Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Marc Villemain

3 juillet 2011

Marie-Noël Rio - Paysages sous la pluie

 

 

Si ma lecture de ce troisième roman de Marie-Noël Rio a commencé dans le scepticisme (ces images de peau forcément « laiteuse » ou de bouche « charnue », cette manière hyper-concise de poser d'emblée les contours sociaux du décor — « la vie au jour le jour, à coups d'allocations »), alors il faut dire aussi, et d'emblée, qu'elle s'est achevée avec un peu plus d'entrain. C'est un effet intéressant à éprouver que de sentir la qualité d'un livre basculer, car on sent alors combien c'est un ensemble qui bascule : un style, une cadence, une implication, une amplitude ; combien, dès lors, nous nous sentons embarqués, et sûr de ce que nous lisons : l'auteur a trouvé son chemin, sa voix.

 

La bascule ici va venir avec le basculement même de l'histoire. L'entrée dans le livre nous met en présence de trois jeunes filles des années soixante, Alice, Laure et Fleur. On cerne leur vie, à chacune on attribue un style, un caractère, des couleurs ; elles sont tout en rage et fragilité, percluses de tendresse et de brutalité rentrée. Quelque chose de trois soeurs. Le temps ne défile pas vraiment, il est simplement déroulé, un peu linéaire. Et puis la bascule, donc, le deuxième temps du récit, qui est à la fois accélération et ralentissement intime.

 

C'est dans une Inde où l'on ne rencontrera nulle trace d'exotisme ou de fantasmes que ces personnages vont s'épaissir, incarner la détresse, la désespérance où la vie les met, autant que seront éprouvées les raisons de leur lutte - ou de leur abdication. Marie-Noël Rio nous fait toucher du doigt l'essence de ces complexions inextricables, tout au long d'un récit assez touchant, dont la mélancolie à la fois sèche et romantique ne souffrira pas la moindre once d'humour ou de réserve. On sent peser ici tout le poids des arcanes de nos attachements, ce que ceux-ci contiennent d'un peu pathologique, irrémédiable ou destinal. Sans que l'auteur revendique nullement une quelconque esthétique de la désespérance, il n'est guère d'illusion qui résiste à l'empire de ce que vivent ces personnages et à l'impossibilité qui est la leur de pouvoir seulement attendre quoi que ce soit de la vie — « Les choses les plus tristes sont celles qui n'ont pas eu lieu. » Ce qui m'apparut d'abord comme concision un peu maladroite ou frustrante s'impose par la suite et devient concision nécessaire : l'économie de mots comme la résonance du souffle qui s'éteint. Jusqu'à faire vaciller la flamme de l'humain dans les yeux d'une vielle chienne.

 

Marie-Noël Rio, Paysages sous la pluie - Éditions du Sonneur

 

30 juin 2011

Une critique de Stéphane Beau / Revue "Le Grognard"

LE GROGNARD N°18


« Papa, c’est quoi un pourceau ? - Ça vient de porc... C’est un cochon, si tu préfères... - Ah, d’accord... Et putain ? -  Heu... »

 

Bravo Monsieur Villemain, bel exemple pour la jeunesse. Et pourtant, malgré tout, je vous remercie de m’avoir mis dans cette embarrassante situation, car elle vient de belle manière conforter le message même de votre nouveau livre Le pourceau, le diable et la putain : à savoir qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre les choses de la vie et que le seul fait qu’on soit plus à l’aise pour définir ce qu’est un cochon qu’une pute démontre bien toute l’étendue de la bêtise et de l’hypocrisie humaines. Cette petite scène de la vie quotidienne aurait très probablement plu, en tout cas, à Léandre d’Arleboist, le héros misanthrope de votre récit.

 

L’intrigue du livre est simplissime et presque secondaire : un vieil homme vit ses derniers instants dans un hospice et remâche ses souvenirs sous le regard vigilant d’une infirmière sensuelle mais peu futée, Géraldine Bouvier (les lecteurs fidèles de Marc Villemain connaissent bien ce nom qui revient, tel un fantôme, hanter nombre de ses héros féminins). Parfois, il repense à son fils, « le Pourceau », pour lequel il n’a jamais pu ressentir autre chose que de l’ennui et du dédain. Le reste du temps, il revient sur ses souvenirs d’enfance, ses premiers émois sensuels et sexuels, où il philosophe sur le sens de la vie et sur le principe misanthropique qui a été le sien depuis toujours.

 

C’est là surtout que le livre, qui se mue en un véritable traité de misanthropie, prend toute son ampleur: Et l’on découvre à l’occasion, grâce à Léandre d’Arleboist (auquel Marc Villemain attribue la paternité d’un ouvrage, Le Misanthropisme est un humanisme, que l’on rêverait de lire) qu’être un vrai misanthrope n’est pas donné à tout le monde et que c’est même un combat de tous les jours, que l’on mène contre les autres, bien entendu, mais plus encore contre soi-même.

 

L’écriture de Marc Villemain est riche, élégante, raffinée, et son livre se déguste avec gourmandise. À tel point qu’on a presque plus envie d’en citer des extraits que de le commenter. Quand il parle de la misanthropie, notamment : « Le véritable misanthrope [...] ne darde ses flèches qu’en cas d’absolue nécessité, soucieux de ne pas disperser son fiel dans les misérables occasions que la vie lui tend en mille et une occurrences quotidiennes. » ; « Je ne saurais l’expliquer mais je n’ai jamais fait autre chose qu’attendre la fin, certes sans spécialement la désirer, mais enfin avec un parfait sentiment d’évidence apaisée : stoïcien un jour, stoïcien toujours. » ; « Il y a dans toute amitié quelque chose du soin palliatif : l’autre n’est jamais qu’un onguent de circonstance dont on se sert comme d’un baume sur notre âme affectée. »

 

La plume de Marc Villemain sait aussi se montrer malicieuse et pleine d’humour : « disons qu’aux yeux du monde, j’aurai évolué, très tranquillement et en quatre-vingts années, d’une connerie aggravée d’immaturité à une autre lestée de gâtisme. » ; « L’enseignant a quelque chose du conducteur de chariot élévateur sur le chantier d’une périphérie abandonnée : il s’imagine qu’empiler des blocs de béton suffit à construire un immeuble. » ; « Il importe [...] de se défier des apparences universitaires comme de l’abstinence chez l’abbé. »

 

Le Pourceau, le diable et la putain est court, trop court hélas (100 pages seulement), et l’on aurait aimé suivre Léandre d’Arleboist un peu plus longtemps. C’est le seul reproche que l’on peut adresser à ce magnifique petit récit qui confirme une fois de plus tout le talent de son auteur.

 

Stéphane Beau

 

28 juin 2011

Iron Maiden à Bercy, 27 juin 2011

 

 

Que peut-on dire de ce groupe qui n'ait déjà été dit, et que puis-je bien dire d'honnête après un concert d'Iron Maiden ? J'avais sept ans lorsque le groupe fut fondé, en 1975, à l'instigation notamment de Steve Harris, le bassiste ; j'en avais à peu près douze lorsque parut Killers, leur deuxième album, en 1981 ; j'en ai quarante-deux quand je les retrouve, là, dans un Bercy qui craque et déborde de toutes parts, où l'on croise aussi bien des ados à tignasses et bouches molles que des bikers des profondeurs, le gros de la troupe étant constitué de l'introuvable classe moyenne, indécise, bigarrée, sans parler des familles au grand complet, dernier né et grand-parent inclus - quelque chose d'une kermesse à laquelle ne manquera donc que les gauffres et les barbes à papa (on observera d'ailleurs, plus tard, que c'est moins un pogo qui s'improvise dans la fosse sur l'inévitable Running Free qu'une ronde ou une chenille) : il y a belle lurette que le rock endiablé ne fait plus peur, pas même un vague malaise ou une très légère inquiétude, pas même un petit frisson d'interdit à braver, non, rien, on y va aussi pour pouvoir dire qu'on y était ; Robert Hossein y donnerait un nouveau spectacle qu'on ne serait pas plus surpris - mais ce n'est pas bien gentil pour mes Iron's, ça.J'arrive très (très) en avance et colonise une terrasse où, sous une chaleur parfaitement écrasante, je m'enquille une (première) bière, jette un oeil distrait aux fans qui commencent à arriver par petits groupes, tout en parcourant, chacun appréciera, les Notes sur la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke. Les effigies de Maiden commencent à sortir de terre tandis que les employés du ministère des Finances abandonnent la place - qui ne tardera plus à se joncher de canettes, qui sont un peu au rock'n'roll ce que les pissenlits sont au gazon. On sait déjà, à contempler la foule qui se masse, à observer et entendre sa joie anticipée, que, quoi qu'il arrive, chacun est décidé à rappeler au groupe qu'il n'est pas un titre de son répertoire qu'il ne connaisse par coeur. Alors, bien sûr, je pourrais dire, et m'échiner à montrer, que le grand Maiden s'est, selon moi, arrêté en 1985, après Powerslave - bref que seuls les cinq premiers albums témoignent à la fois d'une pureté, d'un esprit, d'une nouveauté et d'une flamme qu'ils ne retrouveront plus tout à fait. Ce qui n'induit pas que tout ce qu'ils aient fait ensuite soit mauvais ou qu'on n'y trouve pas, même, quelques morceaux de bravoure et/ou d'anthologie, cela va sans dire : simplement qu'ils ne parviendront jamais tout à fait à réitérer ce miracle-là.

 

Il y eut d'ailleurs un indice : c'est en entonnant Doctor, Doctor (Ufo, 1974, repris et magnifié plus tard par Michael Schenker) que le public se chauffe. Cela donne le ton, auquel ce concert n'échappera pas : si l'ouverture sur The Final Frontier était attendue, promotion du dernier album oblige, c'est avec les premières mesures de The Trooper (1984) que s'installe un enthousiasme et, disons-le, une ferveur, que rien ne viendra tarir. C'est le Iron Maiden qu'on aime, tout en tension, tout en lyrisme, énergie conquérante, batailleuse, avec sa tentation hymnique, son sens du break, sa manière de faire grossir un climat comme une houle, de faire monter la sève. Le répertoire plus récent donne certes lieu à des compositions plus alambiquées, un peu moins viscérales, et si le spectacle n'y perd rien, tant les Iron's, depuis plus de trente-cinq ans, ont eu le temps d'apprendre à transformer le plomb en or, l'impression musicale ne s'ancre pas avec autant d'évidence. Du dernier album, j'attendais tout de même le très beau et désabusé When the Wild Wind Blows (Have you heard what they said on the news today / Have you heard what is coming to us all / That the world as we know it will be coming to an end), où l'on retrouve quelque chose de l'inspiration originelle : un phrasé, un motif, une ligne mélodique imparable, et, bien sûr, cette façon de rendre compte d'une vision finalement assez grave. Autant dire que je ne fus pas déçu.

 

Reste que c'est dans les vieux pots que. Two minutes too midnight, bien sûr ; plus récent mais difficile à éviter, le sombre et religieux Fear of the Dark. Mais pour réunir tout le monde, le fan grisonnant voire carrément dégarni de la première heure comme celui qui a la chance de découvrir Maiden, on peut compter sur deux titres du premier album (1980), Iron Maiden et Running Free, sur le mythique Number of the Beast, et, bien sûr, le magistral et déjà culte Hallowed Be Thy Name. De mémoire bercienne (?), je ne me souviens pas avoir entendu un public chanter autant, sur lequel un groupe puisse autant s'appuyer, avoir, même, déjà observé une telle effusion, une telle unité. Car disons les choses : voilà des années qu'Iron Maiden ne peut plus échouer : ceux qui vont les voir sont, de toute façon, galvanisés avant même qu'aient résonné les premières mesures du concert. Cela participe d'un rituel : il ne fait guère de doute que le public se déplace aussi, peut-être surtout, pour rendre hommage au groupe, à une histoire, à une manière d'épopée.

 

On appréciera d'autant plus ce moment que ces musiciens, dont il est inutile ici de dire combien ils sont expérimentés, précis, véloces, attentifs, pourraient aisément s'en tenir à ce qu'ils savent faire. D'une certaine manière, c'est d'ailleurs un peu le cas, et nul ne pourra se dire surpris de l'arrivée sur scène d'Eddie (la mascotte), ou de la manière qu'a Bruce Dickinson de galvaniser son public depuis toujours ("Scream for me, Bercy !"), mais nous sommes ici en plein rituel. Et puis, surtout, là où un ZZ TOP, par exemple, pourra sembler un peu blasé sur une telle scène, les Iron's continueront, eux, de s'amuser comme des gamins, gesticulant, riant, courant partout, finalement ne se lassant jamais de la scène. Si j'avais su, j'aurais fait en sorte de pouvoir y retourner ce soir.

 

21 juin 2011

Maurice Nadeau - Grâces leur soient rendues

 

 

Centenaire et noblesse obligent, je lisais ces derniers temps Grâces leur soient rendues, mémoires littéraires de Maurice Nadeau rééditées à l'occasion de son anniversaire. Il ne s'agira ici que de simples impressions personnelles.

 

Que vais-je donc chercher dans ces souvenirs ? Sans doute quelque réflexions ou indices aptes à servir ma propre expérience dans la critique et l'édition, où, comme chacun sait, Maurice Nadeau brille par son acuité, son opiniâtreté et son dévouement à la littérature. Tout cela n'étant rendu possible qu'en vertu d'une admiration chez lui absolue, principielle, viscérale pour les écrivains, admiration dont le pendant bien connu est une forme d'humilité qui ne doit rien à la posture, mais qui est le matériau même dans lequel il a été et s'est fabriqué. S'il y a là une leçon, que je prends naturellement pour moi en priorité mais à laquelle chaque éditeur, chaque critique doit se sentir redevable, c'est bien celle-là : être, comme éditeur, comme critique, incessamment au service de l'écrivain et de son texte. Il y en a, il y en aura de meilleurs que d'autres, bien sûr. Mais ce qui est touchant, chez Maurice Nadeau, et qui devrait l'être chez tous ceux qui font profession de foi littéraire, de quelque endroit qu'ils parlent, d'où qu'ils oeuvrent, c'est que l'auteur le plus modeste, aux textes encore imparfaits, attendus, voire ratés, demeure digne d'une certaine et particulière estime. Non pour l'art dont il aurait accouché, donc, mais en raison de cette loi intime et peut-être souveraine qui le conduit à écrire, c'est-à-dire à ne pouvoir envisager l'existence sans, pour reprendre les termes de Nadeau dans un portrait qui fut fait de lui, sans, disais-je, éprouver la nécessité de l'évasion ou du combat.

 

On dira peut-être que c'est l'auteur en moi qui parle — ce serait de bonne guerre, mais faux. Avant d'être auteur, j'ai été (et demeure) lecteur. Que j'en aie eu conscience ou pas, j'ai et aurai vécu dans l'aura ou l'auréole, non des écrivains, mais de la chose écrite. Qui, donc, depuis longtemps et en large partie à mon insu, aura probablement teinté mon horizon intime et spirituel. Autrement dit, le fait d'écrire, de publier, ne me rend pas moins admiratif, non seulement de nombreux écrivains, mais du fait même que d'autres puissent éprouver la même loi qui conduit au geste d'écriture, c'est-à-dire, avec toutes les précautions d'usage, de transcendance.

 

C'est peut-être, au fond, ce qui me plaît le plus chez Maurice Nadeau, cet amour indéfectible, inconditionnel, cette rage à laquelle il se chauffe lorsqu'un grand texte lui échappe, lorsque tel de ces écrivains qu'il admire ne trouve pas son public - et, parfois, pas même un article de presse. Histoire et parcours assez exemplaires, donc, ce qui n'induit pas que j'adhère à la totalité de son propos. Je tiens compte, naturellement, du fait que je n'ai rien vécu de ce qu'il a vécu, que je n'ai pas eu la chance d'être l'ami d'Henry Miller, Pierre Naville, Roland Barthes, Michel Leiris ou Leonardo Sciascia, que je n'ai évidemment pas traversé un siècle d'histoire de l'édition, avec ses rivalités inexpugnables et ses mots impardonnables, bref que je n'ai, eu égard à ma naissance, pas pu plonger dans le bouillon de ses passions. Mais, tout de même, j'ai trouvé que Maurice Nadeau, dans ces souvenirs, se montrait parfois sous un jour un peu cabotin, ne détestant pas, à telle ou telle occasion, mettre en scène son humilité. Surtout, et même si, je le répète, il va de soi que nul ne pourrait sortir parfaitement magnanime de plusieurs décennies d'adversité, j'ai moins apprécié que ces mémoires se fassent un écho un peu systématique de ses inimitiés. Cela leur donne un tour parfois injuste, et, comment dire, déraisonnable, comme si la circonstance ne pouvait passer. Ainsi Camus, Mauriac, Paulhan et quelques autres en prennent-ils pour leur grade ; et si cela n'affecte en rien leur postérité, cela affecte en revanche un peu le bon et bel esprit de ce texte ; disons, au risque de passer pour présomptueux, que j'aurais peut-être espéré davantage de clémence. Et que mon souci d'honnêteté me pousse à en faire mention ne diminue évidemment en rien le très grand intérêt de ce recueil, pour ne rien dire de la fébrilité éprouvée tout au long de ce témoignage lumineux, profondément charnel et sensible.

 

20 juin 2011

Jeux d'Epreuves - France Culture - Le choix de Xavier Houssin

culture_jeux_depreuves

 

 

À titre informatif et sans commentaire de ma part, voici le lien qui renvoie à l'émission Jeux d'Epreuves du samedi 18 juin 2011, sur France Culture, lors de laquelle il fut question de mon roman Le Pourceau, le Diable et la Putain (la séquence commence un peu après la 29ème minute).

 

Jeux d'Epreuves, animée par Joseph Macé-Scaron. Avec Xavier Houssin, Alexis Liebaert, Philippe Delaroche, Clara Dupont-Monod.

13 juin 2011

Une critique de Virginie Troussier (ActuaLitté)

 

Actualitte
 

 

 

​​​​​​On peut séduire en se faisant détester. Tout au moins en essayant. En littérature, rien n'est contraire à rien.

 

Léandre, 80 printemps, misanthrope mourant, se retrouve cloué sur son lit d’hospice. Nous sommes dans le temps qu’il reste, l’heure des comptes. Marc Villemain lui offre des pages vierges pour cracher son venin de « vieux con ». Alors Léandre s’y vautre, plein, vrai, c’est son territoire. La bienséance nous ferait dire qu’il y a des limites, des règles, certains voudront de la pudeur, du lisse et du beau, mais donner la parole à un misanthrope décomplexé permet des piques satiriques que l’on préfère, de loin, mêlées à l’exaspération brute, l’émancipation de toutes valeurs et culpabilités.

 

En le voyant de l’intérieur, on peut le croire fou, mais on comprend vite qu’il n’a rien à revendre. Il en sait bien plus que l’on croit. Il est insupportable, très vite, on pense qu’il y a des claques qui se perdent. Il ouvre sa gueule Léandre. Ce n’est pas toujours beau à voir, notamment avec les femmes, ou encore son fils, mais franchement, il n’est pas là pour être beau, ni pour dire de belles choses. C’est toujours bien moins vivant, bien moins organique ou époustouflant, la vie c’est toujours de la demi-mesure.

 

Et c’est peut-être ce devant quoi il s’insurge, le consensus, l’admiration béate, l’hypocrisie, le larmoyant. Nous sommes plongés dans la veine d’un homme qui tient un monologue abominable sur les femmes, les enfants, l’université. Il n’aura reconnu qu’un seul de ces cinq enfants : le pourceau. La putain est cette infirmière qu’il aime et déteste à la fois, et dont il dépendra jusqu’à la toute fin. Le diable ne peut être que lui-même, mais ce serait trop évident. Et beaucoup moins drôle.

 

Car dans cette veine, n’y aurait-il pas le sang et l’encre mélangés de l’Homme ? «[...] le misanthropisme est, dans son principe et en ce qui le meut, la pensée la plus proche de l'essence et de l'existence humaines, à condition de poser le fait que l'humanisme dans son acception la plus littérale soit la préservation, par tous les moyens possibles, autorisés ou pas, de notre liberté ontologique ».

 

S’il est vrai que nous n’éprouvons aucune empathie envers ce cher Léandre, on aurait presque envie, parfois, d’adhérer à ses mauvaises pensées. Le paradoxe se situe peut-être ici, dans cette camaraderie d’idées, cette fraternité de papier.

 

« Il y a dans toute amitié quelque chose du soin palliatif : l'autre n'est jamais qu'un onguent de circonstance dont on se sert comme d'un baume sur notre âme affectée - ainsi qu'on le ferait d'une gelée corticoïde sur un eczéma. »

Ce n'est pas la moindre des leçons de ce roman surprenant, où finalement entre le rire très nietzschéen d'un narrateur un rien désabusé, mais jamais résigné, même à un âge avancé, on apprend vite à briser les idoles (« ce grand couillon de Brel par exemple, qui porte bien son nom au passage ») à consentir à son destin, à renverser les valeurs, oublier la morale. C’est l’idéal pour qui veut, sans attendre, se jucher sur une singularité de bon aloi.

 

C’est drôle (le pince-sans-rire qui marque), acide, intelligent, servi par un style riche et une écriture joyeusement désuète. On imagine très bien Marc Villemain trempant dans l'encrier une plume poétique très chevaleresque comme la maniait autrefois les Hussards de la littérature française. Il réussit à dévier le tir sans rater son cœur de cible. La mort ne doit pas forcément se raconter dans la douleur, au contraire. Elle peut servir à rire des interdits, à révéler paradoxalement l’essence de l’existence. En se divertissant, toujours, et au sens pascalien du terme. « Que la tonalité mélancolique de cette chute ne vous abuse pas : de cela aussi, il faut savoir rire » nous dit Léandre. Alors, on rit, de tout, du début à la fin. L’auteur déploie ses ailes d'écrivain voyageur, qui considère combien les digressions sont importantes dans un roman, combien les flâneries sont le sel de toute vraie fiction dont on se souviendra.

 

Virginie Troussier

 

7 juin 2011

Gerald Messadié dans Le Magazine des Livres

 

 

Monologue

 

Sec comme un coup de trique et guère plus amène, le plus récent Marc Villemain est le monologue d'un misanthrope mourant. De la première à la dernière ligne, rien de réjouissant. Tout le monde en prend pour son grade. J'assume ici la responsabilité de ma présomption : Flaubert se fût régalé de cette agression contre les Bouvard et les Pécuchet qui tiennet le haut du pavé, non, du trottoir contemporain. Est-il dégoûté de la vie, ce Villemain ? On en doute à lire ses évocations du corps féminin, de la petite gitane qui troubla son enfance - je veux dire celle du misanthrope - à l'énigmatique Géraldine. Serait-il alors privé du sens de l'humour, cette autodérision qui enseigne l'indulgence aux plus hargneux ? Point : la description du premier orgasme féminin qu'il entendit jamais serait de ces morceaux qu'il faudrait enseigner aux écoliers, bien que... euh... Bref. "Il faut savoir rire", écrit-il lui-même.

 

Et l'on rit, comme on ne rit plus depuis la disparition de Pierre Desproges. Témoin ce passage : "Au fond, l'inconvénient principal de l'université est l'excessive jeunesse de sa population. Une société idéale, ou simplement digne de ce nom, devrait y envoyer la totalité de ses membres. Ce qui aurait pour avantage d'épargner aux enseignants la bêtise pleine de ressort d'une seule et même classe d'âge...". Dommage que le héros meure à la fin.

 

Pourquoi Villemain n'est-il alors pas notre Grand Ecrivain ? Car chaque République qui se respecte se doit d'avoir en permanence son Grand Ecrivain. Voyez les Etats-Unis, par exemple, après Norman Mailer, ils vienennt de désigner Philip Roth, futur récipiendaire du Nobel (oui, oui !) pour ses descriptions de séances de paluche, et les Polonais se tordent les mains de désespoir, parce qu'ils n'ont pas désigné un seul Grand Ecrivain depuis Czeslaw Milosz, autre Nobel (un peu oublié, je le crains.) Peut-être parce que la République n'a pas besoin de rieurs. Ou que Villemain n'a rien à en cirer ; le poste est d'ailleurs occupé par un turlupin lauré dont chacun sait les très relatifs mérites. Ou peut-être parce que Villemain écrit en français. Vous avez bien lu : écrire un français correct, avec le respect de la concordance des temps et un riche vocabulaire, est un trait dirimant (allez donc au dictionnaire, ignare !) pour un écrivain. Dans un pays où l'on annonce à la radio qu'"un

nouveau soldat français est mort hier en Afghanistan" (un "nouveau", hein, pas un ancien ou un vieux) et surtout pas "un autre" ou "un de plus", il faut écrire "voilà" toutes les cinq lignes, "meuf" toutes les six et "sublime" toutes les sept. Et prendre bien soin de saupoudrer ses textes de maladresses.

 

La littérature est devenue l'équivalent de la télé-réalité : faut faire direct, mec, simple, vrai !Faut que le premier gusse venu, y puisse te comprendre ! Alors tes mots latins et tes mots savants, "anachorète", "ontologique", "afflictions", tu te les carres où je pense. Regarde Musso... Bon, je me laisse aller.

Donc Villemain, c'est réservé pour vous et moi, par pour les nostalgiques de "Carré VIP". Et leurs héditeurs.

 

Gerald Messadié
La Presse Littéraire - N° 1, juin 2011

3 juin 2011

Une critique de Christine Bini (La Cause Littéraire)

 

 

Alceste au mouroir

 

Léandre est un vieux monsieur cloué sur son lit d’hospice. Il va mourir. Une infirmière prend soin de lui. Un curé vient le visiter, avant qu’il soit trop tard. Le lecteur lit le monologue intérieur du narrateur, ce bon papy Léandre, qui nous conte ses vacances en Espagne avec ses parents, sa vie de professeur, ses relations avec les femmes et son fils… Une telle histoire pourrait aller son cours plan-plan, adopter un ton gnangnan… mais non. Vlan ! C’est Marc Villemain qui est à la plume (au clavier) et le livre est… dévastateur.  Le mot n’est pas trop fort, il s’agit bien de dévaster, de détruire – avec violence – l’attente du lecteur, qui s’en trouve tout secoué.

 

Parce que ce livre-là, les lecteurs, les internautes l’ont attendu. Nous avions signalé sur le site de La Cause Littéraire les courtes vidéos de teasing que l’auteur postait chaque jour sur le Net. Le fond n’était pas dévoilé, pas plus que la forme d’ailleurs. Et, disons-le tout net, nous ne sommes pas déçus. Marc Villemain propose dans Le Pourceau, le Diable et la Putain un texte surprenant et dérangeant, dont le propos est à démêler.

 

Ce Léandre grabataire est un misanthrope déclaré, auteur d’un ouvrage intitulé Le Misanthropisme est un humanisme. Son récit est sculpté au scalpel, dans une langue où l’emploi de l’imparfait du subjonctif sonne comme une marque désuète et ironique. Car le récit, on s’en doute, n’est pas à prendre au premier degré, et il y a peu de risque que le lecteur se laisse glisser sur un déchiffrement de surface. Marc Villemain, dans ce livre, adresse un vrai clin d’œil au lecteur sachant lire. Le doute n’est point permis, ce doute que l’on éprouve à la lecture du Cimetière de Prague d’Umberto Eco, par exemple. Marc Villemain, on le sait, pour peu qu’on ait lu ses précédents ouvrages et que l’on fréquente le blog L’Anagnoste qu’il partage avec Éric Bonnargent, est un humaniste. Un auteur qui, pour décortiquer et analyser les textes des autres, est conscient de la force de l’écrit. Alors, il ose.

 

Il ose poursuivre par le biais de l’antiphrase le travail et la réflexion de ses précédents ouvrages. On retrouve dans Le Pourceau, le Diable et la Putain une infirmière nommée Géraldine Bouvier, qui sous d’autres traits traversait déjà tous les textes ou presque de Et que morts s’ensuivent, le recueil de nouvelles publié en 2009. La mort, oui, qu’il convient d’accueillir avec un grand éclat de rire. Parce que, foutu pour foutu, il n’est guère besoin d’en rajouter dans le pathos, n’est-ce pas ? Marc Villemain est un humaniste désespéré qui n’utilise pas l’écriture pour étaler son désespoir, mais qui au contraire envisage la fiction sous l’angle du divertissement salubre. Il y a de la philosophie là-dessous, n’en doutons pas.

 

Revenons à Papy Léandre. Le lecteur n’éprouve aucune empathie envers ce râleur invétéré qui, cloué sur son lit de pré-mort, débite un discours abominable sur les femmes, les enfants, l’université. Géniteur de cinq rejetons, il n’en a reconnu qu’un seul – le pourceau du titre – contraint en cela par la mère de l’enfant. Les rapports père/fils sont placés sous le signe de la domination intellectuelle paternelle et de la soumission béate filiale. Cette relation père/fils est traitée à l’inverse dans les rapports entre Géraldine Bouvier et le grabataire. Le vieil homme est soumis, pour ses besoins naturels entre autres, aux soins constants de  l’infirmière, et sa hargne envers le genre humain, et singulièrement envers le genre féminin, en est décuplée. Car la misanthropie – le misanthropisme – est aussi et avant tout un sexisme. La putain du titre, c’est bien l’infirmière. Les « bonnes femmes » n’ont jamais trouvé grâce aux yeux de Léandre. Ce regard négatif et délétère que le personnage porte sur le genre humain et la société induit une distanciation et une adhésion. Adhésion à la crédibilité du personnage, et distanciation par rapport au propos. Il est question pour le lecteur d’être un lecteur intelligent – entendons par là qu’il ait développé un certain sens critique. On retrouve, parfois, des éclats à la Jourde, dans le roman : « C’est parce que je me souciais comme d’une guigne des pyrotechnies des sciences de l’éducation que mes étudiants apprirent à mon contact les plus hautes subtilités requises par l’apprentissage des disciplines littéraires. » Cet extrait n’est pas sans rappeler un des motifs principaux de Festins secrets, de Pierre Jourde. Donner la parole à un misanthrope décomplexé permet des piques réjouissantes sur la politique et la société. On ne résiste pas à citer également le passage « [mes étudiants] ne possédaient pour seule locution latine que le carpe diem dont ils avaient fait un code de reconnaissance après qu’un navet grand public eût vulgarisé le mot fameux d’Horace », qui fait référence au film Le Cercle des poètes disparus. Il est comme ça, Marc Villemain, il assène une critique d’évidence à un public qui, parfois, se rallie sans y penser à la bien-pensance. Le diable apparaît en fin d’ouvrage, sous les traits d’un curé pétomane, qui fait son boulot comme il peut.

 

Rien d’étonnant, dès lors, que le narrateur ait pour nom Léandre. La misanthropie, bien entendu, renvoie de plein fouet à Molière et à son Alceste. Le choix du nom de Léandre – qui apparaît, sous bénéfice d’inventaire, trois fois dans le théâtre de Molière, et jamais pour un personnage persifleur – est à comprendre à contre-pied d’Alceste. Dans Léandre, on entend « andros », étymologiquement « l’homme ». Léandre au mouroir se donne des airs d’Alceste, et le lecteur est invité à retourner le propos. L’antiphrase, oui, assurément. Le personnage du livre est un sale type, mais il n’est ni le pourceau, ni le diable, ni la putain. Et Marc Villemain, lui, est un type bien. Et un bon écrivain.

 

Christine Bini - La Cause littéraire

3 juin 2011

Christine Bini sur Et que morts s'ensuivent

 

 

Délicieusement acides. Ou encore : effroyablement savoureuses. Les onze nouvelles qui composent ce recueil se goûtent, et l’oxymore est la seule figure, peut-être, qui puisse rendre compte de l’effet gustatif de cette lecture. Chacun des onze textes a pour titre le nom du personnage principal, et l’onomastique est déjà en elle-même particulière : Anémone Piétra-d’Eyssinet, Jérôme Allard-Ogrovski, Edmond de la Brise d’Aussac… autant de noms ampoulés contrebalancés par d’autres plus courants, Nicole Lambert, Pierre Trachard, Jean-Claude Le Guennec. Le nom donne consistance au personnage, dès le titre. Consistance et corps. Et dans ce recueil, il va être question très souvent du corps.

 

Les morts se suivent et s’enchaînent, d’un texte l’autre, liées entre elles par une métamorphique Géraldine Bouvier, personnage omniprésent dans le recueil, simple utilité ou héroïne. Son rôle le plus étoffé est celui d’une diva militant pour le maintien du cannibalisme, dont elle est la victime consentante et extatique. Oui oui, le cannibalisme. Et là n’est pas la seule surprise du recueil. Une critique littéraire perd littéralement pied à cause d’un auteur éreinté. Un père incestueux est jugé, et condamné, par les petits camarades de sa fille.

 

Les thèmes abordés sont étonnants, et la façon de les aborder l’est plus encore. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes idées pour faire de bons textes. Il faut un style, un regard, et l’envie – la nécessité ? – farouche de partager. Marc Villemain est partageur.

 

Le plaisir pris à la lecture de ces onze nouvelles tient tout autant aux thèmes choisis qu’à la langue. Un français précis, maîtrisé et débridé. Il y a du Desproges dans ce style-là, dans ce regard-là : « C’est donc tard dans la nuit que l’auguste scoliaste adressa par courriel un long papier de quinze mille signes relatif à un ouvrage d’érudition kabbalistique tout juste paru. En dépit de son athéisme prosélyte et du grand désert spirituel constitutif de son corps de métier, Anémone Piétra-d’Eyssinet se piquait en effet de quelque science religieuse, et le grand public cultivé se passionnait toujours pour ses chroniques en forme de pied de nez mi-vachardes, mi-savantes, sur la perte du sens, le retour revanchard de Dieu, le tropisme sectaire des hétérodoxies, les similitudes formelles supposées entre fondamentalismes chrétiens et progressismes prométhéens, ou encore l’évolution du champ lexical religieux dans sa relation avec la déperdition des enseignements fondamentaux. » Desproges, inspirateur, à n’en pas douter (1).

 

Mais la virtuosité stylistique et un imaginaire fécond ne suffisent pas à faire un bon recueil. L’art du bref est exigeant. Pierre de touche de l’écrivain au travail, la nouvelle oblige à la réflexion sur la conduite du récit, sur le dosage action/description, sur la part personnelle à mettre en évidence, ou à occulter. Dans Et que morts s’ensuivent, le lecteur attentif aura noté que la troisième nouvelle s’intitule « Matthieu Vilmin », et qu’elle est dédiée « à ma mère ». Géraldine Bouvier y joue son premier grand rôle, celui d’une infirmière au contact d’un jeune malade. Matthieu Vilmin a dix-huit ans, est hospitalisé pour une grave affection pulmonaire. Cette longue nouvelle de vingt-quatre pages est la plus réaliste du recueil : on y détaille le déroulement d’un examen fibroscopique, les préparations nécessaires à l’anesthésie et à l’opération. Le récit minutieux, presque naturaliste, est sans cesse compensé par l’absurde, l’humour, et la sensualité. Matthieu Vilmin demande à ce que soient « tondues » les deux aisselles et non uniquement la droite, imaginant que l’infirmière utilise le même rasoir pour se raser les jambes ; le parfum de l’infirmière, sucré, qui tournoie « en une brume somptueuse et légère », évoque une meringue. Le tout jeune homme, persuadé qu’il va mourir et acceptant romantiquement ce destin, lit Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, « dont il aimait la noirceur élégante et la joyeuse férocité ». Dans cette nouvelle dont on soupçonne la part autobiographique – prénom d’évangéliste conservé et patronyme à peine modifié – est affichée explicitement la tonalité du recueil.

 

Une affection pulmonaire contractée à dix-huit ans apparaît à nouveau dans la nouvelle « Jean-Charles Langlois ». Le psoriasis est mentionné également au moins deux fois, dans « Anémone Pétra-d’Eyssinet » et dans « M.D. », la nouvelle finale. « M.D. » joue sur le pied-de-nez et l’allusion directe : les initiales évoquent, presque sans en avoir l’air, Marguerite Duras, et le texte est une conclusion réflexive, on y voit l’écrivain(e) relire un recueil de dix nouvelles écrit en un mois d’été, on suit ses interrogations sur la valeur des textes, sur leur postérité éventuelle, on revient sur l’importance du corps, sur la mort inéluctable, cette mort qu’elle appelle et qui hante ses textes.

 

Le substrat autobiographique – réel ou fantasmé – ne serait que de peu d’intérêt pour le lecteur s’il n’était repris, de façon ferme, dans la partie « Exposition des corps » qui clôt le livre. Dans leur ordre d’apparition, les personnages sont « prolongés » sous forme d’une notice biographique récapitulative et prospective. Qui sont-ils, que sont-ils devenus ? Ainsi apprend-on que Matthieu Vilmin est né le 1er octobre 1968 à Meaux (comme l’auteur), qu’il est devenu un « écrivain assez confidentiel », et que M.D. est un « personnage [qui] n’a ni âge, ni territoire, ni origine, ni destination. » Jouant sur le genre masculin du mot « personnage », l’auteur peut écrire que « mort ou vivant, il sait que tout se destine toujours au vent. »

 

L’apparent détachement face à l’écrit, la distance affichée envers le travail d’écrivain, l’aveu que les personnages sont « si réels » et « si proches », et l’effarement qui en découle, donnent au recueil, une fois la lecture achevée, un ton différent. On a lu des histoires amusantes, teintées d’humour noir, d’absurdité et d’acidité. On a lu des textes tendres, aussi, où la vie est légère, où la mort peut l’être. Mais on comprend, après coup, qu’on a lu, également, et peut-être surtout – comme chez Desproges, décidément – un recueil drolatique et désenchanté. Dont la philosophie s’apparente à un « Vivons heureux en attendant la mort ».Voir la parodie parfaite de Marc Villemain de « La minute de monsieur Cyclopède » à l’occasion de la sortie de son prochain roman Le Pourceau, le diable et la putain, éditions Quidam : http://www.dailymotion.com/video/xi0bku_clap-17-la-minute-necessaire-de-m-cyclopede_creation

 

Chritine Bini - La Cause littéraire

28 mai 2011

Entretien avec Nicolas Vidal (BSC News Magazine)

 

 

Entretien avec Nicolas Vidal lors de la parution de Et que morts s'ensuivent.

 

 

Nicolas Vidal. Marc, vous avez plusieurs casquettes : critique littéraire au Magazine des Livres et auteur. Quel est le fil conducteur qui relie entre eux ces deux rôles ? Ne sont-ils pas antagoniques ou du moins peu évidents à concilier ?

 

Marc Villemain. Ne le prenez pas mal : votre question est plus intéressante qu’il y paraît. C’est qu’elle a, d’emblée, quelque chose d’un peu saugrenu : quel antagonisme pourrait-il bien y avoir entre le fait d’écrire des livres et de s’exercer à un travail critique sur d’autres livres ? Que je sache, l’écrivain n’est pas nécessairement moins bon lecteur que n’importe quel autre lecteur ! Et, à cette aune, peut bien avoir quelque chose à écrire sur d’autres livres que les siens propres. Le fil conducteur dont vous parlez, c’est donc, simplement, la littérature, les mots. Cela étant, entre les lignes, votre question suggère une réflexion d’ordre, disons, plus déontologique. Il est vrai que chaque travail critique me place en quelque sorte devant un cas de conscience. D’abord, je ne suis pas un critique au sens estampillé de la chose, et mon oeuvre n’est sans doute pas à ce point exemplaire ou mémorable qu’elle me permette de faire état d’une quelconque autorité littéraire. Il est vrai aussi que je ne peux formuler de jugement, fût-il enthousiaste, sur un livre, sans chercher dans celui-ci quelque chose qui entre dans une sorte de résonance avec mon propre travail d’écriture ou mes propres recherches. Je veux dire par là que ce que j’aime, la littérature que je défends, dépend aussi, consciemment ou pas, de ce que je voudrais, pourrais ou ne pourrais pas écrire. En d’autres termes, il m’est difficile de lire le moindre livre sans chercher à en repérer la mécanique, les structures, les idiotismes, afin de les assimiler et d’en faire bénéficier mes propres livres. La vie (littéraire) est un perpétuel noviciat...

 

En tant qu'auteur publié, comment expliquez-vous toutes les difficultés que rencontrent les auteurs inconnus pour publier leurs livres ?

 

Peut-on dire que c’est à ce point difficile quand jamais il n’a été publié autant de livres et d’auteurs ? Je crois toutefois comprendre ce que vous voulez dire, mais il me sera difficile d’y répondre avec toute l’exhaustivité requise. Je vais me risquer à un poncif économique : l’offre est bien trop grande pour la demande. Trop de livres, pas assez de lecteurs. La mécanique qui régit l’économie du livre est absolument aberrante, vouée à de très profondes et sans doute douloureuses réformes. Ce mouvement n’est pas encore très net, mais je pense que nous entrons dans les premières années d’un certain reflux, qui expliquerait en partie que d’aucuns éprouvent quelque difficulté à trouver éditeur à leur pied. Ce à quoi je m’empresse d’ajouter que l’arrivée programmée du livre numérique et autres supports nomades ne changera pas grand-chose à cette situation : la sélectivité n’en sera que déplacée. Vous savez comme moi qu’on « pilonne » chaque année 100 millions de livres : aucun autre secteur économique, aucune autre entreprise ne supporteraient plus de quelques semaines une telle déperdition, un tel gaspillage. Alors la question, bien sûr, est de savoir pourquoi l’on publie bien plus que ce que les lecteurs peuvent humainement ingurgiter – ou que ce que le marché peut absorber. Outre les calculs économiques (erronés) des éditeurs, assis sur l’idée selon laquelle plus grande est l’offre, plus on diversifie le lectorat et plus on démultiplie la clientèle, je vois à cela une dimension plus souterraine, liée à un double phénomène de civilisation. Nous vivons un temps un peu égaré, dans une société qui échoue en partie à se comprendre et à se reconnaître elle-même. Il est possible que le livre apparaisse, ne serait-ce qu’en vertu de son ancienneté, comme une valeur refuge, un outil irremplaçable pour formuler une pensée apte à nous guider dans l’histoire du monde. Nous écrivons, nous publions, parce nous cherchons de manière effrénée à nous comprendre, à la fois comme ensemble social et comme monade disséminée dans cet ensemble. Enfin, je crois que nous vivons un temps de désacralisation progressive du livre, de l’écrit, de l’écrivain, désacralisation qui, en un apparent paradoxe, conduit un nombre croissant de personnes, non seulement à vouloir écrire (de cela il y aurait tout lieu de se réjouir), mais surtout à vouloir être lu – donc publié. Poussé aux confins de l’absurde, ce modèle conduirait à ce que chaque auteur n’ait plus en fin de course qu’un seul lecteur : lui-même. Si nous défendons une certaine idée de la littérature, si nous défendons, autrement dit, une certaine exigence éthique et esthétique, alors nous devons nous réjouir qu’il ne soit pas aussi simple que cela d’être publié. Je mets les pieds dans le plat : tout le monde ne peut pas être écrivain. Et il ne s’agit évidemment pas, ce disant, de réserver cette « activité » à je ne sais quelle élite, mais tout simplement d’admettre que se vouer à l’écriture ne convient pas à tout le monde et va de pair avec un certain tempérament, une certaine complexion personnelle. Donc, non seulement il n’est pas grave que tout le monde ne puisse pas être écrivain, mais c’est tant mieux.

 

Marc, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

 

Je ne suis pas sûr de le savoir et ne le saurai probablement jamais – ne serait-ce que parce que je ne cherche pas spécialement à le savoir. Les choses sont trop complexes, trop enchevêtrées. Aucune causalité n’est fondamentalement ni distinctement identifiable. J’ai écrit, j’écris, parce que l’écriture m’offre un espace, une circonstance et une consistance sur lesquelles je peux m’appuyer pour atteindre à une certaine forme de plénitude, d’introspection et d’intelligence. C’est ma façon à moi d’approcher au plus près d’une solitude désirée ou, pour renverser les termes de la proposition, de me maintenir le plus éloigné possible d’une solitude subie. J’écris parce que je ne me sens jamais autant ouvert aux possibilités existentielles et métaphysiques, cérébrales et physiques, que dans le temps de l’écriture. J’écris parce que je peux éprouver un plaisir un peu trouble à constater que ce que j’écris est en général plus intelligent que moi : c’est aussi ce franchissement, ce dédoublement qui est enivrant. Je constate, en écrivant, l’inadéquation, même relative, entre ce que j’écris et ce que je suis. Quand on écrit, on explore, presque sans le savoir, quelque chose de soi que l’on est
d’ordinaire incapable de localiser en soi.

 

Et que morts s'ensuivent est une satire sociale. Du cocasse à l'absurde et toujours porté par une élégance de style, la lecture est délicieuse. Etaient-ce les objectifs recherchés lorsque vous avez commencé à écrire ces nouvelles ?

 

Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une satire sociale. En tout cas telle n’était pas mon intention. Il y a de la satire, oui, et sociale, pourquoi pas, mais je dirais qu’elle est plutôt ontologique. C’est une sorte d’exploration de ce qu’il y a de définitivement moyen en nous, en chacun d’entre nous. Une manière d’exposer les limites de nos grandes fiertés humanoïdes. De défier le sens commun, les acceptions communes, les valeurs indiscutables. De m’amuser de nos certitudes collectives autant que de nos passions singulières. De faire peur en racontant des histoires qui, pourtant, ne sauraient être plus humaines. On pourra y voir du cynisme, et il y en a peut-être. Mais je revendique aussi une forme de désolation et d’abattement. Ce pourrait être, finalement, le livre d’un humaniste que l’humanisme déçoit. Pour autant, je ne crois pas avoir eu d’intention particulière. Ces histoires m’ont entraîné et je me suis laissé prendre à leur jeu, à leur mouvement interne. Bien sûr, en les retravaillant, j’ai exercé sur elles un contrôle plus ou moins souverain, leur appliquant un ensemble de pensées, de volontés, de directives, mais le fait est qu’elles m’ont en grande partie échappé, et que là réside d’ailleurs le plaisir très intense que j’ai éprouvé à les écrire. Mais il est vrai que les ai voulues caustiques, cocasses, déchirantes, dramatiques, pathétiques. A l’image peut-être de ce que peut m’inspirer un certain pan de l’aventure humaine.

 

Les personnages sont liés entre eux et entre les nouvelles. C'est une sorte de roman travesti en recueil de nouvelles qui décrit l'accumulation de drames humains. Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette façon de dépeindre une réalité sociale ?

 

Ces personnages ne sont pas liés, si ce n’est par l’intermédiaire de l’un d’entre eux, qui revient en permanence sous des traits toujours différents, et qui pourrait incarner quelque chose comme un dénominateur commun, un parangon ou un échantillon d’humanité. Mais ce n’est pas un roman. Ce sont des nouvelles, liées seulement par un esprit, un style, et, en effet, une dramaturgie. Encore une fois, je n’ai pas vraiment cherché à dépeindre une quelconque réalité sociale, même si je le fais incidemment afin d’épaissir les coulisses. En revanche, oui, le drame est là, la mort rôde. Partout, tout le temps. Pour quelle raison, je ne suis pas certain moi-même de pouvoir le dire… Elle est pour les vivants le seul objet réel de fascination, notre ultime demeure, notre seule projection possible. Elle est inscrite partout sur les murs de la vie, et partout nous l’esquivons, la contournons, la conjurons, et cela est vain et cela créé notre humanité. Il est possible aussi que j’éprouve un certain agacement au vitalisme contemporain, à cette objurgation permanente à la vie, aux innombrables slogans, politiques ou publicitaires, qui n’ont de cesse de vanter la rupture, le renouvellement, le changement, la régénération, la révolution : toutes choses possibles seulement si l’on s’assied sur les morts, ou sur ce qui est passé – autrement dit, pour l’ultra-contemporanéité dans laquelle nous vivons, sur ce qui est mort.

Pensez-vous que la folie peut nous surprendre d'un seul coup, comme cette fille qui crève subitement les yeux de son amie ?

 

Bien sûr, et depuis toujours ! Mes histoires sont terribles ? Mais elles ne le sont pas davantage que le moindre fait divers dans la vie réelle ! Ce que vous appelez la folie n’est que cette chose très commune que nous nous employons en permanence à tenir à distance respectable. C’est ce qui nous habite, ce morceau de nous-même qui n’est pas moins humain qu’un autre et que nous nous acharnons à endormir, à maintenir à l’état de veille, ou de larve. C’est la source à laquelle nous allons puiser l’énergie que nous mettons, non seulement à survivre, mais à vivre, à nous reproduire, à nous regrouper, à travailler, à organiser, à prévoir. La folie est notre pathologie commune, que nous savons presque instinctivement dominer. Le mystère, c’est lorsqu’elle n’y tient plus, quand la vague finit par dominer et submerger l’individu. C’est, je crois, une longue trajectoire, un très long processus, fait d’une inadéquation à la vie dont je ne suis pas loin de penser qu’elle nous est naturellement commune. Inadéquation à laquelle il faudra bien sûr adjoindre un indémêlable écheveau de souffrances familiales, sociales, intimes. Cette « folie », lorsqu’elle se manifeste, n’est rien d’autre qu’un aboutissement.

 

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs du BSC NEWS pour les inciter à lire votre dernier livre Et que morts s'ensuivent, paru au Seuil ?

 

Votre première question m’interdit presque de vous répondre : l’on ne saurait être à la fois écrivain, critique, et critique de ses propres écrits. Moralité : c’est à vous de leur dire !

 

BSC NEWS MAGAZINE – Numéro 14 – Mars 2009

 

27 mai 2011

Une critique de Nunzio Casalaspro

 

 

Le regard de Nunzio Casaspro, auteur d'un joli blog, Un caniche dans l'escalier, sur Le Pourceau, le Diable et la Putain.

 

Je suis seul maintenant et tout laisse à penser qu'il en ira ainsi jusqu'à la fin. Laquelle ne saurait tarder, je le sens. Mais je ne m'en plains pas. D'ailleurs, quel motif aurais-je de me plaindre ? Pour peu enviable qu'il m'apparaisse, mon sort est-il des moins partagés ? Je dois bien l'avouer, les comparaisons dans ce domaine ont toujours tourné à ma confusion. Et j'en connais quelques-uns - et jusque chez les humains - qui s'accommoderaient fort de ma situation.

 

L'endroit que j'occupe suffit à mes besoins comme à la satisfaction de mes désirs. Je ne saurais dire si la longueur du local l'emporte sur la largeur, ou vice versa. Mais il me plaît d'imaginer que la largeur ne le cède en rien à la longueur. Je ne sais pourquoi, l'idée d'exercer ma liberté à l'intérieur d'un carré m'est d'un précieux  réconfort.

Stratégie pour deux jambons, Raymond Cousse 

 

Fut-ce à cause de ce pourceau, dont la mention paraît en couverture, le premier livre auquel j’ai songé, en lisant le dernier opus de Marc Villemain, paru chez l’excellent éditeur Quidam, le voici : Stratégie pour deux jambons, de Raymond Cousse, cet écrivain atypique, aujourd’hui suicidé, il faut bien le dire et dans lequel, jadis, Samuel Beckett avait su reconnaître un talent, authentique. Talent qui engagea une amitié ; et quand on connaît un peu Beckett, ce n’était pas gagné… Mais le pourceau, seul, ne suffit pas à la comparaison. Il y a autre chose, il y a : il y a par exemple que le livre de Cousse est un monologue, comme celui de Villemain ; il y a que dans les deux cas il s’agit d’un être sur le point de mourir et qui, il semble, avance en confession, ou si on préfère tient son dernier discours, expulse ses dernières paroles. Le cochon de Cousse n’a plus que huit jours à vivre, avant l’abattage ; le vieil atrabilaire de Villemain, lui, s’étiole avec force discours, avant le tout prochain trépas. Il y a encore que dans les deux cas, nous avons affaire au comique le plus sûr, celui qui pince sans rire, celui que le style tient, impeccable, comme disent les critiques, celui qui, comme chez Ionesco ou chez Beckett, est voué à masquer la tragédie. Ici et là, en somme, on rit, on rit beaucoup même, mais il semble qu’il faudrait crier.

 

Cette tragédie, on peut en dire deux mots : c’est que les deux protagonistes – celui de Cousse et celui de Villemain – non seulement vont mourir, mais, je crois,  ils sont mis à mort. C’est évident pour ce jambon sur pattes qu’est le porc de Cousse ; ça l’est moins, certainement, pour  le diable de Villemain. Et pourtant la chose est là, peut-être, si on veut bien. Si le cochon coussien prétend avancer vers nous tel un philanthrope – sa mort, il la veut comme une offrande faite aux hommes, qui vont se délecter de ses maigres et ses gras – le protagoniste de Villemain affiche au contraire sa misanthropie, prétend en avoir fait un livre, une théorie.  Dans les deux cas, il semble d’abord que l’on accepte sa mort, qu’on lui trouve une destination pour l’un, un soulagement pour l’autre et comme une dernière tentative, réussie, pour expulser cette misère humaine qu’on a toute sa vie observée, conspuée, dont on a ri. Mais quoi qu’en dise ce misanthrope, il se pourrait au contraire que c’est lui qu’on expulse, (comme le cochon de Cousse, on s’en doute bien, sa mort, au fond, ne choisit pas). Cette présence que signifie notre misanthrope est devenue insupportable et cette infirmière, cette Géraldine Bouvier qui lui tient compagnie tout au long du livre, semble finalement ne rien faire quand on veut le débrancher, écourter sa vie, ou bien même de ce débranchement être la main.

 

Mais cette présence, quelle est-elle, qu’est-ce donc qu’on cherche à expulser ?

 

« Eh, pépé, on est plus au dix-neuvième… » tonne, lasse, notre Géraldine, à la page 89 de ce Pourceau qu'on vient de lire. Dix-neuvième siècle ou pas, ce qui semble se dessiner ici, se jouer dans ces pages impeccables, comme disent les critiques, c’est que notre monde contemporain, dont le « vieux schnock » ne cesse de dénoncer la vulgarité – tourisme, humanisme facile, mépris de la langue – n’ayant plus que faire de cette misanthropie nécessaire, indispensable, non pas parce qu’il s’agit de ne pas aimer les hommes, son prochain, mais parce que d’abord, ce prochain, on ne peut pas l’aimer tel qu’il est, tel qu’il se présente, avec toute cette vulgarité dont il est en plus, aujourd’hui, fier, qu’il revendique, qu’il assume, cette misanthropie, eh bien, notre monde s’en débarrasse. Tuer notre misanthrope, c’est donc avec lui expulser une bonne fois le vieux monde, celui qui songeait encore par exemple que la pensée, fût-elle la plus négative, la plus acerbe, devait se dire, ne pouvait que se dire dans cet usage ciselé de la langue.

 

Et donc nous voici, comme je le disais, devant une mise à mort. Et c’est à d’autres livres alors, que j’ai songé, en lisant Villemain.

 

Je ne sais pas si je tombe juste, il me le dira lui-même ou bien, il faudra que je le lui demande, mais j’ai bien sûr songé à Kafka, en lisant ce Pourceau. Le Kafka de la Lettre au père, mais davantage encore celui de La Métamorphose. Comment ne pas y songer, d’ailleurs, face à ce cloporte qui ouvre le récit, auquel notre misanthrope est confronté et qui est impuissant à se retourner, à retomber sur ses sales petites pattes. Chez Kafka, le protagoniste se transforme en insecte, répugnant, exécrable, qu’il faut absolument expulser ; chez Villemain, le vieux schnock le regarde en face, et c’est devant lui qu’il se retrouve à nouveau, dans les toutes dernières pages, « ce copain » dans lequel il semble se regarder comme dans un miroir, dans lequel donc il voit sa toute prochaine mort, tandis que le cloporte, pour le moment, semble y échapper.

 

Une des clés pour lire ce livre de Marc Villemain, finalement pourrait nous être donnée par le passage d’un autre récit. Celui de Goran Petrovic, qui écrit ceci, dans Lexique nomade : « Dans la Grèce antique, notamment à Athènes, existait la coutume de choisir une fois l’an deux hommes qui devaient prendre sur eux les péchés de tous et de les mettre cruellement à mort. Ces victimes expiatoires étaient appelées pharmakoi. Le fait étrange, c’est que ces pharmakoi riaient pendant qu’on les menait à la mort. (…) Je me dis que, dans notre civilisation contemporaine, c’est la littérature qui, "au nom de tous", a accepté de mourir. Je me dis aussi que ce rite sacrificiel doit s’accomplir avec force rire et humour. Cela afin de nous détourner de l’idée qu’il s’agit en fait de meurtre ou, mieux encore, de suicide collectif. Et c’est peut-être bien ce que nous avons de mieux à faire : rire, puisqu’il semble qu’il nous ayons là de quoi rire. »

 

Oui, il me semble qu’on trouve beaucoup de ce qui se dit dans notre Pourceau, dans les lignes qui précèdent : peut-être en effet notre vieux schnock est-il une forme de pharmakoi, qu’on expulse, dont il faut absolument se débarrasser. Et avec lui, c’est notre propre mort qu’on cherche à ne pas voir ; mais c’est aussi cette littérature qui ne peut se faire que dans le travail de la langue ; c’est encore cet amour de l’autre, qu’il faudrait rechercher et dont le chemin de la misanthropie, nécessaire, pourrait ne constituer qu’une première étape : retournée, dépassée, traversée, elle est bien ce véritable humanisme que Villemain, à travers son personnage, évoque plusieurs fois, tandis que notre époque se contente d’un humanisme béat, hypocrite, larmoyant, qui n’est que le masque de l’indifférence ou de la cruauté.

 

Et voici,  on s’en débarrasse donc, de notre atrabilaire ; les humanistes indifférents ou cruels, ceux qui croient « être du côté des belles âmes »  le jettent à la fosse, dans cet hôpital :

 

« Ah oui, parce qu’on est chez les humanistes, là, service public, parcours de santé, accompagnement vers la mort, malade au centre des soins et tout le toutim. Moyennant quoi, on m’isole dans un couloir où même la mort doit se boucher le nez, couvre-feu à dix-neuf heures, bouillie pour chat au dîner et voisine de chambre qui ferait passer Thérèse d’Avila pour un précurseur du cartésianisme. »

 

Pendant ce temps-là, nous, lecteurs, nous aurons ri ; mais ri de ce rire évoqué par Pétrovic, qui est le masque d’une impuissance devant le déferlement vulgaire du monde. Pendant ce temps-là, notre misanthrope rit encore, pendant qu'on le mène à la mort, tel le cochon de Cousse.

 

Mais j'y songe tout à coup, et je l'ajoute ici : expulsion, disais-je ; Bernanos ne disait-il pas quelque part à peu près ceci : Le diable, c'est celui qui ne reste pas jusqu'au bout....

 

Nunzio Casalaspro

 

20 mai 2011

Joël Roussiez - Un paquebot magnifique

 

 

Il suffit de passer sur le site des éditions La rumeur libre pour entrevoir combien est grande leur ambition. Ambition littéraire, c'est entendu, mais pas seulement : s'y lit aussi une exigence, une volonté de prendre place dans tout ce qui pourrait contribuer à éclairer (pardonnez l'emphase) le destin de l'humanité, à tout le moins la situation des humains dans ce qu'elle a, au fond, de plus immémorial, peut-être de moins évolutif, en dépit de ce que la profusion d'images, d'informations et de jugements de valeur peut parfois laisser penser.

 

Lire Joël Roussiez constitue peut-être la plus belle illustration qui soit d'une telle ambition. Le paquebot magnifique, son dernier livre, que l'on ne saurait ranger de manière trop hâtive dans tel registre trop précis, sauf à en escamoter l'amplitude, témoigne de façon grâcieuse et singulière d'une vertu dont on peut se dire qu'elle se raréfie, cette vertu qui permet d'observer les choses de près tout en les mettant à une distance qui en exhausse la poésie interne. Mise à distance d'autant plus lyrique, et touchante, que s'y conjuguent ce que l'on pourrait décrire comme une science de l'observation, en tout cas un goût et un talent assez peu communs pour la minutie, le détail, la fragilité. Celle des êtres, de leurs corps, de leurs pensées, de leurs enracinements physiologiques, intimes, de ce qui les cloisonne ou au contraire les pousse à sortir d'eux-mêmes, et cette fragilité dense, massive des choses, de cette matière même qui les constitue - humains, fleurs, oiseaux, poissons. L'écriture de Joël Roussiez, forme et style, est à la fois délicate, pudique, légère, nourrie sans doute à ce que l'on perçoit comme une sensibilité très profonde à l'extériorité, mais dotée d'un caractère parfois presque enjoué, malicieux aussi, où l'on pourra entendre, derrière la petite mélancolie qu'induit la mise à distance, un chant qui n'est pas dénué de vitalisme ; une écriture qui s'approche des choses sans jamais les briser.

 

Je ne peux qu'inviter à monter à bord de ce paquebot, moderne arche de Noé où vont vivre et dériver quelques humains comme nous autres, fascinés par le chant des sirènes, le mystère maritime et l'étendue du monde. Un très beau livre.

 

15 mai 2011

Une critique de Juan "Stalker" Asensio

Raoul_A

 

 

L'histoire de la misanthropie, que l'on peut ironiquement mais fort logiquement définir comme un humanisme radical (1), est pour le moins ancienne puisqu'elle se confond avec celle du premier homme, Adam, lorsqu'il comprit mais un peu tard qu'il allait être chassé de son jardin miraculeux, à cause de la faute commise par la faillible, et labile, et elle-même au fond franchement misanthrope c'est certain pour avoir joué pareil coup à l'humanité tout entière, Ève.


Tout proche de la mort devenue, par une magie médicalisée, lente agonie de suintements et de décomposition, un vieil atrabilaire, Léandre d'Arleboist, moque notre contemporain qui conjugue « en lui sans schizophrénie apparente l'individualisme démocratique, l'efficacité capitalistique et la compassion œcuménique » (p. 68), évoque sans aucune nostalgie ses premiers émois sexuels, la confondante stupidité de son pourceau de rejeton fort heureusement suicidé, la touchante sollicitude de sa garce d'infirmière, Géraldine Bouvier, son expérience de l'enseignement et celui, en compagnie de ses parents, du camping en Espagne, ou plutôt, en « Bien Zoné Naturel Réaménagé » ou «BiZAR» (cf. p. 21).


Il y a d'abord une certaine crânerie, fort réjouissante, à moquer, sous couvert de sénescence avancée commodément désignée par les termes, désormais synonymes, de vieux con et de réactionnaire, les travers de notre époque elle-même à bout de souffle et qui hélas crèvera beaucoup moins rapidement, et avec moins d'aplomb que d'Arleboist. Il y a ensuite une tension d'écriture bien perceptible qui, dans la brièveté même de ce petit livre fort plaisant qui pourrait être lu comme la narration d'une journée de Des Esseintes devenu vieux et débarrassé de toutes ses breloques esthétisantes, condense utilement plusieurs volumes de Michel Houellebecq, le strabisme vers la science-fiction et la grosse caisse des facilités romanesques en moins.


Ainsi pouvons-nous goûter le style de Villemain, mélange, du moins dans ce livre, d'assassine décontraction (2), de verbe châtié, précis, fleuri (3) et de drôlerie qui à sa façon paraphe telle remarque fort juste de notre misanthrope, qui alarmera les prudes par ses sous-entendus prophylactiques : « Et après tout, il n'est plus tellement fréquent de pouvoir identifier une nation [l'Italie en l'occurrence] au seul usage qu'elle fait de sa langue, fût-il excentrique » (p. 30). Au moins sent-on dans ce livre réjouissant et plus profond qu'il n'y paraît une écriture qui nous permet d'identifier un auteur connaissant ses gammes et ne commettant point de couac, pressé d'en finir après nous avoir joué sa ritournelle aigre, se moquant de recevoir quelques pièces puisque, de toute façon, il nous répète qu'il se contrefiche de notre charitable attention.


Un peu trop pressé, d'ailleurs, d'en finir et c'est dans cette rapidité, cette fluidité, cette légèreté du style de Villemain que réside le danger qui guette ce type de texte.


Demeure ainsi une interrogation, légitimée dès le titre et auquel celui-ci ne répondra pas car, s'il est assez facile d'identifier deux des personnages de notre parodique trinité, le troisième, le diable, n'est pas aisément réductible à la figure du narrateur misanthrope. Certes, telle définition de sa complexion ne connaissant « ni l’enthousiasme ni la colère » (p. 70) qui écarte notre contempteur de la figure, encore noble, d'Alceste, pourrait nous faire croire qu'en ce vieillard perclus qui ne craint pas la camarde réside un démon de petite envergure, minable à vrai dire, lâche avant de crever quelques-unes de ses plus vieilles et solides rancunes. Certes encore, l'une des dernières scènes, qui rejoue à sa façon le célèbre dialogue entre un prêtre ridicule et notre si peu commode moribond, ajouterait, à notre portrait-robot établi... à la diable, une ressemblance supplémentaire.


Mais nous sommes loin, avec le texte de Villemain, des aperçus vertigineux de métaphysique, même inversée, qu'elle soit de Sade ou, beaucoup plus consistante à nos yeux que celle du Divin Marquis, de l'homme du sous-sol de Dostoïevski, le discours assez platement consensuel du prêtre étant chez Villemain moqué par de constants rappels à une humanité hélas faite de bruits et d'humeurs plutôt que d'aspirations vers l'Idéal que l'on sait, rejeté de toutes ses forces par notre diable de vieillard.


Mais peut-être ne faut-il pas demander au récit de Marc Villemain de nous donner autre chose qu'une illustration cruelle et banale, en creux, douce-amère plutôt que franchement dérangeante, un aperçu en somme, comme par un de ces soupiraux aurevilliens, d'un Enfer pathétiquement médiocre où le fils est un raté qui finit au bout d'une corde (4), la mère une harpie (et non plus la vierge des mystères du Moyen Âge combattant contre le démon) et le père un semi-cadavre détestant et se détestant cordialement, en misanthrope professionnel.


Peut-être ne faut-il voir dans Le pourceau, le diable et la putain qu'un conte drolatique et désenchanté qui ne désire pas, puisque notre époque ne veut que légèreté, plonger dans l'énorme chaudron de sorcières du génial Russe mais se contente, discrètement, méchamment, désespérément, en esquissant un sourire timide et acide qui est celui de l'auteur, de nous tendre un miroir cruel et d'entrebâiller la porte de chambre d'hôpital derrière laquelle nous nous trouverons peut-être un jour, redevenu petit enfant et débarrassé de la vieille peau trouée de l'exécrateur, attendant de dire à l'animal psychopompe et non au cloporte, «vas-y galope ! galope, galope !» (p. 95).

 

Juan Asensio

 

Notes
(1) «[...] le misanthropisme est, dans son principe et en ce qui le meut, la pensée la plus proche de l'essence et de l'existence humaines (p. 46), à condition de poser le fait que l'humanisme dans son acception la plus littérale [soit] la préservation, par tous les moyens possibles, autorisés ou pas, de notre liberté ontologique» (p. 47).

 

(2) Y compris, et c'est dommage, dans la relecture du manuscrit, cf. pp. 4, 33, 53 et 65.
 

(3) Pour preuve, cette défense de la littérature contre son enseignement même dans l'université : «Les lettres incarnent aux yeux des oisifs la discipline mère de toute félicité : ils s'imaginent que le déchiffrage linéaire d'une suite de phonèmes consiste en la lecture, et que tout commentaire retourne sans relâche au verbiage. Aux sciences imbécilement qualifiées d'exactes l'apanage de l'aridité, aux lettres les subjectivités mielleuses de la logorrhée : de quoi en précipiter plus d'un dans les bras d'une filière qui leur apparaît surtout comme un bon filon» (p. 60).


(4) C'est finalement peut-être dans ce personnage du fils, qui n'est pas sans raison surnommé par son père pourceau, que réside la plus claire figure du démoniaque enfermé en lui-même, et dont l'enfermement maximal sera représenté par le suicide.

Lire ici l'article dans son contexte original, sur Stalker, le blog de Juan Asensio.

Crédits photographies : Raoul A. Mosley

14 mai 2011

Une critique de Pierre-Vincent Guitard (Exigence Littérature)

Pierre-Vincent Guitard vient d'écrire sur Le Pourceau, le Diable et la Putain un article dont le moins que l'on puisse dire est qu'il me fait immensément plaisir. Bien sûr, il y a l'éloge. Mais, et cela compte aussi, il y a le plaisir de lire un critique qui s'engage et court le risque de disséquer ce qui se dissimule entre les lignes et derrière le livre.

On peut lire l'article dans son contexte originel sur le site e-litterature.net

 

 

 

Roman du misanthropisme pourrait-on croire, c’est en tout cas ainsi qu’il se présente. Léandre le vieillard-narrateur serait aussi l’auteur d’un ouvrage intitulé : Le misanthropisme est un humanisme  ; en écho à Atopia, l’ouvrage de son compère Eric Bonnargent, Marc Villemain produit ici un livre dont le héros se veut à l’écart des hommes, et se définit comme tel. Mais ce qui est frappant dans ce livre, ce qui vous accompagne dans votre lecture, c’est la déchéance du corps, Léandre est un vieillard qui fait sous lui, loin, très loin du héros auquel on s’identifie ! et bien sûr tout près de ce qui nous menace tous. Comme Flaubert disait Mme Bovary, c’est moi Marc Villemain pourrait énoncer « Léandre c’est moi, c’est vous » en ce sens le misanthropisme de son héros, sa réaction à la déchéance, est évidemment symptomatique de la condition humaine. Le misanthrope en effet ne juge pas, il jauge ; il ne jouit pas de la déchéance de l’autre, il vérifie qu’elle est notre lieu commun.

 

L’intérêt du livre est sans doute là, dans cette jouissance de la déchéance, le fait qu’elle soit niée la rend bien sûr d’autant plus suspecte. Parce que le personnage principal du roman, plus que Léandre, le père, c’est celui qui est désigné comme le pourceau, le fils, un fils qui s’est attaché au père : Mais ma veine fut que le pourceau était affublé d’un caractère à ce point mélancolique qu’il devint doloriste jusqu’à s’attacher à moi avec sincérité et que le père ne cesse de dévaluer parce qu’il n’a pas su être misanthrope, mais a au contraire sombré dans la lâcheté, l’irrésolution, l’esprit de sérieux, la complaisance à soi-même.

 

Bien sûr, Marc Villemain semble désigner ici la jeunesse contemporaine, mais est-ce si certain ? Il faut toujours être attentif aux textes empreints d’humour, l’humour étant souvent une façon de se cacher. On notera au passage l’insistance avec laquelle reviennent les scènes initiatrices dont cette pseudo scène primitive curieusement vécue par le Père ce qui en dit assez sur le peu de considération que le fils a de lui-même.

 

Si Léandre semble bien être celui que le titre appelle le Diable, reste un troisième personnage, Géraldine Bouvier, celle qui est appelée la Putain. La putain c’est aussi celle qui a couché avec le père et l’on n’est pas étonné de lire après que le Pourceau s’est suicidé une phrase évoquant le nouveau mari dont on ne sait s’il est celui de Géraldine ou de la mère du petit comme si l’une et l’autre se confondaient. De la même manière c’est sous les traits de Géraldine que Léandre imagine sa mère priant ses voisins de tente d’organiser leur tournoi de pétanque un peu plus loin.

 

On a ainsi un roman qui paraît être un roman philosophique sur la misanthropie et qui se révèle être un vrai roman familial, dont Marthe Robert* disait qu’il fallait y rechercher l’origine du roman moderne. Mais alors que dans le roman familial le héros trouve un moyen de s’affranchir du père soit en se prétendant enfant trouvé, soit en se prétendant bâtard, le Pourceau est une sorte de héros négatif, un héros qui plutôt que de prendre la place du père se suicidera. Curieux dénouement qui verra mourir le père sans que le fils puisse profiter de sa disparition ! Les relations entre les trois personnages de ce roman Le Diable – le Père-, le Pourceau – le Fils -, et la Putain – la mère/infirmière - en font un roman tout à fait moderne où le fils n’ose plus s’assumer et où la culpabilité prend le pas sur l’action qu’elle soit idéaliste ou pragmatique. A rapprocher d’une génération d’après-guerre qui n’ose plus s’emparer de la culture, ce que Marc Villemain lui reproche assez, et d’une civilisation qui se sent coupable d’avoir pollué la terre-mère et n’ose plus entreprendre.

 

Au total un roman à l’écriture légère et humoristique qui détourne les codes habituels du genre reflétant ainsi une époque décadente où ce n’est plus le fils qui tue le père mais l’inverse !

 

Sans avoir l’air d’y toucher, Marc Villemain dans un style assez classique bouleverse le paysage romanesque.

 

Pierre-Vincent Guitard

* Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman - Grasset, 1972

9 mai 2011

Alceste meurt : Eric Bonnargent présente Le Pourceau

 
Éric Bonnargent, mon compère du blog L'Anagnoste, présente Le Pourceau, le Diable et la Putain. En vertu d'un certain souci déontologique, il ne s'agit donc pas d'une critique au sens traditionnel du terme, mais d'une présentation du livre.
 
Freud__1922___Naked_Man_on_Bed
 
 
Dans sa chambre d’hôpital, abandonné de tous, Léandre d’Arleboist, l’auteur du célèbre Le Misanthropisme est un humanisme se meurt. Immobilisé sur son lit, M. Léandre, comme l’appelle Géraldine Bouvier, son infirmière, contemple l’agonie d’un cloporte. Tout en méditant sur l’inutilité de toute résistance contre l’inéluctable, Léandre d’Arleboist se remémore sa vie, tout entière consacrée à la détestation du genre humain. Et comme misanthropie bien ordonnée commence par soi-même, il n’échappe pas à son propre courroux : « Il faut toutefois se bien faire comprendre, quitte à se répéter : le misanthrope conséquent ne connaît de détestation qu’envers lui-même. […] Et je ne parle pas ici de la pauvre haine de soi dont s’accablent tant de bonnes âmes socialistes ou libérales. Non, je parle d’une détestation radicale, celle qui nous accule à pleurer sans fin sur la monumentale erreur d’aiguillage qui, un jour, fit sortir du sol ce que l’on peine à désigner sans rire par le substantif : humain. »
 
Misanthrope, le moribond l’a toujours été, l’est encore et veut surtout le rester jusqu’à la fin. Sa haine du genre humain est telle que rien ni personne n’est épargné par sa colère : les autres en général (« l’autre est toujours un agresseur »), ses collègues universitaires (« ces benêts bêlants »), ses étudiants (« le passage de l’âge post-acnéique à celui de préprostaté constitue toujours une fâcheuse injure au bon goût »), les femmes, surtout celle de quarante ans, « affolées à l’idée de récupérer en cellulite ce qu’elles avaient depuis longtemps perdu en séduction », etc. Il s’emporte parfois au point de se livrer à de grotesques analyses « anthropo-morphologiques » concernant les Espagnols, les Italiens, les Portugais… M. Léandre oublie alors son langage soutenu, voire désuet pour sombrer dans la vulgarité. Lucide ou pathétique, il éructe, se calme, éructe de nouveau… Sur son lit de mort, le démoniaque vieillard n’éprouve plus aucune affection, ni pour son pourceau de fils, ni pour cette putain d’infirmière à l’insupportable gentillesse qu’il tente, par ses provocations et ses insultes, de faire craquer...
 
 
Le Pourceau, le diable et la putain est un roman extrêmement plaisant, tantôt  badin, tantôt grave, et le lecteur n'aura certainement qu'un regret : que l'agonie du misanthrope ne se soit pas quelque peu prolongée.
 
Éric Bonnargent
8 mai 2011

Géraldine Bouvier : le retour (Jean-Pierre Longre)

Article de Jean-Pierre Longre

 

CouvPourceauElle était là dans Et que morts s’ensuivent, elle revient ici, au chevet du narrateur, un octogénaire grabataire qui, à la merci de sa « vipère aux yeux de jade », ne semble se faire d’illusions ni sur cette infirmière « dotée d’un tempérament qui ferait passer l’incendiaire intransigeance de Néron pour une contrariété de mioche privé de chocolatine », ni sur son propre passé de misanthrope sarcastique et invétéré, ni sur le genre humain, ni sur « l’existence profondément débile de son pourceau de fils. »

 

On l’aura compris, Marc Villemain laisse s’épanouir, dans son nouveau livre, l’humour (noir à souhait) et la satire (cynique à volonté). Les pages sur le monde universitaire, par exemple, que « Monsieur Léandre » a visiblement bien connu, sont un bel échantillon de réalisme critique – et la verve acérée du vieillard (enfin, de l’auteur) n’épargne pas non plus la famille, les enfants, l’école, les femmes, les malades, la société en général, disons l’univers dans son ensemble…

 

Il n’est pas innocent que le livre s’ouvre et se ferme sur l’image du cloporte, qui elle-même (pré)figure celle de la mort ; et Géraldine Bouvier, silhouette attirante et obsédante à la fois, n’en finit pas d’allonger son ombre diabolique d’un bout à l’autre du récit.

 

Lire l'article sur le blog de Jean Pierre Longre

 

6 mai 2011

Une critique de Romain Verger

 

Alors que Le Pourceau, le Diable et la Putain arrive aujourd'hui même dans les librairies, l'écrivain Romain Verger s'en fait déjà l'écho sur son blog, Membrane.

Heureuse coïncidence, j'en profite pour vous signaler que L'Anagnoste se consacrera, toute la semaine prochaine, à l'oeuvre de Romain Verger.

Voici donc l'article qu'il a fait paraître.
 

CouvPourceau

 

Dans son dernier roman, Marc Villemain prête sa voix à Léandre, ancien professeur d’université, octogénaire et moribond. Nous suivons les derniers jours de ce « vieux con » alité dans un service gériatrique. L’imminence de sa fin le pousse à revisiter quelques épisodes de son existence, une introspection suscitée par le spectacle d’un cloporte qui, renversé sur le dos de sa table de chevet, se débat comme un beau diable pour se retourner et échapper à la mort. Le narrateur fera-t-il preuve d’autant de combativité que la bestiole ?  

 

Léandre ne fuit pas la mort, il y trouve même son compte. Mais avant de tirer sa révérence, il compte vivre ses derniers instants en incorrigible misanthrope qu’il n’a cessé d’être. Et en ce sens, il n’a rien à envier au répugnant arthropode. S’il est grabataire, son esprit est plus acéré et fielleux que jamais.  

 

Tout misanthrope qu’il soit (il est d’ailleurs l’auteur d’un essai intitulé Le misanthropisme est un humanisme), Léandre n’a rien de son lointain cousin Alceste. Il n’est pas de l’espèce des « résignés » mais de celle des « voluptueux ». Il ne fuit pas l’humanité parce qu’il l’exècrerait, il la recherche et s’y frotte pour se réjouir et se repaître jusqu’à son dernier souffle de la bêtise des hommes et en nourrir sa « détestation radicale » : « Carpe diem, carpe horam : cueille le jour, cueille l’heure : telle est bien l’injonction que s’adresse à lui-même le misanthrope austère et vertueux, qui s’en voudrait de laisser tomber une seule miette du pathétique festin des hommes ». Et ces dernières miettes, il les ramasse et les savoure dans l’enceinte même de cet hôpital, qu’il s’agisse des autres patients (« une vaste manufacture de prophylaxie de corps déféquant et urinant sur eux-mêmes, charriant une haleine de bouc après une bacchanale de charognards, geignant nuit et jour à s’en assécher les mirettes ») comme de Géraldine Bouvier, son infirmière attitrée, à la fois « chaperonne des moribonds et femelle en chef », « nounou » et surtout « jolie cruche », une gourde appétissante que le vieillard prend plaisir à reluquer. Mais c’est aussi pour lui l’occasion de retraverser son « odyssée personnelle », par le versant féminin que la présence de Géraldine ravive en lui quotidiennement. Expérience infantile de la scène primitive dans un hôtel madrilène, découverte de la sexualité auprès de Doucette, une vache charolaise, premiers émois en compagnie de Maria et de Sonia. Puis ce seront ses liaisons avec Béatrice, Marina (la « misanthrope de charme ») et la désastreuse paternité… Partant de sa propre expérience, en quelques jours et en une petite centaine de pages, Léandre se révèle être un féroce entomologiste de la société.  

 

Marc Villemain nous livre la pensée de cet odieux personnage d’une plume précise et cinglante qui mêle avec un raffinement dont il a le talent outrance, cruauté et crudité. Un pamphlet d’un humour vitriolé qui n’hésite pas à brocarder ce que d’aucuns estiment relever de territoires intouchables.

 

Romain Verger

1 mai 2011

Signatures : demandez le programme !

 

Voici le calendrier afférent à la parution de mon roman Le Pourceau, le Diable et la Putain :

   - vendredi 6 mai : parution en librairie

   - samedi 7 mai : signature à la librairie Ducher, Verdun (Meuse), entre 15 et 17 heures,

  - jeudi 12 mai : signature à L'Ecume des Pages, Paris 6ème, à partir de 18 heures,

   - samedi 14 et dimanche 15 mai : 1er Salon du Livre de La Croix Valmer (Var),

   - samedi 14 mai : signature (et lecture par un comédien) à  Lire Entre Les Vignes, Sainte-Maxime (Var), à partir de 19 h 30,

   - samedi 21 mai : signature à la librairie Les Saisons, La Rochelle (Charente-Maritime), à partir de 17 heures,

  - dimanche 22 mai : signature à la librairie Le Chat qui Lit, Châtelaillon-Plage (Charente-Maritime), toute la matinée,

   - 1er et 2 août : Vagabondages littéraires à Lamalou-les-Bains (Languedoc-Roussillon)

 

16 mars 2011

Ce n'est pas parce que j'ai manqué de temps qu'il ne faut pas les lire

 

Faute de temps, je n'ai pas eu le loisir de recenser avec autant de soin que souhaité quelques-unes de mes lectures récentes, dont se font d'ordinaire écho Le Magazine des Livres et L'Anagnoste. Je m'en voudrais toutefois de ne pas chercher à attirer l'oeil du lecteur sur les quelques ouvrages qui suivent.

Je commencerai par Confusion des peines, premier volet de la trilogie de Julien Blanc, que les Éditions Finitude entreprennent donc de publier. Pour le coup, il faut savoir gré à Guy Darol d'avoir recensé ce livre, non sans justesse et grande sensibilité, dans la nouvelle livraison du Magazine des Livres ; il m'apprend, au passage, que Jean Paulhan lui-même avait encouragé cet écrivain, mort, épuisé, en 1951, à l'âge prématuré de 43 ans. Julien Blanc aura été malmené par une existence à laquelle il demeurait fondamentalement rebelle. C'est peu dire que la chance n'a pas été de son côté. Très vite orphelin, et conservant pour sa mère un amour infini, abandonné dans des orphelinats catholiques où il rencontrera la violence morale des cachots rédempteurs, les incessants abus de pouvoir des autorités ecclésiales ou judiciaires et les affres étouffées de la sexualité, baladé entre quelques rencontres de circonstances et une marraine trop bigote pour ne pas voir dans cette destinée autre chose que la volonté de Dieu, Julien Blanc va développer un caractère imprenable, indisciplinable, rétif à toute idée de réinsertion. Le remarquable, et il ne s'agit pas seulement d'une notation littéraire, est qu'on ne trouvera dans son récit, d'une simplicité troublante tant elle peut en devenir par moment poétique, aucune trace d'aucune plainte, pas la moindre doléance, pas le moindre apitoiement. Il a ce caractère des gens qui font, qui avancent, et qui persistent à lutter, dans le silence de leur conscience et sans aucun souci de démonstration. Le récit n'est pas sans quelque naïveté, mais que sont-elles au regard de la leçon d'abnégation qu'il nous donne - renvoyant à leur statut de divertissante gnognotte nombre d'édifiants récits, autofictionnels ou pas, dont notre époque est friande.

 

Le second livre que j'aimerais, fût-ce brièvement, évoquer, est le nouveau roman (mais s'agit-il d'un roman ?) de Jacques Josse, Cloués au port - aux éditions Quidam. L'histoire, comme souvent chez les grands auteurs, importe au fond assez peu. Il suffira de savoir qu'elle fait entendre la voix d'un "Capitaine" au long cours, ténébreux et taiseux solitaire que tourmentent les morts qu'il enterre et visite, voix qui résonne sans doute aujourd'hui encore au comptoir de Chez Pedro, dans cette petite cité bretonne. Le zinc en question est à proximité immédiate du cimetière : « Père, mère et frère réunis sous une même dalle de granit bleu. C'est tout ce qui perdure de son clan. Et c'est devant ce rectangle minuscule, ce quasi jardin japonais bien à l'abri sous l'if tricentenaire que tous les soirs il palabre, s'énerve, gesticule, offrant sa silhouette d'oiseau agité à ceux du bar. » On prendra plaisir, entre les lignes, à distinguer quelque écho sans doute involontaire à la langue et aux univers de Lionel-Edouard Martin, dont on sait tout le bien que je pense. Jacques Josse donne ici un récit extrêmement attachant, adossé à une langue charnue dont sourd la complexion dense, mais fuyante, des humains ordinaires, et qui témoigne, bellement, de ce qui reste beau et fragile en eux, de ce qui y est à demeure, quoi qu'on en ait, cet intime breuvage de dignité et de petitesse, cet horizon de fardaud et d'espérance. C'est un regard, aussi, sans doute un peu désolé, et impuissant, porté sur ce qui disparaît sous les yeux de l'écrivain, lequel sans doute espère que tout cela ne restera pas sans trace ni mémoire : « Je leur dirai que le lien qui relie les hommes jadis vêtus de peaux de bêtes à ceux qui arborent désormais des costumes trois-pièces est tressé dans une seule et même corde. Apparemment, rien ne bouge. Le clapot des vagues n'a pas varié depuis la nuit des temps. Les aboiements des premiers chiens non plus. Je leur dirai que ceux qui sortent se soulager vite fait contre les pierres en profitent pour mêler leur mal-être au souffle rugueux du vent de mer et aux pluies salées, toniques venues de Glasgow, de Londres ou de Belfast. Sûr que, loquace et banal, j'ânonnerai des trucs usés. Après, j'accepterai, bien obligé, d'être comme eux : frappé de mutisme, attendant que le gravier crisse et que vous, les jeunes, futurs visiteurs, daigner ponctuellement vous déplacer en bord de fosse. »

 

Dans un genre bien différent, mais qui charrie aussi son lot d'émotions et de vérités intimes, je voudrais dire un mot ici de Serge Doubrosky, lequel, à 83 ans, publie donc Un homme de passage. Voilà un livre très singulier, duquel il est difficile de s'échapper, tant cette manière que l'auteur a de revenir sur et de remuer son existence, de chercher à en saisir le moindre instant, le moindre éclat, le moindre grain, ce lien presque épidermique qui le rattache et le noue aux charnières d'une vie qui prend fin, ce récit du désarroi devant le corps qui flanche et cette façon de crier son amertume à devoir quitter la vie, cette manière, donc, ne peut laisser indifférent. Etrangement, la difficulté immédiate à entrer dans les arcanes de ce récit imponctué laisse rapidement place à une logique presque naturelle : celle de l'affection. Le lecteur est acculé à se glisser dans ce texte désarmant, entraîné dans ces espaces laissés vierges où il pourra continuer d'entrevoir les hésitations, les langueurs, les désarrois de Doubrovsky. Je sais quel a été mon privilége, après qu'Isabelle Grell m'a invité à contribuer aux travaux du colloque « Genèses d'autofictions », sujet qui m'est pourtant un peu étranger, la lecture, par Doubrovsky lui-même, desultimes pages de son livre, et de sa vie, devenant dans sa voix une mélopée rauque, essouflée, et, il faut bien le dire, assez déchirante.

 

Mon oeil enfin avait été attiré par deux brefs ouvrages que publie L'Esprit du Temps.

Le premier est le texte d'une conférence que Paul Morand donna, en 1932, à l'occasion du centenaire du Romantisme, et intitulé L'art de mourir. C'est une belle idée que de republier ce texte évidemment assez atypique dans l'oeuve de Morand. D'autant qu'il y déploie, mine de rien, une pensée assez moderne, quoique parfois un peu anthologique. Cela étant, le propos est bien vif, et suggère finalement de retraverser l'histoire du suicide de manière assez plaisante, si tant est que ces deux choses ne soient pas incompatibles. Il faut se remettre dans les conditions de l'époque, qui commence à douter sérieusement de sa "certitude scientifique" et plus encore peut-être du "sens de l'au-delà." Un des intérêts de ce petit livre est de montrer combien nos interrogations sur ces questions sont permanentes, et combien nous ne varions guère dans nos conclusions. "Pris par la folie de vivre vite, est-ce que nous nous soucions" de la mort ?, s'interroge un Paul Morand désolé de constater que "l'art de mourir se perd comme l'art de vivre." Le texte, qui propose une sorte d'histoire de la mort par suicide, est sans doute un peu didactique, mais on n'oubliera pas qu'il s'agit d'une conférence. En tout cas, cela recèle de citations et de bons mots, et cette réflexion très vivace se révèle tout à fait stimulante.

La même Collection propose également une lecture finalement assez édifiante, en tout cas bien curieuse : des écrits de jeunesse de Napoléon Bonaparte ; des écrits "littéraires", s'entend. Il faut bien dire que l'intérêt de la chose tient principalement et presque exclusivement à l'identité de son auteur, : sur un plan plus strictement littéraire, notre jugement fera preuve d'un peu plus de circonspection. En revanche, ces textes sont extrêmement intéressants pour peu qu'on prenne soin d'y chercher témoignage d'une certaine sensibilité, d'une certaine tournure d'esprit, d'un certain imaginaire romantique. Aussi est-il assez étrange, et souvent amusant, de lire sous la plume du futur empereur ces histoires assez mythologiques, très vertueuses, d'où jaillissent certains de ses fantasmes revendiqués, à l'instar de Hakem, ce personnage de « haute stature, d'une éloquence mâle et emportée. » Bref, ces « nouvelles » ne sont certes pas d'un intérêt colossal, mais il est assez instructif de les connaître, et d'y avoir vérifié cette geste chevaleresque après laquelle le jeune Napoléon Bonaparte semblait courir. On lira aussi (surtout ?) la petite préface de Patrick Rambaud, fort bien documentée et tout à fait intéressante, et qui ne manque pas de s'interroger sur le statut réel de ces écrits, quand on sait que son auteur, « très fâché avec l'orthographe », les dictait à des courtisans dont on peut comprendre qu'ils craignaient peut-être son courroux.

 

10 mars 2011

Charlélie Couture à la Boule Noire

 

 

On ne dira jamais assez combien peuvent être singulières la place, l'esthétique, la vision de l'art de Charlélie Couture, mais aussi la qualité d'attachement qu'éprouve son public depuis plus de trente ans. Celui qui, à douze ans, eut la révélation de l'art total lors d'une exposition de peintres dadaïstes où l'emmena son père, se tient à cette ligne  depuis cette époque, puisant en lui un imaginaire littéraire, visuel et fantasmatique où l'on croise nombre de bestioles, animales ou humaines, assez étranges, et dans le monde qui l'environne les matériaux d'une inspiration qui semble pouvoir se renouveller sans cesse et au moindre événement qui, à d'autres, semblerait bien anodin. D'où le charme atypique de ses textes et de ses musiques, autant de collages, assez inimitables, de sa sensibilité urbaine, pop et poétique.

 

Et puis, tendresse et hasard biologique aidant, il faut dire que j'avais treize ans lorsque parut Poème Rock. L'album était doté d'une poésie, d'une originalité et d'une énergie qui en font, aujourd'hui encore, un des plus beaux disques qu'ait pu produire un artiste français ; sans compter que la France entière ou presque sifflota, et continue de siffloter, sur l'air de Comme un avion sans aile ("Y'en a une qui me revient", nous disait-il hier soir au moment de l'entonner ; "enfin, elle n'est jamais vraiment partie... C'est peut-être à cause d'elle, d'ailleurs, tout ça..."). Et, vraiment, le public de La Boule Noire ne lui en veut pas, massé dans cette salle dont on pourrait penser qu'elle est à la fois beaucoup trop exigüe pour un tel artiste et que, finalement, elle va comme un gant à ce curieux individu, désireux surtout de broder sur ces petites choses de l'existence qui laissent des traces que l'on pourrait croire infinitésimales mais qui constituent le décor, la scène et l'arrière-scène de nos angoisses, de nos doutes et de nos souvenirs.

 

Raison pour laquelle, sans doute, il ne se borne jamais à donner un concert pour y faire entendre seulement ses dernières chansons. C'est que Charlélie Couture est un conteur (impossible, par moments, d'ailleurs, de ne pas songer à Michel Jonasz, cette façon de raconter une histoire en plaquant sur un Fender quelques accords bluesy.) Or le conteur raconte la vie : non un moment, mais une trajectoire. Le concert s'ouvre donc sur une vieille chanson d'il y a vingt-cinq ans, Tu joues toujours, lourde, grasse, lente, qui inciterait presque à headbanger comme dans un concert de hard, manière de faire doucement monter la tension. Certainement pas une pépite dans la carrière de Charlelie, mais une façon rudement efficace de faire entrer le public dans un certain frisson. Dans un registre assez proche, Une certaine lenteur rebelle, plus sophistiquée, plus magnétique aussi, n'a aucun mal à distiller son parfum rock, mâtiné de ce regard volontiers sceptique. Il y a toujours, chez Couture, un vieux truc qui ramène au blues, au bluegrass, jusqu'au slide de guitare ; certains riffs, ceux de Encore, de Quelqu'un en moi, pourraient être d'un Bill Deraime, voire des comparses de ZZ Top. Pour ce qui est du nouvel album, Phosphorescence, La vie facile, l'hypnotique et luxuriant Phénix, constituent des moments très réussis ; cela vaut aussi pour Les ours blancs, mélopée un tout petit peu édifiante, gentiment écologique, mais objectivement très jolie et non dénuée de lyrisme ; ce n'est d'ailleurs pas la dernière où Couture s'implique.

 

Couture ne remonte pas le temps. L'histoire est mêlée : anciennes et nouvelles chansons s'enchevêtrent. Sans doute parce qu'aucune ne compte plus qu'une autre, que toutes ont leur place dans son cheminement, que toutes explorent ces mêmes sensations légèrement désabusées, indolentes, quotidiennes. Mais Couture ne serait pas Couture sans une certaine part de jeu, de facétie potache - expression, aussi, de cette dite indolence à laquelle j'ai toujours été sensible. Son pas de deux sur Keep On Movin (Esmeralda 2d) amène le public à chalouper joyeusement avec lui. Pour ne rien dire de ses mimiques,  de son humour et de son plaisir manifeste à chanter L'histoire du loup dans la bergerie, une de celles que je préfère. Ou, mais ai-je rêvé ?, cette courte citation de Lazy, de Deep Purple, sous les cordes de Karim Attouman (excellent, affûté, très à l'écoute).

 

Je ne sais pas si l'on peut parler de nostalgie à propos de Charlélie Couture. En partie, bien sûr, parce qu'il est aussi un poète des traces, comme il le rappelle en introduction de La ballade d'août 75, spontanément reprise par le public. Mais c'est une nostalgie qui n'a au fond pas grand chose de mélancolique. Seulement des moments que Couture découpe dans le grand continuum, et qu'il observe avec des sentiments mêlés, de tendresse, de gaieté ou d'émotion rétrospectives ; une distance amusée, souvent, mais dont on sent bien, tout de suite, combien elle peut être chargée de trouble et de pensées indécises.

 

On l'a rappelé, Charlélie, et maintes fois. "Vous n'êtes donc jamais rassasiés... !", lance-t-il après s'être par trois fois caché derrière le rideau. Manière pour lui de vérifier la fidélité de son public, et pour ce dernier de lui manifester sa reconnaissance pour cette très belle soirée (et pour, comme on dit, l'ensemble de son oeuvre.)

 

<< < 10 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 > >>