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Marc Villemain
1 mars 2019

Mado lu par Pierre-Vincent Guitard

 

 

Ils virent qu’ils étaient nus - Genèse. Mais marc Villemain préfère écrire « elles » et, ce faisant, nous placer d’emblée au cœur de la nostalgie. Roman nostalgique ou roman sur la nostalgie, on hésite tant celle-ci est prenante. Jusqu’à son ultime résolution, la mort. Et pas n’importe laquelle, Mado disparaît dans l’eau noire. Inconsolable mélancolie est-il écrit. 

 

Cela pourrait être le roman de l’enfance perdue : Mon enfance est morte, ils l’ont tuée. - dit Virginie - mais ce sentiment-là nous parle bien plus qu’il a parlé aux générations précédentes quand venait l’âge de se retourner sur sa jeunesse. Et ce romantisme revisité trouve ici, par catharsis, les moyens de se dépasser, de transmettre un héritage renouvelé à l’enfant du viol, Émilie. Il faut peut-être mettre en parallèle, l’histoire de la France et ce roman, puisqu’après tout il s’agit de littérature française, et donc d’identité française. Mado a perdu son honneur et doit aller au bout de sa mélancolie, permettre aux générations futures de trouver le chemin de la reconstruction. Nous n’en sommes plus là diront certains, la reconstruction a eu lieu, la France n’a plus besoin de revenir sur le passé du siècle dernier. En sont-ils si sûr ? Le temps de la littérature comme celui de la société est un temps long, les cicatrices se referment lentement. 

 

Virginie ne parvient pas à faire le deuil de son amour homosexuel, à imaginer que Mado puisse vivre autre chose. Par deux fois elle nie l’évidence, malgré les apparences Mado ne peut aimer Julien pas plus que Florian, Virginie ouvrira donc son histoire à sa fille : Je voulais tout montrer à Emilie. […] Elle a contemplé l’océan et j’ai vu dans ses yeux une envie de vivre, une envie de joie. 

 

Roman de l’enfance perdue, de l’innocence en allée, sans doute, mais surtout, mais aussi, roman où la vierge Virginie se délivre de la pécheresse Mado, avec elle retourne à la mer et l’y abandonne alors j’ai fait un pas en avant vers elle pour l’embrasser mais sa main s’est arrêtée sur ma joue en tremblant, elle a dit pardonne-moi je t’aime et a disparu dans l’eau noire. 

 

Ainsi le romancier nous libère-t-il de nos démons, il nous prend au piège du romantisme pour nous inviter à nous en défaire et ce qui semblait être une bluette à la mode contemporaine, un petit roman d’amour lesbien, est tout au contraire une initiation à la vie. Virginie ne sera jamais celle qui épousera un homme gentil, celle qui s’installera dans une petite maison au bord de la mer, elle a déconné et enfanté une pauvre gamine, un rayon de soleil en plein désert. Que l’on songe au sens premier de déconner que je traduirais élégamment par "se sortir de là" et c’est bien ce à quoi nous sommes conviés. 

 

Je ne dis rien du style, ni de la composition minutieuse du roman, d’autres le disent mieux que moi et le lecteur saura apprécier, je dis seulement que sous des apparences romantiques se cache un roman infiniment plus subtil qu’il ne veut bien le dire.

 

Pierre-Vincent Guitard

Lire l'article sur Exigence Littérature

28 février 2019

Mado lu par Sébastien Écorce

 

 

Mado pourrait aisément être considérée comme une intrigue au demeurant banal.

 

Il n’est en rien. Il s’agit bel et bien d’une écriture qui sculpte dans la moindre finesse l’initiation de deux jeunes filles, Mado et Virginie, avec ces folies, ces errements, ces renoncements, ces comparaisons ineptes et injustes, incohérentes, ou petites déréalisations.

 

Une langue, concise, douce, délicate, qui caresse, et acère, parfois abrupte, taillée sur la ligne secrète du désir, sur la courbe effrénée d’un amour impossible. Il y va, sous une rythmie lancinante du ressac et de la visibilité, d’une érotologie dentelée et assumée qui se découvre et suggère l’advenue des corps dans la singularité et palette des âges de l’adolescence ; de l’effleurement à l’affleurement de la vie, qui se gorge et gamberge parfois en de multiples impasses et sidérations, de la restitution fine et complexe de la vie psychique, de ces corps immatures en transition, immatures et pourtant si enracinés, puis déracinés, par les vagues et stases du temporel, qui ne se peuvent découvrir que dans les tensions du désir, d’un désir transgressif, du bercement ondoyant des amours adolescentes, telles des ombres figurées sur la grande toile du Monde, que l’écart des années met en relief, par cette Voix intercalaire, sous la forme de cycle, celle de Virginie, plus mature, désormais femme, quelque quinze ans plus tard, épisodes qui coupent, scindent et scandent les tentatives, les resserrent, leur confèrent une autre intensité, une autre prosodie, un autre questionnement sur ce qui a pu faire embarras, traumatisme, ou obstacle et façonner ce passage à la pleine féminité.

 

Des scènes graduées, ciselées, en des traits sexuels, quasi rituels, des chorégraphies de mœurs légères, entre fluidité et porosité, un assemblage des souffles dans l’espace du jeu et de l’insouciance qui confine à la rupture, à la confrontation des genres ou de leur confusion même, dans une sorte de vertébration naissante, puisque en cours perpétuel, renvoyant à non pas cette notion d’Infans, mais de ce qui ne peut prendre voix que par la forme incarnée, à une autre spatialité de la transition, qui en constituent la singularité profonde, un secret au creux, le cœur profond.

 

Une écriture à favoriser un espace du vivant, de la mer, roches, et du végétal. Le Carrelet comme figure tutélaire, lieu et espace d’où tout s’amorce. Autour. Tout y ramène, à mesure de la progression. Presque acoustique en ces sonorités, du ressac et de la lumière irisée ou saturée, un devenir spatial du désir qui enroule littéralement les corps, l’odeur, la sécrétion, les humeurs vitalisées, les pousse et les repousse vers les bords, ou contre d’autres points de sédentarité en ces parcours de découvertes, de conversions, de contacts labiles et d’observations muettes et animales. Les éléments sont certes là, présents, ils s’incluent dans la destinée même des jeunes filles. Etre refuge. Etre sa propre tanière, pour par suite, la dépasser. Etre ce désir. Etre cet advenir. Dans cet environnement même. Entre toujours, la tension de celle qui est déjà et celle qui n’est pas encore, les ressorts de l’aveu d’une finitude ou d’une impuissance, que les deux veulent et tiennent à briser. Et cet environnement fait branler même le monde des visions. Entre archaïque et mélancolie. Épure et espérance.

 

Il n’est pas de fusion vie : puisque la langue est non au plus près mais au cœur de cette vie en transition, en aggravation par tant de sauts dans l’implacabilité de ce qui les meut, de ce qu’elles s’énoncent à elles-mêmes et vivent, parfois contre elles-mêmes, cette naissance du désir en son dévoilement même, que remanie le modelé des lumières et des côtes, les fuites et longues marches en des surfaces sableuses, les attentes pesantes et brulantes. Cette naissance du désir qui ne peut être près de guérir, puisque pris dans la témérité même des pulsions, de cortège de corps à être saisis puis embarqués dans le cheminement ou l’accablement de ce qui les mets en risque, ou péril, dans la résistance au premiers contacts, consentis, à l’évitement, la fuite radicale devant deux jeunes garçons du même âge, le souffle, la nuit, toujours ou souvent la nuit, dans les dunes, le repli, la sidération, le refuge. La honte, incarnée. La honte déniée. La honte progressivement levée. Ou relativisée. La figure obsessive de l’image manquante, de cet objet pris, par jeu, d’un jeu qui façonne autant qu’il violente, part manquante qui lui restitue cette part fondamentale, cette part encore insondable.

 

De cette scène traumatique vécue par la jeune Virginie, qui structure les tissus et les voix, celle de Mado, du jeune Florian, petit pêcheur local se rendant régulièrement près cet espace du sacré intime, lieu de ralliement et de convoyage des peurs innomées et des désirs, de leurs incantations puis de leurs réalisations, module donc les voix, les éléments, tels une petite cosmogonie baroque et berçante. On notera la scène marquante et tactile d’avec le poisson, comme sujet à faire naitre et monter la découverte du désir, entre suspension et amusement,

 

     la dorade glissait entre les doigts de Mado, elle piaffait, se tordait comme un savon trop gras entre ses mains si douces, la bouche toujours plus écorchée, la gorge toujours plus entaillés, et je scrutais le plaisir de Mado à jouer avec cette chose visqueuse et moribonde, ce corps avachi et huileux qui agonisait entre les doigts de la plus belle fille du monde. Car oui elle était la plus belle fille du monde, même à cet instant, surtout à cet instant. ( ...)Je ne voyais plus le poisson, j‘avais oublié sa douleur atroce, son regard de supplicié, et le sang qui perlait le long des flancs olivâtres, je ne voyais plus qu’elle, ses genoux dans la vase(…) et toute cette joie pure qui brasillait dans ses yeux le soleil rosissait, jetant sur cette substance molle et grise, sur cette panse cuivrée qui se déchirait entre les mains, un scintillement étrangement gai et lumineux. (p .63)

 

De cet effilement de la crainte et de l’attraction, n’est que le dessein rêvé de la forme de l’amour, une forme d’amour auto-découverte dans la progressivité des approches et des pressions, une forme même d’amitié amoureuse, que le temps fait exister sans principes.

 

     Même si je m’étais offerte à elle pour qu’elle demeure à jamais la première, je savais aussi que mon cadeau était incomplet, qu’il fallait que je donne, que je donne plus, et je savais qu’elle le savait. (p. 90)

 

Le lecteur est confronté, à un monde en formation, d’accueil et de mise en risque, de protection et de libération possible. Ce que vivent de façon prismatique les deux jeunes Mado et Virginie, dans l’esquisse profonde de leur petit exil. Jouant l’une l’Autre, se déjouant, ou se déjaugeant, voulant se faire plus résolues qu’elles ne le furent. Les deux univers intimes et extimes, dans la polysémie du lieu carrelet, poisson plat autant que refuge ou abris pour l’enfance, figures centrales de l’enfance, et jalon primordial de l’auteur fait d’accroches composites et de tôles légères et de bois rongés, de rafistolage comme autant de coutures d’enveloppes autour d’un noyau encore fragile.

 

Nous tournons autour, de ce qui attire et révulse, d’une attraction qui sait être morbide, retournée contre puis invaginée, au bord de quelque précipice de nature à réactiver de la vie. Des résonances qui se brisent par le rythme des corps stables, sédentarisées ou dans l’avancée dynamique, la fuite.

 

La fuite non pour éviter, la fuite non pour éluder, mais la fuite par approfondissement. Une fuite pour se situer dans le moment même de cet amour, en en disposant des corps des deux jeunes filles. De ces corps vénérés puis submergés. De ces corps à devenir femme.

 

Les deux destins liés, intimement liés, dans l’aimantation et le charme irréfragable de la différence. Dans la domination ou la possession. Elles ne feront que suivre le mouvement qu’elles s’impriment elles-mêmes. Celle qui ne sait pas faire. Privé de faire don de plaisir. Ou pas encore. Et la Muse, ou la borne, toujours là où l’on ne l’attend pas.

 

La langue de Marc Villemain laissera toujours l’amplitude à cette limite à reculer, limites des corps et de leurs finitudes et de leurs désirs. Des images, des sensations, rendues vivantes au seul nom de l’absente. Les premières fois, récessives, les craintes non éludées et le retour, sous la forme de ressacs, de souvenance et de visions morbides. Des situations à dégager un dessein d’ordre sacrificiel, en rapport inverse de la nature des rites de petites possessions que les jeunes filles distillent, parfois, sans le savoir. Des petites instrumentalisations à contourner des formes de jalousies, ou des sentiments projetés de trahison.

 

     Je savais que je me nettoyais de ce que qu’on allait me faire. Mais en même temps, je prenais des résolutions. Je connaissais mon corps, ses limites mais aussi tout ce qu’il m autorisait ….Mado avait fait de moi une femme, je devais faire le reste. (p. 113).

 

On y verra dans la suite du roman, une sauvagerie qui s’ajoute au Monde, une sauvagerie gourmande, de rêve de primitive , qui non pas infantilise, mais une sauvagerie qui accompagne l’évolution des corps, qui recouvre d’un désir ce même monde, le rendant plus riche, une sauvagerie contenue qui dénoue, qui cède place à la fureur de décompensations parfois orgasmiques, de ce qui est trop fort pour le commun. Que l’idée de terreur est un tronc commun de l’identification sexuelle. Que la nature aide ou adoucit la sauvagerie des premières fois. Qu’elle est-ce continuum par quoi l’amour advient. Qu’elle en est un moyen et un parcours, dans la distance et la mémoire. Que de toute transmission s’opérera de la perte. Que la terreur subsumée permet à juste titre de ne plus être obnubilé par son seul désir, mais dans celui de l’offrir, d’en faire don dans l’épreuve apparente des inconciliables.

 

Sébastien Écorce

 

Lire l'article sur remue.net

25 février 2019

Mado lu par Laurent Chalumeau

 

 

Par quel bout prendre ce texte indéniablement superbe ?

 

La force de certains auteurs souffle dans l’indétermination qu’ils ont l’aplomb de maintenir. D’autres vont à l’inverse manifester le génie de l’épithète. M’en sachant dépourvu, il me méduse toujours chez l’autre : Anatole France, le jeune binoclo Mathieu ou, ici, ce monsieur Villemain. Chaque page propose au moins une phrase magnifique. Souvent, il y en a dix. Certaines qu'on dira juste sublimes.

 

Par principe, je me méfie des messieurs qui se mêlent de tripotis d’adolescentes. Au mieux ça donne Kéchiche, mais les pédo-DavidHamiltonneries ne sont jamais loin. Car, Dude ! Write what you know. Dès qu’il s’agit de corps, de sens, d’émois, que diantre savons-nous, nous autres pauvres zobés, du comment ça s’éprouve chez nos amies les filles? Donc, merci ! Le gus qui nous raconte deux nymphettes qui se papouillent. L’impression de regarder un vicelard se pogner.

 

Après, l’écriture, ce n’est que choix techniques, donc des applications de ce que j’appelle la morale narrative. Aussi recense-t-on des degrés de male outrecuidance. La troisième personne, faute de mieux, est une humilité. Et chez Flaubert ou mon gars suscité, le bon Nicolas Mathieu, ça fait glisser l’affaire. Mais les barbus barrés en crossdressing madame Arthur qui prennent une voix de gamine à la première personne, il y a toujours malaisance, je trouve.

 

L’exception, c’est le porno. Pour les romans fripons, le mec rend service au texte en chiquant à la meufe. Nul n’est dupe, mais la conscience de l’illusion n’abolissant pas l’illusion, ses cochonneries se voient plus titillantes et déculpabilisées attribuées à une dame.

 

Là, l’auteur n’a pas pris cette peine. Mais c’est si tendrement fait, jusque dans les trucs intimes vraiment « de filles », on croit à sa narratrice autant que si la page de garde annonçait une autrice.

 

De mon point de vue, c’est le plus beau des mille compliments qu’on a envie d’adresser à cette célébration du violent tourbillon des gougnouteries teenage. Reste à savoir ce que les filles, elles, en pensent. Déjà, c’est une femme qui le publie. Un début de label rouge. Donc, ladies ? Ball in your court…

 

Laurent Chalumeau

Sur Instagram

23 février 2019

Mado lu par Jean-Pierre Longre

 

 

L'éveil de la passion

 

« Mon premier souvenir en tant que femme », dit-elle. Pourtant Virginie était encore une enfant lorsque les deux frères de son amie Mado lui jouèrent un sale tour en emportant tous ses vêtements alors qu’elle prenait un bain de mer. Farce de gosse, et pourtant c’est la peur qui saisit la fillette. « Je crois que derrière leurs grognements j’entendais autre chose que des cris de cow-boys ou d’indiens, de gendarmes ou de voleurs. Je n’entendais plus la gaieté, plus la jubilation, plus la malice ordinaire de nos âges […]. Comme si ce n’était plus eux. Plus des enfants mais des animaux. Qui bondissaient, beuglaient, crachaient, salivaient. Du haut de mes neuf ans, il me semblait voir ce qu’ils s’apprêtaient à être. Leur devenir-homme. Des hommes, voilà. C’est-à-dire, pour la gamine que j’étais, des bêtes sauvages, carnassières. Cannibales. ». Son seul refuge : un « carrelet », pauvre cabane de pêcheurs où elle avait l’habitude de se retrouver seule avec elle-même. Cette fois-ci, elle y aura passé la nuit, nue, « ratatinée sur le plancher », avant de rentrer chez elle en catimini. 

 

Cette aventure l’éloigna un certain temps de Mado. Puis ce fut comme un déclic : les deux filles se retrouvèrent dans une relation plus qu’amicale, s’éveillant mutuellement aux sens, voire à la passion. Séparations, retrouvailles, jeux de la jalousie et du hasard, recherche et découverte du plaisir et de la relation exclusive… Mado est un roman d’amour qui ne verse pas de l’eau de rose. Certes les fleurs bleues y abondent, mais ce sont des chardons, qui envahissent les dunes, griffent les corps et blessent les cœurs. 

 

Le tout est soutenu par le style précis et imagé de Marc Villemain, qui ne mâche ni ses mots ni ses formules, et sait parfaitement marier la délicatesse à la sensualité, l’empathie à la vigueur, la poésie au réalisme, le rêve à la réflexion, l’espoir à l’illusion. L’alternance narrative n’y est pas pour rien : au récit des événements, fait face en une sorte de miroir la mémoire méditative de l’adulte qu’est devenue Virginie, elle-même mère d’une jeune Émilie qui va aussi connaître les « odeurs de fin d’enfance » et la force de la nature. « Qui se souvient de son éveil aux sens ? Qui peut dire : “ Voilà, c’est là, c’est ça, c’est ce jour-là ” ? Moi qui suis chair, et suée, et sang, moi qui suis spasmes et frissons, je peux dire que c’est toute la nature qui est venue à moi. La liste serait infinie des phénomènes qui ont aiguillonné mes sens. Le duvet d’une pêche blanche, son jus clair ruisselant sur mon menton. La supplique inutile d’un poisson frétillant entre mes mains et son regard implorant, visqueux. La violence d’un certain orage de printemps dans l’odeur acidulée de l’herbe chaude, cette échancrure de lumière brutale dans le ciel de suie. […] ». Mado pourrait être une mine pour ceux qui s’adonnent au décorticage psychanalytique des textes littéraires. Heureusement, ni Virginie ni Mado ne sont des objets d’étude. Elles sont des personnages authentiques, sensibles, humains, tels que seul un vrai et beau roman peut en montrer.

 

Jean-Pierre Longre
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18 février 2019

Mado lu par Lionel-Édouard Martin

Lionel-Édouard Martin fait selon moi partie des plus grands stylistes contemporains : le lire est largement aussi bénéfique que d'assister à tel ou tel master class. Mais « LEM » est aussi un critique des plus inspirés, et ce n'est pas la première fois que, le lisant, j'apprends sur mon propre travail. « Et la mer, et l'amour » est de ces articles dont tout auteur peut rêver. Je l'en remercie.
 

 

 

« Et la mer, et l'amour »

 

Ça parle d’adolescentes un peu folles de leur corps (dans le texte : 43 fois l’adjectif nue[s], 20 fois le nom culotte), ça raconte Mado qui pour de vrai s’appelle Madeleine (comme la sainte, vous savez, celle de mœurs légères avant sa conversion), ça raconte Virginie (il y a de la vierge, dans ce prénom si on s’en fie à l’étymologie), ça raconte aussi, mais moindrement, Florian le bien nommé (puisque c’est lui qui déflore, bien outillé pour ce faire : « Sa canne [à pêche] était plantée dans le sable, tendue vers l’avant, le fil mouillant loin dans l’océan » [p. 86]). Ça raconte tout ça, les ados bébêtes, sentimentaux, les pulsions de teenagers comme « le boutonneux du premier rang qui salivait en […] voyant [Virginie] » (p. 42), les tropismes de garçons pleins de « balourdise », de gamines pleines d’effronterie : « Mado avait eu le culot d’embrasser un garçon dans la cour, devant tous les morveux de la classe, même devant un prof qui surveillait » (pp. 151/152). 

 

Ça raconte tout ça qu’on a peut-être déjà lu (dans Les Amitiés particulièresLe Cahier voléThérèse et Isabelle, etc.), et ça ne serait alors, de tout ça, qu’une resucée (cf. « [l]es roudoudous […], du sucre de toutes les couleurs moulé dans des sortes de petites coquilles Saint-Jacques. On pouvait lécher ça pendant des heures » (p. 37) – tiens, ça rappelle (le monde est petit !) Proust et les « gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques » : mais voilà, si ça raconte tout ça, ça raconte aussi – et surtout – tout autre chose, ça raconte la mer (37 fois le terme, 12 fois celui d’océan), ça raconte la mer et le soleil (36 fois soleil) : moins comme dans la chanson de François Deguelt que dans une sorte de mythographie sensuelle, voire sexuelle, où ce sont les éléments qui déterminent l’histoire, puisque cette dernière débute inopinément dans un carrelet, soit dans « une cabane de pêcheur, toute simple, toute bête, humble et sauvage, quelques planches au bout d’un ponton monté sur pilotis » (p. 15) dont on précise qu’elle est « un peu branlante » : voyez la bête. Ça s’avance dans l’océan, ces carrelets, c’est corporel, masculin : « Le ponton qui y conduisait s’était en partie affaissé. Le bois par endroits était vermoulu jusqu’à l’os, rien qu’avec mon ongle je pouvais en gratter le cœur » (p. 15, c’est moi qui souligne), ça fait assez, visuellement, sexe viril pénétrant (dans) la mer. Cette espèce de membre gigantesque, un peu « bancroche » (p. 15), ce sera le lieu de toutes sortes de mêlées amoureuses (Virginie et Mado, Mado et Florian, Virginie et Florian) pratiquées au-dessus de la mer – la mer, l’amour : ajoutons-y l’amer (« Je ne sais pas ce qui a pu rendre ce plaisir aussi amer » [p. 158]), on est dans un poème baroque et c’est bien qu’on y soit. 

 

Et c’est bien qu’on y soit, oui, parce que ce sont ces masses, ces mythes – la mer et le soleil – qui, bien plus que l’intrigue somme toute assez banale, donnent à ce fort et beau roman sa profondeur et sa tonalité, en font une symphonie sensorielle résonnant autrement plus puissamment que la seule sensualité des corps et que ses descriptions (quoi de plus fadasse, de plus barbant, que la littérature érotique, fût-elle « sans orthographe » ?) : on est ici, plutôt que dans la romance vaguement affriolante, dans le mythe anthropomorphique, comme dans ce passage qu’on croirait presque relever de croyances archaïques : « Le soleil entrait dans son lit à mesure qu’il se rapprochait de son point d’impact. Alors la mer remontait sa couverture et il se laissait border jusqu’à disparaître tout entier sous son drap. » [p. 122]. Un peu comme dans À l’ombre des jeunes filles en fleur, les amours adolescentes ici décrites sont consubstantielles au décor marin où elles puisent leur origine (« Mon plus ancien souvenir avec Mado est un souvenir de plage » [p. 19]) et où elles se développent : « Une patrie rien qu’à moi, où j’aurais pu vivre nue et m’offrir au sel et au vent, au ciel et à la terre. Une nation dont j’aurais été le seul peuple et seul souverain » (p. 44), au point qu’on peut parler (comme souvent dans les écritures baroques des XVIe et XVIIe siècles) d’un décor empathique, comme dans cet exemple : « Ici, derrière les dunes, à la tombée du jour, quand éclosent les fruits de l’argousier, le sable a parfois des couleurs de sang » (p. 7, c’est moi qui souligne), en l’occurrence annonciateur du drame à venir où la mer, on n’en dira pas plus, a toute sa part (ou pour le dire un peu quand même mais par énigme : c’est, autre mythe, la naissance de Vénus à rebours). 

 

Une mer, précisons-le, aux multiples et subtiles ramifications : car tout est relié, tout forme, comme dans toute œuvre profonde, « icebergienne » (pour tenter un néologisme), un système de significations complexes, dans Mado, rien n’est là pour le seul décor mais pour tramer un univers psychique qui parle de et à l’inconscient. Ainsi, un carrelet, si c’est une cabane de pêcheur et un filet de pêche, c’est aussi, comme le rappelle la narratrice, ce poisson « tout plat dont [elle] n’aime pas la peau, vilain blanc laiteux d’un côté, gris marronnasse de l’autre, et avec ça parsemé de taches grenat qu’on le dirait atteint de quelque maladie honteuse » (p. 15), peut-être ce même « poisson plat » auquel est comparée tout au début du texte (p. 8) la culotte subtilisée à Virginie par quelques gamins facétieux. Ce thème – très sexuel, donc – du poisson (le mot est employé 17 fois) revient sans cesse, maillant tout le roman, contribuant à lui conférer la forte cohérence d’une métaphore obsédante (au sens que donnent à ce concept les tenants de la psychocritique). Ainsi de la dorade que Florian tire de la mer et qui fascine Mado : « La dorade glissait entre les doigts de Mado, elle piaffait, se tordait comme un savon trop gras entre ses mains si douces, la bouche toujours plus écorchée, la gorge toujours plus entaillée, et je scrutais le plaisir de Mado à manipuler cette chose visqueuse et moribonde, ce corps avachi et huileux qui agonisait entre les doigts de la plus belle fille du monde » (p. 70). Même les bières qu’on boit (ou qui « ruissel[en]t sur [les] seins et [les] ventres » [p. 162]) sont des poissons, qu’on tient « au frais dans un seau d’eau de mer » (p. 96), comme Florian « jette (p. 71 la dépouille [de la dorade] dans un seau »). Ce même Florian qui, au moment de ferrer l’animal, « a bandé les muscles, actionné la manivelle et tiré la hampe à lui, […] imprimant à la canne de petits coups nets, précis » (p. 69). Il n’y a guère lieu de commenter ce qui relève d’une quasi transparence – et à quoi fera écho, quelque 70 pages plus loin, dans un contexte métaphorique non plus marin mais terrestre, la scène inverse d’un « Florian, [aux] petits yeux mesquins de sanglier acculé dans sa bauge, le gosier ouvert et muet, le sexe encore gluant […], inconsistant déjà, d’une flaccidité burlesque et dégueulasse » (p. 137).

 

C’est cet imaginaire marin, ce fantasme de sel et d’eau, cette assimilation du sexe à la mer, c’est ce désir (dût-il être fatal à qui l’éprouve) de fusion archaïque entre les corps et les éléments qui me paraît le plus remarquable dans Mado et me semble démontrer, une fois de plus, que la seule matière narrative d’un texte ne peut suffire à l’étayer, à lui donner une assise vraiment solide dans la réception qu’on en a. Peut-être le roman, sans doute à ce jour le plus accompli de Marc Villemain, se résume-t-il, mieux qu’en toute autre synthèse, à ce très beau paragraphe (ou motif) dont il serait l’amplification – les poètes de l’âge baroque nommaient cela paraphrase – et qui rappelle, autant que certaines mystiques, certaines pages de Rousseau consacrées à l’eau dans les Rêveries du promeneur solitaire : « Être corps de bête, dépôt composite de terre et de chair. Ne pas seulement se mêler aux éléments : en être. Être le ressac au loin qui fait entendre ses scintillements humides à travers la broussaille. Être le capitule bleu du chardon pour essuyer les embruns, les chaleurs atrophiées du mois d’août et les urines animales. Être sa propre tanière » (p. 51).

 

Lionel-Édouard Martin
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16 février 2019

Mado sur Nyctalopes

 

 

Ça commence par un jeu d’enfant. Virginie a neuf ans et ne les retrouvera jamais. OK, tout le monde grandit, vieillit, mais pour elle la cassure est nette ce jour où l’innocence implose. La petite fille se fait chaparder ses habits sur une plage, la femme cache son corps toute une nuit dans une cabane de pêcheur. Même Francis Cabrel se la ferme face à des cicatrices qui suppurent encore méchamment six en plus tard. De ce bouleversement brutal naît une attraction démesurée. Un amour pour une autre fille, Mado, une évidence, puisque les garçons sont si cons.

 

À l’instar du récent et brillant Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard (Éditions de Minuit), il n’est nullement question ici d’homosexualité (« Je ne me sentais pas spécialement attirée par les filles, je n’étais juste pas disponible pour aucun autre humain que Mado. »), mais d’un amour absolu, de sentiments qui brûlent tout. Une passion tout feu tout flamme en somme qui, de fait, se termine en cendres grises. Il y a bien des garçons dans le flot des souvenirs évoqués, mais tous cantonnés dans des seconds rôles atones, des rôles accessoires, littéralement, comme pour souligner leur condition d’objets.

 

Le récit est au passé, bien sûr, puisque seul le passé persiste pour la narratrice devenue adulte et mère d’un enfant à peine filigrané (un autre écho d’ailleurs au précité Ça raconte Sarah). Et si le présent apparaît par petites touches d’italique, son vide sidérant et son déroulement fantomatique le rendent quasiment agressif.

 

Bien que s’achevant sous la lumière fragile d’une flamme à transmettre, Mado est un texte sombre où, forcément, l’ultime marée emporte les passions et les frustrations concomitantes, où la peur d’assumer finit par tout consumer, où tout s’évapore en une dernière image pour ainsi dire virtuelle puisque rien ne disparaîtra jamais…

 

Court et attachant, servi par une écriture enluminée mais limpide, le livre oscille entre coups de griffes et havres de quiétude, entre jalousie destructrice et partages initiatiques, entre poésie intimiste et coups de sang éraillés. On pourrait presque le résumer par ces chardons bleus qui le fleurissent comme un refrain, jolies fleurs vivaces et épines blessantes à la fois, fleurs du beau, fleurs de mal.

 

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15 février 2019

Mado lu par Nicole Grundlinger

Capture d’écran 2019-02-14 à 13

 

 

« J'ai la nostalgie de notre animalité. Du temps où nous pouvions griffer, mordre, ronger, dépecer. Où nous pouvions, savions nous défendre. Quitte à en mourir. Où nous n'avions pas besoin d'expliquer, de justifier, de convaincre. Où les règles étaient claires et où celui qui trahissait acceptait la mort. »

 

C'est l'histoire d'une passion, d'un amour incandescent qui naît sur un terrain encore vierge et consume les dernières traces d'innocence de l'enfance. Une histoire de peaux, de soleil, de sel et d'embruns. De plaisir mêlé de souffrance. De sentiments bruts, violents, primaires, comme ils peuvent l'être à quinze ans. C'est l'histoire d'une passion qui, quinze ans plus tard continue à hanter Virginie. Ses souvenirs se font encore plus pressants lorsque se profile l'anniversaire de sa fille, Emilie. Neuf ans. C'est l'âge qu'avait Virginie lorsque Mado a commencé à prendre possession de ses pensées. Mado, lumineuse, radieuse, aventureuse, provocante. Tout le contraire de la timide et peureuse Virginie. Un jeu qui tourne mal, des échanges de regards, une amitié de plus en plus tactile et sensuelle. Les deux jeunes filles grandissent, leurs sens s'éveillent, l'amitié se transforme en passion amoureuse. Un apprentissage douloureux, forcément.

 

« On devrait tous mourir à quinze ans. Cela accroitrait considérablement nos chances d'être heureux à vie et diminuerait d'autant notre propension à tout foutre en l'air ».

 

Quel pari fou que celui de Marc Villemain ! Se glisser dans la peau d'une adolescente et la faire vivre avec autant de puissance, ce n'était pas gagné d'avance. Ce texte brûle. Il irradie d'une sensualité lumineuse. Le lecteur est transporté dans ce décor de bord de mer où vivent les protagonistes de cette histoire ; une nature omniprésente, dont on respire les parfums, dont on goûte les arômes, dont on ressent la puissance des courants marins. Tous les sens sont sollicités dans une succession d'éblouissements tantôt visuels, tantôt charnels. Mais sa force ultime c'est de parvenir à saisir cet état très particulier des moments d'éveil qui président à l'apprentissage et, se succédant, conduisent à l'âge adulte. Comme il est facile de se perdre, de se méprendre, de faire mal. Les sentiments sont alors comme des cordes tendues à l'extrême, qu'un geste trop violent peut briser d'un coup. C'est tout cela que parvient à nous faire ressentir l'auteur. Ces instants qui sont joie et souffrance mêlées. Et qui vous marquent à jamais.  

 

J'avais déjà goûté à l'écriture de Marc Villemain avec son précédent recueil de nouvelles Il y avait des rivières infranchissables et ce roman en est en quelque sorte le prolongement, dans le temps et l'espace, et bien sûr dans l'exploration du sentiment amoureux. Il y gagne en force, en percussion, en profondeur, en complexité. Roman d'amour, roman d'apprentissage mais aussi récit d'une libération et d'un possible pardon. Roman qui réveille en chacun de nous le ou la "Mado" enfoui dans les tréfonds de sa mémoire, de son cœur ou de ses sens. Puissant, vous dis-je.

 

Nicole Grundlinger pour le blog Mots pour mots.
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14 février 2019

Mado lu par Léon-Marc Lévy (La Cause littéraire)

 

 

Marc Villemain, dans ce roman virtuose, réussit un double défi. Écrire un beau roman d’amour – ce qui de nos jours relève de la rareté extrême – et parler non des filles de quinze ans mais comme une fille de quinze ans, avec une justesse, une délicatesse, une pertinence saisissantes. La jeune narratrice, auteure du journal intime qui constitue la matière de ce livre (et qui intervient aussi parfois, quinze ans plus tard devenue adulte) nous raconte une amour exceptionnelle – le féminin d’amour, normalement réservé au pluriel, s’impose ici au singulier.

 

On ne découvre le prénom de la narratrice, Virginie, qu’à la page 53. Rien d’étonnant à cela, la jeune Virginie, dès les premières pages, est éblouie, dominée, fascinée, reléguée au second plan par l’époustouflante Mado dont elle tombe éperdument amoureuse. Mado, pas une fille, un rêve : belle, sûre d’elle déjà malgré son jeune âge, sensuelle, intelligente, fascinante. Elle efface tous les personnages du roman par son rayonnement quasi divin.

 

Ce roman est l’histoire d’un vide, celui qui s’ouvre autour du personnage scintillant de Mado. Celui qui envahit et terrifie Virginie dans les périodes où Mado n’est pas proche d’elle – les vacances par exemple. Celui – littéraire – de la quasi inexistence des parents de l’une et de l’autre, figures à peine ébauchées, sans relief, sans épaisseur, sans intérêt. Pas plus que les cousins, ou Florian, le petit pêcheur rencontré sur la plage. Pas plus que les copains/copines d’école, à peine évoquées. Tous les êtres – autour de Mado et Virginie folles d’amour l’une pour l’autre – sont des creux, des fantômes, des absences. Les deux filles, bouillantes de vie, de sensualité et d’amour sont seules au monde.

 

Leur monde secret, leur nid d’amour, c’est une cabane au bout d’un ponton sur la plage. Le carrelet. Là, les deux amoureuses réalisent le bout de leur rêve : l’absolue solitude. Une sorte de fin du monde où il ne resterait qu’elles, leurs corps naissant au sexe, leurs cœurs brouillons battant la chamade l’une pour l’autre. L’une et l’autre. L’une dans l’autre. Marc Villemain écrit aussi l’histoire d’une fusion, d’un élan brûlant qui fait se traverser, se fondre les deux amoureuses. Et même dans cette fusion ardente, Mado reste la maîtresse, celle qui ordonne les passions, les caresses, les folies. Virginie s’oublie, s’efface en elle.

 

« Je voulais qu’elle dispose de moi, je serais docile en tout. Alors d’un geste elle a posé une main entre mes seins et m’a légèrement basculée vers l’arrière. Je me laissai glisser dans son plaisir mais je me laissai aussi chavirer dans tout ce que ce moment engageait, ma jeunesse, mon ingénuité, ma vie. Je lui faisais confiance, je ne désirais rien de plus au monde que ce point de non-retour. »

 

Et puis l’arc de la vie se déploie. L’arc de l’amour, le plus fou soit-il. « On donne à l’arc le nom de vie et son œuvre c’est la mort » disait Héraclite. Les passions humaines sont faites de beauté et de laideur. De soie et de cahots. De joie et d’infinie tristesse. Des tristesses telles que trente ans plus tard elles lacèrent encore l’esprit et le corps. Virginie, devenue femme et mère d’une petite Emilie, reste ravagée par ce qui a toujours été sa vie du temps de Mado : le vide autour d’elle quand Mado n’est plus là, quand le carrelet n’est plus qu’un souvenir, quand le cœur s’absente.

 

« Je suis née au grand air, pour l’amour et la solitude, et me voilà plein cœur de ville, ratatinée dans une cage à lapins. À ressasser ce que j’ai fait, ce que j’ai perdu, ce qui est mort, ce qui se meurt, cœur sec et seins vides. Trente ans et déjà je me languis, et déjà je m’assèche. Et chaque jour dans mon corps, dans mes larmes, dans les yeux implorants d’Emilie, la preuve en chair que je me crucifie plus vite encore que le monde. On devrait tous mourir à quinze ans. »

 

Villemain – pour notre bonheur littéraire – nous a habitués à faire ce qui ne se fait plus. Dans son recueil rivière il nous contait déjà des romances enfantines teintées de sourires et les larmes. Dans ce roman, vibrant, exalté et cruel, il nous offre un cadeau rare aujourd'hui en littérature : un âpre et déchirant roman d’amour.

 

Terminons sur ce legs sacré de la maman à sa fille : « Si un jour tu lis ce journal, Emilie, ma petite fille, sache et n’oublie jamais : je n’ai jamais eu dans ma vie qu’un amour, et ce fut elle. »

 

Léon-Marc Lévy, directeur de La Cause littéraire.
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12 février 2019

Mado lu par Livres Hebdo (avant-critique de Véronique Rossignol)

 

 

Avant-critique de Véronique Rossignol
Livres Hebdo du 1er février 2019

 


LES CHARDONS BLEUS

 

Marc Villemain rouvre les plaies
d'un premier amour

 

« Au fond, je me contrefiche de me souvenir. D'ailleurs je ne crois pas aux souvenirs, nous sommes bien trop doués pour les truquer. Non, je cours après des sensations dont je connais l'arrière-goût et que pourtant je sais perdues à jamais, une ribambelle d'instants heureux et fugitifs, du bonheur en moignon — ma seule mémoire véritable. » C'est cette mémoire-là, mais en réalité douloureuse, qu'arpente Virginie, 30 ans, racontant en double voix un passé encore à vif et un présent plein de remords. La mémoire de la passion qui l'a liée, l'année de ses 14 ans, à l'affranchie Mado, l'histoire d'une initiation. Pour la narratrice, l'épisode fondateur est un traumatisme : un jeu d'enfant innocemment pervers dont elle a été victime quand elle avait 9 ans. Quand les demi-frères de sa meilleure amie Mado lui ont joué un tour en lui volant son maillot de bain et l'abandonnant nue sur la plage. Et qu'elle a dû se réfugier dans une cabane de pêcheur sur pilotis en bord d'océan, un « carrelet » abandonné où elle a passé la nuit, honteuse et terrorisée. Cinq ans plus tard, à la fin du collège, c'est une Mado provocante, imposant à tous son rythme et ses lois, qu'elle retrouve. De ces personnalités dont l'audace insolente aimante sans distinction filles et garçons. À ses côtés, la narratrice se sent empruntée, encore un pied dans l'enfance, « loin d'être armée pour seulement imaginer que je puisse tomber amoureuse d'une fille ». Mais ensemble, elles vont tout apprendre, du désir, de la manipulation, du manque et de la possession, sceller des serments à la vie à la mort, avec des colliers argentés où pend un petit chardon turquoise. Tout promettre et tout trahir. Le carrelet secret abritera cet amour unique et définitif. Il deviendra le lieu du premier et du dernier matin du monde pour celle qui fait ce voeu : « Ne pas seulement se mêler aux éléments : en être. Être le ressac au loin qui fait entendre ses scintillements humides à travers la broussaille. Être le capitule bleu du chardon pour essuyer les embruns, les chaleurs atrophiées du mois d'août et les urines animales. Être sa propre tanière. »

 

Après le recueil de nouvelles Il y avait des rivières infranchissables (2017), qui s'attachait à la saveur doucement nostalgique des amours d'enfance, Marc Villemain sonde avec une intimité plus profonde et plus crue l'ardeur sauvage d'un passage à l'acte inaugural, quand l'éveil est une révélation et un déchirement.  V. R.

 

11 février 2019

MADO

 

 

C'est ce 14 février que paraît en librairie mon nouveau roman, Mado, lequel a donc suffisamment plu à Joëlle Losfeld pour que, un an et demi après Il y avait des rivières infranchissables, elle consente à poursuivre l'aventure.

 

** Une première rencontre se tiendra à Strasbourg ce samedi 16 février à 16h30, librairie Kléber. Rencontre à livres croisés, si l'on peut dire, puisque je serai accompagné de Laurine Roux, auteure remarquée d'Une immense sensation de calme (Éditions du Sonneur) dont j'ai eu le grand plaisir de diriger le travail d'édition.

 

** Pour les Franciliens et plus spécialement les Parisiens, une séance de signature est prévue à partir de 19 heures le mercredi 20 février à l'Écume des Pages, quartier Saint-Germain-des-Prés.

 

** D'autres rencontres s'organisent d'ores et déjà, qui donneront lieu à des précisions ultérieures — de manière certaine, je peux déjà évoquer la librairie Calligrammes de La Rochelle le 12 mars, celle  de Cogolin (Var) le 3 mai, et bien sûr le Salon du Livre de Paris le dimanche 17 mars à 15h30. 

 

Je n'ai rien ici à dire de bien intéressant à dire sur ce roman, aussi me contenté-je d'en proposer la quatrième de couverture...

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Il n'existe pas de trêve estivale pour les espiègleries des enfants. Virginie, neuf ans, va en subir les conséquences : les frères de sa meilleure amie, Mado, emportent ses vêtements au sortir d'un bain de mer. Terrifiée, elle devra toute la nuit se cacher, nue et impuissante, dans une cabane de pêcheurs abandonnée. Après cet épisode, les deux amies s'éloignent. Elles ne se retrouveront qu'en classe de quatrième, engagées dans des jeux de séduction que domine une Mado toujours plus provocante et libre. Peu à peu pourtant, cette légèreté cédera la place à la convoitise et à l'anxiété amoureuses. Ce qui conduira Virginie, abusée par les apparences, à commettre un acte dicté par la jalousie et, finalement, à une souffrance infinie. 

 

Mado est une histoire d'amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l'âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur.

 

Contact presse : christelle.mata@gallimard.fr
Lien vers le livre, sur le site des Éditions Gallimard / Losfeld

23 juillet 2018

Grégory Mion a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

L'amour à la racine

 

Une expression de Jacques Rancière a été abondamment reprise et commentée : « le partage du sensible » (pour réfléchir à la proportion de monde qui nous appartient en propre et à celle qui nous appartient collectivement). Le nouveau recueil de nouvelles de Marc Villemain se situe en amont de ce partage car ce dernier ne concerne que des grandes personnes qui ont fait leurs gammes dans le métier de vivre. En effet, après les belles impudences de Et que morts s’ensuivent voilà presque une décennie, Marc Villemain, cette fois, s’aventure sur le continent bégayant des premiers désirs amoureux et nous propose ainsi un partage de la sensibilité très dépouillé, très espiègle, en somme un apprentissage spontané de l’autre, une sorte d’introduction à la vie qui s’étend puisque l’amour novice induit une addition au-delà de soi-même, un aperçu, si l’on veut, de ce que c’est qu’être le sujet d’une participation qui dépasse le périmètre de nos habitudes ou de nos prés carrés. On suppose alors que les commotions amoureuses de l’enfance préparent une participation plus évidente qui se précisera après le mûrissement de la jeunesse : quand on aura passé le cap d’un baiser langoureux et qu’on aura gravi un corps en premier de cordée qui n’a pas tout son matériel d’escalade, on sera prêt, mettons, à participer socialement à la vie parce que la sensibilité qui se partage secrètement, ab initio, est la meilleure école pour comprendre que le monde se partage aussi publiquement, ad finem. En un sens radical, Alain Badiou dit que la vie de couple est une « scène du Deux » qui va toujours au-delà de son binôme dans la multiplicité des situations politiques. Pourquoi pas. Avec Marc Villemain, point d’engagement de soi en dehors de l’immédiate présence de l’autre que j’aime, point non plus de réalités pesantes qui déferlent d’une radio ou d’une télévision pour nous initier à la vulgarité de l’information de masse. Ce ne sont pas des amours nationales ou internationales que Marc Villemain raconte – ce sont des amours inactuelles, des entractes au milieu de la cohue des affairés, des sensations archaïques qui nous libèrent des engourdissements contemporains. Toutes ces amours sont aussi des rappels nécessaires : avant la jobardise d’un certain hédonisme, il y avait, et il y a toujours pour ceux qui vivent amoureusement en pré-Histoire (donc dans la sensibilité décontractée plutôt que dans le sensible parfois trop rationalisé), une vérité de sensation que la maturité a souvent épuisée sous l’autorité de quelques normes. Au reste, les amours premières ne connaissent pas l’usure de la vie domestique. Et comment ! L’on a tant à faire du corps et du cerveau de l’autre qu’il est purement inconcevable de vouloir s’exténuer dans la terrible myopathie d’un ménage. Suivons le cœur des enfants que nous fûmes, et, si l’on est littéraire, souvenons-nous du Louis Lambert de Balzac – la figure du créateur tombé en ruine, surmené par les concessions du mariage.

 

On pourrait affirmer que Marc Villemain nous gratifie d’une espèce de pastorale avec ces nouvelles qui, en autant de miroirs d’une vérité qu’on a eu tendance à perdre de vue, réfléchissent à l’amour inconditionnel de ceux qui n’ont strictement que de l’amour à partager. L’enfant ou les jeunes gens ne sont ni propriétaires, ni carriéristes, ni affublés de titres honorifiques – ce sont des électrons libres qui vérifient allègrement la théorie ancienne des atomes crochus telle qu’elle a été pensée par Démocrite. Pourquoi s’aime-t-on ? Parce qu’un certain mouvement de la matière nous a rapprochés. Il n’existe pas de « pourquoi » dans cette démarche : on a une forme qui correspond mystérieusement à la forme d’une autre personne et c’est déjà beaucoup dire. L’œil humain ne peut de toute façon pénétrer la réalité insaisissable de l’atome. Il spécule à bon compte et il donne le change en se montant le bourrichon quand l’amour se met à durer. Mais sitôt qu’un « pourquoi » est donné, c’en est terminé de l’amour – il cesse de se vivre dans la mesure où nous l’avons assujetti à une problématisation. Ce n’est en outre pas un hasard si Angelus Silesius voyait dans l’épanouissement de la rose un « sans pourquoi » (« elle fleurit parce qu’elle fleurit », comme l’amour surgit parce qu’il surgit). 

 

Par conséquent Marc Villemain ne s’alourdit pas de remarques psychologiques superflues ou de démonstrations tue-l’amour. Il suit le rythme intrinsèque des initiations imprévisibles et des initiatives complémentaires. Il le fait assez régulièrement avec la présence d’un juke-box vintage : on repère dans ses textes, explicitement ou en sourdine, le refrain de plusieurs chansons populaires qui escortent les âmes de nos argonautes de l’amour. Ainsi l’aigle chantant Barbara déploie ses ailes pour accompagner le déploiement d’un flirt décisif : une fois que le garçon aura connu la valse-hésitation du cerveau excité et de la verge cotonneuse, « il [marchera] le regard fier », devenu homme même dans la débandade, virilisé d’avoir été à demi-consistant, et, surtout, grandi d’avoir été le complice d’une chair féminine qui n’en demandait peut-être pas tant. Il s’agit là du texte d’ouverture, le plus sexuel frontalement, auquel répondra le tout dernier, le plus chaste, placé sous l’égide de Jacques Brel et de sa Chanson des vieux amants. On ne le formulera par ailleurs que très subrepticement, mais le texte de clôture instruit une cohérence romanesque dans ce recueil de nouvelles. Il évoque également un terminus à la fois douloureux et magnifique, le pressentiment d’un acte qui fait écho au choix d’André Gorz et de sa femme.

 

Parmi les circonstances exaltantes de ces amours sincères, nous avons retenu le motif de l’exclusivité fragile car le temps de l’enfance ou de l’adolescence est un infini qui se finitise rapidement dans les frayeurs des responsabilités adultes. La haute saison n’est jamais sans arrière-saison, et aux amours vivaces succèdent les amours lasses. De temps en temps aussi, fatalement, l’amour se retire dans la tragédie, tel que c’est le cas pour ce jeune tandem qui se révèle dans le non-verbal faute de parler la même langue (une petite Hollandaise et un petit Français), enfants attendrissants qui vivent l’insouciance des palpations éthérées, l’insouciance encore d’un âge où la mort n’est pas toujours un concept ou une chose connue, jusqu’à ce qu’elle s’invite, hideuse et pourtant magistrale dans sa manière de mettre les scellés à cette union, dans la foudre d’une hydrocution. Bien sûr, cette mort aquatique amplifie la signification des « rivières infranchissables » du titre du recueil (en résonance d’une chanson de Michel Jonasz) : si la déclaration amoureuse est éminemment difficile quand on en découvre le chemin scabreux, si elle est un impitoyable Rubicon à franchir, elle est également infranchissable étant donné qu’elle suggère quelquefois la noyade littérale (l’amour qui emporte les amants dans des rapides plus vifs que ce que n’importe quel cœur humain est capable de supporter). On ne le sait que trop : l’amour est souvent une tachycardie, une jouissance qui trouve à se prolonger, et le cas échéant le cœur éclate, succombe d’affection, dans une épectase qui n’a pas tout le temps le monopole d’une pompe funèbre.

 

Enfin, pour traverser ces rivières plus ou moins tumultueuses, bien souvent, il n’y a pas de langage approprié, pas de mots qui valent plus que d’autres mots. Marc Villemain nous le décrit joliment lorsqu’il mentionne les « chuintements des organismes », ces gargouillements qui trahissent les présences gênées et fondent la réalité des émotifs universels. Aux vaines logomachies romantiques où les pistolets menacent de brûler des cervelles, nous préférons considérer les symphonies du corps, les ventres couineurs qui retiennent des pets ou des quantités fécales, les bouches qui cherchent de la salive ou qui déglutissent tapageusement, les pieds qui se dandinent dans des chaussures subitement devenues trop petites, etc. Parler, quoi qu’il en soit, ce serait rompre la grammaire sentimentale et nécessairement a-prédicative du moment amoureux en train de se constituer – ce serait briser la ligne de crête du kairos gestuel où l’un des deux visages, là, va bientôt se pencher crucialement pour attraper une bouche. Parler, au fond, ce serait perdre le temps qui n’a ni commencement ni fin, ce temps long des amours naissantes où une main qui en prend une autre pourrait tout à fait envisager un éternel retour main dans la main, sans autre forme de procès que ce soit. Une main, une bouche, un regard, l’infini y tient volontiers, et c’est à ce temps long que Marc Villemain a consacré ses histoires courtes, car tout ce qui est contracté en espace, dans la relativité, confirme une dilatation temporelle. Il fallait fondamentalement des nouvelles pour exprimer l'infinité temporelle des amours débutantes.

 

Grégory Mion
À lire sur le site Critiques Libres

 

24 avril 2018

Rencontre avec Joseph Vebret - Le Salon littéraire


Ce n'est pas la première fois que Joseph Vebret, directeur du Salon littéraire, interroge ma pratique de l'écriture, et je l'en remercie vivement. Il revient ici sur la genèse de Il y avait des rivières infranchissables (Éditions Joëlle Losfeld).

 

* * * 

 

— Au-delà de l’amour, thème universel, quel fil conducteur relie les nouvelles que vous publiez ?

 

Le premier émoi amoureux. L’occurrence inédite, psychique, charnelle, d’une sensation incroyablement souveraine et protéiforme dont on connaissait possiblement l’existence et, en effet, l’universalité, mais sans l’avoir jamais éprouvée soi-même. Cette sensation peut faire perdre le sommeil et bouleverser une existence du tout au tout : c’est dire si elle vaut la peine d’être écrite. 

 

Pour la majorité d’entre nous, cette absolue nouveauté renvoie à ces âges que l’on ne qualifie pas sans raison de « tendres ». L’enfance, donc, mais pas seulement. Car la rencontre avec cet autre qu’on attend sans vraiment l’attendre, et qu’on finit par désirer dans un intarissable désordre intime, cette rencontre peut tout aussi bien se produire à cinq ans qu’à vingt, ou bien au-delà encore. En réalité, cet âge tendre, je crois qu’il faudrait pouvoir en déplier l’acception sur tous les âges de la vie. Ne serait-ce que pour contrecarrer, contester, démentir la vision glaçante et relativement déshumanisée que promeut le consumérisme généralisé. Mais surtout parce que c’est une des grandes caractéristiques de l’humain que d’être, fût-ce malgré lui, disposé au choc de la rencontre amoureuse. Le velouté d’une voix ou d’une peau, un regard, un geste banal peut-être mais singulier, une remarque anodine mais faite avec un certain entrain ou une certaine gravité : bien des manifestations peuvent amener à une forme de sublimation amoureuse. Tenez, je peux bien vous faire cette confidence, mon cher Joseph, nous nous connaissons depuis longtemps : avant même de connaître ma femme, avant même d’avoir croisé son visage ou entendu le son de sa voix, c’est d’abord de sa seule silhouette que je tombai amoureux. À elle seule, cette ombre entrevue, avec sa manière bien à elle de distiller sa propre énergie intérieure, disait déjà beaucoup d’une nature, d’une complexion, d’une projection dans le monde qui d’emblée me fascina. C’est précisément autour de ces sensations que tourne ce recueil : ce que fait à chacun de nous l’éclosion, douce et brutale, d’une telle radicalité.

 

— Seriez-vous nostalgique de vos amours passées ? En d’autres termes, y a-t-il une part de vous-même, d’autobiographie dans ces nouvelles ?

 

Mais il n’y a pas d’incompatibilité à ce qu’un tel recueil puisse être autobiographique et parfaitement exempt de nostalgie ! Si nostalgie je peux éprouver, c’est moins pour ces amours passées, quand bien même elles auraient participé au façonnage de mon être et de ma sensibilité, que pour cet âge de la vie qui, s’il ne va pas sans ombres ni peines, n’en reste pas moins un âge dont il peut m’arriver d’envier la part fougueuse, baroque, en tout cas obstinément remuante, énergique, disponible. L’adolescent, par exemple, pressent ce que charrie d’incroyablement fondateur ce qu’il vit, mais en conçoit tout autant le caractère instable et problématique. Sans doute puis-je donc éprouver parfois, oui, ce regret un peu mélancolique et futile, pour ainsi dire automnal, d’une certaine dimension du temps, de ce que j’appellerai une liberté d’inconscience

 

L’enfance et l’adolescence ont leur problèmes propres, c’est entendu, mais qui ne sont peut-être pas aussi empêtrés dans la gravité morale et l’esprit de sérieux du monde adulte. Cela tient probablement à la chance de pouvoir jouir encore d’un certain type d’énergie : celle d’un corps dont on éprouve le ressort, la présence, la mobilité, et d’un esprit dont on sent bien soi-même le bouillonnement, la sensibilité au nouveau, aux possibilités de l’existence. Alors, voilà : la vie condamne ces sensations merveilleusement et effroyablement toniques à un certain et inexorable émoussement – on appelle cela vieillir – et je ne vois pas, non, comment ne pas en ressentir une certaine mélancolie, un certain dépit.

 

Mais il est vrai que la nostalgie n’a pas la cote par chez nous, qui demeurons résolument progressistes, prométhéens et avides d’avenir. Je ne sais plus dans quelle magazine ai-je lu que la nostalgie était « le cynisme des vieux » : c’est d’une bêtise qui est elle-même fort cynique. C’est confondre la nostalgie, mouvement du cœur qui n’est pas spécialement désiré, élan sentimental parfois implacable, avec la « réaction », attitude qui relève d’une pensée misonéiste, et probablement d’une erreur de parallaxe temporelle. Il n’est pas interdit de se sentir nostalgique tout en éprouvant de la curiosité, et pourquoi pas de l’empathie, pour ce qui évolue en soi et autour de soi.

 

— Il y a de la nostalgie, mais aussi une part de fatalisme, une forme de romantisme… Toutes les histoires amours sont-elles vouées à mal se terminer ?

 

Une nostalgie, donc, si vous y tenez, mais alors une nostalgie heureuse. Ce qui d’ailleurs ne va pas sans étrangeté, je le concède : je peux avoir aussi la nostalgie des choses difficiles, éventuellement de certains moments pénibles ou douloureux. Peut-être parce que ce qui nous arrive plus jeunes nous fait malgré tout nous sentir obstinément vivants, je ne sais pas. Ou que nous sommes tellement présents à nous-mêmes que nous pouvons parfois, confusément, en éprouver une impression étrange d’immortalité. Mais si je peux à l’occasion cultiver cette drôle de nostalgie heureuse, c’est en effet parce que le temps a donné raison à mon être et que je sais m’être sorti de ce qui, alors, pouvait me sembler d’une invincible noirceur. Si bien que ne me reste de ce temps que la sensation d’une épreuve surmontée. 

 

Bon, mais qu’est-ce donc qu’une histoire d’amour qui se termine mal ? Il me semble que la question à se poser serait plutôt : de quoi cela signe-t-il la fin ? Si l’on a de l’amour une idée absolue, voire absolutiste – c’est-à-dire, en effet, romantique – alors oui, la fin de l’amour peut causer un grand sentiment d’échec. Mais on peut aussi prendre l’amour comme il vient et pour ce que, à un moment précis, il peut être : une révélation heureuse qui n’induit aucune promesse d’éternité. Disons qu’à côté de l’idée romantique de l’amour éternel, celle d’un amour borné dans le temps et dans ses sensations n’a rien de dégradant : il peut n’en être pas moins bouleversant et sincère. 


La fin d’un amour peut signifier aussi la fin d’une tension ou d’une souffrance incommunicable. D’ailleurs la rupture n’est pas nécessairement un échec, en ce sens qu’elle peut permettre à ses protagonistes de retrouver le sentiment de leur individualité. Non que l’amour l’ait mis entre parenthèses, mais il induit, et d’une certain façon oblige, à un partage. Or, à certains moments de sa vie, il n’est pas illégitime d’éprouver le besoin de ne plus se sentir partagé, et de recouvrer sa plénitude propre, fût-elle illusoire. Après, si c’est à moi que la question se pose, alors en effet je dirai que je verse plutôt du côté des romantiques. Je ne l’ai pas toujours été, mais je le suis devenu.

 

Quant aux histoires que je raconte dans ce recueil, je ne crois pas qu’elles se terminent mal : elles se terminent, c’est tout. Parce qu’elles-mêmes sont en âge de se terminer – c’est, comme on dit, la vie. Toutefois, non en dépit mais en raison même de sa chute qui attristera peut-être certains lecteurs, l’ultime nouvelle de ce recueil, qui en signe à la fois la clôture et la sublimation, ne pourrait mieux se terminer : elle est pour moi une fin heureuse et désirée.

 

— D’où vous est venue l’envie, ou le besoin, d’écrire ces nouvelles ?

 

C’est difficile à dire. Je me pose d’ailleurs la question à chacun de mes livres : mais d’où m’est venue l’envie ou le besoin d’écrire « ça » ? C’est la part obstinément mystérieuse sans doute de tout élan scripturaire, et je n’ai pas plus envie que cela de la percer : j’aurais trop peur d’en tétaniser l’énergie. Dans le cas de ce recueil, il est incontestable que mon propre vieillissement n’est pas étranger à l’envie, assez paisible finalement, d’un certain coup d’œil dans le rétroviseur. Mais il y a une raison disons plus contingente, liée aux défaillances de ma mémoire, ou du moins à la peur que j’en ai : je n’aime pas, je déteste me sentir dépossédé, je n’aime pas l’idée que des choses, des moments, des lieux, des personnes puissent s’effacer de moi. Je les écris donc pendant qu’il est encore temps. Enfin il est peut-être un mobile ultime, plus profond, à savoir qu’il y a selon moi une nécessité, pour qui voudrait avancer dans la vie, d’en identifier les jalons. Or voilà, pour un écrivain, marquer ces étapes consiste à les écrire : ce faisant, il les rend à leur éternité tout en se donnant les moyens de passer à autre chose – d’écrire autre chose.

 

— Quels sont les écrivains, les livres, les lectures qui ont influencé votre façon d’écrire ?

 

Je n’ai jamais vraiment su répondre à cette question. Mes goûts, mes prédilections, mes affections, en littérature comme en tout, sont d’un hétéroclisme qui m’affole parfois moi-même… Quant à dresser la liste de mes classiques fondateurs, l’exercice pourrait se révéler un peu fastidieux. Je peux seulement dire le type de livre (roman ou fiction, s’entend) qui ne m’intéresse pas : celui de pur divertissement, celui dont n’émanerait pas un univers singulier, qui manifesterait un trop grand désir de coller au présent, de vouloir l’expliciter ou de l’éclairer (ici aussi je reste du côté des romantiques : je crois que le monde a moins besoin de lumière que d’ombre, et qu’il attend de nous moins de réponses que de questionnements), celui enfin dont la langue, les manières, la posture, se contenteraient de valider le lexique du temps. J’aime le livre qui me soulève, qui suscite mon admiration, qui m’aide à me décaler, à décaler ma propre vision, et qui à sa manière vient s’inscrire dans l’histoire de ma propre fabrication ; celui dont je pourrais presque croire qu’il a été écrit pour moi.

 

— Retravaillez-vous beaucoup vos textes ?

 

Beaucoup, peut-être trop. Quoiqu’une certaine maniaquerie a fini par me passer : avec le temps je me fais peut-être davantage confiance, mais surtout j’accepte plus volontiers que ce qui émane de moi s’exprime au moyen d’un filtre plus mince, que le tamis en soit plus fin ; j’ai fini par me désenvoûter du souci de la joliesse, de l’harmonie, de la forme parfaite. Mais comme on ne se refait jamais complètement, n’est-ce pas, mon mouvement général, peu ou prou, consiste à ne pas écrire une phrase tant que la précédente ne me paraît pas totalement fondée. Je le dis souvent, une bonne part du métier d’écrivain relève d’un artisanat : tel un menuisier, je décape, je ponce, je rabote, j’ajuste, je polis, je laque. Le difficile, qui relève à la fois d’une esthétique et d’une éthique, est de mesurer les bonnes proportions de ce travail : polir une phrase à l’excès lui fait courir le risque de la jolie manière, de la simagrée, mais lui refuser un certain polissage peut aussi l’amputer de sa justesse, de son ampleur, de sa puissance d’évocation. Il faut donc travailler, et travailler avec la plus grande minutie, mais il faut aussi, et pas moins, savoir s’arrêter. Notre cœur et notre cerveau requièrent, je crois, les mêmes besoins, et seul un certain repos, voire un certaine relâchement, est en mesure de les réarmer.

 

— Êtes-vous d’accord pour dire que l’écrivain est quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas ?

 

Ce serait bien vaniteux que de l’affirmer ! Mais si je ne peux pas contredire absolument votre assertion, a minima je la reformulerai. Et dirai plutôt que l’écrivain a au moins le désir de voir le monde autrement que ce que l’on en perçoit communément. Mais il n’est pas seul dans ce cas : songeons seulement aux peintres. On sait par exemple l’obsession de Monet pour la lumière, combien il pestait, tout en cherchant à en capter chaque irisation, contre son caractère obstinément changeant. Eh bien voilà, c’est un peu la même chose : il s’agit pour l’écrivain de capter un moment, une sensation, une émotion, un fait que, à tort ou à raison, il se sentira peut-être apte à saisir avec un peu de singularité. Ce faisant, il exhaussera un autre réel, et un réel qui ne sera pas moins vrai que l’autre. Bergson disait que l’artiste est celui qui s’acharne à considérer la réalité même tout en veillant, disait-il, à ne « rien interposer entre elle et lui ». Sans doute n’avait-il pas tort. Mais qui en est capable ? Qui – pas moi, en tout cas – peut dire : ce que je vous montre, c’est la vérité nue et crue du réel, celle à laquelle vous n’avez pas accès parce que vous ne cherchez à en voir que l’option pratique, fonctionnelle, visible ? Cela serait présupposer que l’artiste serait apte à vivre sans être affecté par des causes dont il est aussi le produit, bref qu’il pourrait jouir de cette liberté extravagante, et peu crédible, de rester indéterminé. Mais qu’il en ait la volonté, ou mieux encore que cela soit ce à quoi il nourrit son feu intérieur, alors oui, cela est sans doute assez juste.

 

— Considérez-vous que la lecture précède l’écriture ?

 

À l’évidence. De même que nous avons besoin de maîtres, et tant pis si l’idée déplait à l’horizontalité démocratique. Non pour en être esclaves, mais au contraire pour, à un moment donné, éprouver la nécessité de nous en libérer : c’est cette épreuve même qui permettra la naissance d’une singularité – donc d’un style. Ce mouvement résume d’ailleurs la grandeur et la dignité de la condition humaine : l’émancipation. L’émancipation est ce qui nous grandit et nous singularise. Or, pour s’émanciper, encore faut-il avoir eu à en éprouver la nécessité. Autrement dit, tout écrivain conséquent est parricide. 

 

 

Il y avait des rivières infranchissables
Éditions Joëlle Losfeld - Octobre 2017
Sur le site des Éditions Gallimard / Joëlle Losfeld

14 février 2018

Franck Mannoni a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

Matricule_des_Anges

 

Marc Villemain cultive l'art de la digression dans l'art souvent punchy de la nouvelle. Ses personnages s'épanouissent dans une temporalité lente. Ils se perdent avec délice dans la contemplation et vivent avec une acuité exacerbée les découvertes sensuelles de l'adolescence. Ils s'interrogent aussi sur ces sensations nouvelles et cet appel vers l'autre qui leur semble à la fois attirant et inquiétant : « Dans leur gorge une boule, dans leur ventre un noeud, dans leur coeur une graine. Aussi parce qu'ils ne l'ont jamais fait. » Entre collège et lycée, pendant une partie de foot, ils semblent perdus dans ce remue-monde. À leur manière, ils incarnent une forme de romantisme réussi : un idéal poursuivi jusqu'à l'absolu, l'âme envahie par l'irruption du Beau. L'auteur montre très bien comment la magie d'un instant abolit la banalité du quotidien. Il magnifie le moment de la reconnaissance, un éblouissement unique, qui peut naître d'un rien. Un parfum, une silhouette, une couleur, tout peut créer l'émotion. C'est tout juste si l'un des personnages a le temps de « deviner ses cheveux blonds qui tombent en torsades sauvages sur l'ambré de ses épaules ». Le coeur est pris, tous comme l'esprit et l'ensemble des sens, sans être coupés du monde. La nature qui entoure les protagonistes sert de miroir à leurs états d'âme. Dans ces entrelacements, Marc Villemain écrit ses plus belles pages synesthésiques. Au cours de son exploration des sentiments, l'écrivain ne s'arrête pas à la période de l'adolescence. Il rejoint avec finesse les premiers émois de l'enfance et projette sa vision jusqu'à la vieillesse. Tandis que l'émerveillement simple des passions infantiles glorifie une amitié spontanée et sans calculs, le temps passé donne sa valeur au grand âge. Mais ces nouvelles restent des nouvelles, avec leurs fins parfois abruptes et cruelles comme le demande ce genre exigeant. Le doute, l'incompréhension, la mort, ne sont jamais loin et rôdent à l'affût, comme un pendant incontournable au merveilleux.

Franck Mannoni
Site du Matricule des Anges

4 janvier 2018

Dominique Baillon-Lalande a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

Douze nouvelles pour dire le premier émoi amoureux, les mains qui se frôlent, les balbutiements et les hésitations, les premiers baisers, le sein dont on devine la courbe et qui trouble, les sens qui s’aiguisent et l’apprentissage du désir face à la pudeur qui bloque les élans, les corps à nus qui se découvrent, les maladresses et les fuites, la difficulté à dire des mots d’amour et à franchir la rivière. Des jeunes gens, certains à peine sortis de l’enfance, d’autre, déjà presque adultes, à travers cette découverte angoissante du grand mystère de l’autre, se révèlent à eux-mêmes et racontent.

 

Ces saynètes successives en oscillation permanente entre rêve et réalité, fantasmes et passages à l’acte, regards et paroles, cristallisent la découverte érotique. Et derrière la sensualité s’esquissent les sentiments.

 

Les vacances avec la fraîcheur de la neige ou l’odeur du foin coupé, les ballades en vélo ou le bruit assourdissant des mobylettes, les boums et les slows qu’on se repasse en boucle en K7 sur son walkman avant d’oser le soir enlacer la camarade de classe que l’on épie depuis plusieurs semaines, le lit trop étroit de la chambre d’enfant et la crainte d’être dérangé dans la clandestinité de cette heure volée aux cours pour trop-plein de désir, tressent une guirlande de fragments goûteux et sensibles saisis sur le vif.


Apparemment si ressemblants ils tissent pourtant une histoire unique et éternellement recommencée, miroir de l’adolescence mais aussi de toute une époque. On est fin soixante-dix, début quatre-vingt, en un temps d’avant Facebook que les jeunes sur-connectés d’aujourd’hui ne peuvent imaginer, quand le téléphone encore à fil était monopolisé  avant dîner par d’interminables conversations adolescentes que les parents ne considéraient qu’à l’aune de la facture indécente émise par les PTT ou du repas qui refroidissait dans l’assiette. Des références musicales, au parfum de Radio Nostalgie parfaitement raccord avec la photo du walkman de la couverture, servent avec pertinence d’environnement sonore.

 

Puis une treizième nouvelle, fermant le cycle des amours adolescentes éphémères,  vient transcender les récits qui l’ont précédée. Avec un saut d’une trentaine d’années, l’auteur nous y convie à l’anniversaire de mariage d’un écrivain adolescent fin soixante-dix. Un bienheureux dont le couple a su préserver malgré l’usure du quotidien la flamme amoureuse.  

 

Disons-le tout de suite, ce recueil de nouvelles est une parfaite réussite par la délicatesse de son ton, la douceur, la bienveillance et la sensualité qui s’en dégagent, les émotions universelles qui le fondent. Grâce à l’efficacité de son style simple et élégant aussi.

 

Ce sont ici les sensations et non les faits qui nourrissent les récits successifs de ces "premières fois" souvent sans lendemain qui ont joué en leur temps le rôle d’expériences fondatrices. D’elles il ne demeure souvent qu’un parfum, une image, un geste, une musique, une émotion dont le souvenir reste plus profondément gravé dans la mémoire que l’exploration même de ce nouveau continent.  Les dialogues sont rares. Ici, un peu comme à l’écran, on aime avec les yeux et le corps avec une alternance de plans fixes et de mouvement (danse, vélo, marche) qui rythme les séquences. L’odorat, le toucher, la beauté des femmes et du décor qui s’imprime sur la rétine, tous les sens sont ici à la fête.  


Le choix de ne jamais nommer son personnage mais d’user de l’anonymat de la troisième personne du singulier au masculin dont on ne sait dans cette initiation multiple si elle renvoie au même garçon à des âges différents ou à des protagonistes diversifiés par épisode, favorise le "doublage" que chacun peut opérer à partir de ses propres souvenirs émotionnels. Et derrière l’écho de ces heures fugaces que nous avons tous connues, pointe une nostalgie partagée, aussi douce que troublante, qui aime à flirter délicieusement avec la poésie.

 

Un livre à déguster sans attendre !

 

Dominique Baillon-Lalande
Lire l'article sur le site Encres Vagabondes

30 décembre 2017

Michel Gros Dumaine a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

Il y avait, il y a, il y aura

 

Il y a des textes qui, comme la théorie lévinassienne du visage se soucie de l'être dans sa nudité fragile, offrent à ceux qui s'y aventurent l'expérience sensible d'une telle nudité. Il y avait des rivières infranchissables le dernier livre de Marc Villemain fait partie de ces écritures précieuses, devenues désespérément inhabituelles, qui se saisissent avec une délicate nostalgie des questions sans fin que pose le mystère du désir amoureux. Douze variations du thème des amours naissantes, plus une (surprenante) en guise de point de capiton, constituent la palette sensuelle d'une écriture légère et ciselée, émotive et précise, parfumée. Une écriture qui tisse la toile d'un réel qui s'entrouvre et s'échappe aussitôt au gré des pulsations d'un imaginaire sans pathos ni pesante nostalgie. Il y avait des rivières infranchissables comme un tableau qui nous regarde et nous dit qu'il y avait, qu'il y a, qu'il y aura la magie vivante du désir, creuset de l'être-là que nous sommes, toujours infranchissable.

 

Michel Gros-Dumaine
Lire l'article directement sur le blog de Michel Gros Dumaine

28 décembre 2017

Zazy a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

« Entre mon cœur et
Ma langue, il y avait
Des rivières infranchissables,
Des passages à niveau fermés, 
J’ai dû balayer des montagnes et des montagnes de sable
Pour une parcelle de vérité »

 

En épigraphe de son livre, Marc Villemain a noté cette chanson de Michel Jonasz, fil rouge de son livre de nouvelles.

Quel que soit l’âge des personnages, le premier petit garçon n’a que six ans, le dernier une vingtaine d’années. Marc Villemain a su transcrire ce premier émoi qui fonde l’existence de l’être humain, l’impossibilité à dire les mots d’amour, la difficulté de faire le premier pas, l’impossible alchimie.

 


Un recueil de treize nouvelles, aussi délicieuses que les treize desserts de la Nativité, toute en sensualité tenue où aucun des personnages n’a de prénom. Ils sont il et elle qui permet à la lectrice que je suis de replonger dans ses première fois, ses premières sensations, les mains qui se rencontrent, s’effleurent presque comme par inadvertance. Les premiers baisers, les premières étreintes, les jusqu’où puis-je aller. Toutes ces approches maladroites, d’élans chastes, de tentatives, d’évitements et de frustration de n’être pas allé au bout par la venue du copain, l’arrivée de la sœur. Le grain de sable qui fait que … Des histoires, chaque fois recommencées, chaque fois presque pareilles, mais chaque fois différentes avec un crescendo qui suit l’âge des amoureux.


Chacun de nous peut se retrouver dans ses évocations.
 

Ce livre est tout de douceur, de tendresse, d’amour mais également de cruauté, celle des gamins. Où est la réalité, où sont les fantasmes, où est le rêve ?  Oh ce sein dévoilé, oh cette nudité entr’aperçue, Oh cette bouche qui s’offre, se donne puis se reprend !
Chacune des douze nouvelles permet aux garçons, j’ai presque envie d’écrire au garçon de grandir, de  se constituer homme. Toutes ces historiettes, tous ces brouillons le prépare au grand Amour, à trouver le pont qui enjambe la rivière infranchissable.
L’écriture, plus qu’agréable, offre une promenade sensorielle qui ravive nos propres souvenirs, l’odeur de l’herbe coupée, de la chocolatine (plus joli que pain au chocolat), odeur de l’onde, bruit du courant, pétarades des mobs, flonflons des bals de campagne…
La dernière nouvelle est hors du lot. C’est la quintessence de l’homme, de l’amour, des souvenirs.
La nostalgie n’est pas triste, elle est poétique, romantique, brut de décoffrage, comme les ados. J’ai suivi le courant de la rivière, j’ai remonté le courant de mes souvenirs, j’ai écouté la douce musique des mots de Marc Villemain. Un recueil à ouvrir de temps à autre, à goûter comme une madeleine, pardon, comme une chocolatine.

 

Lire l'article directement sur le blog Zazy

18 décembre 2017

Jean-Pierre Longre a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

Les rivières en question sont suggérées en exergue du volume par Michel Jonasz : « Entre mon cœur et / Ma langue, il y avait / Des rivières infranchissables, / Des passages à niveau fermés. ». Voilà qui annonce la thématique commune des treize nouvelles composant le volume : l’amour naissant, à peine suggéré, presque déclaré avec ou sans paroles, accepté ou non, maladroitement assouvi, contenant déjà dans ses balbutiements les soubresauts des sentiments, de la sensualité, de la jalousie, de la passion, voire de la mort, mais aussi la douceur, la délicatesse, la tendresse, les attentes et les découvertes de ce que Baudelaire appelait le « vert paradis des amours enfantines, / L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs. ».

 

Amours d’enfance ou d’adolescence, chaque texte, dans son atmosphère et son décor particuliers (vacances à la campagne ou à la neige, dernier jour de collège, bal rural, longues conversations téléphoniques, soir de fête, on en passe…), est à la fois narration émouvante et fine analyse de l’expression ou de la suggestion des sentiments, du geste hésitant de l’amour. Il faudrait citer de nombreux passages pour rendre compte de la subtilité des descriptions. Un seul exemple : « C’est le retour du silence qui vient guider son geste, et avec une minutie, une justesse, une exactitude folles et craintives, sans rien brusquer de l’autre ni remuer le moindre bout d’étoffe, voilà son bras qui se lève, se met à hauteur, entreprend de l’entourer et de se poser sur son épaule, l’épaule opposée, et elle elle ne dit rien, ne montre rien, du moins ne montre-t-elle rien qu’elle ne veuille montrer, mais lui voit bien sur sa peau le frémissement de la rougeur, et le tremblotement de la lèvre inférieure, et l’éclat de rubis dans ses yeux […] ». 

 

Il y avait des rivières infranchissables (tout compte fait pas si infranchissables, pour peu qu’un écrivain y mette le pont solide et délicat de ses mots et de son style) est un recueil à deux dimensions (au moins) : l’autonomie des nouvelles d’une part, l’unité de l’ensemble d’autre part. On ne percevra complètement cette unité qu’en allant jusqu’à la fin du livre, jusqu’à la dernière ligne de la dernière page du dernier titre, « De l’aube claire jusqu’à la fin du jour ». Mais soit dit entre nous, on n’aura aucun mal à parvenir à cette ultime étape, tant les précédentes sont, à la mesure du cœur des protagonistes, palpitantes.

 

Jean-Pierre Longre
Lire l'article de Jean-Pierre Longre directement sur son site

9 décembre 2017

Jean-Claude Lalumière a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

J'ai pris mon temps pour les lire ces treize nouvelles. Je n'aime pas enchainer les nouvelles les unes derrière les autres. Si l'auteur a distingué treize histoires, c'est qu'elles avaient leurs raisons d'exister séparément quand bien même un recueil, et même ici un thème, l'amour, les lie en un seul objet. Ce n'est pas leur rendre grâce que de les dévorer comme on peut le faire d'un roman. J'ai pris mon temps donc, pour retrouver Marc Villemain, son écriture si précise, son humour pince-sans-rire, capable de mélanger dans une même scène le trouble d'une attirance homosexuelle et l'évocation de Jean-Michel Larqué, son idole de l'ASSE. Du temps aussi pour comprendre ce qui chez lui avait changé, puisqu’il le dit lui-même ce livre est un tournant. Sans se faire impudique, Marc Villemain se dévoile, enfin, délaissant les sujets qui le plaçaient en observateur distant (mais jamais insensible) pour celui de l'amour où son rôle plus intimement impliqué le libère (alors que beaucoup se seraient trouvés coincés ici) dans la simplicité. Certains compare ses nouvelles à celles de Carver. Parce qu'il y a, parfois, pas toujours, ce petit élément perturbateur qui fait basculer le personnage. Mais je n'adhère pas à cette comparaison. Là où la bascule chez Carver entraîne une prise de conscience de la vacuité, laissant le personnage seul face à lui-même et au désastre à venir, elle s'opère chez Marc Villemain sur un autre versant, plus optimiste, plus ensoleillé, ouvrant des horizons plus vastes à ses personnages, à lui-même. Même l'épreuve terrible de la mort d'un jeune fille, si elle est bien tragique, n'est pas perçue comme un drame et participe de la construction du narrateur. Jusqu'à l'ultime nouvelle, où, s'il y avait des rivières infranchissables pour les mots du jeune garçon des nouvelles précédentes, ceux du vieil écrivain trouvent la force de traverser les eaux et de jeter un pont entre deux rives. Beau et optimiste. Touchant.

 

Mon ami Jean-Claude Lalumière est romancier et novelliste.

4 décembre 2017

Éric Bonnargent a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

 

 

Il y avait des rivières infranchissables est certes, comme j’ai pu le lire ici et là et comme le succès critique le confirme, le meilleur livre de Marc Villemain, mais il est, je crois, bien plus que cela : un tournant dans son œuvre, un livre par lequel, lui, qui cultivait depuis longtemps une écriture ciselée et élégante, poétique et raffinée, qui savait comment écrire a enfin trouvé quoi écrire : un certain rapport au temps, au souvenir. Dans ses deux précédents livres, Le Pourceau, le Diable et la Putain et Ils marchent le regard fier, Marc Villemain avait déjà affronté la thématique du temps qui passe, mais du côté de la vieillesse, du côté de la nostalgie triste. Avec Il y avait des rivières infranchissables, Marc Villemain a, comme il l’écrit lui-même, « la nostalgie heureuse ». Être un écrivain de « la nostalgie heureuse », c’est ne pas considérer le temps de manière négative, mais de manière proustienne, bergsonienne plutôt. À la conception statique et abstraite du temps qui considère que le passé n’est plus et que le futur n’est pas encore, Bergson oppose en effet le concret de la durée. Le présent est riche du passé, gros de l’avenir et la conscience, écrit-il dans l’Énergie spirituelle, a pour fonction de « retenir ce qui n’est déjà plus » et d’« anticiper sur ce qui n’est pas encore », elle est, comme le révèle d’ailleurs l’étonnante dernière nouvelle de ce recueil, « un pont jeté entre le passé et l’avenir ».

 

Si donc Marc Villemain regarde bien en arrière, du côté des années 80 et de son adolescence, c’est, à l’image de son écriture, avec tendresse et bienveillance. Il ne s’agit pas de prétendre que « c’était mieux avant », que les 103 SP avaient plus de classe que nos scooters, que les walkmans avaient plus de charme que nos lecteurs MP3, que la Jenlain et le Malibu étaient bien plus authentiques que nos bières bio et nos mojitos, non, il s’agit pour lui de se replonger dans ces années où s’est construit l’homme qu’il est devenu. Chacune à leur manière, les nouvelles de ce recueil nous permettent d’assister à l’éveil de la conscience et des sens, nous entraînent sur ce terrain glissant de l’adolescence dont Proust disait dans À l’ombre des jeunes filles en fleur (tiens donc…) qu’elle est « antérieure à la solidification complète », parce qu’elle est une période incertaine, mais décisive, parce que c’est l’âge où, que l’on ait 11 ou 17 ans, on n’est pas encore sérieux, l’âge où meurt en nous l’enfant que nous resterons et naît l’adulte que nous ne serons jamais tout à fait, l’âge où les mots buttent sur les sensations, où « il y a souvent, entre [le] cœur et [la] langue, comme une rivière infranchissable » :

 

     « Ils sont là, donc, à l’arbre adossés, à se demander comment on fait, comment il faut faire, comment font les autres, comment on faisait avant, et même, quand on a un peu d’imagination, comment on fera après, une fois que ce sera fait, une fois que ç’aura été fait ; consommé, on dit parfois, mais ils ne comprennent pas ce mot, consommé c’est affreux, comment peut-on, on n’est pas des choses, on n’est pas des produits, mais certains le disent, consommé, et eux non seulement ne le disent pas mais n’y pensent même pas ; ou plutôt si, ils y pensent, ils ne font même que cela, mais ils se refusent à y penser, ils s’y refusent parce qu’ils n’en sont pas là, parce qu’ils ont peur de salir ce qui en eux prend naissance, dans leur gorge une boule, dans leur ventre un nœud, dans leur cœur une graine. »

 

Bien entendu, dans ce recueil tout est autobiographique et rien ne l’est. Ce sont les sensations et non les faits qui intéressent Marc Villemain. Il y avait des rivières infranchissables est un texte d’une étonnante sensualité, où les sensations correspondent les unes avec les autres, où, comme l’écrivait Baudelaire, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » :

 

     « L’après-midi, ils exploraient les contreforts de la montagne et crapahutaient dans les rochers avant d’aller s’étendre dans l’herbe. Il lui enseignait le nom des fleurs : la jonquille, jaune comme le beurre du matin, ou encore, la fois où ils montèrent un peu plus haut, la nigritelle noire, qui sentait si bon la vanille ; et même le narcisse des poètes, avec ses grands pétales blancs et son petit liseré rouge qui en soulignait le cœur ambré. Il aimait lui apprendre tous ces noms de fleurs, mais il aimait surtout l’entendre les répéter après lui, avec son accent rigolo. »

 

Si, comme je le crois, on peut définir un grand écrivain comme celui qui a réalisé l’amalgame du fond et de la forme, de l’imaginaire et de la langue, alors il est incontestable qu’avec Il y avait des rivières infranchissables, Marc Villemain est devenu un grand écrivain.

 

Éric Bonnargent est romancier et critique au Matricule des Anges. 
Il est l'auteur de Atopia, petit observatoire de littérature décalée (Éditions du Vampire Actif)

et, avec Gilles Marchand, du Roman de Bolaño (Éditions du Sonneur)

 

30 novembre 2017

Astrid de Larminat (le Figaro) a lu Il y avait des rivières infranchissables


Fragments de souvenirs amoureux
Un recueil de nouvelles où l'on voit
que les garçons sont plus tendres qu'il n'y paraît.

 

 

Les hommes, même ceux qui roulent des mécaniques ou se comportent comme des goujats, auraient-ils peur des filles ? Et si c’était ça, leur secret inavouable ? Peur de leur beauté, peur de n’en être pas aimés, de leur faire mal avec leur grand corps ou qu’elles leur fassent trop mal en se moquant d’eux, peur de ne pas savoir être un homme à leurs côtés ?

 

C’est en tout cas ce qui ressort des nouvelles de ce recueil, une douzaine d’histoires racontées par un petit garçon, un adolescent ou un tout jeune homme. Sous des vêtements, des couleurs, des saisons et des cieux différents, ces narrateurs successifs évoquent la même douleur et douceur, celle qui les envahit lorsqu’ils s’approchent de la petite ou jeune fille dont ils sont épris.

 

Il y a l’histoire de ce lycéen amoureux d’une camarade qui n’est pas la plus jolie de la classe mais l’attire parce qu’elle est fraîche comme « un cœur à livre ouvert », pas comme ses copines qui déjà déploient tout un art féminin dans la pose, les mines, les réparties. Un jour à l’heure du déjeuner, en sortant du lycée, elle met sa main dans la sienne et le conduit chez elle, au douzième étage d’un immeuble HLM, mais à peine ont-ils commencé à s’embrasser dans sa chambre que sa petite sœur frappe à la porte.

 

Plus loin, dans un village de montagne « empesé de blancheur », un petit collégien chausse ses skis, s’en va suivre des sentiers de traverse, aperçoit une mince forme blanche posée sur le bord du chemin et, dépassant de sa combinaison, des cheveux couleur de filaments de caramel encadrant des traits d’ange. Elle pleure. Elle a une voix si pure qu’« en elle rien ne semble désaccordé ». Il lui offre sa gourde de chocolat chaud. Elle lui dit qu’il l’a sauvée, il veut se marier avec elle. Mais les vacances s’achèvent.

Dans cet épisode-là, l’auteur décrit le long des pistes « les gentianes que des racines bienveillantes ou quelque mystérieuse source de chaleur souterraine semblent préserver du gel ». Belle vision qui figure le désir qu’ont tous ces petits hommes - qui n’en forment peut-être qu’un seul à plusieurs moments de sa vie – de devenir forts sans s’endurcir. Confusément, ils sentent quelque chose de surnaturel dans la beauté féminine qui les attendrit, les ouvre à plus grand qu’eux.

 

Mais vient un âge où les filles ne tiennent pas les promesses de leur grâce. Les béguins sont sans lendemain. L’un des narrateurs cherche désespérément à aimer. « Mais ça ne prenait jamais. Il éprouvait une sorte d’empêchement. » Son idéal contrarié se convertit en rage : « Il finissait par en concevoir une aversion pour les filles. » Une nuit, dans une discothèque, entre une fille ravissante vers qui tous les regards convergent. Et c’est de lui, le plus timide, qu’elle tombe amoureuse. Lorsqu’elle lui expliquera qu’il n’y a rien de « si craquant qu’un type désarmé », il se sentira libéré des démonstrations de virilité obligées et grandira d’un coup. Mais cette nouvelle assurance va faire de lui « un salaud ». Il a un coup de foudre pour une autre. Il les aime toutes les deux. Elles le découvrent. Il voudrait leur donner des preuves de sa sincérité, leur dire qu’il n’a jamais cherché des aventures, qu’au contraire il a toujours guetté l’amour « mais la vieille pudeur masculine imbécile » l’en retient.

 

     Le sceau du rêve

 

La vieille pudeur masculine... c’est l’une des « rivières infranchissables » qu’évoque le titre du recueil de Marc Villemain, quarante-neuf ans, auteur discret, amoureux des teintes tendres de la province, qui a l’art de faire chatoyer et rendre leur jus de nostalgie aux scènes de la vie quotidienne. Sans doute ses personnages ne sont-ils pas emblématiques d’un éternel masculin, ils sont marqués du sceau des rêveurs qui souffrent de l’inadéquation entre la poésie qu’ils sentent en eux, en elles, entre eux, et les mots et les gestes par lesquels ils voudraient l’exprimer. L’auteur, contrairement à l’une des jeunes filles qu’il met en scène, qui défend une morale de l’action et du combat politique, se garde des concepts et des jugements. Il « ne pense pas, il songe. Aux temps anciens, à la création du monde, à tout ce qui nous rend si sensibles, si petits, si précieux ».

 

Ce chapelet de nouvelles s’achève par un éloge des vieux couples qui s’aiment dans la routine comme aux premiers temps. En les lisant, on se dit que la littérature, autrement mieux que les idées, agit sur le monde en donnant aux lecteurs le goût de la délicatesse de cœur.

 

Astrid de Larminat - Le Figaro littéraire, 30/11/2017
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