Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Marc Villemain
28 mars 2008

Benamouraché de lui-même

 

Il peut arriver que citer suffise, tant le suc de certains mots tient surtout au statut de leur émetteur : « Je suis victime d'une cabale d'intellectuels mondains, cette gauche caviar qui n'a pas supporté mon soutien à Nicolas Sarkozy. » (Georges-Marc Benamou à propos de sa nomination contestée, et finalement avortée, à la tête de la Villa Médicis.)

 

27 mars 2008

Philippe Starck ou le retour au réel

 

 

« Tout ce que j'ai créé est absolument inutile. D'un point de vue structurel, le design est totalement inutile. Un travail utile, c'est astronome, biologiste ou quelque chose comme ça. Mais le design, ça n'est rien », vient donc de déclarer Philippe Starck, 59 ans, après que des années de créations en tous genres l'auront placé à la tête d'une fortune absolument colossale. Et le créateur d'enfoncer le clou : « J'ai essayé de donner à mes produits un peu de sens et d'énergie. Mais même quand j'ai donné le meilleur de moi-même, c'était absurde ». Aussi n'est-il plus surprenant que le pape de l'objet de consommation aborde finalement des territoires spiritualistes où il était jusqu'à présent assez peu attendu : « J'ai créé tellement de choses, sans vraiment m'y intéresser. Peut-être toutes ces années ont-elles été nécessaires pour que je me rende compte finalement qu'au fond nous n'avons besoin de rien. Nous possédons toujours trop ». Enfin cette prise de conscience s'accompagne d'un sentiment de culpabilité positive : « J'étais un producteur de matérialité. J'en ai honte. A l'avenir, je veux être un fabricant de concepts. Ce sera plus utile ». Même si cela reste à voir, là n'est pas la question ; et aucune raillerie ne vient ternir mon propos : il faut au contraire louer Philippe Starck, et le donner en exemple, lui qui, malgré son succès planétaire, ou peut-être en raison même de ce succès, se révèle encore capable d'interroger les fondements et le destin de son activité. Non, ce qui me réjouit en revanche, et au plus haut point, c'est la désillusion et le désabusement programmés de ces innombrables modernes qui nous ont assenés, ivres de leur pulsions créatives et vingt années durant, que le devenir de l'art passait par le design et l'esthétique du matériau ; qu'ils n'étaient pas des fabricants d'objets de classe (dans les deux sens du terme) mais des artistes prolongeant les intuitions sublimes de Michel-Ange ; qu'un produit du design valait bien la toile d'un maître. Il ne s'agissait en fait que de dissimuler le consumérisme du temps sous le vernis du Beau et de créer de nouveaux "segments" dans le marché des biens. Ce qui ne signifie pas que tout, dans le design, ne soit pas d'intérêt artistique, loin s'en faut ; seulement que l'imposture ne trompe que ceux qui aspirent à être trompés - sur la marchandise.

 

14 mars 2008

Signe d'élection

 

Analysant la stratégie et la répartition du pouvoir au sein d'un groupe de chimpanzés, l'éthologue et primatologue Frans de Waal emprunte à la théorie des coalitions l'idée selon laquelle, en fonction de la situation, la force entraîne la faiblesse, ou au contraire la faiblesse se révèle une force. Paradoxes aux termes desquels « l'acteur le plus puissant est souvent l'allié politique le moins attirant » ou, à situation inversée, « les acteurs mineurs peuvent se positionner à un point d'intersection qui leur offre un grand avantage. »

La transcription aux sociétés humaines et à leur mode de résolution des conflits politiques
« triangulaires » est on ne peut plus parlante — cf. l'actualité politique de cette semaine et de ce week-end : « Les coalitions sont rarement plus importantes que lorsqu'elles sont nécessaires pour gagner, en vertu de quoi les deux plus grands partis n'éprouvent aucun désir de gouverner ensemble. Tous deux courtiseront le petit parti, lui conférant un pouvoir disproportionné. »
 

Frans de Wall, Le singe en nous - Éditions Fayard

26 février 2008

Mon désolationnisme

 

 

Je confesse n'avoir jamais été spécialement fier de mon pays. Je l'ai toujours aimé, parce que l'homme est ainsi fait que quelque chose en lui le voue à aimer de manière plus ou moins inconditionnelle ce qui l'a fait advenir, le lieu et le temps où il a pris vie, mais, aussi loin que je puisse remonter dans ma génération, il s'avère que les motifs de fierté patriotique sont pour ainsi dire inexistants. Je sais qu'il est tentant de préférer ce que l'on connait moins, qu'on ne déteste jamais autant que ce que l'on connaît le mieux, que la pensée magique peut prendre la forme aguicheuse d'une tentation de l'ailleurs : à cette aune, je me défie donc de mes propres impressions. Mais de la France, je suis surtout fier de ce qui ne lui appartient pas en propre, en tout cas malgré elle (sa géographie), ou de ce qui témoigne d'un ancien génie qui a déserté (sa culture,  son histoire, etc.) Aussi le sentiment d'appartenance peut-il ne pas se doubler d'un sentiment d'adhésion : je sens que j'appartiens à un pays, je sais que je n'y adhère pas. Il ne s'agit pas d'un rejet de principe, et certainement pas d'un rejet en bloc, mais de l'enracinement progressif d'une inconsolable tristesse devant le spectacle, non pas forcément du « déclin », mais d'une vigoureuse progression vers la déchéance.

 

Cette impression s'est bien sûr accrue avec l'élection de Nicolas Sarkozy, qu'accompagnent de concert le cynisme pornographique d'une droite qui peut en effet se targuer d'être décomplexée, et la bêtise d'une gauche dont les « nouveaux militants » ne trouvent rien de mieux à proposer qu'une charité de proximité teintée de fascination pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à du moderne. Elle prend toutefois ses racines bien avant ce funeste événement - sans que je puisse d'ailleurs la fonder avec précision dans l'histoire. Ceux de mon âge ont hérité d'un pays, voire, en partie, d'un continent, qui s'était peu ou prou libéré des carcans les plus tangibles de l'ancienne morale. De cela, nos parents sont sans doute assez fiers et, même si le bouillonnement caractéristique des années 1970 a aussi produit ce lot d'inepties et de désinvolture dont nos bobos sont les héritiers directs, leur relative fierté est en partie compréhensible. Elle l'est d'autant, et surtout, que nous-mêmes, leurs enfants, ne trouveront rien de mieux à transmettre au futur qu'un pays devenu carcéral, truffé d'instincts, sans mémoire ni dessein, dont la sentimentalité bigote côtoie sans contradiction apparente une aspiration profonde (et de moins en moins secrète) à l'ordre et à la délation, un pays où le conservatisme peut prendre les atours avantageux de la jeunesse, de la gaieté, de la fête et du lien social.

 

Face à cela, trois attitudes possibles.

La première : ne pas abdiquer. Continuer la lutte. Plaider les racines de l'ancien monde sans jamais oublier ce qu'il contenait d'inique et d'effrayant, entailler le réel, résister afin que l'activisme et le bougisme ne défassent complètement ce qui nous fit.

La seconde : s'assurer que l'on passera entre les gouttes, rejoindre la social-démocratie, de droite ou de gauche, entretenir le mouvement ou son illusion vers un meilleur possible, une dignité à portée de main, un sens que l'on pourrait recouvrer.

La troisième : tourner le dos, rentrer chez soi, attendre que tout finisse car toute chose finit par finir, préférer le poids de sa culpabilité à l'échec programmé de sa bonne volonté, nettoyer son terrier et espérer que tout cela ne soit pas trop indigne.

 

Plus jeune, je me serais érigé en juge de ces trois attitudes : il n'est pire procureur qu'une jeunesse pleine d'idéal. Aujourd'hui, et très probablement demain, il me paraît évident, naturel et souhaitable, que chacun puisse se déterminer aussi librement qu'il en sera capable. Et advienne que pourra.

 

23 février 2008

Cela devait arriver : nous sortons de la République

 

Il faut parfois courir le risque de la simplicité pour dire ce sur quoi les choses finissent par se résoudre : en validant le principe de la « rétention de sûreté », c'est-à-dire l'emprisonnement d'un individu sans lien avec un quelconque délit constaté mais en préjugeant du fait qu'il en commettra peut-être, le Conseil constitutionnel vient de contribuer à sortir un peu plus la France de la république.

J'ignore si les détenus dont la Chancellerie a dressé la liste révélée par Le Parisien seront ou pas dangereux une fois libérés : tout le monde l'ignore, et nos Sages n'en savent pas davantage. Je souhaite donc aux experts psychiatres qui auront à se prononcer sur le danger potentiel de tel ou tel individu avant de transmettre leur petite opinion aux juges, lesquels finiront bientôt par ne plus servir à grand-chose, de dormir sur leurs deux oreilles et d'effacer les traces de mauvaise conscience au réveil.

L'angélisme n'est pas là où on le voit d'ordinaire : l'angélisme, c'est l'erreur, ou la faute, de ceux qui croient, car il s'agit bien d'une croyance, que l'allongement des peines, le durcissement des conditions carcérales, le plaider-coupable, les peines-planchers et la rétention de sûreté dessinent les contours d'une société plus sûre et plus libre. Le désenchantement les guette. Il est d'ailleurs curieux qu'ils y croient encore, après vingt années de gonflette pénale et de sentiment (croissant) d'insécurité : souvenez-vous de Charles Pasqua déclarant en 1986 vouloir « terroriser les terroristes ». Qu'ils lisent plutôt, avec toutes les prudences requises et quoi qu'il leur en coûte, le dernier livre de Jann-Marc Rouillan, qui dit tout ça  sa manière : « Ils sèment, ils sèment... Mais viendra bien un jour la saison des moissons ! » (Chroniques carcérales, éditions Agone).

22 février 2008

Surlendemains d'indépendance...

 

 

A-t-on seulement idée de ce qui peut pousser plus de cent cinquante mille personnes à descendre dans la rue, du jour au lendemain - même si d'aucuns y ont manifestement été poussés - pour revendiquer « Kosovo », le « prénom » de la Serbie ? Nous est-il seulement imaginable qu'autant d'habitants de Belgrade, encouragés par des personnalités aussi réputées sur la scène internationale que Novak Djokovic ou Emir Kusturica (sans compter Alexandre Soljenitsyne), puissent à nouveau se tourner vers un ultra-nationalisme qui fut la cause de leur malheur dans la dernière décennie - entraînant avec lui le malheur décuplé des Bosniaques et des Croates ? Nous sommes loin, ici, du Stade de France : de toute évidence, la nation, là-bas, est recouverte d'un sens, d'une dimension et d'une mystique que nous ignorons, ou que nous avons appris à oublier. C'est d'autant plus troublant que nombre de manifestants semblent très jeunes : trop pour avoir connu la guerre de près, pas assez pour l'avoir oubliée - et pour avoir fait le deuil des grands frères ou des parents. Enfin ce qui est inquiétant, c'est que la « communauté » internationale est sans doute à ce jour aussi impuissante que l'auteur de ce blog... Faire miroiter l'adhésion à l'Europe est de toute évidence moins excitant que cela ne le fut, surtout quand la Russie est à ce point présente - ce qui nous renvoie à la dilution de l'Europe dans son élargissement, et qui, une nouvelle fois, donne raison à ceux qui ont toujours prôné son approfondissement. Reste que le pouvoir serbe, à commencer par son président Boris Tadic, devra bien choisir entre l'Europe et le Kosovo ; et composer pour cela avec un premier ministre, Vojislav Kostunica, autrement charismatique, qui rappela hier encore que « tant que nous sommes en vie, le Kosovo est la Serbie ». De deux choses l'une, donc : soit, dans les tout prochains jours, au pire semaines, les autorités parviennent à limiter les dégâts et à borner la colère (à défaut de l'apaiser), soit s'ouvre une nouvelle période de très grande et très dangereuse déstabilisation, qui verra les Serbes, de Bosnie et du Kosovo, suivre le mouvement - et conforter ce qui fait déjà son œuvre dans d'autres régions du monde, du Kurdistan au nord de Chypre.

 

20 février 2008

Lendemains d'indépendance

 

 

Nous ignorons ce que peut être la joie d'un peuple fêtant son indépendance : pour nous autres Français, cette histoire est réglée de longue date - nous comprîmes d'ailleurs assez mal l'émancipation de nos anciennes colonies. Nous ignorons tout de ce que peut ressentir l'individu qui, au contact de la chaleur de milliers d'autres, exprime la liesse d'une liberté qu'il estime avoir conquise ou recouvrée. Nous ignorons aussi, par la force de l'habitude, la joie qu'il peut avoir à contempler les symboles désormais officiels de ce qui manifeste à ses yeux l'unité de son peuple : le drapeau, l'hymne, les bâtiments officiels... ; l'histoire derrière nous, d'aucuns voient d'ailleurs dans ces signes extérieurs du patriotisme l'indice d'une certaine balourdise, d'un exotisme un peu ringard. La dernière fois que nous avons vibré au chant de la liberté souveraine des peuples, ce fut sans doute lors de la chute du Mur de Berlin : mais alors nous savions que l'événement impliquait bien davantage qu'un peuple circonscrit.

 

Ce qui fait peur et fascine, dans cette partie du monde où s'ancrent nombre de mythologies, c'est que plus l'histoire avance, plus il semble impossible d'en démêler l'écheveau. Inéluctable depuis 1991, l'indépendance du Kosovo a donc été proclamée dimanche, sans référendum ni consultation populaire : cette marque de fabrique conforte évidemment la rancœur de ceux qui s'y opposaient, mais l'argument ne sert guère que comme prétexte à alimenter la dispute. L'on dit des deux cents Serbes qui ont brûlé la nuit dernière deux postes-frontières qui séparaient la Serbie du Kosovo qu'ils sont des radicaux : cela paraît indiscutable ; il est fort à parier toutefois qu'ils ne représentent que la frange immédiatement active et visible d'un sentiment partagé par l'immense majorité des Serbes : sans le Kosovo, ceux-là ne reconnaissent plus leur pays. Que peut-on à cela, dans l'immédiat ? Rien. Absolument rien, si ce n'est engager un travail de très longue haleine en espérant que la ou les générations à venir parvienne(nt) à apaiser la part la plus ténébreuse de leur patriotisme. D'ici là, on ne peut guère que parier sur la police internationale et espérer qu'elle parvienne à chaque fois à faire tomber les fièvres. Rien n'est moins sûr pourtant : une génération a presque passé, qui a vu ses parents mourir, le plus souvent dans des conditions atroces, au nom, à tort ou à raison, de la sauvegarde de la nation ; or cette génération ne peut que constater que rien n'a été réglé, que l'explosion de la Yougoslavie et la partition qui s'ensuivit n'ont pas apporté la tranquillité et le développement attendus, que les infrastructures publiques sont par endroits exsangues (réseau de transports, postes et télécommunications, aide sociale...), et pire encore que les identités au sein de l'ancienne fédération ne se tolèrent guère davantage que par le passé.

Enfin, il y a le fameux effet de contagion. Et en effet, comment pourrions-nous faire le reproche aux Serbes d'éprouver un certain sentiment d'iniquité, quand la majorité des grands États du monde se rallie aussi facilement à une indépendance qu'elle refuse à d'autres ? Il est certain que la situation militaire, historique, politique et économique du Kosovo ne saurait être comparée à celle des Flandres, pour ne prendre que cet exemple très proche. Factuellement et sous quelque aspect que ce soit, aucun parallèle ne serait sérieux. Mais les faits sont aussi têtus que les mentalités. Et ce que quiconque peut retenir de l'épisode kosovar, dont la spécificité balkanique n'est pas contestable, c'est que le grand cycle des indépendances nationales ou infra-nationales dans le monde n'est pas clos, qu'il se poursuit et gagne du terrain. Les nationalistes du monde entier le savent bien, eux qui prennent soin de ne pas comparer des situations incomparables et savent bien que, dans les mentalités, dans la lecture inconsciente ou symbolique des faits, l'idée et la possibilité de se séparer d'un voisin haï, ou simplement encombrant, continue de faire son chemin.

 

19 février 2008

Sur Robbe-Grillet, ou l'essence hypocrite de l'hommage politique

 

Je ne suis pas à proprement parler grand amateur d'Alain Robbe-Grillet, dont l'importance littéraire ou para-littéraire ne m'échappe pas mais à l'écriture et aux univers duquel je n'ai jamais été plus sensible que cela. Il n'empêche que l'on ne peut qu'être confondu devant l'hypocrisie de l'hommage qui lui est rendu depuis hier. Je ne parle pas de Bernard-Henri Lévy, les deux hommes ayant toujours été proches, partageant notamment une même manière de revendiquer l'extrême liberté pour la création et éprouvant une même drôlerie, voire un même plaisir, devant la cocasserie du petit théâtre des adversités contemporaines. Je pense plutôt aux personnalités politiques qui, de droite comme de gauche, louent, l'œil humide et la main sur le coeur, le chantre des ruptures, le rebelle aux routines institutionnelles et l'explorateur émancipé de toutes les intimités. Son ultime roman sentimental livrait et délivrait ses fantasmes pédophiles, incestueux et meurtriers : à cette aune, il est à tout le moins pittoresque d'entendre tout un pan de la bourgeoisie, celle qui rêve de transformer la psychanalyse en psychiatrie et de mettre préventivement en prison ceux que le sexe travaillerait un peu trop, dire son respectueux hommage avec autant de conformisme. Que le monde politique et le monde de l'art aient depuis longtemps rompu les ponts (hors période électorale), nous le savions déjà ;  le problème est que la culture n'irrigue tellement plus le politique que tout hommage, non seulement sonne faux (ce qui ne serait ni nouveau, ni très grave), mais achève de discréditer encore davantage des laudateurs tout émus de se sentir émus. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, voulut interdire à la vente un roman dans lequel l'auteur avait essayé, non sans mal, de pénétrer le cerveau complexe d'un pédophile ; une fois président de la République, il s'attriste de la disparition d'un écrivain qui, au soir de sa vie et de la façon la moins romanesque qui soit, confessa un certain nombre de tentations sexuelles à tout le moins non conformistes : comme quoi, pour cet héritier contrarié de 68, tout est politique, y compris la libido. Cela dit, à cette heure, on attend avec beaucoup d'intérêt l'hommage que, à son tour, Ségolène Royal ne saurait manquer de lui rendre.
 

7 janvier 2008

L'évolution

 

 

Les évolutionnistes consacrent le triomphe de l'évaluationnisme. Mais quand et par qui les évaluateurs seront-ils évalués ?

4 janvier 2008

Une bonne année ? Une année moins mauvaise

 

 

Plusieurs lecteurs me présentent aimablement leurs voeux pour l'année qui commence. Tous me font part de leur souhait qu'elle soit une année plus faste pour les arts et la culture, pour la justice, pour les pauvres et les immigrés, pour le devenir de la France, du monde, et de la France dans le monde, une année qui, je cite l'un d'entre eux, verrait se réaliser « un certain redressement de l'esprit ». Las ! chers lecteurs, de tout cela - des chimères au fond, des voeux pieux - il faut sans tarder faire le deuil. Car le mouvement d'abêtissement vulgaire et général auquel nous assistons depuis un certain nombre d'années (mais depuis quand exactement ? jusqu'où devons-nous, pouvons-nous, faire remonter notre agacement très réactionnaire ?) n'est pas encore arrivé à son terme, loin s'en faut. Ledit redressement, s'il doit se produire, constituera une révolution lente, une mutation sourde, une trajectoire davantage qu'un acte ou un événement.

 

Que les fruits de mai 68 n'aient pas toujours été les meilleurs, que cette révolte un peu protéiforme ait accouché d'excès ou de concepts discutables, nul ne le conteste plus, pas même les meilleurs des soixante-huitards. N'empêche, on se prend à rêver d'un mai 2008 - qui aurait comme avantage collatéral de nous épargner le marketing éditorial qui s'annonce en coulisses, au prétexte de la quarantaine atteinte. A l'époque, le mouvement serait né d'une libidineuse histoire de dortoirs, filles et garçons rêvant d'amours moins platoniques ; quarante ans plus tard, le mouvement pourrait (aurait pu) naître de fumeurs indociles, allergiques à une société qui, au nom de l'hystérie hygiéniste et du vivre-ensemble, multiplie les interdits et les bannissements ; ou de ces gueux modernes, dépossédés de leurs papiers et plus encore de tout le reste, qui tentent, vaille que vaille, de nous alerter sur les reniements au pays des droits de l'homme, et subsidiairement sur leurs conditions de vie en prison ou dans les centres de rétention ; ou d'une gauche qui se serait enfin décidée à ne plus s'aveugler sur les vertus supposées naturelles du peuple ; ou de parents et de professeurs las de voir leurs bambins sapés de marques et ne rêvant que de business - show ou pas ; ou, pourquoi pas, de médias que leur propre fascination pour l'enveloppe dégoulinante des jours  aurait fini par écœurer ; ou de vieillards blessés de voir la jeunesse investie de toutes les promesses, quand eux-mêmes se trouvent chargés de nos tares et de nos retards. Rien à attendre en revanche de nos bobos,  ces gentils qui ne pensent qu'à conserver le monde en l'état tout en se donnant l'impression de le rajeunir. Je songe ici à J.G. Ballard, Millenium People, à cette révolte de la bourgeoisie contre elle-même, que contribua à fomenter un problème de ramassage des ordures. C'est plus profond qu'il y paraît. Et allez savoir jusqu'à quel point cela est visionnaire.

 

Les choses ne sont pas destinées à rester immuables. Les « ruptures » se feront, se font déjà, derrière nous, dans cette part de l'histoire humaine qui demeurera toujours invisible aux caméras, aux éditorialistes comme à la doxa. Elles se décident déjà, dans les soubresauts de la nature bien sûr, mais aussi dans une certaine frénésie capitaliste qui, comme on put le dire de la technique, obéit d'avantage à un processus lancé à toute vitesse qu'au projet d'une collectivité d'individus. C'est à tout cela que les sociétés tentent vainement de s'adapter : nulle "renaissance", pour citer l'allusion pompeuse, et trompeuse, que fit récemment Nicolas Sarkozy à ce beau mot, n'est programmée : notre mort seule l'est, mais c'est une mort lente, brouillonne, qui suit son bonhomme de chemin, c'est notre mort comme réceptacle dynamique d'une culture en mouvement - c'est-à-dire pleinement consciente de ne pouvoir innover qu'en ayant eu préalablement quelque chose à conserver. Au lieu de quoi, nous devrons nous farcir, cette année encore, l'arrivisme post-moderne de la Belle et la Bête, du président et de sa première dame disneyworldisée, le triomphe du cinéma petit-bourgeois, des arts plastiques scatologiques, du spontanéisme pictural, de la variété bien-pensante, de la littérature égotiste, le triomphe enfin de cette démocratie devenue académie de stars.

 

Chacun ses repères. Chacun, selon son histoire, sa culture, sa famille, son tempérament, ses failles, trouvera dans telle ou telle actualité le levain de son attitude et de sa pensée. Tout critère est recevable, aucun n'est illégitime. Et il en est tant. Il faut choisir, donc, aussi arbitraire que cela fût. Aussi, lorsqu'un président de la République, qui occupe et sature un espace public d'une manière jusqu'alors inédite en France, au point de faire de l'indécence une valeur moderne et de l'hypocrisie une vertu contemporaine, peut se payer le luxe de louer la « réserve » et la « discrétion » d'un de nos plus grands écrivains, Julien Gracq, disparu la veille, sans soulever le moindre éclat, alors c'est que notre société n'a jamais été aussi mûre pour le charlatanisme.

 

Certains jours (mais ils sont de moins en moins rares), il apparaît que c'est dans le silence du retrait que se fomente la rébellion la plus intense, celle dont les coups déstabiliseront avec le plus d'ardeur le fonctionnement d'une société qui se vante de vouloir être participative mais qui, au fond d'elle-même, n'aspire qu'à la conformité plastique, qu'à un ordre qui finira, n'en doutons pas, par rendre l'air irrespirable - sans que les fumeurs y soient pour grand-chose.

 

À tous, donc, je souhaite une moins mauvaise année...

 

17 décembre 2007

Du rétrécissement de l'idée de justice et de son application au pays des droits de l'homme

 

D'un côté, Jean-Marc Rouillan, ancien leader d'Action Directe, est placé en semi-liberté après plus de vingt années d'incarcération : en attendant mieux, c'est tout de même la preuve que le droit est encore applicable et que Nicolas Sarkozy n'est pas (encore) tout à fait maître en son royaume. De l'autre, le gouvernement et la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et la Toxicomanie (MILDT) coupent les vivres de l'Observatoire International des Prisons, et c'est une nouvelle démonstration de son désir d'en finir, avec le droit précisément, mais aussi avec tout ce qui pourrait jeter un discrédit sur ce qui relève de son autorité : la dignité des hommes, fussent-ils des détenus. Sur ce point, le nouveau rapport du Comité de prévention de la torture du Conseil de l'Europe, dans sa partie qu'il consacre aux prisons françaises, est d'ailleurs très encourageant... Toutefois, rassurons-nous : Rachida Dati veille sur l'indépendance de la Justice tandis que Yama Rade et Bernard Kouchner s'assurent que les droits de l'homme soient effectifs partout et pour tous.

26 octobre 2007

Rideau pour le petit Jean

 

 

Réputé pour châtier mon langage, je crains toutefois, ici, de déroger à la règle. Car vraiment, je vous le dis : on se fout de notre gueule !

 

Sophie Tapie et Jean Sarkozy, fille et fils respectifs de Nicolas et Bernard, pour les rares esprits (sains) à qui cela aurait pu échapper, furent donc recrutés par le producteur et metteur en scène Philippe Hersen pour jouer sur les planches un remake d'Oscar, célébré en leur temps par Pierre Mondy et Louis de Funès, puis par Édouard Molinaro. Philippe Hersen, le producteur et le metteur en scène, donc, fut apparemment un des seuls à ne pas faire le lien entre le petit Jean et le grand Nicolas : « Je ne savais pas qu'il était le fils de Nicolas Sarkozy » - en revanche, ami de longue date de Bernard Tapie, il lui était difficile de ne pas faire le lien avec sa fille. Aux dernières nouvelles, le petit Jean, finalement gros-Jean comme devant, a laissé tombé les gants (éventuel surgissement dans sa conscience du souvenir d'un temps où Paul Amar pouvait en offrir une paire à Bernard - Tapie - et Jean-Marie Le Pen), car « après réflexion » (waouh !), le jeune homme, préférant laisser parler son producteur plutôt que prendre le risque de bredouiller en bégayant, a décidé de « donner la priorité à ses études » - ce qui, à vingt ans, on en conviendra, n'est tout de même pas une idée aussi aberrante qu'elle en a l'air. Las !, le théâtre devra donc patienter encore un peu avant que le brillant jeune homme commence à en brûler les planches - mais trouvera matière à se consoler avec la jeune Sophie Tapie qui, elle, semble les avoir bien fixés (les gants). Nous attendons de savoir ce qu'en pensent les sociétaires de la Comédie Française.

 

26 octobre 2007

L'aggiornamento épileptique et schizoïde des socialistes

 

 

Pendant que le journal Libération, qui se veut le porte-drapeau du renouveau de la gauche démocratique, nous explique ce matin pourquoi Harry Potter, après s'être vendu à 400 millions d'exemplaires dans le monde à gigantesques coups (et coûts) capitalistiques, est « de gauche », les sympathisants socialistes continuent de consolider leur socle idéologique. Ainsi les dernières enquêtes montrent qu'ils sont près de 30 % à se dire satisfaits de Nicolas Sarkozy, que 81 % d'entre eux sont contents de pouvoir déduire de leurs impôts une partie des intérêts d'emprunts immobiliers, qu'ils aspirent majoritairement à un service minimum dans les transports et à une loi sur l'autonomie des universités, et surtout, surtout, qu'ils sont 69 % à approuver l'instauration de peine-planchers. Nicolas Sarkozy clamait la rupture, les sondés socialistes l'ont faite. De cela, Libération ne pipe mot. Pourquoi ?

 

Crédits : Sculpture de Gérard Ducret

26 octobre 2007

Doris Lessing : Nobel de quoi ?

 

 

Il n'est pas inintéressant d'apprendre que, quelques heures seulement après avoir été auréolée du prix Nobel de littérature, Doris Lessing ait lancé, dans le journal espagnol El Pais : « Le 11 Septembre a été terrible, mais si on se repasse l'histoire de l'IRA (l'organisation nord-irlandaise), ce qui s'est passé aux États-Unis n'a pas été aussi terrible que cela. Certains Américains penseront que je suis folle. Beaucoup de personnes sont mortes, deux édifices prestigieux sont tombés, mais ce ne fut pas si terrible ni si extraordinaire, comme ils le pensent. » Les petits révisionnistes que porte le temps n'en demandaient pas tant, et commencent déjà à reprendre la parole pleine de sagesse de l'auguste lauréate, laquelle a bien compris qu'en littérature, ce qui fait sensation, ce n'est pas la littérature.

4 octobre 2007

Postérité génétique

 

On dit les hommes politiques soucieux de postérité — leur point commun, peut-être, avec les écrivains. À cette aune, il est curieux de constater combien nombre d'entre eux, engagés à corps perdus dans le présent immédiat, négligent ce que l'histoire retiendra et dira d'eux. Prenez Thierry Mariani, député UMP connu pour être décomplexé — entendez par là membre d'une droite qui assume librement ses dimensions historiques et traditionnelles les plus rudes : quelque chose d'un peu martial, viril et conquérant. L'histoire (c'est-à-dire les livres, les manuels, les médias et la doxa) retiendra de Thierry Mariani qu'il fut parmi les premiers à tenter, en toute légalité démocratique, un fichage génétique des comportements sociaux, culturels, migratoires et démographiques, jouissant d'une arme, l'exploration de l'ADN, dont auraient rêvé et dont rêvent tous les totalitarismes. Nous sommes ici même au coeur des travaux de Michel Foucault sur le bio-pouvoir, et plus encore de la prophétie d'Orwell, qui conjugue novlangue anesthésiante, fascination technoïde et archivage bureaucratique de l'humain redevenu hominidé.

1 octobre 2007

Qui veut la peau d'Eric Rohmer ?

 

 

Pour avoir fait précéder son film d'un avertissement désolé expliquant au spectateur pourquoi il n'avait pu retenir la plaine du Forez, « défigurée par l'urbanisation, l'élargissement des routes, le rétrécissement des rivières, la plantation des résineux », et filmer sur les lieux où se déroule l'action des Amours d'Astrée et de Céladon, le roman d'Honoré Urfé, Éric Rohmer, quatre-vingt sept ans, s'est vu assigné en référé par Pascal Clément, ancien Garde des Sceaux (excusez du peu) et président du Conseil général de la Loire. Motif : « dénigrement ». Voilà bien les ravages de ce populisme de proximité auquel le désenchantement du monde a donné naissance, et qui n'est autre que la manière la plus étroite et la plus petite-bourgeoise de considérer l'univers. Le patriotisme d'antan a été supplanté par un patriotisme de terroir, dit aussi territorial, qui autorise n'importe quel micro-suzerain à se sentir investi d'une mission de salubrité publique. Que Pascal Clément, dont le bilan place Vendôme aura été aussi fécond que le babillage littéraire et désormais légendaire entre Nicolas Sarkozy et Marc Lévy, prenne pour cible un artiste qui n'est pas étranger au rayonnement de la France ou de ce qu'il en reste et des arts universels en général, qui plus est au nom des fiertés locales, voilà qui en dit long sur la haine de la culture qui a gangréné jusqu'à nos plus hautes édiles. J'imagine la scène d'ici : la réunion au sommet (fût-ce celui du conseil général), au soir tombé, dans les bureaux lambrissés de monsieur le président, entre son conseiller aux affaires culturelles, son directeur de cabinet, le représentant de la préfecture, le magistrat du coin trop heureux de l'aubaine, le digne représentant de l'opposition de gauche, le directeur des services, le chargé de mission aux affaires juridiques et le représentant de la DRAC, tous militants du développement durable de leur territoire, tous citant à qui mieux-mieux les expressions consacrées dans le schéma directeur, le rapport cadre sur le développement du tourisme ou la charte environnementale, leurs palabres oiseuses pour évaluer le taux de nocivité de l'insolence rohmérienne et le mal que l'obscure cinéaste fait à l'attractivité des pays de la Loire et au vivre-ensemble des administrés de la plaine du Forez : le Zola qui sonda les comices agricoles, le Balzac qui décortiqua l'ambition dirigeante ou le Cohen qui éprouva les mœurs administratives auraient fait leur miel d'un tel concentré d'élégances visionnaires. Au moins aurions-nous pu espérer, face à un tel déferlement de bêtise, que la rude parole d'une opposition socialiste encore un peu consciente de ce qui se joue à travers le langage de l'art secoue la sclérose gestionnaire : mais non, les voilà qui, eux aussi, entonnent ce même couplet du développement local et glissent leurs bottes dans le terreux sillon du petit chef départemental.

 

Quant au résultat, au fond, quelle importance ? - gageons que l'affaire aura tout autant nuit à la réputation de ce pauvre monsieur Clément que contribué à la publicité du film d'Eric Rohmer. De toute façon, nous sommes entrés dans un jeu de procédures, le conseil général ayant été débouté, non sur le fond, mais en raison d'une mauvaise saisine : le tribunal de Montbrisson a en effet considéré que « les passages dont le caractère erroné et péjoratif est allégué relèvent des seules dispositions de la loi du 29 juillet 1881 », relative à la diffamation par voie de presse, "qui obéit à un régime procédural spécifique et impératif", lequel n'a en l'espèce pas été respecté. Une nouvelle procédure sera donc engagée, dont il faut seulement espérer qu'elle achève de ridiculiser ceux qui, lorsqu'on parle de culture, se demandent d'abord à quelle juridiction elle doit obtempérer.

 

27 septembre 2007

La junte birmane tient parole

 

Ce qui est frappant dans la répression de la sédition birmane, et au-delà de toutes autres considérations politique, stratégique, militaire ou humanitaire, c'est qu'elle aura pour ainsi dire été annoncée officiellement. Ainsi a-t-on pu lire, depuis une semaine, que l'armée préparait la répression sous toutes ses coutures, politiques et logistiques, ou encore qu'elle prévenait les manifestants et tous ceux qui auraient l'infortune de se trouver dans leur sillage qu'elle s'apprêtait à tirer à vue. Ce cynisme n'est possible que parce que nous vivons dans une ère de communication frénétique qui permet, pour peu que l'on ait assimilé le fonctionnement situationniste du temps, d'annoncer l'horreur sans que l'annonce elle-même n'en modifie la survenue. Nul n'ignore ce qui se trame, les puissances terrestres réunies s'en saisissent, les appels et les tractations se multiplient, mais le feu est ouvert dès le lendemain. Et ce qui est fascinant, c'est que la surpuissance menaçante des grands ne déplace pas une virgule des communiqués et des intentions de la junte au pouvoir, absolument et totalement indifférente aux menaces de rétorsion et aux chiffons rouges agités à la tribune de l'opinion mondiale. Cette indifférence est rude à avaler pour tous ceux qui font profession de politique et d'opiniâtreté onusienne, tant le politique ne survit que parce qu'il peut convaincre les citoyens de sa capacité à se saisir du réel et à en infléchir le cours. Ici, les actions de prévention, de précaution, d'ingérence et de négociation, n'auront servi à rien, et toutes se seront heurtées à quelque chose d'incroyablement obtus et borné, au point d'apparaître comme parfaitement irrationnelle aux consciences occidentales.

 

26 septembre 2007

Très anglophile francophonie

 

 

En octobre 2000, le « Protocole de Londres » a scellé un accord entre les pays membres de l'Office Européen des Brevets. Pour faire vite, cet accord supprime l'obligation de traduire en français les brevets européens ; or il se trouve que le gouvernement français, par les voix mêlées de Valérie Pécresse, Hervé Novelli et Jean-Pierre Jouyet, a récemment annoncé son intention de le ratifier. Aux voix de ces trois ministres, joueurs de fluteaux responsables de la Recherche, des Entreprises et du Commerce extérieur et des Affaires Européennes, il n'aurait pas été totalement indécent d'adjoindre celle du Secrétaire d'Etat à la Francophonie, l'ancien socialiste Jean-Marie Bockel. Inutile, toutefois : celui-ci est un chaud partisan de l'accord. Aussi le haut responsable francophone qu'il est peut écrire sans le moindre trouble que « le statut du français s'en trouve(ra) clairement renforcé », la novlangue institutionnelle l'autorisant à affirmer que cet accord « permet d'affirmer une francophonie vivante qui (...) porte notre esprit d'entreprendre. » (Le Monde, 21 septembre 2007).

 

Déroutants, imprévisibles, grands farceurs devant l'éternel, les partisans de l'accord argueront du passéisme, de l'archaïsme et autre nostalgisme de ses opposants : c'est qu'ils ont fière allure, ces affairés qui virevoltent sur le vent de l'histoire. Mais j'oublie que ce gouvernement fut ardemment désiré par le peuple, et qu'à ce titre il peut tout se permettre - jusqu'aux plus profondes contradictions : la création d'un ministère de l'Identité nationale d'un côté, la vente à l'encan de la langue française de l'autre. Européen, et anglophile à bien des égards, l'écrivain que je suis continuera donc de voir sa langue se dégrader dans le long processus des incultures et des incuries technocratiques, avec l'enthousiaste soutien de ceux qui ont mené campagne sur le thème de la nation retrouvée.

 

5 juillet 2007

Pierre Jourde, fin

 

Suite et fin de « l'affaire Pierre Jourde » (évoquée sur ce blog le 22 juin dernier), avec la décision du tribunal correctionnel d'Aurillac de finalement condamner les cinq habitants de Lussaud, trois femmes et deux hommes, tous agriculteurs, à deux mois de prison avec sursis et 500 € d'amende pour le plus âgé d'entre eux (72 ans). Ce à quoi il faut ajouter 4200 € de dommages intérêts pour le préjudice moral, et 2400 € pour le préjudice matériel. Signalons également que le plus âgé des prévenus fut frappé par Pierre Jourde (indiscutablement en état de légitime défense), qu'il passa plusieurs heures dans le coma, que ses blessures nécessiteront dix-neuf point de suture et provoqueront une perte d'acuité visuelle. Rappelons enfin que, initialement, le Parquet avait requis six mois avec sursis contre l'ensemble des prévenus.

D'aucuns se satisferont de cette clémence relative, arguant de l'inévitable exposition de l'écrivain lorsqu'il dresse des portraits peu flatteurs de gens qu'il connaît, qui par ailleurs ne semblaient lui manifester jusqu'alors que de la sympathie, à tout le moins une bienveillante indifférence, et dont on ne peut exiger qu'ils admettent spontanément les lois du genre romanesque. D'autres considèreront au contraire le grotesque de ce jugement, qui dégrade le principe de liberté artistique et romanesque en fait divers, et se seraient sans doute contentés d'une admonestation et d'une bonne frousse au tribunal, leçon de chose à l'appui. Pour ma part, je suis enclin à penser un peu tout cela à la fois : c'est dire mon embarras. Enclin à penser que nul ne peut impunément frapper un homme, menacer sa famille et lancer des insultes à caractère raciste à des enfants, et que, en l'espèce, l'art du roman exige de la société et de ses membres qu'ils acceptent de laisser toute sa liberté à l'écrivain ; mais enclin aussi à penser qu'il y a un côté un peu ridicule, de la part dudit écrivain, à ne pas se contenter d'un jugement qui, quoiqu'il en dise, établit une culpabilité — seule chose qu'il soit légitimement en droit d'attendre d'une décision de justice. Car la déclaration de Pierre Jourde à l'issue du jugement, manifestement surpris que soit évoquée une « décision d'apaisement », et considérant que « ce jugement est très indulgent par rapport aux faits », me met mal à l'aise. Je ne me réjouis pas, en effet, d'entendre de la bouche de cet écrivain, toujours partant pour dénoncer les pouvoirs institués et toujours en tête des cortèges qui stigmatisent les puissants, que la justice n'a pas frappé assez lourdement. On aimerait d'ailleurs, au passage, savoir l'idée qu'il se faisait d'un jugement qui lui aurait semblé juste, et quelle décision de justice l'aurait agréé. L'ère de répression tous azimuts que nous traversons nous fait regretter cette confusion, hélas devenue ordinaire, entre l'établissement d'une culpabilité et l'alourdissement exponentiel des sanctions afférentes. Un moraliste se serait pleinement satisfait que la culpabilité soit publiquement reconnue, et aurait tout aussi publiquement demandé que l'on passe l'éponge, gageant que l'attitude du seigneur peut aussi constituer la plus noble et la plus profitable des leçons de civisme.

27 juin 2007

Solder le consumérisme

 

Comme chaque fois, c'est dans la rue que j'apprends « l'ouverture des soldes ». Ce matin, trois longues files d'attente se répartissent avec ordre et discipline devant trois magasins de la rue du Dragon — que je traverse toujours pour rejoindre, à ma manière tout aussi disciplinée, le lieu de mon travail. Les patients consommateurs sont déjà très bien habillés, très bien chaussés, très bien peignés et très bien hâlés. Ma candeur est chaque fois prise en défaut, et chaque fois je me demande : mais que font-ils dans la vie qui leur permette de passer une matinée entière, au beau milieu de la semaine, à « faire les soldes » ? Où, comment, gagnent-ils leur argent ? Sont-ce tous des rentiers ? Quels besoins ont-ils de nouvelles robes, de nouveaux costumes et de nouvelles chaussures, puisque leur mise est déjà de très bon aloi ? Au même moment, dans la même rue, sur le trottoir opposé, à vingt mètres devant, scènes de la vie ordinaire. Une vielle gitane arrête les passants et leur mendigote en échange de la bonne aventure. Trois Noirs fluorescents dans leur vert municipal dévident les grosses poubelles vertes de la rue dans leur bahut municipal, vert itou. Bloquant la rue, exaspérant les automobilistes, un livreur décharge son camion de lourdes caisses de bouteilles qu'il entrepose sur de lourdes palettes en bois. Les amateurs de soldes, eux, imperturbablement patients, ordonnés et disciplinés, regardent le bout de leurs chaussures bientôt neuves.

 

<< < 1 2 3 4 > >>