouvement réflexe, chez moi, que de me dire : « Voilà, je n’aurai plus à y revenir », et de passer à autre chose. Sans doute est-ce pour cela qu’il y a entre chacun de mes textes d’assez grandes variations – ce qui ne signifie pas qu’un certain fil rouge ne soit pas tendu entre eux, ni que je n’ai pas mes petites marottes… Mais j’aime, j’ai même besoin, chaque fois, de bâtir, non seulement un autre univers, mais presque une autre langue. Rétrospectivement, chacun de ces univers, chacune de ces langues, constituent donc une partie, fût-elle estompée, ou fuyante, de ce que je suis. Disons, donc, que tous ces livres conservent pour moi, à part égale ou presque, un peu du charme qui les a vu naître. 


C’est peut-être pourquoi, s’il me fallait impérativement vous répondre, j’aurai tout de même envie de dire que ma préférence va à ceux de mes textes qui ne sont pas encore publiés… Simplement parce qu’ils sont très présents en moi, très chauds, et qu’il me semble, un peu stupidement sans doute, qu’il leur manque encore une certaine réalité, une certaine incarnation pour exister véritablement.

 

Quel est votre plus beau souvenir en tant qu’écrivain ? 

 

Ne pensez pas que j’esquive votre question, mais je n’ai pas de « plus beau souvenir » : la vérité, c’est que je n’aime rien tant que ce moment de l’écriture où l’on sent que les choses sont là, en soi, qu’elles viennent, qu’elles semblent devoir trouver leur expression, leur destination dans l’écriture. Écrire n’a jamais pour moi été un geste facile, naturel, évident : je suis capricieux, j’ai besoin de très longues plages de temps, de silence et de solitude. Mais lorsque je peux en disposer, finit toujours par venir cette sensation d’ivresse (je ne saurai autrement qualifier ce moment) que, alors, me procure l’écriture. Si ce doit être un souvenir, c’est donc le souvenir de ce moment, à la fois presque quotidien et toujours infiniment singulier, où j’écris, et qui me ramène, le plus simplement du monde, à ma vie.

 

Que pensez-vous de l’édition numérique ? 

 

Pas grand-chose… Je confesse en être mauvais connaisseur. Je suis comme beaucoup : j’aime le livre, l’objet, comme pourvoyeur de sensations, parce qu’on peut le salir, le tacher, le corner, le gribouiller, j’aime que le livre vieillisse et jaunisse, et j’aime, en en rouvrant un au hasard, éprouver cette odeur caractéristique qui réussirait presque à me ramener à l’époque où je l’avais lu. Le numérique, à cette aune, est évidemment un peu froid… Reste que je l’utilise, mais presque exclusivement comme éditeur : j’accepte de plus en plus volontiers de recevoir des manuscrits au format numérique, aussi me suis-je doté d’une petite liseuse, plus pratique que des feuilles A4 (parfois même pas reliées…) pour lire au bistro, dans un rocking chair ou dans mon bain…

 

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes écrivains ?

 

C’est toujours délicat, cette invitation à donner des conseils, quand on est soi-même plutôt heureux, à l’occasion, de pouvoir en recevoir… Mais je comprends votre question, bien sûr, et sais qu’au fil des ans j’ai pu accumuler un petit peu d’expérience, comme auteur, éditeur et critique, mais aussi comme « édité ». Je veux dire par là que quand on a la chance de pouvoir travailler au plus près de son écriture avec des éditeurs de qualité, c’est-à-dire soucieux du texte, de la langue, mais aussi de la singularité absolue de tout auteur, on apprend beaucoup. Ce qui, finalement, fût-ce en creux, constitue peut-être une sorte de premier conseil : n’écoutez pas les nouvelles lunes du compte d’auteur et soyez patient : passez toujours par un éditeur.


Pour le reste, je n’aurai, au fond, aucun conseil d’ordre « technique » à donner à quiconque : écrire aussi régulièrement que possible, s’astreindre à une discipline, lire les autres (les lire attentivement), décortiquer un texte pour le seul plaisir de l’exercice, se relire à voix haute pour jauger les sonorités, les rythmes, etc., tout cela, c’est le bon sens même.

 

Non, s’il fallait vraiment dire quelque chose, je dirai qu’il est important de savoir pourquoi on écrit. Et, parce que hélas l’époque nous y invite, que l’écriture et le livre ne sont ni un spectacle, ni un divertissement, ni une autoroute vers les sunlights. Écrire un livre, c’est, ce doit être, une sorte de bataille que l’on mène avec, voire contre soi-même. Cela exige beaucoup – à quoi j’ajoute aussitôt que cette exigence participe du plaisir même que l’on peut y éprouver.
Enfin j’aurai envie de dire qu’il faut avoir et cultiver l’amour de la langue, cet amour qui, peut-être, fait parfois défaut à certains textes contemporains, taraudés, travaillés, obnubilés par leur virtualité scénaristique. Mais le plus important, je crois et j’y reviens, c’est, en son for intérieur, en conscience, de savoir pourquoi on tient absolument à écrire.

23 mars 2016

John Cheever - Le ver dans la pomme

 

 

Sublime ennui

 
Le vers dans la pomme est de ces livres dont il serait aisé, et peut-être opportun, de dire le plus grand bien. Nous nous inscririons alors sans trop de risques dans les pas de John Updike, Saul Bellow, Raymond Carver, Vladimir Nabokov ou Philip Roth, pour ne citer que les plus illustres de tous ceux qui ont encensé John Cheever – et que la quatrième de couverture répertorie avec obligeance... De fait, nous chercherions en vain quelque défaut que ce soit à ce recueil, et de manière générale à cet auteur, mort il y a vingt-cinq ans et objet d’un culte de son vivant même. Car voilà un écrivain qui a tout pour satisfaire un certain goût européen, ou disons une certaine esthétique européenne de la littérature. D’un genre d’élégance devenu plutôt rare, l’écriture de John Cheever s’attache à des univers un peu désuets, plutôt distingués, bourgeois, aristocratiques, volontiers romains, et les dissèque avec force détails et sans faute de goût, avec une distance et un humour aussi aérien que sardonique, d’esprit d’ailleurs bien plus britishque typiquement américain. Bref, Cheever est un écrivain qui, s’il était davantage traduit et mieux connu, se verrait assez vite honorer en Europe du statut de classique, et cela d’autant plus qu’il manifeste, et revendique, un goût prononcé pour les paysages, les atmosphères, les invariants familiaux et psychologiques, et qu’il n’use d’aucun gadget ni ne tombe dans aucune facilité narrative. « Pourquoi est-ce que je préfère décrire des cloches d’église et des nuées d’hirondelles ? Est-ce puéril, est-ce une mentalité de carte de vœux, un refus saugrenu et efféminé de regarder les choses en face ? », fait-il dire à son personnage dans Les Bijoux des Cabot, nouvelle qui clôt ce recueil et s’y distingue.


Il y a donc quelque chose de délicieusement irréprochable dans ces nouvelles, dont la profonde intelligence, qui plus est, pourrait désamorcer le plus ombrageux des critiques. Le seul problème, qui n’est pas secondaire, est que l’on s’y ennuie ferme. C’est un ennui assez sublime, qui ne dispense pas du plaisir à prendre une bonne leçon de style, mais le fait est qu’à la longue, on cherche un peu désespérément un ressort autre que l’amusement de l’auteur à décortiquer ces mêmes et sempiternels univers familiaux et quotidiens, fût-ce pour mieux faire apparaître l’irréductible solitude de ceux qui n’y adhèrent pas naturellement. Sous couvert de quelque petite intrigue sans importance, l’écrivain ne cesse en fait de polir et d’ajuster son style. Lequel est assez magistral, en effet, mais cette excellence-là ne suffit pas toujours à nous dissuader de bâiller. Écrites avec un goût prononcé pour la digression naturaliste et pour la circonvolution sociologique, excellemment traduites (mention spéciale à Dominique Mainard), ces nouvelles nous offrent donc un bon aperçu des univers et des visions de John Cheever, même si la compilation opérée ici relève parfois de l’insondable mosaïque. Enfin l’on ne peut pas ne pas évoquer cette manière, sans doute assez moderne, de laisser les histoires s’achever comme elles viennent, et cette façon un peu guindée de ne pas les clore. Certes cela désarçonne au début, mais cela finit aussi par devenir prévisible, et parfois un peu artificiel. Du coup l’on pensera à Raymond Carver, qui avait ce génie-là, mais chez qui on sentait que le souffle se brisait sur quelque chose d’époumoné, de viscéral et d’exténué qui, ici, finit par nous manquer.
 
 
John Cheever, Le ver dans la pomme - Editions Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Mainard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008
15 mars 2016

Pierre Charras - Quelques ombres

 

 

Ça cache quoi, une ombre ? 

 

Sous ses airs un peu désinvoltes, le nouveau recueil de Pierre Charras se déguste aussi vite que son charme sensible distille ses effluves. Au départ un peu expectatif, voire chagriné que l’écriture, à force de concision, ne se mette pas davantage en danger, j’ai fini par m’apercevoir que j’avais bu ces huit textes comme du petit lait, et que leur doux clapot avait réussi à m’éloigner des embruns du monde. On pourrait d’abord se croire dans tel ou tel de ces petits fragments intimistes à la mode, où le lecteur étouffe à force de recroquevillement lacrymal. Mais non, il n’en est rien : Charras sait écorcher en profondeur tout en rendant les choses aériennes. 

 

Toutes les nouvelles ne sont pas d’égale valeur mais, de l’une à l’autre, l’ensemble installe un climat qui fige le petit rictus amusé du départ en une grimace lestée de mélancolie désoeuvrée. Jusqu’à ce dernier texte, Le Vent mauvais (allusion au discours du maréchal Pétain, le 12 août 1941 : « Je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais »), dont on aura toutefois le droit de s’agacer du propos un tantinet édifiant. Mais le texte est sauvé par un sens de la dramaturgie, une naïveté de ton et un sentiment de délitement du monde qui sont autant de marques du travail littéraire de Pierre Charras.

 

On le préfèrera toutefois lorsqu’il assume cette forme de naïveté poétique qui, au fil des livres, identifie ou qualifie son œuvre. Ainsi dans la nouvelle intitulée À une passante, où un photographe découvre, en travaillant dans sa chambre noire, qu’une des jeunes filles du groupe dont il a réalisé un cliché était nue. Ou encore dans Pas d’école, peut-être la plus touchante de ces huit nouvelles : des parents, démolis par une vie qui n’offre aucun espoir, décident d’abandonner leur enfant dans les jouets d’un grande centre commercial. La simplicité et la sensibilité du récit lui donnent son évidence, son naturel, avant de se résoudre en une ellipse très bienvenue, et d’une manière qui ne fut pas sans me rappeler ce grand film de Michael Haneke qu’est Le septième continent. C’est ainsi que les quelques ombres qui traversent le recueil de Pierre Charras nous suivent plus longtemps que ce à quoi nous nous attendions.

 

Pierre Charras, Quelques ombres - Éditions Le Dilettante
Paru dans Le Magazine des Livres, n°7, novembre/décembre 2007

6 mars 2016

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre

 

 

Ancien élève de Roland Dyens et de Judicaël Perroy, auréolé de nombreux prix internationaux, enseignant au conservatoire Claude Debussy de Paris, Pierre Lelièvre est surtout connu, désormais, pour être l'un des membres du fameux Quatuor Eclisses, dont on sait l'audience qu'il rencontre de par le monde - leurs récentes tournées au Mexique, en Jordanie, aux Etats-Unis ou en Indonésie en témoignent.

 

Très soutenu, à l'instar du quatuor, par le label Ad Vitam Records, Pierre Lelièvre signe donc là son premier album en solo, joliment baptisé D'un continent, l'autre ; et autant dire que c'est une réussite.


Que l'excellence instrumentale et technique soit de mise ne constitue certes pas une surprise, toutefois c'est une tout autre qualité qui, je crois, fait la valeur de cet album. Car si la maturité du musicien semble aller de soi, elle ne serait pas grand-chose sans la sensibilité de l'amoureux de la musique. Or c'est cet amour de la musique, presque palpable, qui donne ici le la d'une interprétation qui ne sacrifie jamais à l'épate ou à la tentation de la performance (quand il serait, au fond, si compréhensible qu'un musicien jeune encore tombe dans les séductions de la démonstration.) Rien de tout cela ici, donc, et la maturité de Pierre Lelièvre en dit long sur sa sensibilité. À l'image de la prise de son, très pure, ample, jamais sèche, Lelièvre va chercher (et trouve) une sensation, une émotion, une matière dans chaque note. Si bien que son jeu, à la fois précis et chaleureux, constitue le plus beau des hommages aux trois compositeurs d'exception dont il se fait ici le traducteur et le passeur. Même dans les pièces ou les moments virtuoses, Pierre Lelièvre n'abdique rien de cette sensibilité - confer, par exemple, son interprétation du Capriccio diabolico, hommage de Mario Castelnuovo-Tedesco aux fameux Caprices de Paganini. Car ce n'est pas tant le musicien que l'on croit parfois entendre respirer que la musique elle-même : entraînante ou mélancolique, plus sombre ou parfois facétieuse, elle rencontre toujours la sensibilité toute en pudeur et retenue de Pierre Lelièvre. Si bien que de chacune des pièces exposées émane une sensation très boisée, chatoyante, carnée, qui résume ici, à mes yeux, toute la grâce et l'élégance de ce très beau disque.

 

Le choix des oeuvres ne saurait d'ailleurs être innocent : à mi-chemin entre musique savante et populaire, toutes, elles ménagent en elles-mêmes une sorte de tendresse, voire de fragilité. À la joliesse un peu nostalgique et chaloupante des Tre canciones populares mexicanas de Maria Manuel Ponce fait écho la douceur de la Suite populaire brésilienne d'Heitor Villa-Lobos, non exempte d'une certaine mélancolie romantique ; seule la Tarantella de Castelnuovo-Tedesco insuffle à l'ensemble une tonalité plus ambiguë, un type d'énergie à la fois roboratif et mystérieux, quoique sans jamais se départir d'un caractère légèrement farceur ou iconoclaste - ultime occasion de vérifier combien Pierre Lelièvre sait se jouer de la diversité des inspirations sans jamais cesser de cultiver ce qui lui est propre.

 

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre

 

Pierre Lelièvre et le Quatuor Eclisses : Gabriel Bianco, Arkaïtz Chambonnet, Pierre Lelièvre, Benjamin Valette

 

1 mars 2016

Antoni Casas Ros - Chroniques de la dernière révolution

 

 

La morale du chaos

 

 

Si l'honneur d’un écrivain est aussi de savoir sortir des rails où il posa son écriture, alors, sans conteste, de cet honneur, Antoni Casas Ros est digne. Il n’est d’ailleurs pas un de ses livres où il ne manifeste le souci constant de se mettre en danger et de forer à la source de son texte : la prise de risque est consubstantielle, non seulement à son travail, mais probablement à l’idée même qu’il se fait d’une œuvre littéraire. Je n’ai donc guère été surpris que Chroniques de la dernière révolution témoigne, et comme jamais, de cette ambition, revendiquant à tours de bras ce que l’on pourrait appeler une esthétique, donc une morale, du chaos. Outre son style et son étonnante construction, dont je veux bien considérer qu’ils revendiquent le sceau du dit chaos, je m’interroge, toutefois, quant au sens à donner à cette fresque qui louvoie entre dénonciation du réel, révélation cosmique et prosélytisme révolutionnaire.

 

Chacun en conviendra, le monde part à vau-l’eau : nombreux, d’ailleurs, pensent qu’il court à sa perte. C’est précisément cette perte que les hérauts de Chroniques de la dernière révolution veulent accélérer, afin, disent-ils, de le sauver : « Il y aura de grands désastres, mais c’est la seule chance que nous voyons pour que la planète ait un futur à travers la fin d’une folie généralisée. Le chaos est la seule issue. » Les révolutionnaires se font une règle de faire passer « les émotions après l’action », ils tiennent des discours chauds mais leurs pratiques sont aussi froides que le marbre : à cette aune, ils se distinguent assez peu de leurs prédécesseurs dans la révolte. Mais qui sont donc ces nouveaux et preux chevaliers ? Des jeunes, de simples lycéens, enfants d’un capitalisme désormais mondialisé, de l’iPod, de la deep ecology et d’une liberté sexuelle enfin recouvrée depuis que l’on promet de terrasser le sida. Sans nullement en faire mystère, Antoni Casas Ros fonde et enfante sa vision sur ce qui taraude et obscurcit notre monde (crises financières à répétition, violences endémiques, délire sécuritaire, cataclysmes naturels) pour tenter d’en imaginer la sortie. Les religions, les idéologies et le progrès technique ayant tour à tour ou concomitamment échoué à réaliser leurs prophéties, c’est donc à la jeunesse du monde, apatride et hyper-connectée comme il se doit, qu’il revient de mener à bien l’authentique révolution – la dernière, s’entend. Tout cela est résumé à traits grossiers, mais c’est bien ce qui constitue le décor, voire la substance, de ces Chroniques.

 

Casas Ros a une vision du monde dont on peut dire qu’elle est à la fois cosmique, massive et cinématographique. J’ai pensé, par bien des traits, à ce que Maurice Dantec avait pu faire de mieux, ce quelque chose un peu froid et rageur qui teintait ses luxuriantes Racines du Mal. Mais on pourrait tout autant penser au Michel Houellebecq de La possibilité d’une île, et pas seulement parce que la narration s’organise autour des journaux intimes des différents acteurs du drame, mais parce que s’y manifestent la quête incessante d’un ailleurs enfin délesté de ses oripeaux civilisationnels et l’espérance d’un temps essentialiste, fût-il arc-bouté sur une geste technophile. On pourrait même lorgner du côté des Assoiffées de Bernard Quiriny qui, s’il se polarisait sur un futur féministe, n’en tirait pas moins prétexte des grands ratés de l’Occident pour esquisser un nouveau monde – sans que l’on soit tout à fait certain qu’il fût plus habitable. Tout cela pour souligner l’ultra-contemporanéité de ce qui se joue dans ce nouveau roman d’Antoni Casas Ros : si l’on y retrouve quelques fulgurances de l’onirisme poétique et un peu fantastique qu’on lui connaît, s’y lovent aussi, comme dans les ouvrages précités, une semblable impression de malaise dans la civilisation, un même type d’insatisfaction métaphysique, où puisera donc une pensée qui tendrait aussi vers le politique. Si l’on peut toujours prédire, et après tout pourquoi pas, qu’une révolution est à venir, terrassant les grandes infrastructures du monde occidental, invitant l’homme à se retrouver (« faire enfin un avec un être humain, les âmes mélangées à la chair »), voire posant les bases d’un nouveau mysticisme et d’un monde où « tout tente de communiquer en échappant à une règle arbitraire » au prétexte qu’« il n’y a pas de frontière entre les humains et la matière », nous avons ici moins à faire à la longue et patiente maturation d’un projet de gouvernance qu’à l’expression d’un trouble spirituel, même habilement maquillé en programme révolutionnaire.

 

Autrement dit, Casas Ros me paraît plus fantasmatique que prophétique, moins visionnaire que symptomatique. Quand le McCarthy de La Route témoignait, et avec quelle beauté sépulcrale, d’une désolation devant l’humanité finissante, Chroniques de la dernière révolution fait son beurre d’une certaine divagation post-humaniste, adepte d’un primitivisme rédempteur et romantique en diable. D’où, peut-être, cette perpétuation revendiquée de l’adolescence, son énergie clandestine, son attirance pour la quincaillerie souterraine, son naturalisme sexuel, son spontanéisme organique frisant la tentation scatologique, sa complaisance, non pas tant dans la mort en-soi que dans le mortifère. Le propos de Casas Ros, très politique, s’adosse à une métaphysique qu’un Artaud (d’ailleurs cité, et qu’on imagine assez bien proclamer, lui aussi : « La terre est mouillée, pénètre-la ! ») n’aurait pas renié, et dont il résulte une sorte d’éloge de l’immaturité politique. « Assez des demi-solutions, assez des discours moralisateurs, assez des idéalistes qui veulent sauver le monde du chaos. La perversité humaine, la vanité, l’orgueil, l’argent, le pouvoir sont les vrais moteurs du monde. Une solution : la dernière révolution ! Le chaos ! Ensuite, peut-être, l’homme pourra tirer parti de l’extrême destruction et renaître. » : voilà bien une dialectique mille fois rebattue dans l’histoire des dynamiques révolutionnaires. Qu’elle soit juste ou fausse, puissante ou répulsive, dangereuse ou salvatrice, bref que l’auteur y adhère ou pas n’est pas ce qui m’importe : l’important est que le roman se fasse le vecteur résolu, exclusif, de cette vision, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne s’embarrasse, ni de nuances, ni de vétilles. C’est à ce titre un roman presque militant, quasi partisan – grandeur et injustice comprises : s’il y a une évidente bêtise conservatrice, on prendra bien soin de taire toute forme de sottise révolutionnaire.

 

Chroniques de la dernière révolution continue cependant à déployer quelques images belles et fortes dont Casas Ros a le secret, à l’instar de ce « sein [qui] flotte dans l’eau du caniveau, emporté comme une barque fragile. » Tout comme j’aime sa manière de circuler à travers les vestiges d’un monde où l’« on peut échanger un iPhone contre un morceau de porc cru, une volaille, quelques légumes. » Ou de montrer en quoi aucun monde, pas même le plus immatériel ou le plus éloigné de la sensation tellurique, ne saurait être inaccessible au sentiment poétique : « Cette pose éternelle, le temps aboli, une main sur le pubis, l’autre dans la chevelure bouclée. Les respirations s’accordent et l’espace m’aspire tout entier. Je vois la terre de loin, comme sur Google. » Aussi, peut-être ai-je le tort de m’appesantir sur son versant disons plus politique, versant dont je suis à peu près persuadé qu’il ne constitue pas la priorité profonde de son auteur. Mais, en s’y frottant malgré tout, et pour des raisons assurément très nobles mais qui, je le répète, ne me semblent pas appartenir en propre à son univers, tant littéraire que philosophique, Casas Ros a pris le risque de nous ramener un peu maladroitement à la crudité du réel (fût-il à venir), quand l’onirisme très singulier de ses précédentes œuvres contribuait peut-être davantage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, à préciser, approfondir et aiguiser la critique de ce même réel. Aussi, le tissu où il a tramé cette échappée libre dans ce qui travaille l’époque apparaît-il un peu rêche, trop peu resserré, sa fibre dualiste lui donnant parfois une texture un peu rugueuse. Là où Jésus sacrifiait sa vie pour racheter les péchés du monde, les nouveaux révolutionnaires sacrifient la leur pour racheter le monde qui est le péché même : si le vieux et beau thème de la corruption par la civilisation a de beaux jours devant lui, il fait ici l’objet d’un traitement dont on ne pourra évidemment pas nier la grande originalité, mais qui marquera peut-être moins les esprits par sa justesse littéraire que par son ambition panoptique.

 

Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution - Éditions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n°32, septembre/octobre 2011

 

4 février 2016

Vincent Duluc - Un printemps 76

 

 

La foule leur demandait d'être sales, avait en détestation les maillots immaculés des précieux, elle voulait voir la sueur et la peine, elle ne payait pas pour s'évader mais pour s'identifier, elle cherchait dans l'effort des autres la reconnaissance du sien, s'accrochait à ce miroir et envisageait une appartenance de l'ordre du travail et de la ville, un cousinage entre ceux qui extrayaient le charbon dans la nuit des entrailles de la terre, et ceux qui couraient sous la lumière.

 

 

Il ne va pas être aisé, rédigeant cet article, d'échapper au piège que Vincent Duluc a su déjouer dans son livre : la tentation d'exhausser quelques souvenirs intimes qui ne serviraient pas spécialement le propos mais mettraient seulement un peu de baume sur une certaine nostalgie. Car pour celui qui serait né au mitan des années 60 et à qui l'épopée des Verts, ce triomphe aux airs de tragédie, fit battre le coeur plus que de raison, c'est tout un pan (révolu) de l'histoire, celle de la France autant que la sienne propre, que cette lecture fera remonter à sa mémoire. Et si Vincent Duluc n'est pas avare en notations personnelles, sans doute est-ce pour éprouver un peu du plaisir de sentir ce qui persiste en lui de l'adolescence, mais surtout, et là est le charme profond de ce récit très sensible, pour nous rappeler d'où nous venons, ce que nous étions, et par là conserver et transmettre ce qui se jouait : “Ce que le football cachait le mieux, c'était le crépuscule d'une certaine culture du travail et du loisir ouvrier."

 

Car ne nous y trompons pas : Un printemps 76 n'est pas un livre sur le football. Bien sûr, on y croise nos (mes) idoles : Jean-Michel Larqué, Dominique Rocheteau, Christian Lopez, Dominique Bathenay, Gérard Janvion et les frères Revelli, Ivan Curkovic et les autres ; la rousse crinière du peu causant Robert Herbin, lequel mena le club à sa gloire ; ou, plus atypique encore, Roger Rocher, qui descendit dans les mines de charbon pendant dix ans avant de devenir le président de l'AS Saint-Etienne, de trébucher sur une “caisse noire” et de terminer sa carrière derrière les barreaux (François Mitterrand lui accordera la grâce présidentielle.) Mais la toile de fond d'Un printemps 76, c'est l'époque tout entière.

 

Epoque dans laquelle Vincent Duluc, qui dirige aujourd'hui la rubrique foot de L'Equipe, replonge d'un élan vif que viennent teinter parfois quelque langueur, quelque mélancolie, un peu de causticité ou d'humour sur soi, de nostalgie enfin, bien sûr, pour cette époque qui n'était pas d'or mais qui nous faisait sentir vivants ; l'espérance n'était pas close, on pouvait croire au mouvement, à une émancipation sociale, géographique, culturelle, et si l'avenir ne promettait plus guère d'être radieux, au moins le plein emploi avait-il encore ses chances ; on sent, à le lire, combien Vincent Duluc l'a aimé, ce temps nourricier, combien il a aimé en être, combien il résonne encore en lui, et tout ce que sa sensibilité lui doit.


Il n'est pas stéphanois alors, sa ville c'est Bourg-en-Bresse ; Lyon, plus proche, passait pour la capitale naturelle, mais l'Olympique lyonnais, obstinément coincé en milieu de classement, ne faisait pas vraiment rêver : la capitale, la vraie, où chacun portait ses yeux, c'était Saint-Etienne, la ville noire : dans le “chaudron” de Geoffroy-Guichard, s'incarnait rien moins qu'un certain “orgueil français”. Saint-Etienne, ville sombre, fuligineuse même, au sens premier du terme, célèbre pour son charbon, sa manufacture d'armes et de cycles (Manufrance, dont on voyait flotter les immenses calicots arrimés aux gradins du stade) ; sans compter que la ville avait vu naître un autre grand, Bernard Lavilliers, qui a toujours su en chanter l'âme. Vincent Duluc nous ramène au temps de la télévision en noir et blanc, quand on ne savait jamais quelle chaine allait diffuser les matchs, ni même s'ils seraient diffusés, si bien qu'on écoutait ça peinard au fond de son lit, le poste collé à l'oreille, Jacques Vendroux sur France Inter, Eugène Saccomano sur Europe 1 (juste avant le Wango Tango du père Zégut, sur RTL...) ; le temps où il fallait rembobiner nos cassettes audio avec un stylo Bic et beaucoup de soin pour remettre Hotel California au début, bref, l'époque où on trouait les pots d'échappement de nos 103 pour nous donner des frissons de motard et où, dans les boums, on donnait, parfois recevait, notre premier baiser en dansant un slow sur Sister Jane de Taï Phong. Nos rêves étaient ordinaires, modestes assurément, mais c'était des rêves concrets, et sans doute plus lyriques qu'il y paraît. Le football, là-dedans, n'aurait peut-être rien été sans les Verts. On s'y est mis pour eux, par amour d'eux, pour nous sentir à leur unisson, et, lyrisme pour lyrisme, nous nous vivions comme des acteurs de leur ascension, pas loin de penser que c'est en nous que ceux-là puisaient leur énergie et leur talent ; et comme Vincent Duluc, nous sommes nombreux sans doute à pouvoir dire : “J'ai dormi plusieurs nuits avec mon premier ballon de cuir, et même pour aller jouer quelques minutes sur la pelouse familiale, je mettais mes premières chaussures à crampons moulés, des Rivat noires à semelles blanches." Le football faisait rêver, mais pas seulement pour des raisons footballistiques ; et il était bien plus proche alors de ce que Jean-Jacques Annaud en montra dans Coup de tête, (1979, avec Patrick Dewaere) que des chimères clinquantes et autres inepties people qui dorénavant en font un sport parfois moins populaire que de masse - consommation comprise.

 

Car oui, le monde a changé : alors, L'Humanité s'affligeait du manque de conscience des supporters et dénonçait "une embuscade montée par tout un peuple, une incorrection inadmissible" envers les Soviétiques du Dynamo de Kiev venus jouer à Geoffroy-Guichard devant une foule qui, se moquant des rouges comme d'une guigne et n'en ayant que pour les Verts, trahissait effrontément sa classe. Il faut dire que, “en 1976, le foot était encore très seul, séparé de la partie cultivée du pays, qui laissait aux Stéphanois leurs fiertés du mois de mai, l'amour du foot et du jardin, l'AS Saint-Etienne et le catalogue Manufrance. Elle moquait les rêves de gloire des Verts et ne reviendrait que pour les funérailles de la grande maison : la république des intellectuels savait soulever son chapeau pour accompagner vers l'oubli un monde finissant." Ce monde qui finissait, c'était, bien sûr, celui des ouvriers, des mineurs, de tout ce petit peuple qui avait trouvé dans le football, mais plus encore chez les Verts, de quoi nourrir sa liesse et son sentiment d'appartenance, peut-être un peu de l'introuvable identité collective. "Au stade ils se retrouvaient, les ouvriers et les mineurs dans les populaires, les cadres dans les tribunes latérales, la géographie de Geoffroy-Guichard maintenait les frontières entre les territoires. Tribune populaire, c'était marqué sur la contremarque, c'était le nom officiel ; on n'oserait plus stigmatiser une classe ou officialiser l'idée de réunir le prolétariat au même endroit, mais on osait alors, peut-être en prétendant que ce qui était populaire était aimé, et puis c'était de là que partait la chaleur, c'était la flamme qui entretenait le mythe du chaudron cette carte postale d'un lieu où passe le souffle d'une ville de charbon et d'acier."

 

Saint-Etienne, tout de même, c'était pouvoir se payer le luxe, le 13 mai 1976, au lendemain de la défaite en finale européenne face au Bayern Munich, de fendre au volant de quelques Renault 5 vertes et décapotables la foule massée sur les Champs-Elysées - 100 000 personnes, dira-t-on, et des filles par milliers se jetant sur Dominique Rocheteau comme, naguère, leurs mères peut-être le firent avec Elvis ou Lennon : “Instantanément ils deviennent des vainqueurs moraux dans un pays qui a peu de considération pour la victoire, et au coeur même de la défaite ils renaissent en héros à jamais.” On accusera les poteaux carrés du Hampden Park de Glasgow, on s'en prendra au manque de réussite, Sarramagna dira avoir été gêné par le vent, Piazza se sentira viellir d'un coup, et Vincent Duluc s'en souvient : “le plus beau jour d'une vie devient la nuit où l'on a baissé la tête pour cacher ses larmes.


Saint-Etienne, c'était un bloc ; une somme agglomérée de caractères et de talents individuels tendus vers le seul dessein collectif. On admirait chaque joueur isolément, mais on aimait d'abord ce qui les soudait, leur cohésion, leur goût de la bagarre, cette sorte de rage qui, par contagion peut-être, donnait une nouvelle couleur à la France. L'épopée prit fin en 1982, caisse noire aidant. Procès, médias, humiliations, chacun fit comme il put, et aucune reconversion n'est jamais donnée. Il fallut bien passer à autre chose, mais "chaque fois qu'ils ont tenté de s'éloigner du souvenir qui les définissait, ils ont été ramenés dans le sillon commun, la mémoire collective est celle qu'ils sont contraints de partager, il ne leur est concédé aucun souvenir individuel, ou à peine."

 

C'est tout cela, Un printemps 76. Un récit à hauteur d'homme que parcourt un souffle presque épique et taraudé par un sentiment à vif : celui, assurément, du temps qui passe, mais celui aussi d'une appartenance à un monde dont la mémoire est très vive encore et qui, pourtant, est bel et bien enterré. Y revenir ne consiste pas à le ressusciter, mais au moins à transmettre ce qu'il recelait d'enthousiasmes, de possibles, d'amertumes aussi, autrement dit l'esprit d'une époque, et de reconnaître en soi la trace que les Verts, spécialement les Verts, ont su y déposer : "Ce qui manque quand tout s'arrête, c'est le bruit des crampons en alu sur le béton des couloirs du vestiaire, une solidarité de frères d'armes qui crépite."

 

Vincent Duluc, Un printemps 76 - Éditions Stock

27 janvier 2016

Antoni Casas Ros - Enigma

 

 

Vila-Casas

 

 

Il est naturel que l’on puisse redouter d’avoir à écrire sur tel ou tel livre, fait d’une telle matière, nourri à un tel foisonnement organique que notre espace critique apparaîtra d’emblée exigu, riquiqui, comme si l’on pressentait, lors même qu’on est en train de le lire, que nous allions manquer de pénétration, d’ampleur, d’air : au bonheur d’une lecture ne fait pas nécessairement écho la possibilité ou le moyen de s’en saisir. Accepter, donc, pour soi-même déjà, l’idée qu’un travail critique puisse demeurer inabouti. Non qu’aucune analyse littéraire n’aurait sa place ou son mot à dire, mais que certains livres déploient une voix, et un horizon, qui, en partie au moins, rendent leurs effets indéchiffrables et leur secret de fabrication inexpugnable. Et puis, disons-le, parce qu’une certaine admiration peut acculer à une manière de paralysie, de contrainte, voire d’appréhension. Enigma fait donc partie de ces livres « privilégiés » – comme le fut déjà Mort au romantisme. On peut rester bien coi de ferveur autant que de stupeur.

 

Il faut dire que, chez Casas Ros, tout est ou semble toujours codé. Y compris son existence, donc, mais on l’a suffisamment dit ou écrit, et cela ne suffirait pas à faire œuvre. La vérité est qu’il est rare de trouver, dans sa génération, d’écrivain qui ait développé un complexe littéraire à ce point totalitaire (l’un des personnages d’Enigma, Joachim, parle d’ailleurs de « l’obsession morbide qui me liait à la littérature »), d’écrivain qui ait à ce point transformé l’histoire, les mobiles et l’arrière-scène de la littérature en terrain de jeu ; et il s’agit bien ici du jeu nécessaire de l’esthétique et de la pensée, non de la prétention exploratoire ou conceptualiste d’une certaine littérature contemporaine, ou dite d’avant-garde. Là est bien le cadet des soucis de Casas Ros qui, s’il ne cache rien de son admiration pour ces grands maîtres de la forme que sont Vila-Matas, Pessoa et autres Kawabata ou Bolaño, opte pour des principes narratifs et stylistiques qui ne sacrifient à aucune coquetterie formaliste. Pour dire les choses, et aussi surprenant que cela semblera peut-être, Antoni Casas Ros m’apparaît surtout s’inscrire dans la grande tradition des romantiques – et qu’il n’en suive ni n’en épouse sciemment la démarche ou l’ambition n’étiole en rien cette assertion, c’est même tout le contraire. D’où, sans doute, la sensation organique que ne manque jamais d’exciter la lecture de ses livres, lesquels nous conduisent toujours sur des terrains très sécrétoires ; et à ce caractère humoral nous puisons naturellement un plaisir à la fois ambigu et libératoire, intime et purificatoire. Beaucoup de romantisme, donc, chez cet auteur épris d’amour, de corps, de liberté, amateur de masques et de secrets, de fuites et de névroses. Sans parler de l’allergie (itérative) de ses personnages pour ces chutes de romans qui n’en sont pas, et qui va ici conduire l’auteur à mettre sur pied une petite intrigue pour ainsi dire idéale tant elle est littéraire.

 

Il y a bien des manières de définir le romantisme. Que celui-ci ait partie liée à une sensibilité ou à une perception particulièrement vive, ou à vif, de l’existence, ne fera toutefois de doute pour personne. L’objet est toujours ce moi, haïssable assurément mais ô combien souverain, un moi que sa perpétuelle confrontation avec la vie peut conduire à se fractionner, à se subdiviser. Et si la chose est revendiquée dans Enigma (quatre personnages, quatre narrateurs), on se surprendra à remarquer que ce type de polyphonie existe sous forme de latence dans chacun des livres de Casas Ros – d’où l’on conclura peut-être qu’elle est inhérente à son mode même d’écriture. C’est ce moi démultiplié, parce qu’insuffisant, ou trop clos, ou trop limitatif, qui conduit le romantique à cette stratégie, qui n’est pas d’évitement mais d’éclatement, et qui finalement n’est pas étrangère à l’infinie richesse de la prose d’Enigma. Un autre personnage, Ricardo, se demande : « Qu’est-ce qui nous fascine dans l’interhumain, si ce n’est cette qualité de débordement constant de la réalité qu’on retrouve chez les monstres ? » A certains égards, on se demande s’il n’est pas là, ce monstre insaisissable, indéfini, l’objet de l’écrivain Casas Ros. L’éloquence et la vigueur érectiles de sa phrase prendraient alors tout leur sens : le monstre est aussi celui qu’on ne peut s’empêcher de caresser dans le sens inverse du poil, et il faut bien l’exciter un peu afin de s’assurer qu’il est bel et bien monstrueux. A défaut, il sommeille, et nous ressemble alors par bien trop de traits. De même le jeu à connotation hitchcockienne qui consiste à apparaître à tel ou tel moment du roman, ou encore à remettre au goût du jour ou à moduler tel ou tel passage de ses précédents livres, est-il peut-être moins innocent ou ludique qu’il y paraît : on peut aussi y voir une continuation de l’éclatement par d’autres moyens. Si le clin d’œil identitaire au moi « véritable » est patent, le procédé permet surtout à l’auteur de poursuivre sa disjonction personnelle. Sa fonction narrative n’est en effet pas si évidente, mais il est certain qu’elle densifie et élargit encore le romanesque. Illustration par la chair du joli mot selon lequel « l’écriture est un fragment infime de l’errance. »

Suivant ma (détestable) habitude, je n’ai donc toujours pas dit un mot de l’intrigue – car intrigue il y a toujours chez Casas Ros. Je me contenterai de dire qu’elle est ambitieuse, pleine en chair déroutée, menée avec infiniment d’intelligence, et avec un brio qui laisse pantois – même si, après trois livres, l’on ne saurait en être davantage surpris. Et même si la chute n’est qu’une nouvelle illustration de la souveraine cruauté de l’auteur…

 

Antoni Casas Ros, Enigma - Éditions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n°25, juillet/août 2010

 

22 janvier 2016

Antoni Casas Ros - Mort au romantisme

 

 

 

Sous les mots, la vague

 

Il y a bien, oui, un mystère Casas Ros. Pas spécialement celui qui s’attise aux rumeurs liées à l’identité de l’auteur – dont nul ne connaît le visage –, mais celui de cet espace de liberté très singulier, peut-être extensible, que semble lui procurer l’écriture. Car que cette appropriation de la liberté apparaisse comme une sorte d’évidence pour n’importe quel écrivain un peu respectueux de son art est une chose, qu’elle soit investie avec autant de sensibilité, d’amplitude, d’intériorité, n’est pas aussi fréquent. Tout n’est sans doute pas parfait dans ces trente-neuf très brefs récits – qu’il serait peut-être plus judicieux de qualifier de fusées que de nouvelles : la féconde contrainte du court peut entraîner, à tel ou tel moment, quelque trait un peu forcé, et l’on ne peut complètement se débarrasser de l’idée selon laquelle il y avait dans l’exercice quelque chose qui relevait, en partie du moins, du défi ou de la performance. Cette impression s’évanouit cependant très vite, tant on ne peut demeurer impassible devant la mélancolie souveraine où nous entraînent les visions de Casas Ros, devant cette oscillation permanente entre les facéties de l’existence et l’abattement de vivre. Comme s’il y avait une concrétude de l’imaginaire, un soubassement douloureux à tout onirisme. Cette jeune fille, croisée dans un train, dont on comprend que l’étui noir lui sert à autre chose qu’à trimballer tel ou tel instrument de musique, toute comme cette belle nageuse unijambiste, l’étrange sensation que procure l’observation de nos corps (et de nos oreilles), ce corps qui nous échappe et qui fuit devant le miroir, l’invention d’une langue pour l’écriture d’un livre infini, ce lecteur qui voudrait pouvoir réécrire la chute des livres qu’il aime, ce fantasme de « rendre à la forêt son bois sous forme de livres qui prendraient la forme d’arbres », ce ballon de football qui vole au-dessus de la terre et se laisse rebondir au gré des coups qu’on lui donne, tout ramène à cette certitude : « on peut écrire dans le vide, pendant la chute vertigineuse. » Aussi, sous son titre aux allures de manifeste, Mort au romantisme nous gifle autant qu’il nous caresse. La gifle, c’est ce regard porté en marge absolue du monde, la rudesse et la concision poétiques de ces visions où corps et esprits humains se trouvent déformés, distendus, redessinés, redéfinis, cette manière de nous rappeler à nous-mêmes. La caresse, c’est la tristesse lointaine et sans doute inapaisable qui inspire ces visions, cette ironie défaite dont Casas Ros teinte la peine d’un monde impraticable. « On ne peut pas toujours sourire à celui qui souffre », écrit-il dans la fusée qui ouvre le recueil, et qui me semble assez bien résumer ce à quoi l’écrivain va puiser.

 

Tout est finalement très beau dans ce livre, écrit d’une plume vive et grave à la fois, et si l’on ne peut être également sensible à l’ensemble des textes, tous rayonnent d’une urgence dont on peut espérer qu’elle soit, d’un certain point de vue, salvatrice. Lire Casas Ros, c’est en quelque sorte revenir aux points cardinaux de l’humain, retrouver ces idées que les minutes de l’existant nous invitent à chasser d’un mouvement plus ou moins conscient sous le seul prétexte qu’elles seraient trop insaisissables, ou trop dérobées, ou trop occultes, ces petites choses qui ne sont pas tout à fait des idées encore, seulement des fulgurances qu’il nous faut tenir à distance respectable si l’on veut supporter de vivre. Sans chercher dans ces textes un caractère souterrain ou psychologique que l’auteur n’a sans doute pas voulu lui donner, on se dit que pourrait y reposer une aspiration à découvrir ou à recouvrer une terre vierge, un de ces mondes perdus de nos enfances : « Il foule une herbe fraîche et se met à penser qu’aucun être humain avant lui n’a emprunté cet itinéraire, que personne n’y a laissé la trace de son pas. Un sentier est en train de naître. » Nous ne pouvons nous défaire de ce qui nous constitue comme humains, réceptacles inaboutis pour les vents contraires. Il nous faut reconnaître l’incomplétude de notre rapport au monde, vivre avec cette souffrance de ne pas pouvoir nous y mouvoir autant que la vie nous y inviterait, sauf à avoir l’impression de renier quelque chose de marmoréen en nous ; courir, finalement, après « ce lieu insituable où toutes les vagues de la conscience jaillissent sans début et sans fin » ; et constater qu’on ne peut s’accrocher au réel de la vie sans faire la part belle à un imaginaire fors lequel elle-même partirait en fumée. Comme nos rêves.

 

Antoni Casas Ros, Mort au romantisme - Editions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n°18, juillet/août 2009

 

18 janvier 2016

Rolf Dieter Brinkmann - Romes, regards

 

 

Les éclopés de l'Occident

 

De la vie de Rolf Dieter Brinkmann, il n’y a pas grand-chose à dire. Né en 1940 dans une petite ville de Basse-Saxe, il se consacre très tôt à la littérature après avoir occupé quelques emplois secondaires. De lui nous ne connaissons qu’un roman, Keiner Weiß Mehr, paru en 1968 et traduit en 1971 chez Gallimard sous le titre La lumière assombrit les feuilles. Il mourra à l’âge de trente-cinq, à Londres, fauché par un véhicule qui arrivait sur sa gauche… – à l’anglaise. Destin propre à fabriquer un mythe, comme l’écrit Arnaud de Ruyter dans la préface très complète qu’il donne à ce volume, d’autant que Brinkmann incarnait avec quelques autres (et à la suite d’Arno Schmidt), l’envie qu’avaient ces « enfants des ruines » de dynamiter la littérature allemande traditionnelle et de « transférer les expérimentations de la Beat Generation en Allemagne de l’Ouest ». La parution de Rome, Blicke sera donc posthume. Rédigé à l’occasion d’un séjour à la Villa Massimo, à Rome, entre octobre 1972 et janvier 1973, le livre est en fait le journal presque exhaustif de ce qu’il vit, à chaque instant du temps, du jour et de la nuit. Et ce qu’il vit, comme ce qu’il voit, de cette résidence d’écrivains qualifiée de « réserve-d’animaux-artistes de l’État », est à la fois terrible, et assez prophétique.

 

* * *

 

Vivre n’est simple pour personne. D’aucuns en trouvent l’envie ou l’énergie dans le plaisir immédiat que cela peut à l’occasion susciter, d’autres dans l’observance d’une morale supérieure induisant une forme de dépassement de soi, d’autres encore dans une sorte de courroux ininterrompu. C’est, en partie, le cas de Rolf Dieter Brinkmann, qui ne décolère pas devant la situation qui est faite à l’Individu confronté à la « Multitude » : tout, dans ce livre étrange, habité, volubile, lyrique, nous ramène à cette opposition, aussi impitoyable qu’insoluble, condamnant l’écrivain à se heurter sans fin au vieux rêve d’« enfin vivre tranquille, dans une région couverte de lande, de marais, la sauvage lumière d’octobre en Europe du Nord, sans grande trace d’une autre présence humaine. » Car l’autre, loin d’être un frère, est toujours celui qui nous fait face et incarne la foultitude honnie, toujours celui qui vient freiner nos élans, contrarier nos réalisations, embrouiller nos espérances. Moyennant quoi, Rome, regards pourrait passer pour un condensé assez remarquable de la misanthropie.

 

Le dessein, pourtant, est modeste – c’est un rêve d’écrivain : « Tout ce que je désire est juste un endroit où je pourrais vivre et travailler et où serait fixée la subsistance minimum nécessaire à la vie de chaque jour. » Il se trouve que ce rêve nous est interdit, sauf à prendre le risque de crever de faim. Peu compatissant à leur endroit et pâtissant de l’incessante gesticulation des humains, Brinkmann souffre de cette perpétuelle résistance du réel. Et ne peut donc en tirer qu’une morale qui vaille au moins pour lui : « L’Individu est sans cesse confronté au Nombre et ce conflit s’accentuera de plus en plus, d’année en année, et il est du devoir de l’Individu de parler au nom de l’Individu, au nom de sa conscience d’être unique, et de laisser tomber qui se trouve reconnu pour agir en banal automate. » Cette misanthropie trouve chez Brinkmann sa forme littéraire la plus incandescente, et nous ne pouvons manquer de nous inclure dans ce récit assombri de l’homme. Très vite pourtant elle nous submerge, distillant même quelque chose d’un peu écoeurant, de révoltant parfois, mais tout aussi vite il nous est possible aussi d’en rire, tant on peut se demander si l’écrivain n’y trouve pas pure matière à création – non un prétexte, au moins un biais par lequel regarder le monde et le raconter. Aussi ses humeurs, authentiques, lui laissent-elles pas mal de place au plaisir de s’en soulager. À propos des Italiens, dont il dit ne pas vouloir apprendre leur langue puisqu’il n’a « pas besoin de comprendre chaque connerie », il raille sans pitié « la grimacerie permanente du tempérament méditerranéen » et s’étend plaisamment sur ces « pouffiasses banales contaminées par les magazines de mode, fagotées à l’as de pique, et mochetés de Demi-Monde, répugnant, ce grattage éhonté des couilles sur la voie publique de messieurs qui ondulent du cul et ce mélange typique de requiem-pop-slumky des jeunes des grandes villes, ça les démange et ça se gratte et ça se réajuste les bijoux de famille dans les pantalons trop serrés. » L’on ne saurait pourtant résumer ce tempérament batailleur à ses seules saillies. Ou alors faut-il les comprendre aussi comme l’expression non négociable de sa mélancolie devant le cours du monde, d’un étonnamment permanent devant son étrangeté, et d’une certaine souffrance à ne jamais pouvoir se sentir en adéquation avec rien – et guère plus avec lui-même.

 

Mais sa vision du monde et de l’individu est aussi tourmentée qu’esthétique. Écoutons-le, à l’issue d’une mondanité littéraire quelconque : « Je gueulai quelques jurons de rage bien allemands à travers les buissons en direction de la route en contrebas, où des Italiens faisaient démarrer leurs voitures de merde – et cela a dû être un moment étrange, d’entendre brusquement dans la nuit une voix proférer des imprécations sauvages et étrangères, en provenance d’un fouillis végétal très haut par-dessus les têtes. » L’humeur ne parvient jamais à dissimuler complètement cette poésie de l’étrangeté du monde. Car c’est bien de cela, au fond, qu’il s’agit : de l’impuissance de l’individu à se rendre complètement maître de son destin dans un monde qui ne nous comprend pas plus qu’on ne le comprend, et de la beauté relative et poétique qu’induit cette mutuelle incompréhension. « T'es-tu déjà rendu une fois à l'évidence que les situations et les circonstances de chaque jour ne peuvent dans les règles que conduire à une automutilation forcée et qu'elles y mènent effectivement ? Et cette poussée est déjà bien terrifiante, puisqu'on ne peut plus s'en éloigner de beaucoup. Les sens sont mutilés, le goût est mutilé, la vue et l'émotion, toute stimulation douce ou délicate. Après la mutilation du paysage, la mutilation des individus, cela va de soi et c'est drôle, follement drôle. » Derrière la colère, derrière l’humour grinçant, derrière l’instinct de la révolte, on perçoit ici combien Brinkmann évolue sur le fil tendu de la dépression : le monde le rend tout aussi impuissant et désolé que rebelle et belliqueux ; il le laisse les bras ballants : « Il y a des moments où je frissonne purement d’horreur, et cela peut survenir au coeur du trafic le plus intense, quand toutes mes intentions et les buts qui font que je me trouve dans la rue s’effondrent brusquement et, qu’un bref laps de temps, j’éprouve le sentiment de voir vraiment, d’ouvrir les yeux et de saisir d’un seul regard chaque détail du décorum qui m’entoure, et je comprends dans quelles fonctions ridicules se cantonnent tous nos gestes, toutes les parties du corps. »

 

Rarement le monde des humains ne nous sera donc apparu aussi laid et pitoyable qu’en lisant Brinkmann. On pourrait presque se risquer à dire que rien de ce qui est humain ne lui est familier : « Laideur à verse, déchets en ribambelle où disparaît chaque individu, car la vue d’ensemble est on ne peut plus affreuse et se répercute sur l’individu, indépendamment du fait que la majorité est effectivement horrible. » Or c’est l’inverse : c’est quand la masse se fait plus compacte que l’humain disparaît, et c’est alors, et alors seulement, qu’il vient à manquer à Brinkmann, lequel trouve surtout à se désoler du mauvais goût généralisé, de la vulgarité en vogue, constatant simplement, et regrettant de devoir le constater, que l’on peut encore jouir de « coins étonnamment calmes » mais que « ce sont le plus souvent des endroits dont plus personne ne veut. » Prophète et visionnaire de la décadence, donc, de l’inexorable déclin de l’Occident, mais prophète attristé, et blessé : « Fulminations, épuisement, et la certitude : qu’il y aura de plus en plus de grèves, de plus en plus d’effondrements, de maladies, de courir à gauche et à droite absurde, de plus en plus à faire-le-pied-de-grue, plus de folie, de mélancolie, de sordide, plus de délire verbeux, de discours, de mutilations, plus d’idiotie, ouverte et cachée, plus de mal bouffe, plus de monotonie, tout en plus, plus de laisser-aller et de pris-à-la-gorge, plus de sueur, de devoir-dépendre de la connerie, plus de puanteur, de violence, d’anarchie, de plus en plus, uniquement du quantitatif, plus de police et de fouille-merde, simplement plus, pervers grimaçants, figures humaines monstrueuses qui se sont à moitié entredévorées, plus de boucan : c’est tout juste si l’on ose encore respirer dans la rue, on vit le souffle retenu, plus d’amochage, plus de déchéance, plus de ferraille – tout cela est clairement prévisible, car nulle part on ne voit de signes d’amélioration. »

 

Ce qu’il y a d’étrange, dans cette vaste litanie, c’est qu’il n’est pas si facile, au bout du compte, de cerner le personnage de Brinkmann. Il est à la fois tout feu tout flamme, volontaire engagé dans la lutte ontologique, et pourtant, presque démissionnaire par avance. Ce qui le renverse, le bouscule, le domine, l’excède, c’est l’ensauvagement, la renonciation de l’esprit : « Plus j’observe la vie dans les rues ici et plus je n’arrive plus à me sortir de la tête le fait que, dans des conditions zoologiques, les primates femelles tendent leur derrière aux primates mâles, pour apaiser des situations de colère, d’énervement. » Ce n’est pas que rien ne puisse trouver grâce à ses yeux, c’est que nulle part il n’entrevoie d’issue poétique : « Je hais les socialistes tout autant que leurs adversaires, leurs empoignades, leur détermination réciproque m’écoeure ! Tout comme me répugne leur insensibilité qui n’a rien à envier à la pensée utilitaire, globale et technique ! » Nulle part sauf en l’Individu, donc, le dernier pré carré : « Plus je comprends toutes les relations des choses entre elles, plus je les vis avec mes sens et plus radical devient le repli sur moi-même. Il n’y a plus à attendre. – Il n’y a plus que les prédicateurs professionnels de l’espoir pour échauffer encore les gens avec des paroles de maculature. » Et ce conflit ne peut jamais se dénouer en lui, puisque « même la conscience contemporaine de soi entraîne l’entropie. »

 

Il faut certes s’armer d’un peu de courage pour lire Rome, regards. C’est long, c’est lourd, parfois désespérant, mais porté par un style inimitable, incroyablement baroque, d’une liberté capable de rompre toutes les amarres. Il nous faut vivre avec Brinkmann, le suivre pas à pas, comme s’il se filmait lui-même, caméra à l’épaule, ne nous épargnant aucun détail, aucune description, aucune pensée, même fugace. Mais en effet, on comprend vite qu’il y a là quelque chose de l’événement. Événement littéraire, car nous sommes bien loin des clichés de la littérature allemande ; événement quasi-politique, en ce sens qu’il éclaire violemment, et de manière assez imparable, cette génération qui dut avancer « à tâtons à travers des ruines morales après avoir tâtonné à travers des ruines réelles, avoir grandi dans des bunkers, joué avec des éclats de bombe et reçu une éducation dispensée par des éclopés avec une échelle de valeurs pour une vie d’éclopé. »

 

Rolf Dieter Brinkmann, Rome regards - Quidam Editeur
Traduit par Martine Rémond

Paru dans Le Magazine des Livres, n°14, février/mars 2009

 

16 janvier 2016

André Bonmort - L'âge de cendre

 

 

Humains, trop inhumains

 

Commençons par saluer la pugnacité et l’ambition de cette petite maison, Sulliver, qui poursuit depuis 1995 son travail d’analyse sociale et politique et s’obstine dans son attachement à une « langue insoumise ». Axée principalement sur les sciences humaines, la maison d’édition s’est récemment dotée d’une collection littéraire, dans la continuité naturelle de son optique critique.

 

André Bonmort, qui en est le responsable éditorial, nous donne donc à lire L’âge de cendre, à partir d’une idée originale : le narrateur en effet n’est autre que « l’humanité ». Celle-ci va se regarder au miroir des hommes, et ne s’y reconnaîtra évidemment pas. Un peu hâtivement qualifié de roman, L’âge de cendre s’apparente davantage à une sorte de poésie pamphlétaire. Une succession de textes très courts constitue donc cet ensemble dont on perçoit immédiatement la sainte colère, mais qui court le risque de desservir son propos en s’appuyant sur une artillerie parfois un peu lourde – et une ponctuation par trop démonstrative. L’auteur a tendance à asséner sans souci de convaincre, ce qui finit par transformer un texte au surmoi poétique en diatribe un peu accablée, nourrie à une bile qui contredit à certains égards l’appel à l’humanité qui constitue pourtant l’intention du propos. Le livre aurait pu être dérangeant, tant le miroir qui nous est présenté pourrait ou devrait nous faire honte ; mais la militance finit par irriter : arc-boutée sur une dynamique de la formule, elle devient au fil des pages anathématique, et par moments un peu facile.

 

La chose la plus universellement aisée à faire est de condamner le monde, et nous avons tous, en l’espèce, quelque suffisant motif de désolation à faire valoir. Le problème est qu’entre la condamnation unilatérale du monde et la stigmatisation des êtres humains, il n’y a qu’un pas. Aussi sommes-nous ici décrits comme des « assoupis » qui se contentent de pester « machinalement contre la nouvelle hausse des impôts, ou le changement de date de l’ouverture de la chasse », qui ne pensent qu’à bâfrer (« trop de mastication nuit à l’acuité ») ou à forniquer sans prévenance pour l’écosystème (« dans vos préservatifs en latex qui ont nécessité la mort d’un hévéa »), bref de bien pauvres esprits, tentés de surcroît par l’agglutinement en « foules agenouillées » devant des religions elles-mêmes dépeintes comme des « représentants de commerce achalandés en fois diverses. » Le sens de la formule se mue parfois en goût du bon mot (les « renvois humanitaires »), ce qui ne va pas sans risque.

 

Dommage, car certaines intuitions auraient pu aboutir à quelque chose de plus fécond. « S’encorder ou non, telle est la question » : c’est vrai, et excellemment dit ; mais ce livre n’en fournira pas la réponse. Pourquoi n’avoir pas prolongé l’idée ? Pourquoi ne pas l’avoir tirée tout du long, et amorcé une invite à une pensée libertaire mieux étayée ? De la même manière, pourquoi s’être satisfait de réponses un peu caricaturales à cette assertion forte et mystérieuse : « Le monde n’appartient plus aux justes. Mais au juste à temps. » ? Il faut dire que faire du sentiment d’humanité le procureur des humains constituait un pari audacieux. Et la réponse consistant à trouver un rab de sentiment dans « les mots bouleversants du poème d’un adolescent éperdu qui se languit de ne pouvoir être lui-même », dans « le regard insoutenable de pureté qu’une mère posera sur son enfant nouveau-né » ou dans le « sourire de commisération vraie d’un semblable pour son pareil », ne pourra que désarçonner le lecteur, tout ébaubi encore d’avoir été l’objet d’un verdict sans rémission possible.

 

André Bonmort, L'âge de cendre - Editions Sulliver
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°10, mai/juin 2008

12 janvier 2016

André Blanchard - Entre chien et loup & Contrebande

 

 

Il faut vivre

 

Si vous tenez à lui plaire, n’allez pas dire à André Blanchard que vous aimez ses livres. Tiens, n’allez pas même les acheter, c’est plus sûr – vous ne pourriez faire autrement que de les aimer, il risquerait de s’en étouffer. à moins que le succès ne décuple sa rage, dans un de ces accès de haine de soi qu’on a parfois tendance à railler un peu rapidement, tant l’écrivain peut en faire son miel. Quoique Blanchard ait le cœur trop élégant pour y sombrer tout à fait. Mais c’est pire : car si la haine de soi peut être entendue comme un moment de la morale, ce dont souffre André Blanchard est autrement costaud. Évitons donc « la bourrade amicale », parce que « c’est parfait, sauf au bord du gouffre. » Et il s’y tient tout près, sur ledit bord, en équilibre et sans chiqué. Blanchard a une telle conception de la littérature à la vie à la mort, une idée si haute, et pourtant si prosaïque, si rude et si paysanne, qu’il ne faut rien de moins que s’appeler Balzac, Renard, Léautaud, Mauriac, Pascal ou Cioran pour parvenir à le désarmer. On appelle ça un tempérament, et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’en manque pas. Mais le plus beau est qu’il n’en tirera jamais autant d’orgueil que de douleur. Il y a chez lui, comme chez Léautaud justement, un « refus de réussir » qui ne se rencontre plus guère, et qui fait plaisir à lire. « Que nos lecteurs, ce peuple de l’ombre, y restent. C’est leur rendre service de ne pas les rencontrer : nous serions au-dessous de ce que nous avons écrit, ou alors c’est que ça ne vaut pas grand-chose. »

 

Comment faire, alors, pour être gentil ou simplement aimable avec André Blanchard, sans craindre de se faire rembarrer ou sans se croire autorisé à user de son genre d’ironie ? – qu’il a vacharde, vous imaginez bien, et juste. De cette ironie, du moins de cette qualité, nous connaissons peu d’équivalents. En tout cas contemporains. C’est que Blanchard pare au plus pressé. Et vit au plus juste, dans les deux sens du mot. Tout au plus s’autorise-t-il à rêver deux mille lecteurs (mais des vrais.) « Notre lot ? En décrocher un de consolation. » C’est même à se demander si ce lot-là ne serait pas un peu indécent. Heureusement, la gloire est loin : « elle ne saurait vous élire si vous n’êtes pas candidat. » Car Blanchard ne postule qu’à la seule littérature : les mots, les phrases, les images, la grammaire, le style, tout est là. Tout au plus ne peut-il se retenir très longtemps de fulminer contre le monde, et c’est le plus souvent bienvenu, nonobstant la mauvaise foi inhérente au genre colérique. Ajoutez à cela deux chats, Nougat et Grelin, et vous aurez une idée du bonhomme.

 

Il n’est pas possible, quand on a comme moi la chance de pouvoir suggérer quelques lectures et d’être partiellement entendu, de ne pas chercher à rendre justice à Blanchard. Ou plutôt à le venger : de son enfance (« Qu’elle gise où elle est, mon enfance, ce hors-d’œuvre de cadavre »), du monde extérieur (« ce calice ») ou du manque d’argent (« Moi, un brin prétentieux, j’ai tenté de renverser le rapport : d’abord vivre, donc s’accommoder de vivre avec peu d’argent. Il m’en cuit encore. ». Ou encore de lui-même (« Ce que nous ne sommes pas nous aura mené par le bout du nez »), et de la vie (« Quand la vie nous pèse, c’est que nous ne faisons plus le poids »). Alors que la seule chose, au fond, qu’il attende de nous autres, humains, c’est qu’on lui fiche la paix. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit insensible aux compliments, mais qu’en faire ? Et qui est-il, d’abord, ce complimenteur ? Qu’est-ce qu’il cache ? M’a-t-il seulement compris ? Seul est pur le silence. Et Blanchard de rouspéter jusque contre ses lecteurs, dont le nombre est pourtant programmé pour croître. Mais qui l’agaceront toujours moins que d’autres : « Ainsi va la frime : on ne compte plus les écrivains qui, étant dans les petits papiers de la société, médaillent leur ego en s’autoproclamant subversifs. Le Rubicon, ils l’ont franchi à sec. » En même temps, c’était couru d’avance, puisque nous vivons dans « une civilisation qui ne sait plus quoi inventer pour rester compétitive dans le reniement. »

 

Sur le papier, Blanchard pourrait bien incarner le type même de l’écrivain maudit. Grand styliste et dépressif autarcique, colérique et résigné, bien content de ne pas ressembler à son temps mais désolé de le voir tomber en quenouille, Blanchard est toutefois un écrivain plus mélancolique que batailleur. Et l’on aurait grand tort de n’en retenir que les sentences, fussent-elles d’excellente littérature, tant c’est dans la désolation de la solitude qu’il excelle, et, surtout, nous touche. Car si tout revient à la littérature, tout passe par la mort. Celui qui, enfant, ne connut pour ainsi dire sa mère que recouverte de l’habit du deuil, ne peut, adulte, ni se taire, ni oublier, ni vivre autrement que dans le côtoiement intime, et quotidien, de la fin. « Ces jours où nous sommes lourds, où nous nous faisons l’effet d’être des bœufs, nous ne demandons pas mieux de mettre la charrue devant, ce qui revient à spéculer sur notre mort. » Et chaque jour mérite sa peine. L’écrivain glisse, ou mieux : force son stylo dans chaque anfractuosité, dans chaque instant que la vie lui laisse. C’est pourquoi le moraliste est exigeant – il peut se le permettre : « Si se souvenir, ce n’est pas souffrir, n’écrivez pas. Il y a une vie pour ça. » Dût son moral en souffrir, nous lui souhaitons le plus grand succès possible. Ce serait bien fait pour lui.

 

André Blanchard, Entre chien et loup & Contrebande - Editions Le Dilettante
Paru dans Le Magazine des Livres, n°4, mai/juin 2007

8 janvier 2016

André Blanchard - Pèlerinages

 

 

Les indulgences de Blanchard

 

Ah, Blanchard… ! Ce monstre sacré, ce maître mésestimé. Je l’attendais, celui-là, depuis Contrebande et Entre chien et loup : impossible alors de résister aux griffes de ce tempétueux animal, styliste comme on n’en fait plus, gouailleur de première et goguenard en pagaille. Il nous revient, donc, avec sa manière bien à lui de pèleriner, usant gaillardement ses godillots et bousculant au passage toute la mauvaise poussière amassée par l’époque. Le pèlerinage, cette déambulation intime sur les chemins de la mémoire, n’induit certes pas chez Blanchard un quelconque apaisement, la chose serait presque outrageante, mais une tranquillité étrange. Ses griffes sont acérées, c’est certain, ses lames aiguisées, elles ne demandent pas mieux que de rayer une bonne fois pour toutes la carrosserie des morales communes – excepté celle des 2 CV... Mais voilà que les coups de pattes se font moins saignants, qu’ils effleurent davantage qu’ils n’entaillent, laissant planer au-dessus de tout ça une sorte de douceur de fin du monde. Cela étant, s’il y a de la déploration chez Blanchard, autant dire qu’elle est rudement combative ; foin de pacifisme bucolique ici : la nostalgie des mondes perdus ne transforme jamais aucun sale gosse en béni-oui-oui. L’humanité à vif ne saurait sans faillir se concilier les bonnes grâces du monde. On se dit, donc, qu’il a raison, que « boire un coup facilite la digestion quand les couleuvres sont au menu.»

 

La force de Blanchard, outre ce style inimitable, ce franc-parler de vieil anar qu’on dirait tout droit sorti de la grande époque des duels littéraires, c’est d’être aussi touchant dans la colère et le sarcasme que dans la gentillesse et la mélancolie. Ce n’est pas qu’il soit spécialement plus indulgent qu’hier, mais il a dans ce livre-ci une manière de revenir à lui qui, peu ou prou, l’écarte des combats perdus d’avance, l’encourage à grimper fissa vers les hauteurs ; ou plutôt à prendre la clé des champs, ceux de nos villages et de ces « gens de terre » dont il partage les intuitions, la simplicité de coeur, l’antique morale même. C’est une manière de s’émouvoir du grand vide dans les églises (« la pitié les sauva, la piété les abandonna »), ou du destin et de la vie des nouveaux paysans (« N’être jamais sorti de son trou et connaître le globe comme sa poche, c’est plié. Redisons-le : il n’y a plus de ploucs »), de flâner dans la grande ville ou entre les tombes, de pèleriner devant le porche de son ancien collège, à Besançon, là « où j’ai éreinté mon allant et, tête de Turc, désappris la confiance, lâché au beau milieu de la bourgeoisie, la grande plutôt que la petite, laquelle ne m’envoya pas dire, sinon en termes moins trouvés, que nous n’avions pas eu les mêmes matins de Noël, ni les mêmes lieux de vacances. » Il conserve tout de même une dent contre ceux-là, quoique moins mordante, même s’« il aura fallu rien de moins (…) qu’un Proust et un Mauriac pour que je me raccommode avec cette classe-là, ou plutôt avec son élite. C’est le fin du fin, quand les livres valent absolution. »

 

Pour peu que la formule revête quelque sens, il y a chez Blanchard une espèce un peu inédite de rude sentimentalité. Que le monde lui inspire des pensées en bras de chemise est davantage le signe d’une sensibilité à fleur de peau que d’une quelconque et insatiable bougonnerie. L’on n’est pince-sans-rire, c’est bien connu, que pour frayer un autre chemin à ses amertumes et détourner ses tristesses des voies du ressassement. Aussi le livre est-il hanté par l’enfance, et par ce père trop tôt disparu, à propos de quoi on peut lire, si joliment, que « si ce fichu catéchisme promet que nous retrouverons nos morts, il nous interdit d’anticiper l’appel. Voilà du cornélien qui dépassait le haut comme trois pommes. » Blanchard n’est pas du genre à faire des manières, il excave, déterre et décortique ; et constate sans doute que ce qu’il est n’est en rien différent de ce qu’il fut. Débusquant « cette précoce volonté de n’être rien », constatant qu’il s’agit d’« écrire non pour éterniser l’enfant que nous fûmes, mais pour l’enterrer », précisant comme dans un remords que « c’est jouable, sur le papier. »

 

Étrangement, je raffole chez Blanchard ce que je n’aime pas chez d’autres. Le goût de ce qui claque, de ce qui conclue, de ce qui achève, ce quelque chose de direct et de lapidaire que l’on ne peut entendre qu’à la condition, ô combien remplie chez lui, d’une humanité que l’on devine bouleversée, désolée, atteinte. Ces formules géniales, qu’il déverse pas seaux : « Sartre urinant sur la tombe de Chateaubriand. Ça ne pissait pas loin. Dire que toute une génération se réclama de cette gaminerie, la plébiscita comme un exploit, une manière de régicide. On a les 21 janvier qu’on mérite. » C’est que toute cette colère, toute cette agacerie, ne va pas sans une disposition naturelle à aimer et à admirer. Il y a ce passage au Père Lachaise bien sûr, ces visites à Balzac, à Proust, à Desproges. Mais plus encore cette célébration de Calaferte, qui, dit-il, l’a « sauvé », dont il écrit que la lecture des Carnets « l’a émancipé » naguère de ses « écrits romancés », et dans lesquels il trouve l’explication même de ce qui l’autorisa à écrire. « Résumons : la dévastation de soi par le sort qui vous est échu, c’est cela qui vous ferme le poing ; d’où la question : comment toujours cogner sans se salir ? Par le verbe. Que celui-ci transfigure la violence, et voilà Calaferte sauf. » C’est que si l’homme est las d’un certain monde, d’une certaine époque, d’une certaine légèreté, il sait de source sûre ce qu’est un écrivain : « Le nez en l’air, ça le connaît, comme si les phrases se planquaient au plafond. Il y a de ça. Ne dit-on pas, de l’inspiration, qu’elle descend, quand l’angoisse, elle, monte, enfin, pas plus haut que nous. »

 

André Blanchard, Pèlerinages - Editions Le Dilettante
Paru dans Le Magazine des Livres, n°17, juin 2009

6 janvier 2016

André Blanchard - Autres directions

 

 

Suivez le guide

 

Quand un beau jour j’ai commencé à picorer dans les Carnets d’André Blanchard, autant dire que j’ai fissa pris goût à m’en prendre plein le bec. Non que je me fusse senti nécessairement visé par ses rugueuses rosseries, mais c’est la force de toute bonne littérature que de savoir nous exciter la raison sans négliger de nous chatouiller l’humeur. Donc, j’ai aimé, d’emblée, cette rudesse. Peut-être parce que je sentais bien, au fond, que Blanchard était un tendre qui se donnait pour règle de ne rien taire : l’agréable pouvait attendre. On peut dire qu’à cette aune il se tient bien en marge des lubies contemporaines, qui vous feraient passer les mièvreries du cœur pour des élégances de l’esprit et vous refilent en loucedé votre dose de bonne santé mentale. C’est que, comme Blanchard l’écrit à propos de Jack-Alain Léger (qu’on est d’ailleurs bien content de trouver ici), « la littérature [n’a] rien à fiche des gens bien portants. » Tant pis pour l’hygiène des activistes (non-fumeurs) : « si la peine de mort existait toujours, ils refuseraient au condamné sa dernière cigarette au prétexte de ne pas polluer les autorités présentes » (la question pour l’écrivain ne se posant d’ailleurs simplement pas : « si je ne peux plus fumer, je suis foutu. ») Et si « vieillir, c’est tout de même tâcher de liquider ce qu’on a en stock comme superstitions », on ne pourra que souhaiter à l’humanité de se hâter.

 

Pour le lecteur, la facilité serait toutefois de résumer Blanchard à ses démangeaisons. Et si de traits d’esprit, ses Carnets ne sont jamais dépourvus, leur prix n’en est que plus grand au fil des ans. Car il faut sans doute d’abord les considérer comme de fortes saillies inséparables du mouvement qui, d’une certaine manière, maintient en vie. Car s’il peut arriver que les Lettres n’y suffisent pas (« il y a des jours où la littérature ne nous transfigure pas. Elle partage alors ceci avec Dieu : c’est un credo à l’aveuglette »), elle n’en est pas moins ce qui fait qu’on peut résister à l’usure, ou à la dépression : « du fond de ce marasme, de ce désarroi vertigineux, je me serai toujours guidé sur cette lumière au loin, bien falote certes, lumière quand même, et qui est la littérature. » C’est la preuve qu’on aurait bien tort de chercher à s’amuser en lisant Blanchard, qui n’a rien d’un divertisseur et qui, si l’on peut bien trouver quelque plaisant caractère à ses bons mots, n’en reste pas moins en lutte perpétuelle avec l’existence. Ce pourquoi, le monde étant ce qu’il est, l’on pourra sans doute dire de lui ce qu’il écrit de Léautaud, à savoir qu’il « écrivit plus qu’il ne vécut, ce qui s’appelle vivre. » On le trouvera impitoyable, entendez injuste, lorsqu’il qu’il prolongera Mauriac traitant son époque de « parvenue du néant » pour dire de la nôtre qu’elle « en serait plutôt la traînée. » Encore une fois, pourtant, le courroux n’est jamais que la face sombre du chagrin devant l’existant, un refus d'ensevelir ce qui fut au prétexte de modernité – « l’heure de gloire qu’aime s’offrir une génération, c’est d’enterrer la précédente » écrit-il en pleurant Brassens.

 

Dans ce droit fil (et il faut bien confesser qu’on s’est quand même gondolé en le lisant), Blanchard a ce tranchant singulier qui achève de ridiculiser l’euphorie toute triomphante du culturel. Les institutions en prennent pour leur grade, c’est donc très amusant. à l’instar du Frac de Lorraine (Fonds Régional d’Art Contemporain), qui « roule pour le conceptuel, non sans, emporté par son élan, rouler le public. » Il faut dire que la « putasserie des publicitaires » domine assez largement l’époque, certains allant même jusqu’à jouir de l’estampille artistique ; ainsi celui-là, d’artiste, qui, sur le carton d’invitation d’une intervention-performance, use d’un charabia finalement peut-être plus incohérent que pontifiant, et dont on voit mal ce que l’on pourrait en dire d’autre que ce qu’en conclut Blanchard : « ce que c’est, de ne plus se sentir pisser. Au lieu du niveau, c’est la mousse, qui monte. » L’art contemporain n’a pas trouvé ici son meilleur avocat, qui de son côté ne ménage pas ses effets de manche. Et Blanchard, qui, on le sait, gagne sa vie comme gardien de musée, d’aller converser avec des visiteurs qui passent devant un aspirateur sans doute mal rangé : « je pouffe et les rassure, non l’aspirateur ne fait pas partie de l’expo. Comme quoi le recyclage des poubelles par l’art contemporain, c’est entré dans les têtes.»

 

N’empêche, la grande affaire, c’est la littérature. Comme tout un chacun, Blanchard y a ses élus, et tant pis pour les autres : « Il y a de ces plaintes, je ne vous dis pas ! ainsi Nourricier, type d’écrivain au-dessus de ses moyens, qui se penche sur son manque de chance d’être né dans une famille bourgeoise, parce que c’est un "milieu sans ciel ni folie.Il est bien connu que chez les prolos ces friandises-là, c’est à volonté. » C’est comme pour le reste, il peut bien balancer : puisqu’il sait admirer. Alors on lira dans ces Carnets d’admirables pages, sur Simone de Beauvoir (« comme quoi, cela arrive, de devoir reboulonner les idoles »), sur Barrès, Bernard Franck bien sûr, qui fut parmi les tout premiers à le saluer, Brenner, ou Kazimierz Brandys, dont la lecture met dans sa bouche des mots d’une grande tendresse.

 

Que ceux qui ont une dent contre le monde aillent donc rôder un peu du côté de chez Blanchard, histoire d’étayer leurs intuitions. Subsidiairement, ce sera l’occasion d’une jolie petite claque littéraire. Et si la modernité n’est assurément pas le fort du gardien de musée, n’empêche, on est bien contents, nous autres qui avons sombré dans les blogs, car oui, il doit bien reconnaître, quand même, que sur ceux-là on parle un peu de cet écrivain unique en son genre : « repêché par ce que j’ai débiné », avoue-t-il ; quitte à ne pas retenir sa pirouette : « Internet est le nouvel Évangile ; et moi, le mauvais larron. » On s’en fout. Blanchard, c’est de la salubrité ; et publique, avec ça. Bonne route.

 

André Blanchard, Autres directions - Editions Le Dilettante
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 29, mars 2011

4 janvier 2016

Benjamin Berton - Foudres de guerre

 

 

Sarkozysme et schtroumpfs rebelles

 

 

Le durcissement de la société française (qui ne date pas, loin s’en faut, du triomphe de Nicolas Sarkozy, mais que celui-ci incarne avec la morgue et l’audience que l’on sait) ne peut pas ne pas trouver écho dans la littérature contemporaine. Il sera d’ailleurs passionnant, demain, (un jour…), de scruter le paysage littéraire des années sécuritaires. Ce quatrième roman de Benjamin Berton, un peu déjanté derrière sa très respectable façade gallimardienne, permettra alors peut-être, à défaut de dresser un état des lieux scientifique de la France, de se faire une idée de ce qui se tramait dans la tête de la majorité silencieuse et de ce que tentait de lui opposer un underground parfois plus officiel qu’il y paraît. Écho plus ou moins direct mais parfaitement assumé des paysages mentaux de Quentin Tarantino, Luc Besson ou Enki Bilal, Foudres de guerre relate l’aventure, a priori très improbable, d’une sorte de Club des Cinq de la post-modernité, ou plutôt de schtroumpfs gavés aux comics et aux mangas, au hip hop et au rap, aux snuff movies et à la télé-réalité, à la fascination mortifère et à la Nike philosophy, à l’hindouisme de Prisu et à l’hédonisme pour pas cher. Inopinément, et au cours d’aventures dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont invraisemblables, nos schtroumpfs désœuvrés vont se retrouver à défier l’État au point d’incarner, spectacle oblige, un espoir quasi mystique pour un grand nombre de jeunes. Ainsi éclot la « gohsnmania », référence à celui qui se baptisa pour les besoins de la cause du nom ésotérique de Gohsn Frost – en réalité un grand ado tout aussi désoeuvré que les autres. La figure de ce Gohsn Frost avait « pour seule qualité d’être insondable et vierge de toute signification, ce qu’exigeaient des consciences revenues de tout », et apparaissait comme une « synthèse réjouissante entre le marxisme, les insurrections de banlieue et le situationnisme ». C’est peu dire si, dans la France des années 2010, quand sévit comme ministre de Nicolas Sarkozy le terrible Général Duval, leurs chances de succès étaient maigres. L’intelligence de Benjamin Berton permet tout à la fois de stigmatiser la France qui domine (capitaliste, frileuse et policière) sans omettre de railler (gentiment) quelques-unes des postures les plus cool du gauchisme quand celui-ci a perdu son armature intellectuelle. Car si le message n’est pas discutable (en gros, l’air du temps est devenu irrespirable), l’auteur, dont on perçoit la tendresse particulière pour une génération qui perd pied dans le monde sans savoir ou vouloir véritablement le changer, dresse aussi un tableau assez hilarant du tropisme contestataire, anti-pub et hyper marqué, écolo et technoïde, anarchiste et cynique, rebelle et dilettante.

 

Là où un Maurice G. Dantec décide que notre destin d’humain ne mérite plus même une pointe d’humour, Benjamin Berton se lance dans le défi de l’anticipation politique et sociale avec l’âme du cancre du fond de la classe, plus brillant qu’il y paraît, mais surtout plus mélancolique. Car on ne peut douter, à l’issue de cette rocambole tragique, que l’ironie très détachée dont il fait preuve sert aussi de paravent à une pensée du crépuscule. « À notre époque, rien ne se produit jamais pour la première fois. Tout a déjà été vécu, pensez pas ? », assène le narrateur dès les premières pages. On se saurait mieux dire, et résumer ce qui constitue sans doute une part du surmoi de ces jeune gens, hyperactifs du verbe et mollassons de la praxis. Gohsn Frost ne fait qu’incarner l’inconscient de sa génération : « Qu’est-ce que vous voulez faire pour que ça change ? Rien. Alors ne faites rien et tout cela changera selon vos vœux ». Leur slogan, devenu le mantra du temps, donne une idée de cette forme nouvelle et très dérangeante de rébellion : « J’aimerais autant pas. »

 

Autant dire qu’on ne s’ennuie pas un instant, nonobstant quelques surcharges et surenchères. Mais il faudra au préalable accepter de jouer le jeu de la farce : autrement dit, il serait vain et (sottement) académique de déplorer les (nombreux) défauts de crédibilité. Partir du réel pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas (encore) n’est pas une mauvaise méthode pour explorer les bas-fonds de la conscience occidentale. Et si nous aurions parfois aimé davantage de littérature et un peu moins d’exploits caméra sur l’épaule, cette foutraque épopée a le mérite de dire l’extrême précarité du lien qui croit encore faire tenir nos sociétés. Non sans profondeur parfois : « Il en faut si peu pour quitter la normalité, un pas de côté, un regard qui traîne. Tant d’efforts sont nécessaires pour border la marge de précautions et d’habitudes et si peu pour tomber dedans » ; ni sans lucidité : « Au fond, nous n’étions rien de plus que tout ce pour quoi l’on nous prenait » – ce qui est au demeurant une excellente définition du grand barnum dans lequel nous vivons.

 

Benjamin Berton, Foudres de guerre - Editions Gallimard
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 5, juillet/août 2007

 

24 décembre 2015

Frédéric Berthet - Correspondances 1973/2003

 

 

Berthet revient

 

« Restez insolemment et opiniâtrement juvénile », écrivait Henri Peyre en conclusion d’une lettre qu’il adressa à Frédéric Berthet, le 13 juin 1988. Là est peut-être condensé ce qui charmait tant de ceux dont l’écrivain rencontra l’existence, et qu’étayent, avec quel éclat, quelle élégance passionnée, ces Correspondances réunies, non sans affection, par Norbert Cassegrain. Que reste-t-il de Frédéric Berthet ? Pour beaucoup de ceux qui le connurent, et qui le lurent de son temps (c’était hier), le souvenir d’un être très singulier, très libre, autour duquel vibrionnait quelque incessant et insolent génie, entreprenant, caustique, délicat, faisant et défaisant les humeurs, aussi imprédictible dans ses gestes que fidèle à ses amis, suscitant, excitant les événements, un pince-sans-rire encore, aussi peu avare de bons mots vachards que d’attentions raffinées. Un de ces êtres dont on devine, nonobstant la figure d’incorrigible adolescent, le sentiment d’incomplétude amère ou de pressentiment larvé, cette figure d’homme qui se refuse, jusqu’à la rupture, à la sourde sensation du spleen, de la déroute ou de l’abattement intime. Je peux me tromper : je ne l’ai pas connu – seulement lu. Toutefois c’est aussi ce qui transparaît dans ces Correspondances, dont le tour joueur, parfois enjoué, apparaît bien des fois comme le pendant spirituel d’un regard intérieur qui l’eût volontiers porté à la lassitude, comme un contrepoint à la tension émotive où on le sent pris.

 

En sus des impressions personnelles, Frédéric Berthet laisse surtout derrière lui, et pour user d’une formule consacrée, le souvenir d’une des figures littéraires les plus douées de sa génération. La lecture de Daimler s’en va (simultanément réédité), ou de son élégante et Simple journée d’été, donne une idée très vive de ce talent inflammable, de cette chose écorchée dont émane une tendresse mal apprivoisée pour le monde : d’où ces ellipses explosives, cet irrépressible brio. Éric Neuhoff avait bien raison de dire qu’il y avait chez Berthet quelque chose « de français en diable », cette malice peu commune à jouer avec la langue, à jongler entre les postures, à s’immiscer entre chaque parcelle de drôlerie désespérée. De tout cela, sa correspondance donne un aperçu très saisissant. On y lira, avec plaisir et grande sympathie, ces conciliabules souvent cocasses, toujours pénétrants, avec ceux qui, d’emblée, sentaient, savaient son talent ; Roland Barthes, par exemple : « … vous dire que j’aime votre texte, incapable d’ailleurs et je ne fais pas d’effort, de le dissocier de l’amitié que j’ai pour vous : un texte qui fait dire, comme un sourire ou une inflexion : "c’est tout lui". » Et les cartes postales hilares de Patrick Besson, et les petits mots espiègles de Jean Echenoz. Pour ma part, ce que j’en retiens, ce que j’ai aimé, beaucoup, c’est de pouvoir partager et observer d’aussi près son amitié avec Michel Déon. Trente-cinq années séparent les deux hommes : qu’est-ce, en regard de leurs affinités ? Ces deux-là correspondent à tout va, se comprennent si vite, et si bien, sont spontanément si sensibles aux mêmes choses, partagent une telle et même idée de la littérature, qu’ils savent, d’instinct, ce qui importe, et que cette correspondance livre avec drôlerie, grâce, discrétion. Les deux connivents y rivalisent d’effronterie, de spiritualité, d’instinct curieux, et c’est un régal de les contempler nourrir l’affection qu’ils se portent, d’égal à égal.

 

Berthet écrivait à son ami Patrice Soranzo, en 1980 : « Enfin je ne sais plus, à l’instant, si le monde est là pour entraîner l’écrit, ou l’inverse. Je veux dire, s’il faut considérer l’événement comme une provocation à la littérature, ou le roman comme une provocation à l’événement. » De toute façon, la leçon est là : tout tourne autour de la littérature ; tout passe par son filtre ; la littérature est ce qui me justifie à l’instant même où je parle et vis : et la vie n’est guère objectivable si elle n’est mise en mots, si elle n’est transformée, transfigurée en littérature. Aussi est-ce à Frédéric Berthet lui-même qu’il reviendra de conclure cet article. Qui écrit à Éric Neuhoff, en 1990, cette sorte d’aphorisme grave et badin où se révèlent ce que j’ai tenté de décrire comme relevant à la fois d’un rapport très intense à la société, d’une envie d’en être et de jouer de ses interminables recoins (cette société dont il dit, dans une lettre à Claire El Guedj, qu’elle l’intéresse « comme un meuble contre lequel on s’est heurté »), et d’une force étrange et lumineuse qui sans cesse le ramène au détachement, à la solitude et à la littérature: « Au fond, ce qui reste, dans la vie, c’est des souvenirs et du papier à lettres. »

 

Frédéric Berthet - Correspondances 1973/2003 - Editions La Table Ronde
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 30, mai/juin 2011

23 décembre 2015

Frédéric Berthet - Simple journée d'été

 

 

Frédéric Berthet : l'art de l'esquisse

 

Il est un peu triste – et le spectacle du temps n’invite hélas pas à l’optimisme – d’avoir à attendre la disparition d’un écrivain pour le découvrir. Et en mort, Frédéric Berthet s’y connaît, qui succomba chez lui, seul, abattu par l’alcool et la dépression, au soir de la Noël 2003 : mort exemplaire, s’il en est. Il laissera derrière lui un Journal de trêvedont on a beaucoup parlé ces dernières semaines, quelques amitiés éberluées (Jean Echenoz, Michel Déon), une posture peut-être, où croisent le cabotinage, le silence, l’évitement, les frasques et le retrait ; une existence qui pourrait nous rappeler celle d’un Dominique de Roux – mais quand celui-ci fuyait hors de (chez) lui pour trouver le bon tempo de l’existence et lutter avec le langage, Berthet s’enfouissait, s’auscultait, se détruisait. Et puis il y a ces quelques textes, dont on disait alors qu’ils faisaient de lui un écrivain prometteur – expression générique parfois utilisée pour évoquer ceux à qui seront toujours fermées les portes du grand public.

 

Ainsi de ces nouvelles, publiées une première fois en 1984 dans une relative indifférence, et dont il est plus difficile que prévu de dire pourquoi on les a aimées. Entier, amer, traversé par une métaphysique incandescente mais construite pour l’élégance, Berthet brûle tout, tout de suite : son talent éclate en fulgurances, en traits, en saillies et en reparties. Tout est toujours dans le potentiel – comme ce grand roman qui ne verra finalement pas le jour et vers lequel il avait tourné son existence tout entière. Le langage est travaillé ici au pilon, là aux ciseaux de couturière. Non par souci du style, quoique son existence soit à elle seule comme un exercice de style, mais parce que « ce n’est pas avec la sexualité, mais avec le langage que la malédiction est entrée dans le monde. » On aime, donc, ces petits textes accoudés les uns aux autres, à ce point serrés qu’on se demande parfois s’il ne s’agit pas plutôt d’un roman découpé aux seules fins d’inoculer un souffle qui ne peut tenir puisque tout va vite, que tout doit aller vite, ces petits textes d’un désespoir poli qui nous revient en sourires. Et nous sommes envahis par ces atmosphères d’élégance brillante, ces douceurs au bord du craquement, cette tendresse aristocratique pour des coutumes qui n’ont plus cours, ces accès de délicatesse qui peinent à dissimuler ce qui surchauffe et bouillonne dans l’arrière-cuisine, cette parole où l’on entend, éperdue, complice, la voix de Fitzgerald.

 

Frédéric Berthet, Simple journée d'été - Éditions Denoël
Article paru dans Le Magazine des Livres- N° 2, février/mars 2007

 

21 décembre 2015

Thomas Bernhard - Mes prix littéraires

 

 

Des prix littéraires et des lignes budgétaires

 

Nulle part je n’ai entraperçu la moindre circonspection eu égard à ce petit recueil posthume où Thomas Bernhard expose et décortique, il est vrai avec drôlerie, grand esprit et rude sarcasme, son rapport aux prix (nombreux) qu’il reçut de son vivant. Ce n’est pas que je veuille spécialement me distinguer de ce concert de louanges, je serais même plutôt penaud d’avoir à le faire, mais j’ai tout de même un peu le sentiment qu’il appert davantage d’un consensus général autour de l’œuvre complète de l’écrivain, authentiquement justifié, que d’une lecture critique de ce bref opuscule en lui-même : bref, l’événement me semble émouvoir la communauté littéraire davantage qu’il n’ébranle la littérature. L’immense majorité des articles écrits sur ce livre insistent d’ailleurs presque exclusivement sur les vertus prêtées à l’homme et à ses jugements, jamais ou quasi sur les qualités littéraires du texte. Entendons-nous bien : celui-ci est truffé de mérites, sa lecture en est hautement réjouissante, et Thomas Bernhard, même en y usant d’un style plus direct, moins élaboré, n’en déploie pas moins toute sa virtuosité, ce sens mêlé de concision et d’allusion qui, le plus souvent, fait mouche.

 

Il est singulier toutefois d’observer que nombre de ceux qui ont trouvé plaisant, et on les comprend, d’exhumer quelque ancienne et retentissante et peu habile déclaration de Michel Houellebecq sur le caractère vénal du prix Goncourt, avant de l’empocher sans mot dire ou presque, applaudissent haut et fort à l’authentique descente en flammes des prix littéraires telle que la pratique Thomas Bernhard, lequel leur reproche surtout d’être toujours très mal dotés. On louera sa « franchise », et cela d’autant plus facilement que, par ricochet, il ne s’épargne pas ; on trouvera même, pourquoi pas, du génie à cette très convoiteuse colère : « mais du courage me disais-je, du courage et encore du courage, prends le chèque de huit mille marks et tire-toi. »

 

Thomas Bernhard met donc les rieurs de son côté, et il est vrai que « ce discret ronflement de ministre connu dans le monde entier » flatte notre populisme atemporel. Ce qui me gêne au fond, donc, n’est pas tant le texte lui-même, manifestation d’un homme au caractère trempé, exigeant, misanthrope, injuste parfois mais toujours spirituel, que l’unanimité de l’accueil critique qui lui a été réservé, alors qu’il ne ménage pas, et c’est peu dire, le microcosme littéraire. Comme si, sous prétexte que les faits relatés remontent à loin, ceux-là ne sauraient nous atteindre. Comme si aucun critique, aucun juré d’aucun prix, aucune petite main de l’économie du livre n’avait décemment pu y reconnaître une part, fût-elle infime, de ce que nous sommes. Cette hypocrisie aurait beaucoup réjoui Thomas Bernhard, qui, vivant, aurait assurément pu donner une suite très croustillante et très contemporaine à ce recueil.

 

Dont, je le répète, je ne saurais que louer la nervosité narrative, le sens de l’observation ingénue, ce talent aussi, bien connu chez Bernhard, de la chute. Tout comme je veux dire qu’on ne saurait le réduire à un exercice de sarcasme sur le monde des lettres, tant certaines séquences peuvent y être touchantes – son hyper sensibilité à la critique, qui peut le conduire à ne plus vouloir « entendre parler de littérature », l’importance de sa tante, qui le suit pas à pas dans chaque moment de son existence littéraire, ou encore son expérience comme apprenti et ses retrouvailles, lors même de la remise du prix de la Chambre fédérale de commerce, avec le vieux professeur qui lui fit passer l’oral de l’examen. Il n’empêche : ce livre excite en moi un plaisir moins lettré que social, moins esthétique que politique. Et où il me semble, en tant que livre, en tant qu’objet fini, toucher à quelque limite, c’est qu’il est en lui même moins éclatant que les discours eux-mêmes qu’il prononça lors des remises de prix, et dont on trouve l’intégralité en annexe. Si le recueil mettait en scène, circonstanciait ces festivités, laissant leur place à l’humour et à la sensibilité, les discours constituent un matériau brut de tonitruance, et l’on sourit en effet en supposant, dans la salle, le visage de ceux qui, éberlués, s’apprêtent sans doute à la quitter virilement. Ainsi, à propos de la remise du prix d’État autrichien de littérature (avec « tout ce qu’il impliquait d’abject et de répugnant »), Thomas Bernhard écrit avoir prononcé à cette occasion un discours « très calme » et feint de s’étonner de la réaction (en effet assez vive) du ministre et de ses suiveurs. Mais il faut dire que, s’il fit certainement preuve de flegme et de quiétude dans sa déclamation, il réussit toutefois et en une poignée de secondes (car ses discours sont toujours extrêmement brefs) à transformer l’État qui le gratifiait en un « grand magasin d’accessoires », à faire observer que celui-ci « est une structure condamnée à l’échec permanent, le peuple une structure perpétuellement condamnée à l’infamie et à l’indigence d’esprit », et à estimer que, définitivement, nous « ne méritons que le chaos. » Imaginez un heureux lauréat tenir aujourd’hui un tel discours sous la Coupole, et vous goûterez tout le sel d’un tel tintamarre. Là est peut-être la valeur de Mes prix littéraires : dans ce que le livre dit de la personnalité de l’écrivain, mais aussi dans ce qu’il montre de la société, de cette force d’inertie qui confine à l’invulnérabilité.

 

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires - Éditions Gallimard
Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky

Paru dans Le Magazine des Livres, n° 28, janvier/février 2011

16 décembre 2015

Marc Bernard - À hauteur d'homme

 

 

Relire Marc Bernard

 

Il faut savoir gré à Stéphane Bonnefoi d’avoir excellemment réuni, édité et préfacé ces quelques portraits et réflexions d’un écrivain qui, fort éloigné du sérail, n’en eut pas moins Jean Paulhan pour mentor et Gaston Gallimard pour coach. Entré en littérature par effraction et à rebours des lois et pratiques du milieu, il lui aura suffi d’écrire pour inspirer respect et amitié à nombre d’écrivains de son temps. Étranger à toute idée de coterie, projetant sur l’existence une candeur et une ironie dont aucune mélancolie ne viendra à bout, loyal par culture, solidaire par destin, travailleur par nécessité, curieux par tempérament, Marc Bernard était entièrement tourné vers la réalisation de la liberté. 

 

D’origine laborieuse, il écume les petits boulots et subsiste comme il peut après la mort de son père (assassiné aux États-Unis) et de sa mère (écrasé sous son labeur de lavandière.) Esprit finalement assez inclassable, les carcans sociaux n’avaient guère de sens pour lui – et on lira avec plaisir cette savoureuse découverte du bourgeois, suite à un premier rendez-vous avec Jean Paulhan : « Quand je sortis de là, ma conception du bourgeois branlait un peu du manche. Point de cigare à bague et de bedons. Et l’on paraissait s’intéresser sérieusement aux divagations de tout un chacun. » Moyennant quoi, et à l’instar son ami Eugène Dabit, Marc Bernard ne se sentait « jamais tout à fait à l’aise sur le terrain de ce qu’on appelle la culture. » D’autant que rien, dans sa trajectoire ou son existence, ne le destinait à écrire. C’est ce qui rend plus frappantes, et plus belles encore, les quelques rencontres qui nous sont ici rapportées, de la plume la plus directe et la plus élégante qui soit. Marc Bernard n’est pas de ces écrivains qui finassent, il n’est pas de ceux qui donnent à leur plume l’ambition et l’objectif d’une œuvre : il écrit parce qu’il en eut un jour la révélation, et parce qu’écrire revient à emprunter un chemin de liberté. On a oublié qu’il obtînt le prix Goncourt pour Pareils à des enfants – mais il est vrai que nous étions en 1942, qui n’est certainement la meilleure période pour digérer les honneurs. Aussi ces textes courts, pleins de justesse, de générosité, d’observations savoureuses et de fausse légèreté, permettent-ils de redécouvrir celui qui, dans une lettre à Paulhan, expliquaient que ses « maîtres à penser sont le soleil et la mer. » De quoi rendre nostalgique 

 

P.S. Il importe de signaler aussi la publication, aux mêmes éditions FINITUDE, d’un petit livre de Christian Estèbe, Petit exercice d'admiration. L’auteur y raconte ce qu'il doit à Marc Bernard, notamment à son livre La Mort de la bien-aimée.


Marc Bernard, À hauteur d'homme - Editions Finitude
Paru dans Le Magazine des Livres, n° 4, mai/juin 2007
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