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Marc Villemain
14 avril 2016

Tout le monde en parle - Thierry Ardisson, 2003

 

Je remets la main sur ce souvenir... 

 

« Tout le monde en parle » , animée par Thierry Ardisson, était l'émission en vue de l'époque (2003). J'avais moins de cheveux blancs — de joues, aussi... Premier livre, première télé : c'était pour Monsieur Lévy, paru chez Plon.

 

Que l'on peut donc, dorénavant, visionner ici.

24 mai 2015

Petit traité de misanthropie : un article de Patrick Emourgeon

C'est toujours une joie que de se savoir lu bien après les quelques semaines ou mois d'exposition qui suivent la parution d'un roman. Merci, donc, à Patrick Emourgeon d'avoir pris la peine de partager son enthousiasme pour ce roman paru en mai 2011 chez Quidam.
 

 

Petit traité de misanthropie

 

Il y a des mots qui me reviennent à la lecture de Marc Villemain. Des tas de mots et des idées sur l’homme : velléité, acrimonie, misanthrope, cloporte, extinction, laideur, vain,  silence, haine… des mots crus que j’aime retrouver dans la littérature du vrai.

 

Marc Villemain, cet auteur rare, explore l’arrière cour des choses humaines. Déjà dans Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire, ce roman prémonitoire, publié en 2007, m’avait bousculé, il y ausculte la montée d’un totalitarisme rampant et la lente démission du politique, testament émouvant d’un élu en exil qui revient sur son passé. Une lecture acérée de la démocratie d’aujourd’hui, de l’extinction des idéaux. Un texte puissant et profond. Totalement d’actualité.

 

Villemain aime la fin, toutes les fins. Ces rudes moments de sincérité où l’on peut enfin peser la véritable densité des sentiments, creuser jusqu’à la roche la vérité, en extraire les racines et voir l’autre dans sa terrible nudité, à sa taille réelle.  

 

Il aime nous déstabiliser. Un exercice sain dans un monde lisse de certitudes sucrées. Dans un monde aux couleurs fades, il trace à grand trait noir et rouge, les angles d’un siècle déprimé, ce siècle que ce vieux professeur d’université en fin de vie sait qu’il va bientôt devoir quitter, coincé dans un de ces mouroirs modernes.

 

Le pourceau, le diable et la putain est un livre sur la fin, il consigne le testament de la vie d’un homme, un témoignage sans concession, d’un pur misanthrope à l’ancienne. Dans un style volontairement obséquieux, drôle et tragique, Léandre, de sa faconde professorale,  nous raconte sa haine tendre du genre humain.

 

Les mémoires de ce vieux con assumé bouscule une époque habituée à la tartufferie, aux édulcorants moralistes et télévisuels. Tout y passe : les enfants, les femmes, les étudiants (j’adore !), les curés, le sexe (la découverte de l’orgasme à Madrid, drolissime…)  c’est la grand cavalcade, le déballage, une immense et pittoresque brocante où les bons sentiments sont bradés, écrabouillés parfois… Un exercice vivifiant et corrosif qui fait du bien.

 

Attention, ce vieil homme est un puriste dans son genre, un misanthrope doté d’une certaine classe, il réserve sa férocité aux imbéciles, au mensonge et à la malveillance.

 

On est loin des petits méchants d’opérette, ces pervers cruels et lâches qui se déguisent en victime dès qu’ils se sentent démasqués,  chez cet homme fier et intelligent, derrière sa cruauté, on entend plutôt sourdre son amour déçu de l’humanité, citant Balzac qui en connaît un poil , « tout homme qui, à quarante ans n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes. »

 

Bref, Marc Villemain aime à travers ses personnages questionner avec acidité la place du bien et du mal.  Discrètement il nous interroge sur le véritable visage du diable, du pourceau et de la putain dans nos sociétés « modernes ». Il sait qu’ils ne sont jamais vraiment là où on les attend…

Un truculent bouquin et un auteur à découvrir !

 

Patrick Émourgeon

12 mai 2015

Rencontre - Lectures vagabondes

 

Pour ceux, les chanceux, qui habiteraient cette si belle région ensoleillée...
À l'invitation de l'association Lectures vagabondes (Lamalou-les-Bains, Hérault).

 

28 février 2015

Marie du Crest sur Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire

 

C'est avec beaucoup de plaisir que je découvre cet article de Marie Du Crest à propos de mon deuxième roman, Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, paru chez Maren Sell en 2006. On ne trouve plus ce livre qu'avec difficulté, la maison d'édition ayant, depuis, cessé son activité. Autrement dit, ce roman est en attente d'un nouvel éditeur — à bon entendeur...

________________________________________

 

 

 

Un futur si proche

 

Début janvier 2015, sortit en librairie, dans un climat polémique, le roman Soumission de Michel Houellebecq. En 2006, paraissait le premier roman de Marc Villemain, Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire. Deux politiques fictions d’anticipation, imaginant chacune le devenir de la France de 2020, dans l’ombre tutélaire de J.K. Huysmans, auteur du « sombre dix-neuvième siècle » selon Damien Sachs-Korli, l’un des deux narrateurs du texte de Villemain et sujet de recherche universitaire pour le héros de Houellebecq. D’une certaine manière, le roman de Villemain est inaugural à double titre, premier geste romanesque de son auteur et première méditation sur les destinées électorales du pays. La première, celle de Houellebecq, se rassurant elle-même, et la seconde, nocturne, vécue dans l’exil, la fuite.

 

Dans Soumission, Mohamed ben Abbes, candidat de la Fédération musulmane remporte les élections présidentielles grâce au vote des gens de gauche, voulant faire obstacle à la candidate FN, tandis que dans le roman de Marc Villemain, c’est la candidate d’extrême-droite, la Karlier (sosie romanesque de Marine le Pen) qui prend le pouvoir et qui entraîne le départ à l’étranger du Guépard (le chef du gouvernement de gauche, au surnom très viscontien) et celui dans la clandestinité de son jeune collaborateur, Damien. À la linéarité du récit de Houellebecq, Villemain choisit une architecture plus poétique et dont les enjeux sont autant matière politique que littéraire. En ouverture, le roman tient de la parole eschatologique, du temps d’après, de la nuit achevée :

 

Quand le soleil sera levé, l’histoire, l’ambition,
le bien commun, la France, tout sera derrière moi.

 

En quelques pages, le jeune Damien, à la première personne, évoque son parcours en politique, le destin de la France et celui réservé au Guépard, son mentor. Il est d’ailleurs une figure de lecteur, ayant entre les mains les carnets d’exil de l’homme politique de gauche désavoué, qui constituent le corps central du roman à partir de la page 33 jusqu’à la page 221. Une lettre du Guépard, datée du 19 décembre 2020, envoyée de Sarajevo, sert d’introduction intimiste dont l’ultime phrase donne son titre crépusculaire au roman (p.30). Les carnets tiennent à la fois de la forme journal, rapportant les évènements de son parcours, et de celle de la maxime d’un moraliste (la Rochefoucauld ou Cioran) dans sa forme fragmentée. En effet le texte est découpé selon des successions d’astérisques et de paragraphes plus ou moins amples. Ainsi :

 

Il est étrange, le cheminement de l’apaisement. Cela fonctionne par éclairs,
éclaircies, chutes et rechutes, puis quelque chose s’installe, s’étire,
comme les sombres rideaux s’ouvrant sur un ciel d’été.
(p.44).

 

La lecture dure une nuit entière : elle est solitude amère, repli et vocation de la lumière. Ce que raconte le Guépard, ce sont deux exils, le premier dans un village malien, et le second à Sarajevo. Les deux « épisodes » se répondent selon certaines symétries. Au personnage féminin de la toute jeune Hadiya, amante du narrateur, correspond celui de Gordana, femme mariée désirée et inaccessible. Écho sonore de ces deux prénoms. À elles deux, il écrit une lettre d’adieu (p.124-5-6-7) pour la première, insérée dans la narration, et p. 222 et 223, isolée et datée du 18 décembre 2020. Le personnage d’Amiless relie les deux moments puisque cet homme trouble, mercenaire à la double identité, apparaît à la fin du séjour malien et occupe une place centrale dans la partie bosniaque. Il justifie la fuite du narrateur du Mali en Bosnie et ensuite de Sarajevo au Cambodge.

 

Le roman se referme sur un retour, celui de la voix de Damien, refermant les carnets. Monologue intérieur appelant au renoncement mais aussi à l’échappée amoureuse, celle des retrouvailles avec la bien-aimée Marie.

 

Marc Villemain, dans son roman, a choisi, non pas de construire une société française d’anticipation complète, mais d’établir, à travers la perspective d’un personnage de premier plan et de second plan, les horizons lointains, inquiétants de la dictature dont la fureur lui parvient, ici et là, par bribes. Le Guépard reçoit de temps en temps des nouvelles de Paris : emprisonnement d’opposants politiques, mise en place de la censure. La population est placée sous surveillance et la délation se répand. La Karlier instaure « un cordon sanitaire ethnique » dans les banlieues (p.187). Toute la fiction politique « travaille » le passé réel et charrie notre futur si proche et possible. Le choc du second tour à la présidentielle de 2002 est la matrice à la fois de l’engagement de Damien mais aussi la réalisation aboutie de l’invention du romancier : cette fois-ci, le FN gagne. Il en va de même pour Sarajevo. Paix de Dayton, dans l’Histoire, certes, mais l’hostilité serbe reprend et le temps des snipers recommence dans l’ordre du roman. La littérature semble en vérité être le miroir du réel dont il inverserait l’image. La littérature est partout citée (Stendhal, Barbey d’Aurevilly, Lautréamont, Orwell, Molina ou encore Rilke…). Les deux narrateurs écrivent, tout comme Gordana. La vocation littéraire et la vocation politique se font face :

 

Je ne rêvais que de littérature et décidais de me consacrer à la politique. (p.14).

 

Les mélancoliques que sont Damien et Pierre (identité de clandestinité du Guépard) ne peuvent se sauver que par les mots, que par leurs « autobiographies » respectives qui remontent jusqu’à l’enfance, celle de Damien, réfugié dans la maison familiale, à la fin du livre, et à celle du Guépard autour de la figure paternelle liée au Cambodge. Tout est lieu d’origine : le premier roman et la fin des récits.

 

Alors il faut lire, relire ce si beau premier roman et le rééditer de toute urgence car il a, en 2006, songé au pire, mais il nous a sauvés par la littérature.

 

* Pour un éclairage universitaire sur l’œuvre de Villemain, se reporter aux analyses comparées de Christian Guay-Poliquin : Au delà de la fin, Mémoire et survie du politique dans la fiction d’anticipation (voir ici)

 

Marie du Crest

 

2 octobre 2014

« Ils marchent le regard fier » de passage à Strasbourg

 

Le lecteur trouvera ici un bref extrait vidéo de mon passage, le 26 septembre dernier, à la librairie Ehrengarth de Strasbourg, dans le cadre des « Bibliothèques idéales ».

 

Je remercie Cathy Michel, Dominique Ehrengarth et Hervé Weill de leur sens de l'hospitalité et de leur bienveillance.

 

23 mars 2014

Le couple : quelles nouvelles ?

 

 

Nouvelles du couple (sous la direction de Samuel Dock) - Editions France-Empire - Mars 2014

 

Samuel Dock a eu l'amabilité de me convier à participer à un joli projet littéraire paru aux Éditions France Empire sous le titre Nouvelles du couple.. Existe-t-il thème plus rebattu ?, il est loisible d'en douter. C'est ce qui en fait le sel : il ne s'agit pas tant en effet de dire du neuf que de trouver sa propre manière de le dire.

 

Liste des auteurs : Alain Vircondelet, Valérie Bonnier, Samuel Dock, Jérôme-Arnaud Wagner, Hafid Aggoune, Marc Villemain, Marie Plessis, Erwin Zirmi, Bérénice Foussard-Nakache, Rebecca Wengrow, Stéphaniel Le Bail, Lélie Clavérie, Olivier Fernoy.

 

2 mars 2014

Gerald Messadié sur Ils marchent le regard fier

 

 

 

Dense et lourd

 

Dernière ligne lue, ce tout petit volume vous reste dans les mains comme un de ces galets qu’on ramasse sur les grèves et qu’on ne se résout pas à jeter. Il est dense comme la pierre, en effet, et lourd. S’il existait un laboratoire d’analyse essentielle des textes (LAET), on le lui confierait pour savoir pourquoi il colle aux mains, à la mémoire. Est-ce la densité du texte ? Peut-être. Le dépouillement des mots, alors, langage courant, dru, un peu provincial, pas une once de « Madame de Lafayette » ? Peut-être aussi. Ce n’est pas un texte littéraire, plutôt un de ces récits d’infortune qu’on écoute un de ces soirs où l’on s’est réfugié dans un bar après un mauvais dîner et une rencontre ratée, de la bouche de quelqu’un qui ne se résout pas à aller dormir seul lui non plus. C’est un morceau d’absurde, obsédant parce qu’il ne se pare pas de romanesque. En réalité, c’est une tragédie et je me suis mis à penser que ç’aurait bien pu être un sujet pour Sophocle, parce qu’à la différence du drame, la tragédie n’est rien d’autre qu’une représentation de l’absurde (à signaler aux existentialistes qui circulent encore, sur des chaises roulantes).

 

La courtoisie interdit de raconter l’histoire ; disons alors que c’est une bagarre banale qui tourne mal.

 

Gerald Messadié

13 janvier 2014

Christian Guay-Poliquin - Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation

 

 

Au-delà de l'honneur qui m'est fait, c'est évidemment une surprise pour moi que d'avoir eu connaissance du mémoire de Maîtrise de Christian Guay-Poliquin, intitulé : Au-delà de la fin : Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine. Ce travail, mené au sein de l'université du Québec à Montréal, s'intéresse en effet à trois ouvrages : Dondog, d'Antoine Volodine, Warax, de Pavel Hak, enfin Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, mon deuxième roman, publié en 2006 chez Maren Sell Editeurs — que l'on ne trouve plus guère aujourd'hui que d'occasion. C'est un texte que je n'ai pas relu depuis, et qui me renvoie à une période finalement assez lointaine où, peu ou prou, je me vivais encore comme une sorte de spectateur engagé. Pour le dire d'un mot, disons que, depuis, j'ai refermé derrière moi la porte politique. Aussi m'a-t-il été un peu étrange, sans même rouvrir ce roman, de lire le travail assez passionnant de Christian Guay-Poliquin.

 

Et je dirai au monde la haine qu'il m'inspire raconte l'histoire d'un chef d'État (surnommé le Guépard) qui prend l'exil après que le peuple l'a virilement chassé du pouvoir afin de le remplacer par une femme, laquelle installe aussitôt une dictature. J'avais bien sûr en tête à l'époque la figure de Marine le Pen, qui ne jouissait pas encore de la popularité que les sondages (et certains scrutins) lui confèrent aujourd'hui, mais dont le populisme à peine relooké, c'est-à-dire affublé d'un certain vernis médiatique, approfondissait déjà le travail de destruction entamé par son père.

 

 

Le livre se présente sous la forme d'un journal intime, celui d'un président déchu, donc, que l'on va suivre sur les routes de l'exil, du Mali à la Bosnie-Herzégovine. Il entre assurément dans ce que Christian Guay-Poliquin qualifie joliment d'esthétique du crépuscule, expression qui dit bien, en effet, quelque chose qui a trait à la fois à une sorte d'angoisse liée à la dégradation du politique et à un désir plus ou moins assumé de se détourner du monde. C'est là un apparent paradoxe que Christian Guay-Poliquin souligne avec raison, mais en lui donnant un sens et une historicité littéraire. Ce qui pour moi est évidemment très intéressant, tant cela me ramène à ce qui, dans les arts et spécialement la littérature, m'a toujours beaucoup intéressé, à savoir cette part du texte qui, quelle que soit la volonté et la maîtrise de son auteur, n'en finit pas de lui échapper. Naturellement, rien de ce qu'écrit Christian Guay-Poliquin ne me surprend vraiment, mais c'est une chose que de le sentir et une autre que de le lire aussi nettement, qui plus est dans un texte à dimension rigoureusement universitaire. Pour Guay-Poliquin en effet, il s'agit de "comprendre comment les textes de Volodine, Villemain et Hak, mettent en fiction la mutation contemporaine de la pensée politique et de son imaginaire historique", textes dont il dit qu'ils "se donnent à lire comme des fictions de « l'après » qui affirment la survivance des idéaux modernes d'émancipation" : c'est peu de dire que je n'avais pas cela à en tête en écrivant cette histoire. Ce qui ne signifie pas que je n'en avais pas conscience, simplement que je n'étais peut-être pas aussi conscient que lui de ce qui s'engageait ainsi par-devers moi. Si ce texte constituait une façon littéraire, romanesque, de refermer derrière moi la porte du politique, le travail de Christian Guay-Poliquin dit au contraire que cette manière même de faire lui confère une actualité politique : je n'ai, à cela, rien à rétorquer, car il a raison : tout discours de sortie du politique constitue évidemment un discours politique. Cela, je le sais et le savais ; il est seulement assez surprenant pour moi, et stimulant, de le lire d'une manière aussi nette à propos d'un de mes livres.

 

EXTRAITS :

 

L'aspect politique des textes de Hak, Villemain et Volodine émerge principalement d'un questionnement historique qui, en débouchant sur une impasse, tend à déconstruire les catégories militantes des décennies précédentes. [...] Si les textes de Hak, Villemain et Volodine peuvent être lus comme oeuvres racontant le monde au-delà de sa propre fin, c'est qu'elles impliquent inévitablement une certaine « fin du monde ». Ces mises en scène de la fin, que le récit historicise en leur assignant un avenir, entretiennent toutefois des rapports serrés avec les atrocités du XXe siècle dont l'humanité fut à la fois l'incrédule responsable et le témoin stupéfait. Comprises dans leur sens le plus large, les fins fabulées par les romans du corpus reprennent le sombre héritage du siècle dernier en mettant à nouveau en relief l'aspect aporétique des grandes espérances sociales. [...] Contrairement à la science-fiction qui échafaude des mondes possibles particulièrement éloignés dans le temps, les anticipations de Hak, Villemain et Volodine sont élaborées à partir de la reformulation d'éléments, d'événements et de thématiques propres à l'histoire contemporaine. En réduisant la distance entre l' univers fictionnel et la réalité, les romans du corpus peuvent être appréhendés comme une sorte de prolongement de notre présent, ou encore comme une possibilité de notre monde. [...] Les textes de Hak, Villemain et Volodine mettent en place une poétique de l'histoire qui convertit la « fin » en commencement. Ils sont d'un grand intérêt pour penser la mémoire et la survie du politique au-delà des représentations de la fin. [...] En définitive, ce travail de réflexion vise à reconnaître aux anticipations de Hak, Villemain et Volodine, une portée critique à l'égard de notre présent. En effet, en imaginant un avenir qui fait écho à l'époque actuelle, les oeuvres de notre corpus historicisent le présent tout en portant sur lui un regard inédit, projeté à partir d'un futur imaginé. Si, comme nous l'avons démontré, l'engagement littéraire contemporain se fonde sur un rapport médiatisé avec l'histoire, nos romans, en explorant « l'avenir de notre présent », se donnent à lire comme des oeuvres qui anticipent la rétroactivité d'un futur désarticulé de son passé. De cette façon, si les communautés de la survie que l'on retrouve dans notre corpus nous dévisagent depuis l'avenir, c'est qu'elles peinent, dans ces mondes futuristes, à donner une actualité aux espérances du passé et, par conséquent, un sens à leur présent. En interrogeant leur époque, les protagonistes des textes de Hak, Villemain et Volodine, dénoncent la faille dans l'histoire où s'est rompue la chaîne de la transmission de l'expérience commune. Ainsi dépourvues de l'expérience du passé, les anticipations de notre corpus livrent les conditions de possibilité des retours aveugles de. la violence historique, notamment celle du totalitarisme.

 

Lien vers le mémoire de Christian Guay-Poliquin Presses Universitaires du Québec

 

8 janvier 2014

Lecture à La Rochelle

 

 

Le comédien René-Claude Girault lira de larges extraits de Ils marchent le regard fier, mon dernier roman paru aux Éditions du Sonneur, le mercredi 15 janvier à 17h30 à la Médiathèque Michel-Crépeau de La Rochelle.

 

Avis aux amateurs et aux curieux... pour peu qu'ils soient de La Rochelle ou de ses alentours.

 

 

La prose limpide de Marc Villemain
jette une lumière crue
sur nos secrets, décortique
les pulsions et les remords
dont on ne se sépare jamais.


René-Claude Girault

12 novembre 2013

Ils marchent le regard fier... jusqu'à Bourg-en-Bresse

 

 

 

 

Burgiens, Burgiennes, autrement dit habitants de Bourg-en Bresse, je serai chez vous le vendredi 15 et le samedi 16 novembre prochains, invité par la librairie du théâtre Lydie Zannini.

 

Au programme du vendredi : rencontre au théâtre Artphonème de 19 h à 21 h, pour évoquer mon activité d'éditeur et pour parler de mon dernier roman, Ils marchent le regard fier. Le samedi : signature à la librairie du Théâtre pendant une bonne partie de la journée.

 

19 octobre 2013

Une critique de Stéphane Beau

 

 

Il était une fois la révolution

 

Drôle de livre que ce Ils marchent le regard fier de Marc Villemain. Du genre Objet Littéraire Non identifié qu’on a du mal à rattacher aux habituelles catégories littéraires.

 

C’est un roman, certes, mais sa lecture laisse après coup une impression de perplexité assez difficilement explicable. Peut-être parce qu’on pressent dès les premières pages que tout ce qu’on lit ne trouvera son sens véritable que dans les dernières lignes. Un roman écrit comme une nouvelle, autrement dit, tendu vers sa chute, d’une certaine manière.

 

Comme c’est souvent le cas chez Marc Villemain, on a parfois l’impression, au début, que les histoires qu’il nous narre sont un peu artificielles, vaguement anecdotiques et qu’elles lui servent surtout à déployer l’élégance de son style, la précision de ses phrases. Et puis soudain l’affaire s’emballe, la nature humaine reprend les rênes, le sang afflue dans les artères, le cœur se remet à battre. L’exercice de style se mue en tragédie. Plus de chichis, plus de fioritures ; les mots laissent choir d'un coup leurs masques esthétiques et nous dévoilent brutalement la froide réalité de la fragile condition humaine. Et l'on se retrouve bientôt avec un livre refermé entre les mains et, au coeur, une douleur qu'on n'a pas vu venir et qui n'en est que plus forte, plus douloureuse... et belle. 

 

Je remarque tout à coup que je ne vous ai rien dévoilé de l’intrigue du livre. Peut-être parce qu'elle est secondaire, en fait, à mes yeux. Certains critiques plus talentueux que moi sauront certainement y déceler une subtile allégorie sur l'opposition entre les anciens et les modernes, une réflexion sur l'amour, sur le temps qui passe, sur les relations compliquées entre les générations, entre les parents et les enfants. Disons néanmoins, pour résumer, qu’un vieil homme se remémore le temps où, avec quelques autres anciens, Donatien, Marie, Marcel, Michel, ils sont partis en guerre contre les jeunes qui les traitaient comme des moins que rien. Disons également que ça aurait pu bien finir, bien sûr… Mais ça n’aurait plus été du Marc Villemain !

 

Stéphane Beau

16 octobre 2013

Une critique de Thierry Germain - Esprit critique n°110

 

Une double lecture de Thierry Germain : celle de Kinderzimmer, le roman de Valentine Goby, et celle de mon dernier roman, Ils marchent le regard fier.

 

***

 

C'est parfois par la fiction que l’on juge le mieux des ressorts du monde.

Tapie dans les recoins les plus banals de nos vies, prête à gagner davantage à chaque soubresaut de nos sociétés, la noirceur des êtres est, autant que leur lumière, une part insondable du mystère humain.

Deux livres nous le rappellent aujourd’hui avec un rare talent.

 

 

En mettant en scène une femme déportée et son enfant, le roman de Valentine Goby inquiète. Avec La vie est belle, Roberto Benigni avait échoué à tenter le même diable. Comment croire une romance filmée à l’ombre des crématoires lorsque tant et tant d’enfants n’ont vu des camps que les chambres à gaz ?


La shoah est une réalité traumatisante. Chaque invention qui s’y rattache effraie, tant elle est une atteinte possible à la plus essentielle des mémoires. Romancer, est-ce trahir le souvenir ou, en recomposant par la fiction un univers profondément indicible, redonner une force neuve, une actualité utile à ce souvenir ?

 

L’auteure ici fait oeuvre romanesque, et son récit tient en haleine autant que son style, souvent, impressionne. Pourtant, derrière l’aventure vécue, se noue un accord profond entre histoire et Histoire. Scène après scène, imperceptiblement, le roman de Valentine Goby sait redonner une vie, fut-elle de papier et d’encre, à ceux qui n’ont pas pu, ou pas su, dire leur calvaire.


Hormis survivre, le plus grand défi des déportées fut en effet le regard des autres. Broyée par l’enfer quotidien, portée aussi par l’impensable concentré d’actes et sentiments humains au coeur duquel elle évolue, Mila, son personnage, exprime cette autre indépassable réalité : le camp l’a rendue autre. De retour en France, elle comprend vite que désormais deux êtres vivront en elle. Cette mémoire qui avec tant de force s’impose au présent, ce témoignage qui soudain devient menace autant que devoir, il faut les porter, absolument.


De ces quelques rescapées, « chacune est la mémoire des autres » et, si la fatigue ou le découragement l’emportaient, l’ignorance, définitivement, « serait l’endroit où se tenir ensemble ». Roman dédié à la mémoire concentrationnaire, l’ouvrage de Valentine Goby en porte la question récurrente : quel lien secret existe entre la banale inhumanité des bourreaux et la douleur de dire des victimes ?


Dans un remarquable ouvrage, Virginie Linhart* est allée à la rencontre de quelques-uns des 2 500 juifs français rescapés des camps (76 000 furent déportés). Récit après récit, elle interroge le mutisme des victimes (« A mon retour, il n’y avait personne, à part un autobus. Peut-être le même que celui qui nous avait amenés à Drancy, peut-être le même chauffeur qui sait ? ») autant que les actes des bourreaux (« Personne n’est mort dans les camps, tout le monde y a été tué »).

 

A la fin de son exceptionnel journal, Hélène Berr** nous glisse elle aussi le poids du silence (« Notre souffrance particulière même crée entre les autres et nous une barrière, qui fait que notre expérience demeure incommunicable ») et la banalité, chaque jour, de ses tortionnaires (« Jamais ne s’effacera ce sentiment du mal qui est en l’homme, de la force énorme que peut acquérir le principe mauvais dès qu’il est éveillé »).

 

 

Comment témoigner du pire lorsque les bourreaux tellement nous ressemblent, et nous apparaissent aussi définitivement lointains qu’irrémédiablement proches ? Cette banale inhumanité de l’homme est également au coeur du roman de Marc Villemain. Dans un texte splendide, il entreprend de nous faire revivre une véritable guerre des générations, la révolte vingt ans auparavant des vieux contre leurs jeunes oppresseurs.

 

Toute l’histoire nous est soufflée à hauteur d’homme. Donatien et Marie sont les personnages au travers desquels nous allons vivre cette improbable aventure. Leur grande humanité, que l’auteur exprime avec une rare sensibilité, va littéralement éclairer de l’intérieur ces quelques semaines de folie et d’effroi.

 

Pour habiller tour à tour ces ombres émouvantes de drame, de fantaisie ou de mélancolie, Marc Villemain se sert d’un narrateur charismatique en diable, ravagé par le remord mais animé aussi par un amour aussi ancien que tu. Par la voix de cet homme vieillissant qui parcoure à l’envi tous les accents de sa mémoire, il tient la chronique sensible d’une épopée politique et humaine qui n’en finit pas de disséquer nos obscurités les mieux ancrées, et de les confronter à ce que nous savons exprimer de plus beau.

 

Lorsque l’auteur décrit « les commerçants qui refusent de servir, les banquiers qui ne font plus crédit, les larcins dans le bus, les violences dans le métro, au bistro, au square, et les quotas d’anciens dans les restaurants et la double rangée au cinéma, dans les administrations, partout », comment ne pas transposer cela à telle ou telle catégorie, un jour ou l’autre persécutée de même façon, ici ou là ?

 

Et les récits de lutte aux accents céliniens, les portraits comme taillés dans la vie, les scènes quasi cinématographiques tant les sons mêmes nous en sont perceptibles, la folle tension de la séquence finale, tous ces gestes profondément littéraires nous apparaissent également comme au service d’une autre histoire, écrite dans l’autre.

 

Cette oeuvre rare, Marc Villemain l’a pensée comme une transmission, un message adressé à son fils avec ce qu’il sait encore le mieux faire : de la littérature. J’aime à imaginer qu’en écrivant ces oeuvres de filiation, Valentine Goby et Marc Villemain ont eu la même ambition secrète, d’autant plus belle qu’elle ne s’exprime pas : par la littérature et la maîtrise qu’ils en ont, redire avec force que vivre sera toujours une oeuvre collective.

 

Thierry Germain

* Virginie Linhart, La vie après (Seuil ; 2012)
** Hélène Berr, Journal (Tallandier ; 2008)

30 août 2013

Une critique de Marianne Loing

 

 

Même quand on l’appelait « Le débris », Donatien était fier, vieux héros, grand modèle. Pas un géant physique mais on se retournait sur lui, pour approcher sa flamme. Dès sa petite enfance, il avait toujours été dans ses livres, devenu « un tribun derrière le taiseux ». Avec Marie, la frêle, la conscience de Donatien, ils étaient comme un bloc, nés pour se rencontrer.

 

Le narrateur est un paysan, un homme simple et franc, qui connaît Donatien depuis sa petite enfance, une amitié soudée et que se rassemble toujours, après des décennies, autour de verres de prune.

 

Alors, quand Donatien se révolte contre un nouveau de jeu de société, poussé à son extrême - laisser crever les vieux -, il l’emmène avec lui, pour la révolution, mouvement porteur d’espoir dans un parfum de fleurs de printemps.

 

« Mais quand j’ai vu Donatien, planté là devant moi, dans le petit soir qui bâillait, et toute cette ondée qui faisait dégorger la terre que ça en excitait les fumets, on ne peut pas dire que j’ai pensé à ça. J’ai pensé à Marie d’abord, qu’on se demande bien comment Donatien ferait pour vivre sans elle. Ou qu’il avait de l’inondation chez lui, ou que sa voiture avait culbuté, qu’une de ses bêtes avait fait des siennes, un drame je sais pas. Mais pas ça. Pour sûr que je n’oublierai jamais ses premiers mots : mon vieux, je t’emmène faire la révolution. »

 

Et maintenant, plus tard, les fleurs embaument toujours, mais la révolte est morte. Ils marchent le regard fier est l’histoire d’une maladie moderne dans une langue du passé, légèrement accentuée en sombre dystopie : et l’équilibre fonctionne, miracle de l’écriture ; récit très ramassé dans cette langue paysanne, chemin de révolte et de chute, histoire d’une avancée qui se fige, dans une issue tragique.

 

« Il était comme raidi sur son banc, retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin, chaque jour reprenant les mêmes clichés de ce qui pourtant jamais ne s’en irait, les campanules, les jonquilles, les hortensias, toutes ces foutues générations de pigeons, de moineaux et de passereaux, et des fois quand la chance lui souriait il tombait sur un bouvreuil, une mésange, la trogne d’un bruant ou le ventre blanc d’un pouillot. C’est ainsi que j’ai toujours connu Donatien. Sans qu’il éprouve jamais le besoin de se lever. À quoi bon. »

 

Marianne Loing
À lire sur Sens critique

20 août 2013

Une critique de Grégory Mion

 

 

 

Les  lacunes des Anciens et des Modernes

 

Une société pas beaucoup plus âgée que la nôtre a décidé de vider la vieillesse de son monde, mettons. Dans cette société, « les jeunes chiméraient une vieillesse sans rides » (p. 41). Cette société, c’est la France des prochains lendemains, peut-être celle de la décennie qui vient, on ne sait pas – on ne veut pas le savoir. Marc Villemain nous livre un exercice d’anticipation à la J.G. Ballard où l’âge de la retraite est devenu l’objet de toutes les humiliations. Le résultat, c’est qu’il faut réussir à composer avec cette espèce de purification étrange, cette sorte de politique du déridage régie par les lois de l’éphébie, avec toutes les conséquences que de tels systèmes charrient, les pires comme les moins pires, jusqu’à fonder l’absurdité d’un gouvernement qui frise la Néocratie en traquant dans ses chaumières les moindres formes de l’ancienneté. Qu’on imagine des recensements de population qui sourcilleraient devant des têtes trop blanches et on aura compris le potentiel du malaise.


Autant qu’on le dise immédiatement après cette brève entrée en matière : le roman est octogénaire par le nombre de ses pages, mais il n’a pas besoin de vieillir davantage ; c’est une histoire qui tient admirablement la corde de son sujet, transcrite sous la forme d’une remémoration pénible au cours de laquelle un vieillard raconte l’époque improbable où les aînés se sont levés contre une jeunesse gavée de sa verdeur. Quand une situation atteint un seuil intolérable, il y a logiquement un retournement de situation. Ce qui s’est passé ici, c’est que la soumission des vieux aux dogmes de la juvénilité n’a pu se contenir. Les limites du supportable ont été dépassées, donc une opposition s’est arrangée. Pas tout à fait grandiose l’opposition, du moins pas directement. Disons qu’elle s’est fomentée dans la révolte subjective en juxtaposant de petits sursauts, puis les sursauts ont engendré des groupuscules, et ces grappes révoltées ont consolidé la possibilité même d’un mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire, au sens strict, une action décidée à transformer concrètement l’état du monde. Ce qui s’est véritablement passé, c’est que le narrateur, un gars rustique, un « gosse de gens de ferme » (p. 12), s’est rallié à la cause défendue par un vieil ami, Donatien, une cause qui part du principe que les retraités, les croulants, les cacochymes, voire les super-centenaires (ceux qui ont plus de cent dix ans), bref tous ces ravinés de la figure, eh bien eux comme les autres, eux comme les jeunes, ils ont des droits de cité sur l’espace public et le temps est venu de le faire savoir aux autorités anti-séniles. Quand on acquiesce à la cause révoltée alors que le gâteau d’anniversaire a de la peine à héberger les bougies de notre âge, on prend le risque de participer à pas mal de choses, dont celui de faire une entrée fracassante dans les statistiques de la délinquance sénile. Car c’est quand même de cela qu’il s’agit : d’une bande de vieux contestataires qui va donner au thème du conflit générationnel une épaisseur réelle, quelque chose qui ne se dit plus dans un cours de géographie humaine mais carrément dans la rue.



Que Donatien soit le point de départ de cette révolte des travailleurs émérites, ce n’est pas franchement étonnant puisque l’homme, apprend-on, a été un lecteur attentif de Camus (p. 11). S’il a étudié L’homme révolté, et on doit le supposer, alors il a compris que le monde est un gros machin que l’on doit assumer, un gros truc silencieux qui se moque de nous, que ce monde indifférent peut éventuellement nous ficher des envies de suicide, mais qu’il vaut mieux surmonter le désespoir afin de mieux profiter de nos cogitations, lesquelles pourraient, pourquoi pas, finir par nous instruire sur la richesse de notre condition. En quoi l’homme qui se révolte a des chances d’avoir compris quantité de vraisemblances sur la vie, parce qu’il se révolte surtout contre son rendez-vous manqué avec le monde, ce qui n’est pas pareil que l’indigné qui persiste dans la révolte circonspecte, souvent gueulard et peu volontaire pour s’engager. Donatien, qui plus est, possède une conscience aguerrie. Il voit plus loin que le bout de son nez. Sa femme Marie a vécu toute une vie de manigances livresques. C’est elle qui lui a complété l’intelligence (p. 26).


Elle et lui, Marie et Donatien, ils ont été comme Théorie et Pratique, ils ont fait comme la Tête et les Jambes, ils se sont encanaillés et ils ont entamé une démarche dans la carrière de la vie. Dans l’intervalle de ce syncrétisme tranquille, ils ont eu un fils, Julien, en l’occurrence le jeune le plus identifiable de ce roman, le seul jeune affublé d’un prénom, tous les autres étant solubles dans le programme de la meute, de la horde ou de la masse hostile. Julien, c’est celui qui rapatrie les révoltés dans le miroir de leur enfance. Julien personnifie ce qu’il y a de meilleur dans les Modernes tandis que les Anciens ont jeté l’éponge des valeurs contemporaines. S’il n’y avait pas eu Julien au milieu de cette discorde, il n’y aurait eu qu’une guerre interminable de positions, il n’y aurait eu que des pions d’échecs timides qui avancent à reculons, qui roquent en petit et en grand. Julien est peut-être aussi maigre que son âge, cependant il aura le dernier mot, que l’on doit évidemment taire, d’autant que c’est un mot sans prononciation possible. Au fond, Julien est un Candide qui fait contrepoids ; il ne professe rien, contrairement à ses parents qui vont jusqu’au bout de leurs « panglosseries » quand la morale de leur révolution bat de l’aile. Julien est économe de sa présence, pourtant il inspire des avertissements qui rivaliseraient de profondeur si on prenait une heure de peine pour les discuter (pp. 62-66). Tant pis, on les discutera ultérieurement, on parlera une fois que le calme sera revenu, tel qu’on a interprété à satiété la parole de Candide, celle qui parlait de ce jardin qu’il fallait soi-disant cultiver malgré les calamités du vivant. Dès le début du livre, à vrai dire, on tremble pour ce Julien. On l’aurait ainsi prénommé en référence à Julien L’Hospitalier, celui-là même qui se raconte dans la martyrologie de La Légende Dorée. Ce sera au lecteur de révérer ce sain comme il l’entend, et il le fera tôt ou tard, façon de dire qu’à n’importe quelle époque du roman, on peut déjà inventer les reliques de Julien et soigner nos interprétations.



Donatien, pour en revenir à lui, on le connaît aussi sous le nom de « Débris ». Voilà un surnom paradoxal car ce Débris est fonction du Premier Moteur, nous l’avons déjà mentionné. Il est l’homme par qui l’esprit révolutionnaire s’infiltre dans les poches révoltées, secondé par les guidances décisives de Marie. C’est lui qui vient tirer le narrateur de son quotidien « bouseux » ; c’est lui, encore, qui ressent l’urgence de ralentir la « société de l’humiliation » qui ne prend pas soin de ses aînés (p. 17). Bien des événements licencieux ont justifié un réveil de ces sommeils dogmatiques, bien des saloperies envers les vieillards ont échaudé les esprits, mais c’est comme partout, on a beau critiquer la teneur intenable du monde, on attend toujours que ce soit un autre qui s’en charge à notre place, on attend que ce soit un autre qui aille plus loin que le simple commentaire des journaux ou des bulletins de la radio. Donatien cristallise dans son personnage la somme des humiliations – d’abord des pitbulls dressés contre les vieux, semblables à ceux que Romain Gary a autrefois décrits, quand il a rapporté le dressage des « chiens blancs », élevés pour semer la terreur dans toutes les Négrovilles des États-Unis ; ensuite la tombe d’un centenaire qu’on a éventrée et qu’on a recouverte de graffitis, manière de protester contre la persévérance des corps, contre l’ignominie des varices et des héritages qui tardent à tomber ; et puis il y aussi cette vieille bique qu’on a expulsée de l’hôpital, jetée dehors soudainement, comme si l'on s’était aperçu d’une subite incompatibilité entre le serment d’Hippocrate et l’âge d’un patient.


Ces retraités qui ont eu le tort de ne pas mourir, aux yeux de la jeunesse surpuissante, ils sont comme des « monstres » (p. 29). Ce sont les faces décrépites d’un train fantôme qu’on ne veut plus emprunter. L’État garantit apparemment de nouvelles valeurs et parmi ces valeurs, les vieux font office de quantités nuisibles. L’État a entériné l’usage de la violence à l’encontre de ces monstres. Les hospices, les mouroirs, les reposoirs, toutes ces antichambres de la mort n’existent vraisemblablement plus. Il faut soit rester à domicile et mourir vite, soit prendre le risque de sortir et d’affronter la liberté à laquelle on nous a demandé de renoncer. Ce n’est plus exactement « Les vieux dehors ! » que l’on hurle à la face des anciens, mais « Les vieux dedans ! », chez eux, plus jamais ailleurs, pas même au cimetière où l’on apercevrait encore la roue traînante du corbillard le jour de l’enterrement, si lente qu’elle nous évoquerait ces affreux déambulateurs aux poignées desquels des mains nonagénaires ont tendance à s’agripper. En définitive, une telle société qui conjure sa vieillesse, c’est une société qui prescrit le suicide une fois que la vie active s’est achevée. C’est le Grotesque qui triomphe de l’Absurde, donc l’insoutenable qui triomphe de Camus. Heureusement que Donatien est là pour inverser la donne.


Du reste, que Donatien prenne la mesure d’une société malade de sa législation, c’est le début d’une conscience individuelle qui accepte un devoir bien plus grand : celui qui consiste à évaluer en groupe la déficience d’une politique discriminatoire et cependant plébiscitée. C’est que pour contester des droits bien établis, il convient d’être nombreux, sinon les autorités pourraient étouffer le contre-discours dans l’œuf, en affirmant simplement le non-sens d’une posture qui chercherait à remplacer des droits auxquels une majorité adhère. On le sait, mieux vaut encore une injustice discrète plutôt qu’un grand désordre suscité par une vérité indiscrète. En ce sens, il n’est pas facile de grimper à l’échelle de l’habileté politique, laquelle commence dans le peuple et se termine dans la philosophie si l’on suit la pensée de Blaise Pascal. Donatien, sur cette échelle, c’est le demi-habile qui est juché sur les épaules de sa femme. Il sort le narrateur du peuple en lui faisant des plans sur la comète. Et vaille que vaille, les vieux s’agrègent, les quartiers généraux se multiplient, les ordinateurs crépitent et la communication des actions prend tournure (pp. 46-49). C’est le commencement d’une philosophie morale et politique. On est au cœur d’une allégorie de la querelle des Anciens et des Modernes, jusqu’à ce que la grande manifestation dans la rue arrive, lorsque le moment est venu de tester les hypothèses sur le terrain. D’où l’on déduit en fait que la révolte est une histoire de passage : on démarre dans la mise en évidence d’un déficit moral, ce qui s’effectue plus ou moins dans la discrétion des quartiers généraux, puis l’on se déporte graduellement vers l’exportation de ces conclusions morales sur l’espace public, à l’endroit même où se joue la politique.



Tous ces aspects subtils, Marc Villemain les a intégrés dans son texte fabuleux, sans la volonté didactique qui est la nôtre dans cette critique. L’auteur a réalisé la révolte des aînés pour ainsi dire en toute intimité narrative, s’adonnant avec brio à l’épreuve de la dystopie, en quoi il a soulevé d’éminents problèmes en plus d’avoir distillé de nombreuses nuances. On le voit parfaitement lorsque Donatien réveille le tribun qui dort en lui (pp. 53-55). C’est le moment concret du passage de la révolte à la révolution, lorsque l’orateur doit persuader son auditoire du bien-fondé des actions à venir (pensons aux discours qui ont pu motiver les Croisades, entre autres). À ce stade, Donatien se fait sophiste. Il ressemble au Gorgias qui écrit L’Éloge d’Hélène et qui insiste sur la puissance des images, multipliant les occurrences et les variations sur le verbe « voir ». Le narrateur le sent : Donatien est en plein dans l’usage discursif de la force des images ; il intègre une optique retentissante dans la sémantique du discours séditieux, n’ayons pas peur de l’exprimer de la sorte. Le lecteur, bien sûr, est en droit de douter de cette méthode oratoire. Est-ce qu’on est en présence d’un révolutionnaire qui argumente ? Est-ce qu’on est aux prises avec un révolutionnaire qui cherche seulement à museler son auditoire, à balancer un discours monolithique sans réplique possible ? En plein milieu du récit du narrateur, à l’aube de la révolution tangible de ces têtes blanches, on a vraiment le droit d’être sceptique sur le fond de leurs motivations. De ce point de vue. M. Villemain suscite des questions qui dépassent le cadre d’un propos manichéen où l’on verrait uniquement des personnes âgées faire la morale à une bande de jeunes morveux.


On terminera presque sans surprise en évoquant le texte de Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, parce qu’il fait écho au propos de ce petit roman immense. B. Constant nous montre que la liberté des anciens Grecs était fondée sur le collectif de la Cité, le seul capable d’organiser l’activité politique. Autrement dit les Grecs ignoraient tout des libertés individuelles, et même ils ne pouvaient avoir aucune représentation d’une telle liberté en pareille situation. La liberté des Modernes souhaite quant à elle mettre en exergue la sphère de l’individu. Puisque la liberté individuelle apparaît d’abord au fronton des consciences modernes, c’est qu’elle doit être un principe antérieur à beaucoup de choses, si bien qu’elle devrait pouvoir se dire supérieure au politique. Pour les Modernes, le pouvoir doit garantir la liberté individuelle, il ne doit pas la produire. Travailler sa liberté à l’intérieur de ce nouveau périmètre politique, c’est se mettre en position de gagner un statut d’indépendance. Par conséquent, la politique ne peut plus être le centre de gravité de la société. Le glissement des collectifs civils de la Grèce ancienne aux politiques libérales de la Modernité a été occasionné par le développement du commerce, parallèlement à l’extension des forces économiques. Avec le commerce (qu’il soit celui des marchandises ou celui de la communication entre les hommes), on remarque une dynamique d’extension assez illimitée, et cette extension suppose que les nouvelles libertés politiques puissent à leur manière limiter l’exercice du politique en tant que tel. C’est de cette manière qu’on va aller d’un pouvoir circonscrit et relativement intransitif (celui des Grecs) à un pouvoir qui s’auto-constitue grâce à la relation des citoyens entre eux. Dans cette perspective, l’espace politique devient une source de tensions positives, notamment vis-à-vis des notions d’égalité et de liberté. Machiavel a tout anticipé de ce point de vue en faisant de l’espace démocratique un lieu éminemment conflictuel.



En marge de ces réflexions, le roman de M. Villemain redéfinit à travers un contexte révolutionnaire la tension propre à tout espace politique, sauf qu’il s’agit là d’une tension qui déborde ses membres parce que les citoyens, les jeunes aussi bien que les vieux, se comportent démesurément, du moins vers la fin de leurs échauffourées. À certains égards, on peut se demander si c’est la politique qui a explicitement voulu l’éviction des vieux ou bien si ce sont les jeunes, par l’intermédiaire de milices plus ou moins localisées, qui n’ont pas contourné le pouvoir en s’arrogeant des droits inconstitutionnels, chavirant dans des violences ineptes qui ne sont en définitive pas différentes de celles que l’on observe actuellement. Le texte du roman plaide visiblement pour une faute politique générale et originairement légitimée. Toutefois, plus on avance dans cette histoire, plus on découvre que les camps ne sont pas si dissemblables. La vieillesse, peut-être, n’est que l’ombre chinoise d’une jeunesse qui aimerait qu’on lui montre un exemple davantage abouti, quitte à recommencer une révolution, une révolution qu’on adresserait cette fois non plus à telle ou telle frange de la société civile, mais véritablement aux discours théoriquement falsifiables du politique.

 

Grégory Mion - À lire sur Critiques Libres

13 juillet 2013

Jean-Paul Vialard sur Ils marchent le regard fier

 

 

La preuve de l'amour par l'absurde

 

L'amour. Qu'il conviendrait, du reste, d'écrire avec une Majuscule. Que n'a-t-on dit de l'amour depuis les romans courtois jusqu'à notre époque contemporaine en passant par Roméo et Juliette; Tristan et Yseut ? Combien de déclinaisons tantôt romantiques, lyriques, épiques ou bien simplement versant dans le prosaïque le plus déconcertant. Quant à l'amour filial célébré par Madame de Sévigné dans ses Lettres, rien ne pourrait en égaler  l'écriture hantée par un "être en fuite" dont elle n'aperçoit guère que les contours de l'absence. L'amour, cet absolu que, toujours l'on relativise, afin de le rendre mieux visible. Sans doute, eu égard à la teneur des sentiments qu'il est censé mettre en exergue, s'attend-on à une prose des plus sages, à des thèmes épurés, à des considérations émollientes. Sans doute !

 

Et pourtant l'on peut, comme Donatien et ses acolytes porter la narration sur d'autres fonts baptismaux. Certes plus verticaux, certes plus arides mais non moins utiles à une compréhension du-dedans de ce qui se joue entre les êtres, dans le labyrinthe de leur naturelle complexité. L'amour, on peut l'écrire en gris, ou bien lui préférer le blanc ou le noir. Question d'inclination aux couleurs, de pente personnelle, de façon dont on s'y prend afin d'avoir une explication avec les choses. Ce que semble avoir retenu Marc Villemain, avec un certain bonheur et une promesse d'efficacité, c'est l'ajointement des deux tonalités, leur urticante ligne de fracture. Car, si l'on peut dire dans une gamme monochrome, l'on peut aussi bien l'exprimer par l'exercice du contraste. De la dialectique. Nous suggérions, en titre, le recours à l'absurde comme moyen de démonstration. Certes, préférer les coups et blessures aux caresses paraît, de prime abord, relever d'un genre d'inconvenance ou peut-être même, d'irrespect du lecteur. Cependant, parfois, les choses n'apparaissent qu'à être chamboulées, les sentiments à être mis au pied du mur, les effusions du cœur à être soumises à une saignée comme les pratiquaient les médecins selon Molière.

 

Si Marie et Donatien paraissent ne plus être en phase avec les us et coutumes de la jeunesse, s'ils semblent désespérer de la capacité de l'homme à s'amender, à faire preuve de générosité, d'altruisme, de don de soi, ceci s'inscrit en eux comme un moindre mal, une simple tendance du siècle à s'enliser dans la première immanence venue. Non, ce qui les taraude jusqu'au tréfonds de l'âme, c'est qu'ils estiment avoir perdu l'amour de leur fils Julien, porte-parole malgré lui d'une bien piètre idéologie en fonction de laquelle le reniement des "Anciens" semble être la seule voie de salut s'offrant à une génération perdue dans ses contradictions. Le constat est sans appel. Certes il eût été plus facile de renoncer. Mais lorsqu'on s'appelle Marie, Donatien, on ne capitule pas, on assume. Sans doute jusqu'à la désespérance ou à la survenue d'une si terrible désillusion qu'on n'en reviendra jamais. Les stigmates d'un amour blessé, jamais on ne les rend invisibles. Ça reste planté dans la chair comme un dard, dans l'esprit à la manière d'un souffle éteint, dans l'âme ou bien de ce qu'il en reste avec l'abrupt du naufrage.

 

Noir - Blanc. Dans la faille entre les deux, la révolte, la révolution qui se fomente entre amis, le néant qui fait ses boucles dangereuses.

 

Noire est la haine qui déroule son haleine fétide au-dessus des têtes chenues. Noir est le ressentiment des Aînés laissés pour solde de tous comptes. Noire la vengeance qui, partout, rampe à bas bruit, affûtant ses crocs de vampire. Noires les vilénies de tous ordres qui baignent dans l'odeur nauséabonde des caniveaux. Noire la Mort qui aiguise sa faux dans le dos des pauvres hères pensant détenir une once de vérité alors qu'ils sombrent à vau-l'eau. Noirs les sentiments qui ont retourné leurs gants et ne rêvent plus que de flageller l'autre, de le restituer au néant dont il vient et où il retournera avant même d'avoir compris de quoi il retourne entre les hommes de bonne volonté.

 

Blanche la mémoire où la triade Donatien-Marie-Julien est portée en haut d'une concrétion de calcite dans la clarté d'une grotte. Blancs les sentiments qui lient la grande communauté des apprentis-révolutionnaires. Blanches les seules cannes qu'ils connaissaient, qui étaient destinées aux hommes cernés de nuit afin qu'ils se repèrent et ne perdent pas pied, soient reconnus par les autres. Blanches sont les armes des cannes-épées qui, du fond de leur fourreau d'ébène, aiguisent leurs envies de meurtres. Blanc l'horizon où le projet des hommes se dissout dans un avenir des plus brumeux. Blanche la peur qui serre le ventre des Aînés, aussi bien ceux des Marmots qui auraient encore les lèvres dégoulinantes de lait si on les pressait entre ses doigts.

 

Noir - Blanc . L'insoutenable clignotement du sens, la perte des valeurs dans la gueule d'un puits sans fond.

 

Noir - Blanc . Le décret de ne plus considérer l'autre qu'a minima, de le reconduire à la condition du nul et non avenu, du contingent qui aurait pu paraître mais aussi bien ne jamais faire phénomène sur le praticable du monde.

 

Mais alors, se rendaient-ils même compte combien leurs considérations étaient grises, terreuses, ombrées de cendres vénéneuses ? Mais comment donc, Eux-les-promis-à-un-brillant -avenir l'auraient-ils pu, alors même qu'ils s'exonéraient de leur dette filiale ? Une paternité sans attribut, sans prédicat auquel s'attacher. Avait-on jamais vu pareille absurdité faire ses stupides entrechats à la face de la Terre ? Fallait-il que l'incompréhension fût partout régnante pour aboutir à de telles apories ! Mais comment les agoras modernes pouvaient-elles donner lieu à de tels discours vides de sens, pareils à de piètres guenilles intellectuelles ? Comment ?

 

"Comment", "Comment", "Comment ?"  C'est sans doute cette sorte de rumination quasiment aphasique dont Donatien devait être atteint, plusieurs années après sa Révolution avortée, là sur le banc "retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin…", des bouts de miche absurdes comme savent en jeter les désemparés du haut des voies ferrées, avant que le train ne passe et que l'ultime saut soit accompli.

 

Blanches - Noires - Blanches - Noires - Blanches - Noires les traverses qu'on ne voit déjà plus alors que les couloirs du monde s'emplissent de rumeurs assourdissantes.

 

Marc Villemain, nous avons une déclaration à vous faire, ainsi qu'à Donatien, Marie et à vos autres acolytes : "Nous vous aimons en noir et blanc. La couleur dans laquelle s'écrivent les plus belles gammes !". Quant aux lecteurs, qu'ils s'empressent de lire Ils marchent le regard fier. Ils n'en ressortiront pas indemnes, mais c'est le rôle de toute bonne lecture que de participer à votre métamorphose. Qu'ils "marchent donc le regard fier", tous les hommes, toutes les femmes à la conscience droite et ouverte. Nous avons infiniment besoin d'eux pour continuer à avancer !

 

Jean-Paul Vialard
À lire sur Blanc-Seing

11 juillet 2013

Une critique du Bouquineur

 

 

Un jour les vieux décident d’en finir avec ce diktat qui cherche à les marginaliser, les rejette sur les bas-côtés d’une société qui n’a d’yeux que pour la jeunesse. Ce monde qui voudrait, pour les plus généreux, que les vieux restent sagement cloués devant leur poste de télévision et pour les plus extrémistes, qu’ils disparaissent rapidement. A la tête de ce mouvement de protestation il y a Donatien qu’on surnomme « Le Débris » et Marie, sa femme. Un couple si sage et si amoureux, personne n’aurait pu penser qu’ils seraient les fers de lance de cette révolte. Il faut dire que Julien, leur fils, un jeune donc, a choisi son camp. Le narrateur n’a pas de nom, c’est un fidèle ami d’enfance de Donatien. Lui n’a pas fait d’études, il est resté célibataire et vit avec son chien Toto et sa sœur dans la ferme familiale, mais quand son ami vient le chercher pour lui expliquer son plan, créer une liste en vue des élections, lancer un mouvement révolutionnaire et monter à la capitale pour la manifestation, il n’hésite pas à le suivre. Pour le meilleur, comme pour le pire.

 

Il y a longtemps que je n’avais lu un tel roman ! Un sujet extrêmement original, c’est tellement rare qu’il ne faut pas hésiter à le dire, servi par une écriture tout aussi personnelle, le tout emballé dans quatre-vingt huit pages seulement ! Quand je pense qu’il y en a qui écrivent des pavés de cinq cents pages vides de sens… il ne faut pas hésiter à les casser quand on s’est laissé piéger.

 

Quelle place est réservée aux vieux dans nos sociétés vouées au jeunisme ? A partir de cette interrogation, Marc Villemain pousse le raisonnement à l’extrême. A une époque indéterminée mais que l’on devine pas réellement lointaine, des vieux sont attaqués par des jeunes dans les rues, des propos insoutenables les vouant à une mort rapide sont prononcés. Ces manifestations d’ostracisme à l’égard d’une frange de la population sont étrangement comparables aux actes racistes dont les journaux se font les échos de nos jours. Excédés, les « anciens » vont s’organiser pour lutter quand il sera proposé d’interdire le vote aux retraités puisqu’on ne l’autorise aux jeunes qu’à partir de dix-huit ans, « quatre millions à dire que si ça continuait, alors nous autres, les vieux, on allait la monter, notre liste aux élections. »

 

Pour servir son propos, l’écrivain utilise une langue déroutante car fine et rustique, excusez l’oxymoron. Rustique, car le narrateur est un paysan qui ne s’est pas trop attardé à l’école. Les tournures de phrases sentent la campagne et le passé. Mais c’est aussi très fin, le ton est calme et le vocabulaire sans être rare, fait appel parfois à des mots dont le dictionnaire précise « vieux ou archaïsme stylistique ».

 

Un bon sujet, une écriture qui retient l’attention, un bouquin très mince, je ne vois pas quel argument on pourrait m’opposer pour ne pas lire cet excellent roman ?

 

À lire sur Le Bouquineur

3 juillet 2013

Ils marchent le regard fier : critique de Colette Lorbat

 

 

Ce petit roman de quatre-vingt-huit pages m'a valu trois jours de lectures où je me suis posée énormément de questions sur la place de nos vieux dans notre société et quelle place nous, nous occupons et que nous occuperons dans quelques années. Marc Villemain nous offre un roman qui ne peut nous laisser de marbre. C'est un uppercut, une révolte, un lancement de pavés dans notre société où tout est fait pour laisser la place à un jeunisme, à l'artifice, à ce besoin de consommation forcenée, à l'humiliation, à l'écrasement des autres. C'est un coup de poing en pleine face, une claque magistrale, une remise en question de nos beaux principes. Bref c'est une  leçon d'humanité, une leçon d'amour, un vrai regard sur nos seniors, ceux que l'on ne voit pas ou n'entend pas, ceux qui sont invisibles. Ils marchent le regard fier, c'est un coup de gueule.

 

Mais pas n'importe quel coup de gueule. Un coup de gueule emprunt d'une douceur, d'une beauté littéraire, d'un phrasé qui a cessé d'être en usage, suranné, d'une lumière de fin de journée, d'un début de journée près des bêtes qui sont dans l'étable.  C'est un ensemble de mots que nous n'entendons plus, un ensemble de mots de ceux que nous nommons les taiseux, ceux qui ne s'expriment pas ou peu, ceux qui sont mis à l'écart, au rencart, dans les fossés boueux de nos campagnes, dans les caniveaux de nos villes. C'est un roman, un qui se rangent dans l'étagère de nos bibliothèques et qui se transmet de génération en génération. Un de ceux que nous laissons en évidence pour que nos enfants le découvrent à l'âge requis, à l'age où eux aussi se poseront la question de la place et du regard de leurs parents sur leur vie, sur nous.

 

Et l'histoire me direz-vous : eh bien, il y a des livres que je n'ai pas envie de résumer. J'ai juste envie de vous amener à le lire, à vous interroger, à vous organiser, vous assembler, nous rassembler dans un monde où nos anciens deviennent indésirables, où le questionnement de la vieillesse se pose. Il faut dire que le monde ne laisse guère de place aux anciens et qu'être vieux de nos jours reste une gageure. Car il faut être jeune pour être vieux, être sportif, svelte, en pleine santé mentale, morale, physique. A bas les déchets, à bas les débris, à bas les cloportes et les grabataires. "À la fin de l’envoi, en vérité, ce qu’ils disaient, c’est qu’un vieux c’est la mort, et que la chose ne se montre point à un mioche."

 

Mais en fait si nos vieux se révoltaient contre cette société qui les met au rebut, au placard. Si nos vieux se regroupaient, s'organisaient pour préparer une révolution, une riposte à coup de cannes, de déambulateurs, à montrer la force qui les caractérise et cet amour qui les anime. Car Ils marchent le regard fier c'est aussi cela, un livre remplit de gestes, de regards, de tendresse, d'affection pour l'être aimé, pour les proches. Celui ou celles avec qui nous partagerons, peut-être, la fin de notre vie. Celui ou celle avec qui nous avons des enfants qui grandissent. Celui ou celle avec qui nous partageons les coups rudes et les jours heureux... 

 

Ils marchent le regard fier de Marc Villemain, c'est un manifeste. Oui c'est cela, un manifeste, et c'est peut-être un des plus beaux romans sur le fil de l'amour, sur une drôle d'époque, sur les blessures existantes, les drames et nos regards qui se tournent à la vue de ces vieux laissés dans les caniveaux, les fossés.

 

Colette Lorbat - Sur le blog Le Petit carré jaune

26 juin 2013

Une critique de Jacques Josse

 

On ne peut pas ne pas s’organiser, s’assembler, tout faire pour préparer une riposte de grande ampleur quand une partie importante de la population se trouve ainsi méprisée, mise à l’écart, au rencart. C’est ce que martèle Donatien (qui œuvre depuis des mois en coulisse), trouvant les mots justes pour inciter les laissés pour compte à manifester, à se regrouper, à montrer leur force. Il s’est entouré d’une garde rapprochée dans laquelle sa femme tient un rôle primordial et où il souhaite que prenne également place celui qui est son ami de toujours, en l’occurrence le narrateur qui, conscient de la gravité de la situation, le rejoint sans hésiter.

 

Il faut dire que leur monde va mal depuis que les vieux, eux tous, qui flirtent avec la soixantaine et plus, sont devenus au fil du temps indésirables aux yeux des plus jeunes (trente, quarante ans) qui ont réussi à conquérir le pouvoir politique, culturel, sportif, médiatique et social.

 

Ici ce sont des ados qui lancent leurs pitbulls sur un couple d’octogénaires. Là c’est un ancien que des gamins traînent sur le trottoir, avançant en le tirant par les pieds. Ailleurs, ce sont les hôpitaux qui éjectent des malades trop âgés pour être soignés. Les banques leur refusent tout crédit. On les rançonne dans les bus. On instaure des quotas de vieux dans les restaurants. Et l’état songe à leur retirer le droit de vote passé un certain âge tandis que la propagande va bon train. Ils coûtent trop cher en retraite et en frais médicaux. Ce sont des bouches inutiles. Et des traînards. Qui bloquent les autres aux caisses des magasins, sur les trottoirs ou en voiture quand ils en ont une.

 

« À la fin de l’envoi, en vérité, ce qu’ils disaient, c’est qu’un vieux c’est la mort, et que la chose ne se montre point à un mioche. »

 

Alors tous préparent le grand jour, celui où ils vont prouver que les vieux réunis existent et constituent, par leur nombre, une force avec laquelle il faudra compter. Leurs seules armes : la sagesse et la solidarité. Au jour J, Donatien et quelques autres marchent en tête du défilé. Leur esprit est pacifique. Certains se sont munis d’une canne-épée au cas où ça déraperait... Et, forcément, ça dérape. Les barres de fer brandies par ceux du camp d’en face s’abattent soudain au coin d’une rue, faisant valser mégaphones, chapeaux, casquettes, écharpes, paires de lunettes, dentiers et sonotones... Donatien, ce sera terrible et injuste, va bientôt voir son fils unique (rallié aux idées des autres) tomber devant lui.

 

 

« Et maintenant Donatien est sur son banc, (...), la tête à pleurer dans les mains. De le voir comme ça moi ça me chamboule. Et toute cette souillure que ça met sur ma vie. »

 

Celui qui s’exprime, qui revient (avec des phrases courtes et un vocabulaire en adéquation avec son métier de cultivateur) sur la drôle d’épopée d’époque, le fait vingt ans plus tard. En un temps où les tensions entre générations se sont apaisées sans que puissent se refermer de vives (et irréparables) blessures. C’est une fable cruelle que donne à lire Marc Villemain. Un drame percutant qui n’est pas sans en rappeler d’autres, très récents ou plus anciens, survenant dès que certains ayant grand pouvoir, respectabilité de façade et pignon sur rues, boulevards et médias s’activent pour mettre en branle de puissants réseaux chargés de diviser en désignant ceux qu’ils jugent différents (et par ce seul fait inférieurs à eux) à la vindicte populaire.

 

Jacques Josse
Lire l'article sur remue.net

20 juin 2013

Xavier Houssin sur Ils marchent le regard fier (Le Monde)

 

Et si les vieux se révoltaient ?
Une fable de Marc Villemain imagine cette cruelle «croisade d’ancêtres»


 

 

 

 

Nous vieillirons le poing levé

XAVIER HOUSSIN

 

 

Ces deux-là se sont donné du « Mon vieux » depuis la cour d’école de leur bourg de campagne. Entre eux s’est nouée, à la vie, à la mort, une de ces amitiés enfantines qui durent. « J’ai toujours connu Donatien », explique d’emblée le narrateur d’Ils marchent le regard fier. Donatien n’était pas tout à fait un gamin comme les autres. Il avait la grâce étrange de ces meilleurs en tout. Habile aux exercices physiques et tout autant réfléchi et secret. Toujours le nez dans les livres, trimballant avec lui La Légende dorée, de Jacques de Voragine, où il relisait sans cesse l’histoire de saint Julien, qui tua père et mère et fut sauvé de l’enfer par un ange venu à lui sous la forme d’un lépreux.


« Il n’avait pas 10 ans, si avancé déjà, le front qui lui mangeait la moitié du visage, ce regard de clarté, les mains veineuses qu’on aurait dit celles d’un tailleur de pierre (…). Moi ça m’impressionnait. » L’un dans l’ombre de l’autre, les années ont passé. Donatien a épousé Marie, « la plus jolie, (…) un peu dans son genre à lui. » Et ils ont eu un fils que, sans crainte de la légende, ils ont tenu à appeler Julien.


« Mon vieux »… Avec le temps, l’affectueuse apostrophe a lentement pris son poids. Et sa réalité de souvenirs, de fatigues et de rides. Donatien et son fidèle ami vont s’apercevoir qu’on vieillit surtout dans le regard des autres. Le nouveau très court roman de Marc Villemain tisse une étrange et rude fable autour de ce constat. Il y tient la chronique d’une révolte qui fait descendre dans la rue des millions de gens âgés en colère, prêts à en découdre, question de survie, avec une jeunesse devenue l’ennemi absolu. Et dresse le tableau d’un véritable « gériacide ». Terrible époque. «On a peine à se l’imaginer.»

Demain, à qui le tour ?

 

Passe encore de laisser les vieux debout dans les transports, de se faire servir avant eux chez les commerçants. Passe même de leur limiter l’accès aux lieux publics. Mais voici que, à la télévision, des programmes les incitent au suicide. Qu’on les jette hors des hôpitaux pour les laisser mourir sur le trottoir et qu’on leur fait la chasse, lâchant sur eux les chiens.

 

Dans cette société qui massacre ses aînés, le pouvoir est tenu par des trentenaires et des quadras qui semblent avoir oublié que pour eux aussi les années vont filer. Demain, à qui le tour ? Donatien est déjà bien avancé en âge. Si, dans sa campagne, les violences ne se déchaînent pas comme en ville, le poison de ce lourd conflit de générations commence aussi à se répandre. Il a même atteint sa propre famille. Après une dernière dispute, son fils Julien lui a tourné le dos. Il ne faut donc plus tarder à réagir. « Dans une tripotée de bourgades, et pas forcément les plus grandes, et pas forcément les plus fières, des vieux (…) se mettaient en boule et faisaient du barouf. » Donatien va se mettre à la tête de cette croisade d’ancêtres. Son nom de guerre : le Débris.

 

Nous voilà embarqués dans le récit d’une folle épopée, une geste héroïque, où Donatien a son Joinville. « Je voudrais pouvoir raconter les choses telles qu’elles se sont vraiment passées. Il ne faut pas inventer, je ne vais dire que ce qui est dans mes souvenirs…» L’ami d’enfance narrateur, obsédé par son rôle de témoin, s’exprime dans un parler paysan appliqué. Il ressasse, digresse, détaille, fait de longs retours en arrière, cherche les formules justes, les images parlantes. Ça piétine et ça cogne. Jouant de l’invraisemblance, du cliché assumé, du Grand-Guignol. Ici, on se chauffe la tête en buvant de l’eau-de-vie de prune et on part manifester avec des cannes-épées. Villemain n’est pas un auteur pour les « gueules délicates » que raille Paul Valet dans Solstices terrassés (Maihors saison, 1983). Mais son expressionnisme emporté recouvre une attention particulière à la fragilité des êtres. Chez lui, le grotesque masque le tragique. Le ricanement assourdit les soupirs douloureux. De l’homme politique déchu et amer de Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire (Maren Sell, 2006) aux onze cadavres en ribambelle de ses nouvelles cyniques, Et que morts s’ensuivent (Seuil, 2009), c’est tout une humanité abattue qu’on retrouve. Comme dans Le Pourceau, le Diable et la Putain (Quidam, 2011), son précédent texte, où il donnait voix à un abominable octogénaire misanthrope, crevant sur son lit d’hospice de mépris pour les autres et le monde.

 

Où va-t-on croiser le drame ? On l’attend sur le chemin de Donatien et de ses compagnons de lutte. Quand le monde « suinte la méchanceté », que valent encore les serments des enfants : à la vie, à la mort ?

 

Xavier Houssin

 

EXTRAIT

« Nos groupes ont investi les terrasses, ou direct aux comptoirs. Boire un dernier café avant l’effort, sans compter qu’il fallait aussi s’exercer à repérer les fâcheux: un groupe de jeunes excités, un flic en civil, un de ces messieurs de la presse (…). A 11 heures, l’embranchement où avait été établi le point de rendez-vous était noir de monde. (…) Ce n’était pas seulement noir, c’est que ça débordait. Et toutes les rues à côté avec, les petites et les moyennes, les adjacentes et les obliques, et jusque sur la grande avenue qui descendait on sentait bien que ça s’agglutinait sec. Du grouillement comme on n’en avait jamais vu. » ​​​​Ils marchent le regard fier, page 68

 

18 juin 2013

Jacques Bernard sur Ils marchent le regard fier

 

 

Une petite perle

 

Je viens de lire un petit roman singulier intitulé Ils marchent le regard fier écrit par Marc Villemain et publié aux Editions du Sonneur.

 

Un texte à la fois sobre et riche, très émouvant. Des personnages confondants d’authenticité, des émotions profondes et vraies, une écriture juste qui s’accorde parfaitement avec l’esprit rural et rude du narrateur. Un roman qui ose dire ce que, parfois, on ne veut pas voir, qui incite le lecteur à une réflexion sur la vieillesse, la vie de couple, et le regard de la jeunesse. C’est amusant, jamais larmoyant. Jusqu’à la dernière page, où le lecteur reste accroché à ces personnages dont on aimerait que l’histoire ne s’arrête pas.

 

Marie, Donatien, le narrateur, ami d’enfance de ce dernier, au seuil de leur vie se lancent avec d’autres dans une ultime révolution pour crier leur colère contre ce monde qui les marginalise, qui fait la place belle à la jeunesse. C’est à la relation de cet évènement que nous convie Marc Villemain.

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