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Marc Villemain
28 septembre 2021

Ceci est ma chair sur *Quoi de neuf sur ma pile ?*

Capture d’écran 2021-09-28 à 12

 

 

Duché de Michao, 150 ans après la Seconde Résurrection.

 

Las de vivre sans réagir dans un monde gros des désastres promis par l'épuisement de ressources que des humains plus nombreux et voraces qu'un terrifiant vol de locustes consommaient sans rime ni raison, les élites (on le suppose) de ce qui été appelé à devenir le duché de Michao firent une révolution qui fit de leur petit bout de Terre la seule entité politique au monde authentiquement (pas métaphoriquement ni anecdotiquement) cannibale. Mis au ban des nations, le malthusien duché prospère néanmoins depuis, contrôlant strictement sa fécondité et s'alimentant de la chair de ses citoyens dans une autophagie régulée qui permet enfin d'offrir à la nature le repos que l’humanité lui doit.

Résolument patriarcale et inégalitaire, le duché voit son bonheur simple assombri par deux menaces constantes : à l'extérieur, le concert de nations sourdes à leurs responsabilités historiques, à l'intérieur, les agissements de minoritaires groupuscules déviants – anticannibales pour être précis. Mais qu'importe, la vie coule harmonieusement, d'autant mieux d'ailleurs qu'on fait partie de l'élite aristocratique ou grand-bourgeoise du duché et qu'on profite donc du luxe et des privilèges afférents. Quand, coup de tonnerre dans un ciel clair, se produit un ignoble attentat, le duché, ébranlé dans ses fondations, devra faire front pour réaffirmer la sainteté de son mode de vie et soigner la blessure de sa conscience collective.

 

Ceci est ma chair est une farce de Marc Villemain que son éditeur dit astérico-rabelaisienne. Allons un poil plus loin !

S'il y a un héros dans "Ceci est ma chair", c'est le dépariteur Loïc d'Iphigénie, qui ouvre et ferme le roman. Dépariteur, c'est à dire chargé d'assurer la paix civile et de garantir par ses actes une stricte parité entre les innombrables couples d'identités physiques ou psychologiques possibles. Dépariteur, Loïc est un notable, un mâle (à Michao il n'y a que des mâles et des femelles) qui a su s'élever jusqu'à ce rang. Autour de lui gravitent Gustave de Gonzague, le départiteur judiciaire, et sa chérie Lisbeth de l'Ismaël, Basile du Blaise, le Spirite, Valère de l'Ondine, le propriétaire et fondateur du complexe carnologique, sa concuphage Ségolène de l'Abdel de la Jaquette, et d'autres encore, tous mâles et femelles aux statuts comparables au sien mais aux ascendances souvent plus prestigieuses. Qu'importe ! Loïc est compétent, il est droit dans ses bottes, il fait ce qu'il a à faire, qui consiste souvent à pacifier une société pacifique. Il a donc tout le temps de partager des dîners somptueux et de bons moments avec ses amis de la bonne société.
Bien manger, bien boire, ne manque à Loïc qu'un peu de ce qu'
Ugolin appelait de la « tendresse ». Il arrive néanmoins que parfois la chance lui sourie, dans une version inédite du Celui qui boit c'est celui qui ne conduit pas. L'attentat perpétré, la paix fracassé, l'harmonie en miettes, il revient à Loïc de trouver le coupable et de l'amener devant la justice. Suivre Loïc, avant et après le sacrilège, est l'occasion pour toi, lecteur, de visiter le duché de Michao, de frayer avec sa bonne société, de découvrir aussi les affres intimes de quelques-uns de ses membres les plus en vue, au fil d'une déambulation jamais sérieuse sur la forme qui l'est toujours sur le fond.

 

En effet, c'est de sacrifice fondateur qu'on parle ici, duquel découle un changement complet de paradigme, de religion d'Etat, de régulation sociale. On ne plaisante pas avec une société qui a fait du cannibalisme son pilier quand le christianisme n'avait pas osé aller plus loin que la théophagie. On ne se gausse pas d'une communauté dans laquelle le don définitif de son corps pour la consommation d'autrui est une pratique courante, volontaire dans certains cas, obligatoire dans d'autres. On respecte une entité politique autarcique soudée autour de la notion de sacrifice civique.

Mais on a envie de rire quand même ;) Même si, la fin le démontre, comme dans La Grande bouffe il n'y a pas de quoi rire. Car, en 28 tableaux et 2 leçons, Villemain nous décrit un monde fou, peuplé de personnages qui semblent l'être tout autant. Avancé techniquement mais socialement proche du XIXe, Michao est un duché d'opérette à la Bordurie dont chaque élément ne peut se comprendre que sous un angle expressionniste. Raconté dans une langue située quelque part entre Vian, Audiard, et le Baudelaire des poèmes belges, "Ceci est ma chair" est un roman cultivé, très référencé, plein d'easter eggs qui vont de Malraux à Trust en passant par Julien Coupat ou Asterix. C'est aussi un roman cruellement drôle, pour peu qu'on survive aux premières pages avec leur cadence de mitrailleuse et qu'on se laisse prendre à une langue hilare qui exploite le sens de chaque mot pour le projeter sur le suivant comme une rivière roule des galets les uns contre les autres pour, les polissant, les embellir. C'est enfin un roman truculent, où les plaisirs de la table côtoient ceux de la chair, tant il est évident que bonne chère n'est rien sans bonne chair.

 

Belle écriture et mauvais esprit, que demander de plus à la littérature ? Si on y ajoute qu'on s'y moque gentiment de tous les inclusivismes, et que le tout s'inscrit en plus dans une culture qu'on piquette dans le texte comme autant d'hommages à ceux qui écrivirent avant, l'ensemble devient délectable - et à conseiller aux lecteurs du Premier Souper.

 

➡️ Lire l'article directement sur *Quoi de neuf sur ma pile ?*

16 septembre 2021

Ceci est ma chair sur Exigence Littérature

 

 

Ce roman, cette fable dit aussi Marc Villemain, vous le lirez comme on lit une bande dessinée où l’auteur s’affranchit des frontières entre les niveaux de langue et n’hésite pas à forger ses propres mots pour créer un univers. Marc Villemain s’adresse au plus grand nombre pour un grand repas de réconciliation, un retour à l’oralité perdu. Ainsi les références à la chanson, sont nombreuses, de Brel à Brassens en passant par Maxime le Forestier, Mireille et Johnny Halliday mais aussi à ce que la littérature a de plus populaire, Cyrano, la Fontaine, Baudelaire Songe à la douceur d’aller là-bas forniquer ensemble sans oublier le cinéma avec Les Tontons flingueurs, la politique avec Marchais Liliane, fais les valises on rentre à Malevache et bien évidemment Astérix jamais nommé mais bien présent à travers Basile du Blaise le barde qui veut absolument chanter et que tout le monde veut faire taire. Réunis les Malevachiens comme de bons Gaulois boivent une dernière cervoise.

 

S’il y a une histoire - que l’on pourrait raconter en quelques mots - le vrai plaisir procuré par ce dit-roman se déguste dans son inventivité linguistique tout aussi savoureuse que la viande humaine. Il y a dans ce texte quelque chose de la truculance d’un Frédéric Dard. Fable que ce texte eucharistique, mais plus encore formidable farce qui prend à rebours notre époque individualiste pour inviter à ce qui aurait pu être un moment de vraie convivialité.

 

On se posera la question de la présence centrale de Ségolène  
Comment passer à côté de ce :
SÉGOLÈNE [...], loyale !!! 
Simple jeu de mot parmi tant d’autres dont regorge ce « roman » ou ... mais qui serait alors Valère ?

 

Quoi qu’il en soit on assiste à un art subtil de la dérision qui rend à la littérature une légèreté dont elle a bien besoin. Assurément une grande réussite que ce cannibalisme joyeux. Comme quoi les écrivains gagnent à écouter des chansons et à lire des bandes dessinées.

 

Pierre-Vincent Guitard
L'article en ligne de Pierre-Vincent Guitard

 

9 septembre 2021

Ceci est ma chair lu par Jean-Pierre Longre

 

Paradis cannibale

 

Nous sommes à Marlevache, dans le duché de Michão, seul État à « avoir fait sa révolution cannibale ». C’est ainsi que ses habitants, les « Restaurés », se sont mis au ban du monde pour avoir voulu remédier au surpeuplement et au manque de nourriture – et aussi, il faut bien le dire, pour avoir pris goût à la saveur de la chair humaine : au fil des chapitres les scènes de banquets foisonnent, où se dégustent maints morceaux savoureux – steaks, saucisses, boudin, cervelle, andouillettes, brochettes etc. –, le tout accompagné des meilleures bouteilles de vin coupé d’un peu de sang, et dûment préparé dans le « complexe carnologique » (ou « vianderie ») fondé et dirigé par Valère de l’Ondine et employant « mille travailleuses travailleurs : deux cents chercheurs et ingénieurs y préparent l’avenir de la cryogénie, de la thérapophagie, de la prophylaxie de la viande et de ses modes de conditionnement, et pas moins de huit cents ouvriers et techniciens y travaillet d’arrache-pied, nuit et jour et sept jours sur sept. » Bref, tout est organisé pour que les habitants de Marlevache ne manquent pas de chair humaine, prélevée selon une règle précise : « Le deuxième enfant d’une fratrie est constitutionnellement sacrifié lorsqu’il accède à la majorité, soit le jour de ses quatorze ans, âge auquel la chair, en sus de ses qualités gustatives assez remarquables, procure les meilleurs avantages comparatifs. » Grand honneur pour le sacrifié et sa famille !

 

On l’aura compris, le duché assure le bonheur de ses habitants grâce à une organisation impeccable selon laquelle tout est prévu, même les cas particuliers (femmes stériles, jumeaux, tri des morceaux comestibles ou non, règles de sécurité publique, choix des « Bienheureux » candidats au « dit-don de soi » etc.). Ce qui n’empêche pas que les agapes fassent l’objet de beuveries, voire d’orgies, au cours desquelles le « Spirite » Basile de Blaise, maître religieux, tente vainement de faire entendre ses chants, tel le barde des albums d’Astérix.

 

Tout semble donc parfaitement huilé (comme la viande embrochée en public), lorsqu’un attentat détruit entièrement le « complexe carnologique », faisant de nombreuses victimes. Terrorisme « anticannibale » ? La population s’affole, et Loïc d’Iphigénie, le « dépariteur », est chargé de mener l’enquête sous la houlette de Gustave de Gonzague, « départiteur judiciaire », et rassurons-nous, l’enquête aboutira.

 

Ceci est ma chair serait donc un polar bien mené sur fond d’utopie ou de dystopie (question de point de vue) ? Oui, mais c’est bien plus que cela. Marc Villemain, dont la plume acérée, tour à tour gouailleuse et chantournée, joueuse (sur les mots) et méthodique, s’en donne à cœur joie dans différents registres : la satire socio-politique et religieuse, l’érotisme carné (voir la concupiscence ambiguë de certains mâles devant les corps féminins), la parodie (voir quelques paroles de chansons bien senties adaptées aux circonstances). Et ce faisant, il se livre, comme le firent jadis Rabelais, Diderot, Balzac et quelques autres, à une fine description des relations et des comportements humains.

 

Jean-Pierre Longre  
Lire l'article sur Notes & Chroniques

Capture d’écran 2021-09-09 à 12

 

3 septembre 2021

Ceci est ma chair dans Livres Hebdo (Véronique Rossignol)

 

Cardiologie

 

À Marlevache dans le duché de Michão, tout commence et tout finit par un banquet. Mais ici, au menu des ripailles, les convives se délectent... de leurs concitoyens et concitoyennes, dûment assaisonnés. Les Restaurés - les habitants de ce pays séditieux et autarcique - ont en effet institué l'anthropophagie comme solution à l'épuisement des ressources et à la surpopulation, fondement de leur organisation politique. Ceci est ma chair, farce paillarde entre Rabelais et Astérix, est leur geste. Loin de son style habituel, Marc Villemain s'est visiblement bien amusé à imaginer cette société où, deux fois par mois, un « dépariteur » est chargé de désigner, en toute parité, ceux qui vont donner leur corps à la collectivité. Et où chaque deuxième enfant d'une fratrie (le maximum légal étant fixé à trois) doit être offert en sacrifice le jour de ses 14 ans.

Chez les Restaurés, on parle de « dit-don de soi ou d'oblation »... Quand un attentat meurtrier détruit le « complexe de production carnologique », fleuron de l'industrie locale, des groupuscules terroristes anti-cannibales semblent être des coupables désignés. Qui d'autre pourrait contester ce régime que ses pratiquants tiennent pour un modèle avancé de civilisation et de civisme ? Dans une langue enluminée et truculente, l'auteur de Mado renverse les perspectives, pousse la notion d'humanisme dans ses retranchements tabous. Vous reprendrez bien un peu de « dit-cervelle de sage » ou de « joues citronnées façon grand-mère » ? À table ! 

 

Véronique Rossignol

 

1 septembre 2021

CECI EST MA CHAIR

 

C'est en 2009, après avoir écrit les nouvelles qui composent Et que morts s'ensuivent, recueil publié à l'époque par les Éditions du Seuil, que j'ai eu l'idée de ce roman qui paraît ces jours-ci aux Éditions Les Pérégrines : Ceci est ma chair.

 

Je n'en dirai rien ici de bien conséquent, non tant par flemmardise qu'en raison d'une persistante impression d'étrangeté : je ne suis moi-même pas bien sûr de le comprendre tout à fait, du moins ne suis-je pas complètement certain d'en cerner les mobiles profonds. Je sais seulement que ce travail d'écriture qui, peu ou prou, m'aura accompagné dix années durant, m'a procuré une sensation d'ivresse et de joie que je n'avais encore jamais éprouvée à ce point. Si bien que, le reparcourant sous sa forme définitive, je me surprends encore à y trouver des traits, des phrases, un type d'énergie et de liberté que j'espère pouvoir éprouver encore à l'avenir.

 

Je remercie chaleureusement la joyeuse troupe des Pérégrines : Aude Chevrillon bien sûr, parce que quand on dirige une maison d'édition il faut sans doute pas mal d'inconscience pour publier un tel roman ; Constance Roche, qui a un œil de lynx ; Jihane Derose, qui se démène auprès des critiques et des libraires ; enfin, ma reconnaissance éternelle va à Alice Peuvot, mon éditrice, dont l'enthousiasme n'a jamais faibli.

 

Je suis heureux que ce roman ait déjà emporté l'adhésion de Véronique Rossignol qui, dans Livres Hebdo, loue « une langue enluminée et truculente », et de l'écrivain Bernard Quiriny qui, dans Lire / Le Magazine littéraire, évoque « une fable rabelaisienne provocante ». 

 

     Quelques rencontres sont d'ores et déjà programmées :

 

  • 17/19 septembre : « Livres dans la Boucle », Besançon (le 19, rencontre animée par Sonia Déchamps, avec Pierre Darkanian (Le rapport chinois, Anne Carrière) et Florent Forestier (Basculer, Belfond) sur le thème : « Drôle d’époque »
  • 25/26 septembre : « Livres en Vignes », château du Clos de Vougeot, Fontaine-lès-Dijons.
  • 8 octobre : librairie La Marge, à Haguenau.
  • 9 octobre : librairie Gutenberg, à Strasbourg.
  • 15/17 octobre : « Fête du Livre », Saint-Étienne.

 

Mais le temps est venu de m'en remettre au lecteur. 
Lequel, de toute façon, a toujours le dernier mot (et c'est très bien ainsi).

6 octobre 2019

Mado lu par Anaïs Lefaucheux

 

 

L'autre qu'on (mado)rait

 

J'aime les histoires d'amitié toxique, d'emprise fascinée, passionnelle, borderline, je me suis régalée à lire Antéchrista d'Amélie Nothomb, Respire d'Anne-Sophie Brasme ou encore, plus récemment, Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard ou Sous le soleil de mes cheveux blonds d'Agathe Ruga : les femmes sont douées pour parler des liens mi-nourriciers, mi-empoisonnés avec le même sexe, ces relations-miroir, ambiguës, extrêmes parfois.

 

Cette fois-ci, c'est un homme (Marc Villemain) qui se met dans la peau d'une narratrice (et avec quelle finesse, quelle lucidité), en l'occurrence Virginie, et qui nous raconte son histoire d'amour avec la Mado du titre. Marc Villemain possède, et on le comprend dès les premières pages, une connaissance intime, subtile, abyssale des méandres de l'adolescence, ses tâtonnements sensuels, son besoin de liberté, ses obsessions et ses phobies. 

 

Le lecteur rencontre la narratrice in medias res dans une scène inaugurale marquante : alors âgée d'une dizaine d'années, Virginie se voit confisquer tous ses vêtements par les frères de Mado, dans le cadre d'une baignade. On comprend vite qu'il n'est pas trop question de comédie ou d'humour : l'enfant dénudée se retrouve à errer en pleine soirée pour espérer retourner chez elle sans se faire remarquer. Bien des années après, ce souvenir mutera en traumatisme, plaie irrémédiable, et les auteurs de ce méfait deviendront ses bêtes noires. L'auteur dit très bien la honte de la victime, la peur, le sentiment de vulnérabilité de la nudité, la nuit qui gagne, les cachettes qu'il faut trouver... J'ai trouvé ce passage très bien vu et anxiogène à souhait.

 

Le récit s'attache ensuite à nous narrer les amours adolescentes, idylliques, de Virginie et Mado, cette lune de miel qui ne durera pourtant guère. La construction fait alterner les époques (marquées par le passage à l'italique) et le lecteur comprend bien vite que Virginie adulte est une femme malheureuse, mère célibataire d'une enfant qu'elle ne parvient pas à aimer comme elle le voudrait, femme déchirée, éternellement marquée au fer rouge par cette passion saphique au dénouement tragique (que je ne divulgâcherai pas). 

 

Marc Villemain excelle dans la peinture sensuelle, dans cet éveil conjoint des deux adolescentes au plaisir et à la jouissance, dans ces extases à la fois amoureuses et sexuelles, à l'abri de la cabane de Virginie (le carrelet). Mais l'adolescence est aussi la période de toutes les hésitations et Virginie en fera les frais, elle qui ne rêve que d'absolu vécu à deux avec celle dont elle dira qu'elle fut son seul amour. La rousse Mado exerce un charme vénéneux sur les hommes et certains qui traversent cette histoire vont avoir une importance capitale et agir comme des éléments perturbateurs (Julien, Florian). 

 

Marc Villemain sonde les rouages de la passion, cette folie pas douce du tout, la jalousie aussi et son cortège de stratagèmes vengeurs, ses délires, sa violence, ces cheveux arrachés dans les larmes, ces revanches à prendre sur cet autre qu'on adore, à qui on voue sa vie mais qui nous trahit. Roman d'apprentissage, d'initiation, Mado dit aussi fort bien la chute des idéaux, les yeux douloureusement dessillés qui ouvrent sur l'âge adulte. Très bien exprimée aussi cette idée que l'adolescence est la période du repli, du refuge quasi-foetal (la cabane, s'y enfouir), du retour à un certain état de nature, sauvage, instinctif. 

 

Il faut aussi souligner le style employé par Marc Villemain (que je découvre avec ce roman), ses réflexions si bien senties sur l'enfance, l'amour, ses nombreuses fulgurances lyriques, romantiques à souhait, ses belles descriptions de coucher de soleil qui disent si bien la coloration rêveuse de l'âme adolescente . 

 

Le mystérieux mais ô combien dramatique dénouement achève de donner à ces 145 pages une résonance mélancolique d'une grande intensité qui nous prouve, si besoin en était, dans quel état peut nous laisser une grande histoire d'amour et quelles empreintes peut laisser l'emprise.

 

Anaïs Lefaucheux
Lire l'article directement sur le site Sens critique.

12 septembre 2019

Mado lu par Marianne Peyronnet

Capture d’écran 2019-09-12 à 11

 

Vingt ans plus tard, alors qu’elle nous conte son histoire que l’on soupçonne tragique, Virginie, la narratrice, part de ce traumatisme pour dérouler le fil de son histoire d’amour avec Mado, l’été de ses quatorze ans. Non pas qu’elle prétende que cette anecdote désagréable soit l’élément déclencheur de son homosexualité, ce serait trop simple. Et ce serait faux. Si les jumeaux lui ont fait prendre conscience qu’elle sera désormais, pour tous, un être sexué, ils n’ont été qu’un lien. Avec la sauvage et sensuelle Mado dont ils sont les demi-frères et avec un lieu, cette cabane de pêcheur, son carrelet perdu dans les dunes, qui sera plus tard le refuge des deux adolescentes et où, acculée par les deux presque hommes, elle passa seule cette nuit-là.

 

Virginie et Mado s’aiment, donc, cet-été-là, en cachette, non par honte mais pour se préserver, vivre plus intensément, à l’abri des autres. Ces autres, parents, camarades de classe, qui ne sont que des ombres quand Mado est le soleil. Car Virginie, surtout, aime Mado. Et elle ressent cet été-là, en même temps qu’elle les découvre, des émotions si intenses qu’elle ne les éprouvera plus jamais. Elle vit l’amour absolu. La passion, les doutes, les tourments.

 

Ecrire un roman d’amour est un exercice périlleux. Raconter l’intimité, l’éveil à la sensualité à hauteur d’adolescentes, sans tomber dans la caricature, est une prouesse. Marc Villemain y parvient et livre un virtuose roman d’amour. Tout en délicatesse et fougue, avec des mots justes, Mado explore l’éventail des sentiments, sans mièvrerie, sans voyeurisme, sans euphémisme non plus. Marc Villemain dit comme rarement cet âge exalté où le cœur bat vite et fort, où l’on est sûr de tout et de rien. À croire qu’il a été une ado de quinze ans, dans une autre vie.

 

 Article paru sur le site du Conseil départemental de la Haute-Vienne

12 juillet 2019

Mado lu par Paméla Ramos

 

SI TOUS, MOI NON, le blog de Paméla Ramos, ne consacre pas tant une intention critique qu'une impression et un univers littéraires. Singulier, défricheur, exigeant, j'en recommande vivement la lecture. On peut bien sûr lire le billet qu'elle consacre à Mado, dont je la remercie, directement sur son blog. 

 

 

 

Marc Villemain, cela fait bien longtemps que je le sais dans les parages, mais il n’a jamais vraiment été là, comme une ombre familière qui aurait choisi de se projeter depuis une existence trop différente de la mienne, dont je perçois les ondulations comme en bordure du regard, accommodée, apprivoisée par ses manières polies et distantes, son regard tout entier porté, lui aussi, vers des territoires où mon espèce n’existe pas, ou peu, et dès lors ne peut le contrarier. Il me semble qu’il est de ceux qu’il ne faut pas déranger, avec lesquels la grande gaudriole est exclue, et je sors mes pincettes – chose que je ne fais que très rarement, lorsqu’il me faut l’aborder, d’une façon ou d’une autre.

 

Et sans doute cette discrétion de tous les instants, cette élégance jusque dans les pitreries auxquelles il consent à se livrer avec ses amis potaches, m’a imposé un respect un peu désuet, de celui qu’un enfant portera à la grande vieillesse, mais avec laquelle, cette grande vieillesse, il se sentira libre de s’épancher, de s’attendrir alors qu’il faut toujours remonter sa garde avec ceux que le temps n’a pas encore tannés. Oui, Marc Villemain, avec ses livres pleins de vieux, d’enfants des années 80, de jeunes qui n’existent plus, me paraît vénérable, parti bien loin et sans personne sur un bateau qui tarde à rentrer quand on scrute au loin sans craindre jamais pour sa vie, avec la bonne sérénité de savoir que sur cette barque, ce n’est pas un marin d’eau douce qui fraie.

 

J’ouvre Mado, pour voir. Parce que c’est l’été, et que je trie mes papiers avant la grande rentrée. Je lis les connaissances sympathiques que je n’ai pas encore lues, je me mets en règle avec moi-même, je prête une attention plus particulière à ce que je me suis promis, et qu’il est encore temps de purger. Je n’attends rien de Mado, je sais déjà que ce n’est pas pour moi – absolument insensible aux émois de jeunes filles entre elles, qu’on m’a déjà trop vantés par ailleurs comme étant le clou du grand spectacle proustien, ce dont je ne suis pas certaine du tout achevant par ailleurs deux tomes de la Recherche et entamant le troisième.

 

Mado, ce que j’en sais alors, c’est brutalement deux jeunes nanas qui s’aiment, l’une bouleversée par un traumatisme banal, l’autre, sorte de rock-star des sirènes bien gaulée et sans gêne, le tout sur un carrelet, ces baraques de pêcheurs en bois comme mes parents en avaient un, près de La Rochelle, avant de s’en séparer. Pas de quoi se relever la nuit. On le dit sombre et lumineux, comme à chaque fois qu’on drague le CNL ou la Grande Librairie.

 

Villemain sera ma récréation entre deux Proust, pensai-je. Petite barre de chocolat noisettes à tremper dans le thé du maître, comme il nous en régalait déjà dans son précédent recueil de nouvelles, Il y avait des rivières infranchissables, auquel je repense plus souvent que je ne l’aurais imaginé. Villemain le doux, rafraîchissant l’atmosphère après les heures torrides où j’étais partie – sans jamais bouger de mon Centre, bien sûr – en Argentine, chez les dompteurs de livres-chevaux dans la poussière, sur les traces incertaines des écrivains de Buenos Aires. Villemain l’ombre amicale, capable d’une sournoise morsure dans le cœur au détour d’une phrase faussement habillée comme pour un jour de repos, qui finit par ronger le cuir fatigué d’une qui voudrait seulement que cette saison pénible se termine.

 

Oui mais voilà : je n’y étais pas, moi non plus. Pas là. Pourtant, en deux bourrasques de lecture, sans doute, quoi, deux fois deux heures, allez savoir, j’avais pris toute son atlantique écriture dans les cheveux. Avec cette désagréable sensation d’être observée depuis un de ces rêves obsessionnels qui nous angoissent terriblement des nuits durant, sur des années, pour un jour cesser complètement. La belle fissure dans le ventre, le courant d’air d’un qui n’a rien à faire là. Envie de lui dire « mais comment tu le sais ? C’est impossible que tu le saches, personne n’a jamais réussi, à cet âge, à le dire, on ne fait que beugler, on se déforme sous l’acide des hormones, on s’effondre comme un tas outrancier duquel aucun son intelligible ne perce, dans une vieille démolition fumante d’organes à peine terminés. On serait nourrisson que ce ne serait pas plus brillant, un vagissement, des fluides et la terreur qu’il n’y ait jamais plus rien, parce que de ce « plus rien », on en vient, on n’a guère connu autre chose. Alors comment tu le sais ? »

 

Ce qu’il sait, c’est la petite honte pas bien terrible qui nous conserve gamine à jamais, parce qu’on a perdu sa culotte devant des bouches pleines de dents, cruelles de rires sans commisération. Des bouches qui perdent toute mesure, et nous poursuivent la nuit, nous dévorant le cœur dès qu’on y prête plus attention, qu’un éclat violent sur un paysage similaire va nous renfoncer dans la gorge pour nous planter dans le sable et nous y laisser étouffer sous la peine d’un âge qu’on aura mal soigné.

 

Ce qu’il sait aussi, c’est la fascination de cette encore gamine pour un corps identique, mais peut-être mieux vallonné, plus lisse, symétrique là où on aura poussé de travers, un corps animé par une soif de protection et d’anti-pénétration, la promesse de brûler mais sans prendre d’épieu trop rugueux pour notre inexpérience. Et la terreur de perdre ce qu’on a à peine amassé, mêlée au long sanglot de l’impossible séparation, avec ces amies qui sont nos havres autant que nos rivales, et nous inquiètent autant qu’elles nous consolent.

 

Ce qu’il sait, enfin, c’est que sur le rivage de nos hautes marées, dans le ressac de nos hormones, au fond du ventre qui se prépare à enfanter, les rouleaux de nos existences se reforment et fracassent contre les butées autant de fois qu’un drame nous sèche et nous envoie dans le fumoir.

 

Constamment, instinctivement, de guerre lasse, nous refaisons nos vies, dans un cycle infernal.

 

Au loin, une silhouette s’approche dans les mirages vibrants d’une soirée trop chaude, on la distingue mal. Elle, pourtant, nous voit très bien. Ce qu’on a oublié, ce qui veille et menace dans les interstices rongés du carrelet branlant, toute cette crainte acide qui nous faisait mourir chaque soir de l’année, cela revient. On l’affronte. En rouvrant les anciens chapitres des peurs primales adolescentes, des désespoirs sans nom, guidé par un intrus qui ne devrait pas le savoir, on voit refaire sa vie. Légitime, archivée.

 

29 mai 2019

Mado lu par Sophie Pujas (Le Point)

 

Mado et Virginie n'ont pas 15 ans. L'âge de toutes les sauvageries. Amies depuis l'enfance, c'est ensemble qu'elles vont découvrir le désir. Et la passion, aux allures de brève utopie, de parenthèse aussi périlleuse qu'enchantée. Virginie se laisse tout entière subjuguer par l'imprévisible et incandescente Mado. Couve un vent de tragédie – de celles que l'on porte en soi. Devenue une adulte sans joie, mère d'une petite fille qu'elle ose à peine aimer, Virginie ressasse ces mois brûlants. Que s'est-il passé pour qu'elle perde Mado, et que celle-ci demeure son unique et insurmontable amour ? « Au fond, je me contrefiche de me souvenir. D'ailleurs, je ne crois pas aux souvenirs, nous sommes bien trop doués pour les truquer. Non, je cours après des sensations dont je connais l'arrière-goût et que, pourtant, je sais perdues, une ribambelle d'instants heureux et fugitifs, du bonheur en moignon – ma seule mémoire véritable. » Périlleux exercice que de donner voix à l'extrême jeunesse et à sa folie. Marc Villemain raconte en orfèvre cet éveil des sens, cette initiation à haut risque, avec un sens aigu du détail impressionniste et capital, de la sensualité des paysages comme de la brutalité des caresses. Somptueux.

 

Sophie Pujas
Lire l'article sur le site du Point

 

22 mai 2019

Mado lu par Alexandre Burg ("Garoupe)"

Mado... et Virginie

 

Mado raconte l’histoire de Virginie qui raconte Mado. Virginie et Mado sont jeunes, 9 ans au début du récit puis très vite 14 ans, entre les deux une rupture amicale due aux agissements des frères jumeaux de Mado, avec des caractères bien trempés mais bien différents. À l’exubérance de Mado répond la timidité de Virginie, à l’assurance de Mado répondent les hésitations de Virginie.

 

Mado raconte surtout la découverte pour Mado et Virginie de l’amour naissant entre elle, de la passion dévorante qui va les unir pendant un an avant de les terrasser l’une et l’autre. Désir, jalousie, peur : telle pourrait être la sainte trinité de la passion selon Marc Villemain. La passion serait une pièce de monnaie dont Mado serait alternativement une face et puis l’autre pendant que Virginie en serait la tranche : l’une oscille constamment de tempérament, de la douceur à la violence tandis que l’autre montre une constance certaine et dans l’affect et dans la jalousie. « Il y avait la brusquerie de Mado, cette manière insensée qu’elle avait de passer de la plus insatiable des tendresses à la tyrannie la plus dévorante. » Telle est Mado, être bicéphale, qui montre tantôt un visage et tantôt l’autre et fait souffler le chaud et le froid sur le corps et dans le cœur de Virginie. Autant Mado parait sûre d’elle, forte de la puissance de ses 14 ans insouciants et inébranlables, autant Virginie semble balbutiante, incertaine, se découvrant petit à petit comme une pellicule sur laquelle Mado ferait office de révélateur.

 

Je me souviens encore du bonheur de lecture que fut le précédent livre de Marc Villemain, Il y avait des rivières infranchissables… « Mado » ne lui rend rien, au contraire. Aussi tendre, aussi fort, aussi bouleversant, aussi bien écrit, aussi envoûtant que le précédent, Mado le sublime et le pousse encore plus haut. Marc Villemain est un véritable peintre des sentiments et ce n’est pas donné à tout le monde. C’est même tellement rare qu’il ne faut pas passer à côté de ce nouveau texte. On voudrait que cela ne s’arrêtât jamais, que le bonheur soit sans cesse renouvelé. 

 

Je suis toujours sceptique devant les billets par trop dithyrambiques, qui font étalage de superlatifs tous plus extraordinaires les uns que les autres. Mais las, je me rends et m’abaisse à cet exercice de flatterie car il n’est pas vil, car il n’est pas indu, car il est justifié. Il faut détenir au fond de soi une humanité gigantesque et une véritable appétence pour autrui, toute génération confondue, pour rendre à ce point compte de la pureté et de la beauté des sentiments, quelle que soit la fin qui soit réservée à tant d’amour. Ne vous laissez pas avoir par le titre qui ne parle que de Mado. Certes c’est par elle que tout arrive, des agissements de ses frères à l’histoire entre elle et Virginie ; mais le livre parle autant de Virginie que de Mado. Comment ne pas faire autrement, tant ces deux gamines sont différentes et portent cette histoire, chacune sur une épaule, leurs têtes étant posées sur l’épaule de l’autre restée libre. Et puis, il n’y a pas que Mado et Virginie dans cette histoire. Virginie est la narratrice du roman : c’est la seule voix qui s’exprime en racontant son passé mais ce n’est pas la seule voix qu’on entend. La voix de Virginie est déjà double : elle se raconte aujourd’hui, adulte, portant un regard sur elle-même dans le passé, adolescente, avec Mado. Il y a aussi la voix de sa fille, qui n’existe qu’à travers ce qu’en raconte sa mère mais qui, par sa présence, justifie le récit que nous fait Virginie de son passé, car sa fille va aussi sur ses neufs ans, âge auquel Virginie a vécu l’événement majeur qui a constitué les bases de l’adolescente et de l’adulte qu’elle est devenue (les frères de Mado l’ont laissée, nue, sur la plage, après lui avoir volé ses vêtements). Et puis il y a la plage, la mer, la cabane de Virginie, son repère secret et celui qui abritera leurs amours naissantes, celui qui sera le témoin de leurs trahisons…

 

Je pourrai continuer à vous dire toute la beauté de ce texte, toute sa force, toute sa férocité aussi, sa brutalité et sa tendresse. Mais laissez-vous prendre dans les filets de Mado et de Virginie, vous ne le regretterez pas.

 

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7 mai 2019

Mado lu par Marie Van Moere


Marie Van Moere, l'autrice de Petite Louve et de Mauvais Oeil livre une lecture originale de Mado (Éditons Joëlle Losfeld). Je l'en remercie vivement.
 

 

 

Marc Villemain
et le coeur mystérieux de Mado

 

« MADO est une histoire d’amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l’âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur. » (extrait de la quatrième de couverture).

 

Marc Villemain se présente comme écrivain, critique et éditeur. Il y a quelques années, je me faisais la réflexion de savoir comment il était possible de s’affirmer les trois à la fois. J’avais une méconnaissance du métier éditorial et de son histoire. Quand Toni Morrison a déboulé dans ma vie, j’ai compris que les portes étaient faites pour être ouvertes. 

 

Mado m’a accompagnée à la montagne, au pied de la Paglia Orba, dans un chalet tenu par des légionnaires. J’étais l’invitée de mon frère. J’avais besoin d’air, j’étouffais à Ajaccio, l’un des symptômes révélateurs étant ma grande difficulté à achever des romans entamés. Avant Mado, il y a eu Au plus bas des hautes solitudes de Don Winslow. Ce roman noir tout simple et puissant m’a remise en selle après une période creuse, raison pour laquelle j’ai attendu l’instant nécessaire pour m’y plonger. Hors de la ville, hors du temps, hors des gens, la lecture de Mado s’est imposée d’elle-même, en toute délicatesse. 

 

La première idée qui me soit venue à l’entame demeurera toujours la pire question que l’on puisse se poser face à un roman, celle de la nature du sujet romanesque en lien avec la nature (hors culture) de l’écrivain. Marc Villemain, mâle blanc quinquagénaire parisien, White Male Privilege si on suit de loin Bret Easton Ellis, a donc commis une histoire sur les amours de deux adolescentes… Allons bon, la belle affaire, n’est-elle pas folle d’écrire cela, penseras-tu. Mais non. Si je me la pose, cette question, c’est de façon distanciée, en lien avec les arguties du temps. De nos jours, l’équilibre instable entre les volontés de soumission et de domination des sexes, entre la nature et la culture des genres, les pertes de repères qui jettent chaque camp dans une radicalisation stérile des idées se traduit par une régression du droit d’expression dissimulé derrière un affreux brouhaha de premier degré. Alors, un mâle blanc amoureux de la tendresse et de la douceur (j’ai lu ses précédents romans, sauf, et c’est ballot, Il y avait des rivières infranchissables, paru également chez Joëlle Losfeld en 2017), un écrivain mâle blanc, donc, qui évoque les amours lesbiennes de deux adolescentes enchristées dans un drame qui sourd au long de lignes virtuoses selon Claro, sans se dévoiler avant la fin, je m’en régalais d’avance et je n’ai pas été déçue. 

 

C’est un beau roman, une histoire intense dans l’intimité et l’écriture précise, subtile, attentionnée. Certains passages font affleurer l’émotion, comme quand un livre entre dans l’histoire personnelle et présente du lecteur, lequel justement a choisi son instant de lecture. Le miroir entre l’histoire d’amour de Mado et Virginie et le journal intime de Virginie ne souffre aucunement d’une brisure narrative en cours de lecture. Les luttes entre exister pour soi et exister pour les autres, l’équilibre entre le plaisir pour soi et celui des autres quand on est jeune fille, tout cela n’est pas si simple. On a souvent dit de Jim Harrison qu’il avait accompli l’exploit d’entrer dans un cerveau féminin pour écrire Dalva. Bof, bof, ai-je envie de pinailler. Aussi magnifique que soit le roman Dalva, Jim Harrison a tellement envie d’être son personnage quand il raconte l’histoire de Dalva que cela ôte à ce dernier une part d’existence propre. Bien sûr, nous construisons nos héros avec un bout de nous, conscient ou inconscient, mais si on peut tromper une femme lectrice sur la culture d’un personnage féminin, c’est plus complexe du point de vue de la nature intime. Je trouve que Villemain excelle dans ses portraits de Mado et Virginie adolescentes et Virginie femme, leur offrant un désir commun dans des thématiques personnelles et sexuelles différentes. Non pas parce que je me serais identifiée à l’une ou l’autre mais parce que je les connais, dans ma chair ou dans la leur, leur esprit et le mien se sont salués sur une même route, dans un même bar, contre un même mur. Villemain parvient à nous faire embrasser les flux intimes qui les animent, les enjeux de la construction de leur être par la sexualité en friche. Mado et Virginie vont au bout de cette recherche d’identité par le désir et la conquête de leur corps, de sa singulière évolution, son troublant épanouissement, et cette identité apparaît page après page sous nos yeux troublés par la virtuosité légère de l’écriture de Villemain. 

 

Le journal intime de Virginie nous permet de la rencontrer adulte et génitrice d’une enfant dont elle ne sait que faire, vivant dans la douleur du souvenir de Mado, le seul amour de sa vie, comme sont souvent considérées les amours perdues. Villemain écrit le désespoir de Virginie, son refus de se construire dans l’absence de Mado avec la force d’une vague qui vous emporterait loin du rivage pour ne vous recracher jamais. Ce journal, caractérisé par les passages en italique, essaime au long du roman les interrogations de Virginie adulte à propos de Virginie enfant et adolescente et offre à la Virginie génitrice la possibilité d’être mère et par là même le défi de s’accepter dans son temps présent. Pour un tendre quinqua blanco, c’est pas mal du tout (oui, j’aime bien m’imaginer Villemain en tendre quinqua blanco). 

 

Mado exprime la grande pureté de la sexualité des jeunes filles de la plus belle des manières et le drame potentiel de cet épanouissement quand le calcul s’immisce entre les cœurs. Ce roman m’a rappelé qu’en matière de livres j’aimais aussi la beauté formelle, dans le sexe, le tragique ou les souvenirs d’enfance, et de ne jamais sous-estimer le don cathartique du beau, ce sentiment tellement subjectif et pourtant si rassembleur, comme souvent la littérature. 

 

29 avril 2019

Mado : coup de coeur d'Aline Sirba

 

 

Premier amour, dernier amour

 

Marc Villemain publie un magnifique roman d’apprentissage sur le passage complexe entre l’enfance et l’adolescence, l’identité incertaine à l’heure du premier amour et des premiers désirs. D’une plume délicate, sensorielle, sensuelle et à fleur de peau, l’auteur fait parler sa narratrice en deuil de son premier amour quinze ans auparavant.

 

« Je me souviens que j’étais nue et qu’ils s’élançaient derrière moi » : sur la plage, deux garçons ont dérobé la culotte d’une fillette de neuf ans ; c’est le souvenir fondateur de Virginie, celui qui marque une rupture irréversible entre l’enfance, territoire de la sauvagerie, de l’animalité et du bonheur, et la conscience de la sexualisation des êtres. Après la chute de l’Eden il n’y a plus d’innocence possible, et le roman tout entier est innervé par cette nostalgie incurable de l’insouciance et de la légèreté, seules lois du pays d’enfance. Après une ellipse de quelques années, on retrouve Virginie en fin de quatrième, où elle échange son premier baiser avec Mado, la fille la plus populaire du collège. Mado est l’élue que Virginie accueille dans son refuge, sa cachette sur la plage : une cabane de pêcheur abandonnée, perdue entre les herbes folles et l’océan. Là, à l’abri, les deux amies découvrent leurs corps, la sexualité et l’amour. Mado l’initiatrice est mûre, libre, parfois tyrannique envers la soumise Virginie, partagée entre désir romantique et jalousie irrépressible. Pour cette dernière, plus rien n’existe que cet amour brûlant qui renferme l’exaltation et la violence, les remords et les pardons, les passages d’un désespoir abyssal au bonheur absolu, le tout au temps de l’incertitude sexuelle, des expériences et des doutes : « On devrait tous mourir à quinze ans. Cela accroîtrait considérablement nos chances d’être heureux à vie ». De cette passion qui étymologiquement fait souffrir, la jeune femme de trente ans a gardé des séquelles, et rien n’est venu combler le vide ni apaiser la douleur laissés par l’absence de Mado. Marc Villemain a su créer là un petit bijou de sensibilité, où le sel et les embruns sont le goût de l’enfance et du premier amour, de la mélancolie et de la perte. Un coup de cœur absolu !

 

Aline Sirba
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18 avril 2019

Mado - Entretien avec Virginie Troussier - RCF, Dans les marges

RCF

La romancière Virginie Troussier m'a fait l'honneur de me recevoir à La Rochelle, dans les studios de son émission Dans les marges, sur RCF Charente-Maritime, et de se pencher sur Mado (Éditions Joëlle Losfeld).

 

Au-delà de son accueil, merci à elle d'avoir également écrit et prononcé ces quelques mots :

 

« Marc Villemain semble percevoir chez les hommes tout ce qu’ils contiennent, les plus infimes variations d’une pensée, ces mouvements subtils, fugitifs, évanescents, tout juste perceptibles. Avec Mado, son dernier roman, paru chez Joëlle Losfeld, l'écrivain capte les ondes entre deux jeunes filles, entre des embruns et la peau, entre un chagrin et une gorge, entre la lumière et les pupilles. Les émotions se télescopent et fusionnent. Il y a quelque chose de très physique, en écrivant l’amour, en captant l’intensité amoureuse. Poésie charnelle, symphonie organique, à peine une histoire, plutôt la partition d’un chant nourri d’images, de pulsations. Marc Villemain assemble avec une infinie sensibilité des mots comme des notes, des phrases comme des vibrations, captant les sensations au plus près de leur surgissement. »

 

16 avril 2019

Mado lu par Franck Mannoni - Le Matricule des Anges

 

 

 

Sur la plage, deux garçons de 11 ans volent sa culotte de leur amie de 9 ans et refusent de la lui rendre. Un mauvais tour entre l'enfance et l'âge adulte, entre la farce cruelle et l'agression sexiste. La petite Virginie perçoit leur animalité foncière. Elle ressent sa position sexuée et refuse de se laisser catégorisée. « C'est mon premier souvenir en tant que femme » : « leur devenir-homme ». Dans ces instants à la fois tragiques et fondateurs, elle affronte la nudité, la honte, obligée de rentrer en pleine nuit rasant les murs, après avoir trouvé refuge dans une vieille cabane de pêcheur. Quelques années passent. En fin de quatrième, lorsque Virginie se sent attirée par Mado, une camarade, toutes deux sont submergées par cette histoire d'amour passionnée et transgressive : « Ce n’était pas dans mon époque, pas dans mon âge, pas dans mon milieu ». Leur bonheur sincère les mène vers un nouvel éden. Plaisir douloureux, quiétude angoissée, le couple maladroit vit par oxymores. Parallèlement à ce récit, une Virginie de 30 ans, mère d'une fille de 9 ans, pose par inserts un regard aigre sur son paradis perdu. Une courte séparation et le charme s'était rompu. Une affaire de jalousie qui tourne au vinaigre, un monde qui s'effondre : « Je me retrouvais telle que depuis toujours je fus, avec mes visions mortifères et mes pensées de tragédienne au petit pied ». Plus jamais elle n'a retrouvé cette fraîcheur, cet esprit d'aventure.

 

Le roman charnel de Marc Villemain renoue avec les thèmes abordés dans II y avait des rivières infranchissables (LMDA N°190), des nouvelles qui, déjà, exploraient l'éveil des sens, la rencontre de l'autre, les joies et les gouffres de l'adolescence. L'écrivain consacre ses plus belles pages aux portraits psychologiques de ses personnages. Il magnifie des êtres en construction, toujours un peu vacillants, deux âmes écorchées marquées au fer rouge par « la pire journée d'une année de bonheur ».

 

Franck Mannoni
Le Matricule des Anges, n° 202, avril 2019

15 avril 2019

Mado sur France Bleu RCFM - Haute-Corse

 

 

Samedi 13 avril dernier, Mado avait  les honneurs de l'émission DES LIVRES ET DÉLIRE, sur France Bleu RCFM, animée par Marie Bronzini, autour de Bénédicte Giusti-Savelli et Christophe Laurent. 

On peut l'écouter directement ici ou la télécharger en podcast.

11 avril 2019

Mado lu par Jacques Josse

 

 

Il y a Virginie et il y a Mado. C’est la première qui s’exprime. Ce qu’elle a à dire n’est pas évident. Il lui faut remonter le temps, revenir à ses neuf ans puis à son adolescence, bien poser le décor – l’été, le sable, le bord de mer, la cabane dans les dunes – pour raconter ce qui, quinze ans plus tard, hante toujours sa mémoire.

 

« Ma seule consolation est de n’avoir jamais eu d’amis : ainsi je n’ai à en regretter aucun. Il n’y eut que Mado, seulement Mado. Et chaque nuit elle me visite, et chaque nuit elle m’embrasse et m’étreint, et chaque nuit elle vient se venger. »

 

Ce que Virginie relate, en une longue confession, entrecoupée par le récit de ce qui illumina l’été de ses quatorze ans, c’est une histoire d’amour. De ses prémices à sa fin en passant par son apogée. Histoire unique, intense, dévorante. Passionnée, sensuelle entre deux jeunes filles qui découvrent ensemble le plaisir et les subtilités de leur corps. Solitaires, elles éprouvent les mêmes désirs tout en ayant des personnalités différentes. L’une, libre et radieuse, mais sombre parfois, dévore l’instant présent en affichant une grande liberté tandis que l’autre, plus farouche, plus impulsive, ne vit bientôt plus que pour cette relation sentimentale et charnelle qui occupe toutes ses pensées. Elle en vient à craindre que des rencontres fortuites ne viennent en perturber le cours. En elle, la jalousie, peu à peu, affleure. Avec son lot de souffrance, d’injustice, de honte, d’incompréhension. Aveuglée par le côté irrationnel de son attachement, et se croyant trahie, elle va commettre, pour se venger, un acte irréparable. C’est celui-ci qui la poursuit, des années plus tard, alors qu’elle est elle-même devenue mère.

 

« Je suis née au grand air, pour l’amour et la solitude, et me voilà en plein cœur de ville, ratatinée dans une cage à lapins. À ressasser ce que j’ai fait, ce que j’ai perdu, ce qui est mort, ce qui meurt, cœur sec et seins vides. Trente ans et déjà je me languis, et déjà je m’assèche. »

 

Derrière la beauté du littoral, la douceur estivale et les jeux espiègles – mais déstabilisateurs – qui ouvrent le roman, se profile déjà l’ombre d’un drame à venir. Il ne sera dévoilé qu’en fin d’ouvrage. Auparavant, Marc Villemain n’aura cessé d’étonner son lecteur. Le sujet qu’il a choisi d’explorer est assez casse-cou. Il ne pouvait le rendre crédible qu’en se maintenant – et c’est ce qu’il fait – en équilibre sur une corde tendue à l’extrême, entre volupté et suggestion, en restant percutant sans jamais basculer dans la facilité, sans outrance, sans eau de rose, sans psychologie hasardeuse. Cela implique une écriture maîtrisée, à fleur de peau, une langue précise, narrative, sensitive, rugueuse quand il le faut. C’est elle qui donne vie à Mado, l’ado fragile, entière et lumineuse qui court vers son destin.

 

Jacques Josse
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Blog personnel de Jacques Josse

8 avril 2019

Mado lu par Christophe Laurent

 

 

L'amour dingue et adolescente de Mado

 

« Quand nous sommes arrivées au ponton, nous avions une faim de loup. Il n'y avait pas beaucoup de place sur la petite planche qui faisait office de table, mais on a fait ça joliment. Deux grosses parts de gratin dans les assiettes, des serviettes à motifs roulées sur le côté, couteau à droite, fourchette à gauche, au milieu une bougie et les quelques fleurs que nous avions cueillies redressées dans un verre d'eau. On était heureuses et je crois que ça se voyait. »

 

Virginie aime Mado. Mado aime Virginie. Elles ont quinze ans et s'aiment d'une passion neuve, vierge. Qui dit passion dit dévorante mais c'est peut-être plus ici, c'est brûlant, destructeur, animal. Elles vont s'aimer dans un carrelet, ces petites cabanes de bois sur ponton, pour les pêcheurs de Gironde. Elles vont s'aimer chez un vieil oncle. Mais en secret, toujours. Dans une époque (les années 80 ?) peu propice aux sentiments déclarés entre filles, elles se cachent, se volent des regards, des gestes, quand les autres tournent la tête. Et puis il y a aussi de la jalousie, chez Virginie surtout. Jalouse de Florian, jalouse de Julien.

 

Roman magnifique sur la naissance à l'amour et la fin de l'enfance, Mado emporte le lecteur dans une décharge de sentiments puissants, ravageurs, dingues, de ceux qui font faire n'importe quoi mais qui sont aussi parmi les plus beaux. On peut se demander si le personnage principal assume son penchant lesbien parce qu'elle a été choquée par l'attitude de garçons à neuf ans, quelque chose de l'ordre du traumatisme après un jeu idiot de petits mecs. Est-ce que c'est cela uniquement qui la pousse plus tard vers Mado ? L'auteur y répond en partie. Et Virginie d'abord y répond. Virginie, emportée par ce qu'elle ressent, par cette sexualité dont elle ignorait tout, par ce coeur qui tape maintenant si fort près de Mado. Marc Villemain trouve le ton juste pour se mettre dans la peau de Virginie, son "je" est bien celui d'une gamine, d'une adolescente, tout à fait normale donc incandescente. L'auteur touche vraiment l'intime et offre aux lecteurs des scènes de sexe un peu maladroites, mais tellement primitives, spontanées, et sincères. La réussite de Mado est là, dans ce réalisme, sans psychologie de bazar. Parce qu'il s'agit, outre l'amour, de parler de deux filles qui s'embrassent, qui couchent ensemble. Et Villemain y arrive avec délicatesse et pudeur. Il y a du beau dans ces pages. Et du tragique. Introduit par les parenthèses d'une sorte de journal intime quinze ans plus tard, quand Virginie est maman d'une petite fille de neuf ans. Un écart terrible, effrayant, entre ces deux temps de la vie, quasiment un abîme. Ou un gouffre, de souffrances et de regrets.

 

Mado laisse un goût de larmes dans la bouche et la sensation d'avoir lu un très grand livre sur l'amour et la jeunesse.

 

Christophe Laurent
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29 mars 2019

Mado lu par Claro (Le Monde des Livres)

 

 

 

« Mado », de Marc Villemain : le feuilleton littéraire de Claro

 

 

Claro se révèle sensible à l’esthétique de l’émoi manifestée par Marc Villemain dans son nouveau roman.

 

 

Comme au premier jour

 

Avant même d’inventer un monde, de fabriquer des personnages, de bricoler des intrigues, l’écriture romanesque n’a d’autre choix que d’inventer une perspective, c’est-à-dire d’établir son camp de base dans un repaire plus ou moins secret d’où sera projetée, comme bon lui semble, la lumière. Ce qui sera raconté peut être banal ou extraordinaire, là n’est pas la question, on s’en doute. L’important, c’est que cette perspective, qui est davantage qu’un point de vue, qui est point de réflexion, de sensation, devienne très vite, pour le lecteur, le lieu d’embuscade privilégié de sa lecture. Les livres qui nous captivent le plus sont ceux qui nous donnent l’impression de s’écrire sous nos yeux, et nous donnent le sentiment, troublant, de participer à leur déroulement.

 

Pour cela, bien sûr, il y a plusieurs solutions. Le romancier peut se contenter de n’éclairer que le visible en recourant à des phrases aussi généreuses qu’un néon neuf – on lit alors son livre avec le même entrain qu’on met à aligner de la pâte dentifrice sur une brosse à dents, et très vite on recrache. Heureusement, certains écrivains préfèrent élire demeure dans les plis, la pénombre, et œuvrer à la confection d’impressions sismiques grâce auxquelles nous éprouvons, même au sein de l’ordinaire, la secousse de l’inédit. Pour Mado, Marc Villemain se livre avec subtilité à l’archéologie d’un trouble qui aurait pu, traité par d’autres, se déliter en bluette. Mais d’une simple liaison entre deux adolescentes, il a su faire un récit charnel où c’est sa phrase et pas seulement ce qu’elle expose qui trouble.

 

 

Il était une fois Virginie et il était une fois Mado. Avant de s’éprendre l’une de l’autre, un drame en apparence anodin va charpenter la vie entière de Virginie. Cette dernière, âgée de 9 ans, se baigne dans la mer quand elle se retrouve délestée de sa culotte et de son paréo par deux garçons – des jumeaux – qui l’obligent à affronter nue et la nuit et sa conscience. La scène se transfigure imperceptiblement en quelque chose de mythologique. La mésaventure de Virginie nous rappelle Artémis surprise par Actéon, « Suzanne et les vieillards » : c’est l’histoire immortelle de la femme piégée. « C’est bête d’avoir transformé une anecdote d’enfance, une péripétie balnéaire, un même pas événement, en une espèce de drame constitutif de la femme que je suis devenue », dit très tôt, lucide et blessée, la narratrice. Bête ? Plutôt que bête, l’épisode relève du bestial et vient révéler une part animale qui va innerver tout le récit. La mythologie est affaire de dévoration.

 

Les deux garçons ne se contentaient pas de rire, ils « bondissaient, beuglaient, crachaient, suaient, salivaient. Du haut de mes 9 ans, il me semblait voir ce qu’ils s’apprêtaient à être. Leur devenir-homme. Des hommes, voilà. C’est-à-dire, pour la gamine que j’étais, des bêtes sauvages, carnassières. Cannibales ».La confrontation avec cette animalité fait de Virginie elle aussi une bête fantasque, elle se met à courir « comme courent les biches, les lapins, les chevreaux » et finit par se terrer… dans le ventre d’un carrelet – non pas un poisson, mais une de ces cabanes de pêcheur qui de loin ressemblent à « des échassiers d’un autre monde ». Et quand elle finit par rentrer chez elle, sa mère lui donne une « gifle animale, une gifle de chair, nue de toute intention ». Il y aura aussi un poisson pêché aux dimensions christiques, « son regard de supplicié, le sang qui perlait le long de ses flancs olivâtres ».

 

Ainsi marquée, mordue, l’histoire de Mado peut devenir le récit d’un amour intense et ravageur, et Marc Villemain a toute latitude alors pour tracer sur la page des lignes de sensualités à la fois quiètes et fiévreuses, évoquer « cette suée légère à la racine [des] cheveux », la « tiédeur (…) progressive, lénifiante, enclose sur elle-même », la paume qui s’aplatit « contre [la] chair comme pour l’animer, la préparer ». Les jours passent, et la liaison entre Virginie et Mado, dans leur balcon sur la mer, se fait plus torride, plus profonde, ensemble elles apprennent l’adieu à l’enfance et les chemins du plaisir. Tout n’est plus que gestes et attentions, pensées et attentes brûlantes, la page enfle et respire au rythme de leurs rendez-vous, même si une voix blessée – celle de Virginie plus tard, devenue mère – nous rappelle par intermittence que le bonheur n’a pas duré, qu’il s’est passé quelque chose qui a tout englouti.

 

On aurait tort de réduire Mado à une fable moderne, et d’imaginer que l’auteur a voulu expliquer le saphisme de ses héroïnes par la bêtise crasse des jumeaux voyeurs. La passion qu’il raconte, il ne cherche pas à la rendre fabuleuse, préférant la bâtir par touches sensibles et discrètes, disséminant ici et là des motifs qui échappent au symbolique, comme ces chardons bleus dont les métamorphoses nourrissent la vie des deux amantes. J’ai parlé plus tôt d’une archéologie du trouble, mais l’on pourrait tout aussi bien invoquer une esthétique de l’émoi, tant Villemain en dresse le portrait sensible et saisissant, « jusqu’à la dernière ondulation de l’air »Mado émeut. Qui dit mieux ?

 

Claro (écrivain et traducteur)
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25 mars 2019

Mado lu par François Xavier (Le Salon littéraire)

 

 

Mado, au-delà de l'amour

 

Marc Villemain nous avait déjà démontré sa maîtrise dans l’art de l’étude du détail chez les personnes âgées (Ils marchent le regard fier), dans sa capacité à décrire grandement les petites choses des braves gens que l’on n’entend pas – c’était avant les Gilets jaunes…

 

Le voilà quelques années plus tard relevant le défi de se glisser dans la peau d’une adolescente foudroyée par la passion amoureuse. Autant dire qu’il s’offrait un voyage à trois cents à l’heure sur des petites routes de campagnes avec neuf chances sur dix de finir dans le décor. Mais non, point de mur en pleine face, c’est plutôt un torrent d’émotions qui submergent le lecteur au point de ne plus parvenir à lâcher le livre. Lu d’une traite ce dimanche gris, j’avais de la lumière dans les yeux, chaud au ventre, parfois la gorge sèche, je sentais le vent dans les dunes, j’entendais la mer battre contre les piliers du carrelet ; j’y étais… avec Mado…

 

Tout débute par un jeu idiot entre deux garçons taquins et une petite fille de neuf ans qui se retrouve toute nue sur la plage, les deux zozos allant jusqu’à s’enfuir avec ses affaires après lui avoir ôté son maillot… Terrifiée, elle ira se terrer dans sa cabane, sur un ponton abandonné derrière les dunes ; y passera toute la nuit avant de regagner sa chambre aux premières lueurs matutinales. Quelques années plus tard, les deux garnements étant retournés chez leur mère, la désormais jeune fille peut alors renouer avec sa meilleure amie en classe de quatrième, au collège. Mais entre temps Mado est devenue une chipie, provocant son monde, rayonnante de beauté, ayant le mot juste et l’esprit libre, elle fascine autant qu’elle agace…

 

Va alors se nouer une relation qui, petit à petit, d’amitié amoureuse muera en amour puis en passion dévorante, dévastatrice, sexuelle et perverse, les deux amantes sombrant dans la perversion narcissique à tour de rôle, selon les influences extérieures, les garçons de passage…

 

Magnifiquement troussée dans une langue épurée et un rythme totalement maîtrisé, cette drôle d’histoire d’amour finira mal, mais au-delà du drame en point d’orgue infernal, c’est le parcours chaotique de la narratrice qui est fascinant. On la voit écartelée entre ses désirs, sa quête d’absolu, sa candeur, sa jalousie, sa folie destructrice, son empathie, sa force et son jusqu’auboutisme qui la conduira à commettre certaines bourdes. On touche ici à l’essentiel, à ce que la littérature a de plus indispensable : renommer l’indicible qui nous travaille chaque seconde, mettre à jour les ténèbres qui nous aspirent quand bien même on n’aurait soif que de lumière joyeuse. Il n’y a que l’être humain pour jouer ainsi avec le feu, se pencher toujours plus vers le vide et s’étonner après d’y être tombé. On n’a de cesse de vouloir détruire ce que l’on chérit le plus.

 

Vercors avait raison, nous sommes des animaux dénaturés…

 

François Xavier

 

10 mars 2019

Mado lu par Dominique Baillon-Lalande

 

 

 

Virginie a neuf ans quand les frères de Mado, sa meilleure et seule amie, lui subtilisent par jeu ses habits et sa culotte lors d’une baignade en mer. Désemparée de se retrouver nue et inapte à se battre contre deux pour les récupérer, elle choisit de narguer les petits mâles hilares en leur tournant le dos fièrement avant de les abandonner sur place. Elle file se cacher dans les dunes avec à ses trousses les deux mini-mâles poussant joyeusement des cris de bêtes. Une course s’engage. Quand Virginie, ne les entendant plus, pense les avoir semés, elle se dirige vers son refuge secret à proximité, une cabane de pêcheur sur pilotis (un Carrelet) abandonnée, délabrée, loin de tout et dérobée aux regards. « Quand on les voit d’un peu loin, ces échassiers d’un autre monde on dirait des gros animaux montés sur de très longues pattes, minces et fragiles, vraiment c’est très beau, d’une poésie sans nom. C’est beau quand sous le gris du ciel le bois de ces sortes d’animaux semble pleurer. C’est beau quand le soleil rayonne et qu’alors ça vous donne des envies de flâner, de dormir, de vous offrir à l’azur. » Cette nature sauvage que ses pieds connaissent si bien la rassure et sa course folle sur le sable entre chardons et buissons la galvanise et la grise. « J’avais la juste intuition de ma survie ; [...] J’ai adoré sentir en moi cette part animale qui t’indique la meilleure façon d’agir, qui te fait spontanément faire le pas de côté. [...] J’ai continué à courir [...] comme courent les biches, les lapins, les chevreaux, portant mon corps vers l’avant, bondissant, regardant droit devant moi [...] aussi sûre de mon chemin que la mouette qui rentre au nid l’est de son vol. » Les garçons vite lassés par cette chasse sans enjeux ont depuis longtemps abandonné la poursuite. Une fois en sécurité dans son abri Virginie relâche un temps la tension mais l’angoisse de la tombée de la nuit prend insidieusement le relais chez la gamine fragilisée par l’épuisement, le froid et la faim. Dans un sursaut de courage elle repart, profitant de cette obscurité qui si elle l’effraye peut aussi masquer sa nudité pour regagner sa maison par la plage. C’est la joie et la tendresse d’une famille inquiète et bouleversée par sa disparition qui l’accueilleront. Quand après les effusions viendra le temps des explications, Virginie racontera le vol, sa fuite dans les dunes pour cacher sa nudité en attendant la nuit puis le froid, la faim et la peur mais de la poursuite et de son perchoir secret elle ne dira rien à personne.

 

Son amie Mado qui ne voit dans cet événement qu’une mauvaise blague et n’en retient que l’éviction des coupables du cercle familial par le renvoi effectif des demi-frères chez leur mère au Danemark,  semble depuis la bouder et les vacances aidant une distance s’installe entre les deux gamines durant plusieurs années. Virginie en deviendra de plus en plus solitaire et la belle Mado de plus en plus excentrique et courtisée. C’est en fin de quatrième qu’elles se retrouvent. Entre Mado sûre d’elle, excessive, marginale et souveraine et Virginie, réservée mais de plus en plus fascinée par l’audace de cette autre si différente, la complicité renaît alors doublée d’un étrange manège de séduction, de provocation, de légèreté et d’ambiguïté. S’ensuivra, de leurs quatorze à leurs quinze ans, à l’âge des découvertes et en toute liberté, une année d’amour fou, de sensualité débridée, de promesses, de bonheur intense où la jalousie et la souffrance parfois prennent place.

 

Quinze ans plus tard, Virginie revient au bord de l’océan, sur les traces de ce passé dont elle n’est jamais parvenue à se déprendre, avec dans sa main celle d’une petite fille de dix ans qui lui ressemble. Éblouie par sa première rencontre avec la mer, la petite pleine d’amour pour la vie et sa mère, prête au bonheur, ferme la boucle pour ouvrir la porte à l’avenir.

 

Ce roman sur les amours adolescentes a plusieurs facettes. Il se fait bien évidemment récit d’une initiation sentimentale et d’un apprentissage sexuel sans craindre d’évoquer la jouissance et l’homosexualité des deux jeunes filles. L’art de l’auteur est de parvenir à  restituer ici l’intensité des ébats sans voyeurisme mais sans fards, avec simplement naturel et justesse,  entre prise de pouvoir de l’une et soumission de l’autre, dans une histoire brute comme un diamant, faite de plénitude des sens mais aussi de doutes, de fureur et de dangers.


C’est aussi toute la profondeur et la complexité des sentiments qui se livrent dans ce presque journal intime tenu par Virginie. Et cette passion qui sur son passage dévaste tout chez les deux héroïnes aspirant totalement leur existence n’offre de même au lecteur aucune échappatoire : de ce qui se passe à l’extérieur de cette bulle amoureuse, de ce qui, hors leur goût commun pour la solitude, constitue individuellement l’une et l’autre des jeunes filles, il ne saura que peu de choses. Mado la fantasque à la famille large d’idées et bienveillante conservera jusqu’au bout sa part de mystère quant à la narratrice, petite souris discrète dans une famille plus traditionnelle mais aimante soudain éblouie et soumise à celle qui la fascine, rien ne la définit vraiment en dehors de ce tsunami amoureux.  

 

L’omniprésence des dunes désertes et de la mer qui entourent le Carrelet, écrin de ces émois, en renforce l’apparence de liberté, y ajoute un côté magique et absolu hors du temps et du monde. Mais plus encore, à travers de superbes descriptions, Marc Villemain fait de cette nature alors encore préservée des touristes, de sa beauté, de sa lumière et sa sauvagerie, le troisième personnage de son histoire. 

 

Une autre force constitutive de ce roman est l’importance des corps. Évidente dans  la découverte de la sensualité et l’initiation à la sexualité dans la passion, elle se profile déjà dans l’épisode de la blague des garçons prépubères. C’est lui qui fera prendre conscience à Virginie de son enveloppe corporelle. Par la découverte de ce corps de femme pour la première fois perçu par son exposition comme facteur de gêne voire de fragilité ou en danger potentiel, par les caresses ou les agressions du vent, du sable, des herbes ou des chardons sur sa peau qui l’émeuvent, à travers cette respiration que sa longue course l’oblige à maîtriser pour parvenir à son but, cette scène enfantine, loin d’être envisagée sous l’angle de la cruauté des enfants, d’un éventuel traumatisme ou d’une violence symbolique, se transforme en rite de passage de l’enfance à l’adolescence. 

 

Prendre pour héroïnes deux jeunes filles de quatorze ans pour évoquer l’éveil sexuel et l’homosexualité à l’heure où la morale collective, confrontée à un puritanisme religieux venu des États-Unis ou de l’islam, semble prendre ses distances avec la libération sexuelle des années soixante-dix est un pari audacieux, glissant et presque provocateur. C’est là qu’intervient l’excellence de Marc Villemain à dire l’adolescence, ses désirs, ses plaisirs ou ses frustrations à ce moment où l’enfance s’efface pour laisser place à l’âge adulte, sans faux-fuyant ni jugement mais sans jamais basculer dans l’indécence ou le trouble malsain, dans un élan naturel de vie et d’amour.  Porté par une écriture musicale pleine de finesse ce roman dense, habité, tour à tour sombre ou lumineux, est une plongée dans l’intimité de l’adolescence au féminin,  dont le respect, la délicatesse, la sensibilité sont la marque.
Un petit bijou à lire et faire lire à partir de 15 ans.

 

Dominique Baillon-Lalande
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